CARÊME V - Ferie IV
Commentaire de l’Évangile
Saint Cyrille de Jérusalem (313-350)
évêque de Jérusalem et docteur de l'Église
Catéchèse baptismale n°4,18-22 (Les catéchèses, coll. Les pères dans la foi n° 53-54 ; trad. J. Bouvet ; éd. Migne 1993 ; p. 72-74 ; rev.)
« La vérité vous rendra libres »
À la connaissance de notre lumineuse, glorieuse et toute sainte foi, ajoute encore, qui que tu sois, la connaissance de toi-même. Homme, tu es double par nature, composé d’une âme et d’un corps ; et, c’est le même Dieu qui est le créateur du corps et de l’âme. Sache aussi que tu as une âme libre, chef-d’œuvre de Dieu, à l’image de son auteur, immortelle par la grâce de Dieu qui l’a faite immortelle. C’est un être vivant, raisonnable et incorruptible, par la grâce de celui qui lui a conféré ces prérogatives, doué de la faculté de faire ce qu’il veut. (…)
Sache encore ceci : avant de naître en ce monde, l’âme n’a commis aucune faute, mais, après être venus sans faute, voici que délibérément nous péchons. (…) L’âme est immortelle et, d’homme ou de femme, toutes les âmes sont pareilles : seuls en effet les membres du corps diffèrent. Il n’y a pas une catégorie d’âmes qui pèchent par nature et une catégorie d’âmes qui font le bien par nature ; mais les unes et les autres agissent par libre choix, la substance des âmes étant chez tous d’une même structure, et semblable.
L’âme est libre, et le diable peut bien lui faire des suggestions, mais l’obliger malgré son libre choix, il n’en a pas le pouvoir. Il ébauche en toi une pensée de fornication : si tu le veux, tu l’accueilles ; si tu ne le veux pas, tu le repousses. Car si tu forniquais nécessairement, pour quelle raison Dieu aurait-il préparé la géhenne ? Si la nature et non le libre arbitre te faisait faire le bien, pour quelle raison Dieu aurait-il préparé des couronnes ineffables ? (…) Tu viens d’apprendre, cher ami, dans toute la mesure désirable pour le moment, ce qui concerne l’âme.
ou
Bienheureux Columba Marmion (1858-1923), abbé
Notre foi, victoire sur le monde (Le Christ Idéal du Moine, éd. DDB, 1936 ; p. 133-135 ; rev.)
Vainqueurs du monde par la Parole
Par la foi, nous nous attachons au Christ, et l’édifice de notre vie surnaturelle devient, par lui, ferme et stable ; le Christ nous fait participer à la stabilité du roc divin contre lequel ne peuvent prévaloir les furies mêmes de l’enfer (Mt 16,18).
Aussi divinement soutenus, nous sommes vainqueurs des assauts et des tentations du monde et du démon, le prince du monde (1 Jn 5,4). Le démon, et le monde dont le démon se sert comme de complice, nous violentent ou nous sollicitent ; c’est par la foi en la parole de Jésus que nous sortons victorieux de ces attaques. (…) Le démon est « le père du mensonge et le prince des ténèbres » (cf. Ep 6,12), tandis que Dieu est « la vérité et la lumière sans ténèbres » (cf. Jn 14,6 ; 1 Jn 1,5). Si nous écoutons toujours Dieu, nous serons toujours vainqueurs. Quand Notre-Seigneur, qui est en toutes choses notre modèle, a été tenté, qu’a-t-il fait pour repousser la tentation ? À chaque invitation du malin il a opposé l’autorité de la parole de Dieu. Nous devons faire de même, et repousser les attaques de l’enfer par la foi en la parole de Jésus. (…)
Ce qui est vrai du démon, l’est du monde : c’est par la foi que nous en sommes vainqueurs. Quand on a une foi vive dans le Christ, on ne craint ni les difficultés, ni les contradictions, ni les jugements du monde, parce qu’on sait que le Christ habite en nous par la foi et qu’on s’appuie sur lui.
ou
Saint André de Crète (660-740), moine et évêque
Grand Canon de la liturgie orthodoxe pour le carême, 4e ode (trad. Clément, DDB 1982, p. 142)
« Vous cherchez à me faire mourir »
Réveille-toi, mon âme, exprime tes œuvres,
qu’elles repassent devant tes yeux
et que tes yeux versent des larmes.
Dévoile au Christ tes actes et tes pensées,
et tu seras rendue juste.
Aie pitié de moi, mon Dieu, aie pitié de moi.
Sur la croix, ô Verbe, Parole de Dieu, tu as offert pour tous
ton corps et ton sang :
ton corps pour recréer le mien,
ton sang pour me laver.
Christ, tu as remis ton esprit
pour me ramener à ton Père (Lc 23,46).
C’est au cœur de cette terre que son Créateur est venu nous sauver.
Il a voulu être cloué sur l’arbre de douleurs
et aussitôt le Paradis perdu a été retrouvé (Lc 23,43).
C’est pourquoi tu es adoré par le ciel et la terre,
par la création toute entière
par la foule des rachetés venus de toutes les nations.
Que le sang et l’eau qui ont jailli
de ton côté transpercé (Jn 19,34)
soient pour moi un bain baptismal,
un breuvage de rédemption.
Ainsi oint de tes paroles de vie comme d’un parfum
et les recevant comme une boisson,
je serai doublement purifié, ô Verbe, Parole de Dieu.
L’Église est le calice qui reçoit
le jet de ton côté vivifiant,
double et unique flot de la connaissance et du pardon,
image des Testaments, l’Ancien et le Nouveau,
en un seul réunis.
Aie pitié de moi, mon Dieu, aie pitié de moi.
ou
Saint Césaire d'Arles (470-543), moine et évêque
Homélie 83 ; éd. Morin 340 (trad. coll. Pères dans la foi, n°22, p. 130)
Agir comme Abraham
À Mambré, trois hommes s'approchent d'Abraham et se tiennent debout près de lui (Gn 18). Représentez-vous la scène : ils se présentent au-dessus de lui, non en face de lui. Abraham s'était soumis à la volonté de Dieu, ce qu'exprime le fait que Dieu se trouve au-dessus de lui. Ils ne se tiennent donc pas...en face de lui pour le repousser, mais au-dessus de lui pour le protéger. Abraham accueille trois hommes ; il leur sert trois mesures de pain. Quelle explication donner à cela, mes frères, si ce n'est qu'il reconnaît le mystère de la Trinité ? Il apporte aussi un veau, qui n'est pas dur, mais « bon et tendre ». Pour être aussi bon, aussi tendre, il ne peut s'agir que de celui qui s'est humilié pour nous jusqu'à la mort, le Christ. C'est bien lui, ce veau gras que le père immole pour célébrer le retour du fils repentant (cf Lc 15,23), « car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son fils unique » (Jn 3,16).
Abraham va donc à la rencontre des trois hommes, mais celui qu'il adore est unique... Comme je l'ai déjà dit, on y discerne le mystère de la Trinité ; s'il s'est mis à adorer comme s'il n'y avait qu'une seule personne, c'est qu'il sait que Dieu est unique en trois personnes. Il s'adresse à une seule personne lorsqu'il dit : « Fais le détour vers ton serviteur » (v. 3) ; or il ajoute, laissant à penser qu'il s'adresse à plusieurs personnes : « Qu'on apporte un peu d'eau, vous vous laverez les pieds » (v. 4).
Que le bienheureux Abraham vous serve d'exemple, frères, pour recevoir vos hôtes avec amabilité, leur laver les pieds avec humilité et respect... Ne négligez pas ces propos, frères, vous qui ne voulez pas vous montrer hospitaliers, vous qui recevez votre hôte comme un ennemi. En fait, à cause de son hospitalité, le bienheureux Abraham méritait de recevoir Dieu en personne tandis qu'il recevait ces trois hommes. Le Christ aussi confirme ce propos en disant dans l'Évangile : « J'étais un étranger et vous m'avez accueilli » (Mt 25,35). Ne négligez donc pas les voyageurs, de peur que ce ne soit Dieu en personne que vous refusiez d'accueillir.
ou
Catéchisme de l'Église catholique § 214-219
« Vous connaîtrez la vérité »
Du milieu du buisson ardent Dieu révèle son nom à Moïse : « Je suis Celui qui Est » (Ex 3, 14). Dieu, « Celui qui Est », s'est révélé à Israël comme celui qui est « riche en grâce et en fidélité » (Ex 34, 6). Ces deux termes expriment de façon condensée les richesses du nom divin. Dans toutes ses œuvres Dieu montre sa bienveillance, sa bonté, sa grâce, son amour ; mais aussi sa fiabilité, sa constance, sa fidélité, sa vérité. « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité » (Ps 137, 2)...
Dieu est Vérité : « Vérité, le principe de ta parole ! Pour l'éternité, tes justes jugements » (Ps 118, 160). « Oui, Seigneur Dieu, c'est toi qui es Dieu, tes paroles sont vérité » (2S 7, 28) ; c'est pourquoi les promesses de Dieu se réalisent toujours. Dieu est la Vérité même, ses paroles ne peuvent pas tromper. C'est pourquoi on peut se livrer en toute confiance à la vérité et à la fidélité de sa parole en toutes choses. Le commencement du péché et de la chute de l'homme a été un mensonge du tentateur qui induit à douter de la parole de Dieu, de sa bienveillance et de sa fidélité (Gn 3, 1).
