HOMÉLIE DU PAPE PAUL VI, Mercredi des Cendres 8 février 1978
Bien-aimés Fils et Filles,
C'est le "mercredi des cendres", premier jour de Carême. Très austère est la leçon que la Liturgie nous donne aujourd'hui. Une leçon dramatisée par un geste rituel de grande efficacité. L'imposition des cendres a une signification si claire, si franche, que tout commentaire se révèle superflu : elle nous conduit à une réflexion réaliste sur le caractère précaire de notre condition humaine, vouée à l'échec de la mort qui, précisément, réduit en poussière ce corps, alors que sur sa vitalité, sa santé, sa vigueur, son audace nous avons édifié tant de projets ! Le rite liturgique nous rappelle, avec une énergique franchise, cette donnée objective : il n'y a rien de stable, rien de définitif, ici-bas ; le temps s'enfuit Inexorablement et, comme un fleuve rapide, il nous entraine sans halte vers l'embouchure mystérieuse de la mort.
La tentation de se soustraire à l'évidence de cette constatation est antique. Ne pouvant l'éviter, l'homme a tenté d'oublier ou de minimiser la mort, la dépouillant de cette dimension, de cette résonance qui en font un événement définitif de son existence. La maxime d'Épicure : "Quand nous y sommes, la mort n'y est pas, et quand la mort y est, nous n'y sommes pas" est la formulation classique de cette tendance, reprise et diversifiée de mille manières, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Mais en réalité, ce n'est là qu"'un artifice qui nous fait plutôt sourire que penser" (M. Blondel). La mort fait, en effet, partie de notre existence, elle conditionne son développement de l'intérieur. Saint Augustin en avait parfaitement l'intuition quand il déclarait : "Si quelqu'un commence à mourir, c'est-à-dire à être dans la mort, du moment que la mort commence à agir en lui, le soustrayant à la vie... alors certainement l'homme commence à être dans la mort dès le moment où celle-ci commence à être dans son corps" (De Civit. Dei, 13, 10).
En parfaite concordance, donc, avec la réalité, le langage liturgique nous avertit : "Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière" ; ce sont des paroles qui mettent en lumière le problème inéluctable de notre lent enfoncement dans le sable mouvant des temps et posent, de manière dramatiquement pressante, la "question du sens" de notre provisoire affleurement à la vie pour être ensuite, fatalement, happés dans l'ombre profonde de la mort. Vraiment "c'est en face de la mort que l'énigme de la condition humaine atteint son sommet" (Gaudium et Spes, 18).
À cette énigme, vous le savez, la foi apporte une réponse claire et nette. C'est une réponse qui comprend deux éléments : d'abord une explication, puis une promesse. L'Explication, Saint Paul nous la résume dans ce mot célèbre : "De même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, ainsi la mort a passé en tous les hommes, du fait que tous ont péché" (Rm 5, 12). La mort, telle qu'aujourd'hui nous en faisons l'expérience, est donc la conséquence du péché : "Le salaire du péché c'est la mort" (Rm 6, 23). C'est une pensée peu facile à accepter et, de fait, l'esprit profane la refuse délibérément. La négation de Dieu ou la perte du sens vivant de sa présence ont incité beaucoup de contemporains à donner diverses Interprétations du péché, tour à tour sociologiques, psychologiques, existentialistes, évolutionnistes ; elles ont, toutes, en commun la caractéristique de vider le péché de son caractère tragiquement sérieux. Il n'en est pas ainsi de la Révélation qui le présente, au contraire, comme une effrayante réalité, face à laquelle tout autre mal temporel semble toujours d'importance secondaire. Par le péché, "l'homme a, par le fait même, brisé l'ordre qui l'oriente à sa fin dernière et, en même temps, il a rompu toute harmonie, soit par rapport à lui-même, soit par rapport aux autres hommes et à toute la création" (Gaudium et Spes, n. 13). Le péché marque la faillite radicale de l'homme, la rébellion contre Dieu qui est la Vie ; "il est un éteignoir de l'Esprit" (cf 1 Th 5, 19) ; c'est pourquoi la mort n'en est que la manifestation extérieure, la plus voyante.
C'est là l'explication que la Révélation nous livre et que l'expérience confirme avec une décourageante abondance de preuves. Mais la foi ne se limite pas à l'explication de notre drame. Elle apporte également l'annonce joyeuse de la solution possible. Dieu ne s'est pas résigné devant la faillite de sa créature : en son Fils incarné, mort et ressuscité, Il revient ouvrir à l'espérance le cœur de l'homme. "La mort et la vie se sont affrontées en un prodigieux duel — chanterons-nous le jour de Pâques — ; le Seigneur de la vie était mort, mais maintenant il vit, il triomphe" (Séquence). Dans le mystère pascal le Christ a endossé la mort, en tant qu'elle est manifestation de notre nature blessée et, triomphant sur elle dans la Résurrection, Il a définitivement vaincu dans sa racine la puissance du péché opérant dans le monde. Et désormais tout homme qui, par la foi, adhère au Christ et s'efforce de conformer à Lui sa propre vie, peut déjà expérimenter en lui-même la puissance vivifiante qui émane du Christ Ressuscité. L'homme n'est plus esclave de la mort (cf. Rm 8, 2) parce qu'en lui opère déjà "l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts" (Rm 8, 11).
Voici donc le joyeux message : nous pouvons vaincre la mort en Jésus Christ. L'Église ne se lasse pas de nous le répéter, et tout particulièrement au début d'un des temps forts de l'Année liturgique, le Carême durant lequel le peuple chrétien est appelé à se préparer à la célébration de l'annuelle venue de Pâques. Puisse sa voix trouver dans nos âmes un écho prompt et volontaire et nous entraîner à une nouvelle ferveur en ce "tempus acceptabile" qui, selon les intentions de la Liturgie, doit marquer, pour l'esprit, qui a lui aussi ses saisons, le réveil d'un printemps mystique.
Nous sommes certain qu'est plus particulièrement ouverte à cette invitation l'âme des Religieuses présentes à cette cérémonie. Elles qui, par l'engagement à la vie parfaite et la majeure familiarité avec Dieu qu'elles ont assumés avec leurs vœux sont, plus que tous autres, conscientes du caractère radical des exigences évangéliques. Elles qui, d'autre part, ont une plus nette perception de la disproportion abyssale existant entre la misère humaine et la sainteté infinie de Celui vers qui s'élève l'aspiration de leurs âmes, se trouvent certainement dans la condition la plus favorable à l'accueil de l'invitation liturgique au pénible mais fortifiant itinéraire quadragésimal. Elles sont conscientes d'être les sentinelles avancées parmi les avant-gardes du peuple de Dieu en marche vers la Patrie.
Mettons-nous donc tous en route. Nous chercherons dans la prière le soutien de nos bonnes intentions, une prière renforcée par une disponibilité plus décidée au sacrifice et aussi au renoncement à quelque chose de notre avoir, de quoi pouvoir venir au secours des pauvres. C'est le conseil de ce maître expérimenté de vie spirituelle que fut Saint Augustin :
"Tu veux que ta prière s'élève jusqu'à Dieu ? — demande-t-il — Fac illi duas alas, jejunium et eleemosynam (Mets deux ailes à ta prière : le jeûne et l'aumône)" (Enarr. in Ps 42, 8).
Le programme est clair. Que le Seigneur nous accorde toute la générosité nécessaire pour le réaliser concrètement dans notre vie.
HOMÉLIE DE PAUL VI, SOLENNITÉ DU « CORPUS DOMINI », Dimanche 28 mai 1978
Vénérables Frères et très chers Fils,
Avec paternelle effusion de sentiments nous voulons avant tout vous adresser notre salut, à vous qui, sous l'impulsion de la foi et de l'amour, vous êtes rassemblés en cette Basilique pour célébrer avec nous la fête du Corps et du Sang du Christ, c'est-à-dire rendre un culte public et solennel à Jésus-Eucharistie. En Lui, nous reconnaissons le Bon Pasteur qui nous conduit sur les routes de l'existence, le Maître sage qui dispense la lumière à nos cœurs enténébrés, le Rédempteur qui avec tant de prodigalité d'amour et de grâces vient à notre rencontre et se fait ineffablement le Pain de vie pour notre démarche dans le temps, sur le chemin qui mène à l'éternelle possession de Dieu. Nous voudrions toucher chacun de vous avec un mot personnel et affectueux, comme il convient entre des personnes animées de la même joie, du fait qu'elles sont invitées à s'asseoir à la même table de fête. Nous ne le pouvons malheureusement pas et nous devons en conséquence nous fier à votre intuition attentive et cordiale qui saura cueillir dans le discours adressé à tous, notre intention sincère de saisir avec une tendresse respectueuse et participante, les situations particulières de chacun de vous, afin de vous inviter à être attentifs, conscients et exultants devant la réalité du mystère eucharistique.
