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CARÊME V - Dimanche A
Commentaire de l’Évangile
Homélie attribuée à saint Jean Chrysostome (v. 345-407)
prêtre à Antioche puis évêque de Constantinople, docteur de l'Église
Sur Marthe, Marie,Lazare, et le prophète Élie (Le Saint Prophète Élie, coll. Spiritualité orientale n° 53, éd. Bellefontaine, 1992, p. 143 ; rev.)
« Lazare, sors et viens » (Jn 11,43)
Le Seigneur prononce cette seule parole : « Lazare, sors et viens » (Jn 11,43), comme un maître qui appelle son serviteur. Quoi donc ? Le serviteur est sorti pour obéir à son maître ? Il est sorti, il n’a pas tardé. L’Hadès n’a pas attendu, la mort ne s’est pas révoltée, les forces d’en bas n’ont pas différé ; elles ont été frappées de crainte, au contraire. L’Hadès, qui retenait Lazare depuis trois jours déjà dans son propre lieu, fut disloqué de partout comme un navire sans chevilles, jusqu’à obtenir la tranquillité. Les puissances d’en bas ne concevaient pas que Lazare finisse par être arraché des lieux souterrains.
Mais lorsque la voix du Maître tout à coup descendit dans le tombeau avec une grande lumière et commença aussitôt à faire repousser les cheveux sur la tête de Lazare, à remplir à nouveau de moelle ses os creux, et faire couler le sang vif pour emplir les veines, les puissances d’en bas, frappées de crainte, se crièrent les unes aux autres : « Qui est celui qui appelle ? Quel est ce tout-puissant ? Quel est celui qui façonne à nouveau le vase disloqué ? Quel est celui qui réveille un mort comme d’un sommeil ? Quel est celui qui brise les portes de fer ? Quel est celui qui crie : “Lazare, sors et viens” ? Car sa voix est un son humain, mais sa puissance est une puissance divine. Quel est celui qui l’appelle ? Ce n’est pas un homme. Sa forme est celle d’un homme, mais sa voix est celle d’un Dieu. Renvoyons Lazare, faisons-le rapidement remonter, de peur que ne descende ici celui qui l’appelle, de peur que ne descende ici, s’il tarde, celui qui l’appelle. »
Les morts commencèrent à tressaillir et à bouger. « Qu’un seul nous fasse tort, disent-ils, afin que nous ne les perdions pas tous ». C’est ainsi que Lazare s’élança hors du sein de l’Hadès, confessant, louant et glorifiant notre Seigneur Jésus Christ.
ou
Saint Ephrem (v. 306-373), diacre en Syrie, docteur de l'Église
Commentaire de l'Évangile concordant, 17, 7-10 ; SC 121 (trad. cf  SC p. 307)
« Moi, je suis la résurrection et la vie »
Quand il a demandé : « Où l’avez-vous déposé ? », les larmes venaient aux yeux de notre Seigneur. Ses larmes ont été comme la pluie, Lazare comme le grain, et le sépulcre comme la terre. Il a crié d’une voix de tonnerre, la mort a tremblé à sa voix, Lazare a jailli comme le grain, est sorti et a adoré le Seigneur qui l’avait ressuscité.
Jésus…a rendu la vie à Lazare et est mort à sa place, car, lorsqu’il l’eut tiré du sépulcre et pris place à sa table, lui-même a été enseveli symboliquement par l’huile que Marie a versée sur sa tête (Mt 26,7). La force de la mort qui avait triomphé depuis quatre jours est écrasée…pour que la mort sache qu’il était facile au Seigneur de la vaincre le troisième jour… ; sa promesse est véridique : il avait promis qu’il ressusciterait lui-même le troisième jour (Mt 16,21)… Le Seigneur a donc rendu leur joie à Marie et à Marthe en terrassant l’enfer pour montrer que lui-même ne serait pas retenu par la mort pour toujours… Maintenant, chaque fois qu’on dira que ressusciter le troisième jour est impossible, qu’on regarde celui qui a été ressuscité le quatrième jour...
« Approchez-vous et enlevez la pierre. » Quoi donc, celui qui a ressuscité un mort et lui a rendu la vie n’aurait-il pas pu ouvrir le sépulcre et renverser la pierre ? Lui qui disait à ses disciples : « Si vous avez la foi gros comme un grain de moutarde, vous direz à cette montagne : Déplace-toi, et elle se déplacera » (Mt 17,20), n’aurait-il pas pu par un mot déplacer la pierre qui fermait l’entrée du sépulcre ? Certes, il aurait pu aussi enlever la pierre par sa parole, lui dont la voix, alors qu'il était suspendu à la croix, a fendu les pierres et les sépulcres (Mt 27,51-52). Mais, parce qu’il était l’ami de Lazare, il dit : « Ouvrez, pour que l’odeur de la pourriture vous frappe, et déliez-le, vous qui l’avez enveloppé dans son suaire, pour que vous reconnaissiez bien celui que vous aviez enseveli. »
ou
Saint Pierre Chrysologue (v. 406-450), évêque de Ravenne, docteur de l'Église
Sermon 64 ; PL 52, 379 (trad. coll. Icthus, t. 12, p. 279 rev.)
« Alors Jésus pleura »
« Quand Jésus vit Marie pleurer, et que les juifs venus avec elle pleuraient, il fut bouleversé d'une émotion profonde... » Marie pleure, les juifs pleurent, même le Christ pleure. Crois-tu qu'ils ressentent tous la même peine ? Marie, la sœur du mort, pleure parce qu'elle n'a pas pu retenir son frère, ni détourner la mort. Elle a beau être convaincue de la résurrection, la perte de son meilleur soutien, la pensée d'une cruelle absence, la tristesse d'une longue séparation, font jaillir des larmes qu'elle ne peut pas retenir... L'image implacable de la mort ne peut pas ne pas nous toucher et bouleverser, quelle que soit notre foi. Les juifs aussi pleuraient, au souvenir de leur condition mortelle, parce qu'ils désespéraient de l'éternité... Un mortel ne peut pas ne pas pleurer devant la mort.
Laquelle d'entre ces tristesses étreint le Christ ? Aucune ? Alors pourquoi pleure-t-il ? Il avait dit : « Lazare est mort, et je me réjouis »... Mais voici qu'il répand les larmes des mortels, au moment même où il répand une nouvelle fois l'Esprit de vie ! Frères, tel est l'homme : sous l'effet de la joie, comme sous celui de la peine, jaillissent les larmes... Le Christ n'a pas pleuré dans la désolation de la mort, mais au souvenir de l'allégresse, lui qui par sa parole, une parole, doit réveiller tous les morts à la vie éternelle (Jn 5, 48)... Comment penser que le Christ ait pleuré par faiblesse humaine, quand le Père céleste pleure son fils prodigue non pas lorsqu'il part, mais à l'heure de le retrouver ? (Lc 15, 20)... Il a permis que Lazare meure, parce qu'il a voulu ressusciter le mort pour manifester sa gloire ; il a permis que son ami descende au séjour des morts afin que Dieu apparaisse, en ramenant l'homme des enfers.
ou
Saint Grégoire de Nazianze (330-390), évêque, docteur de l'Église
Sermon sur le saint baptême (trad. coll. Icthus, t. 5 p. 138s rev.)
« Lazare, viens dehors »
« Lazare, viens dehors ! » Couché dans la tombe, tu as entendu cet appel retentissant. Y a-t-il une voix plus grande que celle du Verbe ? Alors tu es sorti, toi qui étais mort, et pas seulement depuis quatre jours, mais depuis si longtemps. Tu es ressuscité avec le Christ...; tes bandelettes sont tombées. Ne retombe pas maintenant dans la mort ; ne rejoins pas ceux qui habitent les tombeaux ; ne te laisse pas étouffer par les bandelettes de tes péchés. Car pourrais-tu ressusciter une autre fois ? Pourrais-tu sortir de la mort d'ici la résurrection de tous, à la fin des temps ?...
Que l'appel du Seigneur résonne donc à tes oreilles ! Ne les ferme pas aujourd'hui à l'enseignement et aux conseils du Seigneur. Si tu étais aveugle et sans lumière en ton tombeau, ouvre les yeux pour ne pas sombrer dans le sommeil de la mort. Dans la lumière du Seigneur, contemple la lumière ; dans l'Esprit de Dieu, fixe les yeux sur le Fils. Si tu accueilles toute la Parole, tu concentres sur ton âme toute la puissance du Christ qui guérit et ressuscite... Ne crains pas de te donner du mal pour conserver la pureté de ton baptême et mets dans ton cœur les chemins qui montent vers le Seigneur. Conserve avec soin l'acte d'acquittement que tu as reçu par pure grâce...
Soyons lumière, comme les disciples l'ont appris de celui qui est la grande Lumière : « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 14). Soyons des luminaires dans le monde en tenant bien haut la Parole de vie, en étant puissance de vie pour les autres. Partons à la recherche de Dieu, à la recherche de celui qui est la première et la plus pure lumière.
ou
Saint Jean de Damas (v. 675-749), moine, théologien, docteur de l'Église
Triode des Matines du Samedi de Lazare, Odes 6-9 (trad. Bouchet, Lectionnaire, p. 148 rev.)
« Jésus pleura. Les Juifs se dirent : Voyez comme il l'aimait »
Étant Dieu véritable, tu connaissais, Seigneur, le sommeil de Lazare et tu l'as prédit à tes disciples... Étant dans la chair, toi qui es pourtant sans limite, tu viens à Béthanie. Vrai homme, tu pleures sur Lazare ; vrai Dieu, par ta volonté tu ressuscites ce mort de quatre jours. Aie pitié de moi, Seigneur ; nombreuses sont mes transgressions. De l'abîme des maux, je t'en supplie, ramène-moi. C'est vers toi que j'ai crié ; écoute-moi, Dieu de mon salut.
Pleurant sur ton ami, dans ta compassion tu as mis fin aux larmes de Marthe, et par ta Passion volontaire tu as essuyé toute larme du visage de ton peuple (Is 25,8). « Dieu de nos Pères, tu es béni. » (Esd 7,27) Gardien de la vie, tu as appelé un mort comme s'il dormait. Par une parole tu as déchiré le ventre des enfers et tu as ressuscité celui qui s'est mis à chanter : « Dieu de nos Pères, tu es béni ». Moi, étranglé par les liens de mes péchés, relève-moi aussi et je chanterai : « Dieu de nos Pères, tu es béni »...