La vérité de Dieu est sa sagesse qui commande tout l'ordre de la création et du gouvernement du monde. Dieu qui, seul, a créé le ciel et la terre, peut seul donner la connaissance véritable de toute chose créée dans sa relation à lui. Dieu est vrai aussi quand il se révèle : l'enseignement qui vient de Dieu est « une doctrine de vérité » (Ml 2, 6). Quand il enverra son Fils dans le monde ce sera « pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18, 37) : « Nous savons que le Fils de Dieu est venu et qu'il nous a donné l'intelligence afin que nous connaissions le Véritable » (1Jn 5, 20).
Dieu est Amour... : l'amour de Dieu pour Israël est comparé à l'amour d'un père pour son fils (Os 11, 1). Cet amour est plus fort que l'amour d'une mère pour ses enfants (Is 49, 14-15). Dieu aime son peuple plus qu'un époux sa bien-aimée (Is 62, 4-5) ; cet amour sera vainqueur même des pires infidélités ; il ira jusqu'au don le plus précieux : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16).
ou
Philoxène de Mabboug (?-vers 523), évêque en Syrie
Homélie n° 4, Sur la simplicité, 75-76 (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t.1, Médiaspaul 1988, p. 48 ; cf SC 44)
« Si vous êtes des enfants d’Abraham, vous devriez agir comme Abraham »
Au premier appel, Abraham est sorti à la suite de Dieu. Il ne s’est pas fait juge de la parole qui s'adressait à lui. Son attachement pour sa famille et ses proches ne l’a pas retenu, ni l'amour de son pays et de ses amis, ni aucun autre lien humain. Mais dès qu'il a entendu la parole et qu'il a su qu'elle était de Dieu, il l'a écoutée avec simplicité, sa foi l’a tenue pour vraie. Méprisant tout le reste, il s’est mis en route avec l'innocence de la nature qui ne cherche pas à ruser ni à faire le mal. Il a couru vers la parole de Dieu comme un enfant court vers son père...
Dieu lui avait dit : « Sors de ton pays et de ta famille, et viens dans le pays que je te montrerai » (Gn 12, 1). C'est pour faire triompher la foi d'Abraham et rendre éclatante sa simplicité que Dieu ne lui a pas révélé le pays où il l'appelait ; il semblait le conduire vers Canaan, et pourtant la promesse lui parlait d'un autre pays, celui de la vie qui est dans les cieux. Saint Paul l'atteste : « Il attendait la ville aux fondements solides, celle dont Dieu lui-même est l'architecte et le bâtisseur » (He 11, 10)... Bien mieux, afin de nous montrer plus clairement que cette promesse ne concernait pas une patrie terrestre, Dieu, après avoir fait sortir Abraham de sa patrie, Ur des Chaldéens, ne l’a pas conduit aussitôt au pays de Canaan, il l’a fait demeurer d'abord à Harrane. Il ne lui a pas révélé non plus tout de suite le nom du pays où il le conduisait ; Abraham ainsi ne sortirait pas de Chaldée sur le seul attrait d'une récompense.
Considère donc cette sortie d'Abraham, ô disciple, et que la tienne ressemble à la sienne ! Ne tarde pas à répondre à la voix vivante du Christ qui t'appelle. Autrefois il ne s'adressait qu'à Abraham ; aujourd'hui, par son Évangile, il appelle tous ceux qui le veulent, il les invite à sortir à sa suite, car son appel concerne tous les hommes... Autrefois il a choisi le seul Abraham ; aujourd'hui il demande à tous d'imiter Abraham.
ou
Origène (v. 185-253), prêtre et théologien
Homélies sur l'Exode, n°8 (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t. 2, p. 174)
« Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libre »
« Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'ai fait sortir de la terre d'Égypte, de la maison de servitude. » (Ex 20,2) Ces paroles ne s'adressent pas seulement à ceux qui jadis sont sortis d'Égypte ; elles s'adressent plus encore à toi qui les écoutes maintenant, si toutefois tu sors d'Égypte... Réfléchis : les affaires de ce monde et les actions de la chair ne seraient-elles pas cette maison de servitude et, à l'opposé, la fuite des choses de ce monde et la vie selon Dieu ne seraient-elles pas la maison de la liberté, selon ce que dit le Seigneur dans l'Évangile : « Si vous demeurez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres » ?
Oui, l'Égypte est la maison de servitude ; Jérusalem et la Judée, la maison de liberté. Écoute l'apôtre Paul déclarer à ce sujet... : « La Jérusalem d'en haut est libre ; elle est notre mère à tous » (Ga 4,26). Et, de même que l'Égypte, cette province terrestre, est appelée « maison de servitude » pour les enfants d'Israël en regard de Jérusalem et de la Judée, qui deviennent pour eux maison de liberté, de même, en face de la Jérusalem céleste qui est, peut-on dire, la mère de la liberté, le monde entier avec tout ce qu'il contient est une maison de servitude. Il y avait eu autrefois, en châtiment du péché, passage du paradis de liberté à la servitude de ce monde... ; c'est pourquoi la première parole qui ouvre les commandements de Dieu concerne la liberté : « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'ai fait sortir de la terre d'Égypte, de la maison de servitude ».
ou
Origène (v. 185-253), prêtre et théologien
Homélies sur l'Exode, n° 12, 4 (trad. Fortier / En Calcat ; cf SC 321, p. 369)
« Si vous demeurez fidèles à ma parole..., la vérité vous rendra libres »
« Le Seigneur, c'est l'Esprit, et là où l'Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté » (2Co 3,17)... Comment pourrons-nous trouver cette liberté, nous qui sommes les esclaves du monde, les esclaves de l'argent, les esclaves des désirs de la chair ? Certes, je m'efforce de me corriger, je me juge moi-même, je condamne mes fautes. Que mes auditeurs examinent de leur côté ce qu'ils pensent de leur propre cœur. Mais, je le dis en passant, tant que je suis lié par l'une de ces attaches, je ne suis pas converti au Seigneur, je n'ai pas atteint la vraie liberté, puisque de telles affaires, de tels soucis sont encore capables de me retenir...
Il est écrit, nous le savons : « Chacun est esclave de ce qui le domine » (2P 2,19). Même si je ne suis pas dominé par l'amour de l'argent, même si je ne suis pas lié par le souci des biens et des richesses, je suis cependant avide de louange et désireux de gloire humaine, quand je tiens compte du visage que me montrent les hommes et des paroles qu'ils disent de moi, quand je me soucie de savoir ce qu'un tel pense de moi, comment tel autre m'estime, quand je crains de déplaire à l'un et désire plaire à l'autre. Tant que j'ai ces préoccupations, je suis leur esclave. Mais je voudrais faire effort pour me libérer, tâcher de me dégager du joug de cet esclavage honteux et de parvenir à cette liberté dont nous parle l'apôtre Paul : « Vous avez été appelés à la liberté ; ne vous rendez pas esclaves des hommes » (Ga 5,13 ;1Co 7,23). Mais qui me procurera cette liberté ? Qui me délivrera de cet esclavage honteux, sinon celui qui a dit : « Si c'est le Fils qui vous rend libres, alors vous serez vraiment libres »... Servons donc fidèlement, « aimons de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces le Seigneur notre Dieu » (Mc 12,30) pour mériter de recevoir du Christ Jésus notre Seigneur le don de la liberté.
ou
Saint Jean Chrysostome (v. 345-407), prêtre à Antioche puis évêque de Constantinople, docteur de l'Église
36ème Homélie sur la Genèse ; PG 53, 339 (trad. Brésard, 2000 ans A, p. 172)
Agir comme Abraham
Regardant la promesse de Dieu et laissant de côté toute vue humaine, sachant que Dieu est capable d'œuvres dépassant la nature, Abraham a fait confiance aux paroles qui lui avaient été adressées, n'a laissé aucun doute en son esprit et n'a pas hésité sur le sens à donner aux paroles de Dieu. Car c'est le propre de la foi de faire confiance à la puissance de celui qui nous a fait une promesse... Dieu avait promis à Abraham qu'une postérité innombrable naîtrait de lui. Cette promesse dépassait les possibilités de la nature et les vues purement humaines ; c'est pour cela que la foi qu'il avait envers Dieu « lui a été comptée comme justice » (Gn 15,6 ;Ga 3,6).
Eh bien, si nous sommes vigilants, des promesses encore plus merveilleuses nous ont été faites et nous serons comblés beaucoup plus que ne le peut rêver une pensée humaine. Et pour cela, nous avons uniquement à faire confiance à la puissance de celui qui nous a fait ces promesses, afin de mériter la justification qui vient de la foi et d'obtenir les biens promis. Car tous ces biens que nous espérons dépassent toute conception humaine et toute pensée, tant est magnifique ce qui nous a été promis !
En effet, ces promesses ne concernent pas seulement le présent, l'épanouissement de notre vie et la jouissance des biens visibles, mais elles concernent encore le temps où nous aurons quitté cette terre, lorsque nos corps auront été sujets à la corruption, quand nos restes auront été réduits en poussière. Alors Dieu nous promet qu'il les ressuscitera et les établira dans une gloire magnifique ; « car il faut, nous assure le bienheureux Paul, que notre être corruptible revête l'incorruptibilité, que notre être mortel revête l'immortalité » (1Co 15,53). De plus, après la résurrection de nos corps, nous avons reçu la promesse de jouir du Royaume et de bénéficier durant des siècles sans fin, en compagnie des saints, de ces biens ineffables que « l'œil de l'homme n'a pas vu, que son oreille n'a pas entendu et que son cœur est incapable de sonder » (1Co 2,9). Vois-tu la surabondance des promesses ? Vois-tu la grandeur de ces dons ?
ou
Concile Vatican II
Constitution pastorale « L'Église dans le monde de ce temps », Gaudium et spes, § 16-17
« Alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres »
Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir. Cette voix, qui ne cesse pas de le presser d'aimer et d'accomplir le bien et d'éviter le mal, résonne au moment opportun dans l'intimité de son cœur : « Fais ceci, évite cela ». Car c'est une loi inscrite par Dieu au cœur de l'homme ; sa dignité est de lui obéir, et c'est elle qui le jugera (Rm 2,14-16). La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre...