Très chers Fils, la fête que nous célébrons aujourd'hui, l'Église l'a voulue, vous le savez bien, pour que ses fils puissent rendre au Sacrement de l'Eucharistie, habituellement caché dans le silence recueilli des tabernacles, ce témoignage public de joyeuse reconnaissance dont tout cœur conscient de la réalité de cette mystérieuse présence du Christ ne saurait s'empêcher de ressentir le pressant besoin. C'est pourquoi, en ce jour, la foi des chrétiens déborde, avec sobre gaieté, dans une exultation de prières chorales et de chants d'allégresse qui se déverse également au-dehors des temples, portant de toutes parts un air de joie et un message d'espérance.
Et comment pourrait-il en être autrement, quand nous savons que sous le voile candide de l'Hostie consacrée nous avons avec nous le Seigneur de la vie et de la mort, Celui "qui est, qui était et qui vient" (Ap. 1, 4) ? Nous célébrons une fête de la joie, parce que, malgré tout, il est avec nous chaque jour jusqu'au dernier (cf. Mt 28, 28), une fête du passé, qui est présente dans le souvenir de la Cène et de la mort du Seigneur, au-delà de toute distance temporelle ; une fête du futur, parce que, déjà maintenant sous le voile du Sacrement, est présent Celui qui porte avec soi tout futur, le Dieu de l'éternel amour (cf. K. Rahner, La Fede che ama la terra, 1968, p. 114).
Quel ensemble de considérations suggestives et corroborantes s'offre au regard méditatif de l'âme en prière. C'est une méditation que nous aimerions mieux conduire dans le silence d'une contemplation adorante plutôt que la livrer aux paroles. Toutefois, nous voulons vous proposer quelques rapides sujets de réflexions, les suggérant plutôt que les développant.
Avant tout concernant la valeur de "souvenir" du rite que nous sommes en train de célébrer. Vous savez le pourquoi des deux espèces eucharistiques. Jésus veut rester sous les apparences du pain et du vin qui figurent respectivement son Corps et son Sang, afin d'actualiser dans le signe sacramentel la réalité de son sacrifice, de cette immolation sur la croix, donc, qui a apporté le salut au monde. Qui ne se souvient des paroles de l'Apôtre Paul : "Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne" (1 Co 11, 26) ? Dans l'Eucharistie Jésus est donc présent comme "l'homme des douleurs" (cf. Is 53, 3), comme "l'agneau de Dieu" qui s'offre en victime pour les péchés du monde (cf. Jn 1, 29).
Comprendre cela, signifie voir s'ouvrir devant soi d'immenses perspectives : dans ce monde il n'y a pas de rédemption sans sacrifice (cf. Hb 9, 22), et il n'y a pas d'existence rachetée qui ne soit en même temps une existence de victime. Dans l'Eucharistie est offerte aux chrétiens de tous les temps la possibilité de donner au calvaire quotidien des souffrances, des incompréhensions, des maladies, de la mort, la dimension d'une oblation rédemptrice qui associe la douleur des individus à la Passion du Christ, acheminant l'existence de chacun vers cette immolation dans la foi qui, à son ultime accomplissement, s'ouvre sur le matin pascal de la résurrection.
Comme nous voudrions pouvoir répéter à chacun, personnellement, et surtout à ceux qu'oppriment la tristesse, la maladie, cette parole de foi et d'espérance ! La douleur n'est pas inutile ! Si elle est unie à celle du Christ, la douleur humaine acquiert quelque chose de la valeur rédemptrice de la Passion même du Fils de Dieu.
L'Eucharistie — et ceci est la deuxième réflexion que nous voudrions vous soumettre — est un événement de communion. Le Corps et le Sang du Christ sont offerts comme aliment qui nous rachète de tout esclavage et nous introduit dans la communion trinitaire, nous faisant participer à la vie même du Christ et à sa communion avec le Père. Ce n'est pas par hasard que la prière sacerdotale du Christ est en intime relation avec le mystère eucharistique, et son invocation passionnée "ut unum sint" (Jn 17) se situe proprement dans le climat et dans la réalité de ce mystère.
L'Eucharistie postule la communion. C'est ce qu'avait bien compris l'Apôtre à qui est dédiée cette Basilique, lui qui, écrivant aux chrétiens de Corinthe, leur demandait : "La coupe de bénédiction que nous bénissons, n'est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n'est-il pas communion au Corps du Christ ?". Intuition fondamentale dont l'Apôtre tire, de manière strictement logique, la conclusion bien connue : Puisqu'il n'y a qu'un pain, à nous tous nous ne formons qu'un corps car tous nous avons part à ce pain unique" (1 Co 10, 16-17).
L'Eucharistie est communion avec Lui, le Christ, et pour cela même, elle se transforme et se manifeste dans notre communion avec nos frères : elle est une invitation à réaliser entre nous la concorde et l'amour, à promouvoir tout ce qui nous rend frères, à construire l'Église qui est le Corps du Christ dont le Sacrement de l'Eucharistie est le signe, la cause et l'aliment. Dans l'Église primitive, la rencontre eucharistique devenait la source de cette communion de charité qui constituait un spectacle devant le monde païen. Et pour nous également, chrétiens du XXème siècle, c'est de notre participation à la table divine que doit jaillir l'amour vrai, celui qui se voit, se répand, qui fait l'histoire.
Il y a un troisième aspect de ce mystère : l'Eucharistie est anticipation et gage de la gloire future. En célébrant ce mystère, l'Église se rapproche, de jour en jour, de la Patrie et, cheminant sur la voie de la Passion et de la mort, elle se rapproche de la résurrection et de la vie éternelle. Le pain eucharistique est le viatique qui la soutient sur la route pleine d'ombre de cette existence terrestre et qui, de quelque manière la fait pénétrer dès à présent, dans l'expérience de l'existence glorieuse du ciel. En répétant le geste divin de la Cène, nous édifions dans le temps qui fuit, la cité divine qui demeure, Il nous incombe donc à nous, chrétiens d'être, au milieu des autres hommes, les témoins de cette réalité, les messagers de cette espérance. Le Seigneur, présent dans la vérité du Sacrement, ne répète-t-Il pas à nos cœurs, à chaque messe : "Ne craignez point ! C'est moi, le Premier et le Dernier, le Vivant" (Ap 1, 17-18) ? Ce dont le monde actuel a probablement le plus besoin est qu'avec un humble courage, les chrétiens élèvent bien haut la voix prophétique de leur espérance. Ce sera précisément d'une vie eucharistique intense et consciente que leur témoignage fera jaillir la chaleureuse transparence et la capacité de conviction qui sont nécessaires pour faire brèche dans le cœur humain.
Très chers Frères et Fils, serrons-nous donc étroitement autour de l'Autel ! Ici est présent Celui qui, après avoir partagé notre condition humaine, règne à présent, glorieux, dans la joie sans ombre du ciel. Lui qui, jadis, a maîtrisé les ondes menaçantes du Lac de Tibériade, guide aujourd'hui la barque de l'Église sur laquelle nous nous trouvons tous, naviguant à travers les tempêtes du monde, jusqu'aux rives sereines de l'éternité. Nous nous confions à Lui, réconfortés par la certitude que notre espérance ne sera pas déçue.
HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II, MESSE POUR LA XIIIe JOURNÉE DE LA PAIX, Fête de la Maternité de Marie - Mardi 1er janvier 1980
1. Aujourd’hui, à l’horizon de l’histoire de l’humanité, est apparue une nouvelle date : 1980. Elle est apparue depuis quelques heures à peine et elle nous accompagnera tous les jours qui vont suivre durant cette année jusqu’au 31 décembre prochain. Nous saluons ce premier jour et l’année nouvelle tout entière dans tous les lieux de la terre. Nous le saluons ici dans la basilique de Saint-Pierre, au cœur de l’Église, avec toute la richesse du contenu liturgique, qui porte avec lui ce premier jour de l’année nouvelle.
Ce jour célèbre aussi le dernier jour de l’octave de Noël. La grande fête de l’Incarnation du Verbe éternel continue à être présent en lui et, dans un certain sens, il y résonne avec un dernier écho. La naissance de l’homme trouve toujours sa plus profonde résonance dans la mère et c’est pour cela que ce dernier jour de l’octave de Noël, qui est en même temps le premier de la nouvelle année, est consacré à la Mère du Fils de Dieu. En ce jour, nous vénérons sa divine maternité telle que la vénère toute l’Église en Orient et en Occident, en se réjouissant de la certitude d’une telle vérité, en particulier depuis les temps du Concile d’Éphèse, en l’an 431.
