19 mars 1975, HONORONS SAINT JOSEPH
À l’occasion de la fête de Saint Joseph que l’Église célèbre comme fête de la famille, le Saint-Père a présidé une Messe solennelle en la Basilique Vaticane. Une multitude innombrable de pèlerins emplissait le plus vaste temple du monde. On y reconnaissait entre autres quelque 1.200 pèlerins français venus de Périgueux, Limoges, Tulle et Cahors, sous la direction de leurs Évêques, NN. SS. Jacques Patria, Henri Gufflet, Jean-Baptiste Brunon et Joseph Rabine.
Après la lecture de l’Évangile, Paul VI a prononcé une homélie dont voici notre traduction :
Honorons Saint Joseph « l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, appelé Christ » (Mt 1,16).
Nous l’honorerons aujourd’hui comme celui que Dieu a choisi pour donner au Fils de Dieu qui se fait homme, le nid, la généalogie historique, le foyer, l’ambiance sociale, la profession, la protection, la parenté, en un mot, la famille, cette cellule primaire de la société, communauté d’amour librement constituée, indivisible, exclusive, perpétuelle, grâce à laquelle l’homme et la femme se révèlent réciproquement complémentaires et destinés à transmettre le don naturel et divin à d’autres êtres humains, leurs fils. Jésus, Fils de Dieu, a eu sa famille humaine, en fonction de quoi il parut et fut en, même temps Fils de l’homme ; et par ce choix qu’il fit, il ratifia, canonisa, sanctifia notre commune institution génératrice de l’existence humaine au sommet de laquelle notre prière et notre méditation placent aujourd’hui la pieuse, la silencieuse, l’exemplaire figure de Saint Joseph.
Il faut vraiment que nous fassions immédiatement une remarque fondamentale au sujet de ce saint personnage destiné à faire fonction de père légal, mais non naturel, de Jésus dont la conception humaine se réalisa de manière prodigieuse, par l’opération du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Mère de Dieu ; Jésus, qui n’était qu’officiellement son vrai fils et qui passait pour « fils du charpentier » Joseph (Lc 3,23 Mc 6,3 Mt 13,55). Nous devrions commencer ici à méditer sur l’histoire personnelle de Joseph, sur son drame sentimental, sur son « roman » qui frisa l’écroulement de son amour ; par une intuition privilégiée il avait choisi comme future épouse Marie, la pleine de grâce », c’est-à-dire la plus belle, la plus aimable) de toutes les femmes, et il vint à apprendre qu’elle n’était plus sienne, elle allait devenir mère ; et lui qui était un homme bon — « juste » dit l’Évangile — capable donc de sacrifier son amour au destin inconnu de sa fiancée, pensa à la laisser sans bruit, sacrifiant ce qu’il avait de plus cher dans sa vie, son amour pour l’incomparable Fille. Mais Joseph, bien qu’humble artisan, était lui aussi un être privilégié ; il avait le charisme des songes révélateurs ; l’un d’eux, le premier qu’enregistré l’Évangile, celui-ci : « Joseph fils de David ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, car sa conception est de l’Esprit Saint. Elle va mettre au monde un fils, et lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1,20-21) ; c’est-à-dire qu’il sera le Sauveur, qu’il sera le Messie, « l’Emmanuel, ce qui veut dire Dieu avec nous » (ib. 23).
Joseph obéit : heureux et tout en même temps généreux dans le sacrifice humain qui lui était demandé. Il sera le père de l’enfant qui allait naître « non pas selon la chair, mais selon la charité » écrivait Saint Augustin (Serm. 52, 20 ; P.L. 38, 351) ; époux gardien, témoin de la virginité immaculée et en même temps de la maternité divine de Marie (cfr. Serm. 225 ; P.L. 38, 1096). Situation unique, miraculeuse, qui met en évidence la sainteté personnelle de la Vierge Marie, mais tout autant celle de son modeste, de son sublime époux. Joseph, le Saint que, même pendant le Carême, l’Église présente à notre joyeuse vénération.
Et nous voici maintenant en présence de la « Sainte Famille » !
Oui, chères Familles chrétiennes qu’aujourd’hui nous avons appelées à cette célébration, heureux de voir que de nombreux pèlerins et fidèles vous entourent. Oui, nous devons exprimer avec une ferveur nouvelle, avec une conscience nouvelle notre culte à ce tableau que l’Évangile place sous nos yeux : Joseph, avec Marie, et Jésus, enfant, adolescent, jeune homme, avec eux. Le cadre est caractéristique. Chaque Famille peut s’y miroiter. L’amour familial, le plus complet, le plus beau selon la nature, s’illumine des rayons de l’humble scène évangélique : et tout à coup se propage une lumière nouvelle, aveuglante : l’amour acquiert une splendeur surnaturelle. La scène se transforme : le Christ y prend le dessus ; les figures humaines qui lui sont voisines assument la représentation de l’humanité nouvelle, l’Église ; le Christ est l’Époux ; l’Église est l’Épouse ; le cadre du temps s’ouvre sur le mystère de l’au-delà du temps ; l’histoire du monde se fait apocalyptique, eschatologique ; bienheureux ceux qui dès maintenant sont capables d’entrevoir sa lumière vivifiante ; la vie présente se transfigure en la vie future et éternelle ; notre maison, notre famille se transforment en paradis.
Très chers fils, écoutez-nous !
Accueillir la vie chrétienne comme programme devient aujourd’hui un exercice de force. Les habitudes traditionnelles de nos maisons ordonnées, simples et austères, bonnes et heureuses, résistent à peine. Les mœurs publiques qui président aux vertus domestiques et sociales sont en voie de changement et, sous certains aspects, en voie de dissolution. La légalité ne semble pas toujours pouvoir satisfaire aux impératifs de la moralité. La famille est mise en discussion, dans ses lois fondamentales : l’unité, l’exclusivité, la pérennité.