Dans sa reconnaissance Marie t'apporte, Seigneur, un vase de myrrhe comme un dû pour son frère (Jn 12,3), et elle te chante dans tous les siècles. Comme mortel, tu invoques le Père ; comme Dieu, tu réveilles Lazare. C'est pourquoi nous te chantons, ô Christ, pour les siècles des siècles... Tu réveilles Lazare, un mort de quatre jours ; tu le fais surgir du tombeau, le désignant ainsi comme témoin véridique de ta résurrection le troisième jour. Tu marches, tu pleures, tu parles, mon Sauveur, montrant ta nature humaine ; mais en réveillant Lazare tu révèles ta nature divine. De manière indicible, Seigneur mon Sauveur, selon tes deux natures, souverainement, tu as accompli mon salut.


CARÊME V - Dimanche B
Commentaire de l’Évangile
Bienheureux Columba Marmion (1858-1923), abbé
L’humilité (Le Christ Idéal du Moine, éd. DDB, 1936 ; p. 331-332 ; rev.)
« Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32)
Le Christ Jésus disait un jour : « Une fois que je serai élevé de terre, sur la croix, ma puissance sera telle que je pourrai élever jusqu’à moi ceux qui auront foi en moi » (cf. Jn 12,32).
« Ceux qui regardaient le serpent d’airain, au désert, étaient guéris ; ainsi ceux qui me regardent avec foi et amour seront, malgré leurs fautes, leurs blessures et leur indignité, attirés à moi et je les élèverai jusqu’au ciel. Moi, qui suis Dieu, j’ai consenti par amour pour vous à être suspendu à la croix comme un maudit. En retour de cette humiliation, j’ai le pouvoir d’élever avec moi jusqu’aux splendeurs des cieux d’où je suis descendu, ceux qui croient en moi. Je viens du ciel, et j’y remonterai, mais en y menant avec moi ceux qui espèrent en ma grâce. Cette grâce est si puissante qu’elle peut vous unir à moi, et vous unir si indissolublement que personne ne puisse arracher de mes mains ceux que mon Père m’a donnés et que j’ai, par pure miséricorde, rachetés de mon précieux sang (cf. Jn 10,29) ».
Quelle perspective pleine de consolation pour l’âme humble, que celle de partager un jour, grâce aux mérites de Jésus, son exaltation ! S. Paul nous parle en termes sublimes de cette suprême exaltation de Notre-Seigneur, contrepartie de ses abaissements (cf. Ph 2,7-9). C’est parce que Jésus s’est humilié qu’il est exalté ; parce qu’il s’est abaissé jusqu’à souffrir l’ignominie des maudits attachés à un gibet, Dieu a exalté son nom jusqu’au plus haut des cieux. Désormais, il n’y aura pas, hormis le sien, d’autre nom dans lequel les hommes puissent être sauvés ; unique est ce nom ; sublime est la gloire, souveraine est la puissance dont jouit l’Homme-Dieu assis à la droite du Père dans les splendeurs éternelles. (…) Et ce triomphe incomparable est le fruit d’une incommensurable humilité.
ou
Proclus de Constantinople (v. 390-446), évêque
Sermon pour le jour des Rameaux ; PG 65, 772 (trad. Brésard, 2000 ans C, p. 108 rev.)
« Nous voulons voir Jésus »
À Jérusalem la foule criait : « Hosanna dans les hauteurs. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le Roi d'Israël » (cf Mc 11,10). Il est bien de dire « celui qui vient », car il vient sans cesse, jamais il ne nous manque : « Le Seigneur est proche de tous ceux qui l'invoquent en vérité. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » (Ps 144,18 ; 117,26). Le Roi doux et pacifique se tient à notre porte... Les soldats ici-bas, les anges dans les cieux, les mortels et les immortels...criaient : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le Roi d'Israël ». Mais les pharisiens se tenaient à l'écart (Jn 12,19), et les prêtres en étaient outrés. Ces voix qui chantaient la louange de Dieu retentissaient sans arrêt : la création en était toute joyeuse...
C'est pourquoi, ce jour-là, quelques Grecs, poussés par cette acclamation magnifique à honorer Dieu avec ferveur, se sont approchés d'un apôtre nommé Philippe et lui ont dit : « Nous voulons voir Jésus ». Regarde : c'est toute la foule qui remplit la charge de héraut et incite ces Grecs à se convertir. Aussitôt, ceux-ci s'adressent aux disciples du Christ : « Nous voulons voir Jésus ». Ces païens imitent Zachée ; ils ne montent pas dans un sycomore [pour voir Jésus], mais ils se hâtent de s'élever dans la connaissance de Dieu (Lc 19,3). « Nous voulons voir Jésus » : non pas tant contempler son visage, mais porter sa croix. Car Jésus, qui voyait leur désir, a annoncé sans ambages à ceux qui se trouvaient là : « L'heure vient où le Fils de l'homme sera glorifié », appelant gloire la conversion des païens.
Et il donnait à la croix le nom de « gloire ». Car depuis ce jour jusqu'à maintenant, la croix est glorifiée ; c'est la croix, en effet, qui maintenant encore consacre les rois, pare les prêtres, garde les vierges, affermit les ascètes, resserre les liens des époux, fortifie les veuves. C'est la croix qui féconde l'Église, illumine les peuples, garde le désert, ouvre le paradis.
ou
Saint Cyrille d'Alexandrie (380-444), évêque, docteur de l'Église
Commentaire sur le Livre des Nombres, 2 ; PG 69, 619 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 193)
« Si le grain de blé meurt, il donne beaucoup de fruit »
Le Christ, prémices de la nouvelle création..., après avoir terrassé la mort, est ressuscité et monté vers le Père comme une offrande magnifique et resplendissante, comme les prémices, en quelque sorte, de la race humaine rénovée, incorruptible... On pourrait le considérer sous le symbole de la gerbe des prémices du blé que le Seigneur a demandé à Israël d'offrir dans le Temple (Lv 23, 9). Que représente ce signe ?
On peut comparer le genre humain aux épis d'un champ. Ils naissent de la terre, ils attendent d'avoir obtenu toute leur croissance et, au moment voulu, ils sont fauchés par la mort. C'est ainsi que le Christ disait à ses disciples : « Ne dites-vous pas : Encore quatre mois et ce sera la moisson ? Et moi je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs qui se dorent pour la moisson. Dès maintenant le moissonneur reçoit son salaire : il récolte du fruit pour la vie éternelle » (Jn 4, 35-36). Or le Christ est né parmi nous, il est né de la Vierge sainte comme les épis sortent de la terre. Parfois d'ailleurs il se nomme lui-même le grain de blé : « Amen, amen, je vous le dis : si le grain tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit. » Ainsi s'est-il offert pour nous à son Père, à la manière d'une gerbe et comme les prémices de la terre.
Car l'épi de blé, comme nous-mêmes d'ailleurs, ne peut être considéré isolément. Nous le voyons dans une gerbe, formée de nombreux épis d'une seule brassée. Le Christ Jésus est unique, mais il nous apparaît et il constitue réellement une sorte de brassée, en ce sens qu'il contient en lui tous les croyants, évidemment dans une union spirituelle. Sans cela, comment saint Paul pourrait-il écrire : « Avec lui il nous a ressuscités, avec lui il nous a fait régner aux cieux » ? (Ep 2, 6-7) En effet, puisqu'il s'est fait l'un de nous, nous ne faisons « qu'un seul corps avec lui » (Ep 3, 6)... Lui-même adresse d'ailleurs ces paroles à son Père : « Je veux, Père, comme toi et moi nous ne faisons qu'un, qu'eux aussi ne fassent qu'un avec nous » (Jn 17, 21). Le Seigneur donc est prémices de l'humanité destinée à être engrangée dans les greniers du ciel.
ou
Cardinal Joseph Ratzinger [Pape Benoît XVI]
Vom Sinn des Christseins 1965 (trad. Un Seul Seigneur, Mame 1971, p. 43)
« S'il meurt il donne beaucoup de fruit »
Être chrétien, c'est d'abord et toujours s'arracher à l'égoïsme qui ne vit que pour soi, afin d'entrer dans une grande orientation foncière de la vie les uns pour les autres. Au fond, toutes les grandes images scripturaires traduisent cette réalité. L'image de la Pâque..., l'image de l'Exode..., qui commence avec Abraham et qui reste une loi fondamentale tout au long de l'histoire sainte : tout cela est l'expression de ce même mouvement fondamental qui consiste à se détacher d'une existence repliée sur elle-même.
Le Seigneur Jésus a énoncé cette réalité de la façon la plus profonde dans la loi du grain de blé, qui montre en même temps que cette loi essentielle ne domine pas seulement toute l'histoire, mais marque dès le commencement la création entière de Dieu : « En vérité, je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il portera beaucoup de fruits. »
Dans sa mort et sa résurrection, le Christ a accompli la loi du grain de blé. Dans l'eucharistie, dans le pain de blé, il est devenu véritablement le fruit centuple (Mt 13,8) dont nous vivons encore et toujours. Mais dans le mystère de la sainte eucharistie où il demeure à jamais celui qui est vraiment et pleinement « pour nous », il nous invite à entrer jour après jour dans cette loi qui n'est finalement que l'expression de l'essence de l'amour véritable... : sortir de soi-même pour servir les autres. Le mouvement fondamental du christianisme n'est, en dernière analyse, que le simple mouvement de l'amour par lequel nous participons à l'amour créateur de Dieu lui-même.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermon 305, 4e pour la fête de saint Laurent
« Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime » (Jn 15,13)
Votre foi reconnaît quel est ce grain de blé tombé en terre et qui y meurt avant de porter beaucoup de fruit ; il habite en votre âme ; aucun chrétien ne doute que le Christ n'ait parlé de lui-même... Écoutez-moi, grains de blé sacrés qui sont ici, je n'en ai aucun doute..., ou plutôt écoutez par moi le premier grain de blé, qui vous dit : n'aimez pas votre vie en ce monde ; ne l'aimez pas si vous l'aimez vraiment, car c'est en ne l'aimant pas que vous la sauverez... « Celui qui aime sa vie en ce monde la perdra. »
C'est le grain tombé en terre qui parle ainsi, celui qui est mort pour porter beaucoup de fruit. Écoutez-le, parce que ce qu'il dit, il l'a fait. Il nous instruit, et il nous montre le chemin par son exemple. Le Christ, en effet, n'a pas revendiqué sa vie en ce monde — il est venu pour la perdre, la livrer pour nous, et pour la reprendre quand il le voulait... : « J'ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir de la reprendre. Personne ne me l'enlève mais c'est moi qui la donne » (Jn 10,18).
