VENEZ, OUI FRÈRES, VENEZ ! 25 décembre 1974
Le Saint-Père, au cours de la Messe de minuit dont la célébration suivit l’ouverture de la Porte-Sainte a prononcé l’homélie suivante :
Notre parole, qui ose maintenant interpréter la voix de Noël et le langage symbolique de ce rite jubilaire, est simple et unique : venez ! Oui, Frères, venez !
Mais c’est une parole polyvalente ! Veuillez en écouter la résonance au fond de vos cœurs ; veuillez essayer de la comprendre.
Parce que, tout d’abord, elle se veut parole universelle. À tous nous lançons, comme un cri de rappel, cette invitation jaillie du cœur : Venez ! Le mot résonne dans cette basilique ; mais il est adressé à tous les fidèles, à toute l’Église ici réunie des quatre points cardinaux ; venez, « d’un seul cœur et d’une seule âme » (Ac 4,32), célébrer ensemble la nativité du Christ et accomplir ensemble le Jubilé du renouveau et de la réconciliation dans la merveille et la joie de l’unité de foi et d’amour que le Seigneur nous a laissée comme son commandement et son héritage ; venez !
Cette même parole, pleine de respect et d’espérance, s’étend ensuite partout où le nom du Christ définit une fraternité et en appelle une heureuse plénitude : venez ! Nous gardons toujours disponible, autour de notre et votre unique Seigneur et Maître, la place d’honneur et d’amour qui vous est due en ce Noël de nouveauté et de réconciliation : venez ! C’est l’invitation œcuménique !
L’invitation s’élargit aussitôt aux grands cercles de l’humanité non chrétienne, avec la même résonance mais avec un accent différent bien que tout aussi respectueux et cordial : vous aussi, amis, vous êtes invités, vous aussi, vous êtes attendus à cette rencontre de fraternité. Notre voix tremble d’émotion — non d’incertitude — en affirmant que l’appel est aussi et, en un certain sens, spécialement pour vous qui, en Abraham, êtes avec nous solidaires de notre foi, et toujours fils de la promesse, qui se réalise déjà en nous.
Notre appel ne s’en tient pas là. Il veut s’étendre à ceux qui sont loin, aux esprits vagabonds, solitaires, découragés aux cœurs fermés, et jusqu’à ceux qui se sont rendus réfractaires à la religion et à la foi : venez ! Sera-ce une parole jetée aux vents ? En tout cas, elle ne manquera pas d’une certaine force secrète qui ne vient pas de notre faible voix mais du fait irréfutable auquel elle rend témoignage : le Christ vous attend ! Il vous attend, vous aussi, et peut-être avec une impatience pleine d’amour : venez !
Vous nous demandez, vous tous nos Frères, vous tous Hommes auxquels parvient notre invitation, pressante et si confiante : d’où vient-elle ? Quels motifs la mettent sur nos lèvres ?
Ne nous demandez pas en ce moment une réponse adéquate : nous vous donnerons seulement celle qui surgit de vous-mêmes. Et la voici : venez, parce que c’est la voie où sont déjà engagés vos pas. Venez, parce que vous en avez inconsciemment le désir et vous en avez absolument besoin. Venez, parce que le chemin de l’homme porte la marque de la direction vers laquelle nous vous appelons. Disons le grand mot qui résume tout : la fin de la vie humaine est Dieu ! Venez ; et nous vous ferons rencontrer ou redécouvrir ce Dieu vivant que vous n’avez jamais cessé de chercher. Vous êtes en train de le chercher quand la ligne de votre vie est simple et naturelle, car, comme par une attraction naturelle, nous sommes tous orientés vers le pôle d’origine et le pôle final de notre existence. C’est la synthèse de Saint Augustin qui brosse en ces termes bien connus le destin qui est nôtre : « Toi ô Dieu, Tu nous as fait pour Toi, et notre cœur n’aura pas de paix tant qu’il ne reposera pas en Toi » (Cong 1, 1). Et aujourd’hui encore où la vie pour nous n’est plus simple, mais compliquée dans le développement de sa pensée et de son progrès, la vérité est toujours celle-là, plus que jamais ; où débouchent en effet la pensée et le progrès dans leurs conclusions extrêmes, quand ils ne veulent pas se perdre dans la nuit du néant sinon dans une aspiration suprême et dans un hymne extatique), adressé à l’Etre absolu et nécessaire, le Dieu de la lumière et de la vie ?
Nous vous le répétons encore : venez ! Parce que, disons-le avec une humble mais salutaire franchise, nous sommes pécheurs ; ce qui veut dire que, si le prodige de Noël, n’était pas réellement advenu, nous ne pourrions même pas cheminer dans l’espérance et notre sort serait désespéré. Nous n’avons pas la capacité de rejoindre Dieu, mais Dieu a eu l’infinie bonté de venir à notre rencontre, bien plus d’arriver Lui-même jusqu’à nous, des espaces insondables de son royaume qui est mystère. Il est venu à notre rencontre au point de se faire l’un de nous, au point de se faire homme ; et c’est ainsi qu’il « est apparu sur terre et s’est mis à converser avec les hommes » (Ba 3,38). Voilà l’Évangile, voilà Noël. Noël ! Le point de contact vital du Verbe de Dieu — qui est Dieu lui-même avec le Père et l’Esprit Saint — avec nous, gens de cette petite planète qu’est la terre ; Emmanuel est son nom, qui justement veut dire : Dieu avec nous (Mt 1,23 Is 7,14).
Mais alors, il semble qu’il faille dire que rien d’autre n’est nécessaire ; nous n’avons pas à aller à Lui, si Lui est venu à nous. La solution ultime de nos problèmes ne serait-elle pas déjà atteinte ? Le salut déjà assuré ?
Écoutez une dernière fois notre invitation, Frères et Hommes de bonne volonté, invitation que nous répétons encore pour les pas qui nous restent à faire, afin que la rencontre se réalise et s’achève dans l’étreinte, bien plus dans la communion avec le Christ, le Dieu-homme, notre Sauveur, notre régénérateur dans l’ordre de la vie surnaturelle qui nous est destinée. Venez ! Les pas qui nous reviennent sont au nombre de deux, insignifiants par rapport à la distance que Jésus, le Messie divin, a comblée pour s’approcher de nous ; mais pour nous ils sont extrêmement importants, et ils ne manquent pas de difficultés dramatiques en ce qui nous concerne.
Le premier pas, le grand pas, qui humilie notre orgueil fermé, notre autosuffisance présomptueuse, mais qui élargit notre esprit aux dimensions immenses et exaltantes de la Parole révélatrice de Dieu, est la foi. Au seuil de la crèche, de l’Évangile, du salut, il y a la foi. De notre côté, il faut la foi ; nous devons croire au royaume de Dieu qui est ouvert devant nous, et dire avec le personnage anonyme de l’Évangile : « Je crois, Seigneur, mais Toi, viens en aide à mon incrédulité » (Mc 9,24).
Puis le second pas que la célébration du Jubilé veut signifier, avec sa discipline spirituelle simple mais profonde, et avec l’ouverture symbolique de ses portes de miséricorde et de pardon, le pas de la métamorphose intérieure, le pas courageux de la vérité morale, le pas évangélique du fils prodigue qui retourne à la maison paternelle, le pas que le Père attend et que du dedans il inspire et rend joyeux : le voilà, c’est le pas de la conversion du cœur : « Je me lèverai et j’irai ».