C’est à vous qu’il appartient de réagir, Époux chrétiens, à vous, Familles bénies du charisme sacramentel ; à vous, Fidèles d’une religion qui a dans l’amour, dans le véritable amour évangélique, son expression la plus haute et la plus sainte, la plus généreuse, la plus heureuse ; c’est à vous qu’il appartient de redécouvrir votre vocation et votre bonne fortune ; à préserver le caractère incomparablement humain et spontanément religieux de la famille chrétienne ; à vous de réanimer dans vos fils et dans la société le sens de l’esprit qui élève la chair à son niveau. Saint Joseph vous enseigne comment. C’est à cette fin qu’aujourd’hui nous l’invoquerons tous ensemble.
« LE CHRIST DES RAMEAUX : UN CHRIST REDÉCOUVERT, UN CHRIST ACCLAMÉ », 23 mars
Voici, en traduction, le texte de l’homélie que le Saint-Père a prononcée le Dimanche des Rameaux au cours de le Ste Messe célébrée sur le parvis de la Basilique Vaticane. Sur la Place Saint-Pierre se pressait une foule innombrable, à laquelle se mêlaient des milliers de jeunes venus de tous les Continents.
À vous, les jeunes qui êtes invités à cette liturgie si riche de sens, à vous notre salut tout particulier ! À tous les fidèles qui se sont joints à vous, nous souhaitons cordialement la bienvenue. C’est un moment important que celui-ci, non seulement dans le cadre des célébrations de la Semaine Sainte que nous inaugurons aujourd’hui, mais aussi eu égard à la répercussion religieuse qu’il doit avoir dans vos cœurs dans nos cœurs, par le caractère de cette journée.
Encore une fois nous commémorons, nous revivons le mystère pascal. Le grand drame, tragique et triomphant, de la passion, de la mort et ensuite de la résurrection victorieuse de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ se reflète dans le monde, dans l’histoire ; et il s’y reflète justement cette Année que nous appelons sainte, pour les raisons spéciales que nous avons déjà exposées, qui vous rendent présent Celui qui constitue la plénitude du temps (cf. Ga 4,4) : comme le soleil lointain, Il est ici par sa lumière, par son action, par sa continuelle assistance (cf. Mt 28,20).
Écoute2-nous maintenant, vous surtout les jeunes. Il s’agit essentiellement d’avoir conscience d’abord de ce que vous êtes, de votre identité comme on dit aujourd’hui. Vous êtes ici justement en tant que jeunes, parce que vous êtes jeunes. Vous êtes ici comme des représentants typiques de notre époque comme des protagonistes de notre génération ; non tant comme des spectateurs invités ou des assistants passifs, que comme des acteurs et des auteurs du phénomène caractéristique de votre jeunesse, le phénomène de la nouveauté. Ensuite, persuadés du motif qui justifie votre présence à cette liturgie commémorative, c’est-à-dire de votre jeunesse, vous assumez un aspect représentatif de votre génération ; vous représentez, en vos personnes, la catégorie humaine à laquelle vous appartenez ; vous représentez la jeunesse de notre époque, quelle qu’en soit la patrie, la classe sociale, la formation d’origine. Vous êtes ici parce que vous êtes jeunes ; c’est comme tels que nous vous avons invités, car nous voulons voir en vous l’âge juvénile dans ses expressions typiques, en faisant abstraction des différences qui existent pourtant entre vous et dans les rangs de ceux qui ont votre âge, dont cette cérémonie fait cependant de vous les interprètes.
Pour quel motif vous avons-nous invités ici ? Pour deux raisons. L’une vient de la fonction liturgique qui veut reproduire de façon symbolique et sacrée la scène évangélique que vous connaissez, celle de l’entrée, modeste dans sa forme mais retentissante dans ses intentions (cf. Lc 19,40), de Jésus à Jérusalem. Elle eut lieu justement en ces jours où la ville regorgeait de monde à cause de l’imminence de la Pâque, afin que Lui, Jésus, fût finalement et publiquement reconnu et acclamé comme le Christ, comme le Messie, comme le merveilleux Sauveur attendu depuis des siècles, envoyé par Dieu, enfin arrivé et présent. Moment historique, moment solennel, moment mystérieux dont, entre tous, les enfants et les jeunes qui se trouvaient parmi cette foule débordante de joie saisirent mieux la signification rénovatrice et festive. Et comme ils ne savaient pas comment donner à cette manifestation imprévue la splendeur qu’elle méritait, de leur cœur à eux surtout jaillirent des acclamations bibliques et populaires : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d’Israël ! » (Jn 12,13). Arrachant des branches aux palmiers et aux oliviers qui se trouvaient là — la scène se déroulait au Mont des Oliviers —, ils se mirent à les agiter joyeusement en criant : « Paix dans le ciel et gloire au plus haut des deux ! » (Lc 19,38). Voilà ! Repensez bien à cette page d’Évangile. Les enfants, les jeunes reconnaissent le Christ et, malgré le milieu défiant et hostile des pharisiens et des scribes de la Jérusalem juive de cette époque (cf. Jn 12,19), ils l’acclament, ils le glorifient. Vous aussi maintenant, dans cette célébration.
Second motif. Jeunes, vous le sentez. Nous voudrions que la foi et la joie de la jeunesse qui célébra le Seigneur Jésus, reconnu comme le vrai Christ, centre de l’histoire et de l’espérance de ce peuple, soient aujourd’hui et soient pour toujours les vôtres : foi et joie. Pour qu’il en soit ainsi, nous avons d’abord prié en silence personnellement ; puis nous vous avons invités.