Nous voulons en outre consacrer ce premier jour du nouvel an, qui est une si grande fête pour l’Église, à la grande cause de la paix sur la terre. Nous restons ici fidèles à la vérité de la naissance de Dieu car c’est, en effet, à elle qu’appartient ce premier message de paix dans l’histoire de l’Église et il a été prononcé à Bethléem : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qui l’aime. » (Lc 2, 14.) C’est dans le sillage de ce message que se place celui d’aujourd’hui pour la célébration de la Journée mondiale de la paix que l’Église adresse à tous les hommes de bonne volonté, pour montrer que la vérité est le fondement et la force de la paix dans le monde. Les vœux fervents que l’Église adresse à tout homme, à chacun, à tous sans exception, avec les paroles de la première lecture biblique d’aujourd’hui, vont en même temps que ce message de paix : « Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse rayonner sur toi son regard et t’accorde sa grâce ! Que le Seigneur porte sur toi son regard et te donne la paix ! » (Nb 6, 24-26.)
2.La vérité à laquelle nous nous référons dans le message de cette année pour le 1er janvier est d’abord et avant tout une vérité sur l’homme. L’homme vit toujours dans une communauté, il appartient même à différentes communautés et à différentes sociétés. Il est fils et fille de son pays, héritier de sa culture et représentant de ses aspirations. De différentes manières, il dépend de systèmes socio-économiques et politiques. Parfois, il nous paraît impliqué en eux si profondément qu’il semble presque impossible de le voir et d’arriver à lui en personne à cause des nombreux conditionnements et déterminismes de son existence terrestre.
Il faut cependant le faire, il faut le tenter de manière incessante. Il faut retourner constamment aux vérités fondamentales sur l’homme si nous voulons servir la grande cause de la paix sur la terre. La liturgie d’aujourd’hui fait justement allusion à cette vérité fondamentale sur l’homme, en particulier à travers de la lecture forte et concise de la lettre aux Galates. Tout homme naît d’une femme comme est né aussi de la Femme le Fils de Dieu, l’homme Jésus-Christ.
Et l’homme naît pour vivre !
La guerre a toujours été faite pour tuer. Elle est une destruction de vies conçues dans le sein des mères. La guerre est contre la vie et contre l’homme. Le premier jour de l’an qui, par son contenu liturgique, concentre notre attention sur la Maternité de Marie, est déjà par là même une annonce de paix. La maternité révèle, en effet, le désir et la présence de la vie. Elle manifeste la sainteté de la vie. La guerre, au contraire, signifie la destruction de la vie. La guerre dans l’avenir pourrait être une œuvre de destruction absolument inimaginable de la vie humaine.
Le premier jour de l’an nous rappelle que l’homme naît à la vie dans la dignité qui lui est due. Et la première dignité est celle-là qui dérive de son humanité même. Sur cette base repose aussi cette dignité que le Fils de Marie a révélé et porté à l’homme : « … Quand est venu l’accomplissement du temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et assujetti à la loi pour payer la libération de ceux qui sont assujettis à la loi, pour qu’il nous soit donné d’être des fils adoptifs. Fils, vous l’êtes bien : Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba-Père ! Tu n’es donc plus esclave, mais fils ; et comme fils, tu es aussi héritier par la volonté de Dieu. » (Ga 4, 47.)
La grande cause de la paix dans le monde est tracée, dans ses fondements mêmes, à travers ces deux valeurs : celle de la vie et celle de la dignité de l’homme. Nous devons nous y référer sans cesse, en servant cette cause.
3.L’année 1980, qui commence aujourd’hui, nous rappellera la figure de saint Benoît, que Paul VI a proclamé patron de l’Europe. En cette année, on célèbre le 15e centenaire de sa naissance. Un simple souvenir serait-il suffisant comme lorsqu’on commémore les différents anniversaires, même importants ? Je pense que cela ne suffirait pas : cette date et cette figure ont une éloquence telle qu’une simple commémoration ne suffira pas, mais qu’il sera nécessaire de relire et d’interpréter à leur lumière le monde contemporain.
De quoi parle, en effet, saint Benoît de Nurcie ? Il parle du début de ce travail gigantesque à partir duquel est née l’Europe. Dans un certain sens elle est, en effet née après la période du grand empire romain. En naissant de ses structures culturelles grâce à l’esprit bénédictin, elle a tiré de ce patrimoine et elle a incarné dans l’héritage de la culture européenne et universelle tout ce qui aurait été perdu autrement. L’esprit bénédictin est aux antipodes de n’importe quel programme de destruction. C’est un esprit de sauvetage et de promotion, né de la conscience du plan divin de salut et éduqué dans l’union quotidienne de la prière et du travail.
De cette manière, saint Benoît, qui a vécu à la fin de l’antiquité, a sauvegardé cet héritage qu’il a transmis à l’homme européen et à l’humanité. En même temps, il se tient au seuil des temps modernes, à l’aube de cette Europe qui naissait alors du creuset des migrations des nouveaux peuples. Il embrasse aussi l’Europe du futur avec son esprit. Ce n’est pas seulement dans le silence des bibliothèques bénédictines et dans les « scriptoria » que naissent et se conservent les œuvres de la culture spirituelle ; c’est aussi autour des abbayes que se forment les centres actifs de travail, en particulier le travail des champs, et c’est ainsi que se développent l’esprit et la capacité humaine qui constituent le levain du grand processus de la civilisation.
4.En rappelant tout cela dès aujourd’hui, le premier jour du jubilé de saint Benoît, nous devons adresser un message ardent à tous les hommes et à toutes nations, surtout à ceux qui habitent sur notre continent. Les thèmes qui ont secoué l’opinion publique au cours des dernières semaines de l’année qui vient de se terminer demandent que nous pensions avec sollicitude à l’avenir. Les nouvelles sur tant de moyens de destruction dont pourraient être victimes les fruits de cette riche civilisation, élaborés par le travail de tant de générations, à commencer par celle de saint Benoît, nous obligent à une telle sollicitude. Nous pensons aux villes et aux villages — en Occident et en Orient — qui pourraient, avec les moyens de destruction actuellement connus, être complètement réduits à des tas de ruines. Dans ce cas, qui pourrait jamais protéger ces merveilleux nids de l’Histoire et ces merveilleux centres de la vie et de la culture de chaque pays, qui constituent la source et le soutien pour des populations entières dans leur chemin quelquefois difficile vers l’avenir ?
J’ai reçu récemment de quelques scientifiques une synthèse prévisionnelle des conséquences immédiates et terribles d’une guerre nucléaire. Voici les principales :
— La mort, par l’action directe ou retardée des explosions d’une population qui pourrait aller de 50 millions à 200 millions de personnes ;
— Une réduction draconienne des ressources alimentaires causée par la radioactivité, qui resterait sur une grande partie des terres utilisables par l’agriculture ;
— Des mutations génétiques dangereuses, survenant chez les êtres humains, dans la faune et dans la flore ;
— Des altérations considérables dans la couche d’ozone de l’atmosphère, qui exposeraient l’homme à des inconnues majeures, préjudiciables à sa vie ;
— Dans une ville frappée par une explosion nucléaire, la destruction de tous les services urbains et la terreur provoquée par le désastre empêcheraient d’offrir le moindre secours aux habitants, créant un cauchemar d’apocalypse.
Il suffirait seulement de 200 des 50 000 bombes nucléaires que l’on estime déjà exister pour détruire la majeure partie des plus grandes villes du monde. Il est urgent, disent ces scientifiques, que les peuples ne se ferment plus les yeux sur ce qu’une guerre atomique peut représenter pour l’humanité.
5.Ces quelques réflexions suffisent pour poser une question : pouvons-nous continuer sur cette route ? La réponse est claire.
Le Pape discute du thème du danger de la guerre et de la nécessité de sauver la paix avec beaucoup d’hommes et en diverses occasions. La route pour protéger la paix passe à travers des entretiens et des négociations bilatérales ou multilatérales. Cependant, à leur base, nous devons retrouver et reconstruire un coefficient essentiel, sans lequel, par eux-mêmes, ils ne donneront pas de résultats et ils n’assureront pas la paix. Il faut retrouver et reconstruire la confiance réciproque ! Et c’est là un problème difficile. La confiance ne s’acquiert pas par le moyen de la force. Elle ne s’obtient pas non plus par des déclarations seulement. La confiance, il faut la mériter avec des gestes et des faits concrets.
« Paix aux hommes de bonne volonté. » Ces paroles prononcées une fois, au moment de la naissance du Christ, ne cessent d’être la clé de la grande cause de la paix dans le monde. Il faut que nous le rappelions surtout à ceux dont dépend la paix.