Mais c'est toujours librement que l'homme se tourne vers le bien. Cette liberté, nos contemporains l'estiment grandement et ils la poursuivent avec ardeur. Et ils ont raison. Souvent cependant ils la chérissent d'une manière qui n'est pas droite, comme la licence de faire n'importe quoi, pourvu que cela plaise, même le mal. Mais la vraie liberté est en l'homme un signe privilégié de l'image divine. Car Dieu a voulu le « laisser à son propre conseil » (Si 15,14) pour qu'il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à lui, trouver sa plénitude en lui. La dignité de l'homme exige donc de lui qu'il agisse selon un choix conscient et libre... L'homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s'en procurer réellement les moyens. Ce n'est toutefois que par le secours de la grâce divine que la liberté humaine, blessée par le péché, peut s'ordonner à Dieu d'une manière effective et intégrale.
ou
Saint Jean-Paul II
Redemptor hominis, § 12
La vérité qui rend libre
Jésus Christ va à la rencontre de l'homme de toute époque, y compris de la nôtre, avec les mêmes paroles : « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres. » Ces paroles contiennent une exigence fondamentale et en même temps un avertissement : l'exigence d'honnêteté vis-à-vis de la vérité comme condition d'une authentique liberté ; et aussi l'avertissement d'éviter toute liberté apparente, toute liberté superficielle et unilatérale, toute liberté qui n'irait pas jusqu'au fond de la vérité sur l'homme et sur le monde.
Aujourd'hui encore, après deux mille ans, le Christ nous apparaît comme celui qui apporte à l'homme la liberté fondée sur la vérité, comme celui qui libère l'homme de ce qui limite, diminue et pour ainsi dire détruit cette liberté jusqu'aux racines mêmes, dans l'esprit de l'homme, dans son cœur, dans sa conscience. Quelle preuve admirable de tout cela ont donnée et ne cessent de donner ceux qui, par le Christ et dans le Christ, sont parvenus à la vraie liberté et en ont fourni le témoignage, même dans des conditions de contrainte extérieure !
Et lorsque Jésus Christ lui-même comparut comme prisonnier devant le tribunal de Pilate..., ne répondit-il pas : « Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37) ? Par ces paroles prononcées devant le juge à un moment décisif, il confirmait pour ainsi dire une nouvelle fois ce qu'il avait dit précédemment : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » Tout au long des siècles et des générations, à commencer par le temps des apôtres, n'est-ce pas Jésus Christ lui-même qui a comparu tant de fois aux côtés d'hommes jugés à cause de la vérité, et qui est allé à la mort avec des hommes condamnés à cause de la vérité ? Est-ce qu'il cesserait d'être toujours le porte-parole et l'avocat de l'homme qui vit « en esprit et vérité » (Jn 4,23) ?
ou
Saint Pacien de Barcelone ( ?-v. 390), évêque
Homélie sur le baptême, 6-7, PL 13, 1093-94 (trad. bréviaire 19e samedi alt.)
« Si c'est le Fils qui vous rend libres, vous serez vraiment libres »
Frères, nous avons une nouvelle naissance par le baptême... « Si nous avons mis notre espoir en ce monde seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes » (1Co 15,19). La vie en ce monde, comme vous le voyez, peut être aussi longue pour les animaux, les bêtes sauvages et les oiseaux que pour nous, ou même plus longue. Mais ce qui est propre à l'homme, c'est ce que le Christ nous a donné par son Esprit — la vie sans fin — mais à condition de ne plus pécher... « Car le salaire du péché, c'est la mort ; mais le don de Dieu, c'est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23).
Mes petits enfants, retenez avant tout ceci : autrefois les nations étaient livrées aux puissances des ténèbres ; maintenant nous avons été libérés, grâce à la victoire de Jésus Christ notre Seigneur. C'est lui qui nous a rachetés.... Il a délivré les enchaînés, et il a brisé nos liens, comme David l'avait dit : « Le Seigneur redresse les opprimés, le Seigneur délie les enchaînés, le Seigneur ouvre les yeux des aveugles » (Ps 145,7). Et encore : « Tu as brisé mes chaînes, je t'offrirai le sacrifice de louange » (Ps 115,16). Oui, nous sommes délivrés de nos chaînes, rassemblés à l'appel du Seigneur par le sacrement du baptême..., libérés par le sang du Christ et l'invocation de son nom...
Donc, mes bien-aimés, une fois pour toutes nous sommes baptisés, une fois pour toutes nous sommes libérés, une fois pour toutes nous sommes accueillis dans le Royaume immortel. Une fois pour toutes, « heureux ceux dont les crimes sont pardonnés, dont les péchés sont couverts » (Ps 31,1). Tenez fermement ce que vous avez reçu, conservez-le pour votre joie, ne péchez plus. Désormais, gardez-vous purs et irréprochables pour le jour du Seigneur.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermons sur l'évangile de Jean, n°41, 8
« Alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres »
« L'esclave ne demeure pas toujours dans la maison. » Cette maison, c'est l'Église, et l'esclave, c'est le pécheur. Les pécheurs entrent en grand nombre dans l'Église. Le Seigneur ne dit donc pas : l'esclave « n'est pas » mais « ne demeure pas dans la maison pour toujours »... Lorsque le roi de toute justice sera assis sur son trône, comme le dit l'Écriture (Mt 25,31), qui pourra se glorifier d'avoir un cœur pur ? Qui pourra se glorifier de ne pas être souillé par le péché ?... Où est donc notre espérance, à nous qui ne sommes pas sans péché ?
Écoute ton espérance : « Mais le Fils y demeure pour toujours ; si donc le Fils vous rend libres, vous serez réellement libres »... Nous étions esclaves de notre égoïsme ; libérés, nous serons les serviteurs de l'amour. C'est ce que dit l'apôtre Paul : « Vous, mes frères, vous avez été appelés à la liberté ; mais que cette liberté ne soit pas un prétexte pour satisfaire votre égoïsme ; au contraire, mettez-vous, par amour, au service les uns des autres » (Ga 5,13). Un chrétien ne peut pas dire : « Je suis libre, j'ai été appelé à la liberté ; j'étais esclave, mais j'ai été racheté et suis donc sans entraves et je peux faire ce que je veux. Que personne ne s'oppose à ma volonté, je suis libre ! » Non, si tu te sers de cette volonté pour commettre le péché, tu deviens esclave du péché. N'abuse donc pas de ta liberté... ; au contraire, sers-toi d'elle pour éviter le péché. Tu seras libre si tu deviens serviteur, affranchi du péché si tu deviens serviteur de la droiture.
CARÊME V - Ferie V
Commentaire de l’Évangile
Sainte Gertrude d'Helfta (1256-1301)
moniale bénédictine
Le Héraut, Livre IV, SC 255 (Œuvres spirituelles, trad. J-M Clément, les moniales de Wisques et B. de Vregille, éd. du Cerf, 1978, p. 209-213, rev.)
Offrons au Seigneur nos témoignages d’amour
Comme on lisait dans l’évangile : « Tu as un démon » (Jn 8,52), Gertrude, émue jusqu’au fond des entrailles de l’injure faite à son Seigneur, et ne pouvant supporter que le bien-aimé de son âme entende des outrages si immérités, du plus profond sentiment de son cœur, elle lui disait en compensation ces paroles de tendresse : « (…) Jésus très aimé ! Ô toi, mon suprême et unique salut ! »
Et son amant voulant dans sa bonté la récompenser, comme de coutume, d’une manière surabondante, lui prenant le menton de sa main bénie, s’inclina vers elle avec tendresse et laissa tomber dans l’oreille de son âme, en un murmure infiniment suave, ces mots : « Moi, ton Créateur, ton Rédempteur et ton amant, à travers les angoisses de la mort, je t’ai recherchée au prix de toute ma béatitude. » (…)
Efforçons-nous donc, de toute l’ardeur de notre cœur et de notre âme, d’offrir au Seigneur nos témoignages d’amour toutes les fois que nous entendons qu’on lui adresse une injure. Et si nous ne pouvons le faire avec la même ferveur, offrons-lui du moins la volonté et le désir de cette ferveur, le désir et l’amour de toute créature pour Dieu, et ayons confiance en sa généreuse bonté : il ne méprisera pas la modeste offrande de ses pauvres, mais plutôt, selon les richesses de sa miséricorde et de sa douceur, les acceptera-t-il, en les récompensant bien au-delà de nos mérites.
ou
Saint Grégoire le Grand (v. 540-604), pape et docteur de l'Église
Homélies sur l'Évangile, n°18 (trad. Le Barroux rev. ; cf SC 485, p. 413
« Je Suis »
« Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour ; il l'a vu, et il s'est réjoui. » Abraham a vu le jour du Seigneur quand il a reçu chez lui les trois anges qui représentent la sainte Trinité : trois hôtes auxquels il s'est adressé comme à un seul (Gn 18,2-3)... Mais l'esprit terre à terre des auditeurs du Seigneur n'élève pas leur regard au-dessus de la chair..., et ils lui disent : « Tu n'as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham ? » Alors, doucement, notre Rédempteur détourne leur regard de son corps de chair pour l'élever à la contemplation de sa divinité, en déclarant : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham ait existé, moi, je suis ». « Avant » indique le passé, et « je suis » le présent. Parce que sa divinité n'a ni passé ni futur, mais existe toujours, le Seigneur ne dit pas « avant Abraham, j'étais », mais « avant Abraham, je suis ». C'est pourquoi Dieu a déclaré à Moïse : « Je suis celui qui suis... Tu diras aux enfants d'Israël : ' Celui-qui-est ' m'a envoyé vers vous » (Ex 3,14).