Nous nous en rendons compte : notre invitation est provocante, comme une invitation d’amour. L’invitation à cette cérémonie de fête veut entrer dans vos cœurs, avec une demande pressante : Jeunes de notre temps, voulez-vous reconnaître que Jésus est le Sauveur, qu’il est le Maître, qu’il est le Pasteur, le guide et l’ami de notre vie ? Que Lui et Lui seul connaît en profondeur notre être et notre destin (Jn 2,25) ; que Lui et Lui seul peut faire surgir de notre conscience obscure notre vraie personnalité (cf. Jn 3,7 Jn 4,29 etc. ) ; que Lui et Lui seul permet avec une efficacité béatifiante d’ouvrir le dialogue transcendant avec le mystère religieux et d’adresser au Dieu infini et inaccessible les paroles pleines de confiance de fils envers « le Père qui est aux cieux » ; que Lui et Lui seul, disons-nous, sait traduire notre rapport religieux en rapport social authentique, autrement dit faire de l’amour envers Dieu le fondement incomparable et fécond de l’amour envers le prochain, c’est-à-dire envers les hommes ; et ceci d’autant plus que notre intérêt pour le bien d’autrui est gratuit et universel, et d’autant plus que les hommes, qui ont désormais dans le Christ le nom de frères, sont dans le besoin, dans la souffrance, et ceci jusque dans l’hostilité.
Notre invitation à cette cérémonie caractéristique, au cœur de l’Année Sainte, se ramène à une question décisive : voulez-vous aussi, jeunes qui vivez en ce moment historiquement et spirituellement critique, comme ceux du jour des Rameaux à Jérusalem, reconnaître Jésus comme le Messie, le Christ Seigneur, centre et pivot de votre vie ? Voulez-vous le mettre vraiment au sommet de votre foi et de votre joie ? Il s’agit de sortir de cet état de doute, d’incertitude, d’ambiguïté, dans lequel se trouve et s’agite souvent une si grande partie de la jeunesse contemporaine. Il s’agit de dépasser la période de crise spirituelle, caractéristique de l’adolescence qui parvient à la jeunesse puis de la jeunesse à la maturité ; crise des idées, crise de foi, crise de la direction morale, crise de la sécurité par rapport à la signification et à la valeur de la vie. Tant de jeunes grandissent avec les yeux fermés, ou au moins myopes, en ce qui concerne la direction spirituelle et sociale de leur chemin vers l’avenir, la fraîcheur de leurs forces juvéniles et les stimulants de l’instinct vital impriment, oui, une énergie à leur libre mouvement une vivacité à leur comportement ; mais savent-ils où ils vont, où il vaut la peine d’engager leur propre existence ? L’inquiétude juvénile ne supplée-t-elle pas souvent à l’absence du style élégant et énergique d’une vie illuminée par un idéal conscient et supérieur ? Et ne découvrons-nous pas souvent au fond de l’âme des jeunes d’aujourd’hui une étrange tristesse qui dénote comme un vide intérieur ? Et que signifie l’enchantement de quelque lueur spirituelle en tant de jeunes insatisfaits et comme déçus de tout ce que le monde moderne leur offre ? Un appel à l’intériorité de la conscience, à la prière, à la foi ?
Nous ne prolongeons pas ce diagnostic pour l’instant et nous accueillons la conclusion que cette heure bénie nous suggère. La conclusion c’est le Christ des Rameaux ; un Christ redécouvert ; un Christ acclamé. Un Christ auquel on croit humblement et fermement, non pas dans la pénombre perpétuelle et paresseuse du doute, mais dans la claire lumière de la doctrine que nous propose l’Église, maîtresse de vérité. Un Christ rencontré dans l’adhésion joyeuse à sa parole et à sa présence mystérieuse dans l’Église et dans les sacrements. Un Christ vécu dans la simple et littérale fidélité à son Évangile, exigeant jusqu’au sacrifice, seule source d’espérance inépuisable et de vraie béatitude. Un Christ à la fois voilé et transparent en chaque visage humain,, du collègue, du frère qui a besoin de justice, d’aide, d’amitié et d’amour. Un Christ vivant. Le « oui » de notre choix : le « oui » de notre existence.
Jeunes, sachez comprendre ainsi votre heure. Le monde contemporain vous ouvre de nouveaux sentiers et demande des porteurs de foi et de joie. Porteurs des rameaux que vous avez aujourd’hui dans les mains, symbole d’un printemps nouveau de grâce, de beauté, de poésie, de bonté et de paix. Ce n’est pas en vain : le Christ est pour vous ; le Christ est avec vous ! Aujourd’hui et demain ; le Christ pour toujours.
L’INSTITUTION DE L’EUCHARISTIE ET LE SACERDOCE MINISTÉRIEL, 27 mars 1975
L’institution de l’Eucharistie et du Sacerdoce catholique, sous le signe du Mandatum novum de la charité réciproque de tous les fils de Dieu, a été célébrée par le Pape l’après-midi du Jeudi-Saint qui ouvre le triduum sacré de la Semaine Sainte destinée à évoquer, avec l’éloquence des plus belles pages de la liturgie, les faits saillants de la Passion de Nôtre-Seigneur. La force méditative de cette journée, parmi les plus sacrées de l’année parce que liée au souvenir du plus généreux don d’amour dont l’humanité ait été témoin et objet, avait pénétré la foule innombrable qui garnissait la Basilique Saint-Pierre au moment où Paul VI s’apprêtait à présider l’extraordinaire concélébration in Coena Domini dans laquelle, depuis des siècles, est insérée l’évocation, plastique pourrions-nous dire, c’est-à-dire vivante, de l’humilité du Seigneur qui se penche affectueusement sur les Apôtres, leur imposant de se laisser laver les pieds par Lui-même sous peine d’être exclus du cercle de ses collaborateurs. Le privilège de représenter les Apôtres dans ce prodigieux service d’amour que le Pape a évoqué en répétant le geste du Christ a été accordé à douze enfants de 8 à 12 ans, résidant à la « Città dei Ragazzi » de Rome et provenant des cinq continents. Au cours de la concélébration à laquelle participaient huit Cardinaux, le Saint-Père a prononcé une homélie dont nous donnons ci-après la traduction :