Chacun de nous peut le faire, ce pas, il le doit. C’est, au fond, si facile. C’est si beau. C’est si doux. C’est le pas que nous sommes en train de faire. Le pas de Noël pour l’Année Sainte, qu’ensemble nous avons inaugurée cette nuit.
L’Église est avec nous ! Que le monde le soit de même ! Le cœur rempli de ces souhaits, nous reprenons maintenant notre prière.
LA PAIX PASSE PAR LA RÉCONCILIATION, 1er janvier 1975
La huitième Journée mondiale de la paix a eu, le premier janvier de l’Année Sainte 1975, son expression liturgique la plus élevée avec la Sainte Messe que Paul VI a célébrée à Saint Pierre en l’honneur de la Mère de Dieu dont la nouvelle liturgie a fixé la fête solennelle le premier jour de l’an.
Voici l’Année nouvelle !
Voici une nouvelle période de notre vie !
Saluons notre Vie ? C’est le Christ qui est notre Vie ! notre principe : en Lui toutes les choses sont créées et conçues (cf. Col 2,15-17). Il est notre modèle et notre Maître (cf. 1Co 11,1 Ep 5,1 Mt 23,8). Il est le terme et la plénitude de notre vie, présente et future (cf. Ga 2,20 Rm 60,5 1Th 4,17 Ap 1,8 etc. ). Nous saluons Notre Seigneur Jésus-Christ, auquel soit honneur et gloire dans tous les siècles (Rm 16,27) !
Et puis nous saluons Marie, la Mère bénie de Jésus, que l’Église honore aujourd’hui pour ce privilège de choix dont Elle a été l’objet et qui est pour nous une chance inestimable, le privilège d’être en même temps la mère de Dieu fait homme, notre Frère et notre Sauveur. Salut, ô Reine, Mère de miséricorde, notre vie, notre douceur et notre espérance, salut !
Et maintenant un salut à vous, Pueri Cantores, qui venez de toutes les parties du monde pour donner ici, dans la Rome catholique, centre de l’unité et de la paix, un exemple admirable d’harmonie et d’allégresse. Chantez, chantez ! Vos voix qui se fondent en un seul chœur de foi et de prière, sont un message prophétique de paix et d’espérance pour le monde entier ! Salut à vous, petits chanteurs !
Après ce prélude plein de joie nos esprits se fixent maintenant sur le thème que, tous ensemble aujourd’hui, nous prenons comme objet de nos réflexions et de notre prière : la paix.
La paix est comme le soleil du monde.
Comment fixer notre regard sur ce soleil ? Il est trop lumineux ; nous restons tout éblouis ! Mais, de même que nous le faisons pour le soleil, limitons-nous en ce moment à voir le reflet de sa splendeur, sous l’un de ses multiples aspects qui nous le rendent compréhensible.
Soyez attentifs. Qu’est-ce que la paix ? C’est l’art d’être d’accord.
Les hommes sont-ils d’accord spontanément, automatiquement ?
Oui et non. Ils sont d’accord « potentiellement », c’est-à-dire qu’ils sont faits pour être d’accord. Au fond de leur être, il y a la tendance, l’instinct, le désir, le besoin, le devoir d’être d’accord, c’est-à-dire de vivre en paix. La paix est une exigence de la nature même des hommes. La nature humaine, fondamentalement, est unique ; elle est la même en tous ; elle est par elle-même portée à s’exprimer en société, à mettre les hommes en communication entre eux. Ceux-ci ont besoin de recevoir d’autrui la vie, ils ont besoin d’être élevés et éduqués par d’autres, ils ont besoin de s’entendre, c’est-à-dire de parler un langage commun ; ils éprouvent l’instinct et le besoin de se connaître, de vivre ensemble ; ce sont des êtres sociaux, ils forment des familles, des tribus, des peuples, des nations, et ils tendent aujourd’hui, comme poussés irrésistiblement par tous les genres de communications sociales à se réunir en une seule famille, composée de nombreux membres jouissant d’une certaine indépendance et d’une certaine authenticité caractéristique et distincte, mais qui sont désormais complémentaires et interdépendants. Qui ne voit que ce mouvement est non seulement nécessaire, mais bel et bon, et qu’il est le seul qui puisse maintenant faire pleinement sien le nom de civilisation ? L’humanité est unique, et elle tend à s’organiser en forme communautaire. C’est cela la paix. Le Christ a synthétisé en une seule parole et annoncé ce destin suprême de l’humanité, en disant aux hommes de ce monde : « Vous êtes tous frères » (Mt 23,8) ; et, en nous révélant la vérité religieuse et lumineuse de la Paternité divine, il conférait à la fraternité humaine universelle sa raison, sa capacité de se réaliser, sa gloire et sa félicité. Redisons-le : c’est cela la paix, c’est-à-dire la fraternité, concordante, solidaire, libre et heureuse, des hommes entre eux.
Mais existe-t-elle, cette paix ? Hélas ! quelle distance entre l’ontologie et la déontologie de la paix ; entre son être et son devoir être ! L’histoire, dirait-on, avec ses guerres, ses compétitions, ses divisions, dément dans le passé, avec une phénoménologie indescriptible et inépuisable, la réalité de la paix !
Suivez-nous encore avec votre patiente attention. Du reste, contempler le panorama du monde et ses destinées mérite de nous tous cet effort de compréhension. Nous le disons : s’il est vrai que malheureusement la paix n’a pas réellement toujours représenté dans le passé le tableau souhaité de l’humanité ordonnée et pacifique, mais qu’a prévalu le tableau contraire de la lutte entre les hommes, nous nous sommes cependant senti autorisé, ces derniers temps, avec l’assentiment du monde et poussé non seulement par notre foi religieuse, mais par la maturité de la conscience moderne, par l’évolution progressive des peuples, par la nécessité intrinsèque de la civilisation moderne, à proclamer deux affirmations capitales : la paix est objet de devoir, la paix est possible !
Voici que surgit alors en nos esprits une question, un doute, qui sont peut-être le scepticisme, qui, de manière voilée mais crûment, accuse notre enthousiasme pour la paix d’utopie, de rêve, d’illusion, d’anachronisme pour le moins, comme si c’était une fable inspirée encore de l’âge d’or de Virgile, absente au rendez-vous des événements espérés. Et la question est celle-ci : le baromètre de la paix, aujourd’hui, ne vire-t-il pas au mauvais temps ? Sous d’autres formes, encore plus dures et plus effrayantes, le monde ne retourne-t-il pas aux positions dialectiques et polémiques d’avant-guerre, c’est-à-dire à une contestation par principe de la méthode et du règne de la paix ? Que nous laissent présager les armements mondiaux et locaux, dont le caractère terrifiant a été porté à un degré inconcevable ? La politique des équilibres contrastants pourra-t-elle vraiment conjurer la catastrophe mondiale ? Et jusqu’où pourra mener le radicalisme des luttes de classes, si elles ne sont plus modérées par le sens de la justice et du bien commun, mais dominées par la passion de la vengeance et du prestige ? Nous devons enregistrer ces dernières années une sorte de piège qui fait trembler tout le monde, une sorte d’insulte qui salit l’honneur de notre manière de vivre, une augmentation effrayante de la criminalité organisée, avec l’arme toujours braquée de la menace à la vie innocente et le chantage de la corruption sans frein : où est le droit ? Où est la justice ? Où est l’honneur ? et où est alors cette tranquillité de l’ordre, qui répond au nom de Paix ? Que l’on se rappelle le rapport du Procureur Général de la Cour Suprême de Cassation, le Docteur Mario Stella Richter, pour l’inauguration de l’année judiciaire (1974). Et nous devons ensuite faire aussi mention des guerres et des guérillas qui persistent encore en diverses parties du monde, avec leur cortège de victimes et de ruines déplorables : tous nous les avons douloureusement présentes à l’esprit.