Abraham a eu un avant et un après ; il est venu en ce monde...et il l'a quitté, emporté par la course de sa vie. Mais il appartient à la Vérité d'exister toujours (Jn 14,6), car pour elle rien ne commence dans un premier temps et ne se termine par un temps suivant. Mais ces incroyants, qui ne pouvaient pas supporter ces paroles d'éternité, courent ramasser des pierres pour lapider celui qu'ils ne pouvaient pas comprendre...
« Jésus se déroba et sortit du Temple. » Il est étonnant que le Seigneur ait échappé à ses persécuteurs en se cachant, alors qu'il aurait pu exercer la puissance de sa divinité... Pourquoi donc s'est-il caché ? Parce que s'étant fait homme parmi les hommes, notre Rédempteur nous dit certaines choses par sa parole et d'autres par son exemple. Et que nous dit-il par cet exemple, sinon de fuir avec humilité la colère des orgueilleux, même quand nous pouvons y résister ?... Que personne donc ne regimbe en recevant des affronts, que personne ne rende insulte pour insulte. Car il est plus glorieux, à l'exemple d'un Dieu, d'éviter une injure en se taisant que de prendre le dessus en ripostant.
ou
Saint Césaire d'Arles (470-543), moine et évêque
Homélie 83 ; éd. Morin 340 (trad. coll. Pères dans la foi, n° 22, p. 130)
« Abraham a vu mon jour »
Où donc a eu lieu cette rencontre [d'Abraham et de ses trois visiteurs] ? « Au chêne de Mambré », ce qui signifie « vision » ou encore « perspicacité ». Voyez-vous en quel endroit le Seigneur peut organiser une rencontre ? Il est vrai que les qualités de clairvoyance et de perspicacité d'Abraham plaisaient au Seigneur ; il avait le cœur pur, de sorte qu'il lui était possible de voir Dieu (cf Mt 5,8). En un tel lieu, en un tel cœur, le Seigneur pouvait donc réunir des convives.
Dans l'Évangile, le Seigneur a parlé aux juifs de cette rencontre ; il leur dit : « Abraham, votre père, a exulté à la pensée qu'il verrait mon jour. Il l'a vu et a été dans la joie ». « Il a vu mon jour », dit-il, parce qu'il a reconnu le mystère de la Trinité. Il a vu en son jour le Père, le Fils et le Saint Esprit, et les trois personnes réunies en un seul jour, tout comme Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint Esprit ne sont tous trois qu'un seul Dieu. En effet, chaque personne divine en particulier est un Dieu à part entière, et simultanément toutes trois ensemble sont Dieu. Il n'est donc pas incongru de discerner le Père, le Fils et le Saint Esprit dans les trois mesures de farine qu'apporte Sarah, puisqu'il y a unité de substance.
On peut néanmoins avancer une autre interprétation et voir en Sarah l'image de l'Église : les trois mesures de farine peuvent être interprétées comme étant la foi, l'espérance et la charité. Ces trois vertus rassemblent en effet les fruits de l'Église universelle ; tout homme qui a mérité de réunir en lui ces trois vertus peut être assuré de recevoir la Trinité toute entière en son cœur.
ou
Saint Irénée de Lyon (v. 130-v. 208), évêque, théologien et martyr
Contre les hérésies IV, 5-7 (trad. Bouchet, Lectionnaire, p. 146 ; cf SC 100)
« Abraham a vu mon jour, et il a été dans la joie »
Comme Abraham était prophète, il voyait dans l'Esprit le jour de la venue du Seigneur et le dessein de sa Passion, par laquelle lui-même et tous ceux qui comme lui croiraient en Dieu seraient sauvés. Et il a tressailli d'une grande joie. Le Seigneur n'était donc pas inconnu d'Abraham, puisque celui-ci a désiré voir son jour... Il a désiré voir ce jour afin de pouvoir lui aussi embrasser le Christ, et l'ayant vu de façon prophétique par l'Esprit, il a exulté.
C'est pourquoi Syméon, qui était de sa postérité, accomplissait la joie du patriarche et disait : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser s'en aller ton serviteur en paix selon ta promesse ; car mes yeux ont vu ton salut que tu prépares à la face des peuples »... Et Élisabeth a dit [selon certains manuscrits] : « Mon âme exalte le Seigneur, mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur ». L'exultation d'Abraham descendait de la sorte sur ceux qui veillaient, qui voyaient le Christ et qui croyaient en lui. Et de ses enfants, cette exultation remontait vers Abraham...
C'est donc à bon droit que le Seigneur lui rendait témoignage en disant : « Abraham votre Père a exulté à la pensée de voir mon jour : il l'a vu et il s'est réjoui ». Et ce n'est pas seulement à propos d'Abraham qu'il a dit cela, mais de tous ceux qui, depuis le commencement, ont acquis la connaissance de Dieu et ont prophétisé la venue du Christ. Car ils ont reçu cette révélation de la part du Fils lui-même, ce Fils qui dans ces temps qui sont les derniers s'est fait visible et palpable et a conversé avec les hommes pour susciter à partir des pierres des fils d'Abraham et rendre sa postérité semblable aux étoiles du ciel.
(Références bibliques : Gn 17, 17 ; Lc 2, 29s ; Lc 1, 46 ; He 1, 2 ; Ba 4, 38 ; Mt 3, 9 ; Gn 15, 5)
ou
Saint Ambroise (vers 340-397), évêque de Milan et docteur de l'Église
Abraham, livre I, 19-20 (trad. coll. Pères dans la foi 74, Migne 1999, p. 49)
« Abraham a vu mon jour »
Considérons la récompense qu'Abraham réclame au Seigneur. Il ne demande pas des richesses comme un avare, ni une longue vie comme celui qui craint la mort, ni la puissance, mais il demande un digne héritier de son travail : « Que me donneras-tu, dit-il ? Je m'en vais sans enfants » (Gn 15, 2)… Agar a mis au monde un fils, Ismaël, mais Dieu lui dit : « Ce ne sera pas lui ton héritier, mais un autre issu de toi » (Gn 15, 4). De quel autre parle-t-il ? Il ne s'agit pas d’Ismaël mais de saint Isaac... Mais dans le fils légitime Isaac, nous pouvons voir le véritable fils légitime, le Seigneur Jésus Christ qui, au début de l'évangile de saint Matthieu, est appelé fils d'Abraham (Mt 1, 1). Il s'est montré vrai fils d'Abraham en faisant resplendir la descendance de son ancêtre ; c'est grâce à lui qu'Abraham a regardé vers le ciel et a pu voir sa postérité briller comme les étoiles (Gn 15, 5). L'apôtre Paul dit : « Une étoile diffère en éclat d'une autre étoile ; il en est ainsi pour la résurrection des morts » (1Co 15, 41). En associant à sa résurrection les hommes que la mort gardait en terre, le Christ leur a donné part au royaume du ciel.
La filiation d’Abraham s'est propagée uniquement par l'héritage de la foi, qui nous prépare au ciel, nous rapproche des anges, nous élève jusqu'aux étoiles. « Dieu dit : ‘ Telle sera ta descendance ’ et Abraham crut en Dieu » (Gn 15, 6). Il a cru que le Christ par son incarnation serait son héritier. Pour te le faire savoir, le Seigneur a dit : « Abraham a vu mon jour et s'est réjoui ». Dieu l'a considéré comme juste parce qu'il n'a pas demandé d'explication mais a cru sans la moindre hésitation. Il est bon que la foi devance les explications, sinon nous aurions l'air d'en demander au Seigneur notre Dieu, comme à un homme. Quelle inconvenance de croire des hommes quand ils témoignent au sujet d'un autre, et de ne pas croire Dieu quand il parle de lui ! Imitons donc Abraham pour hériter le monde par la justification de la foi, qui l'a fait hériter de la terre.
ou
Saint Ephrem (v. 306-373), diacre en Syrie, docteur de l'Église
Sur Abraham et Isaac (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible avec les Pères, Médiaspaul 1988, t. 1, p. 72)
« Abraham a vu mon jour, et il a été dans la joie »
À cause de leur âge, Abraham et sa femme étaient devenus incapables de donner la vie ; dans leurs corps à tous deux, la jeunesse s'était éteinte, mais leur espoir en Dieu restait bien vivant ; il ne faiblissait pas, il était indestructible.
C'est pourquoi Abraham, contre toute espérance, engendra Isaac, qui a été une figure accomplie du Seigneur. Il n'était pas naturel, en effet, que le sein déjà mort de Sarah puisse concevoir Isaac et qu'elle le nourrisse de son lait ; il ne l'était pas davantage que la Vierge Marie, sans connaître d'homme, conçoive le Sauveur du monde, et l'enfante sans perdre son intégrité... Devant la tente, l'ange avait dit au patriarche : « L'an prochain, à pareille époque, Sarah aura un fils » (Gn 18,14). L'ange aussi...dit à Marie : « Voici que la Comblée-de-Grâce va engendrer un fils » (Lc 1,28.31). Sarah avait ri en pensant à sa stérilité, en regardant son âge (v.12) ; sans croire à la parole, elle s'était écriée : « Comment Abraham et moi pourrions-nous avoir un enfant ? Nous sommes usés tous les deux ! » Marie, en songeant à la virginité qu'elle voulait garder, hésitait ; elle a dit : « Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais point d'homme ? » (Lc 1,34) La promesse était, certes, contre nature, mais celui qui, contre toute espérance, avait donné Isaac à Sarah, est vraiment né lui-même, selon la chair, de la Vierge Marie.