Puisse l’heure présente faire revivre pour nous un grand souvenir. Nous avons présent à l’esprit tout ce qui a été dit, tout ce qui a été accompli au cours de cette dernière Cène nocturne (Lc 22,15) que le divin Maître lui-même a tant désirée à la veille de sa passion et de sa mort. Et lui-même aussi, Il a voulu que cette réunion soit si pleinement chargée de sens, si riche de souvenirs, si émouvante dans les mots et dans les sentiments, tellement féconde en actes et préceptes nouveaux que nous ne finirions jamais de les méditer, de les explorer. C’est une Cène testamentaire ; c’est une Cène infiniment affectueuse (Jn 13,1) et infiniment triste (Jn 16,6) et tout ensemble mystérieusement révélatrice de promesses divines, de visions suprêmes. La mort menace ; il y a des présages inouïs de trahison, d’abandon, d’immolation ; tout d’un coup la conversation s’arrête tandis que la parole de Jésus jaillit, continue, neuve, extrêmement douce, tendue vers la suprême confidence, comme balançant entre la vie et la mort. Le caractère pascal de cette Cène s’intensifie et se développe ; l’ancienne alliance, alliance séculaire qui s’y reflétait, se transforme et devient la nouvelle alliance ; la valeur sacrificielle, libératrice et salvifique de l’agneau immolé qui donne aliment et symbole au repas rituel, s’explique et se concentre dans une nouvelle victime, dans un nouveau repas ; Jésus déclare qu’ici, à la table, il est lui-même, son Corps et son Sang, l’objet et le sujet du sacrifice, prévu, signifié, offert pour être, en continuité d’intention et d’action, accompli, consumé ; rendu nourriture pour tous ceux qui auraient aptitude à la vie éternelle et faim d’elle. Et voilà que jaillit de cette Cène d’adieu, de souffrance et d’amour, le sacrifice eucharistique ; nous le savons et nous en demeurons éblouis ; et voici une dernière surprise, celle qui pour nous, ce soir, forme le point focal de notre inclination et de notre piété ; qui aurait jamais pu supposer une parole semblable — parole qui résume et perpétue — : le Maître, promis à la mort, déclare qu’il est, lui, le véritable, l’unique agneau pascal et il ajoute : « Faites ceci en mémoire de moi » (1Co 11,24).
Frères et Fils, nous sommes en train d’accomplir cette parole du Seigneur. Et lorsque nous célébrons la Messe, que nous renouvelons le sacrifice eucharistique, nous répétons toujours cette parole qui, à l’institution du sacrement de la présence immolée du Christ, c’est-à-dire de l’Eucharistie, associe un autre sacrement, celui du sacerdoce ministériel moyennant lequel la « Commémoration » de la dernière Cène et du sacrifice de la croix n’est pas un simple acte de religieux souvenir (comme le voudraient certains dissidents) mais une mystérieuse, effective, réelle anamnésie de ce que Jésus a accompli au cours de la Cène et au Calvaire : la reproduction fidèle de son sacrifice unique, grâce à un mystérieux dépassement du temps et de l’espace et par une coïncidence prodigieuse et répétée de notre Messe avec la présence et l’action du divin Agneau eucharistique qui règne glorieusement à la droite du Père mais qui, pour nous, dans l’histoire présente, reste pour ainsi dire photographié c’est-à-dire représenté dans son action sacrificielle et rédemptrice.
Mystère de la Foi ! ceci aussi nous le savons et nous continuons toujours à adorer et à contempler, animés d’une ferveur inextinguible : nous en réanimerons le foyer au cours de la fête du « Corpus Domini », la Fête-Dieu.
Mais en ce moment nous y sommes engagés par cette découverte, car c’est toujours sous cet aspect que nous considérons le Sacerdoce catholique, le pouvoir conféré à un ministère humain de renouveler, de perpétuer, de propager le mystère eucharistique.
Disons tout de suite deux choses : d’abord, à l’offrande eucharistique, participe activement tout le Peuple de Dieu, croyant et fidèle, revêtu comme il est d’un Sacerdoce royal ainsi que l’écrivait l’Apôtre Pierre (1, 5 et 9), et que le récent Concile l’a répété avec bonheur (Lumen Gentium, LG 10). En tant que tel, il est particulièrement invité aujourd’hui, Jeudi-Saint, à se réjouir, à rendre grâce pour l’institution de l’Eucharistie, à en exalter les infinis trésors divins d’amour et de sagesse, et à y participer personnellement en réponse aux intentions de diffusion et de multiplication du Christ ; avec Lui, l’Église a voulu caractériser ce sublime mystère du Pain Eucharistique rendu disponible pour tous et chacun. En deuxième lieu, nous voudrions rappeler que la distinction entre le Sacerdoce ministériel et le Sacerdoce universel n’est pas fondée sur un privilège aboutissant à une séparation du Prêtre et du Fidèle, mais sur un ministère, sur un service que le premier doit rendre au second ; c’est là, certes, un caractère tout à fait particulier de celui qui est élu à la fonction de ministre sacerdotal du Peuple de Dieu, mais un caractère intentionnellement social, disons mieux, qualifié par la charité, dispensateur amoureux des mystères de Dieu (cf. 1Co 4,1 2Co 5,4 voir M. la taille, Mysterium Fidei, p. MF 237 et ss. ).
Mais ce que, pleinement conscients du caractère sacré de ce moment, nous croyons devoir réaffirmer, c’est le mystère de notre Sacerdoce catholique, tout proche du mystère eucharistique qui le compénètre et se confond avec lui ; et inonde spontanément notre cœur la joie ineffable de la communion profonde qui nous unit aujourd’hui à tous nos Confrères dans le Sacerdoce. Qui pourrait plus que nous, vénérés prêtres, dire avec une authentique et mystique réalité : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » ? (Ga 2,20). Quelle plus grande preuve d’amour pouvait nous donner Jésus Christ, qu’en nous appelant, tous et chacun, ses amis (Jn 15,15) et en transférant en chacun de nous le prodigieux pouvoir de consacrer l’Eucharistie ? (cf. Denz.-Sch. 1764-957). Pouvait-il nous donner une plus grande preuve de confiance ? Et comment pourrions-nous remettre en question notre élection à un si grand ministère, quand nous nous rappelons que notre choix est dû à Son initiative, (cf. Jn 15,16), à Sa rencontre avec notre réponse personnelle, libre et amoureuse ? Ne devrions-nous pas faire nôtre la simple mais merveilleuse réponse — qu’on nous a répétée récemment — d’un bon prêtre, heurté, comme tant d’autres aujourd’hui, par les anxiétés et les doutes de la contestation qui caractérise notre temps : « Je suis heureux ».