Nous nous référons, sans faire maintenant aucun commentaire, à des faits et à des conditions qui blessent ou qui empêchent la paix dans nombre de situations sociales et politiques de notre terre pour introduire dans notre méditation un principe, une méthode que nous tirons de l’enseignement chrétien authentique et qui, appliqués aux tentatives et aux procédures toujours en cours pour sauvegarder et promouvoir la paix, seraient indubitablement positifs et efficaces, même s’ils s’avèrent psychologiquement difficiles. Ils se résument en un mot : « réconciliation » : c’est un des points du programme de l’Année Sainte qui vient d’être inaugurée.
La réconciliation fait passer la paix du for externe au for interne ; c’est-à-dire du domaine extrêmement réaliste des compétitions politiques, militaires, sociales, économiques, celles en somme du monde de l’expérience, au domaine non moins réel mais impondérable de la vie spirituelle des hommes. Il est difficile de parvenir à ce plan, certes : mais il est le plan de la véritable paix, de la paix située dans les esprits avant de l’être dans les actions, dans l’opinion publique avant de l’être dans les traités, dans le cœur des hommes avant de l’être dans la trêve des armes. Pour avoir une vraie paix, il faut lui donner une âme. L’âme de la paix est l’amour. Nous en avons fait graver la formule sur la médaille frappée à l’occasion de notre visite a l’Assemblée des Nations-Unies, en octobre 1965 : Amoris alumna Pax. Oui, c’est l’amour qui vivifie la paix, plus que la victoire et la défaite, plus que l’intérêt, la peur, la faiblesse, le besoin. L’âme de la paix, répétons-le, est l’amour qui, pour nous les croyants, descend de l’amour de Dieu et se répand en amour pour les hommes. Voici quelle est la clé du mécanisme de la vraie paix, la clé de cet amour qui se nomme charité. L’amour-charité engendre la réconciliation : dans le cycle des rapports humain, il est un acte créateur. L’amour surmonte les discordes, les jalousies, les antipathies, les oppositions héritées du passé comme celles qui surgissent dans le présent. L’amour donne à la paix son véritable enracinement, il arrache l’hypocrisie, la précarité, l’égoïsme. L’amour est l’art de la paix ; il engendre une pédagogie nouvelle qui est tout entière à refaire, si nous pensons que, depuis les jeux de nos enfants jusqu’à certains traités d’ethnologie et de philosophie de l’histoire, l’opposition, la lutte, l’emploi de la force, l’utilité de la violence semblent constituer une nécessité, une expression de l’honneur, une source d’intérêt. Par-dessus tout, l’amour, oui, l’amour chrétien, réussira-t-il à arracher du plus profond des cœurs la racine empoisonnée et tenace de la vengeance, des « règlements de comptes », de l’ »œil pour œil », et du « dent pour dent », (Mt 5,38) dont dérivent en chaîne le sang, les représailles et les ruines, comme l’obligation perpétuelle d’un point d’honneur ignoble ? L’amour réussira-t-il à désinfecter ces sédiments de la psychologie collective, ces bas-fonds sociaux où la mafia a sa loi secrète impitoyable ; réussira-t-il à faire disparaître la tricherie populaire, la vendetta privée ou collective, ou la lutte tribale, ces faux devoirs devenus des obsessions, qui engendrent un engagement aveugle et fatal ? Réussira-t-il à apaiser ces orgueils nationalistes ou raciaux qui se transmettent inexorablement d’une génération à l’autre, préparant des revanches qui sont pour chacune des parties en lutte des haines funestes et des massacres inévitables ? (cf. Mt 1,12).
Oui, l’amour réussira, parce que Jésus-Christ nous l’a enseigné, lui qui en a inscrit l’engagement dans la prière par excellence, le « Notre Père », obligeant nos lèvres obstinées à répéter les paroles prodigieuses du pardon : « Pardonne-nous nos offenses, Père, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». L’amour de la réconciliation n’est pas faiblesse, il n’est pas lâcheté ; il demande des sentiments forts, nobles, généreux, parfois héroïques ; il exige de se vaincre soi-même, et non l’adversaire ; il peut sembler parfois aller jusqu’au déshonneur (pensez à « l’autre joue » qu’il faut tendre à celui qui a frappé la première — cf. Lc 6,29 pensez au manteau qu’il faut donner à celui qui demande la tunique — cf. Mt 5,40) ; mais il ne sera jamais un outrage au devoir de justice, ou un renoncement au droit du pauvre ; il sera en réalité l’art patient et sage de la paix, de la ferme volonté de vivre ensemble en frères, selon l’exemple du Christ et avec la force de notre cœur modelé sur le sien.
C’est difficile, difficile ; mais tel est l’Évangile de la réconciliation qui, à bien y regarder, est au fond plus facile et donne plus de bonheur que de porter en soi et d’allumer chez autrui un cœur plein de rancœur et de haine. L’homme est bon à son origine : il doit redevenir et être bon. C’est pourquoi, rappelons-nous que le Christ est notre paix (cf. Ep 2,14).
EPIPHANIE : FÊTE DE LA FOI ET DU CHRIST RÉVÉLÉ, 6 janvier 1975
Une cérémonie des plus significatives s’est déroulée le 6 janvier dernier à Saint-Pierre du Vatican pour célébrer l’Épiphanie de l’Année Sainte et mettre en lumière le visage missionnaire de l’Église.
Environ 600 missionnaires appartenant à plus de 70 Ordres religieux et Congrégations missionnaires avaient été invités par le Pape pour vivre près de lui leur veillée de grâce avant leur départ pour les terres lointaines. Après l’Évangile le Saint-Père a prononcé l’homélie que voici :
Fils et Filles, tous très chers dans le Christ,
Voici un jour mémorable ! Pour votre vie : il marque en effet un moment qui confirme les autres étapes décisives de votre vocation, de votre choix ecclésial, religieux, missionnaire pour les années à venir que le Seigneur vous accordera durant votre pèlerinage dans le temps. C’est un moment qui qualifie, c’est-à-dire qui donne une forme, un aspect, un style, aussi bien à votre vie spirituelle intérieure, à votre spiritualité missionnaire, qu’à votre action extérieure professionnelle dans laquelle seront engagés votre cœur, votre travail, votre consécration au service de l’Église : votre activité missionnaire.
Jour mémorable : efforçons-nous de le bien vivre, avec toute l’intensité de nos esprits, et en tenant compte des circonstances qui le rendent singulier et digne d’une réflexion subséquente.
