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HOMÉLIE DU SAINT-PÈRE JEAN-PAUL II, Vendredi 30 mai 1980
1. M’aimes-tu ?
Question fondamentale, question courante. C’est la question qui ouvre le cœur ― et qui donne son sens à la vie. C’est la question qui décide de la vraie dimension de l’homme. En elle, c’est l’homme tout entier qui doit s’exprimer, et qui doit aussi, en elle, se dépasser lui-même.
M’aimes-tu ?
Cette question a été posée, il y a un instant, dans ce lieu. C’est un lieu historique, un lieu sacré. Ici, nous rencontrons le génie de la France, le génie qui s’est exprimé dans l’architecture de ce temple il y a huit siècles et qui est toujours là pour témoigner de l’homme. L’homme, en effet, à travers toutes les formules par lesquelles il cherche à se définir, ne peut pas oublier qu’il est. lui aussi, un temple : il est le temple où habite l’Esprit Saint. Pour cette raison, l’homme a élevé ce temple qui lui rend témoignage depuis huit siècles : Notre-Dame.
Ici, en ce lieu, au cours de notre première rencontre, cette question devait être posée : « M’aimes-tu ? ». Mais elle doit être posée partout et toujours. Cette question est posée à l’homme par Dieu. Cette question, l’homme doit continuellement se la poser à lui-même.
2. Cette question a été posée par le Christ à Pierre. Le Christ l’a posée trois fois, et par trois fois Pierre lui a répondu. « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? ― Oui, Seigneur, tu sais bien que je t’aime » [1].
Et Pierre s’engageait déjà, avec cette question et avec cette réponse, sur le chemin qui devait être le sien jusqu’à la fin de sa vie. Partout devait le suivre l’admirable dialogue où il avait aussi entendu trois fois : « Sois le pasteur de mes agneaux », « Sois le pasteur de mes brebis... Sois le pasteur de cette bergerie dont je suis, moi, la Porte et le Bon Pasteur » [2].
Pour toujours, jusqu’a la fin de sa vie, Pierre devait avancer sur le chemin, accompagné de cette triple question : « M’aimes-tu ? ». Et il mesurait toutes ses activités à la réponse qu’il avait alors donnée. Quand il fut convoqué devant le Sanhédrin. Quand il fut mis en prison à Jérusalem, prison dont il ne devait pas sortir... et dont pourtant il sortit. Et quand il s’en fuit de Jérusalem vers le nord, à Antioche, puis, plus loin encore, d’Antioche à Rome. Et lorsqu’à Rome il eut persévéré jusqu’à la fin de ses jours, il connut la force des paroles selon lesquelles un Autre le conduisait là où il ne voulait pas... [3].
Et il savait aussi que, grâce à la force de ces paroles, l’Église était assidue « à l’enseignement des apôtres et à l’union fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » ... et que « le Seigneur ajoutait chaque jour à la communauté ceux qui seraient sauvés » [4].
Il en fut ainsi à Jérusalem. Puis à Antioche. Puis à Rome. Et ensuite encore ici, à l’ouest et au nord des Alpes : à Marseille, Lyon, Paris.
3. Pierre ne peut jamais se détacher de cette question : « M’aimes-tu ? ».
Il la porte avec lui où qu’il aille. Il la porte à travers les siècles, à travers les générations. Au milieu de nouveaux peuples et de nouvelles nations. Au milieu de langues et de races toujours nouvelles. Il la porte lui seul, et pourtant il n’est plus seul. D’autres la portent avec lui : Paul, Jean, Jacques, André, Irénée de Lyon, Benoît de Nursie, Martin de Tours, Bernard de Clairvaux, le Petit Pauvre d’Assise, Jeanne d’Arc, François de Sales, Jeanne-Françoise de Chantal, Vincent de Paul, Jean-Marie Vianney, Thérèse de Lisieux.
Sur cette terre qu’il m’est donné de visiter aujourd’hui, ici, dans cette cité, il y a eu, et il y a bien des hommes et des femmes qui ont su et qui savent encore aujourd’hui que toute leur vie a valeur et sens seulement et exclusivement dans la mesure où elle est une réponse à cette même question : Aimes-tu ? M’aimes-tu ? Ils ont donné, et ils donnent leur réponse de manière totale et parfaite ― une réponse héroïque ― ou alors de manière commune, ordinaire. Mais en tout cas ils savent que leur vie, que la vie humaine en général, a valeur et sens dans la mesure où elle est la réponse à cette question : Aimes-tu ? C’est seulement grâce à cette question que la vie vaut la peine d’être vécue.
Je viens ici sur leurs traces. Je visite leur patrie terrestre. Je recommande à leur intercession la France et Paris, l’Église et le monde. La réponse qu’ils ont donnée à cette question : « Aimes-tu ? » a une signification universelle, une valeur qui ne passe pas. Elle construit dans l’histoire de l’humanité le monde du bien. L’amour seul construit un tel monde. Il le construit avec peine. Il doit lutter pour lui donner forme : il doit lutter contre les forces du mal, du péché, de la haine, contre la convoitise de la chair, contre la convoitise des yeux et contre l’orgueil de la vie [5].
Cette lutte est incessante. Elle est aussi vieille que l’histoire de l’homme. De notre temps, cette lutte pour donner forme à notre monde semble être plus grande que jamais. Et plus d’une fois nous nous demandons en tremblant si la haine ne l’emportera pas sur l’amour, la guerre sur la paix, la destruction sur la construction.
Qu’elle est extraordinaire l’éloquence de cette question du Christ : « Aimes-tu ? » ! Elle est fondamentale pour chacun et pour tous. Elle est fondamentale pour l’individu et pour la société, pour la nation et pour l’État. Elle est fondamentale pour Paris et pour la France : « Aimes-tu ? ».
4. Le Christ est la pierre angulaire de cette construction. Il est la pierre angulaire de cette forme que le monde, notre monde humain, peut prendre grâce à l’amour.
Pierre le savait, lui auquel le Christ a demandé trois fois : « M’aimes-tu ? ». Pierre le savait, lui qui, a l’heure de l’épreuve, a renié son-Maître par trois fois. Et sa voix tremblait lorsqu’il répondit : « Seigneur, tu sais bien que je t’aime » [6]. Cependant, il n’a pas répondu : « Et pourtant, Seigneur, je t’ai déçu » - mais : « Seigneur, tu sais bien que je t’aime ». En disant cela, il savait déjà que le Christ est la pierre angulaire, sur laquelle, en dépit de toute faiblesse humaine, peut croître en lui, Pierre, cette construction qui aura la forme de l’amour. À travers toutes les situations et toutes les épreuves. Jusqu’à la fin. C’est pour cela qu’il écrira un jour, dans sa lettre que nous venons de lire, le texte sur Jésus-Christ, la pierre angulaire sur laquelle « vous aussi vous êtes appelés à devenir comme des pierres vivantes pour la construction d’un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, pour offrir des sacrifices spirituels agréables à Dieu par Jésus Christ... » [7].
Tout cela ne signifie rien d’autre que répondre toujours et constamment avec ténacité et de manière conséquente, à cette unique question : Aimes-tu ? M’aimes-tu ? M’aimes-tu davantage ?
C’est en effet cette réponse, c’est-à-dire cet amour, qui fait que nous sommes « la race élue, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple que Dieu s’est acquis... » [8].
C’est elle qui fait que nous proclamons le œuvres merveilleuses de celui qui nous « a appelés des ténèbres à son admirable lumière » [9].
Tout cela, Pierre l’a su dans l’absolue certitude de sa foi. Et tout cela, il le sait, et il continue à le confesser aussi dans ses successeurs. Il sait, oui, et il confesse que cette pierre angulaire, qui donne à toute la construction de l’histoire humaine la forme de l’amour, de la justice et de la paix, fut, est et sera, véritablement, la pierre rejetée par les hommes..., par les hommes, par beaucoup de ceux qui sont les constructeurs du destin du monde ; et cependant, malgré cela, c’est vraiment lui, Jésus-Christ, qui a été, qui est et qui sera la pierre angulaire de l’histoire humaine. Et c’est de lui que, en dépit de tous les conflits, les objections et les négations, en dépit de l’obscurité et des nuages qui ne cessent de s’accumuler à l’horizon de l’histoire ― et vous savez combien ils sont menaçants aujourd’hui, à notre époque ! ― c’est de lui que la construction qui ne passe pas surgira, c’est sur lui qu’elle s’élèvera, et c’est à partir de lui qu’elle se développera. Seul l’amour a la force de faire cela. Seul l’amour ne connaît pas de déclin.
Seul l’amour dure toujours [10]. Seul, il construit la forme de l’éternité dans les dimensions terrestres et fugaces de l’histoire de l’homme sur la terre.
5. Nous sommes ici dans un lieu sacré : Notre-Dame. Cette splendide construction, trésor de l’art gothique, vos aïeux l’ont consacrée à la Mère de Dieu. Ils l’ont consacrée à Celle qui, parmi tous les êtres humains, a donné la réponse la plus parfaite à cette question : Aimes-tu ? M’aimes-tu ? M’aimes-tu davantage ?
Sa vie tout entière fut en effet une réponse parfaite, sans aucune erreur, à cette question.
Il convenait donc que je commence dans un lieu consacré à Marie ma rencontre avec Paris et avec la France, rencontre à laquelle j’ai été si courtoisement invité par les Autorités de l’État et de la ville, par l’Église et par ses pasteurs. Ma visite de lundi au siège de l’UNESCO à Paris acquiert par là son cadre complet et la dimension qui convient à ma mission de témoignage et de service apostolique.
Cette invitation est pour moi d’un grand prix. Je l’apprécie hautement. Je désire aussi, selon mes possibilités et selon la grâce d’état qui m’a été donnée, répondre à cette invitation et lui faire atteindre son but.
C’est pourquoi je me réjouis de ce que notre première rencontre ait lieu en présence de la Mère de Dieu, devant Celle qui est notre espérance. Je désire lui confier le service qu’il m’appartient d’accomplir parmi vous. C’est à elle aussi que je demande, en même temps que vous tous, chers frères et sœurs, que ce service soit utile et fructueux pour l’Église en France, pour l’homme et pour le monde contemporain.
6. Ils sont nombreux, les lieux de votre pays où bien souvent, peut-être chaque jour, ma pensée et mon cœur s’en vont en pèlerinage : le sanctuaire de la Vierge Immaculée à Lourdes, Lisieux, et Ars, où cette fois je ne pourrai me rendre, et Annecy, où j’ai été invité depuis longtemps sans pouvoir jusqu’ici réaliser mon désir.