Lorsqu'Isaac a vu le jour selon la parole de Dieu, Sarah et Abraham ont été remplis de joie. Lorsque Jésus est venu au monde selon l'annonce de Gabriel, Marie et Joseph ont été dans l'allégresse... « Qui aurait dit à Abraham que Sarah dans sa vieillesse allaiterait un fils ? » s'exclamait la stérile. « Qui aurait dit au monde que de mon sein virginal je nourrirais un enfant avec mon lait ? » s'écriait Marie. En fait, ce n'est pas à cause d'Isaac que Sarah s'est mise à rire, mais à cause de celui qui est né de Marie ; et comme Jean Baptiste a manifesté sa joie par son tressaillement dans le sein de sa mère, Sarah a manifesté la sienne en riant.
ou
Saint Cyrille de Jérusalem (313-350), évêque de Jérusalem et docteur de l'Église
Catéchèses baptismales, n° 5 (trad. Brésard, 2000 ans C, p. 232)
« Es-tu donc plus grand que notre père Abraham ? »
Il y aurait beaucoup à dire sur la foi. Il nous suffira de jeter un coup d'œil sur l'un des modèles que l'Ancien Testament nous donne, sur Abraham, puisque nous sommes ses fils par la foi. Celui-ci n'a pas été justifié seulement par les œuvres, mais aussi par la foi. Il avait fait bien des bonnes actions, mais il n'a été appelé ami de Dieu qu'après avoir fait preuve de sa foi ; toutes ses œuvres ont tiré leur perfection de sa foi. C'est par la foi qu'il a quitté ses parents ; c'est par la foi qu'il a laissé patrie, pays, maison. De la manière dont il a été justifié, toi aussi, deviens juste ! Par la suite, son corps est devenu incapable d'être père, car il était devenu fort âgé. Sara à qui il s'était uni, était vieille elle aussi ; ils n'avaient donc aucun espoir de postérité. Or Dieu annonce à ce vieillard qu'il deviendrait père, et la foi d'Abraham n'a pas fléchi. Considérant que son corps était déjà bien près de la mort, il ne table pourtant pas sur son impuissance physique, mais sur la puissance de celui qui avait promis, car il jugeait digne de foi celui qui lui avait fait cette promesse. C'est ainsi que de deux corps déjà marqués, en quelque sorte, par la mort, un enfant est né merveilleusement...
C'est l'exemple de la foi d'Abraham qui nous rend tous enfants d'Abraham. De quelle manière ? Les hommes considèrent comme incroyable une résurrection des morts, tout comme il est incroyable que des vieillards déjà marqués par la mort, engendrent une postérité. Mais lorsqu'on nous annonce la bonne nouvelle du Christ, crucifié sur le bois, mort et ressuscité, nous le croyons. C'est donc par la ressemblance de sa foi que nous entrons dans la filiation d'Abraham. Et alors, avec la foi, nous recevons comme lui le sceau spirituel, circoncis dans le baptême par le Saint Esprit.
ou
Saint Ambroise (v. 340-397), évêque de Milan et docteur de l'Église
Sur Abraham, I, 67-78 (trad. coll. Pères dans la foi, Migne 1999, p. 87)
« Abraham a vu mon jour »
« Dieu dit à Abraham : Prends ton fils bien-aimé, cet Isaac que tu as chéri ; pars sur les hauteurs et tu me l'offriras en holocauste » (Gn 22,2). Isaac préfigure le Christ qui va souffrir : il vient sur une ânesse..., et quand le Seigneur est venu souffrir pour nous sa Passion, il a détaché le petit de l'ânesse et s'est assis dessus... Abraham dit à ses serviteurs : « Nous reviendrons vers vous » ; sans qu'il le sache, c'était une prophétie... Isaac a porté sur lui le bois, et le Christ a porté le gibet de la croix. Abraham accompagnait son fils ; le Père accompagnait le Christ. Il dit en effet : « Vous me laisserez seul, mais je ne suis pas seul ; le Père est avec moi » (Jn 16,32). Isaac dit à son père... : « Voici le bois, où est l'agneau pour l'holocauste ? » Ce sont des paroles prophétiques, mais il ne le sait pas ; le Seigneur en effet préparait un Agneau pour le sacrifice. Abraham aussi a prophétisé en répondant : « Dieu pourvoira à l'agneau pour l'holocauste, mon fils »...
« L'ange dit : ' Abraham, Abraham ! ... N'étends pas la main sur l'enfant, ne lui fais rien ; car je sais maintenant que tu crains Dieu, toi qui n'as pas épargné ton fils bien-aimé pour moi ' (cf Rm 8,32)... Abraham leva les yeux et regarda : voici qu'un bélier était pendu par les cornes dans un buisson. » Pourquoi un bélier ? C'est lui qui a le plus de valeur dans tout le troupeau. Pourquoi pendu ? Pour te faire voir que ce n'était pas une victime terrestre... Notre corne, notre force, c'est le Christ (Lc 1,69), qui est supérieur à tout homme, comme nous le lisons : « Tu es le plus beau des enfants des hommes » (Ps 44,3). Seul, il a été élevé de terre et exalté, comme il nous l'enseigne par ces paroles : « Je ne suis pas de ce monde, moi ; je suis d'en haut » (Jn 8,23). Abraham l'a vu dans ce sacrifice, il a aperçu sa Passion. C'est pourquoi le Seigneur dit de lui : « Abraham a vu mon jour et s'est réjoui ». Il est apparu à Abraham, lui révélant que son corps souffrirait la Passion par laquelle il a racheté le monde. Il indique même le genre de Passion en le montrant pendu ; ce buisson est le gibet de la croix. Et élevé sur ce bois, le guide incomparable du troupeau a tout attiré à lui, pour se faire connaître de tous.
ou
Origène (v. 185-253), prêtre et théologien
Homélies sur la Genèse, VIII, 6, 8, 9 : PG 12, 206-209 (trad. Orval)
« Abraham a tressailli d'allégresse dans l'espoir de voir mon jour. Et il l'a vu »
« Abraham prit le bois de l'holocauste et le chargea sur son fils Isaac ; lui-même prit en mains le feu et le couteau, et ils s'en allèrent tous deux ensemble. Isaac dit à son père : Voilà le feu et le bois, mais où est l'agneau pour l'holocauste ? À quoi Abraham répondit : L'agneau pour l'holocauste, Dieu y pourvoira, mon fils » (Gn 22,6-8). Cette réponse d'Abraham, à la fois exacte et prudente, me frappe. Je ne sais pas ce qu'il voyait en esprit, car il ne s'agit pas du présent mais de l'avenir quand il dit : « Dieu y pourvoira ». À son fils qui l'interroge sur le présent, il parle de l'avenir. C'est que le Seigneur lui-même devait pourvoir à l'agneau dans la personne du Christ...
« Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils. » Rapprochons de cela les paroles de l'apôtre Paul où il est dit de Dieu qu'il « n'a pas épargné son propre Fils, mais qu'il l'a livré pour nous tous » (Rm 8,32). Voyez avec quelle magnifique générosité Dieu rivalise avec les hommes : Abraham a offert un fils mortel qui en fait ne devait pas mourir, tandis que Dieu a livré à la mort pour les hommes un Fils immortel...
« Et, se retournant, Abraham leva les yeux, et voici qu'un bélier était retenu par les cornes dans un buisson. » Le Christ est le Verbe de Dieu, mais « le Verbe s'est fait chair » (Jn 1,14)... Le Christ souffre, mais c'est dans sa chair ; il subit la mort, mais c'est sa chair qui la subit, dont le bélier est ici le symbole. Comme le disait Jean : « Voici l'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde » (Jn 1,29). Le Verbe au contraire est demeuré dans l'incorruptibilité ; c'est lui le Christ selon l'esprit, celui dont Isaac est l'image. Voilà pourquoi il est à la fois victime et grand prêtre. Car, selon l'esprit, il offre la victime à son Père, et selon la chair, lui-même est offert sur l'autel de la croix.
ou
Origène (v. 185-253), prêtre et théologien
Homélies sur le livre de la Genèse, n° 8 ; SC 7 (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t. 1, p. 74 rev.)
« Abraham a vu mon jour »
« Dieu mit Abraham à l’épreuve et lui dit : ‘ Prends ton fils bien-aimé, celui que tu chéris, Isaac, et offre-le en sacrifice sur la montagne que je t’indiquerai ’ » (Gn 22,2). Ce fils sur qui reposent de grandes et merveilleuses promesses..., voilà qu’Abraham reçoit l’ordre de l’offrir en holocauste au Seigneur sur une montagne !
Que ressens-tu à cet ordre, Abraham ?... L’apôtre Paul à qui l’Esprit avait révélé, je crois, les pensées et les sentiments d’Abraham, a déclaré : « Grâce à sa foi, Abraham n’hésita pas lorsqu’il offrit son fils unique sur qui reposaient les promesses, car il pensait que Dieu était assez puissant pour le ressusciter des morts » (Rm 4,20 ; He 11,17.19)… Voilà donc la première occasion où la foi en la résurrection s’est manifestée. Oui, Abraham espérait qu’Isaac ressusciterait, il croyait à la réalisation de ce qui n’était jamais encore arrivé... Abraham savait qu’en lui se formait déjà la préfiguration de la réalité à venir ; il savait que le Christ naîtrait de sa descendance, la vraie victime offerte pour le monde entier, celui qui triompherait de la mort par sa résurrection.