Le foyer, le centre de nos pensées est maintenant celui de l’Épiphanie. Épiphanie signifie manifestation, apparition, révélation. Épiphanie est un terme générique, abstrait ; il acquiert sa signification et sa valeur de l’objet auquel il se réfère. Dans le cas présent, nous savons bien à qui et à quoi il se réfère : c’est à la manifestation de Jésus-Christ sur cette terre, au monde, à l’humanité (cf. saint augustin, Sermo 200 ; P.L. 38, 1029). Par elle-même cette parole englobe tout le plan de la révélation de Dieu. La fameuse lettre aux Hébreux s’ouvre précisément sur une vision synthétique. Comment Dieu s’est-il manifesté aux hommes ? « À bien des reprises et de bien des manières » (He 1,1). Le spectacle merveilleux du panorama naturel et, pouvons-nous ajouter, tout le champ de la création, le royaume des sciences, l’expérience des choses, la cosmologie, pour celui qui les observe bien et qui pénètre, avec son intelligence et avec la sympathie de notre capacité de connaître et d’identifier, la raison profonde des êtres, sont déjà des formes de langage à travers lesquelles Dieu, le Principe créateur de l’univers, parle à qui sait l’écouter : il parle de puissance, il parle de sagesse, il parle de beauté, il parle de mystère. Quelque myope que soit l’homme, quelqu’insensible qu’il se montre devant le panorama des choses, qu’elles soient très petites ou très grandes, microbes ou astres de grandeur démesurée, un Dessein, une Pensée, une Parole émanant des êtres existants ; une exigence logique fondamentale réclamerait de lui, de l’homme et d’autant plus qu’il est mieux instruit et plus évolué, une reconnaissance religieuse, une adoration, un cantique des créatures. Citons un auteur, initié à cette confrontation de l’homme moderne avec le monde exploré qui l’entoure ; il écrit : « l’enrichissement et le trouble de la pensée religieuse, en notre temps, tiennent sans doute à la révélation qui se fait, autour de nous et en nous, de la grandeur et de l’unité du Monde. Autour de nous, les Sciences du Réel étendent démesurément les abîmes du temps et de l’espace ; et elles décèlent sans cesse les liaisons nouvelles entre éléments de l’Univers ». (pierre Teilhard de Chardin, Le Milieu divin, p. 23).
Efforçons-nous, nous autres religieux, nous croyants, de ne pas perdre de vue ce premier plan de la révélation naturelle de Dieu, mais de le tenir présent sur le fond de notre vision panoramique, cognitive et spirituelle, pour alimenter d’éléments authentiques notre sentiment religieux et notre émerveillement existentiel devant l’œuvre de Dieu et devant notre vie elle-même ; et pour être mieux en mesure d’estimer à sa juste valeur l’épiphanie nouvelle, gratuite, stupéfiante, mystérieuse que Dieu a daigné accomplir dans l’histoire des hommes par l’Incarnation et l’économie du salut qui s’en est suivi. De la plate-forme de la révélation naturelle, nous pourrons mieux apprécier l’originalité exceptionnelle de l’apparition du Verbe de Dieu lui-même, « par qui tout a été fait » (Jn 1,3), à un moment, en un lieu du monde, qu’il a crée, dans l’Évangile. Le Verbe de Dieu, Dieu lui-même, s’est manifesté sous une forme humaine. Il a habité avec nous. Merveille des merveilles : il s’est manifesté sous les aspects les plus simples et les plus humbles, dans le silence, dans la pauvreté, enfant, puis jeune homme, puis artisan, et finalement Maître et Prophète, capable de dominer miraculeusement les choses et les souffrances humaines, la mort elle-même, et de se présenter dans la perspective préparée pour les siècles, celle de Messie et Fils de l’homme, bien plus Fils de Dieu, l’Agneau qui expie tous les péchés des hommes offerts à son rachat, le Sauveur, le Ressuscité pour le règne de Dieu et pour les siècles à jamais.
Oh, Fils très chers, vous connaissez ce grand mystérieux déroulement de la révélation du Christ et vous savez comment il pénètre toute la terre, toute l’histoire ; et comment la voie, la vérité, la vie, c’est Lui, ce Jésus dont aujourd’hui, nous, son Église, nous célébrons la manifestation dans le monde. Méditerons-nous jamais assez cette « histoire sainte », ce dessein de Dieu à l’égard de l’humanité, ce mystère du salut, dont dépend tout notre destin ? Non jamais assez ! Les années si brèves et si rapides de notre existence terrestre ne suffiront pas à satisfaire notre besoin d’étude, de méditation, de contemplation.
Et oui, nous tous, nous ne négligerons jamais de prolonger cette recherche théologique et spirituelle pendant toute la durée de votre vie. Elle sera comme la lampe allumée sur la route qui s’ouvre devant nous. Mais voici qu’une double conclusion, l’une et l’autre venant du mystère même de l’Épiphanie, se reflète, avec une clarté décisive sur votre vie. Et de cette double conclusion, vous, Fils et Filles très chers, ne manquez pas de faire le programme de votre vie.
La première conclusion est la foi. Il faut accepter en totalité la vérité, la réalité de l’Épiphanie, c’est-à-dire de la révélation de Dieu, Père et Créateur de toute chose, par le Verbe, son Fils, Jésus Christ, dans l’Eprit Saint, lumière et force des baptisés qui sont fidèles à cette investiture de la vie humaine appelée par grâce à la vie divine. Aujourd’hui, c’est la fête du Credo, de ce Credo proclamé, comme une alliance nouvelle et une ineffable communion vitale, au moment de notre baptême. Il nous faut répéter aujourd’hui, avec une adhésion totale, une conviction neuve, un réconfort incomparable, le Credo, un et catholique, nôtre et en même temps commun à tous les fidèles du Christ qui s’est révélé. Oh ! Nous savons quel drame à propos de la question de la foi, drame marqué par les recherches, les controverses, les doutes, les négations, il existe aujourd’hui en tant d’esprits, et se trouve sinon réduit à néant, du moins surmonté par un acte de foi décisif. Vous êtes missionnaires ? Alors de quelle mission, sinon de celle de la foi ? C’est pour la foi que vous partez et que vous affrontez le monde. Vous devenez des gens bien particuliers : dans un monde qui développe sa science à la mesure de sa propre pensée, vous mesurez votre certitude sur la Parole de Dieu, dont l’Église, Mère et Maîtresse, garantit l’authenticité. Dans un monde qui semble mesurer sa propre maturité rationnelle, spécialement dans le domaine religieux, d’après les insatiables subtilités de ses doutes et de ses sophismes, vous marchez droit et d’un pas assuré, avec une mentalité que celui qui ne vous connaît pas qualifiera peut-être de purement élémentaire et populaire, alors qu’elle s’apparente à la simplicité et à la lucidité de la sagesse divine. Vous marchez avec la logique de la foi, devenue principe de pensée et d’action, comme nous l’enseigne Saint Paul : le juste, c’est-à-dire l’homme bon, authentique, vit de la foi (cf. Rm 1,17 Ga 3,11), c’est-à-dire en tirant de la foi les principes qui orientent sa propre vie.