Voici que se présente devant mes yeux la France, Mère des saints au long de tant de générations et de siècles. Oh combien je désire qu’ils reviennent tous dans notre siècle, et dans notre génération, à la mesure de ses besoins et de ses responsabilités !
Dans cette première rencontre, je souhaite à tous et à chacun d’entendre dans toute son éloquence la question que le Christ a adressée autrefois à Pierre : Aimes-tu ? M’aimes-tu ? Que cette question résonne et trouve un écho profond en chacun de nous !
L’avenir de l’homme et du monde en dépend : écouterons-nous cette question ? Comprendrons-nous son importance ? Comment y répondrons-nous ?


HOMÉLIE DU SAINT-PÈRE JEAN-PAUL II, Dimanche 1er juin 1980
Je commencerai par remercier du fond du cœur tous ceux qui ont tenu à se rassembler ici ce matin, en venant même des lointaines provinces de la France. À tous, mes souhaits les plus fervents, et en particulier aux mères de famille, en ce jour de la fête des mères. Je vous convie maintenant à vous recueillir avec moi.
1. Les paroles que nous venons d’entendre ont une double signification : elles terminent l’Évangile comme temps de la révélation du Christ, et en même temps elles l’ouvrent vers l’avenir comme temps de l’Église, celui d’un devoir incessant et d’une mission.
Le Christ dit : Allez !
Il indique la direction de la route : toutes les nations.
Il précise la tâche : Enseignez-les, baptisez-les.
L’Église se remémore ces paroles en ce jour solennel, où elle veut tout spécialement adorer Dieu dans le mystère intérieur de la Vie de la Divinité : Dieu comme Père, Fils et Saint-Esprit.
Que ces paroles constituent le fondement essentiel de notre méditation, alors que nous nous trouvons tous, par une disposition admirable de la Providence, tout près de Paris, qui est la capitale de la France, l’une des capitales de l’Europe, une parmi bien d’autres, certes, mais unique en son genre, et l’une des capitales du monde.
Dans la dernière phrase que rapporte l’Évangile, le Christ a dit : « Allez dans le monde entier » [1].
Je suis aujourd’hui avec vous, chers Frères et Sœurs, en un de ces lieux depuis lesquels, d’une manière particulière, on voit « le monde », on voit l’histoire de notre « monde » et on voit le « monde » contemporain, le lieu d’où ce monde se connaît et se juge lui-même, connaît et juge ses victoires et ses défaites, ses souffrances et ses espérances.
Permettez que je me laisse prendre, avec vous, à l’éloquence inouïe des paroles que le Christ a adressées à ses disciples. Permettez qu’à travers elles nous fixions les yeux, au moins un instant, sur le mystère insondable de Dieu, et que nous touchions ce qui, dans l’homme, est durable et par conséquent le plus humain.
Permettez que nous nous préparions de cette façon à la célébration de l’Eucharistie, en la solennité de la Sainte Trinité.
2. Le Christ a dit aux Apôtres : « Allez..., enseigne toutes les nations... ». De même qu’aujourd’hui je me trouve pratiquement dans la capitale de la France, de même, il y a un an, en ce même jour du premier dimanche après la Pentecôte, je me trouvais dans une grande prairie de l’ancienne capitale de la Pologne, à Cracovie, dans la ville où j’ai vécu et d’où le Christ m’a appelé au Siège romain de l’Apôtre Pierre. J’ai eu là-bas devant les yeux les visages connus de mes compatriotes, et j’ai eu devant les yeux toute l’histoire de ma nation, depuis son baptême. Cette histoire riche et difficile avait commencé, d’une manière admirable, presque exactement au moment où a été réalisée la dernière parole du Christ adressée aux Apôtres : « Enseignez toutes les nations, baptisez-les... ». Avec le baptême la nation est née et son histoire a commencé.
Cette nation ― la nation dont je suis le fils ― ne vous est pas étrangère. Dans les périodes les plus difficiles, surtout, de son histoire, elle a trouvé chez vous l’appui dont elle avait besoin, les principaux formateurs de sa culture, les porte-parole de son indépendance. Je ne peux pas ne pas m’en souvenir en ce moment. J’en parle avec gratitude...
Bien plus tard qu’ici, les voies missionnaires des successeurs des Apôtres ont atteint la Vistule, les Carpates, la Mer Baltique... Ici, la mission donnée par le Christ aux Apôtres après la Résurrection a trouvé très vite un commencement de réalisation, sinon de manière certaine dès l’époque apostolique, du moins dès le second siècle, avec Irénée, ce grand martyr et père apostolique, qui fut évêque de Lyon. Par ailleurs, dans le Martyrologe romain, on fait très souvent mention de Lutetia Parisiorum...
D’abord la Gaule, et ensuite la France : la Fille aînée de l’Église !
Aujourd’hui, dans la capitale de l’histoire de votre nation, je voudrais répéter ces paroles qui constituent votre titre de fierté : Fille aînée de l’Église.
Et j’aimerais, en reprenant ce titre, adorer avec vous le mystère admirable de la Providence. Je voudrais rendre hommage au Dieu vivant qui, agissant à travers les peuples, écrit l’histoire du salut dans le cœur de l’homme.
Cette histoire est aussi vieille que l’homme. Elle remonte même à sa « préhistoire », elle remonte au commencement. Quand le Christ a dit aux Apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations... », il a déjà confirmé la durée de l’histoire du salut, et en même temps il a annoncé cette étape particulière, la dernière étape.
3. Cette histoire particulière est caché au plus intime de l’homme, elle est mystérieuse et pourtant réelle aussi dans sa réalité historique, elle est revêtue, d’une manière visible, des faits, des événements, des existences humaines, des individualités. Un très grand chapitre de cette histoire a été inscrit dans l’histoire de votre patrie, par les fils et les filles de votre nation. Il serait difficile de les nommer tous, mais j’évoquerai au moins ceux qui ont exercé la plus grande influence dans ma vie : Jeanne d’Arc, François de Sales, Vincent de Paul, Louis-Marie Grignion de Montfort, Jean-Marie Vianney, Bernadette de Lourdes, Thérèse de Lisieux, Sœur Élisabeth de la Trinité, le Père de Foucauld, et tous les autres. Ils sont tellement présents dans la vie de toute l’Église, tellement influents par la lumière et la puissance de l’Esprit Saint !
Ils vous diraient tous mieux que moi que l’histoire du salut a commencé avec l’histoire de l’homme, que l’histoire du salut connaît toujours un nouveau commencement, qu’elle commence en tout homme venant en ce monde. De cette façon, l’histoire du salut entre dans l’histoire des peuples, des nations, des patries, des continents.
L’histoire du salut commence en Dieu. C’est précisément ce que le Christ a révélé et a déclaré jusqu’à la fin lorsqu’il a dit : « Allez.... enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit ».
« Baptiser » veut dire « plonger », et le « nom » signifie la réalité même qu’il exprime. Baptiser au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit veut dire plonger l’homme dans cette Réalité même que nous exprimons par le nom de Père, Fils et Saint-Esprit, la Réalité qu’est Dieu dans sa Divinité : la Réalité tout à fait insondable, qui n’est complètement reconnaissable et compréhensible qu’à elle-même. Et en même temps, le baptême plonge l’homme dans cette Réalité qui, comme Père, Fils et Saint-Esprit, s’est ouverte à l’homme. Elle s’est ouverte réellement. Rien n’est plus réel que cette ouverture, cette communication, ce don à l’homme du Dieu ineffable. Quand nous entendons les noms du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ils nous parlent justement de ce don, de cette « communication » inouïe de Dieu qui, en lui-même, est impénétrable à l’homme... Cette communication, ce don est du Père, il a atteint son sommet historique et sa plénitude dans le Fils crucifié et ressuscité, il demeure encore dans l’Esprit, qui « intercède pour nous en des gémissements ineffables » [2].
Les paroles que le Christ, à la fin de sa mission historique, a adressées aux Apôtres, sont une synthèse absolue de tout ce qui avait constitué cette mission, étape par étape, de l’Annonciation jusqu’à la Crucifixion... et finalement à la Résurrection.
4. Au cœur de cette mission, au cœur de la mission du Christ, il y a l’homme, tout homme. À travers l’homme, il y a les nations, toutes les nations.
La liturgie d’aujourd’hui est théocentrique, et pourtant c’est l’homme qu’elle proclame. Elle le proclame, parce que l’homme est au cœur même du mystère du Christ, l’homme est dans le cœur du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. Et cela depuis le début. N’a-t-il pas été crée à l’image et à la ressemblance de Dieu ? Hors de cela, l’homme n’a pas de sens. L’homme n’a un sens dans le monde que comme image et ressemblance de Dieu. Autrement il n’a pas de sens, et on en viendrait à dire, comme l’ont affirmé certains, que l’homme n’est qu’une « passion inutile ».
Oui. C’est l’homme qui est proclamé lui aussi par la liturgie d’aujourd’hui.
« À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, / la lune et les étoiles, que tu fixas, / qu’est donc l’homme, que tu en gardes mémoire, / le fils d’Adam, que tu en prennes souci ? / À peine le fis-tu moindre qu’un dieu, / le couronnant de gloire et de splendeur ; / tu lui as donné pouvoir sur les œuvres de tes mains, / tout fut mis par toi sous ses pieds » [3].
5. L’homme... l’éloge de l’homme... l’affirmation de l’homme.
Oui, l’affirmation de l’homme tout entier, dans sa constitution spirituelle et corporelle, dans ce qui le manifeste comme sujet extérieurement et intérieurement. L’homme adapté, dans sa structure visible, à toutes les créatures du monde visible, et en même temps intérieurement allié à la sagesse éternelle. Et cette sagesse, elle aussi, est annoncée par la liturgie d’aujourd’hui, qui chante son origine divine, sa présence perceptible dans toute l’œuvre de la création pour dire à la fin qu’elle « trouve ses délices avec les fils des hommes » [4].
Que n’ont pas fait les fils et les filles de votre nation pour la connaissance de l’homme, pour exprimer l’homme par la formulation de ses droits inaliénables ! On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, ce sont-là des idées chrétiennes. Je le dis tout en ayant bien conscience que ceux qui ont formulé ainsi, les premiers, cet idéal, ne se référaient pas à l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l’homme.
Pour nous, l’alliance intérieure avec la sagesse se trouve à la base de toute culture et du véritable progrès de l’homme.