6. C’est aujourd’hui le jour de la grande prière universelle pour la paix dans le monde. Nous joignons cette prière au mystère de la Maternité de la Mère de Dieu et la maternité est un message incessant en faveur de la vie humaine parce qu’elle se prononce, même sans paroles, contre tout ce qui la détruit et la menace. On ne peut rien trouver qui soit en plus grande opposition à la guerre et à l’homicide sinon, précisément, la maternité.
Ainsi donc, élevons notre grande prière universelle pour la paix sur la terre en nous inspirant du mystère de la maternité de Celle qui a donné la vie humaine au Fils de Dieu.
Enfin, exprimons cette prière en nous servant des paroles de la liturgie, qui contiennent un souhait de vérité, de bien et de paix pour tous les peuples de la terre :
« Que Dieu nous prenne en pitié et qu’il nous bénisse.
Qu’il fasse briller sa face parmi nous, pour que, sur la terre, on connaisse ton chemin, et parmi tous les païens, ton salut.
Que les peuples te rendent grâce, Dieu !
Que les peuples te rendent grâce, tous ensemble ! Que les nations chantent leurs joies,
car tu gouvernes les peuples avec droiture, et sur terre tu conduis les nations.
Que les peuples te rendent grâce, Dieu !
Que les peuples te rendent grâce, tous ensemble !
La terre a donné sa récolte :
Dieu, notre Dieu, nous bénit.
Que Dieu nous bénisse
et que la terre tout entière le craigne ! » (Ps 67.)
HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II, MESSE AVEC LES MALADES POUR LA FÊTE DES APPARITIONS DE LA VIERGE À LOURDES, Lundi 11 février 1980
Vénérés frères et fils très chers,
1.C’est avec une vive émotion et avec une joie profonde que j’adresse, ce soir, ma cordiale salutation avant tout à Monsieur le Cardinal vicaire et aux autres cardinaux présents, aux vénérables frères dans l’Épiscopat, aux prêtres du clergé séculier et régulier et, en particulier à ceux qui concélèbrent avec moi cette Eucharistie qui nous voit rassemblés autour de l’autel du Christ pour faire mémoire des merveilles de grâce opérées en celle que nous invoquons avec confiance comme avocate puissante et mère très douce.
Ma salutation s’adresse ensuite aux religieuses présentes aussi en cette circonstance en nombre considérable. Il s’adresse encore aux personnes qui font partie, à des titres divers, des différentes associations mariales comme aussi à ceux qui ont été attirés à cette célébration par la dévotion qu’ils nourrissent pour la Vierge très Sainte.
Je désire réserver une parole particulière de salutation aux malades qui sont les hôtes d’honneur de cette rencontre. Au prix de lourds sacrifices, ils ont voulu être présents ce soir pour témoigner en personne de l’amour qui les lie à la Mère céleste et beaucoup d’entre eux se sont rendus certainement en pèlerinage, à son sanctuaire, à Lourdes : qu’ils soient les bienvenus parmi nous en même temps que tous ceux qui se dépensent pour leur prêter assistance.
Ma salutation s’étend donc à tous ceux qui sont réunis dans cette basilique patriarcale Saint-Pierre qui reçoit aujourd’hui une visite si exceptionnelle. Je désire exprimer à tous ma reconnaissance. Fils très chers, je me sens débiteur envers vous tous. En effet, c’est grâce à vous que se trouve transférée, aujourd’hui, dans cette basilique cette réalité particulière qui porte le nom de Lourdes. Réalité de la foi, de l’espérance et de la charité. Réalité de la souffrance sanctifiée et sanctifiante. Réalité de la présence de la Mère de Dieu dans le mystère du Christ et de son Église sur la terre : une présence particulièrement vive dans cette partie choisie de l’Église qui est constituée par les malades et par les souffrants.
2. Pourquoi est-ce précisément les malades qui font le pèlerinage de Lourdes ? Pourquoi — nous demandons-nous — ce lieu est-il devenu pour eux presque un « Cana de Galilée » où ils se sentent appelés de manière particulière ? Qu’est-ce qui les attire à Lourdes avec tant de force.
Il faut chercher la réponse dans la parole de Dieu que nous offre la liturgie dans la sainte messe que nous sommes en train de célébrer. À Cana, il y avait une fête nuptiale, fête de la joie parce que fête de l’amour. Nous pouvons imaginer facilement le « climat » qui régnait dans la salle du banquet. Cependant cette joie était, comme toute autre réalité humaine, une joie menacée. Les époux l’ignoraient mais leur fête risquait de se transformer en un petit drame parce que le vin commençait à manquer. Et si l’on y réfléchit, ce n’était autre que le signe de tous les autres risques auxquels serait exposé par la suite leur amour commençant.
Par bonheur pour eux « la Mère de Jésus y était » et par conséquent « Jésus lui aussi était invité aux noces » (cf Jn 2, 1-2) ; et, sur l’invitation de sa Mère, Jésus changea miraculeusement l’eau en vin : le banquet put se poursuivre dans l’allégresse, et l’époux fut complimenté par le maître du repas (cf v. 9-10), émerveillé par la qualité du dernier vin servi.
Voici, chers frères et sœurs, que le banquet de Cana nous parle d’un autre banquet : celui de la vie et nous désirons tous nous asseoir à sa table pour goûter un peu de joie. Le cœur humain est fait pour la joie et il n’y a nullement à s’étonner si chacun tend vers ce but. Malheureusement la réalité soumet parfois tant de personnes à l’épreuve, souvent martyrisante, de la douleur : maladies, deuils, malheurs, tares héréditaires, solitude, tortures physiques, angoisses morales, un éventail de « cas humains » concrets dont chacun a un nom, un visage, une histoire.
Ces personnes, si elles sont animées par la foi, se rendent à Lourdes. Pourquoi ? Parce qu’elles savent que là, comme à Cana « il y a la Mère de Jésus ». Et là où elle se trouve, il y a aussi Jésus qui ne saurait manquer. C’est cette certitude-là qui anime les foules qui, chaque année envahissent Lourdes à la recherche d’un soulagement, d’un réconfort, d’une espérance. Des malades de tout genre vont en pèlerinage à Lourdes soutenus par l’espérance que, par Marie, se manifestera en eux la puissance salvifique du Christ. Et, de fait, cette puissance se révèle toujours par le don d’une sérénité et d’une résignation immenses et parfois par une amélioration des conditions générales de la santé ou même par la grâce de la guérison complète comme l’attestent les nombreux « cas » qui ont été constatés durant plus d’un siècle.
3.Toutefois, la guérison miraculeuse reste malgré tout un événement exceptionnel. La puissance salvifique du Christ invoquée par la propitiation de sa Mère se révèle à Lourdes principalement sur le plan spirituel. C’est au cœur des malades que Marie fait entendre la voix miraculeuse de son Fils : voix qui détend prodigieusement les endurcissements de l’aigreur et de la révolte, et rend à l’âme des yeux pour voir sous une lumière nouvelle le monde, les autres et son propre destin.
À Lourdes, les malades découvrent la valeur inestimable de leur propre souffrance. Ils parviennent sous l’éclairage de la foi, à saisir la signification fondamentale que la douleur peut avoir non seulement dans leur vie, intérieurement renouvelée par cette flamme qui consume et transforme, mais aussi dans la vie de l’Église, Corps mystique du Christ. La Très Sainte Vierge, qui est restée courageusement debout sur le Calvaire, à côté de la croix de son Fils (cf. Jn 19, 25), participant personnellement à sa Passion, sait toujours convaincre de nouvelles âmes à unir leurs propres souffrances au sacrifice du Christ en un « offertoire » choral qui franchissant le temps et l’espace, embrasse l’humanité tout entière et la sauve.
Conscients de ceci, nous voulons, en ce jour où la liturgie commémore les apparitions de Lourdes, remercier toutes les âmes pleines de bonne volonté qui, en souffrant et priant, collaborent de manière si efficace au salut du monde.
Que la Vierge se tienne à leurs côtés comme elle le fut près des jeunes mariés de Cana et qu’elle veille à ce que ne vienne jamais à manquer dans leur cœur le vin généreux de l’amour. L’amour, en effet, peut accomplir le prodige de faire fleurir sur le tronc plein d’épines de la souffrance la rose éclatante de la joie…
4.Mais je ne veux pas oublier les serviteurs de Cana qui prirent une si grande part à l’accomplissement du miracle de Jésus en exécutant docilement ses ordres. En effet, Lourdes est également un prodige de générosité, d’altruisme, de service : à commencer par Bernadette qui fut l’instrument choisi pour transmettre au monde le message évangélique de la Vierge, pour découvrir la source d’eau miraculeuse, pour demander la construction de la « chapelle », et, par-dessus tout, elle sut prier et s’immoler, se retirant dans le silence d’une vie totalement consacrée à Dieu. Et alors, comment pourrait-on oublier la foule immense des personnes qui, inspirées par l’humble bergère, se sont dévouées et se dévouent toujours avec un amour extraordinaire au service du sanctuaire, au fonctionnement des services, et spécialement à l’assistance des malades ? Aussi, pensons-nous tous, vous et moi, avec estime et reconnaissance à tous ceux qui se prodiguent à vos côtés, très chers malades, et vous entourent de leurs soins attentifs : les médecins, le personnel paramédical, tous ceux qui collaborent aux services nécessaires tant durant les pèlerinages que dans les lieux habituels où se trouvent les malades, puis, et surtout, à qui incombe principalement la mission de vous assister.