Alors comment, avec une telle puissance divine, a-t-il pu dire : « Maintenant, mon âme est troublée » ? Comment, avec une telle puissance, cet Homme-Dieu est-il troublé, sinon qu'il porte l'image de notre faiblesse ? Quand il dit : « J'ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir de la reprendre », le Christ se montre tel qu'il est en lui-même. Mais quand il est troublé à l'approche de la mort, le Christ se montre tel qu'il est en toi.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermon 329
« Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime » (Jn 15,13)
Vous avez entendu dire au Christ, la veille de sa passion : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. » Grains de blé, vous qui êtes ici, écoutez-moi, écoutez le premier grain de blé qui vous dit : N'aimez pas votre vie en ce monde ! Ne l'aimez pas si vous l'aimez vraiment. C'est en ne l'aimant pas que vous la sauvez. Car, en n'y étant pas attachés, vous l'aimez mieux. Qui aime sa vie en ce monde la perdra !
C'est le grain tombé en terre qui parle. Celui qui est mort pour se multiplier. Il parle : écoutez-le, il ne ment pas. Ce qu'il demande de vous, il l'a fait lui-même en premier. Par son commandement, il vous instruit ; mais par son exemple, il vous précède. Le Christ, en effet, n'a pas aimé sa vie en ce monde -- il est venu pour la perdre et la livrer pour nous. Il est venu aussi pour la reprendre quand il voudrait, parce qu'il était Dieu. Il peut donc dire en toute vérité : « J'ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir de la reprendre. Personne ne me l'enlève mais c'est moi qui la donne » (Jn 10,18).
Comment, avec une telle puissance, a-t-il pu dire : « Maintenant, j'ai l'âme troublée ! » Lui, l'Homme-Dieu, comment peut-il être accessible au trouble ? C'est qu'il porte en lui notre faiblesse. Quand il se trouble ainsi à l'approche de la mort c'est notre propre peur qu'il porte en lui. C'est notre propre personne qui vit en lui.


CARÊME V - Dimanche C
Commentaire de l’Évangile
Sainte Faustine Kowalska (1905-1938), religieuse
Petit journal, § 1318-1319 (Petit journal, la Miséricorde divine dans mon âme ; trad. Apostolat de la Miséricorde divine ; Parole et Dialogue, 2002, p. 443-444 ; rev.)
Un océan de miséricorde s’est ouvert
Ô mon Jésus, en remerciement pour tant de grâces, je t’offre mon âme et mon corps, ma raison et ma volonté ainsi que tous les sentiments de mon cœur. Par mes vœux, je me suis donnée entièrement à Toi, je n’ai plus rien que je puisse T’offrir.
Jésus m’a dit : « Ma fille, tu ne m’as pas donné ce qui est essentiellement tien. » Rentrant en moi-même je reconnus que j’aimais Dieu de toutes les forces de mon âme ; et ne pouvant découvrir ce que je ne n’avais pas livré à Dieu, je demandai : « Jésus, dis-le moi et je Te le livrerai immédiatement, de bon cœur. » Jésus me dit avec bienveillance : « Ma fille, livre-moi ta misère, car c’est ta propriété exclusive. »
À ce moment, un rayon de lumière illumina mon âme, je connus tout l’abîme de ma misère ; au même instant, je me suis blottie dans le Très Saint Cœur de Jésus, avec une si grande confiance que même si j’avais eu sur la conscience les péchés de tous les damnés, je n’aurais pas douté de la miséricorde de Dieu, mais le cœur contrit, je me serais jetée dans l’abîme de Ta miséricorde. Je crois, ô Jésus, que Tu ne m’aurais pas repoussée loin de Toi, mais que Tu m’aurais absoute par la main de celui qui tient Ta place.
Tu as rendu l’Esprit, Jésus, mais la source de vie a jailli pour les âmes et un océan de miséricorde s’est ouvert pour le monde entier. Ô source de vie, insondable miséricorde divine, étreins le monde entier, et submerge-nous.
ou
Syméon le Nouveau Théologien (v. 949-1022), moine grec
Hymne 45 ; SC 196 (trad. SC p. 103s rev.)
« Moi non plus, je ne te condamne pas... Moi, je suis la lumière du monde » (Jn 8,11-12)
Mon Dieu qui aimes pardonner, mon Créateur,
fais grandir sur moi l'éclat de ta lumière inaccessible
pour emplir mon cœur de joie.
Ne t'irrite pas ; ne m'abandonne pas !
Mais fais resplendir mon âme de ta lumière,
car ta lumière, mon Dieu, c'est toi...
Je me suis écarté de la route droite, de la route divine,
et je suis tombé lamentablement de la gloire qui m'avait été donnée.
J'ai été dépouillé de la robe lumineuse, la robe divine,
et, tombé dans les ténèbres, je gis maintenant dans les ténèbres,
et je ne sais pas que je suis privé de lumière...
Car si tu as brillé d'en haut, si tu es apparu dans l'obscurité,
si tu es venu dans le monde, ô Miséricordieux,
si tu as voulu vivre avec les hommes,
selon notre condition, par amour pour l'homme,
si...tu t'es dit la Lumière du monde (Jn 8,12)
et que nous, nous ne te voyons pas,
n'est-ce pas que nous sommes totalement aveugles
et plus malheureux que des aveugles, ô mon Christ ?...
Mais toi, qui es tous les biens, tu les donnes sans cesse
à tes serviteurs, à ceux qui voient ta lumière...
Qui te possède, réellement possède en toi toute chose.
Que je ne sois pas privé de toi, Maître ! que je ne sois pas privé de toi, Créateur !
Que je ne sois pas privé de toi, Miséricordieux, moi l'humble étranger...
Je t'en prie, place-moi avec toi,
même si j'ai multiplié les péchés plus que tous les hommes.
Reçois ma prière comme celle du publicain (Lc 18,13),
comme celle de la prostituée, Maître, même si je ne pleure pas comme elle (Lc 7,38)...
N'es-tu pas source de pitié, fontaine de miséricorde
et fleuve de bonté : à ce titre, aie pitié de moi !
Oui, toi qui as eu les mains, toi qui as eu les pieds cloués sur la croix,
et ton côté percé par la lance, Très Compatissant,
aie pitié de moi et arrache-moi au feu éternel...
Qu'en ce jour je me tienne sans condamnation devant toi
pour être accueilli dans ta salle des noces
où je partagerai ton bonheur, mon bon Maître,
dans la joie inexprimable, pour tous les siècles. Amen.
ou
Saint Jean-Paul II (1920-2005), pape
Encyclique « Dives in misericordia », §2 (trad. © copyright Libreria Editrice Vaticana rev.)
« Celui d'entre vous qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter la pierre »
« Nul n'a jamais vu Dieu », écrit saint Jean pour donner plus de relief à la vérité selon laquelle « le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui, l'a révélé » (Jn 1,18)... Telle qu'elle est révélée dans le Christ, la vérité sur Dieu « Père des miséricordes » (2Co 1,3) nous permet de le voir particulièrement proche de l'homme, surtout quand il souffre, quand il est menacé dans le fondement même de son existence et de sa dignité. Et c'est pourquoi, dans la situation actuelle de l'Église et du monde, bien des hommes et bien des milieux, guidés par un sens aigu de la foi, s'adressent, je dirais quasi spontanément, à la miséricorde de Dieu. Ils y sont certainement poussés par le Christ, dont l'Esprit est à l'œuvre au fond des cœurs. En effet, dans le contexte des menaces actuelles contre l'homme, le mystère de Dieu comme « Père des miséricordes » que le Christ nous a révélé devient un appel particulier adressé à l'Église.
Je voudrais...répondre à cet appel ; je voudrais reprendre le langage éternel — et en même temps incomparable de simplicité et de profondeur — de la révélation et de la foi pour exprimer encore une fois, en face de Dieu et des hommes, les grandes angoisses de notre temps. En effet, la révélation et la foi nous apprennent moins à méditer sur le mystère de Dieu comme « Père des miséricordes » de manière abstraite qu'à recourir à cette miséricorde au nom du Christ et en union avec lui. Le Christ ne nous a-t-il pas enseigné que notre Père, « qui voit dans le secret » (Mt 6,4), attend continuellement que nous recourions à lui dans tous nos besoins et que nous scrutions toujours son mystère, le mystère du Père et de son amour ? Je désire donc que mes réflexions rendent ce mystère plus proche pour tous, et qu'elles soient en même temps un vibrant appel de l'Église à la miséricorde dont l'homme et le monde contemporain ont un si grand besoin. Car ils en ont besoin, même si souvent ils ne le savent pas.
ou
Saint Jean-Paul II
Encyclique « Dives in Misericordia » § 7 (trad. © copyright Libreria Editrice Vaticana)
« Moi non plus, je ne te condamne pas »
La rédemption par le mystère de la croix du Christ est la révélation ultime et définitive de la sainteté de Dieu, qui est la plénitude absolue de la perfection : plénitude de la justice et de l'amour, puisque la justice se fonde sur l'amour, provient de lui et tend vers lui. Dans la Passion et la mort du Christ, dans le fait que le Père « n'a pas épargné son Fils » mais « l'a fait péché pour nous » (Rm 8,32 ; 2Co 5,21), s'exprime la justice absolue, car le Christ subit la Passion et la croix à cause des péchés de l'humanité. Il y a vraiment là une surabondance de justice, puisque les péchés de l'homme se trouvent compensés par le sacrifice de l'Homme-Dieu.