Le développement contemporain et le progrès auxquels nous participons sont-ils le fruit de l’alliance avec la sagesse ? Ne sont-ils pas seulement une science toujours plus exacte des objets et des choses, sur laquelle se construit le progrès vertigineux de la technique ? L’homme, artisan de ce progrès, ne devient-il pas toujours plus l’objet de ce processus ? Et voilà que s’effondre toujours plus en lui et autour de lui cette alliance avec la sagesse, l’éternelle alliance avec la sagesse qui est elle-même la source de la culture, c’est-à-dire de la vrai croissance de l’homme.
6. Le Christ est venu au monde au nom de l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Au nom de cette alliance, il est né de la Vierge Marie et il a annoncé l’Évangile. Au nom de cette alliance, « crucifié... sous Ponce Pilate » il est allé sur la croix et il est ressuscité. Au nom de cette alliance, renouvelée dans sa mort et dans sa résurrection, il nous donne son Esprit...
L’alliance avec la sagesse éternelle continue en Lui. Elle continue au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Elle continue comme le fait d’enseigner les nations et de baptiser, comme l’Évangile et l’Eucharistie. Elle continue comme l’Église, c’est-à-dire le Corps du Christ, le peuple de Dieu.
Dans cette alliance, l’homme doit croître et se développer comme homme. Il doit croître et se développer à partir du fondement divin de son humanité, c’est-à-dire comme image et ressemblance de Dieu lui-même. Il doit croître et se développer comme fils de l’adoption divine.
Comme fils de l’adoption divine, l’homme doit croître et se développer à travers tout ce qui concourt au développement et au progrès du monde où il vit. À travers toutes les œuvres de ses mains et de son génie. À travers les succès de la science contemporaine et l’application de la technique moderne. À travers tout ce qu’il connaît au sujet du macrocosme et du microcosme, grâce à un équipement toujours plus perfectionné.
Comment se fait-il que, depuis un certain temps, l’homme ait découvert dans tout ce gigantesque progrès une source de menace pour lui-même ? De quelle façon et par quelles voies en est-on arrivé à ce que, au cœur même de la science et de la technique modernes, soit apparue la possibilité de la gigantesque autodestruction de l’homme ; à ce que la vie quotidienne offre tant de preuves de l’emploi, contre l’homme, de ce qui devait être pour l’homme et devait servir l’homme ?
Comment en est-on arrivé la ? L’homme en marche vers le progrès n’a-t-il pas pris un seul chemin, le plus facile, et n’a-t-il pas négligé l’alliance avec la sagesse éternelle ? N’a-t-il pas pris la voie « spacieuse », en négligeant la voie « étroite » [5] ?
7. Le Christ dit : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » [6]. Il le dit alors que le pouvoir terrestre ― le Sanhédrin, le pouvoir de Pilate ― a montré sa suprématie sur Lui, en décrétant sa mort sur la croix. Il le dit aussi après sa résurrection.
« Le pouvoir au ciel et sur la terre » n’est pas un pouvoir contre l’homme. Ce n’est même pas un pouvoir de l’homme sur l’homme. C’est le pouvoir qui permet à l’homme de se révéler à lui-même dans sa royauté, dans toute la plénitude de sa dignité. C’est le pouvoir dont l’homme doit découvrir dans son cœur la puissance spécifique, par lequel il doit se révéler à lui-même dans les dimensions de sa conscience dans la perspective de la vie éternelle. Alors se révélera en lui toute la force de baptême, il saura qu’il est « plongé » dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, il se retrouvera complètement lui-même dans le Verbe éternel, dans l’Amour infini.
C’est à cela que l’homme est appelé dans l’alliance avec la sagesse éternelle.
Tel est aussi ce « pouvoir » qu’a le Christ « au ciel et sur la terre ».
L’homme d’aujourd’hui a beaucoup augmenté son pouvoir sur la terre, il pense même à son expansion au-delà de notre planète.
On peut dire en même temps que le pouvoir de l’homme sur l’autre homme devient toujours plus lourd. En abandonnant l’alliance avec la sagesse éternelle, il sait de moins en moins se gouverner lui-même, il ne sait pas non plus gouverner les autres. Combien pressante est devenue la question des droits fondamentaux de l’homme !
Quel visage menaçant révèlent le totalitarisme et l’impérialisme, dans lesquels l’homme cesse d’être le sujet, ce qui équivaut à dire qu’il cesse de compter comme homme. Il compte seulement comme une unité et un objet !
Écoutons encore une fois ce que dit le Christ par ces mots : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre », et méditons toute la vérité de ces paroles.
8. Le Christ, à la fin, dit encore ceci : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » [7] ; cela signifie donc aussi : aujourd’hui, en 1980, pour toute époque.
Le problème de l’absence du Christ n’existe pas. Le problème de son éloignement de l’histoire de l’homme n’existe pas. Le silence de Dieu à l’égard des inquiétudes du cœur et du sort de l’homme n’existe pas.
Il n’y a qu’un seul problème qui existe toujours et partout : le problème de notre présence auprès du Christ. De notre permanence dans le Christ. De notre intimité avec la vérité authentique de ses paroles et avec la puissance de son amour. Il n’existe qu’un problème, celui de notre fidélité à l’alliance avec la sagesse éternelle, qui est source d’une vrai culture, c’est-à-dire de la croissance de l’homme, et celui de la fidélité aux promesses de notre baptême au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit !
Alors permettez-moi, pour conclure, de vous interroger :
France, Fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ?
Permettez-moi de vous demander :
France, Fille de l’Église et éducatrice des peuples, es-tu fidèle, pour le bien de l’homme, à l’alliance avec la sagesse éternelle ?
Pardonnez-moi cette question. Je l’ai posée comme le fait le ministre au moment du baptême. Je l’ai posée par sollicitude pour l’Église dont je suis le premier prêtre et le premier serviteur, et par amour pour l’homme dont la grandeur définitive est en Dieu, Père Fils et Saint-Esprit.


HOMÉLIE DU SAINT-PÈRE JEAN-PAUL II AU SÉMINAIRE PONTIFICAL FRANÇAIS, Dimanche 11 janvier 1981
Cette célébration du baptême du Seigneur Jésus nous introduit intimement dans le mystère de la personne et de la mission du Christ. Elle nous introduit par là-même dans une meilleure compréhension de notre être de chrétien, de baptisé, et plus encore de notre vocation de prêtre ou de futur prêtre.
1. Au terme de cette semaine de l’Épiphanie, c’est bien à la manifestation du Christ, à son « épiphanie », que nous assistons, lors de son baptême par Jean-Baptiste. Sur les bords du Jourdain, Jésus s’est mêlé aux pécheurs, à tous ceux qui attendaient la présence du Messie dans la pénitence.
Le Verbe fait chair, tout en étant de condition divine, ne s’est pas prévalu d’être l’égal de Dieu, mais il a pris la condition d’esclave, se faisant semblable aux hommes et se rendant obéissant [1], vivant dans la chair pour racheter ceux qui étaient sous l’emprise de la chair.
Et « les cieux s’ouvrent », dit mystérieusement saint Matthieu. Il est ainsi manifeste, pour tous ceux auxquels cet événement spirituel est alors révélé et pour ceux auxquels le récit évangélique est destiné, qu’il n’y a aucune barrière entre Dieu et Jésus, mais un contact immédiat, une union totale, un face à face, et nous croyons qu’il en est ainsi en vertu même de l’Incarnation, puisque c’est le Verbe de Dieu qui s’est fait chair.
Le prophète Isaïe avait soupiré après la venue de Dieu, après sa révélation plénière, en ces termes émouvants : « Ah ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais... pour faire connaître ton nom » [2]. Maintenant nous connaissons le véritable nom de Dieu, grâce au Fils. Le Père se révèle comme tel en désignant son « Fils bien aimé », en qui il a « mis tout son amour ». Il révèle le Fils. Il le présente désormais au monde, à commencer par ses disciples. « C’est le témoignage de Dieu, le témoignage que Dieu a rendu à son Fils », dira saint Jean [3]. Nous pénétrons avec Jésus dans le véritable mystère de Dieu, celui de la Trinité sainte.
Car l’Esprit Saint est manifesté lui aussi. Il repose sur Jésus, tel une colombe, cet oiseau familier, symbole de l’amour et de la paix, qui est ici l’image du Don parfait venant des profondeurs de Dieu. Il vient exprimer le lien ineffable qui unit Jésus à son Père, et signifier aussi que Jésus va inaugurer publiquement sa mission de salut au milieu des hommes avec la puissance d’en Haut. Nous sommes alors invités à appliquer à Jésus la prophétie d’Isaïe où Dieu dit : « Voici mon Serviteur que je soutiens, mon élu en qui j’ai mis toute ma joie. J’ai fait reposer sur lui mon Esprit..., je t’ai pris par la main, et t’ai mis à part, j’ai fait de toi mon alliance avec le peuple, et la lumière des nations » [4].
Oui, adorons le Fils bien aimé dans cette « épiphanie » que les Pères et surtout l’Orient célèbrent en même temps que la manifestation aux Mages à Bethléem : il nous est manifesté, avec le ciel ouvert, au sein de la Trinité ; et il nous est manifesté comme investi de sa mission pour nous.
2. Le Fils unique de Dieu vient faire de nous des fils. Le mystère de son baptême nous introduit dans le mystère de notre baptême. « Tous, nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce sur grâce » [5]. Nous avons été baptisés, non seulement dans l’eau, pour répondre à un besoin de purification, mais dans l’Esprit qui vient d’en Haut et qui donne la vie de Dieu. Nous avons été baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, pour entrer en communion avec eux. Les cieux se sont ouverts, en quelque sorte, pour chacun d’entre nous, par le ministère de l’Église, pour que nous entrions « dans la maison de Dieu », pour que nous connaissions l’adoption divine. Nous en portons l’empreinte à jamais, malgré notre faiblesse et notre indignité. Rendons grâces aujourd’hui, pour ce don de notre baptême : en nous faisant participer à la vie de Dieu, il nous fait participer au culte spirituel du Christ, à sa mission prophétique, à son service royal, qui constituent le sacerdoce commun à tous les baptisés. « Reconnais, ô chrétien, ta dignité ! ». Le premier juin dernier, j’interpellais ainsi tout le peuple de France : « France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? ». Cette question, je la pose aujourd’hui à chacun d’entre vous qui appartenez au peuple de France, tout en séjournant actuellement dans le diocèse de Rome.