« Abraham se leva donc de bon matin…, et le troisième jour il parvint au lieu que le Seigneur lui avait indiqué. » Le troisième jour est toujours lié avec le mystère… ; la résurrection du Seigneur surtout a eu lieu le troisième jour… « Levant les yeux, Abraham vit l’endroit de loin. Il dit à ses serviteurs : ‘ Restez ici avec l’âne. Moi et l’enfant, nous irons jusque là-bas pour adorer, puis nous reviendrons vers vous ’ »... Dis-moi donc, Abraham, déclares-tu la vérité à tes serviteurs quand tu affirmes aller adorer puis revenir avec l’enfant, ou bien veux-tu les tromper ?... « Je dis la vérité, répond Abraham ; j’offre l’enfant en holocauste, et c’est pourquoi j’emporte le bois avec moi. Puis je reviens vers vous avec l’enfant. Je crois en effet de toute mon âme que ‘ Dieu est assez puissant pour le ressusciter des morts. ’ »
ou
Saint Irénée de Lyon (v. 130-v. 208), évêque, théologien et martyr
Contre les hérésies, IV, 5, 3-5 ; SC 100 (trad. SC, p. 432 rev.)
« Abraham a vu mon jour et il a été dans la joie »
« Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour ; il l'a vu, et il s'est réjoui. » Qu'est-ce à dire ? « Abraham crut en Dieu, qui le lui compta comme justice » (Gn 15,6 ; Rm 4,3). En premier lieu, il a cru que c'était lui le créateur du ciel et de la terre, le seul Dieu ; ensuite, qu'il rendrait sa postérité pareille aux étoiles du ciel (Gn 15,5). Paul le dit aussi : « comme des astres dans l'univers » (Ph 2,15). C'est donc à juste titre que, quittant toute sa parenté en ce monde, il a suivi la Parole de Dieu, devenant un étranger avec le Verbe, afin de devenir citoyen avec le Verbe, le Fils de Dieu (cf Ep 2,19). C'est à juste titre aussi que les apôtres, ces descendants d'Abraham, ont quitté leur barque et leur père et ont suivi le Verbe (Mt 4,22). Et c'est à juste titre que nous, qui avons la même foi qu'Abraham, prenant notre croix comme Isaac a pris le bois, nous suivons ce même Verbe (Gn 22,6 ; Mt 16,24).
Car en Abraham, l'homme avait déjà appris et s'était accoutumé à suivre le Verbe de Dieu. Dans sa foi en effet, Abraham a suivi le commandement de la Parole de Dieu et n'a pas hésité à donner « son fils unique et bien-aimé » en sacrifice à Dieu (Gn 22,2), afin que Dieu aussi accepte, en faveur de toute sa postérité, de livrer son Fils bien-aimé et unique en sacrifice pour notre rédemption (Rm 8,32).
Et comme Abraham était prophète et qu'il voyait par l'Esprit le jour de la venue du Seigneur et le dessein de sa Passion, c'est-à-dire le salut pour lui-même et pour tous ceux qui comme lui croiraient en Dieu, il a tressailli d'une grande joie. Le Seigneur Christ n'était donc pas inconnu d'Abraham, puisqu'il désirait voir son jour. Et c'est en tant qu'instruit par le Verbe qu'Abraham a connu le Père du Seigneur aussi et a cru en lui... C'est pourquoi il disait : « J'étendrai ma main vers le Dieu très-haut, qui a créé le ciel et la terre » (Gn 14,22).
CARÊME V - Ferie VI
Commentaire de l’Évangile
Saint Cyrille de Jérusalem (313-350)
évêque de Jérusalem et docteur de l'Église
Catéchèse baptismale n°4,7 (Les catéchèses, coll. Les pères dans la foi n° 53-54 ; trad. J. Bouvet ; éd. Migne 1993 ; p. 66-67 ; rev.)
Crois au Fils de Dieu !
Crois dans le Fils de Dieu, le seul et unique, notre Seigneur Jésus Christ, l’engendré Dieu de Dieu, l’engendré vie de vie, l’engendré lumière de lumière, le semblable en tout à celui qui l’a engendré ; celui qui n’a pas acquis l’être dans le temps, mais qui avant tous les siècles, éternellement et sans défaillance a été engendré du Père ; la sagesse de Dieu et sa puissance et sa justice subsistantes ; celui qui siège à la droite du Père, avant tous les siècles.
Ce n’est pas, comme d’aucuns l’ont cru, après sa Passion que, pour ainsi dire, couronné par Dieu en raison de sa patience, il a reçu le trône placé à la droite du Père, mais c’est bien depuis qu’il existe (or il est engendré de toute éternité), qu’il possède la dignité royale, siégeant avec son Père, puisqu’il est, comme on l’a dit, Dieu, sagesse et force, exerçant la royauté avec son Père, et, par le Père, auteur de toutes choses.
Mais rien ne manque à sa dignité pour qu’elle soit divine, il connaît celui qui l’a engendré comme il est connu de celui qui l’a engendré ; bref, souviens-toi de ce qui est écrit dans l’Évangile : « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, nul non plus ne connaît le Père, si ce n’est le Fils » (Mt 11,27)
ou
Odes de Salomon (texte chrétien hébraïque du début du 2e siècle)
n° 28 (trad. DDB 1981, p. 51 rev.)
« Ils cherchaient de nouveau à l'arrêter, mais il leur échappa »
Comme les ailes des colombes sur leurs petits...,
ainsi sont les ailes de l'Esprit sur mon cœur.
Mon cœur se réjouit et tressaille
comme un enfant tressaille dans le sein de sa mère.
J'ai cru et j'ai trouvé le repos ;
il est fidèle celui en qui j'ai cru.
Il m'a béni de bénédictions
et ma tête s'est tournée vers lui.
Nul glaive ne me séparera de lui
pas plus que nulle épée.
Je me suis préparé, avant que n'arrive la perte,
je me suis placé sur ses ailes incorruptibles.
La vie immortelle m'a pressé et étreint,
d'elle vient l'Esprit qui est en moi :
Il ne peut pas mourir, car il est la vie.
[Le Christ dit :]
Ceux qui m'ont vu ont été étonnés
parce que j'étais persécuté.
Ils me croyaient anéanti,
parce que je leur paraissais perdu.
Mais l'oppression est devenue mon salut.
J'étais devenu objet de mépris.
Il n'y avait pas en moi d'envie ;
je faisais le bien à tous les hommes,
et j'en ai été haï.
Ils m'ont cerné comme des chiens furieux (Ps 21,17),
des insensés qui marchent contre leurs maîtres ;
leur intelligence est corrompue, leur esprit perverti.
Pour moi j'ai retenu les eaux par ma droite,
ma douceur supportait leur amertume.
Je n'ai pas péri, car je n'étais pas de leur engeance,
ma naissance n'était point la leur.
Ils ont cherché ma mort et n'ont pas réussi ;
j'étais plus ancien que leur mémoire.
Ils se sont rués sur moi en vain,
ceux qui étaient à ma poursuite ;
en vain ils ont cherché à supprimer
le souvenir de celui qui était avant eux.
Rien ne le dépasse le dessein du Très-Haut,
son cœur est plus grand que toute sagesse. Alléluia !
ou
Saint Thomas More (1478-1535), homme d'État anglais, martyr
Traité sur la Passion, Le Christ les aima jusqu'au bout, homélie 1 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 218)
Le Christ donne sa vie pour ses ennemis
Méditons profondément sur l'amour du Christ notre Sauveur, qui « a aimé les siens jusqu'au bout » (Jn 13, 1), à tel point que pour leur bien, volontairement, il a souffert une mort douloureuse et a manifesté le plus haut degré d'amour qui puisse exister. Car il a dit lui-même : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13). Oui, c'est bien là le plus grand amour qu'on ait jamais montré. Et pourtant notre Sauveur en donna un plus grand encore, car il donna cette preuve d'amour à la fois pour ses amis et pour ses ennemis.
Quelle différence entre cet amour fidèle et les autres formes d'amour faux et inconstant que l'on trouve dans notre pauvre monde !... Qui peut être sûr, dans l'adversité, de garder beaucoup de ses amis, quand notre Sauveur lui-même, lorsqu'il a été arrêté, est resté seul, abandonné des siens ? Quand vous partez, qui voudra partir avec vous ? Seriez-vous roi, votre royaume ne vous laisserait-il pas partir seul pour vous oublier aussitôt ? Même votre famille ne vous laisserait-elle pas partir, comme une pauvre âme abandonnée qui ne sait où aller ?
Alors, apprenons à aimer en tout temps, comme nous devrions aimer : Dieu par-dessus toute chose, et toutes les autres choses à cause de lui. Car tout amour qui ne se rapporte pas à cette fin, c'est-à-dire à la volonté de Dieu, est un amour tout à fait vain et stérile. Tout amour que nous portons à un être créé quelconque et qui affaiblit notre amour envers Dieu est un amour détestable et un obstacle à notre marche vers le ciel... Donc, puisque notre Seigneur nous a tant aimés pour notre salut, implorons assidûment sa grâce, de crainte qu'en comparaison de son grand amour, nous soyons trouvés remplis d'ingratitude.
ou
Méliton de Sardes (?-v.195), évêque : Homélie pascale, 57-67 (trad. coll. Icthus vol. 10, p. 35 rev ; cf SC 123)
Le mystère de la Pâque du Seigneur
Le mystère de la Pâque s'est accompli dans le corps du Seigneur. Mais déjà il avait annoncé ses propres souffrances dans les patriarches, les prophètes et tout son peuple ; il les avait confirmées par un sceau dans la Loi et les prophètes. Ce futur inouï et grandiose a été préparé de longue date ; préfiguré depuis longtemps, le mystère du Seigneur a été rendu visible aujourd'hui, car ancien et nouveau est le mystère du Seigneur...