Oui, vénérés Frères, et vous tous aussi, bien-aimés Fils ; nous devons aujourd’hui remercier le Seigneur d’avoir institué ce divin et mystérieux Sacrement, l’Eucharistie ; et nous devons tous dire pour sa gloire et pour notre réconfort : nous sommes heureux qu’à côté de l’Eucharistie et pour la rendre actuelle, pour la multiplier et pour la répandre, vous avez, Seigneur, dans votre Église, communiqué à quelques élus et responsables, votre saint et merveilleux ministère sacerdotal.
Que ceci soit notre expression spirituelle pour ce Jeudi-Saint.
CHEMIN DE CROIX AU COLISÉE, 28 mars 1975
L’émouvante cérémonie du Chemin de la Croix, cette puissante évocation de la passion et de la mort de Jésus conçue en 1750 par le missionnaire franciscain Saint Léonard de Port Maurice, s’est déroulée le Vendredi-Saint, comme chaque année, dans le cadre historique et sacré du Cotisée de Rome. Le Saint-Père y a pris une part active, portant la Croix tout au long des cinq dernières stations, cinq moments des dernières heures de la vie terrestre de Jésus. Puis à la fin de la Célébration, Paul VI a prononcé le discours suivant :
Et maintenant, à la dernière station du Chemin de Croix, comme les Femmes fidèles de l’Évangile (cf. Mt 27,55-56 Mt 61), nous devrions nous arrêter et méditer ; et après avoir observé de l’extérieur, peut-être avec les yeux pleins de larmes et le cœur rempli d’horreur et d’épouvanté, la tragique et cruelle histoire du condamné à la croix, nous devrions y repenser en nous recueillant à l’intérieur de nous-mêmes, avec les questions habituelles, douloureuses, qui viennent à l’esprit devant la mort, devant une Personne bonne et chère, victime de la cause qu’elle a soutenue et de la cruauté des autres.
Autrement dit, nous devrions nous interroger nous-mêmes sur le sens du Chemin de Croix.
Il ne nous sera pas possible d’obtenir une réponse de notre seule réflexion, toujours un peu perdue dans une semblable recherche ; mais sous l’éclairage de la foi, le cadre posthume du Chemin de Croix se remplit d’une lumière très instructive et émouvante, même s’il s’agit d’une lumière plus forte que notre œil, la lumière du mystère de la croix (cf. 1Co 1,18).
Le sens du Chemin de Croix. Qui était le Crucifié ? Nous sommes, hélas, habitués aux malheurs humains, répandus à travers l’histoire et à tous les coins du monde ; les monuments funéraires, dédiés aux grands, aux héros, aux personnalités de choix, n’égalent pas celui du sépulcre vide du Christ. Qui était le Crucifié ? Il était, par excellence, le Fils de l’homme, il était, éminemment, le Fils de Dieu fait homme ! Le centurion lui-même l’a reconnu, lui qui présida à l’exécution du supplice : « Vraiment celui-ci était Fils de Dieu ». Première pensée qui nous donne le vertige, qui provoque l’extase chez les Saints contemplant la Croix.
Mais d’autres demandes nous pressent. Qu’est-ce donc que la mort du Christ a de spécial, d’unique, d’universel ? Elle était et elle est une mort qui mérite le qualificatif le plus élevé qu’une mort puisse mériter, à savoir un sacrifice ; bien plus, le vrai sacrifice capable de sauver le monde. Oui, c’est là un chapitre inépuisable de la théologie et de l’anthropologie. Par conséquent, cela vaut aussi pour nous, aussi pour moi ? Oui, chacun peut dire : pour moi aussi. Donc un sacrifice humano-divin intentionnel, voulu, prévu, librement consommé ; un sacrifice d’amour ? Oui, un sacrifice d’amour ; d’amour sans frontière, sans limite. Vraiment pour moi, vraiment pour nous ? Oui. Et alors surgit ici un sentiment de reconnaissance, de sympathie, d’expérience, qui sera l’âme, désormais, de ma religion chrétienne, un sentiment d’amour pour le Christ ! Oui, Frères, souvenez-vous en ! Souvenons-nous en à l’occasion de l’une de ces circonstances, malheureusement communes et inévitables de notre vie temporelle : quand la souffrance nous éprouve et nous consume ; elle peut être associée à la souffrance de la Croix, et en acquérir la valeur ; ne maudissons plus la douleur, ne la privons pas de la valeur morale et spirituelle qu’elle peut revêtir dans la mesure où elle est unie à celle du Christ.
Et encore ? Sur le chemin de la croix du Christ nous apprenons à connaître, à vénérer, à soigner, à servir la souffrance, quelle qu’elle soit, des hommes qui sont tous désormais nos frères. Le Chemin de Croix est une école de compassion, sentiment fondamental d’humanité et de solidarité, que certains rêves démesurés d’égoïsme ou d’orgueil voulaient bannir du cœur humain devenu dur comme le fer. Ce n’est pas ainsi que se présente le cœur chrétien qui, au rythme de celui du Christ, apprend à battre en harmonie avec celui qui est dans le besoin, dans la douleur, dans le malheur.
Sur un tel sentiment éprouvé en souvenir, de tous ceux qui, encore aujourd’hui, souffrent des conflits de guerre, des conflits politiques et civils, et de tous ceux pour qui le malheur et la maladie rendent la vie amère, se termine ce chemin de Croix, qui devra se poursuivre dans l’espérance de notre rédemption et dans l’exercice de la charité pour les autres.