Comme les serviteurs de Cana qui — contrairement au maître de la table — « étaient au courant » du prodige accompli par Jésus (cf. Jn 2, 9), puissent ceux qui vous assistent être toujours conscients du prodige de grâce qui s’accomplit dans votre vie et vous aider à être à la hauteur de la tâche que Dieu vous a confiée.
5.Très chers frères et sœurs, nous continuons maintenant, recueillis autour de l’autel, la célébration de l’Eucharistie. Le Christ est avec nous : que cette certitude inonde nos cœurs d’une paix immense et d’une joie profonde. Nous savons que nous pouvons compter sur lui qui est partout, maintenant et toujours. Il est l’ami qui nous comprend et nous soutient dans les moments d’obscurité, car il est « l’homme des douleurs, familier de la maladie » (cf. Is 53, 3). Il est le compagnon de route qui rend la chaleur à notre cœur, l’éclairant sur les trésors de sagesse que contiennent les Écritures (cf. Lc 24 32). Il est le pain vivant descendu du ciel qui peut allumer dans votre chair mortelle l’étincelle de la vie qui ne meurt pas (cf. Jn 6, 51).
Reprenons donc la route avec un nouveau souffle. La Sainte Vierge nous montre le chemin. Comme une étoile lumineuse du matin, elle brille aux yeux de notre foi « comme un signe d’espérance et de consolation jusqu’à ce que vienne le jour du Seigneur » (Lumen gentium, n. 69). Pèlerins dans cette « vallée de larmes » nous soupirons vers elle : « Après cet exil, montre-nous Jésus, le fruit béni de ton sein, ô clémente, ô pieuse, ô douce Vierge Marie ! »
HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II, VISITE PASTORALE À CASCIA ET À NURSIE (ITALIE), Dimanche 23 mars 1980
1. Gloire à toi, Christ, Verbe de Dieu.
Gloire à toi chaque jour dans cette période bienheureuse qu’est le Carême. Gloire à toi, aujourd’hui, jour du Seigneur et cinquième dimanche après le Carême.
Gloire à toi, Verbe de Dieu, qui t’es fait chair, qui t’es manifesté par ta vie et qui as accompli ta mission sur terre par ta mort et ta résurrection.
Gloire à toi, Verbe de Dieu, qui pénètres au plus intime des cœurs humains et qui leur montres la route du salut.
Gloire à toi dans chaque lieu de la terre.
Gloire à toi dans cette péninsule comprise entre les sommets des Alpes et la Méditerranée. Gloire à toi dans tous les lieux de cette région bienheureuse ; gloire à toi dans chaque ville et dans chaque village où déjà, depuis presque deux mille ans, les habitants t’écoutent et cheminent dans ta lumière.
Gloire à toi, Verbe de Dieu, Verbe du Carême qui est le temps de notre salut, de la miséricorde et de la pénitence.
Gloire à toi pour un fils illustre de cette terre.
Gloire à toi, Verbe de Dieu, qu’ici, dans cette localité appelée Nursie, un fils de cette terre — connu de toute l’Église et du monde entier sous le nom de Benoît — a écouté pour la première fois et accueilli comme lumière de sa vie et également de celle de ses frères et sœurs.
Verbe de Dieu qui ne passera jamais, voici que sont maintenant passés mille cinq cents ans depuis la naissance de Benoît, ton confesseur et moine, fondateur d’ordre, patriarche de l’Occident, patron de l’Europe.
Gloire à toi, Verbe de Dieu.
2. Vous me permettrez, chers frères et sœurs d’insérer ces expressions de vénération et d’action de grâces dans les paroles de la liturgie d’aujourd’hui, liturgie du Carême. La vénération et l‘action de grâces sont la raison de notre présence ici aujourd’hui, celle de mon pèlerinage avec vous, dans ce lieu de la naissance de saint Benoît, pour la célébration du mille cinq centième anniversaire de sa naissance.
Nous savons que l’homme vient au monde grâce à ses parents. Nous confessons que venu dans le monde par l’intermédiaire de parents terrestres qui sont le père et la mère il renaît à la grâce du baptême en s’immergeant dans l’amour du Christ crucifié, pour recevoir la participation à cette vie que le Christ lui-même a révélée par sa résurrection. Par la grâce reçue dans le baptême, l’homme participe à la naissance éternelle du fils par le père puisqu’il devient fils adoptif de Dieu : fils dans le Fils.
On ne peut pas ne pas rappeler cette vérité humaine et chrétienne au sujet de la naissance de l’homme aujourd’hui, à Nursie, sur le lieu de la naissance de saint Benoît. En même temps on peut et on doit dire qu’avec lui, naissait, dans un certain sens, une nouvelle époque, une nouvelle Italie, une nouvelle Europe. L’homme vient toujours au monde dans des conditions historiques déterminées ; le Fils de Dieu aussi est devenu fils de l’homme à une certaine période du temps et c’est grâce à elle qu’il a donné naissance aux temps nouveaux qui sont venus après lui. De la même manière Benoît est né à une certaine époque historique à Nursie et c’est grâce à la foi dans le Christ qu’il a obtenu « la justice qui vient de Dieu » (Ph 3, 9), et qu’il a su inoculer cette justice dans les âmes de ses contemporains et de ses descendants.
3. L’année où, selon la tradition, Benoît vint au monde l’année 480, suit de très près une date fatidique ou plutôt fatale pour Rome : je fais allusion à l’année 476 où, avec l’envoi à Constantinople des insignes impériaux, l’empire romain d’Occident, après une longue période de décadence, connaît sa fin officielle. En cette année s’écroulait une certaine structure politique, c’est-à-dire un système qui avait fini par conditionner, durant près d’un millénaire, le cheminement et le développement de la civilisation humaine dans l’espace du bassin méditerranéen tout entier.
Le Christ lui-même est venu dans le monde selon les coordonnées — temps, lieu, milieu, conditions politiques, etc. — créées par ce même système. La chrétienté aussi, dans l’histoire glorieuse et douloureuse de « la première Église », que ce soit à l’époque des persécutions ou à celle de liberté qui a suivi, s’est développée dans le cadre de l’ « ordo romanus », même si elle s’est développée dans un certain sens « malgré » cet « ordo », en ce qu’elle avait sa propre dynamique qui la rendait indépendante de cet ordre et qui permettait de vivre une vie « parallèle » à son développement historique.
Même le soi-disant édit de Constantin en 313 n’a pas fait dépendre l’Église de l’Empire : s’il lui a reconnu la juste liberté « ad extra » après les sanglantes répressions de l’âge antérieur, il ne lui a pas donné cette liberté « ad intra » qui lui était aussi nécessaire et, qui, en conformité avec la volonté de son fondateur, découle de manière indéfectible de l’impulsion de vie qui lui a été communiquée par l’Esprit. Même après cet événement important, qui marque la paix religieuse, l’empire romain a continué à se désagréger : pendant que le système impérial, en Orient, pouvait se renforcer, même par des transformations considérables, en Occident, il s’est affaibli progressivement pour différentes raisons internes et externes dont le choc des migrations des peuples et, dans une certaine mesure, il n’a plus eu la force de survivre.
4. C’est un fait que lorsque saint Benoît est venu au monde, ici à Nursie non seulement « le monde antique s’en allait vers sa fin » (Krasinki, Irydion), mais en réalité ce monde avait déjà été transformé : les « tempora christiana » avaient pris sa place. Rome qui, pendant un temps, avait été le témoin principal de sa puissance et la ville de sa plus grande splendeur était devenue la « Rome chrétienne ». Dans un certain sens, elle avait été vraiment la ville où s’était identifié l’Empire. La Rome des Césars était désormais dépassée. Elle était demeurée la Rome des apôtres. La Rome de Pierre et de Paul, la Rome des martyrs dont la mémoire était encore relativement fraîche et vive. Et à travers cette mémoire, la conscience de l’Église et le sens de la présence du Christ auquel tant d’hommes et de femmes n’avaient pas hésité à rendre leur témoignage par le sacrifice de leur vie, étaient vifs.