Veux-tu donc voir le mystère du Seigneur ? Regarde Abel comme lui assassiné, Isaac comme lui enchaîné, Joseph comme lui vendu, Moïse comme lui exposé, David comme lui traqué, les prophètes comme lui malmenés au nom du Christ. Regarde enfin la brebis immolée sur la terre d'Égypte, qui frappa l'Égypte et sauva Israël par son sang.
Par la voix des prophètes aussi s'annonçait le mystère du Seigneur. Moïse dit au peuple : « Vous verrez votre vie suspendue sous vos yeux, nuit et jour, et vous ne croirez pas à votre vie » (Dt 28, 66). Et David : « Pourquoi les nations en tumulte et ce vain grondement des peuples ? Les rois de la terre se sont soulevés, les princes ont ensemble conspiré contre le Seigneur et son Oint » (Ps 2, 1). Et Jérémie : « Je suis comme un agneau innocent amené à l'abattoir. Ils trament de mauvais desseins contre moi, disant : Allons..., arrachons-le de la terre des vivants, et nul ne se souviendra plus de son nom » (11, 9). Et Isaïe : « Comme une brebis, il fut mené au sacrifice ; comme un agneau muet devant le tondeur, il n'ouvre pas la bouche. Qui racontera sa naissance ? » (53, 7)
Bien d'autres événements ont été annoncés par de nombreux prophètes touchant le mystère de la Pâque, qui est le Christ... C'est lui qui nous a délivrés de la servitude du monde comme de la terre d'Égypte, et nous a arrachés à l'esclavage du démon comme de la main de Pharaon.
ou
Saint Bernard (1091-1153), moine cistercien et docteur de l'Église
Sermons divers, n° 22, 5-6 (trad. Brésard, 2000 ans, p.104 rev)
« J'ai multiplié sous vos yeux les œuvres bonnes de la part du Père. Pour laquelle voulez-vous me lapider ? »
Au Christ Jésus tu dois toute ta vie, puisqu'il a donné sa vie pour ta vie, et qu'il a supporté des tourments amers pour que tu ne supportes pas de tourments éternels... Qu'est-ce qui ne te semblera pas doux, lorsque tu auras rassemblé dans ton cœur toutes les amertumes de ton Seigneur ? ... Comme les cieux sont plus hauts que la terre (Is 55,9), ainsi sa vie est plus haute que notre vie, et pourtant elle a été donnée pour notre vie. Comme le néant ne peut être comparé à nulle autre chose, de même notre vie n'a pas de proportion avec la sienne...
Lorsque je lui aurai consacré tout ce que je suis, tout ce que je peux, ce sera comme une étoile comparée au soleil, une goutte d'eau à un fleuve, une pierre à une tour, un grain de sable à une montagne. Je n'ai rien sinon deux petites choses, et même très menues : mon corps et mon âme, ou plutôt une seule petite chose : ma volonté. Et je ne la donnerais pas à celui qui a prévenu de tant de bienfaits un être aussi petit que moi, à celui qui, en se donnant tout entier, m'a racheté tout entier ? Autrement, si je garde pour moi ma volonté, avec quel visage, avec quels yeux, avec quel esprit, avec quelle conscience irais-je me réfugier près du cœur de la miséricorde de notre Dieu ? Oserais-je percer ce rempart très fort qui garde Israël, et faire couler pour prix de mon rachat, non pas quelques gouttes, mais les flots de ce sang qui coule des cinq parties de son corps ?
ou
Saint Pierre Chrysologue (v. 406-450), évêque de Ravenne, docteur de l'Église
Sermon 108 ; PL 52, 499 (trad. Brésard, 2000 ans A, p. 220 ; cf coll. Pères dans la foi, n°46, p. 118)
« Tout le jour j’ai tendu les mains vers un peuple qui refuse et s’oppose » (Is 65,2 ; Rm 10,21)
« Je vous supplie par la miséricorde de Dieu » (Rm 12,1) : Paul fait une demande, ou plutôt à travers Paul, Dieu fait une demande, lui qui veut davantage être aimé que craint. Dieu fait une demande, parce qu'il veut moins être Seigneur que Père... Écoute le Seigneur demander [par son Fils] : « Tout le jour, dit-il, j'ai tendu les mains. » N'est-ce pas en tendant les mains que d'habitude on demande ? « J'ai tendu les mains. » Vers qui ? « Vers le peuple. » Vers quel peuple ? Un peuple non seulement incroyant, mais « rebelle ». « J'ai tendu les mains » : il ouvre ses bras, dilate son cœur, présente sa poitrine, offre son sein, fait de tout son corps un refuge, pour montrer par cette supplication à quel point il est père. Écoute Dieu demander ailleurs : « Mon peuple, que t'ai-je fait ou en quoi t'ai-je attristé ? » (Mi 6,3) Ne dit-il pas : « Si ma divinité vous est inconnue, ne reconnaîtrez-vous pas ma chair ? Voyez, voyez en moi votre corps, vos membres, vos entrailles, vos os, votre sang ! Et si vous craignez ce qui est à Dieu, pourquoi n'aimez-vous pas ce qui est à vous ? Si vous fuyez le Seigneur, pourquoi ne courez-vous pas vers le Père ?
« Mais la grandeur de la Passion de mon Fils, dont vous êtes la cause, vous couvre peut-être de confusion. Ne craignez pas ! Cette croix n'est pas mon gibet, mais celui de la mort. Ces clous ne fixent pas la douleur en moi, mais ils enfoncent plus profondément en moi l'amour que j'ai pour vous. Ces blessures ne m'arrachent pas des cris, elles vous introduisent davantage au fond de mon cœur. L'écartèlement de mon corps vous donne une plus large place en mon sein, il n'accroît pas mon supplice. Je ne perds pas mon sang, je le déverse pour payer le vôtre.
« Venez donc, revenez, reconnaissez en moi un père que vous voyez rendre le bien pour le mal, l'amour pour l'injustice, une telle tendresse pour de telles blessures. »
ou
Saint Jean-Paul II (1920-2005), pape
Audience générale 6/12/78, §2,3 (trad. DC 1755, p.7, rev.)
« Il est écrit dans votre Loi : ‘J'ai dit : Vous êtes des dieux’ »
« Dieu dit : faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance » (Gn 1,26). Comme si le Créateur entrait en lui-même ; comme si, en créant, non seulement il appelait du néant à l'existence en disant : « Qu'il soit ! », mais, d'une façon particulière, il tirait l'homme du mystère de son propre être. Cela est compréhensible parce qu'il ne s'agit pas seulement de l'être, mais de l'image. L'image doit «& » ; elle doit reproduire, en un certain sens, « la substance » de son prototype. (...) Il est évident que cette ressemblance ne doit pas être entendue comme un « portrait », mais comme le fait pour un être vivant d'avoir une vie semblable à celle de Dieu. (...)
En définissant l'homme comme « image de Dieu », le livre de la Genèse met en évidence ce par quoi l'homme est homme, ce par quoi il est un être distinct de toutes les autres créatures du monde visible. La science, on le sait, a fait et continue de faire, dans différents domaines, de nombreuses tentatives pour montrer les liens de l'homme avec le monde naturel, pour montrer sa dépendance de ce monde, afin de l'insérer dans l'histoire de l'évolution des différentes espèces.
Tout en respectant ces recherches, nous ne pouvons pas nous limiter à elles. Si nous analysons l'homme au plus profond de son être, nous voyons qu'il se différencie du monde de la nature plus qu'il ne lui ressemble. C'est également dans ce sens que procèdent l'anthropologie et la philosophie lorsqu'elles cherchent à analyser et à comprendre l'intelligence, la liberté, la conscience et la spiritualité de l'homme. Le livre de la Genèse semble aller au-devant de toutes ces expériences de la science et, en disant de l'homme qu'il est « image de Dieu », il fait comprendre que la réponse au mystère de son humanité ne doit pas être cherchée dans sa ressemblance avec le monde de la nature. L'homme ressemble plus à Dieu qu'à la nature. C'est en ce sens que le psaume dit : « Vous êtes des dieux ! » (Ps 82,6), paroles que Jésus reprendra (Cf. Jn 10,34).
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermons sur l'évangile de Jean, n°48, 9-11 ; CCSL 36, 417
Saisir le Christ
« Si la Loi appelle ceux à qui la parole de Dieu s'adresse des dieux, pourquoi dites-vous à celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde : Tu blasphèmes ! parce que j'ai dit : Je suis le Fils de Dieu ? » De fait, si Dieu a parlé aux hommes pour qu'ils soient appelés des dieux, comment la Parole de Dieu, le Verbe qui est en Dieu, ne serait-il pas Dieu ? Si les hommes, parce que Dieu leur parle, sont rendus participants de sa nature et deviennent des dieux, comment cette Parole, par où leur vient ce don, ne serait-elle pas Dieu ?... Toi, tu t'approches de la Lumière, et tu la reçois, et tu comptes parmi les enfants de Dieu ; si tu t'en éloignes, tu deviens obscur, et tu comptes parmi les fils des ténèbres (cf 1Th 5,5)...