3. Et rendons grâces enfin pour cet appel du Christ à partager son sacerdoce ministériel, qui nous associe si étroitement à sa mission même de « Serviteur » inaugurée à son baptême.
J’ai la grande joie précisément, aujourd’hui, de célébrer l’eucharistie dans un séminaire, de m’adresser à des prêtres et surtout à ceux qui se préparent au sacerdoce, et à leurs amis de Rome. Je n’oublie pas que vous représentez une partie des séminaristes de France – pratiquement le dixième, m’a-t-on dit – en provenance d’un grand nombre de diocèses de France.
Chers amis, réalisez-vous bien la grâce que le Seigneur vous a déjà accordée ? Il a fait retentir en vous son appel à tout quitter pour le suivre, en attendant de vous conférer, lors de l’imposition des mains, son Esprit qui fera de vous ses diacres et ses prêtres. Comment vous dire la grande espérance que l’Église met en vous, notamment pour l’avenir de l’Église en France ? Le cher Cardinal Marty, heureusement présent parmi nous, pourrait en témoigner mieux que quiconque. Et le Pape partage cet espoir des Évêques de France, en vous exprimant avec eux sa confiance et son affection.
À vos compagnons du séminaire d’Issy-les-Moulineaux, j’ai déjà eu l’occasion de dire ma pensée, en juin dernier, cependant que j’avais confié aux prêtres, à Notre-Dame, les encouragements et les orientations que je leur destinais. Vous n’avez sûrement pas manqué de relire ces textes, et vos directeurs savent vous orienter vers l’essentiel. Je me contenterai donc de quelques points.
4. Vous faites ici l’apprentissage de serviteurs du Christ, qui nécessite une longue maturation spirituelle, intellectuelle et pastorale. C’est un peu l’expérience des Apôtres que le Seigneur s’est associés après son baptême.
Il vous faut d’abord entrer chaque jour davantage dans l’esprit du Christ, vous enraciner en lui. C’est dire à quel point vous devez vous familiariser avec sa Parole, avec l’Écriture, la méditer ; fréquenter le Seigneur dans l’intimité de la prière – rien ne remplacera l’oraison personnelle sans laquelle notre vie sacerdotale se dessécherait – ; apprendre à prier ensemble et à avoir des échanges spirituels en toute simplicité ; célébrer le Seigneur dans une liturgie digne et vivante, comme le permettent le Concile et la réforme bien comprise de Paul VI ; vous associer au Sacrifice du Christ qui sera le sommet et le centre de votre vie sacerdotale quotidienne. Vous devez aussi profiter de l’expérience des auteurs spirituels, vous initier aux écoles de spiritualité, pour nourrir votre pensée chrétienne, orienter et fortifier votre agir chrétien, et pour acquérir l’art de guider vous-mêmes les âmes, comme je le rappelais dans ma lettre aux prêtres du Jeudi Saint 1979.
5. Vous êtes là aussi pour recevoir une solide formation doctrinale, dans les différentes branches du savoir théologique, biblique, canonique, philosophique. Je n’insiste pas, car je pense que vous en êtes bien convaincus et je crois savoir que vous y prenez bonne peine. Vous avez d’ailleurs la chance de disposer, dans cette ville de Rome, d’Universités et de Facultés remarquables, qui exigent un haut niveau d’études et de recherches : elles vous permettent de vous initier d’une façon équilibrée à toute la pensée du Magistère de l’Église, d’en découvrir le sens profond, de vous y attacher avec fidélité. Parfois vous ne voyez pas toujours le lien direct entre ces études et le ministère qui vous sera demandé, je pense par exemple aux bases de la philosophie qui a pourtant bien son importance. Mais soyez patients. Vous enrichissez votre réflexion d’éléments solides et de méthodes absolument indispensables pour vous éviter à vous-mêmes d’être emportés à tout vent de doctrine, pour être en mesure de prêcher, d’enseigner, de guider sûrement la réflexion des laïcs chrétiens dans le dédale des courants d’idées et des mœurs actuelles. Ces études romaines doivent aussi vous donner le goût et la possibilité de poursuivre votre travail intellectuel tout au long de votre vie. Vous serez certainement appelés à des ministères diversifiés, que vous ne pouvez pas prévoir et qu’il ne vous appartient pas de choisir, mais qui exigeront tous de vous une formation solide et qualifiée. Personnellement, comme archevêque de Cracovie et professeur à Lublin, j’ai toujours insisté sur ces études approfondies. Elles demandent certes quelques sacrifices. Mais elles préparent sûrement l’avenir. Le problème, c’est de veiller à unifier votre vie intellectuelle et votre vie spirituelle.
6. Enfin, tout ce que vous faites, c’est pour vous préparer à la vie apostolique des prêtres. C’est dire l’élan qui doit vous animer pour porter l’Évangile à vos contemporains, pour les aider à l’accueillir dans une adhésion de foi qui s’avère souvent difficile, pour les entraîner à la prière comme à la réception fructueuse des sacrements, pour les éduquer aux exigences concrètes de la foi dans leurs divers engagements. Ce souci d’évangélisation a été et demeure à l’honneur d’un grand nombre de prêtres français : j’espère que vous serez de ceux-là. Non pas pour faire votre œuvre à vous. Mais pour conduire à Jésus-Christ. Et par les chemins que veut l’Église. Car être prêtre, ce sera, en participant au sacerdoce unique du Christ, participer au sacerdoce de votre Évêque, et sous sa responsabilité ; ce sera vous intégrer dans le presbyterium de votre diocèse, avec ardeur, confiance et humilité, pour y exercer une part de ministère, celle qu’on vous confiera et pour laquelle vous devez être très disponibles ; ce sera travailler solidairement avec vos confrères, sans abdiquer aucune des exigences de l’Église intégrées dans votre formation. Pour l’instant, l’engagement dans vos études et le fait de ne pas être encore prêtre ne vous permettent guère de prendre en charge un apostolat, encore qu’un certain nombre apportent déjà l’aide qui leur est possible au diocèse de Rome. Mais par-dessus tout vous devez être soucieux de liens véritables et confiants avec votre propre Évêque, demeurer très humblement ouverts aux besoins spirituels auxquels demain il vous faudra répondre, aux soucis apostoliques de vos confrères français, et surtout des Évêques qui ont la responsabilité de l’évangélisation. L’apprentissage d’une vie ecclésiale doit se faire encore grâce à la qualité de votre vie communautaire, dans ce séminaire de Santa Chiara, de votre vie fraternelle, de votre aptitude à vous accepter différents et à vivre en équipes, tournés vers le même objectif : la mission de l’Église.
Vous vous souvenez comment Isaïe traçait tout à l’heure la figure du Serviteur : « il ne criera pas... il n’écrasera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il fera paraître le jugement en toute fidélité. Il ne faiblira pas ».Puissiez-vous demain être ces pasteurs intrépides, à la fois fermes et miséricordieux. Et aussi susciter d’autres candidats au sacerdoce. Ah ! chers jeunes, votre prière, votre exemple, votre dynamisme au service de l’Église, votre joie de servir le Christ peuvent tellement pour obtenir de Dieu les vocations dont l’Église en général, dont l’Église en France, a un besoin vital !
Enfin, est-il nécessaire d’ajouter qu’ici, à Rome, vous avez la chance de pouvoir joindre à ce sens pastoral, à l’amour de votre Église locale, l’ouverture à d’autres Églises locales dont vous côtoyez ici les membres, et la préoccupation de leur nécessaire unité dans l’Église universelle, en communion avec le Pape ? Je suis sûr que vous garderez très fort cet attachement à Rome, au Successeur de Pierre, et que vous aiderez toujours vos communautés chrétiennes à en vivre, afin que leur croissance s’opère dans la fidélité de la foi et dans l’harmonie de tout le Corps du Christ.
7. Chers amis, cette formation sera le fruit d’efforts persévérants que je tenais à encourager. Vous les accomplirez avec l’aide de vos directeurs et professeurs de cette maison, de vos conseillers spirituels. Je tiens à les remercier vivement de leur concours, et à rendre hommage à la Congrégation des Pères Spiritains pour l’animation de ce Séminaire pontifical depuis sa fondation.
Sur la voie du sacerdoce, l’âme de votre progrès sera finalement l’Esprit Saint, celui qui a reposé sur Jésus à son baptême et l’a entraîné dans sa mission. Nous allons prier cet Esprit Saint pour vous. Vous le ferez aussi pour moi. Et cela, toujours en union avec la Très Sainte Vierge, si disponible précisément à l’Esprit Saint, Marie Immaculée, à laquelle est consacrée votre maison, et que vous regardez à juste titre comme « Tutela domus ».Elle vous conduit sûrement à Jésus, au Sauveur, pour que vous deveniez, comme prêtres, les serviteurs de son amour. Amen.
PÈLERINAGE APOSTOLIQUE À LOURDES


HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II, MESSE À LA GROTTE DES APPARITIONS DE LOURDES,, Solennité de l'Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, Lundi, 15 août 1983
1. “Un signe grandiose apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau” (Apoc. 12, 1).
Nous sommes venus aujourd’hui en pèlerinage vers ce Signe. C’est la solennité de l’Assomption au ciel : voici que le Signe atteint sa plénitude. Une femme a pour manteau le soleil de l’inscrutable Divinité. Le soleil de l’impénétrable Trinité. “Pleine de grâce” : elle est pleine du Père et du Fils et de l’Esprit Saint lorsqu’ils se donnent à elle comme un seul Dieu, le Dieu de la création et de la révélation, le Dieu de l’Alliance et de la Rédemption, le Dieu du commencement et de la fin. L’alfa et l’oméga. Le Dieu-Vérité. Le Dieu-Amour. Le Dieu-Grâce. Le Dieu-Sainteté.
Une femme ayant le soleil pour manteau.
Nous faisons aujourd’hui le pèlerinage à ce Signe. C’est le Signe de l’Assomption au ciel, qui s’accomplit au-dessus de la terre et en même temps s’élève à partir de la terre. De cette terre dans laquelle s’est greffé le mystère de l’Immaculée Conception. Aujourd’hui se rencontrent ces deux mystères : l’Assomption au ciel et l’Immaculée Conception. Aujourd’hui se révèle leur complémentarité.
Aujourd’hui, pour la fête de l’Assomption au ciel, nous venons en pèlerinage à Lourdes, où Marie dit à Bernadette : “Je suis l’Immaculée Conception” (Que soy era Immaculada Councepciou).