Toutefois cette justice, qui est au sens propre justice à la mesure de Dieu, naît tout entière de l'amour, de l'amour du Père et du Fils, et elle s'épanouit tout entière dans l'amour. C'est précisément pour cela que la justice divine révélée dans la croix du Christ est à la mesure de Dieu, parce qu'elle naît de l'amour et s'accomplit dans l'amour, en portant des fruits de salut. La dimension divine de la rédemption ne se réalise pas seulement dans le fait de faire justice du péché, mais dans celui de rendre à l'amour la force créatrice grâce à laquelle l'homme a de nouveau accès à la plénitude de vie et de sainteté qui vient de Dieu. De la sorte, la rédemption porte en soi la révélation de la miséricorde en sa plénitude.
Le mystère pascal constitue le sommet de cette révélation et de cette mise en œuvre de la miséricorde, qui est capable de justifier l'homme, de rétablir la justice comme réalisation de l'ordre salvifique que Dieu avait voulu dès le commencement dans l'homme, et, par l'homme, dans le monde.
ou
Saint Ambroise (v. 340-397), évêque de Milan et docteur de l'Église
Lettre 26, 11-20 ; PL 16, 1044-1046 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 349 rev.)
Le soleil de justice : la nouvelle Loi dans le Temple
Une femme coupable d'adultère a été amenée par les scribes et les pharisiens devant le Seigneur Jésus. Et ils ont formulé leur accusation comme des traîtres, de telle sorte que si Jésus l'absolvait, il semblerait enfreindre la Loi, mais que s'il la condamnait, il semblerait avoir changé le motif de sa venue, car il était venu afin de pardonner le péché de tous...
Pendant qu'ils parlaient, Jésus, la tête baissée, écrivait avec son doigt sur le sol. Comme ils attendaient, il a levé la tête et a dit : « Celui d'entre vous qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter la pierre. » Y a-t-il rien de plus divin que ce verdict : que celui qui est sans péché punisse le péché ? Comment, en effet, pourrait-on tolérer qu'un homme condamne le péché d'un autre quand il excuse son propre péché ? Celui-là ne se condamne-t-il pas davantage en condamnant chez autrui ce qu'il commet lui-même ?
Jésus a parlé ainsi et il écrivait sur le sol. Pourquoi ? C'est comme s'il disait : « Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? » (Lc 6,41) Il écrivait sur le sol du doigt dont il avait écrit la Loi (Ex 31,18). Les pécheurs seront inscrits sur la terre et les justes dans le ciel, comme Jésus dit aux disciples : « Réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux » (Lc 10,20).
En entendant Jésus, les pharisiens « sortaient l'un après l'autre, en commençant par les plus âgés »... L'évangéliste a raison de dire qu'ils sont sortis, ceux qui ne voulaient pas être avec le Christ. Ce qui est à l'extérieur du Temple, c'est la lettre ; ce qui est au-dedans, ce sont les mystères. Car ce qu'ils recherchaient dans les enseignements divins, c'étaient les feuilles et non les fruits des arbres ; ils vivaient dans l'ombre de la Loi et ne pouvaient pas voir le soleil de justice (Ml 3,20).


CARÊME V - Ferie II
Commentaire de l’Évangile
Isaac de l'Étoile (?-v. 1171)
moine cistercien
Sermon 12, 2,4,5, (Sermons; tome 1, SC 130; trad. † G. Salet, s.j.; Éds du Cerf 1967; p. 251-255 rev)
« Lui qui était dans la condition de Dieu (...) se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur » (Ph 2,6-7)
Le Seigneur Jésus, Sauveur de tous, « se fait tout à tous » (1Co 9,22), de manière à se révéler plus petit que les petits, plus grand que les grands. Pour sauver une âme surprise en adultère et accusée par les démons, il s'abaisse jusqu'à écrire du doigt sur la terre (...). Il est lui-même cette sainte et sublime échelle que le voyageur Jacob a vue dans son sommeil (Gn 28,12), l'échelle dressée de la terre jusqu'à Dieu et tendue par Dieu à la terre. Quand il le veut, il monte jusqu'à Dieu, parfois accompagné de quelques-uns, parfois sans qu'aucun homme puisse le suivre. Et quand il le veut, il rejoint la foule des hommes, guérit les lépreux, mange avec les publicains et les pécheurs, touche les malades pour les guérir.
Bienheureuse est l'âme qui peut suivre le Seigneur Jésus partout où il va, montant dans le repos de la contemplation et d'autre part descendant par l'exercice de la charité, le suivant jusqu'à s'abaisser dans le service, à aimer la pauvreté, à supporter la fatigue, le travail, les pleurs, la prière, et finalement la compassion et la passion. Car il est venu pour obéir jusqu'à la mort, pour servir, non pour être servi, et donner, non de l'or ou de l'argent, mais son enseignement et son assistance à la multitude, sa vie pour la multitude (Mc 10,45). (…)
Que ce soit donc pour vous le modèle de la vie, frères : (…) suivre le Christ en montant vers le Père, (…) suivre le Christ en descendant vers le frère, ne refusant aucun exercice de charité, se faisant tout à tous.
ou
Pape François
Exhortation apostolique « Evangelii Gaudium / La Joie de l’Évangile » §1-3 (trad. © copyright Libreria Editrice Vaticana)
« Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus »
La joie de l’Évangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus. Ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement. Avec Jésus Christ la joie naît et renaît toujours… Le grand risque du monde d’aujourd’hui, avec son offre de consommation multiple et écrasante, est une tristesse individualiste qui vient du cœur bien installé et avare, de la recherche malade de plaisirs superficiels, de la conscience isolée. Quand la vie intérieure se ferme sur ses propres intérêts, il n’y a plus de place pour les autres, les pauvres n’entrent plus, on n’écoute plus la voix de Dieu…  Même les croyants courent ce risque…
J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui, parce que « personne n’est exclu de la joie que nous apporte le Seigneur » (Pape Paul VI). Celui qui risque, le Seigneur ne le déçoit pas, et quand quelqu’un fait un petit pas vers Jésus, il découvre que celui-ci attendait déjà sa venue à bras ouverts.
C’est le moment pour dire à Jésus Christ : « Seigneur, je me suis laissé tromper, de mille manières j’ai fui ton amour, cependant je suis ici une fois encore pour renouveler mon alliance avec toi. J’ai besoin de toi. Rachète-moi de nouveau, Seigneur, accepte-moi encore une fois entre tes bras rédempteurs. » Cela nous fait tant de bien de revenir à lui quand nous nous sommes perdus !... Dieu ne se fatigue jamais de pardonner : c’est nous qui nous fatiguons de demander sa miséricorde. Celui qui nous a invités à pardonner « soixante-dix fois sept fois » (Mt 18,22) nous donne l’exemple... : il revient nous charger sur ses épaules une fois après l’autre (Lc 15,5). Personne ne pourra nous enlever la dignité que nous confère cet amour infini et inébranlable. Il nous permet de relever la tête et de recommencer, avec une tendresse qui ne nous déçoit jamais et qui peut toujours nous rendre la joie.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermon 13
« Moi non plus, je ne te condamne pas »
Un psaume dit : « Instruisez-vous, juges de la terre » (Ps 2, 10). Ceux qui jugent la terre sont les rois, les gouverneurs, les princes, les juges proprement dits... Qu'ils s'instruisent, car il s'agit de la terre qui juge la terre, mais elle doit craindre celui qui est au ciel. Ils jugent leur égal : un homme juge un homme, un mortel un mortel, un pécheur un pécheur. Si notre Seigneur faisait retentir au milieu de ces juges cette sentence divine : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre », est-ce que tous ceux qui jugent la terre ne seraient pas saisis de tremblement ?
Aux pharisiens qui, pour le tenter, lui avaient amené une femme surprise en adultère...Jésus a dit : « Vous voulez lapider cette femme comme la Loi le prescrit. Eh bien, que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ». Pendant qu'ils le questionnaient, il écrivait sur la terre, pour « instruire la terre » ; mais quand il leur a donné cette réponse, il a levé les yeux, « il a regardé la terre et elle a tremblé » (Ps 103, 32). Les pharisiens, confus et tremblants, s'en vont l'un après l'autre...
La pécheresse reste seule avec le Sauveur : la malade avec le médecin, la grande misère avec la grande miséricorde. Regardant cette femme, Jésus lui dit : « Personne ne t'a condamnée ? -–Personne, Seigneur »... Mais elle reste devant un juge qui est sans péché. « Personne ne t'a condamnée ? -–Personne, Seigneur, et si toi-même tu ne me condamnes pas, je suis en sûreté ». Silencieusement, le Seigneur répond à cette inquiétude : « Moi non plus, je ne te condamne pas... La voix de leur conscience a empêché tes accusateurs de te punir ; la miséricorde m'incite à venir à ton secours ». Méditez ces vérités, et « instruisez-vous, juges de la terre ».
ou
Saint Ambroise (v.340-397), évêque de Milan et docteur de l'Église
Lettre 26, 11-20 ; PL 16, 1044-1046 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 349 rev.)
Le soleil de justice : la nouvelle Loi dans le Temple
Une femme coupable d'adultère a été amenée par les scribes et les pharisiens devant le Seigneur Jésus. Et ils ont formulé leur accusation comme des traîtres, de telle sorte que si Jésus l'absolvait, il semblerait enfreindre la Loi, mais que s'il la condamnait, il semblerait avoir changé le motif de sa venue, car il était venu afin de pardonner le péché de tous...
Pendant qu'ils parlaient, Jésus, la tête baissée, écrivait avec son doigt sur le sol. Comme ils attendaient, il a levé la tête et a dit : « Celui d'entre vous qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter la pierre. » Y a-t-il rien de plus divin que ce verdict : que celui qui est sans péché punisse le péché ? Comment, en effet, pourrait-on tolérer qu'un homme condamne le péché d'un autre quand il excuse son propre péché ? Celui-là ne se condamne-t-il pas davantage en condamnant chez autrui ce qu'il commet lui-même ?
Jésus a parlé ainsi et il écrivait sur le sol. Pourquoi ? C'est comme s'il disait : « Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? » (Lc 6, 41) Il écrivait sur le sol du doigt dont il avait écrit la Loi (Ex 31, 18). Les pécheurs seront inscrits sur la terre et les justes dans le ciel, comme Jésus dit aux disciples : « Réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux » (Lc 10, 20).