Voici donc que Benoît naît à Nursie et grandit dans ce climat particulier où la fin de la puissance terrestre parle à l’âme le langage des réalités ultimes, pendant qu’en même temps le Christ et l’Évangile parlent d’une autre aspiration, d’une autre dimension de la vie, d’une autre justice, d’un autre royaume.
Benoît de Nursie grandit dans ce climat. Il sait que la pleine vérité sur la signification de la vie humaine, saint Paul l’a exprimée quand il a écrit dans la lettre aux Philippiens : « Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus. » (Ph 3, 13-14.)
Ces paroles ont été écrites par l’apôtre des nations, le pharisien converti, qui avait donné de cette manière le témoignage de sa conversion et de sa foi. Ces paroles révélées contiennent aussi la vérité qui retourne à l’Église et à ’humanité au cours de différentes étapes de l’histoire. Dans cette étape où le Christ a appelé Benoît de Nursie, ces paroles préfiguraient l’annonce d’une époque qui a été précisément l’époque de la grande aspiration « vers le haut » derrière le Christ crucifié et ressuscité, précisément comme l’écrit saint Paul : « Le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances, lui devenir conforme dans l’amour, afin de parvenir si possible à ressusciter d’entre les morts. » (Ph 3, 10-11.)
Ainsi donc, au-delà de l’horizon de la mort qu’a subi tout le monde construit sur la puissance temporelle de Rome et de l’Empire, émerge cette nouvelle aspiration : l’aspiration « vers le haut », suscitée par le défi de la vie nouvelle, le défi porté à l’homme par le Christ en même temps que l’espérance de la résurrection future. Le monde terrestre — le monde des puissants et des défaites de l’homme — est devenu le monde visité par le Christ de Dieu, le monde soutenu par la croix dans la perspective du futur définitif de l’homme qui est l’éternité : le règne de Dieu.
5.b> Benoît a été pour sa génération, et encore davantage pour les générations qui ont suivi, l’apôtre de ce règne et de cette aspiration. Cependant, le message qu’il a proclamé par toute sa règle de vie semblait — et semble encore aujourd’hui — quotidien, commun et presque moins « héroïque » que celui que les apôtres et les martyrs ont laissé sur les ruines de la Rome antique.
En réalité, c’est le même message de vie éternelle, révélé à l’homme dans le Christ Jésus, même s’il est prononcé dans le langage des temps désormais différents. L’Église relit toujours le même Évangile — Verbe de Dieu qui ne passe pas — dans le contexte de la réalité humaine qui change. Benoît a su interpréter avec perspicacité et de manière certaine les signes des temps de l’époque, quand il a écrit sa règle dans laquelle l’union de la prière et du travail devenait pour ceux qui l’auraient acceptée le principe de l’aspiration à l’éternité.
« Ora et labora » était pour le grand fondateur du monachisme occidental la même vérité que celle que l’apôtre proclame dans la lecture d’aujourd’hui lorsqu’il affirme avoir accepté de tout perdre pour le Christ : « Je tiens tout désormais pour désavantageux au prix du gain suréminent qu’est la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. Pour lui, j’ai accepté de tout perdre, je regarde tout comme déchet, afin de gagner le Christ et d’être trouvé en lui. » (Ph 3, 8-9.)
En lisant les signes des temps Benoît a vu qu’il était nécessaire de réaliser le programme radical de la sainteté évangélique, exprimée par les paroles de saint Paul, dans une forme ordinaire, dans les dimensions de la vie quotidienne de tous les hommes. Il était nécessaire que l’héroïque devint normal, quotidien, et que le normal et le quotidien deviennent héroïques. De cette manière, père des moines, législateur de la vie monastique en Occident, il est devenu également indirectement le pionnier d’une nouvelle civilisation. Partout où le travail humain conditionnait le développement de la culture, de l’économie, de la vie sociale, il lui ajoutait le programme bénédictin de l’évangélisation qui unissait le travail à la prière et la prière au travail.
Il faut admirer la simplicité de ce programme et, en même temps, son universalité. On peut dire que ce programme a contribué à la christianisation des nouveaux peuples du continent européen et, en même temps, il s’est trouvé également à la base de leur histoire nationale, d’une histoire qui compte plus d’un millénaire.
De cette manière, saint Benoît est devenu le patron de l’Europe au cours des siècles : bien avant qu’il le soit proclamé par le Pape Paul VI.
6. Il est le patron de l’Europe en notre époque. Il l’est non seulement en considération de ses mérites particuliers envers ce continent, envers son histoire et sa civilisation. Il l’est aussi en considération de la nouvelle actualité de sa figure à l’égard de l’Europe contemporaine.
On peut détacher le travail de la prière et en faire l’unique dimension de l’existence humaine. L’époque d’aujourd’hui porte en elle cette tendance. Elle se différencie de celle de Benoît de Nursie parce qu’alors l’Occident regardait derrière lui en s’inspirant de la grande tradition de Rome et du monde antique. Aujourd’hui, l’Europe a derrière elle la terrible Seconde Guerre mondiale et les changements importants qui ont suivi sur la carte du globe et qui ont limité la domination de l’Occident sur d’autres continents. L’Europe, dans un certain sens, est retournée à l’intérieur de ses frontières.
Cependant, ce qui est derrière nous ne constitue pas l’objet principal de l’attention et de l’inquiétude des hommes et des peuples. Cet objet ne cesse d’être ce qui est devant nous.
Vers quoi chemine l’humanité entière liée par les multiples liens des problèmes et des dépendances réciproques qui s’étendent à tous les peuples et à tous les continents ?
Vers quoi chemine notre continent et en lui tous ses peuples et ses traditions qui décident de la vie et de l’histoire de tant de pays et de nations ?
Vers quoi chemine l’homme ?
La société et les hommes au cours de ces quinze siècles qui nous séparent de la naissance de saint Benoît de Nursie sont devenus les héritiers d’une grande civilisation, les héritiers de ses victoires mais aussi de ses défaites, de ses lumières mais aussi de ses obscurités.
On a l’impression d’une priorité de l’économie sur la morale, d’une priorité du temporel sur le spirituel.
D’une part, l’orientation presque exclusive vers la consommation des biens matériels enlève à la vie humaine son sens le plus profond. D’autre part, le travail est devenu, dans de nombreux cas, une contrainte aliénante pour l’homme, soumis aux collectifs, et il se détache, presque malgré lui, de la prière, enlevant à la vie humaine sa dimension transcendante.
Parmi les conséquences négatives d’un semblable barrage aux valeurs transcendantes, il y en a une qui est aujourd’hui préoccupante d’une manière particulière : elle consiste dans le climat toujours plus diffus des tensions sociales qui, si fréquemment, dégénèrent en épisodes absurdes de violence terroriste et atroce. L’opinion publique en est profondément secouée et troublée. Seul le recouvrement de la conscience de la dimension transcendante du destin humain peut concilier l’engagement pour la justice et le respect pour le caractère sacré de chaque vie humaine innocente. C’est pour cela que l’Église italienne se recueille aujourd’hui dans une prière particulière et pleine de tristesse.
On ne peut pas vivre pour l’avenir sans comprendre que le sens de la vie est plus grand que celui du temporel, que ce sens est au-dessus de ce temporel. Si la société et les hommes de notre continent ont perdu l’intérêt pour ce sens, ils doivent le retrouver. Peuvent-ils, dans ce but, revenir quinze siècles en arrière ? Au temps où naquit saint Benoît de Nursie ?
Non, ils ne le peuvent pas. Le sens de la vie, ils doivent le retrouver dans le contexte de notre temps Ce n’est pas possible autrement. Ils ne doivent pas et ils ne peuvent pas retourner au temps de Benoit, mais ils doivent retrouver le sens de l’existence humaine tel qu’il était vécu par Benoît. C’est seulement alors qu’ils vivront pour l’avenir. Ils travailleront pour l’avenir. Ils mourront dans la perspective de l’éternité.
Si mon prédécesseur Paul VI a appelé saint Benoît de Nursie le patron de l’Europe, c’est parce qu’il pouvait aider à ce sujet l’Église et les nations d’Europe. Je souhaite de tout cœur que ce pèlerinage d’aujourd’hui sur les lieux de sa naissance puisse servir à cette cause.
HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II, VISITE PASTORALE À TURIN (ITALIE), Dimanche 13 avril 1980
1. « Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que par crainte des juifs les portes de la maison où se trouvaient des disciples étaient verrouillées. » (Jn 20, 19.) La lecture de l’Évangile selon saint Jean commence aujourd’hui par ces paroles.