2. Nous sommes venus ici en raison du Jubilé extraordinaire marquant l’Année de la Rédemption. Nous voulons vivre ce Jubilé près de Marie.
Lourdes est le lieu adapté pour un tel voisinage.
Ici, autrefois, “ la Belle Dame ” parlait avec une simple jeune fille de Lourdes, Bernadette Soubirous, elle récitait avec elle le chapelet, elle la chargeait de certains messages. En venant en pèlerinage à Lourdes, nous voulons entrer de nouveau dans le cadre de cette extraordinaire proximité qui, ici, n’a jamais cessé mais s’est au contraire consolidée.
Cette proximité de Marie constitue comme l’âme de ce sanctuaire.
Nous venons en pèlerinage à Lourdes pour être près de Marie.
Nous venons en pèlerinage à Lourdes pour nous rapprocher du mystère de la Rédemption (Luc. 1, 42-45).
Nul plus que Marie n’est immergé au sein du mystère de la Rédemption. Et nul plus qu’elle ne peut rapprocher de nous ce mystère. Elle se trouve au cœur même du mystère. Nous désirons qu’en l’année du Jubilé extraordinaire batte plus fort en nous le cœur même du mystère de la Rédemption.
C’est pour cela que nous venons ici.
Nous nous trouvons à Lourdes en la solennité de l’Assomption de Marie au ciel, quand l’Église proclame la gloire de sa naissance définitive au ciel. Nous voulons - surtout par la liturgie - participer à cette gloire.
Et nous voulons en même temps - par la gloire de sa naissance au ciel - vénérer le moment bienheureux... de sa naissance sur terre. L’Année de la Rédemption 1983 tourne nos pensées et nos cœurs vers ce moment bienheureux.
3. Mais avant tout : la naissance au ciel, l’Assomption au ciel. On peut dire que la liturgie nous montre l’Assomption de Marie au ciel sous trois aspects. Le premier aspect, c’est, dans la maison de Zacharie, la Visitation.
Élisabeth dit : “Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni... Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles... du Seigneur”.
Marie a cru aux paroles qui lui étaient dites de la part du Seigneur, et Marie a accueilli le Verbe qui a pris chair en elle et qui est le fruit de ses entrailles.
La Rédemption du monde a été fondée sur la foi de Marie, elle a été liée à son “Fiat” au moment de l’Annonciation. Mais elle a commencé à se réaliser par le fait que “le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous” (Jn. 1, 14).
Lors de la Visitation, Marie, au seuil de la maison hospitalière de Zacharie et d’Élisabeth, prononce une phrase qui concernait le début du mystère de la Rédemption. Elle dit : “Le Puissant fit pour moi des merveilles : saint est son nom !” (Luc. 1, 49).
Cette phrase, prise du contexte de la Visitation, s’insère, à travers la liturgie d’aujourd’hui, dans le contexte de l’Assomption. Tout le Magnificat prononcé lors de la Visitation devient, dans la liturgie d’aujourd’hui, l’hymne de l’Assomption de Marie au ciel.
La Vierge de Nazareth a prononcé ces mots alors que, par son œuvre, le Fils de Dieu devait naître sur terre. Avec quelle force ne devrait-elle pas les prononcer à nouveau alors que, par l’œuvre de son Fils, elle-même va naître au ciel !
4. La liturgie de cette fête solennelle nous révèle le deuxième aspect de l’Assomption par les paroles de saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens.
L’Assomption de la Mère du Christ au ciel fait partie de la victoire sur la mort, de cette victoire dont le commencement se trouve dans la résurrection du Christ : “Le Christ est ressuscité d’entre les morts, pour être parmi les morts le premier ressuscité” (1Cor. 15, 20).
La mort est l’héritage de l’homme après le péché originel : “Tous meurent en Adam” (1Cor. 15, 22).
La Rédemption accomplie par le Christ a fait dépasser cet héritage : “Tous revivront dans le Christ, mais chacun à son rang : en tête, le Christ, comme prémices, ensuite ceux qui seront au Christ...” (Ibid. 15, 22-23).
Et qui, plus que sa Mère, appartient au Christ ? Qui, plus qu’elle, a été racheté par lui ? Qui a coopéré à sa Rédemption de plus près qu’elle ne l’a fait elle-même par son “ Fiat ” à l’Annonciation, et par son “ Fiat ” au pied de la Croix ?
Ainsi donc, c’est au cœur même de la Rédemption accomplie par la Croix sur le Calvaire, c’est dans la puissance même de la Rédemption révélée dans la Résurrection, que trouve sa source la victoire sur la mort qu’expérimente la Mère du Rédempteur, c’est-à-dire son Assomption au ciel.
Tel est le deuxième aspect de l’Assomption que nous révèle la liturgie d’aujourd’hui.
5. Le troisième aspect est exprimé par les paroles du psaume responsorial ; et c’est le langage poétique de ce psaume qui l’exprime : la fille du roi, vêtue d’étoffes précieuses, entre pour occuper sa place à côté du trône du roi :
“Pour toujours ton trône, ô Dieu, et à jamais !
Sceptre de droiture, le sceptre de ton règne !” (Ps. 44(45), 7).
Dans la Rédemption se renouvelle le Règne de Dieu, commencé par la création même, puis atteint dans le cœur de l’homme par le péché.
Marie, Mère du Rédempteur, est la première à participer à ce règne de gloire et d’union à Dieu dans l’éternité.
Sa naissance au ciel est le commencement définitif de la gloire que les fils et les filles de cette terre doivent atteindre en Dieu même en vertu de la Rédemption du Christ.
En effet, la Rédemption est le fondement de la transformation de l’histoire du cosmos dans le Règne de Dieu.
Marie est la première des rachetés. En elle aussi, a déjà commencé la transformation de l’histoire du cosmos en Règne de Dieu.
C’est cela qu’exprime le mystère de son Assomption au ciel : la naissance au ciel, avec son âme et son corps.
6. Par l’Assomption de la Mère de Dieu au ciel - sa naissance au ciel -, nous désirons honorer le moment bienheureux de sa naissance sur terre.
Beaucoup se posent la question : quand est-elle née ? Quand est-elle venue au monde ? Cette question, beaucoup se la posent tout spécialement maintenant, alors que s’approche le deuxième millénaire de la naissance du Christ. La naissance de la Mère devait évidemment précéder dans le temps la naissance de son Fils. Ne serait-il donc pas opportun de célébrer d’abord le deuxième millénaire de la naissance de Marie ?
L’Église se réfère à l’histoire et aux dates historiques lorsqu’elle célèbre les anniversaires et les jubilés (en respectant les précisions que la science lui apporte). Toutefois, le juste rythme des anniversaires et des jubilés est déterminé par l’histoire du salut. Nous tenons avant tout à nous référer dans le temps aux événements qui ont apporté le salut, et non pas seulement à observer, avec une précision historique, le moment de ces événements.
En ce sens, nous acceptons que le jubilé de la Rédemption de cette année se réfère - après 1950 ans - à l’événements du Calvaire, c’est-à-dire à la mort et à la résurrection du Christ. Mais toute l’attention de l’Église est concentrée avant tout sur l’événement salvifique (en plus de la considération de la date), et non sur la seule date historique.
En même temps, nous soulignons constamment que le jubilé extraordinaire de cette année prépare l’Église au grand jubilé du second millénaire (l’an deux mille). Sous cet aspect, notre Année de la Rédemption revêt également le caractère d’un Avent : elle nous introduit dans l’attente du jubilé de la venue du Seigneur.
Mais l’Avent est tout particulièrement le temps de Marie. C’est en elle seule que l’attente du genre humain tout entier, en ce qui concerne la venue du Christ, atteint son point culminant. Elle porte cette attente à sa plénitude : la plénitude de l’Avent.
Par le jubilé de la Rédemption de cette année, nous désirons entrer dans cet Avent. Nous désirons participer à l’attente de Marie, Vierge de Nazareth. Nous désirons que, dans le jubilé de cet événement salvifique, qui a un caractère d’Avent, soit présente aussi sa propre venue, sa propre naissance sur terre.
Oui, la venue de Marie dans le monde est le commencement de l’Avent salvifique.
Et c’est pourquoi nous faisons le pèlerinage de Lourdes : non seulement pour honorer, par la solennité de l’Assomption, la naissance de Marie au ciel, mais aussi pour honorer le moment bienheureux de sa naissance sur terre (Apoc. 12, 4).
Nous venons en pèlerinage à Lourdes, où Marie (“la belle Dame”) a dit à Bernadette : “Je suis l’Immaculée Conception” (Que soy era Immaculada Councepciou).
Par ces mots, elle a exprimé le mystère de sa naissance sur terre comme un événement salvifique très étroitement lié à la Rédemption, et lié à l’Avent.
7. Belle Dame !
Ô Femme qui as le soleil pour manteau !
Reçois notre pèlerinage en cette année d’Avent du jubilé de la Rédemption.
Aide-nous, par la lumière de ce jubilé, à pénétrer ton mystère :
- le mystère de la Vierge Mère,
- le mystère de la Reine Servante,
- le mystère de la Toute puissance qui se fait suppliante.
Aide-nous à découvrir toujours plus pleinement, en ce mystère, le Christ, Rédempteur du monde, Rédempteur de l’homme.
Tu as le soleil pour manteau, le soleil de l’inscrutable Divinité, le soleil de l’impénétrable Trinité. “Pleine de grâce” jusqu’aux limites de l’Assomption au ciel !
Et en même temps...
pour nous qui vivons sur cette terre, pour nous, pauvres fils d’Eve en exil, tu as pour manteau le soleil du Christ depuis Bethléem et Nazareth, depuis Jérusalem et le Calvaire. Tu es revêtue du soleil de la Rédemption de l’homme et du monde par la croix et la Résurrection de ton Fils.
Fais que ce soleil resplendisse sans cesse pour nous sur cette terre !
Fais qu’il ne s’obscurcisse pas dans l’âme des hommes !
Fais qu’il éclaire les chemins terrestres de l’Église dont tu es la première figure !
Et que l’Église, en fixant le regard sur toi, Mère du Rédempteur, apprenne sans cesse elle-même à être mère !
Regarde ! Voici ce que dit le livre de l’Apocalypse : “ Le Dragon se tenait devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance ”.
Ô Mère qui, dans ton Assomption au ciel, as expérimenté la plénitude de la victoire sur la mort de l’âme et du corps, défends les fils et les filles de cette terre contre la mort de l’âme ! Ô Mère de l’Église !