LA DIMENSION SPIRITUELLE DU TRAVAIL DE L’HOMME, 1er mai 1975
La fête du travail chrétien dans le cadre de l’Année Sainte a été célébrée sous les auspices du Patron de l’Église Universelle, gardien et père de la famille de Jésus, Saint Joseph, le jour où l’Église l’honore comme artisan. Le premier mai, des milliers de travailleurs, venus de tous les continents s’étaient rassemblés place Saint-Pierre à Rome pour vivre une heure de prière commune, formant « un seul cœur et une seule âme ». La célébration du premier mai chrétien, volontairement dépouillée de tout apparat, s’est limitée à la Messe du Saint-Père et son homélie. Mais cette simplicité, propre à une vraie fête de famille, a mieux mis en relief l’édifiante piété des participants et leur vibrant enthousiasme à saluer le Vicaire du Christ. Voici, en traduction, le texte de l’homélie de Paul VI :
La bonne éducation chrétienne qui trouve habituellement dans les Écritures d’excellentes expressions nous fait monter du cœur et sur les lèvres de chaleureuses paroles d’accueil à cette réunion religieuse : que la grâce et la paix (Rm 1,7) du Seigneur soient avec vous ! Soyez les bienvenus à cette assemblée spirituelle ! Notre salut s’adresse tout spécialement à vous (cf. 2Co 6,11), Travailleurs, que toujours nous avons présents dans notre estime et dans notre ministère. Merci pour votre présence ! elle n’est pas celle d’étrangers, mais de frères et de fils à l’égard desquels nous ressentons le devoir, un devoir agréable, d’une particulière affection et d’une considération toute spéciale. Merci, très chers amis ! Et qu’avec vous soient salués tous les autres, fidèles de Rome ou pèlerins venus ici à l’occasion de l’Année Sainte ; à tous, nos salutations, notre reconnaissance et notre bénédiction !
Nous vous dirons toutefois, très sincèrement que cette célébration sacrée nous fait éprouver quelqu’anxiété. Pourquoi ? parce que cette cérémonie se signale par deux notes qui ne semblent pas, à première vue, facilement consonantes ; première note : ce jour-ci est le premier mai et nous savons quel retentissement cette date a dans l’opinion commune, spécialement dans le monde du travail ; deuxième note, cette réunion-ci revêt un caractère religieux, soit parce qu’elle est consacrée au culte de Saint Joseph, artisan, père putatif de Jésus et votre patron Travailleurs ; soit parce que cette célébration, se rattache à celle du Jubilé qui fait de l’année 1975 une Année Sainte, une année vouée à la révision spirituelle et morale de notre conscience, pour la remettre en ordre, vis-à-vis de Dieu et de l’Église ; une Année Sainte qui invite dans les basiliques romaines — dont Saint-Pierre — les croyants qui, sur la tombe du premier Apôtre, Martyr et Évêque de Rome et de l’Église Catholique, veulent professer leur foi et implorer pardon et force pour se remettre à vivre, de manière nouvelle et heureuse, en braves gens et en vrais chrétiens.
Ces deux notes, l’une profane, l’autre religieuse, vont-elles ensemble ? ou bien leur conjugaison produit-elle une dissonance, une combinaison forcée, artificielle ? Peut-on conserver au premier mai son caractère de fête du travail, tout en la marquant, simultanément, des sentiments spirituels propres tant à une commémoraison liturgique en honneur de Saint Joseph, qu’à une célébration jubilaire ? Votre présence ici triomphe de tous les doutes ; elle répond : oui !
Oui, Frères et Fils bien-aimés, nous recueillons cette claire et franche réponse ; et nous vous disons, après y avoir longuement réfléchi, que c’est là réellement que nous trouvons la seule réponse authentique et sage. Nous aurions d’ailleurs à vous dire beaucoup, énormément, à ce sujet. Nous devons toutefois nous limiter à quelques observations très simples et peu nombreuses. Quant à la première observation, elle est capitale ; la voici : comment pourrait-on, historiquement et logiquement, soutenir qu’il y a opposition entre l’exaltation du concept du travail, comme vos âmes doivent aujourd’hui l’éprouver, et l’accomplissement d’un acte religieux, hautement qualifié, un acte religieux spécialement dédié au saint travailleur de Nazareth, et rattaché au Jubilé que nous célébrons en cette année sainte ? Sont-ils deux faits contradictoires ? s’excluent-ils l’un l’autre ? Nous savons parfaitement que les idées au sujet du travail, diffusées dans le monde moderne, se sont affirmées souvent comme impérieuses et exclusives ; mais nous savons aussi, et vous le savez tous, que cette mentalité professionnelle — cet idéalisme en œuvre, c’est-à-dire le travail — est d’autant plus élevée d’autant plus sacrée, qu’elle s’intègre plus étroitement dans la conscience supérieure et globale de la vie, dans la reconnaissance de la première place que l’homme occupe dans l’échelle des valeurs. L’homme est au sommet. C’est l’homme qui produit le travail ; et le travail, c’est-à-dire l’effort pour dominer la terre, tend à servir l’homme. S’il n’en était pas ainsi, l’homme retournerait à l’esclavage ; et le travail arrêterait au niveau matérialiste, la stature, le développement, la dignité de l’homme. Or si l’homme, c’est-à-dire notre vie, est la valeur primordiale, nous ne pouvons pas décapiter l’homme en lui déniant sa projection essentielle vers la transcendance ; disons simplement : vers Dieu, vers le mystère qui soutient tout, qui explique tout ; oui, vers Dieu qui de l’homme a fait un travailleur, c’est-à-dire un collaborateur (cf. 1Co 3,8) ; mais qui l’a obligé, après la première chute, à gagner, au prix de sa sueur, de sa fatigue, son pain c’est-à-dire sa nourriture, son perfectionnement, précisément dans se rapport de force de l’œuvre humaine avec le monde à conquérir et à réduire au rang d’instrument utilitaire et de source de vie. Le travail : punition et récompense de l’activité humaine. De sorte que dans cette vision supérieure, qui est la vraie, le travail a, en soi, une autre dimension, et celle-ci est entièrement religieuse ; les moines du Moyen-âge l’ont bien compris : maîtres de vie aujourd’hui encore, ils ont condensé tout leur programme en une formule heureuse : « ora et labora », prie et travaille !