En entendant Jésus, les pharisiens « sortaient l'un après l'autre, en commençant par les plus âgés »... L'évangéliste a raison de dire qu'ils sont sortis, ceux qui ne voulaient pas être avec le Christ. Ce qui est à l'extérieur du Temple, c'est la lettre ; ce qui est au-dedans, ce sont les mystères. Car ce qu'ils recherchaient dans les enseignements divins, c'étaient les feuilles et non les fruits des arbres ; ils vivaient dans l'ombre de la Loi et ne pouvaient pas voir le soleil de justice (Ml 3, 20).
ou
Saint Jean-Paul II
Mulieris dignitatem, ch. 5 (trad. © Libreria Editrice Vaticana)
« Celui d'entre vous qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter la pierre »
Le Christ est celui qui « sait ce qu'il y a dans l'homme » (Jn 2,25), dans l'homme et la femme. Il connaît la dignité de l'homme, sa valeur aux yeux de Dieu. Par son être même, le Christ confirme pour toujours cette valeur. Tout ce qu'il dit et tout ce qu'il fait a son accomplissement définitif dans le mystère pascal de la rédemption. L'attitude de Jésus à l'égard des femmes rencontrées sur son chemin au cours de son ministère messianique est le reflet du dessein éternel de Dieu qui, en créant chacune d'elles, la choisit et l'aime dans le Christ (cf Ep 1,1-5)... Jésus de Nazareth confirme cette dignité, il la rappelle, la renouvelle, en fait une composante du message de l'Évangile et de la rédemption pour lequel il est envoyé dans le monde...
Jésus entre dans la situation historique concrète de ces femmes, situation grevée par l'héritage du péché. Cet héritage se traduit notamment par l'habitude de discriminer la femme à l'avantage de l'homme, et elle en est marquée. À ce point de vue, l'épisode de la femme surprise en adultère paraît d'une éloquence particulière. À la fin, Jésus lui dit : « Ne pèche plus », mais auparavant il éveille la conscience du péché chez les hommes qui l'accusent... Jésus semble dire aux accusateurs : cette femme avec tout son péché ne fait-elle pas apparaître aussi et surtout vos propres transgressions, votre injustice masculine, vos abus ?
Il y a là une vérité qui vaut pour tout le genre humain... Une femme est laissée seule, elle est exposée à l'opinion publique avec « son péché », alors que derrière son péché à elle se cache un homme pécheur, coupable du péché d'autrui, co-responsable de ce péché. Et pourtant, son péché à lui ne retient pas l'attention, il est passé sous silence... Que de fois la femme ne paie-t-elle pas seule de cette façon ? ... Que de fois ne demeure-t-elle pas abandonnée avec sa maternité, quand l'homme, le père de l'enfant, ne veut pas en accepter la responsabilité ? Et à côté des nombreuses mères célibataires dans notre société, il faut penser aussi à toutes celles qui, très souvent, sous diverses pressions, même de la part de l'homme coupable, « se libèrent » de l'enfant avant la naissance. Elles « se libèrent », mais à quel prix ?
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermons sur l'évangile de Jean, n°33, 4-6 ; CCL 36, 308 (trad. cf Orval)
Justice et miséricorde
Les Pharisiens se dirent entre eux à propos de Jésus : « Il a réputation d'être vrai, il respire la douceur ; c'est sur la justice qu'il nous faut l'attaquer. Amenons-lui une femme prise en flagrant délit d'adultère et disons-lui ce que la Loi ordonne à son sujet »... Que répond le Seigneur Jésus ? Que répond la Vérité (Jn 14,6) ? Que répond la Sagesse (1Co 1,24) ? Que répond la Justice elle-même ainsi mise en cause ? Jésus de ne dit pas : « Qu'elle ne soit pas lapidée », car il ne veut pas avoir l'air de parler contre la Loi. Cependant, il se garde bien de dire : « Qu'elle soit lapidée », car il est venu non pour perdre ce qu'il a retrouvé mais pour « chercher ce qui est perdu » (Lc 19,10). Alors, que répond-il ? Voyez comme il est rempli à la fois de justice, de douceur et de vérité : « Que celui d'entre vous qui est sans péché, dit-il, lui jette la première pierre ».
Réponse de sagesse ! Comme il les fait rentrer en eux-mêmes ! Leurs manœuvres étaient extérieures, mais ils ne regardaient pas au fond de leur propre cœur ; ils voyaient l'adultère, mais ils ne s'observaient pas eux-mêmes... Pharisiens, docteurs de la Loi, vous avez entendu les gardiens de la Loi, mais vous n'avez pas compris Celui qui donne la Loi. En effet, la Loi a été écrite par le doigt de Dieu, mais à cause de la dureté des cœurs elle a été écrite sur la pierre (Ex 31,18 ; 34,1) ; maintenant le Seigneur écrit sur la terre, parce qu'il cherche le fruit de la Loi... « Que chacun s'examine soi-même, rentre en lui-même, se place devant le tribunal de son âme... Chacun qui s'observe attentivement se découvre inévitablement pécheur. Laissez donc aller cette femme, ou soumettez-vous avec elle au châtiment de la Loi »...
Voilà la voix de la justice : « Que la coupable soit punie, mais non par des coupables. Que la Loi soit mise à exécution, mais non par ceux qui violent la Loi »... Frappés par cette justice comme par un fer de lance, ils rentrent en eux-mêmes et, se découvrant pécheurs, « ils se retirèrent l'un après l'autre ».
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Homélies sur S. Jean, 33, 5-8 (trad. Bibliothèque augustinienne, DDB 1977, t.72, p.705s)
« Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus »
« Ils se retirèrent tous, l'un après l'autre. » Ils ne restèrent plus que deux, la misérable et la Miséricorde. Mais le Seigneur, après les avoir frappés avec le trait de la justice, ne daigna pas non plus regarder leur chute ; détournant d'eux son regard, « il se baissa de nouveau pour tracer des traits sur le sol ».
Cette femme étant restée seule, tous les autres étant partis, il leva les yeux vers elle. Nous avons entendu la voix de la justice, écoutons aussi celle de la bonté... Cette femme s'attendait à être punie par celui en qui on ne pouvait trouver de péché. Mais lui, qui avait repoussé ses ennemis par la voix de la justice, levant sur elle les yeux de la miséricorde, l'interrogea : « Personne ne t'a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur ». Il lui dit : « Moi non plus, je ne te condamnerai pas. Tu as pu craindre d'être condamnée par moi parce que tu n'as pas trouvé de péché en moi ; moi non plus je ne te condamnerai pas ».
Qu'est-ce à dire, Seigneur ? Tu favorises donc les péchés ? Non, pas du tout. Remarque ce qui suit : « Va, et désormais ne pèche plus ». Le Seigneur a donc condamné, mais il a condamné le péché, non le pécheur... Qu'ils fassent donc attention, ceux qui dans le Seigneur aiment sa bonté, et qu'ils craignent sa vérité... Le Seigneur est bon, le Seigneur est lent à la colère, le Seigneur est miséricordieux, mais le Seigneur aussi est juste et le Seigneur est plein de vérité (Ps 85,15). Il t'accorde le temps de te corriger, mais tu aimes mieux jouir de ce délai que te réformer. Tu as été méchant hier, sois bon aujourd'hui ; tu as passé cette journée dans le mal, demain au moins change ta conduite.
C'est donc le sens des paroles qu'il adresse à cette femme : « Moi non plus, je ne te condamnerai pas, mais, assurée pour le passé, sois en garde pour l'avenir. Moi non plus, je ne te condamnerai pas, j'ai effacé ce que tu as commis ; observe ce que j'ai prescrit pour obtenir ce que j'ai promis ».


CARÊME V - Ferie II (Année C)
Commentaire de l’Évangile
Thalassius l’Africain, higoumène en Lybie
Centuries I-IV (Philocalie des Pères neptiques ; trad. J. Touraille, éd. DDB-Lattès, p. 570-587, rev.)
« Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, il aura la lumière de la vie » (Jn 8,12)
Avec quelle espérance aller à la rencontre du Christ, nous qui sommes asservis jusqu’à maintenant aux plaisirs de la chair ? (...)
Le Christ est le Sauveur de l’âme et du corps. Celui qui suit ses traces est délivré du mal. (...)
Notre Seigneur et notre Dieu, c’est Jésus Christ. L’intelligence qui le suit ne demeurera pas dans les ténèbres (cf. Jn 12,46). (...)
La lumière de l’âme, c’est la sainte connaissance. L’insensé qui en est privé, chemine comme dans les ténèbres. (...)
Celui qui aime Jésus sera délivré du mal. Et celui qui le suit verra la vraie connaissance. (...)
Il cherche les raisons de Dieu, celui qui le vénère. Et il les trouve, celui qui est épris de la vérité. (...)
Le Seigneur soutient, dans sa compassion, tous ceux qui tombent, et il redresse tous ceux qui ont été renversés (cf. Ps 144(145),14 LXX). (...)
L’étude des paroles de Dieu enseigne la connaissance de Dieu à celui qui cherche en vérité, avec désir et piété. (...)
Celui qui écoute le Christ s’éclaire. Et celui qui l’imite se redresse. (...)
Le Christ, notre Seigneur et notre Dieu, c’est Jésus, lequel nous a donné la foi en lui, qui nous mène à la vie.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermons sur l'évangile de Jean, n°35, 4-5.9 (trad. Véricel, L'Évangile commenté, p. 223 rev.)
« Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, il aura la lumière de la vie »
Les pharisiens lui dirent : « Tu te rends témoignage à toi-même ; ton témoignage ne vaut pas »... Jésus leur répondit : « Oui, je me rends témoignage à moi-même et mon témoignage est valable, car je sais d'où je suis venu et où je vais ». La lumière montre les objets qu'elle éclaire, et en même temps elle se montre elle-même... « Je sais d'où je suis venu et où je vais. » Celui qui est là devant vous et qui parle possède ce qu'il n'a pas quitté... : en venant ici-bas, il n'a pas quitté le ciel, et en y retournant, il ne nous a pas abandonnés... Cela est impossible à l'homme, cela est impossible au soleil lui-même : lorsqu'il se dirige vers l'occident, il abandonne l'orient et, jusqu'à son retour à l'orient, il n'y est plus. Mais notre Seigneur Jésus Christ vient sur terre et il est dans le ciel ; il retourne au ciel, et il est sur terre...