La deuxième conclusion pour le programme de votre vocation est la nécessité du Christ, parce qu’il est le Christ, c’est-à-dire parce qu’il émane de lui une attraction qui oblige à militer pour sa gloire. Qui l’a rencontré, qui l’a connu au moins un peu en profondeur, qui a entendu l’appel séduisant et le charme de sa voix, ne peut pas ne pas le suivre ; il le suit avec un esprit de confiance et d’aventure, qui fait du disciple un héros, un apôtre, selon la définition emphatique mais réaliste qu’en donne encore Saint Paul en ces termes : « Quant à nos frères, ce sont les délégués des Églises, la gloire du Christ » (2Co 8,23). Nécessité du Christ pour lui-même : il mérite bien le don, l’amour, le sacrifice de la vie. Et en même temps nécessité du Christ pour les hommes, pour tous les frères de la terre, parce que Lui, Lui seul est le Sauveur (cf. Ac 4,12), tandis que l’annonce de son salut est conditionnée par l’action apostolique, par la diffusion missionnaire (cf. Rm 10,14 ss.). Vous, les missionnaires, vous personnifiez cette nécessité du Christ. Aujourd’hui comme hier. Si d’une part en effet le missionnaire catholique doit reconnaître tout ce qu’il y a de vrai et de saint même dans les autres religions (cf. Décl. Nostra aetate, NAE 2) et en particulier, les trésors de foi et de grâce que les Églises et les communautés chrétiennes malheureusement toujours séparées de nous, conservent et alimentent encore, et si, dans son zèle apostolique, il doit s’abstenir de tout prosélytisme déloyal, le mot du récent Concile œcuménique reste toujours vrai, selon lequel « c’est seulement par l’Église catholique du Christ, laquelle est le moyen général du salut, que peut s’obtenir toute plénitude des moyens du salut » (Décret Unitatis redintegratio, UR 3).
En disant cela, Nous ne faisons pas de triomphalisme. Nous essayons, vous le savez bien, d’interpréter le système historico-social, c’est-à-dire ecclésial, que le Seigneur a établi pour la diffusion de l’Évangile et pour l’édification de son Église ; et vous, les missionnaires, vous qui travaillez et collaborez avec la Hiérarchie apostolique, vous êtes les « crucifères », les porteurs de la Croix, envoyés dans le monde. C’est pour cela que vous sera remis aujourd’hui un Crucifix que Nous avons béni : humble crucifix, signe pour vous de patience et de courage réconfortant ; signe de foi, de libération et de joie pour ceux auxquels vous aurez l’honneur de le prêcher et de le porter par votre ministère.
POUR LA RÉCONCILIATION DE TOUS LES CHRÉTIENS DANS L’UNITÉ DE L’ÉGLISE DU CHRIST, 25 janvier 1975
Au cours de la concélébration solennelle présidée par le Pape en la Basilique Saint-Paul-hors-les-murs, le jour de la fête de la conversion de Saint Paul et à l’occasion de la clôture de !a Semaine de Prières pour l’Unité des Chrétiens, le Saint-Père a adressé à l’assistance le discours suivant :
Frères !
La fête d’aujourd’hui, qui nous fait encore célébrer, après tant de siècles, la conversion de Saint Paul, tournant décisif dans l’histoire de la diffusion de la foi chrétienne et dans la formation organique de l’Église naissante, fournit un thème de méditation et de prière trop vaste — et suffisamment connu, heureusement, de vous tous — pour que ces quelques mots simples et brefs arrivent à la traduire dans le langage approprié. La richesse même des motifs qui inspirent de hautes pensées en ce lieu privilégié est pour nous un obstacle : parler de Saint Paul, en cette Basilique, sur sa tombe, lui qui, selon l’inscription à la fois laconique et éloquente de la pierre qui conserve ses reliques, est qualifié simplement de « apôtre et martyr » ! Comment pourrions-nous ne pas faire l’éloge de ce sanctuaire, que flanque et protège un monastère évocateur de tant de souvenirs historiques et saints ? Et comment échapper aux réminiscences personnelles qui nous unissent à cet édifice sacré et complexe ? Notre silence n’est pas oubli, il est plutôt un acte de contemplation suscité par une dévotion pleine d’amour, malgré une certaine peine éprouvée récemment dans notre cœur de père.
Un autre thème, vous le savez, se superpose au culte que nous entendons rendre aujourd’hui à Saint Paul et tire de lui son inspiration et sa force, à l’honneur de l’Apôtre lui-même. C’est le thème de l’unité entre les chrétiens, unité vraie et complète, telle que nous l’envisageons, spécialement depuis le Concile, et que nous cherchons à reconstituer dans son intégrité, pour la joie de tous.
Sur ce sujet aussi, la loi de la discrétion nous impose de nous contenter d’une brève allusion. Et pour ce faire, nous nous limitons à vous confier les deux sentiments fondamentaux qu’éprouvé notre esprit et que ce lieu béni rend dominants en ce moment. L’un est un sentiment de tristesse, l’autre d’espérance.
Pourquoi de tristesse ? Comment la pensée de la recomposition de l’unité entre tous les disciples du Christ peut-elle inspirer un tel sentiment ? La raison en est, hélas, trop évidente. Et elle a de multiples aspects.
Premièrement, parce que cette unité n’est pas encore reconstituée. Et cela fait remonter à notre esprit un souvenir manifeste et douloureux, le souvenir de l’histoire. Le Christ a fondé une unique Église. Saint Paul nous a laissé comme en testament son ardent appel : « Appliquez-vous à conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix. Il n’y a qu’un Corps et qu’un Esprit, comme il n’y a qu’une espérance au terme de l’appel que vous avez reçu ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu et père de tous... » (Ep 4,3-6). Comment avons-nous pu nous diviser d’une manière si grave, si fractionnée, si durable ? Et comment ne pas éprouver de souffrance devant un tel état de choses qui dure encore sous tant d’aspects concrets ? Nous catholiques, nous en avons certainement notre part de culpabilité, et cela également de différentes façons et de manière continuelle ; comment ne pas en éprouver douleur et remords ?
En second lieu, comment surmonter les difficultés qui s’opposent à une réconciliation ? C’est là un autre motif de notre tristesse. Nous voyons de grands obstacles qui semblent insurmontables. Il s’agit d’un état de fait grave, qui parvient à entamer l’œuvre même du Christ. Le Concile Vatican II affirme avec lucidité et fermeté que la division des chrétiens « fait obstacle à la plus sainte des causes : la prédication de l’Évangile à toute créature » (Unitatis Redintegratio, UR 1), fait obstacle ainsi à l’œuvre de la réconciliation de tous les hommes.
La division entre les chrétiens arrive donc à léser et parfois même à épuiser la fécondité de la prédication chrétienne, à ôter son efficacité à l’action de la réconciliation avec Dieu que l’Église a comme mission de continuer jusqu’à la fin des temps. Pour cette raison, en proclamant l’Année Sainte, nous avons cru nécessaire d’attirer l’attention de tous les fidèles du monde catholique sur le fait que « la réconciliation de tous les hommes avec Dieu, notre Père », présuppose, en effet, le rétablissement de la communion entre ceux qui ont déjà, dans la foi, reconnu et accueilli Jésus-Christ comme le Seigneur de la miséricorde, qui libère les hommes et les unit dans l’Esprit d’amour et de vérité » (Apostolorum Limina, VII).