Devant l’humanité qui semble toujours fascinée par ce qui est temporel - et alors que la “ domination sur le monde ” cache la perspective du destin éternel de l’homme en Dieu -, sois toi-même un témoin de Dieu !
Toi, sa Mère.
Qui peut résister au témoignage d’une mère ?
Toi qui es née pour les fatigues de cette terre : conçue de façon immaculée !
Toi qui es née pour la gloire du ciel ! Montée au ciel !
Toi qui es revêtue du soleil de l’insondable Divinité, du soleil de l’impénétrable Trinité, remplie du Père, du Fils et de l’Esprit Saint !
Toi à qui la Trinité se donne comme un seul Dieu, le Dieu de la création et de la Révélation ! Le Dieu de l’Alliance et de la Rédemption. Le Dieu du commencement et de la fin. L’alfa et l’oméga. Le Dieu-Vérité. Le Dieu-Amour. Le Dieu-Grâce. Le Dieu-Sainteté. Le Dieu qui surpasse tout et qui embrasse tout. Le Dieu qui est “ tout en tous ”.
Toi qui as pour manteau le soleil ! Notre Mère ! Sois le témoin de Dieu ! . . .
- devant le monde du millénaire qui se termine.
- devant nous, fils d’Eve en exil,
sois le témoin de Dieu !
Amen.


HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II, Université Catholique « Laval » de Québec, Dimanche, 9 septembre 1984
1. “Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !” (Matth. 16, 16).
Ces paroles ont été prononcées pour la première fois aux environs de Césarée de Philippe, en réponse à la question de Jésus : “Le Fils de l’homme, qui est-il, d’après ce que disent les hommes ?” (Ibid. 16, 13).
Ces paroles, c’est Simon-Pierre qui les a prononcées dans la terre de Galilée. Il les a prononcées par la suite en bien d’autres lieux. Il les a prononcées à Jérusalem, en particulier le jour de la Pentecôte. Il les a prononcées à Antioche, quand il a quitté Jérusalem. Il les a prononcées enfin à Rome jusqu’au jour où il dut subir la mort sur une croix pour rendre témoignage à la vérité de ces paroles. Ces paroles - professant la filiation divine de Jésus-Christ - Simon-Pierre les a transmises en héritage à l’Église. Il les a transmises d’une manière particulière à tous ses successeurs sur le siège épiscopal de Rome.
2. Comme Évêque de Rome, successeur de Pierre, je désire prononcer ces mêmes paroles aujourd’hui sur la terre canadienne.
“Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant” (Matth. 16, 16).
Il est donné à l’évêque de Rome de fouler pour la première fois cette terre, dans la ville de Québec. Ici, débuta l’évangélisation du Canada. Ici, l’Église fut fondée. Ce fut ici le premier diocèse de toute l’Amérique du Nord. Ici par le grain semé en terre commença une immense croissance.
C’est pourquoi je désire que, dès le début de ce pèlerinage, nous nous rencontrions et nous nous unissions dans cette profession de foi sur laquelle est bâtie l’Église du Christ sur la terre :
le Christ, le Fils de l’homme, le Fils du Dieu vivant ;
le Fils, de la même nature que le Père : Dieu, né de Dieu, Lumière, née de la Lumière ; engendré, non pas créé, Verbe éternel par qui tout a été créé ;
et en même temps : le Christ, vrai homme.
“Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel ; par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie ; et s’est fait homme”.
Le Christ : vrai Dieu et vrai homme. Telle est la foi de l’Église.
Le Christ : crucifié sous Ponce Pilate, il est mort et a été enseveli . . .
Le Christ : le troisième jour il est ressuscité des morts, il est monté aux cieux, est assis à la droite du Père, d’où il viendra pour juger les vivants et les morts.
3. Telle est la foi des Apôtres. Telle est la foi de Pierre. Cette foi qui est la fondation sur laquelle est construite l’Église de Dieu sur la terre.
Simon-Pierre, qui professa cette foi le premier aux environs de Césarée de Philippe, fut aussi le premier à recevoir la réponse du Christ : “Tu es Céphas (c’est-à-dire Pierre), et sur cette pierre je bâtirai mon Église . . .” (Matth. 16, 18).
Comme il est beau d’entendre le même Apôtre, Simon-Pierre, dans sa première lettre lue dans la liturgie d’aujourd’hui, rendre témoignage au Christ en le désignant comme la pierre fondamentale !
Le Christ est “la pierre vivante” (1 Petr. 2, 4)).
Cette pierre, en vérité, “les hommes l’ont éliminée”  (Ibid.)rejetée radicalement, en allant jusqu’à condamner Jésus à la mort sur la croix et exécuter cette sentence quelques heures avant la Pâque.
C’est précisément dans ce rejet qu’Il est reconnu pour ce qu’il est : Jésus, le Christ, celui “que Dieu a choisi parce qu’il en connaît la valeur” (Ibid.).
C’est par Lui, pierre vivante, première pierre, que nous sommes tous intégrés dans la construction d’un “Temple spirituel” (Ibid. 2, 5).
Oui, nous tous “comme pierres vivantes” ; nous sommes intégrés à la construction qui a pour fondation le Christ pour édifier “un sacerdoce saint, présentant des offrandes spirituelles que Dieu pourra accepter à cause du Christ Jésus” (Ibid.).
Nous sommes donc “la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple qui appartient à Dieu” (Ibid. 2, 9), et cela par Jésus-Christ qui est le Fils du Dieu vivant, qui est vrai Dieu et vrai Homme, crucifié et ressuscité. Oui, par Jésus-Christ : il est la première pierre de l’édifice divin, bâti avec les fils et les filles de toute la terre, qui se dressera pour l’éternité dans la Gloire indicible de la très sainte Trinité !
À partir de Jésus, le Christ, qui est la pierre vivante, s’ouvre cet avenir ultime de notre construction... Tel est l’avenir de l’homme sur la terre. L’avenir d’une destinée divine.
4. Voici donc la foi en Jésus-Christ, que Simon-Pierre proclamait !
Voici la foi concernant l’Église que Simon-Pierre proclamait !
Quelle surprenante unité ! et quelle force dans cette foi !
Aujourd’hui l’Évêque de Rome, venu en terre canadienne, désire professer cette foi de tout son cœur. Il désire en faire le fondement de toute sa mission parmi vous, frères et sœurs bien-aimés, dans cette ville de Québec et sur toute la terre canadienne que je vais ensuite visiter en chacune de ses régions.
5. Car nous sommes ici au premier foyer de l’Église du Christ en Amérique du Nord. Partis de France, les Jacques Cartier, les Champlain et tant d’autres, en apportant sur ce continent leur culture et leur langue, contribuaient à implanter la foi au Christ Sauveur.
De nombreux serviteurs et servantes de Dieu sont venus, dès le début de la colonisation, pour construire l’édifice de l’Église sur votre terre. Les Pères Récollets, les Jésuites, les Sulpiciens, les Ursulines avec Marie de l’Incarnation rayonnant son incomparable expérience spirituelle, les Hospitalières de Dieppe entraînées par l’inépuisable charité de Catherine de Saint-Augustin : ces religieux et ces religieuses ont été parmi les premiers à témoigner de la foi et de l’amour du Christ au milieu des colons et des “Indiens”. Porteurs de la Parole, éducateurs des jeunes, bons samaritains auprès des malades, ils ont façonné le visage de l’Église dans ce nouveau pays. On a pu parler d’une véritable “épopée mystique” dès la première moitié du XVIIe siècle. Certains ont donné leur vie jusqu’au martyre. Beaucoup d’autres les ont rejoints, apportant leur pierre vivante à la construction, souvent dans la pauvreté mais rendus forts par l’Esprit de Dieu.
En ce lieu, nous évoquons en particulier François de Montmorency Laval, vicaire apostolique puis premier évêque de Québec. Je ne puis oublier que le séminaire qui porte son nom est à l’origine de l’Université qui nous accueille en ce moment dans ce site admirable.
Vos ancêtres ont forgé ici une culture en puisant aux sources de leur pays d’origine. Au long des siècles, cet héritage s’est enraciné, diversifié ; il a accueilli l’apport propre des Amérindiens, et tiré profit de la présence anglaise en ce continent. Il s’est enrichi grâce aux vagues successives d’immigrants venues de partout. Votre peuple a su conserver son identité en demeurant ouvert aux autres cultures.
L’Église a reconnu ou se prépare à reconnaître la sainteté d’un certain nombre de ces pionniers. Ils sont des témoins éclatants parmi beaucoup d’hommes et de femmes, humbles croyants de la vie quotidienne, qui ont façonné peu à peu cette terre à leur image, selon leur foi.
La vitalité et le zèle de vos devanciers les ont d’ailleurs entraînés à porter plus loin la Bonne Nouvelle : je salue ici une Église qui a su rapidement rayonner dans l’ouest canadien, le Grand Nord et en bien des régions d’Amérique. Bien plus, elle a pris une grande part à l’effort missionnaire de l’Église universelle à travers le monde.
Votre devise est “Je me souviens”. Il y a vraiment des trésors dans la mémoire de l’Église comme dans la mémoire d’un peuple !
Mais à chaque génération, la mémoire vivante permet de reconnaître la présence du Christ, qui nous interroge comme aux environs de Césarée : “Vous, que dites-vous que je suis ?”.
6. La réponse à cette question est capitale pour l’avenir de l’Église au Canada, et aussi pour l’avenir de votre culture.
Vous constatez que la culture traditionnelle - caractérisant une certaine “chrétienté” - a éclaté : elle s’est ouverte à un pluralisme de courants de pensée et doit répondre à de multiples questions nouvelles ; les sciences, les techniques et les arts prennent une importance croissante ; les valeurs matérielles sont omniprésentes ; mais aussi une sensibilité plus grande apparaît pour promouvoir les droits de l’homme, la paix, la justice, l’égalité, le partage, la liberté . . .
Dans cette société en mutation, votre foi, chers Frères et Sœurs, devra apprendre à se dire et à se vivre. Je le disais à vos évêques en octobre dernier : “Ce temps est le temps de Dieu qui ne peut manquer de susciter ce dont a besoin son Église lorsqu’elle reste disponible, courageuse et priante”. Vous saurez vous souvenir de votre passé, de l’audace et de la fidélité de vos prédécesseurs, pour porter à votre tour le message évangélique au cœur de situations originales. Vous saurez susciter une nouvelle culture, intégrer la modernité de l’Amérique sans renier sa profonde humanité qui venait sans aucun doute de ce que votre culture a été nourrie par le christianisme. N’acceptez pas le divorce entre la foi et la culture. À présent, c’est à une nouvelle démarche missionnaire que vous êtes appelés.