Saint Pierre écrit : « Nous avons la parole des prophètes, qui se confirme. Vous avez raison de fixer votre attention sur elle comme une lampe brillant dans l'obscurité, jusqu'à ce que paraisse le jour... » (2P 1,19). Quand donc notre Seigneur viendra, selon les paroles de l'apôtre Paul, « il mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres » (1Co 4,5)... Devant une telle lumière, les flambeaux ne seront plus nécessaires : on ne lira plus les prophètes, on n'ouvrira plus les épitres des apôtres, nous ne demanderons plus le témoignage de Jean Baptiste, nous n'aurons même plus besoin de l'Évangile. Toutes les Écritures, qui étaient allumées pour nous comme des flambeaux au milieu de la nuit de notre monde, disparaîtront... Que verrons-nous ?... « Au commencement était le Verbe, la Parole de Dieu, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jn 1,1). Tu viendras puiser à la source d'où la rosée s'est répandue sur toi, d'où sont partis ces rayons brisés qui arrivaient par mille détours jusqu'à ton cœur enveloppé de ténèbres. Tu verras à découvert la lumière elle-même... « Ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que quand il viendra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est » (1Jn 3,2)... Moi, je vais déposer ce livre... ; il nous a été bon de jouir de sa lumière ensemble..., mais en nous quittant, nous ne quittons pas cette lumière.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermons sur l'évangile de Jean, n°34 (trad. Véricel, l'Évangile commenté, p. 223)
La lumière du monde
Les paroles du Seigneur : « Je suis la lumière du monde » sont claires, à mon avis, pour ceux qui ont des yeux à l'aide desquels ils peuvent contempler cette lumière ; mais ceux qui n'ont que les yeux du corps s'étonnent d'entendre dire à notre Seigneur Jésus Christ : « Je suis la lumière du monde. » Peut-être même y en a-t-il qui se disent : Est-ce que le Christ ne serait pas ce soleil qui, par son lever et son coucher, détermine le jour ? ... Non, le Christ n'est pas cela. Le Seigneur n'est pas le soleil qui a été fait, mais celui par qui le soleil a été fait. « Car tout a été fait par lui et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui. » (Jn 1,3) Il est donc la lumière qui a créé cette lumière que nous voyons. Aimons cette lumière, comprenons-la, désirons-la, pour arriver un jour jusqu'à elle, conduits par elle, et pour vivre en elle de manière à ne jamais mourir...
Vous voyez donc, mes frères, vous voyez, si vous avez des yeux qui voient les choses de l'âme, quelle est cette lumière dont le Seigneur déclare : « Qui me suit ne marche pas dans les ténèbres. » Suis ce soleil, et voyons si tu ne marcheras pas dans les ténèbres. Voici qu'il se lève et vient vers toi ; en suivant sa route, il se dirige vers l'occident ; mais toi, tu dois marcher vers le soleil levant qu'est le Christ.
ou
Saint Clément d'Alexandrie (150-v. 215), théologien
Stromates (trad. Ephata III, p. 1386 alt)
« Je suis la lumière du monde »
Quand toi, Seigneur Jésus, tu me conduis à la lumière, et que je trouve Dieu grâce à toi, et que de toi je reçois le Père, je deviens ton cohéritier (Rm 8,17), puisque tu n'as pas rougi de m'avoir comme frère (Hé 2,11). Enlevons donc l'oubli de la vérité, enlevons l'ignorance ; et ayant dissipé les ténèbres qui nous enveloppent comme un nuage sur les yeux, contemplons le Dieu véritable, en proclamant : « Salut, lumière véritable ! »
Car la lumière s'est levée sur nous qui avons été plongés dans les ténèbres et enfermés dans l'ombre de la mort (Lc 1,79), lumière plus pure que le soleil, et plus belle que cette vie d'ici bas. Cette lumière est la vie éternelle, et ils vivent, tous ceux qui y participent. La nuit fuit la lumière et, se cachant par peur, cède au jour du Seigneur. La lumière qui ne peut être éteinte s'est répandue partout, et l'Occident a rejoint l'Orient. Voilà ce que signifie la « création nouvelle ». En effet, le soleil de justice (Ml 3,20) qui illumine toutes choses resplendit sur tout le genre humain, à l'exemple de son Père qui fait lever son soleil sur tous les hommes (Mt 5,45) et les arrose de la rosée de la vérité.
ou
Isaac de l'Étoile ( ?-v. 1171), moine cistercien
Sermon 12 (trad. SC 130 p. 251 rev)
« Lui qui était dans la condition de Dieu...se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur » (Ph 2,6-7)
Le Seigneur Jésus, Sauveur de tous, « se fait tout à tous » (1Co 9,22), de manière à se révéler plus petit que les petits, lui qui est plus grand que les grands. Pour sauver une âme surprise en adultère et accusée par les démons, il s'abaisse jusqu'à écrire du doigt sur la terre... Il est lui-même cette sainte et sublime échelle que le voyageur Jacob a vue dans son sommeil (Gn 28,12)..., l'échelle dressée de la terre jusqu'à Dieu et tendue par Dieu à la terre. Quand il le veut, il monte jusqu'à Dieu, parfois accompagné de quelques-uns..., parfois sans qu'aucun homme puisse le suivre. Et quand il le veut, il rejoint la foule des hommes..., guérit les lépreux, mange avec les publicains et les pécheurs..., touche les malades pour les guérir.
Bienheureuse est l'âme qui peut suivre le Seigneur Jésus partout où il va, montant dans le repos de la contemplation...et d'autre part descendant par l'exercice de la charité, le suivant jusqu'à s'abaisser dans le service, à aimer la pauvreté, à supporter...la fatigue, le travail, les pleurs, la prière, et finalement la compassion et la passion. Car il est venu pour obéir jusqu'à la mort, pour servir, non pour être servi, et donner, non de l'or ou de l'argent, mais son enseignement et son assistance à la multitude, sa vie pour la multitude (Mc 10,45)...
Que ce soit donc pour vous le modèle de la vie, frères : ...suivre le Christ en montant vers le Père, ...suivre le Christ en descendant vers le frère, ne refusant aucun exercice de charité, se faisant tout à tous.


CARÊME V - Ferie III
Commentaire de l’Évangile
Saint Nersès Snorhali (1102-1173), patriarche arménien
Jésus, Fils unique du Père, § 708-724 ; SC 203 (trad. SC p. 177 rev.)
« Vous, vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut »
À cause du péché, toi l’innocent,
Tu t’es tenu devant le tribunal pour le condamné ;
Lorsque tu reviendras avec la gloire du Père,
Ne me juge pas avec lui.
Tu as été bafoué par le crachat du sacrilège
À cause de la honte du premier homme créé ;
Efface la honte des péchés de l’impudent,
Avec laquelle je me suis couvert le visage…
Tu as revêtu la pourpre,
Tu as mis sur toi le manteau rouge
Comme un déshonneur et un affront,
Comme le pensaient les soldats de Ponce Pilate (Mt 27,28).
Ôte de moi le cilice du péché,
La pourpre rouge, couleur de sang,
Et revêts-moi du vêtement joyeux
Dont tu avais revêtu le premier homme.
Fléchissant le genou, ils se moquaient,
En s’amusant, ils se gaussaient ;
Contemplant cela, les armées célestes
Adoraient avec crainte.
Tu as subi tout cela afin que de notre nature d’Adam
Tu enlèves la honte de l’ami du péché,
Et que de mon âme, de ma conscience,
Tu supprimes la honte, pleine de tristesse…
À travers ton corps entier
Et sur toutes les parties de tes membres
Tu as reçu les coups terribles de la flagellation
Après le verdict du juge ;
Moi qui des pieds jusqu’à la tête
Souffre des douleurs intolérables,
Veuille me guérir de nouveau, une deuxième fois,
Comme par la grâce de la fontaine du baptême.
En échange des épines du péché,
Que pour nous la malédiction a fait pousser (Gn 3,18),
Sur ta tête une couronne d’épines a été placée
Par les ouvriers de la vigne de Jérusalem (Mt 21,33s).
Arrache de moi les épines du péché
Que mon ennemi a plantées en moi,
Et guéris en moi la morsure de la plaie
Pour que les stigmates du péché soient supprimés.
ou
Saint Maxime de Turin ( ?-v. 420), évêque
CC Sermon 57 ; PL 57,339 (trad. Migne 1996, p. 135)
« Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous comprendrez que moi, Je Suis »
Le Christ notre Seigneur a été mis en croix pour libérer le genre humain du naufrage de ce monde... Dans l'Ancien Testament Moïse avait dressé, au milieu des mourants, un serpent de bronze attaché à un pieu ; il avait enjoint au peuple d'espérer la guérison à la vue de ce signe (Nb 21,6s). Il en sortait un remède d'une telle puissance contre la morsure des serpents que le blessé, en se tournant vers le serpent en croix, se mettait à espérer et aussitôt recouvrait la santé. Le Seigneur n'a pas manqué de rappeler cet épisode dans l'Évangile quand il dit : « Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme » (Jn 3,14)...
Le serpent est donc le premier à être crucifié, par Moïse. Ce n'est que justice, puisque le diable le premier a péché sous le regard du Seigneur (Gn 3)... Il est mis en croix sur un bâton, ce qui est justice, puisque l'homme avait été trompé par le biais de l'arbre du désir ; désormais, il est sauvé par un bâton pris à un autre arbre... Après le serpent, c'est l'homme qui est crucifié dans le Sauveur, sans aucun doute pour punir non seulement le responsable, mais aussi le délit.  La première croix se venge sur le serpent, la seconde sur son venin... : le venin que sa persuasion avait instillé dans l'homme est rejeté et guéri... Voilà ce qu'a fait le Seigneur par sa nature humaine : lui l'innocent, il souffre ; en lui la désobéissance, provoquée par la fameuse tromperie du diable, est amendée ; et libéré de sa faute, l'homme est libéré de la mort.