C’est ainsi, frères, c’est ainsi ; et c’est pourquoi notre manière de célébrer le premier mai ne déforme pas son caractère de fête du travail humain, mais lui confère une spiritualité animatrice et rédemptrice. Nous devons comprendre ce lien de parenté entre le travail et la religion, une parenté qui reflète l’alliance, mystérieuse mais réelle et réconfortante, de la causalité humaine avec la providentielle et paternelle causalité divine.
Nous ne pourrons jamais avoir de sociologie organique vraiment humaine — et encore moins chrétienne, aussi longtemps que le monde du travail sera incapable de s’affranchir de la suggestion radicalement matérialiste et ombrageusement laïciste, dont il est aujourd’hui presque envoûté, comme si elle constituait une libération, la libération de celui qui marche sans savoir où il va ; comme si elle offrait la formule inéluctable et résolutive de l’évolution sociale contemporaine et le seul stimulant efficace et fécond du progrès civil ; nous n’aurons qu’une écrasante coexistence soumise à de complexes et impersonnels engrenages économiques et légaux et non pas une société vraiment libre, naturelle et fraternelle. Il faut rendre ses ailes au travailleur alors qu’aujourd’hui on les lui a trop souvent coupées ; les lui rendre pour qu’il puisse retrouver sa véritable et pleine dimension humaine et sa « lévitation » native ; les ailes de l’esprit, de la foi, de la prière ; les horizons de l’espérance, de la fraternité, de la justice, de la communauté, de la paix.
Nous connaissons déjà toutes les objections qui seront opposées à ces souhaits ; et la première parmi elles, celle qui accuse la religion d’être inutile, et même de faire obstacle au progrès positif de la civilisation. Nous pensons qu’il n’est personne parmi vous qui puisse encore admettre ce vieil aphorisme « la religion, opium du peuple » ; il est démenti par l’histoire — nous entendons : l’histoire animée par l’Évangile — ; il est surmonté par la documentation des doctrines de l’Église, toutes imprégnées d’amour pour le peuple et, aujourd’hui plus que jamais, attestées par l’engagement de ses fidèles et de ses saints. Nous pourrions, si nous le voulions, passer à la contre-attaque, retourner l’objection en demandant si l’appel systématique à la haine, à la révolte, à la violence, à la lutte contre des membres d’une même société pour revendiquer des avantages purement matériels, n’a pas retardé bien plus longuement les légitimes et souhaitables conquêtes du monde du travail exécutif, en suscitant contre ses aspirations de rigides antagonismes et d’implacables égoïsmes. Et nous pourrions, à ce propos, répéter les paroles de notre regretté et vénéré Prédécesseur le Pape Jean XXIII qui, précisément dans un discours du premier mai, en 1959, rappelait certaines de ses paroles publiées à Venise quelques années plus tôt pour conjurer, disait-il « le péril que les esprits puissent se pénétrer du spécieux axiome que, pour faire la justice sociale, pour secourir les misères de tous genres... il faut absolument s’associer avec les négateurs de Dieu et les oppresseurs de la liberté humaine » (cf. AAS 1959, page 358).
Mais nous ne voulons en ce moment heureux que nous recueillir dans des pensées plus sereines.
Permettez-nous, Fils bien-aimés, de saluer en vous tout le monde du travail que nous assurons de notre affection et de notre amitié chrétienne.
Laissez-nous adresser tout particulièrement une pensée spéciale à ceux qui souffrent à cause du poids et de l’insalubrité de leur labeur, du manque de sécurité de leur emploi, de l’insuffisance de leur habitation et de leurs salaires. Nous partageons leurs souffrances et voudrions être en mesure de les aider.
Pour toutes ces peines et pour toutes ces carences, nous osons solliciter une action opportune, et intelligente de la part des autorités compétentes ; nous adressons nos encouragements, et nos éloges à tous ceux qui n’épargnent ni leurs soins ni leurs moyens pour que les travailleurs trouvent des conditions toujours plus justes et plus stables pour leur activité et leur bien-être.
Et pour vous, très chers amis, et pour tous ceux, prêtres et laïcs, qui vous aiment et, au nom du Christ et de la solidarité humaine, vous viennent en aide et vous réconfortent, nous élevons aujourd’hui notre prière vers le Seigneur et, sous les auspices de votre collègue et protecteur Saint Joseph, nous implorons de Lui une grande bénédiction consolatrice.
ASCENSION : FÊTE DE L’ESPÉRANCE, 8 mai 1975
Le 8 Mai dernier, le Saint-Père a célébré en la Basilique Vaticane la Messe de l’Ascension du Seigneur en présence d’innombrables pèlerins venus à Rome pour l’Année Sainte. Voici, en traduction, le texte de l’homélie que le Saint-Père a prononcée :
Vénérés Frères et Fils bien-aimés,
Fidèle à la règle liturgique, nous suspendons un instant la célébration pour fixer notre attention sur le mystère qui met aujourd’hui l’Église en fête : le mystère de l’Ascension de Notre Seigneur Jésus-Christ au ciel, où Il est assis dans sa gloire à la droite du Père.
Mystère de l’Ascension ! oh ! vraiment mystère ! Mystère pour ce qui se réfère au Christ ; mystère pour la manière qui nous est encore donnée de concevoir et d’avoir présente sa figure divine et humaine et mystère pour la répercussion de cet extrême et suprême destin du Christ sur celui de l’humanité, sur l’Église qu’il a fondée, sur la terre et sur chacune de nos existences.