De fait, comment pouvons-nous témoigner avec cohérence que Dieu nous a réconciliés avec Lui si nous ne montrons pas en même temps que nous sommes réconciliés entre nous qui croyons et sommes baptisés en son nom ? C’est aussi pour cette raison que « rétablir l’unité dans la pleine communion ecclésiale est une responsabilité et un engagement pour toute l’Église » (cf. Apostolorum Limina, VII ; Unitatis Redintegratio, UR 5).
En troisième lieu, ces dernières années, des pas admirables vers la réconciliation se sont accomplis en différentes directions ; tous le savent et le voient ; et il est certain que tous, nous nous en réjouissons fort. Mais pour l’instant aucun pas n’est parvenu au but ! Le cœur qui aime est toujours pressé ; si notre hâte n’aboutit pas, l’amour lui-même nous fait souffrir. Nous comprenons que nos efforts soient inadéquats. Nous entrevoyons les lois de l’histoire qui exigent un temps plus long que notre existence humaine ; et il est compréhensible que la lenteur des conclusions nous semble rendre vains les désirs, les tentatives, les efforts, les prières. Nous acceptons cette disposition des desseins de Dieu et nous nous proposons humblement de persévérer. Mais même la persévérance n’est-elle pas une souffrance ? Ne peut-on pas s’expliquer un sentiment qui se consume dans une attente dont on ne connaît pas la durée future ? L’œcuménisme est une entreprise extrêmement difficile ; elle ne saurait être simplifiée au détriment de la foi et du dessein du Christ et de Dieu concernant le salut authentique de l’humanité. L’Écriture ne dit-elle pas : « Espoir différé : langueur du cœur » (Pr 13,12) ? Comprenez donc, Frères, notre tristesse : elle est l’expression de notre désir, de notre charité.
Mais un autre sentiment remplit notre âme d’une atmosphère vivifiante, quand nous regardons l’œcuménisme, cet œcuménisme qui tend réellement au « rétablissement de l’unité entre tous les chrétiens » : c’est l’espérance. N’est-ce pas la prière qui alimente l’espérance ? N’est-ce pas Saint Paul qui nous assure : « L’espérance ne déçoit pas » (Rm 5,5) ?
Nous aussi, nous avons voulu célébrer la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, d’autant plus qu’elle coïncide avec l’Année Sainte. Nous avions en effet proclamé que la réconciliation entre chrétiens était un des objectifs principaux de cette année de grâce (cf. Apostolorum Limina, VII).
« Ramenez toutes choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres » (Ep 1,10). Ce thème proposé à la réflexion de tous les chrétiens pour la semaine de prière de cette année, concentre notre méditation en direction du plan salvifique de Dieu sur les hommes et sur toute la création.
Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté pour le réaliser dans la plénitude des temps. En Jésus-Christ, son Fils bien-aimé, nous trouvons la rédemption, par son sang, la rémission des fautes, selon la richesse de sa grâce (cf. Ep 1,7). « Dieu s’est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui (Col 1,19-20). Jésus-Christ est ainsi notre véritable réconciliation, il est la miséricorde de Dieu pour les hommes, il est notre grande et vivante indulgence. Il a accompli la « purification des péchés » (He 1,3) et nous a mis en communion avec le Père dans le Saint-Esprit.
Cet acte salvifique embrasse non seulement tous les hommes, mais dans une vision qui dépasse l’humanité, il s’étend à la création tout entière, et nous fait accéder à une création nouvelle, avec une humanité renouvelée, pèlerinant vers « un ciel nouveau et une terre nouvelle » (Ap 21,1).
Ce ministère de réconciliation, le Christ le continue à travers son Église, sacrement de salut. « L’Église est faite pour étendre le règne du Christ à toute la terre, pour la gloire de Dieu le Père ; elle fait ainsi participer tous les hommes à la rédemption et au salut ; par eux elle ordonne en vérité le monde entier au Christ » (Apostolicam Actuositatem, AA 2).
Mais aujourd’hui, avec vous, nous rendons grâces au Seigneur qui nous a accordé de voir les relations entre chrétiens s’intensifier et s’approfondir. La recherche de cette réconciliation entre chrétiens, qui est l’œuvre de l’Esprit Saint et manifestation de cette « sagesse et patience » avec lesquelles le Seigneur « poursuit son dessein de grâce à l’égard des pécheurs que nous sommes » (Unitatis Redintegratio, UR 1), devient toujours davantage un thème d’attention et de préoccupation dans l’Église catholique et dans les autres Communions chrétiennes. Avec joie, nous constatons les efforts qui se font partout en faveur de la réconciliation et dans lesquels sont engagés les Évêques, les théologiens, les prêtres, les laïcs ; à ce travail, nous le savons, est également sensibilisée la phalange choisie des personnes qui se livrent à la contemplation, dans le silence, la prière et la pénitence, et mûrissent ainsi une union toujours plus pure et plus intime avec Dieu.
Avec le Concile nous sommes pleinement conscient que « ce projet sacré, la réconciliation de tous les chrétiens dans l’unité d’une seule et unique Église du Christ, dépasse les forces et les capacités humaines » (Unitatis Redintegratio, UR 24). Aussi reprenons notre prière en demandant au Seigneur de nous rendre plus attentifs à sa Parole et plus dociles à sa volonté pour continuer notre travail avec confiance et dévouement, avec persévérance et courage, afin qu’il nous accorde de pouvoir apporter notre concours efficace à la réconciliation entre tous les chrétiens et à la réconciliation entre tous les hommes, afin que, comme le dit Saint Paul, « toute langue proclame de Jésus-Christ, qu’il est seigneur, à la gloire de Dieu le Père » (Ph 2,11). Ainsi soit-il.
MARIE, MODÈLE DES ÂMES CONSACRÉES, 2 février 1975
Vénérables Frères et Sœurs dans le Christ,
et vous tous, Fils bien-aimés,
Une fête antique, qui a dans l’Évangile que nous venons d’entendre sa lointaine et toujours vive racine, une fête où le Christ figure en protagoniste dans son offrande au Père céleste, Lui, le fils de l’homme ; une fête où Marie, voilée et resplendissante dans le cadre d’un rite biblique, celui de la purification, superflue à sa maternité divine mais faisant rayonner sa sublime virginité, apparaît pour la première fois dans l’histoire officielle de la liturgie romaine (cf. duchesne, Liber Pont. 1, 376) ; cette fête, donc, nous réunit aujourd’hui dans ce temple grandiose et mystérieux qui, gardien de la dépouille mortelle de l’Apôtre Pierre, glorifie le visage de l’Église immortelle : une, sainte, catholique et apostolique, fondée par Jésus-Christ sur le disciple humble et faible, devenu roc solide, placé comme fondement central du nouveau Peuple de Dieu (cf. Lumen Gentium, LG 18-22). Une fête antique, avons-nous dit ; elle se fait actuelle dans cette célébration qui, recueillant les divers motifs de sa prière, en tire, avec les expressions traditionnelles, une toute nouvelle qui ajoute à la ferveur spirituelle de l’Année Sainte sa chaleur originelle et transforme en vent de Pentecôte la tempête de notre époque qui ne manque pas de se faire menaçante autour de nous.