Puisque nous avons comme Seigneur, Jésus qui nous a libérés par sa Passion, gardons constamment les yeux fixés sur lui, espérons toujours trouver dans ce signe le remède à nos blessures. Si le venin de l'avarice venait à se répandre en nous, regardons la croix, elle nous délivrera ; si le désir, ce scorpion, nous ronge, implorons-la, elle nous guérira ; si les morsures des pensées d'ici-bas nous lacèrent, prions-la encore et nous vivrons. Voilà les serpents spirituels de nos âmes : pour les fouler aux pieds, le Seigneur est mis en croix. Lui-même nous dit : « Voici que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions, et rien ne pourra vous nuire » (Lc 10,19).
ou
Saint Jean Chrysostome (v. 345-407), prêtre à Antioche puis évêque de Constantinople, docteur de l'Église
Catéchèses baptismales, n° 3, 16s (trad. bréviaire rev. ; cf SC 50 bis, p. 160s)
« Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous comprendrez que moi, Je Suis »
Veux-tu savoir quelle force est cachée dans le sang du Christ ? Vois d'où il a commencé à couler et d'où il a pris sa source : il descend de la croix, du côté du Seigneur. Comme Jésus déjà mort, dit l'Évangile, était encore sur la croix, le soldat s'approcha, « lui ouvrit le côté d'un coup de sa lance et il en jaillit de l'eau et du sang » (Jn 19, 33-34). Cette eau était le symbole du baptême, et le sang, celui des mystères eucharistiques... C'est donc le soldat qui lui a ouvert le côté ; il a percé la muraille du temple saint ; et moi, j'ai trouvé ce trésor et j'en ai fait ma richesse...
« Et il jaillit de son côté de l'eau et du sang. » Ne passe pas avec indifférence auprès du mystère... J'ai dit que cette eau et ce sang étaient le symbole du baptême et des mystères eucharistiques. Or, l'Église est née de ces deux sacrements : par ce bain de la renaissance et de la rénovation dans l'Esprit, par le baptême donc, et par les mystères. Or, les signes du baptême et des mystères sont issus du côté. Par conséquent le Christ a formé l'Église à partir de son côté, comme il a formé Ève à partir du côté d'Adam (Gn 2, 22).
C'est pourquoi Paul dit : « Nous sommes de sa chair et de ses os » (cf Ac 17, 29 ; Gn 2, 23), désignant par là le côté du Seigneur. De même en effet que le Seigneur a pris de la chair dans le côté d'Adam pour former la femme, ainsi le Christ nous a donné le sang et l'eau de son côté pour former l'Église. Et de même qu'alors il a pris de la chair du côté d'Adam pendant l'extase de son sommeil, ainsi maintenant il nous a donné le sang et l'eau après sa mort..., car désormais la mort n'est plus qu'un sommeil. Vous avez vu comment le Christ s'est uni son épouse ? Vous avez vu quel aliment il nous donne à tous ? C'est de ce même aliment que nous sommes nés et que nous sommes nourris. Ainsi que la femme engendre de son propre sang et nourrit de son lait ses enfants, de même le Christ nourrit constamment de son sang ceux qu'il a engendrés.
ou
Saint Bernard (1091-1153), moine cistercien et docteur de l'Église
Sermons divers, n° 22 (trad. Brésard, 2000 ans B, p. 104 rev.)
« Quand vous aurez élevé le fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, Je suis »
Au Christ Jésus tu dois toute ta vie, puisqu'il a donné sa vie pour ta vie, et que lui a supporté d'amers tourments pour que toi tu ne supportes pas de tourments éternels. Que pourrait-il y avoir pour toi de dur et d'effrayant, quand tu te souviendras que celui qui était de condition divine au jour de son éternité, avant que naisse l'aurore, dans la splendeur des saints, lui, la splendeur et l'image de la substance de Dieu, est venu dans ta prison, s'enfoncer jusqu'au cou, comme il est dit, dans la profondeur de ta boue ? (Ph 2, 6; Ps 109, 3; He 1, 3; Ps 68, 3)
Qu'est-ce qui ne te semblera pas doux, lorsque tu auras rassemblé dans ton cœur toutes les amertumes de ton Seigneur et te rappelleras d'abord les contraintes de son enfance, puis les fatigues de sa prédication, les tentations de ses jeûnes, ses veilles dans la prière, ses larmes de compassion, les embûches qu’on a dressées contre lui…et puis les injures, les crachats, les soufflets, les fouets, la dérision, les moqueries, les clous, et tout ce qu'il a supporté pour notre salut ?
Quelle compassion imméritée, quel amour gratuit ainsi prouvé, quelle estime inattendue, quelle douceur stupéfiante, quelle invincible bonté ! Le roi de gloire (Ps 23) crucifié pour un esclave si méprisable ! Qui a jamais rien entendu de tel, qui n'a rien vu de pareil ? « Car à peine quelqu'un mourrait-il pour un juste » (Rm 5, 7). Mais lui, c'est pour des ennemis et des injustes qu'il est mort, choisissant de quitter le ciel pour nous ramener au ciel, lui, le doux ami, le sage conseiller, le ferme soutien. Que rendrais-je au Seigneur pour tout ce qu'il m'a donné ? (Ps 115, 3)
ou
Saint Bernard (1091-1153), moine cistercien et docteur de l'Église
Sermon 1 pour le premier dimanche de novembre (trad. Sr Isabelle de le Source, Lire la Bible, t. 6, p. 33)
« Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous comprendrez que moi, Je Suis »
Le prophète Isaïe nous décrit une vision sublime : « J'ai vu le Seigneur assis sur un trône » (Is 6,1). Magnifique spectacle, mes frères ! Heureux les yeux qui l'ont vu ! Qui ne désirerait de toute son âme contempler la splendeur d'une si grande gloire ? ... Mais voici que j'entends le même prophète nous rapporter une autre vision de ce même Seigneur, bien différente : « Nous l'avons vu ; il n'avait ni beauté, ni éclat : nous l'avons pris pour un lépreux » (Is 53,2s Vulg)...
Toi donc, si tu désires voir Jésus dans sa gloire, cherche à le voir d'abord dans son abaissement. Commence par fixer les yeux sur le serpent élevé dans le désert (cf Jn 3,14), si tu désires voir le Roi siéger sur son trône. Que cette première vision te remplisse d'humilité, pour que la seconde te relève de ton humiliation. Que celle-là réprime et guérisse ton orgueil, avant que celle-ci ne comble et rassasie ton désir. Vois-tu le Seigneur « réduit à rien » ? (Ph 2,7) Que cette vision ne te laisse pas insouciant, sinon tu ne pourras, sans souci, le contempler ensuite dans la gloire de son exaltation.
« Tu lui seras semblable », certes, quand tu le verras « tel qu'il est » (1Jn 3,2) ; sois donc semblable à lui dès maintenant en voyant ce qu'il est devenu à cause de toi. Si tu ne refuses pas de lui ressembler dans son abaissement, il te donnera sûrement en retour la ressemblance de sa gloire. Il ne souffrira jamais que celui qui a participé à sa Passion soit exclu de la communion à sa gloire. Il refuse même si peu d'admettre avec lui dans le Royaume celui qui a partagé sa Passion, que le larron, pour l'avoir confessé sur la croix, se retrouva le jour même avec lui au paradis (Lc 23,42)... Oui, « si nous souffrons avec lui, avec lui, nous régnerons » (Rm 8,17).
ou
Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix [Édith Stein] (1891-1942), carmélite, martyre, copatronne de l'Europe
Méditation pour la fête de l'Exaltation de la Croix, 14/09/1939 (trad. La Crèche et la croix, Ad Solem 1995, p. 63s)
« Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous comprendrez que moi, Je Suis »
Devant toi, le Sauveur pend à la croix, parce qu'il s'est fait obéissant jusqu'à la mort sur la croix (Ph 2,8)... Devant toi, ton Sauveur pend à la croix, nu et démuni, parce qu'il a choisi la pauvreté... Devant toi, ton Sauveur pend à la croix, le cœur ouvert. Il a répandu le sang de son cœur pour gagner ton cœur. Si tu veux le suivre dans la sainte chasteté, ton cœur doit se purifier de tout désir terrestre... Les bras du Crucifié sont étendus pour t'attirer sur son cœur. Il veut ta vie pour te donner la sienne. Ave Crux, spes unica ! Salut, sainte croix, notre unique espérance !
Le monde est en flammes... Mais, au-dessus de toutes les flammes, se dresse la croix que rien ne peut consumer. Elle est le chemin de la terre au ciel. Celui qui l'embrasse avec foi, avec amour et dans l'espérance, elle l'emporte au sein de la Trinité. Le monde est en flammes. Sens-tu l'urgence de les éteindre ? Elève ton regard vers la croix. Du cœur ouvert jaillit le sang du Rédempteur, le sang qui éteint les flammes de l'enfer. Libère ton cœur...et le flot de l'amour divin le remplira jusqu'à le faire déborder et lui fera porter du fruit jusqu'aux confins de la terre.
Entends-tu le gémissement des blessés sur tous les champs de bataille ? Tu n'es ni médecin ni infirmière, et tu ne peux pas panser leurs plaies. Tu es cloîtrée, dans ta cellule, et tu ne peux pas parvenir jusqu'à eux. Entends-tu le cri d'angoisse des mourants ? Tu voudrais être un prêtre et les assister. Es-tu émue de la détresse des veuves et des orphelins ? Tu voudrais être un ange consolateur et te porter à leur secours. Lève les yeux vers le Crucifié. Si tu es son épouse, dans la fidèle observance de tes vœux, son précieux sang sera aussi le tien. Liée à lui, tu seras présente partout, comme il l'est aussi. Non pas ici ou là, comme le médecin, l'infirmière ou le prêtre, mais sur tous les fronts, en chaque lieu de désolation -- présente dans la force de la croix...