« Les portes étaient verrouillées… par crainte. »
Déjà, le matin, la nouvelle que la tombe dans laquelle avait été déposé le Christ était vide, était arrivée aux apôtres réunis au Cénacle. La pierre scellée par l’autorité romaine sur la demande du Sanhédrin avait été enlevée. Les gardes qui devaient veiller près de la tombe sur l’initiative et sur l’ordre du Sanhédrin, étaient absents.
Les femmes, qui de « bon matin » s’étaient rendues au tombeau de Jésus, purent entrer dans la tombe sans difficulté. Ensuite, Pierre également qui avait été informé par elles et, avec lui, Jean purent faire de même. Pierre entra dans le tombeau ; il vit les bandelettes et le suaire mis à part, avec lequel le corps du Seigneur avait été enveloppé. Tous les deux constatèrent que la tombe était vide et abandonnée. Ils crurent en la véracité des paroles avec lesquelles les femmes, surtout Marie-Madeleine, étaient venues vers eux ; en effet…, ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle il devait ressusciter des morts (cf. Jn 20, 1, s.).
Ils retournèrent donc au Cénacle, attendant le développement ultérieur des événements. Si l’évangéliste Jean, qui a pris une part active à tout cela, écrit qu’ils « se trouvaient » (dans le cénacle) alors que les portes étaient verrouillées par crainte des juifs, cela veut dire que la crainte au cours de cette journée a été en eux plus forte que les autres sentiments. Ils n’attendaient donc rien de bon du fait que la tombe était demeurée vide ; ils s’attendaient plutôt à de nouveaux ennuis, à de nouvelles vexations de la part des représentants de l’autorité juive. Ce fut une simple crainte humaine provenant d’une menace immédiate. Cependant, au fond de cette crainte immédiate pour eux-mêmes, il y avait une crainte plus profonde causée par les événements des derniers jours. Cette crainte qui avait commencé au cours de la nuit du jeudi, était arrivée à son sommet au cours du Vendredi saint et, après la déposition de Jésus, durait encore paralysant toutes leurs initiatives.
C’était la crainte née de la mort du Christ.
En effet, une fois interrogés par lui : « Au dire des hommes, qui est le fils de l’homme ? » (Mt 16, 13) ils avaient rapporté différentes versions et opinions sur le Christ ; ensuite, interrogés directement : « Vous, qui dites-vous que je suis ? » (Mt 16, 15), ils avaient écouté et accepté en silence les paroles de Simon Pierre comme étant les leurs : « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant. » (Mt 16, 16.)
Le fils du Dieu vivant est donc mort sur la croix.
La crainte par laquelle furent pris les cœurs des apôtres avait ses racines les plus profondes dans cette mort : elle a été la crainte née, pour ainsi dire, de la mort de Dieu.
2. La crainte tourmente également la génération contemporaine des hommes. Ils l’éprouvent d’une manière accentuée. Ceux qui sont plus conscients de la situation totale de l’homme et qui, en même temps, ont accepté la mort de Dieu dans le monde humain, la ressentent peut-être davantage.
Cette crainte ne se trouve pas à la surface de la vie humaine. À la surface, elle est compensée par les différents moyens de la civilisation et de la technique moderne qui permettent à l’homme de se libérer de sa profondeur et de vivre dans la dimension de l’ « homo oeconomicus », de l’ « homo technicus », de l’ « homo politicus » et, à un certain degré, également dans la dimension de l’ « homo ludens ».
En effet, la conscience d’un progrès accéléré de l’homme dans la sphère de sa domination sur le monde visible et sur la nature demeure et en même temps croît avec une motivation suffisante.
Dans sa dimension planétaire, l’homme n’a jamais été aussi conscient de toutes les forces qu’il est capable d’utiliser et d’assigner pour son service et jamais il ne s’est servi d’elle dans cette mesure. De ce point de vue et dans cette dimension, la conviction au sujet du progrès de l’humanité est pleinement justifiée.
Dans les pays et dans les milieux qui connaissent le plus grand progrès technique et le plus grand bien-être matériel, une attitude que l’on a coutume d’appeler « consumérique », va de pair avec cette conviction. Cependant, cela témoigne que la conviction au sujet du progrès de l’homme est seulement en partie justifiée. Cela témoigne même que cette orientation du progrès peut tuer dans l’homme ce qui est le plus profondément et le plus essentiellement humain.
Si Mère Teresa de Calcutta — une de ces femmes qui n’a pas peur de descendre, en suivant le Christ, vers toutes les dimensions de l’humanité, vers toutes les situations de l’homme dans le monde contemporain — était présente ici, elle nous dirait que sur les routes de Calcutta et des autres villes du monde, les hommes meurent de faim…
L’attitude consumérique ne prend pas en considération toute la vérité sur l’homme — ni la vérité historique, ni la vérité sociale, ni la vérité intérieure et métaphysique. Elle est plutôt une fuite de cette vérité. Elle ne prend pas en considération toute la vérité sur l’homme. L’homme est créé pour le bonheur. Oui ! mais le bonheur de l’homme ne s’identifie pas tout à fait avec le plaisir ! L’homme qui est orienté « vers la consommation » perd, dans ce plaisir, la dimension pleine de son humanité la conscience du sens le plus profond de la vie. Cette orientation du progrès tue donc dans l’homme ce qui est le plus profondément et le plus essentiellement humain.
3. Mais l’homme a horreur de la mort.
L’homme a peur de la mort.
L’homme se défend de la mort.
La société cherche à le défendre de la mort.
Le progrès qui a été construit par les générations humaines avec tant de difficultés, avec un gaspillage de tant d’énergies et avec tant de dépenses, contient cependant dans sa complexité un puissant coefficient de mort. Est-il nécessaire de le démontrer dans une société qui est consciente de ces possibilités de destruction qui se trouvent dans les arsenaux militaires nucléaires contemporains ?
L’homme contemporain a donc peur. Les superpuissances qui disposent de ces arsenaux ont peur — les autres ont peur : les continents, les nations, les villes…
Cette peur est justifiée. Non seulement il existe des possibilités de destruction et de mort qui étaient inconnues auparavant mais déjà aujourd’hui les hommes tuent abondamment d’autres hommes ! Ils tuent dans les habitations, dans les bureaux, dans les universités. Les hommes armés d’armes modernes tuent des hommes sans défense et innocents. Des accidents de ce genre ont toujours eu lieu mais aujourd’hui c’est devenu un système. Si des hommes affirment qu’il faut tuer d’autres hommes pour changer et améliorer l’homme et la société, alors nous devons nous demander si, en même temps que ce gigantesque progrès matériel auquel participe notre époque, nous ne sommes pas arrivés en même temps à effacer précisément l’homme, une valeur si fondamentale et si élémentaire ! Ne sommes-nous pas arrivés déjà à la négation de ce principe fondamental et élémentaire que l’ancien penseur chrétien a exprimé par la phrase : « Il faut que l’homme vive. » (Irénée) ?
Ainsi donc une crainte justifiée tourmente la génération des hommes d’aujourd’hui. Cette orientation vers un progrès gigantesque qui est devenu le représentant de notre civilisation, ne deviendra-t-il pas le début de la mort gigantesque et programmée de l’homme ?
Ces terribles camps de la mort dont quelques-uns de nos contemporains portent encore les traces sur leur corps, ne sont-ils pas, dans notre siècle, une préannonce et une anticipation de cela ?
4. Les apôtres réunis au Cénacle, à Jérusalem, ont été pris de peur : « Alors que les portes étaient verrouillées… par crainte. » Le Fils de Dieu était mort sur la croix.
La crainte qui tourmente les hommes d’aujourd’hui n’est-elle pas née aussi, dans sa racine la plus profonde, à la suite de la « mort de Dieu » ?
Elle n’est pas née à la suite de cette mort sur la croix qui est devenue le début de la résurrection et la source de la glorification du Fils de Dieu et, en même temps, le fondement de l’espérance humaine et le signe du salut — non, elle n’est pas née à la suite de cette mort-là.
Elle est née, au contraire, de la mort par laquelle l’homme fait mourir Dieu en lui-même et particulièrement au cours des dernières étapes de son histoire, dans sa pensée, dans sa conscience et dans son travail. Ceci est comme un dénominateur commun de beaucoup d’initiatives de la pensée et de la volonté humaine. L’homme se retire lui-même et il retire le monde de Dieu. Il appelle cela « libération de l’aliénation religieuse ». L’homme se soustrait lui-même et il soustrait le monde à Dieu en pensant que c’est seulement de cette manière qu’il pourra entrer dans leur pleine possession en devenant le maître du monde et de son propre être. L’homme « fait donc mourir » Dieu en lui-même et dans les autres. Des systèmes philosophiques entiers, des programmes sociaux, économiques et politiques servent à cela. Nous vivons donc à une époque qui connaît un gigantesque progrès matériel mais qui est aussi l’époque d’une négation de Dieu, autrefois inconnue.