Mettons de l’ordre dans nos pensées. La scène évangélique se reconstruit devant nous. L’enfant Jésus est porté au Temple, mieux, il est offert à Dieu par un acte implicite de reconnaissance du droit divin sur la vie de l’homme. La vie de l’homme, du premier-né (cf. Ex 13,12 et ss.) qui la symbolise, appartient à Dieu.
La hiérarchie religieuse des causes et des valeurs est dans la nature des choses ; la religion est une exigence ontologique qu’aucun athéisme, aucun sécularisme ne saurait annuler ; nier, oublier, négliger, l’homme le pourra, à ses risques et périls ; la réfuter essentiellement, rationnellement, sans faire violence à sa pensée et à son être, ne lui est finalement pas possible ; la reconnaître au commencement d’une conception authentique existentielle, des choses et de la vie, est nécessité, est sagesse ; sans en faire une théocratie politique, le christianisme le confirme. Saint Paul, par exemple, nous dit : « Nul ne peut se tromper lui-même... Oui, tout est à vous ; mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » (1Co 3,18 1Co 22-23). N’est-ce pas ainsi que vous, Religieux et Religieuses, et vous tous Fidèles, vous concevez la vie ? Dieu est le premier, Dieu est tout : l’acte primaire, constitutionnel de notre existence est l’acte religieux, l’adoration, le respect, et c’est un bonheur pour nous d’être invités à faire de notre religion une profession d’amour.
Depuis son apparition dans le temps, Jésus se présente à nous comme l’interprète et l’exécuteur de la volonté du Père : « Entrant dans le monde — lisons-nous dans l’épître aux Hébreux — (...) j’ai dit : Voici, je viens... pour faire, ô Dieu, ta volonté » (He 10,7) ; « Ma nourriture, dit-il dans l’Évangile, est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 4,34) ; « ... car je suis descendu du ciel pour faire, non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 6,38). Toute la vie du Christ est, en effet, dominée par ce lien avec la volonté de son Père, jusqu’à Gethsémani, où l’homme Jésus dira trois fois : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe (de l’imminente Passion) passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26,39). Et Saint Paul ajoute : « Il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ! » (Ph 2,8). Dès la simple scène, presque épisodique de la présentation de Jésus au Temple, nous entrevoyons le tragique drame messianique qui pèse sur Lui.
Nous revivons en ce moment, non seulement le souvenir du fait évangélique, mais son mystère rédempteur qui se projette sur nous, et nous pouvons dire avec l’Apôtre : « Moi aussi, je complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ » (Col 1,24). Voilà pourquoi, Frères et Sœurs voués au Christ, cette célébration vous propose à nouveau une question dont la réponse qualifie et engage votre vie ; la question concerne le renouvellement de vos vœux religieux. Et de cette réponse, à laquelle fera certainement écho celle que dans leur cœur répéteront les fidèles présents, au souvenir des promesses de leur baptême, nous sommes certain que jaillira, intègre et neuve, totale et heureuse, votre offrande unie à celle de Jésus : « Me voici, envoie-moi ! » (Is 6,8). Votre destin domine ainsi, avec celui du Christ. Voulez-vous ?
Remarquez encore, Marie est présente dans le souvenir du rite auquel, Elle, la très pure, l’immaculée, s’est soumise humblement, celui de la purification prescrite par la loi mosaïque (Lv 12,6), gardant le silence sur son prodigieux secret : la maternité divine avait épargné sa virginité, accordant à celle-ci le privilège d’en être l’angélique sanctuaire. Ici le fait devient mystère, le mystère poésie, et la poésie amour ineffable. Ce n’est pas un fait stérile et vide, ni un sort inhumain, mais bien surhumain quand la chair est sacrifiée à l’esprit et l’esprit imprégné de l’amour de Dieu le plus vif, le plus fort, le plus absorbant, « contenta ne pensier contemplativi » (Dante, III, 21, 127).
Et dans notre rencontre présente avec Marie, la Mère du Christ, notre conscience s’illumine du choix, libre et souverain, de notre célibat, de notre virginité ; elle aussi, dans les raisons qui l’ont inspirée est plus un charisme qu’une vertu ; nous pouvons dire avec Jésus : « Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux seulement à qui c’est donné » (Mt 19,11). « Il y a dans l’homme, dit Saint Thomas, des attitudes supérieures pour lesquelles il est animé par une influence divine » ; ce sont les « dons », les charismes qui le guident par un instinct intérieur, d’inspiration divine (cf. St TH. I-II I-II 68,1). C’est la vocation ! La vocation à la virginité consacrée, au célibat sacré, et cette vocation, une fois comprise et accueillie, alimente l’esprit de tellement d’amour que celui-ci en déborde au point d’être — avec sacrifice, certes, mais un sacrifice facile et heureux — affranchi de l’amour naturel, de la passion sensible, et de faire de sa virginité une inépuisable contemplation » (St TH. II-II 152,0, 1, ob. 1), une religieuse satiété, toujours supérieurement tendue et affamée et capable, comme ne l’est aucun autre amour, de se répandre dans le don, dans le service, dans le sacrifice de soi pour des frères inconnus et qui ont précisément besoin d’un ministère de charité qui imite et, pour autant que ce soit possible, égale celui du Christ pour les hommes.
Tout ceci, il est moins facile de l’exprimer que de le vivre. Et vous, Frères et Sœurs qui vous êtes immolés au Christ vous le savez parfaitement. Et si vous êtes venus ici aujourd’hui pour exprimer dans la prière et dans le symbole ce programme supérieur de vie dans le Christ, et dire, selon l’expression incisive de Saint Paul : « mihi vivere est Christus » (Ph 1,21), nous, nous aussi, au lieu de recevoir de vous comme d’habitude, le cierge bénit, symbole d’une immolation qui, en se consumant, répand sa lumière autour de lui, c’est nous qui vous le donnerons pour honorer votre oblation au Seigneur et à son Église, pour en confirmer votre joyeuse promesse, pour allumer en vous cette charité que même la mort ne peut éteindre » (cf. 1Co 13,13). Avec notre Bénédiction Apostolique.
LA PÉNITENCE, MOMENT INDISPENSABLE DE NOTRE PÈLERINAGE TERRESTRE, 12 février 1975
Au cours de la célébration du mercredi des Cendres, le Saint-Père a prononcé une homélie dont voici la traduction :
Nous voici encore une fois, Frères — et dans des circonstances toutes spéciales comme le sont celles de l’Année Sainte que nous célébrons actuellement — à l’entrée du Carême : in capite jejunii, comme le disaient nos anciens maîtres de l’esprit. Rien de nouveau ; mais tâchons de comprendre, et puis, également, d’agir. La pédagogie de l’Église attribue une grande importance à cette période de l’année liturgique.
On pourrait dire que « Carême » est synonyme de « Pénitence ».