Les yeux du Crucifié se posent sur toi : ils t'interrogent, ils te scrutent. Es-tu prête à refaire alliance avec le Crucifié ? Que vas-tu lui répondre ? « Seigneur, à qui irions-nous ? Toi seul as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68). Ave Crux, spes unica !
ou
Saint John Fisher (v. 1469-1535), évêque, martyr
Sermon pour le Vendredi Saint
« Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous comprendrez que moi, Je Suis »
L'émerveillement est la source à laquelle les philosophes puisent leur grand savoir. Ils rencontrent et contemplent les prodiges de la nature, comme par exemple les tremblements de terre, le tonnerre..., les éclipses du soleil et de la lune, et touchés par ces merveilles, ils en recherchent les causes. C'est ainsi que par des recherches patientes et de longues investigations, ils parviennent à un savoir et à une subtilité remarquables, que les hommes appellent « la philosophie naturelle ».
Mais il existe une autre forme de philosophie plus élevée, qui est au-dessus de la nature, et à laquelle on parvient également par l'émerveillement : c'est la philosophie des chrétiens. Et, sans aucun doute, de tout ce qui caractérise la doctrine chrétienne, il est particulièrement extraordinaire et merveilleux que le Fils de Dieu, par amour pour l'homme, ait consenti à être crucifié et à mourir sur la croix... N'est-il pas étonnant que celui pour qui nous devons avoir le plus de crainte respectueuse ait ressenti une peur telle qu'il eut une sueur d'eau et de sang ? ... N'est-il pas étonnant que celui qui donne la vie à toute créature ait enduré une mort si ignoble, cruelle et douloureuse ?
Ainsi ceux qui s'efforcent de méditer et d'admirer ce « livre » si extraordinaire qu'est la croix, avec un cœur doux et une foi sincère, parviendront à un savoir plus fécond que bien d'autres qui étudient et méditent quotidiennement des livres ordinaires. Pour un vrai chrétien, ce livre-ci est un objet d'étude suffisant pour tous les jours de sa vie.
ou
Saint Léon le Grand ( ?-v. 461), pape et docteur de l'Église
15ème sermon sur la Passion, 3-4 (trad. bréviaire ; cf SC 75 bis, p. 189)
« Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous comprendrez que moi, Je suis »
Celui qui vénère vraiment la Passion du Seigneur doit si bien regarder Jésus crucifié par les yeux du cœur qu'il reconnaisse sa propre chair dans la sienne... Aucun malade ne se voit refuser la victoire de la croix, et il n'y a personne qui ne trouve un secours dans la prière du Christ ; si elle a profité à beaucoup de ses bourreaux, combien davantage aidera-t-elle ceux qui se tournent vers lui !
Cette adoption de notre nature par la divinité, grâce à laquelle « le Verbe s'est fait chair et a demeuré parmi nous » (Jn 1,14), a-t-elle exclu aucun homme de sa miséricorde, sauf s'il refuse la foi ? L'homme n'a-t-il pas une nature commune avec le Christ, s'il accueille celui qui l'a assumée, et s'il a été régénéré par l'Esprit qui l'a engendré ? De plus, qui ne reconnaîtrait pas nos propres faiblesses en lui..., lui qui a « pris la condition d'esclave » ? (Ph 2,7)...
Il est nôtre, ce corps sans vie qui gisait dans le sépulcre, mais qui a ressuscité le troisième jour et qui, au-dessus de toutes les hauteurs célestes, est monté jusqu'à la droite de la majesté du Père. Si nous marchons dans la voie de ses commandements, et si nous n'avons pas honte de confesser tout ce qu'il a fait pour notre salut dans l'abaissement de sa chair, nous aussi nous serons élevés jusqu'à partager sa gloire. Car ce qu'il a annoncé s'accomplira de façon éclatante : « Celui qui se prononcera pour moi devant les hommes, moi aussi je me prononcerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux » (Mt 10,32).
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Homélies sur S. Jean, 12 (trad. Bibliothèque augustinienne, DDB 1969, t. 71, p. 655 rev.)
« Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous comprendrez que moi, Je suis »
Le Christ a pris la mort, il l'a attachée à la croix, et les hommes mortels ont été délivrés de la mort. Ce qui était arrivé symboliquement autrefois, le Seigneur le rappelle : « De même que Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l'Homme soit élevé, afin que tous ceux qui croient en lui ne périssent pas, mais qu'ils aient la vie éternelle » (Jn 3,14). Mystère profond ! ... Le Seigneur ordonna en effet à Moïse de fabriquer un serpent d'airain, de l'élever sur un bois au milieu du désert et d'avertir le peuple d'Israël que, si quelqu'un était mordu par un serpent, il regarde le serpent élevé sur le bois. Ils regardaient et ils étaient guéris (Nb 21,6-9).
Que représentent les serpents qui mordent ? Les péchés qui proviennent de la mortalité de la chair. Et quel est le serpent qui est élevé ? La mort du Seigneur en croix. En effet, comme la mort est venue par le serpent (Gn 3), elle a été symbolisée par l'effigie d'un serpent. La morsure du serpent donne la mort ; la mort du Seigneur donne la vie. Qu'est-ce à dire ? Pour que la mort n'ait plus aucun pouvoir, on regarde la mort. Mais la mort de qui ? La mort de la Vie, si on peut parler de la mort de la Vie, et comme on peut le dire, l'expression est merveilleuse. Est-ce que je vais hésiter à dire ce que le Seigneur a daigné faire pour moi ? Le Christ n'est-il pas la Vie ? Et pourtant le Christ a été crucifié. Le Christ n'est-il pas la Vie ? Et pourtant le Christ est mort. Dans la mort du Christ, la mort a trouvé la mort... ; la plénitude de la Vie a englouti la mort, la mort a été anéantie dans le corps du Christ. C'est ce que nous dirons à la résurrection quand, triomphants, nous chanterons : « Mort, où est ta puissance ? Mort, où est ton aiguillon ? » (1Co 15,55).
ou
Saint Athanase (295-373), évêque d'Alexandrie, docteur de l'Église
Sur l'incarnation du Verbe, 21-22 (trad. SC 199, p. 343s)
« Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous comprendrez que moi, Je Suis »
Quelqu'un pourrait demander : si le Christ devait livrer pour tous son corps à la mort, pourquoi ne l'a-t-il pas quitté simplement comme un homme ; pourquoi est-il allé jusqu'à le faire crucifier ? Car on pourrait dire qu'il était plus convenable pour lui de déposer son corps dans la dignité, que de subir l'outrage d'une telle mort. Cette objection est trop humaine : ce qui est arrivé au Sauveur est vraiment divin et digne de sa divinité pour plusieurs raisons.
D'abord parce que la mort qui survient aux hommes leur arrive à cause de la faiblesse de leur nature ; ne pouvant durer longtemps, ils se désagrègent avec le temps. Des maladies leur surviennent et, ayant perdu leurs forces, ils meurent. Mais le Seigneur n'est pas faible ; il est la Puissance de Dieu, il est le Verbe de Dieu et la Vie en soi. S'il avait déposé son corps en privé, dans un lit, à la manière des hommes, on aurait pensé... qu'il n'avait rien de plus que les autres hommes... Il ne convenait pas que le Seigneur soit malade, lui qui guérissait les maladies des autres...
Pourquoi donc n'a-t-il pas écarté la mort comme il a écarté la maladie ? Parce qu'il possédait un corps justement pour cela, et pour ne pas entraver la résurrection... Mais, dira peut-être quelqu'un, il aurait dû esquiver le complot de ses ennemis, pour conserver son corps tout à fait immortel. Qu'il apprenne donc, celui-là, que cela non plus ne convenait pas au Seigneur. De même qu'il n'était pas digne du Verbe de Dieu, étant la Vie, de donner la mort à son corps par sa propre initiative, de même il ne lui convenait pas de fuir la mort donnée par d'autres... Une telle attitude ne signifiait aucunement la faiblesse du Verbe, mais elle le faisait connaître comme Sauveur et Vie... Le Sauveur ne venait pas consommer sa propre mort mais celle des hommes.
ou
Philoxène de Mabboug ( ?-v. 523), évêque en Syrie
Lettre sur la vie monastique (trad. Graffin, Orient chrétien VI 1961, p. 339 rev. ; cf En Calcat)
« Élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32)
Sache et comprends bien, frère..., qu'il y a beaucoup de serpents dans le désert qui mordent la multitude de tes pensées, c'est à dire des injures, des médisances, des angoisses, des murmures, des disputes, des calomnies qui sont lancées contre toi... Mais si tu veux leur échapper, fais ce que faisaient les Israélites... : ils regardaient le serpent d'airain que Moïse avait dressé sur le sommet de la montagne, et tous ceux qui obéissaient et le regardaient était guéri. Toi aussi, lorsque tu te vois mordu par un de ces serpents, regarde notre Seigneur Jésus Christ suspendu à la croix... Comme le dit l'apôtre Paul : « Fixe les yeux sur Jésus, qui est à l'origine et au terme de notre foi. Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré l'humiliation de la croix » (He 12,2)...
Voici en peu de mots comment il te faut avoir les yeux fixée sur lui quand tu es mordu par les serpents : quand tu es déshonoré, fixe les yeux sur lui ; lui aussi a été déshonoré pour toi, il a été traité de démon et de Samaritain (Jn 8,48)..., on l'a bafoué et giflé, on lui a craché au visage, on lui a donné à boire du vinaigre et du fiel, on lui a frappé la tête avec un roseau. Si tu es mordu par une pensée de vanité, parce qu'on te confie des services importants, souviens-toi de la parole de notre Seigneur : « Quand vous aurez fait tout ce qu'on vous a commandé, dites : Nous sommes des serviteurs quelconques » (Lc 17,10). Si tu as envie de mépriser ton frère à cause de sa faiblesse, fixe les yeux sur celui qui montrait plus de sollicitude pour les pécheurs, les publicains et les prostituées, pour les convertir par sa rencontre, plutôt que pour justes qui n'avaient pas besoin de conversion (Lc 5,30-32). Et lorsque les penchants naturels et les démons t'accablent, fixe les yeux sur lui, étendu sur la croix, les mains et les pieds fixés par les clous...
Sans cesse médite sur ces choses en ton cœur, et le venin des serpents disparaîtra de ton cœur. Car par sa crucifixion, Jésus est plus proche de toi que le serpent d'airain ne l'était des Hébreux : il habite ton cœur, et dans les replis secrets de ton âme la lumière de son visage glorieux resplendit.

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