Oh ! oui, mystère, soit dans le sens ontologique que cet événement ultime et conclusif de la vie de Jésus sur la terre a dans le dessein divin de l’Incarnation et de la Rédemption : quelle révélation nouvelle nous apporte sa disparition de la scène sensible et historique de ce monde ! Soit dans le sens phénoménique : le Christ se soustrait à notre conversation terrestre et mystérieusement disparaît à notre regard sensible. Rappelons le bref mais surprenant récit que nous en donne Saint Luc au premier chapitre des Actes des Apôtres dont nous venons d’écouter la laconique mais sculpturale lecture : après l’ultime adieu aux apôtres et la prophétique promesse de la mission du Saint Esprit et de la diffusion de l’Évangile parmi les peuples, « Jésus s’éleva vers le ciel en leur présence, et une nuée vint le dérober à leurs yeux » (Ac 1,9).
Premier aspect de l’événement, le seul expérimental : Jésus s’élève vers le ciel, c’est-à-dire qu’il se détache de la terre et disparaît ; il se cache : nos yeux brûleront du désir toujours ardent de le revoir, de le voir encore ; mais jusqu’à sa « parousie », c’est-à-dire jusqu’à son ultime et apocalyptique apparition dans un monde totalement différent de notre monde actuel, nous ne le verrons plus ! La génération des Apôtres disparaîtra sans que leur attente avide ait été comblée ; et ainsi, pour toutes les générations successives et pour la nôtre qui continue à vivre dans son souvenir et attend- toujours sa finale et triomphale réapparition, Jésus demeure invisible.
Attention à ceci, Frères et Fils ! Invisible et non pas absent !
Avant tout : cet éloignement eschatologique de la conversation humaine est déjà, en soi, une confirmation de sa divinité et une garantie de son dessein salvifique dans l’histoire universelle de l’humanité. Dans ses discours de la nuit proche de sa Passion et de sa mort, Jésus déclara : « Je vous reverrai et alors votre cœur sera rempli de joie (...) Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde ; et maintenant je quitte le monde et je retourne à mon Père » (Jn 16,22 et 28) ; « il est bon que je m’en aille, parce que si je ne m’en allais pas, le Paraclet (quelle annonce !) ne viendrait pas à vous » (ibid. 7).
Nous nous trouvons ici dans un climat que nous pourrions définir « surréel ». Mais cette révélation nous introduit finalement dans le dessein super-cosmique de l’économie surnaturelle : « nous attendons, écrira l’Apôtre Pierre, de nouveaux deux et une terre nouvelle » (2P 3,13). Sauf que nous, et spécialement nous les modernes, entraînés à la connaissance scientifique du monde, satisfaits et fiers des richesses surabondantes de nos conquêtes expérimentales et culturelles, nous ne sommes pas facilement prédisposés à admettre un ordre différent de celui qui constitue le cadre de notre présente exploration ; et bien que dans toutes nos recherches nous découvrions sous tous ses aspects une sagesse ordonnatrice, polyvalente et nous sommes même sur le point de dire : une libre imagination créatrice divine, mais nous nous trouvons peut-être aux prises avec le doute au sujet de la possibilité, de la future réalité d’un ordre surnaturel ; et nous nous mettons facilement à murmurer, comme le mauvais serviteur de la parabole : « mon patron tarde à venir... » (Mt 24,28) ; pour conclure, à propos de la doctrine eschatologique de l’Évangile : sera-ce vrai ? ne manque-t-on pas de preuves rationnelles ? Et nous oublions ainsi que, comme nous le disions, Jésus, maintenant invisible et admettant que les vicissitudes de la nature et du temps procèdent selon leur rythme inexorable, tandis que le drame de la liberté humaine poursuit son jeu — que Jésus, donc, n’est pas absent ; bien au contraire il est encore avec nous ; c’est-à-dire qu’il suffit de cueillir sa présence multiforme : dans le signe, c’est-à-dire dans le sacrement de sa parole (Jn 8,25) ou de celui de son image reflétée dans l’humanité souffrante (Mt 25,40) ou encore dans son Église qui vit et rend témoignage (cf. Lumen Gentium, LG 1 Ac 9,4) et finalement dans la sacramentelle et sacrificielle réalité eucharistique. Comme d’ailleurs Jésus lui-même l’avait promis lors de l’ultime adieu : « Voilà, je serai avec vous jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Mais comment, comment le voir, comment le reconnaître, comment entendre de nouveau sa voix, comment ouvrir notre cœur, si les voies normales de notre conversation sont impuissantes à surmonter l’abîme que le mystère de l’Ascension a creusé entre Lui et nous ? Nous le savons. Jésus s’est caché pour que nous le cherchions ; et nous savons quel est l’art, quelle est la vertu qui nous rend apte à cette recherche, et mieux, à cette science « supra-rationnelle » de la présence du Christ parmi nous. C’est la foi, la foi qui nous a été infusée dans le baptême et qui se détermine ex auditu (cf. St Th. in IV Sent. 4, 2, 2, sal 3) en accueillant donc la parole du Christ enseignée par l’Église ; la foi qui, dans son exercice, comme l’enseigne St Augustin, a également ses yeux : « habet namque fides oculos suos » (cf. Ep 120, P.L. 33, 456 ; et En. In Ps 146, P.L. 4, 1897) ; entraînée avec amour et par amour à la divine vérité, avec « les yeux du cœur », croît dans sa certitude, approfondit sa vision et devient une exigence d’action » (cf. Ga 3,11).
Aussi, cette fête de l’Ascension est-elle une fête de la foi ; une foi qui ouvre largement la fenêtre sur l’ »outre-temps » par rapport au Christ ressuscité, et nous laisse entrevoir quelque chose de sa gloire immortelle ; et sur Outre-tombe par rapport à nous, mortels destinés à la fin de nos jours dans le temps, à la survivance dans la communion des saints et à la résurrection du dernier jour pour l’éternité. La foi devient alors espérance (He 11,1) ; une espérance victorieuse qui émane du mystère de l’Ascension, source et exemple de notre destin futur et qui peut et doit soutenir la fastidieuse démarche de notre pèlerinage terrestre. Et l’espérance, Saint Paul nous le garantit, ne déçoit jamais « spes autem non confundit » (Rm 5,5). Amen !