La première question qui surgit des âmes, même de celles qui sont fidèles à l’Église, à son esprit, à ses rites, est de savoir si, aujourd’hui, la pénitence se justifie encore. La pénitence, n’est-elle pas un châtiment ? n’est-elle pas tristesse, mortification, renoncement ? n’est-ce pas une frustration ? pourquoi faut-il que la religion se présente sous cet aspect peu sympathique ? Comment peut-on prêcher à l’homme moderne, tout tendu vers la conquête et la jouissance de la vie, une pratique pénitentielle, absolument étrangère à toutes ses idées, à toutes ses aspirations et même, nous pouvons l’ajouter, sans rapport avec ses possibilités pratiques ? Puis, qui peut continuer aujourd’hui à observer ce jeûne que l’Église prescrivait hier avec sévérité et auquel elle oblige encore à présent, tout au moins partiellement ? Pourquoi ne pas présenter dès le début, à la jeunesse principalement, la vie chrétienne comme une plénitude, une joie, une félicité ? Dans son essence, le christianisme n’est-il pas heureux ? Jésus n’a-t-il pas dit, oui, Jésus lui-même : « Je suis venu pour que (les hommes) aient la vie et l’aient plus abondamment » ? (Jn 10,10). Un missionnaire qui récemment nous a rendu visite, nous parlait des heureux résultats d’une de ses initiatives, intitulée « l’apostolat de la joie » ; n’est-ce pas là une authentique et sage interprétation de l’Évangile, le message de la bonne nouvelle ? Et de même, sur un autre plan, un remarquable Homme d’Église se demandait récemment si aujourd’hui ce n’était pas une erreur, tout au moins de méthode, de présenter encore, selon la tradition ecclésiale, l’adhésion à la foi et au style de vie qu’elle comporte, comme entraînant la pratique d’un ascétisme restrictif, l’observance de normes de pensée et de mœurs très exigeantes : pourquoi ne pas rendre facile et agréable l’appartenance à l’Église, en ouvrant plus large et en aplanissant la voie qui guide notre démarche et nous mène au but ? Ne serions-nous pas coupables de rendre difficile et compliquée la rencontre des hommes de notre temps avec la religion ? L’heure ne serait-elle donc pas venue de rendre « permissive — comme on dit aujourd’hui — l’alliance du monde avec la profession chrétienne ? Le Concile ne nous a-t-il pas favorisé d’une conception nouvelle du christianisme contemporain ? un christianisme facile, sans préceptes exigeants et inopportuns, un christianisme moderne ? et si celui-ci veut survivre aux conditions de la vie moderne, ne faudra-t-il pas qu’il supprime les freins de sa vieille conception pénitentielle ?
Ce sont là des raisonnements qui certes ne sont pas complètement dépourvus de vérité ; mais, isolés du dessein organique et complet de la conception chrétienne, ils sont incomplets, ils sont captieux et ils peuvent engendrer de graves erreurs ; ils peuvent déformer et stériliser l’Évangile ; la plus grande des erreurs de ce genre serait de retirer la Croix du centre de la foi et de la vie chrétienne. Souvenons-nous de la parole de Saint Paul : « Que la Croix du Christ ne soit pas réduite à néant » (1Co 1,17) ; réduite à néant dans son mystère rédempteur et réduite à néant dans son enseignement moral. En effet, ne l’oublions jamais, ce n’est pas Jésus seul qui porte la croix ; ses disciples doivent aussi la porter avec lui : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive » (Mt 16,24). Et ceci, pourquoi ?
Saint Augustin, dans un sermon au sujet de l’utilité de faire pénitence, disait : « Combien est utile et nécessaire la médecine de la pénitence, le comprennent assez facilement les hommes qui se souviennent d’être des hommes » (Serm 351, 1 ; PL 39, 1535 ; et Serm 352 ; ibid. 1549 et suiv.). Nous répétons : Pourquoi cela ? c’est parce que l’homme est un être spirituellement et moralement malade qu’il a besoin de la médecine de la pénitence, c’est-à-dire qu’il a besoin de se refaire ; le développement et le fonctionnement de ses facultés mentales ne sont ni réguliers ni ordonnés ; à la suite du péché originel, son comportement peut dévier facilement ; livré à lui-même, il commet des actes contraires au devoir, il se forge des états d’âme désordonnés ; pour devenir l’homme sain, « le nouvel homme » selon la conception chrétienne, une « conversion » sera nécessaire, c’est-à-dire un changement d’esprit que nous appelons pénitence et qui prédispose à la foi et à la grâce (cf. Denz.-Sch. 1525-1530), qui exige de nous volonté, contrition, effort, persévérance ; une conversion qui implique une double pénitence, sacramentelle et morale (cf. St TH. III, 84-90).
Aujourd’hui la liturgie nous parle principalement de cette dernière, de la pénitence morale, et elle la dramatise dans un rite assez éloquent : l’imposition des cendres sur la tête du chrétien, comme pour lui faire perdre ses illusions sur la valeur exclusive et suprême de la vie présente à laquelle nous réservons trop facilement nos soins et nos espoirs. C’est par une fatale erreur de calcul que nous mettons notre confiance dans les biens propres de l’ordre temporel, dans la durée de notre existence présente et le bien-être économique et hédoniste ; que nous plaçons notre confiance dans la richesse plutôt que dans la vertu, dans le matérialisme idéologique et pratique qui semble englober et résoudre tous les problèmes personnels, sociaux et politiques, auxquels on voudrait avant tout soumettre la mentalité et l’activité de l’homme finalement informé au sujet de la vraie — mais inexacte et incomplète — philosophie de la vie. N’est-ce pas le moment d’écouter la sévère mais sage parole du Christ, adressée à l’homo oeconomicus qui avait mis toutes ses aspirations et toute sa félicité dans l’ »abondance des biens possédés » sans réfléchir à l’inanité de ses prévisions : « Insensé, cette nuit même on va te redemander ton âme (c’est-à-dire que ton existence temporelle va finir à cause d’une mort brusque et imprévue) ; et ce que tu auras amassé, qui l’aura ? Ainsi, ajoute le Seigneur, ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s’enrichir en vue de Dieu » (Lc 12,20-21).
C’est pourquoi cette radicale dévaluation des seuls biens que vise la conception matérialiste de la vie, dévaluation conforme à la vision pénitentielle de la sagesse chrétienne, ne se résout pas en un pessimisme désespéré, mais dans une orientation finaliste, impérieuse et meilleure, de notre existence : la possession finale, désirée et méritée, de la plénitude de notre vie éternelle dans le Dieu de la béatitude suprême.
Le but eschatologique, c’est-à-dire ultime, ultra-terrestre, doit gouverner les buts temporels auxquels nous nous attachons ; et ceci non seulement au regard des biens économiques mais aussi de n’importe quel bien de notre actuel pèlerinage dans le temps. Nous sommes des pèlerins, simplement de passage dans cette vie temporelle, douloureuse ou heureuse qu’elle soit ; c’est cela le fondement de la pénitence qui, loin de nous décourager dans la recherche de la justice et de l’ordre dans notre monde expérimental, nous incite au contraire à accomplir la mission qui nous est propre : « C’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir cette justice, dit le Seigneur » (Mt 3,15), mais avec l’esprit libre et tendu vers ce « royaume de Dieu » qui seul mérite d’être mis au-dessus de toute chose désirée et conquise ; ce royaume les « pauvres en esprit » savent qu’il leur est — par priorité — destiné.
C’est dans ce climat de pensées et d’intentions que nous introduit le Carême avec sa metanoia, c’est-à-dire avec sa conversion. Acceptons-le avec confiance, avec courage ; nous savons où il nous conduit : au mystère pascal. Ainsi soit-il, avec notre Bénédiction Apostolique.