Telle est l’image de notre société.
Mais pourquoi l’homme a-t-il peur ? Peut-être vraiment parce que, comme conséquence de cette négation qui est la sienne, en dernière analyse il demeure seul : métaphysiquement seul… intérieurement seul.
Ou peut-être ?… Peut-être précisément parce que l’homme qui fait mourir Dieu ne trouvera même pas un frein décisif pour ne pas tuer l’homme. Ce frein décisif est en Dieu. La dernière raison pour que l’homme vive, respecte et protège la vie de l’homme est en Dieu. Et le dernier fondement de la valeur et de la dignité de l’homme, du sens de sa vie, c’est le fait qu’il est image et ressemblance de Dieu !
5. Le soir de ce même jour, le premier de la semaine, alors que les apôtres étaient réunis et que les portes étaient verrouillées « par crainte des juifs », Jésus vient vers eux. Il entra, se plaça au milieu d’eux et leur dit : « La paix soit avec vous. » (Jn 20, 19.)
Mais alors il vit ! La tombe vide ne signifiait rien d’autre sinon qu’il était ressuscité, comme il l’avait prédit. Il vit et voici qu’il vient à eux, dans le même lieu où il les avait laissés le soir du jeudi, après la Cène pascale. Il vit dans son propre corps. En effet, après les avoir salués, il « leur montra les mains et le côté », (Jn 20, 20). Pourquoi ? Certainement parce que les signes de la crucifixion y étaient demeurés. C’est donc le même Christ qui a été crucifié et qui est mort sur la croix et qui vit maintenant. C’est le Christ ressuscité. Le matin du même jour, il ne s’est pas laissé arrêter par Madeleine ; et maintenant « il leur montre — aux apôtres — les mains et le côté ».
« À la vue du Seigneur, les disciples étaient remplis de joie. » (Jn 20, 20.) Ils étaient remplis de joie ! Cette phrase est simple et en même temps profonde. Elle ne parle pas directement de la profondeur et de la puissance de la joie dont les témoins du ressuscité sont devenus participants — mais elle nous permet de la deviner. Si leur crainte avait sa racine la plus profonde dans le fait de la mort du fils de Dieu, alors la joie de la rencontre avec le ressuscité devait être à la mesure de cette crainte. Elle devait être plus grande que la crainte. Cette joie était d’autant plus grande que, humainement, elle était plus difficile à accepter. Cette difficulté, le comportement ultérieur de Thomas, qui « n’était pas avec eux lorsque Jésus est venu » (Jn 20, 24), en rend témoignage.
Il est difficile de décrire cette joie. Il est difficile de la mesurer avec la mesure de la psychologie humaine. Elle est simple, de toute la simplicité de l’Évangile et, en même temps, elle est profonde de toute sa profondeur. La profondeur de l’Évangile est telle qu’en lui se trouve l’homme tout entier de manière complète. Il s’y trouve de manière surabondante : avec toute sa volonté, avec toute l’aspiration de son esprit et avec tous les désirs de son « cœur ». Il s’y trouve aussi avec toute la profondeur de cette crainte qui est la sienne, qui naît de la « mort de Dieu » — et qui naît aussi dans la perspective de la « mort de l’homme ».
Précisément en ces temps où nous vivons — temps où s’est opérée la perspective de la « mort de l’homme » née de la « mort de Dieu », dans la pensée humaine, dans la conscience humaine dans l’agir humain, — précisément ces temps exigent, d’une manière particulière, la vérité sur la résurrection du crucifié. Ils exigent aussi un témoignage sur la résurrection qui soit éloquent comme il ne l’a jamais été auparavant.
Ce n’est pas en vain que Vatican II a rappelé l’attention de toute l’Église sur le « mystère pascal ».
6. Nous vivons donc aujourd’hui ce mystère avec d’Église qui est ici à Turin. Nous rendons témoignage à la résurrection du Christ devant cette ville et face à la société. Que toute la ville de Turin devienne le Cénacle de cette rencontre avec le ressuscité à laquelle nous conduit aujourd’hui la sainte liturgie.
Il y a à cela de riches raisons historiques qui remontent des temps anciens. Mais, surtout, ces raisons se trouvent dans l’histoire récente de votre ville et de votre Église. Le mystère pascal a trouvé ici quelques-uns de ses témoins et de ses apôtres remarquables en particulier au XIXe et au XXe siècle. Du reste, il ne pouvait en être autrement dans la ville qui garde une relique insolite et mystérieuse comme le saint Suaire, témoin très singulier de la Pâque, de la passion, de la mort et de la résurrection — si nous acceptons les arguments de beaucoup de scientifiques. Témoin muet mais, en même temps, témoin éloquent d’une manière surprenante !
En conséquence, dans tous ces hommes qui ont laissé ici, à Turin, une trace et une semence si merveilleuse de sainteté, Don Bosco, Cottolengo, Cafasso — en ces hommes, je le répète, — le Christ crucifié et ressuscité n’a-t-il pas travaillé ici ?
Mais on dira : c’est de l’histoire ancienne. Aujourd’hui, c’est différent, radicalement différent. « Aujourd’hui » piétine « hier ». Il n’y a plus la Turin des saints, mais la Turin de la grande industrie et de la grande sécularisation, la Turin d’une quotidienne lutte de classes et d’une violence incessante. Les saints appartiennent au passé, ils ne suffisent pas pour aujourd’hui, dira-t-on.
Mais il y a le Christ et il suffit pour aujourd’hui : « Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui et toujours ! » (He 13, 8.) Il y a encore davantage. Écoutons l’apocalypse de l’apôtre Jean. Il rend un témoignage particulier à ce Christ d’hier, d’aujourd’hui et de demain : « À sa vue, je tombais comme mort à ses pieds, mais il posa sur moi sa droite et il dit : « Ne crains pas, je suis le Premier et le Dernier, et le Vivant ; je fus mort et voici que je suis vivant pour les siècles des siècles, et je tiens les clefs de la mort et de l’Hadès. » (Ap 1, 17-18.)
Pouvoir sur la mort…
Oui. La clef unique contre la « mort de l’homme », il la possède, lui le fils du Dieu vivant. Lui, le témoin du Dieu vivant : « Le Premier et le Dernier, et le Vivant. »
Cela nous a été dit, à nous, hommes de l’époque d’un gigantesque progrès — et de l’époque d’une peur qui croît avec les succès humains et ses menaces.
Cela a été dit pour nous.
7. Parmi nous les non-croyants sont-ils plus nombreux que les croyants ? Peut-être la foi est-elle morte et a-t-elle été couverte par une couche de quotidiennetés laïques et vraiment de négation et de mépris.
Dans l’événement évangélique et liturgique d’aujourd’hui, il y a aussi un apôtre incrédule et obstiné dans sa non-foi : « Si je ne vois pas… je ne croirai pas. » (Jn 20, 27.)
Le Christ dit : « Regarde…, vérifie… et ne sois plus incrédule… » (Jn 20, 27.) Ou peut-être, sous la non-foi, y a-t-il vraiment le péché, le péché invétéré que les hommes évolués ne veulent pas appeler par son nom afin que l’homme ne l’appelle pas ainsi et qu’il ne cherche pas la rémission. Le Christ dit : « Recevez l’Esprit-Saint ; à qui vous remettrez les péchés, ils seront remis ; et à qui vous ne les remettrez pas, ils ne seront pas remis. » (Jn 20, 22-23.) L’homme peut appeler le péché par son nom, il n’est pas obligé de le falsifier en lui-même parce que l’Église a reçu du Christ le pouvoir et la puissance sur le péché pour le bien des consciences humaines.
Ce sont là aussi les caractéristiques essentielles du message pascal aujourd’hui.
L’Église tout entière annonce aujourd’hui à tous les hommes la joie de Pâques dans laquelle résonne ta victoire sur la crainte de l’homme. Sur la crainte des consciences humaines, nées du péché. Sur la crainte de toute l’existence, née de la « mort de Dieu » dans l’homme dans laquelle s’ouvre les perspectives d’une multitude de « morts de l’homme ».
C’est là la joie des apôtres réunis au Cénacle à Jérusalem. C’est la joie pascale de l’Église qui a son origine dans ce Cénacle. Elle a son origine dans le tombeau désert sous le Golgotha et dans le cœur de ces hommes simples qui, « le soir de ce même jour, le premier de la semaine » ont vu le ressuscité et ont écouté de sa bouche le salut : « La paix soit avec vous ! »
Que cette Église et cette ville, « Augusta Torinorum », vers laquelle il m’a été donné de faire un pèlerinage, moi qui suis l’indigne successeur de Pierre, participe à cette joie qui est plus puissante que toute crainte !
Amen !