7. La culture - et de même l’éducation qui est la tâche première et essentielle de la culture - est la recherche fondamentale du beau, du vrai, du bien qui exprime au mieux l’homme, comme “le sujet porteur de la transcendance de la personne” (Ioannis Pauli PP. II, Allocutio ad UNESCO habita, 10, die 2 iun. 1980 : Insegnamenti di Giovanni Poalo II, III, 1 (1980) 1643), qui l’aide à devenir ce qu’il doit “être” et pas seulement à se prévaloir de ce qu’il “a” ou de ce qu’il “possède”. Votre culture est non seulement le reflet de ce que vous êtes, mais le creuset de ce que vous deviendrez. Vous développerez donc votre culture d’une façon vivante et dynamique dans l’espérance, sans peur des questions difficiles ou des défis nouveaux ; sans pour autant vous laisser abuser par l’éclat de la nouveauté, et sans laisser s’installer un vide, une discontinuité entre le passé et l’avenir ; autrement dit, avec discernement et prudence, et avec le courage de la liberté critique à l’égard de ce qu’on pourrait appeler “l’industrie culturelle” ; surtout avec le plus grand souci de la vérité.
But in addressing myself here to believers, I again repeat what I expressed at UNESCO : "I am thinking above all of the fundamental link between the Gospel, that is, the message of Christ and the Church, and man and his very humanity" (Ibid.). Yes, dear brothers and sisters, in the culture that you are now developing, which is in line with what you already are by reason of a rich past, in this culture which is always the soul of a nation (Ibid., n. 14 : l.c., pp. 1647 s.), faith plays a great part. Faith will illuminate culture, it will give it savour, it will enhance it, as the Gospel says in regard to that "light", "salt" and "leaven" which the disciples of Jesus are called to be. Faith will ask culture what values it promotes, what destiny it offers to life, what place it makes for the poor and the disinherited with whom the Son of Man is identified, how it conceives of sharing, forgiveness and love. If it is this way, the Church will continue to accomplish her mission through you. And you will render service to all society, even to men and women who do not share the same spiritual experience as yourselves. For such a witness respects freedom of consciences, without thus abandoning them to certain "imperatives" of modern civilization which claim to serve human advancement but which in fact detract from respect for life, from the dignity of a love that involves persons, and from the search for the true values of humanity (Ioannis Pauli PP. II, Allocutio ad UNESCO habita, 13, die 2 iun. 1980 : Insegnamenti di Giovanni Paolo II, III, 1 (1980) 1646).
But again your faith must remain active and strong ; it must become always more personal, more and more rooted in prayer and in the experience of the Sacraments ; it must reach the living God, in his Son Jesus Christ the Saviour, through the help of the Holy Spirit, in the Church. This is the faith that you ought to deepen with joy, in order to live it and to bear witness to it in daily life and in the new realms of culture. This is indeed the grace which we must request for the future of Quebec, for the future of all Canada. And here we are back to the fundamental question of Jesus Christ : "And you, who do you say that I am ?".
8. Dans la foi que Simon-Pierre a affirmée aux environs de Césarée de Philippe, dans la foi qu’il a exprimée d’une manière si belle par sa première lettre, dans cette même foi, moi, Jean-Paul II, l’Évêque de Rome, je désire vous saluer cordialement au commencement de mon pèlerinage sur votre terre.
Je désire vous saluer tous :
Vous qui êtes la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple qui appartient à Dieu ;
Vous qui avez été appelés en Jésus-Christ pour “annoncer les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière” (1 Petr. 2, 9).
Nous inaugurons aujourd’hui une fête destinée à voir un grand retentissement dans vos cœurs.
L’Église met sur nos lèvres le chant qui convient :
“Chantez au Seigneur en bénissant son nom ! / De jour en jour, proclamez son salut, / racontez sa gloire aux nations / et ses merveilles à tous les peuples !” (Ps. 96 (95), 2-3).
Que chante au Seigneur la terre canadienne / des rivages de l’Atlantique aux rivages du Pacifique, / et du sud aux terres glacées du nord . . .
Voici que le Christ, le Fils du Dieu vivant, est devenu la première pierre parmi vous !
Voici que le Christ, le Fils du Dieu vivant, est devenu la pierre vivante pour toutes les générations !
Gloria Tibi, Trinitas !
Gloire à Toi, Trinité Sainte !
Amen.
Chers Frères et Sœurs, je vous remercie de cet accueil émouvant.
Je salue tout d’abord Monseigneur Louis-Albert Vachon, Archevêque de Québec, et chacun de mes autres Frères dans l’Episcopat exerçant leur ministère au Canada.
Je salue les représentants des autres Églises qui sont venus se joindre à nous d’Amérique et des divers continents, notamment de l’Europe avec laquelle le Canada a tissé des liens si forts.
Je salue les missionnaires canadiens et les représentants des jeunes Églises où ils exercent leur ministère.
Je salue le Recteur de l’Université Laval, les professeurs et étudiants et tous ceux qui travaillent à renouveler et approfondir la culture pour la rendre toujours plus humaine, dans un dialogue confiant avec la foi.
Je salue les prêtres, les diacres, les séminaristes, les religieux, les religieuses et les laïcs des différentes paroisses de cet archidiocèse et des diocèses voisins, qui ont pu venir ici grâce au jumelage fraternel des paroisses.
Je salue ceux pour lesquels Jésus avait une particulière sollicitude : les enfants, les jeunes, les vieillards, les malades, les prisonniers, tous ceux qui souffrent d’être mal aimés ou marginaux sans travail ou dans l’épreuve.
Ensemble, à la suite de l’Apôtre Pierre, tournons-nous vers le Seigneur Jésus. Qu’il fortifie notre foi !
VOYAGE APOSTOLIQUE AU CANADA
(9-20 SEPTEMBRE 1984)
CONCÉLÉBRATION EN L'HONNEUR DE LA VIERGE MARIE


HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II, Sanctuaire de Notre-Dame-du Cap, Lundi, 10 septembre 1984
Chers Frères et Sœurs,
1. “Heureuse celle qui a cru !” (Luc.1, 45).
Ces paroles ont été adressées à Marie de Nazareth par sa parente Élisabeth, lors de la Visitation.
Elles font partie de la seconde salutation que Marie a reçue. La première était celle de l’ange, lors de l’Annonciation : “Je te salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi” (Ibid. 1, 28). C’est ainsi que s’exprima Gabriel, l’Annonciateur envoyé par Dieu à Nazareth en Galilée.
À l’occasion de la visitation de Marie dans la maison de Zacharie, cette salutation de l’ange trouve dans la bouche d’Élisabeth son complément humain : “Tu es bénie entre toutes les femmes et le fruit de tes entrailles est béni” (Ibid. 1, 42).
Cette salutation humaine et celle de l’ange à Marie sont imprégnées de la même lumière. L’une et l’autre sont la Parole de Dieu, dans la bouche de l’Archange comme dans celle d’Élisabeth. L’une et l’autre forment un ensemble unifié.
L’une et l’autre sont devenues notre prière à la Mère de Dieu, la prière de l’Église. “Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?” (Luc. 1, 43).
Élisabeth est la première qui a professé la foi de l’Église : Mère de mon Seigneur, Mère de Dieu, Theotokos !
2. “Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur !” (Ibid. 1, 45).
Aujourd’hui, ces paroles d’Élisabeth adressées à Marie à la Visitation, sont répétées par toute l’Église.
Toute l’Église, par ces paroles, bénit avant tout Dieu lui-même : “Béni soit Dieu, le Père de Jésus-Christ notre Seigneur” (1 Petr. 1, 3).
Notre Seigneur, Jésus-Christ, est le Fils. Il est de la même nature que le Père. Il s’est fait homme par l’œuvre de l’Esprit Saint. Il s’est incarné à l’Annonciation dans le sein de la Vierge de Nazareth, et il est né d’elle comme homme véritable. Il est Dieu fait homme.
Concrètement, cela s’est accompli en Marie au moment de l’Annonciation de l’ange. Et en cela, en ce mystère, elle a cru, la première ; elle a cru en Dieu lui-même sur les paroles de l’ange. Elle a dit “fiat”, que tout se fasse pour moi selon ta parole ! “Me voici, je suis la servante du Seigneur”.
Et il en fut ainsi.
Quand l’Église bénit Dieu, le Père de Jésus-Christ, avec les paroles de la première lettre de Pierre, elle bénit aussi ce “fiat” de Marie, de la Servante du Seigneur.
3. Avec les paroles de l’Apôtre Pierre, l’Église s’unit à Marie dans sa foi.
“Béni soit Dieu, le Père de Jésus-Christ notre Seigneur : dans sa grande miséricorde, il nous a fait renaître grâce à la résurrection de Jésus-Christ pour une vivante espérance, pour l’héritage qui ne connaîtra ni destruction, ni souillure, ni vieillissement. Cet héritage vous est réservé dans les cieux, à vous que la puissance de Dieu garde dans la foi, en vue du salut qui est prêt à se manifester à la fin des temps” (1 Petr. 1, 3-5).
Voilà la foi de l’Église et l’espérance de l’Église. Mais par-dessus tout, voilà la foi de Marie. Elle a sa part, une part suréminente, dans la foi et l’espérance de l’Église. Elle a cru avant tous les autres, mieux que tous les autres. Elle a cru avant les Apôtres. Alors que sa parenté ne croyait pas en Jésus (Io. 7, 5), que les foules avaient plus d’enthousiasme que de foi, elle était inébranlable dans la foi.
Marie est le Modèle primordial de l’Église qui chemine sur la voie de la foi et sur la voie de l’espérance. Sur le chemin de la foi, de l’espérance et de la charité. Au sommet de la Constitution sur l’Église, le Concile Vatican II s’exprime ainsi : “De l’Église... la Mère de Dieu est le modèle dans l’ordre de la foi, de la charité et de la parfaite union au Christ... C’est dans la foi et dans son obéissance qu’elle a engendré sur la terre le Fils du Père... comme une nouvelle Eve qui donne, non à l’antique serpent, mais au messager de Dieu, une foi que nul doute n’altère. Elle engendra son Fils, dont Dieu a fait le premier-né parmi beaucoup de frères (Rom. 8, 29), c’est-à-dire parmi les croyants, à la naissance et à l’éducation desquels elle apporte la coopération de son amour maternel” (Lumen Gentium, 63).
4. “Bienheureuse celle qui a cru”...
Ces paroles d’Élisabeth, que l’Église entière a faites siennes, nous les répétons aujourd’hui dans le sanctuaire de Notre-Dame du Cap en terre canadienne.
L’Église qui est sur cette terre exulte de joie en professant, en ce lieu-même, sa participation à la foi de Marie.
Avec toute l’Église universelle, l’Église de chez vous remercie Marie de l’avoir aidée à construire la foi du peuple de Dieu au cours de nombreuses générations.
5. Oui, dès que le témoignage de la foi catholique a été apporté sur cette terre du Canada, et partagé par la population, la Vierge Marie a eu une grande part dans l’adhésion à Jésus Sauveur, le Verbe incarné en elle, et dans la croissance de ce peuple de croyants. Les fondateurs de cette Église étaient des hommes de grande foi, consacrés à Notre-Dame. Il ne pouvait en être autrement. Il en est ainsi dans tous les pays, et vous savez que mes compatriotes en Pologne en ont fait profondément l’expérience. Il s’agit d’une dévotion fortement ancrée dans le cœur du peuple chrétien, dans sa prière quotidienne, dans les familles et dans les communautés paroissiales, et elle se concrétise toujours par l’érection de quelques sanctuaires mariaux importants, où les fidèles aiment venir en pèlerinage et où la Vierge elle-même manifeste de façon particulière sa tendresse et sa puissante intercession.
Ce fut le cas ici, et, chers Frères et Sœurs, vous en connaissez sûrement l’histoire. Je l’évoque parce que j’en ai été moi-même touché. Dès 1651, l’Abbé Jacques de la Ferté, curé de Sainte-Madeleine de Châteaudun, en France, faisait don de ce fief du Cap aux missionnaires jésuites. Dans la bourgade que ceux-ci fondèrent aussitôt en ce lieu, le jour de la Présentation de Marie, en appelant cette paroisse le Cap-de-la-Madeleine, la dévotion mariale devint telle qu’une Congrégation du Rosaire y était instituée avant la fin de ce XVIIe siècle. C’est là que fut érigé, dès 1714, le sanctuaire qui est devenu le sanctuaire marial national et la plus vieille église du Canada. Mais la tradition rapporte des faits encore plus émouvants. En 1879, les paroissiens du Cap-de-la-Madeleine, tout au long de l’hiver, ont supplié la Vierge Marie et travaillé avec un courage inouï pour pouvoir transporter ici les pierres nécessaires au nouvel édifice marial sur un pont de glace providentiellement formé sur le Saint-Laurent, appelé désormais le pont des chapelets. Et ils ont recueilli de la Vierge le signe qu’elle approuvait cette initiative. Ces faits, chers Frères et Sœurs, témoignent admirablement de la foi de vos pères, de leur juste compréhension du rôle de Marie dans l’Église. Depuis lors, la même piété mariale a entraîné ici, de tout le Canada, des milliers de pèlerins venus chercher foi et courage auprès de leur Mère ! Des gens de tous âges et de toutes conditions ; des petits et des pauvres surtout ; des jeunes foyers et des couples jubilaires ; des parents soucieux de l’éducation de leurs enfants ; des jeunes, des personnes en recherche de Celui qui est “le Chemin, la Vérité et la Vie” ; des malades en quête d’un surcroît de force et d’espérance ; des missionnaires venus consacrer leur apostolat difficile à la Reine des Apôtres ; tous ceux qui désirent un élan nouveau pour servir le Seigneur, servir l’Église, et servir leurs frères, comme Marie se rendant chez Élisabeth.
Ces pèlerinages nous font vivre “des heures du ciel”, comme disent certains, dans la joie de la foi, avec Marie ; et bien loin de nous faire évader de nos tâches quotidiennes, il nous donnent une force nouvelle pour vivre l’Évangile aujourd’hui, tout en nous aidant à traverser jusqu’à l’autre rive de la vie où Marie “brille déjà comme un signe d’espérance assurée et de consolation devant le peuple de Dieu en pèlerinage” (Lumen Gentium, 68).
Oui, ce pèlerinage marial demeure une grâce immense faite au peuple canadien. Puisse le flot de priants ne jamais tarir en ce lieu ! Puisse-t-il remplir souvent cette basilique, que vous avez récemment reconstruite et agrandie sous le vocable de Notre-Dame de l’Immaculée-Conception ! Je pense avec satisfaction à ces douze mille jeunes des écoles primaires du Canada venus ici préparer ma visite. J’ai eu connaissance des messages qu’ils m’ont adressés à cette occasion. Je les remercie. Je les félicite. Je leur dis : avec Marie, construisez vous aussi l’Église du Canada.
Moi-même, si désireux de marquer chacune de mes visites pastorales par un pèlerinage au grand sanctuaire marial du pays, je suis ému et comblé de me faire pèlerin de Marie, en ce lieu, et de recommander à notre Mère ma mission apostolique et la fidélité de tout le peuple chrétien du Canada.
6. Aujourd’hui, en effet, nous venons au sanctuaire de Notre-Dame du Cap en tant que génération de notre temps.
Nous venons prier avec l’évêque de Trois-Rivières, Monseigneur Laurent Noël, avec tous ses diocésains, et ceux qui, de toute la région, se sont mis en route vers ce haut lieu marial.
Nous venons pour répéter avec Élisabeth : “Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur !” (Luc. 1, 45).
Nous venons pour confirmer la participation des générations passées à la foi de la Mère de Dieu. Dans le bel héritage qui vous a été légué et qui a fait de vous ce que vous êtes, la foi était primordiale, et la dévotion à Marie, à laquelle se consacraient vos prédécesseurs, tenait une place capitale dans la fidélité à cette foi.
Nous venons pour transférer en quelque sorte cette participation dans le cœur de notre génération et des générations futures.
Les paroles adressées par Dieu à Marie se sont accomplies. Cet accomplissement s’appelle Jésus-Christ.
Quand le Ressuscité se présenta après sa passion devant les Apôtres, l’un d’entre eux, Thomas, qui était absent à ce moment-là, ne voulait pas croire. Une semaine après, il vit le Christ et proclama : “Mon Seigneur et mon Dieu !” (Io. 20, 28). Et il entendit le Maître lui dire : “Parce que tu as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu !” (Ibid. 20, 29).
Et vous, chers Frères et Sœurs, “vous aimez le Christ sans l’avoir vu et vous croyez en lui sans le voir encore...” (1 Petr. 1, 8). Dans cette foi, vous trouvez une aide en Marie, la Mère du Christ : elle a cru la première ! Elle vous conduit à Lui !
Prions en ce lieu pour notre génération, pour que les générations futures participent à la foi de la Mère de Dieu.
Cette foi vous aide à supporter les souffrances et les peines de la vie, elle vous aide à persévérer dans l’espérance même à travers “toutes sortes d’épreuves”. Bien plus, ces “épreuves vérifieront la qualité de votre foi qui est bien plus précieuse que l’or, cet or pourtant voué à disparaître, qu’on vérifie par le feu” (1 Petr. 1, 7).
Prions pour que notre génération ait une foi consciente et marquée de maturité, une foi à toute épreuve ! Qu’une telle foi soit une participation à la foi de Marie, qui se tint debout au pied de la croix de son Fils sur le Calvaire. La grande épreuve de Marie ne fut-elle pas de voir son Fils rejeté et condamné à mort par les Chefs de son peuple ? Elle a suivi jusqu’au bout. Elle a tout partagé. Elle s’est unie à Jésus qui donnait sa vie pour le salut du monde . . . Et nous, quand Dieu semble lointain, quand nous ne comprenons pas ses chemins, quand la croix blesse nos épaules et notre cœur, quand nous souffrons à cause de notre foi, apprenons de notre Mère la fermeté de la foi dans l’épreuve, et comment puiser force et courage dans notre attachement inconditionnel à Jésus-Christ.
7. C’est là que Marie a pu répéter de façon singulière ces paroles prononcées lors de son “Magnificat” : “Il s’est penché sur son humble servante” (Luc. 1, 48).
L’humilité de Marie associée dans une union salvatrice au dépouillement du Fils crucifié !
L’Église entière, en regardant Marie au pied de la Croix, répète avec une exultation particulière : “Heureuse celle qui a cru . . .”.
Et voilà que dans cette foi de Marie au pied de la croix apparaît comme la première aurore du matin de Pâques.
La croix et la résurrection s’unissent dans un même mystère : le mystère pascal.
L’Église vit, de jour en jour, ce mystère.
Elle le médite dans la prière, et ici la prière du rosaire, du chapelet, prend toute son importance. C’est avec Marie, au rythme de la salutation angélique, que nous entrons dans tout le mystère de son Fils, fait chair, mort et ressuscité pour nous. Dans un sanctuaire comme celui de Notre-Dame du Cap, mais aussi dans la vie de chaque chrétien, de chaque famille, cette prière mariale doit être comme la respiration quotidienne.
L’Église médite, mais aussi elle célèbre l’ineffable mystère pascal, chaque jour, dans l’eucharistie. C’est bien là le sommet de notre rassemblement de croyants ce soir : avec Marie, nous nous approchons de la source, nous nous unissons à l’offrande de son Fils, nous nous nourrissons de sa vie : “Mystère de la foi !”.
And day after day the Church expresses her overflowing joy before this Mystery by drawing out its secret from the heart of the Mother of Christ at the moment in which she sings the "Magnificat" :
"My soul proclaims the greatness of the Lord . . . for the Almighty has done great things for me. Holy is his name . . ." (Luc. 1, 46. 49).
We learn from Mary the secret of the joy which comes from faith, in order to enlighten with it our lives and the lives of others. The Gospel of the Visitation is full of joy : the joy of being visited by God, the joy of opening the doors to the Redeemer. This joy is the fruit of the Holy Spirit, and no one can take it from us if we remain faithful to him.
Ô Mère ! Notre-Dame du Cap !
Fais que l’Église en terre canadienne puise toujours la force de sa foi dans le mystère pascal du Christ !
Fais qu’elle la puise dans ton “Magnificat” !
Vraiment le Tout-Puissant a fait pour nous de grandes choses. Saint est son nom !
VOYAGE APOSTOLIQUE AU CANADA
(9-20 SEPTEMBRE 1984)
CONCÉLÉBRATION EUCHARISTIQUE À MONCTON
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