« Croyez les œuvres. Ainsi vous reconnaîtrez et vous croirez que le Père est en moi et moi dans le Père. » Le Fils de Dieu ne dit pas « le Père est en moi et moi dans le Père » dans le sens où les hommes peuvent le dire. En effet, si nos pensées sont bonnes, nous sommes en Dieu ; si notre vie est sainte, Dieu est en nous. Lorsque nous participons à sa grâce et que nous sommes éclairés par sa lumière, nous sommes en lui et lui en nous. Mais...reconnais ce qui est propre au Seigneur et ce qui est un don fait à son serviteur. Ce qui est propre au Seigneur c'est l'égalité avec le Père ; le don accordé au serviteur, c'est de participer au Sauveur.
« Ils cherchaient donc à le saisir. » Si seulement ils l'avaient saisi — mais par la foi et l'intelligence, et non pour le tourmenter et le faire mourir ! En ce moment où je vous parle..., tous, vous et moi, nous voulons saisir le Christ. Saisir, qu'est-ce à dire ? Vous avez saisi quand vous avez compris. Mais les ennemis du Christ cherchaient autre chose. Vous avez saisi pour posséder, eux voulaient le saisir pour s'en débarrasser. Et parce qu'ils voulaient le saisir ainsi, que fait Jésus ? « Il échappa de leurs mains. » Ils n'ont pas pu le saisir, parce qu'ils n'avaient pas les mains de la foi... Nous saisissons vraiment le Christ si notre esprit saisit le Verbe.
CARÊME V - Samedi
Commentaire de l’Évangile
Julienne de Norwich (1342-après 1416), recluse anglaise
Révélations de l'amour divin, ch. 32
« Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple »
Notre bon Seigneur m’a dit une fois : « Toutes choses finiront bien » ; une autre fois, il a dit : « Tu le verras toi-même : tout tournera en bien. » En ces deux paroles, mon âme a compris…qu’il veut que nous sachions qu’il prête attention non seulement aux choses nobles et grandes, mais aussi à celles qui sont humbles, petites, peu élevées, simples. C’est ce qu’il signifie lorsqu’il dit : « Toute chose, quelle qu’elle soit, finira bien. »
Il veut que nous comprenions que même la chose la plus minime ne sera pas oubliée. Et il veut que nous comprenions que beaucoup d’actions sont si mauvaises à nos yeux et causent de si grands maux qu’il nous paraît impossible qu’elles aient jamais une bonne fin. Et donc nous nous affligeons et nous nous lamentons tellement que nous ne trouvons plus la paix dans la bienheureuse contemplation de Dieu, comme nous le devrions. Car ici-bas nous raisonnons de façon si aveugle, si basse, si simpliste qu’il nous est impossible de connaître la haute et merveilleuse sagesse, puissance et bonté de la bienheureuse Trinité… C’est comme si Dieu disait : « Prenez garde maintenant de croire et de me faire confiance, et à la fin vous verrez tout dans la vérité et donc la plénitude de la joie »…
Il y a une œuvre que la très sainte Trinité accomplira au dernier jour, d’après ce que je vois. Quand cette œuvre sera faite et comment elle sera faite, nulle créature en dessous du Christ ne le sait et ne le saura avant son accomplissement… Si Dieu veut nous faire savoir qu’il fera cette œuvre, c’est pour que nous soyons plus à l’aise, plus paisibles dans l’amour, que nous cessions de fixer notre regard sur toutes les tempêtes qui nous empêchent de nous réjouir en lui vraiment. Telle est la grande œuvre ordonnée par notre Seigneur de toute éternité, trésor profondément caché en son sein béni et connu de lui seul. Par cette œuvre, il fera en sorte que tout finisse bien, car de même que la très sainte Trinité a créé toutes choses de rien, de même elle rendra bonnes toutes choses qui ne le sont pas.
ou
Saint Prosper d'Aquitaine ( ?-v. 460), théologien laïc
L'Appel de tous les peuples, 9 (trad. coll. Les Pères dans la foi, n°51, p. 42)
« Jésus allait mourir...pas seulement pour la nation, mais pour rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés »
Saint Paul affirme : « En ces jours qui sont les derniers, Dieu nous a parlé par le Fils, qu'il a établi héritier de toutes choses » (He 1,2). Cette phrase ne signifie-t-elle pas que le Père a considéré que tous les hommes font partie de l'héritage du Christ ? C'est conforme à la prophétie de David : « Demande, et je te donne les peuples en héritage, pour domaine les extrémités de la terre » (Ps 2,8).
Le Seigneur lui-même déclare : « Une fois élevé de terre, j'attirerai tout à moi » (Jn 12,32). N'est-ce pas la conversion de tous qui semble promise ? À un autre endroit, on trouve une prophétie concernant l'Église : « Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline abaissées, les lieux accidentés se changeront en plaine et les escarpements en large vallée » (Is 40,4) : est-il quelqu'un qui semble oublié, et qui ne soit pas désigné ici comme sujet du Christ ? Et que penser quand on lit : « Toute chair viendra se prosterner devant ma face, pour qu'ils m'adorent dans Jérusalem, dit le Seigneur » (Is 66,23)...
Le terme de « peuple de Dieu » est donc à prendre dans toute sa plénitude. Et bien que la plupart des hommes refuse ou néglige la grâce du Sauveur, c'est l'ensemble qui est désigné par les mots « élus » et « prédestinés »... L'apôtre Paul dit aussi : « Nous proclamons un Jésus Christ crucifié, scandale pour les juifs et folie pour les païens, mais puissance de Dieu et sagesse de Dieu » (1Co 1,23-24). Le Christ serait-il « puissance de Dieu » et « sagesse » pour les mêmes hommes aux yeux de qui il est « scandale » et « folie » ? En fait, puisque certains sont sauvés à cause de leur foi, alors que d'autres sont endurcis dans l'impiété, l'apôtre a compris les fidèles et les infidèles sous le nom général « appelés ». Il montrait ainsi que ceux qu'il qualifiait de païens se sont faits étrangers à l'appel de Dieu, bien qu'ils aient entendu l'Évangile.
ou
Saint Robert Bellarmin (1542-1621), jésuite, évêque et docteur de l'Église
La Montée de l'âme vers Dieu (trad. rev. Tournay)
« À partir de ce jour-là, le grand conseil fut décidé à le faire mourir »
Ô Seigneur, tout ce que tu nous enseignes pourrait sembler trop difficile, trop lourd, si tu parlais d'une autre tribune ; mais puisque tu nous instruis plus par l'exemple que par la parole, toi qui es « Seigneur et Maître » (Jn 13, 14), comment oserons-nous dire le contraire, nous qui sommes les serviteurs et les élèves ? Ce que tu dis est parfaitement vrai, ce que tu ordonnes parfaitement juste ; cette croix d'où tu parles l'atteste. Ce sang qui coule à flots témoigne aussi ; il crie de toutes ses forces (Gn 4, 10). Et enfin, cette mort même : si elle a pu déchirer à distance le voile du Temple et fendre les pierres les plus dures (Mt 27, 51), comment ne ferait-elle pas de même, et plus encore, pour le cœur des croyants ; comment ne les amènerait-elle pas à se soumettre ?
Seigneur, nous voulons te rendre amour pour amour ; et si le désir de te suivre ne procède pas encore de notre amour pour toi, car il est bien faible, qu'il vienne du moins de notre amour de ton amour. Si tu nous attires après toi, « nous courrons à l'odeur de tes parfums » (Ct 1, 4 LXX) : nous ne désirons pas seulement t'aimer, te suivre, mais nous sommes résolus à mépriser ce monde...lorsque nous voyons que toi, notre chef, tu n'as pas accaparé les joies de cette vie. Nous te voyons affronter la mort, non dans un lit, mais sur le bois qui rend la justice ; bien que roi, tu ne veux pas avoir d'autre trône que ce gibet... Entraînés par ton exemple de roi plein de sagesse, nous repoussons l'appel de ce monde et de son luxe, et prenant ta croix sur nos épaules, nous nous proposons de te suivre, toi seul... Accorde-nous seulement l'aide nécessaire ; rends-nous assez forts pour te suivre.
ou
Saint Bernard (1091-1153), moine cistercien et docteur de l'Église
Sermon 28 sur le Cantique des cantiques (trad. Solms, Christs romans, Zodiaque 1963, p. 147 rev.)
« Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour le peuple »
Afin de blanchir la multitude, un seul s'est laissé noircir..., car « il est bon, dit l'Écriture, qu'un seul homme meure pour le peuple ». Il est bon qu'un seul prenne « la ressemblance de la chair de péché » (Rm 8,3), et que toute la race ne soit pas condamnée pour le péché. La splendeur de l'essence divine se voile donc en la forme d'esclave, pour sauver la vie de l'esclave. L'éclat de la vie éternelle s'assombrit dans la chair pour purifier la chair. Pour éclairer les fils des hommes, le plus beau des enfants des hommes (Ps 44,3) doit s'obscurcir dans sa Passion, accepter la honte de la croix. Exsangue dans la mort, qu'il perde toute beauté, tout honneur, pour s'acquérir, belle et glorieuse, son Épouse sans tache ni ride, l'Église (Ep 5,27).
Mais sous cette tente noire (Ct 1,5)..., je reconnais le roi... Je le reconnais et je l'embrasse. Je vois sa gloire qui est à l'intérieur ; je devine l'éclat de sa divinité, la beauté de sa force, la splendeur de sa grâce, la pureté de son innocence. La couleur misérable de l'infirmité humaine le couvre ; son visage est comme caché, défait, à l'heure où pour nous ressembler il est éprouvé comme nous, mais n'a pas péché.
Je reconnais aussi la forme de notre nature souillée, je reconnais cette tunique de peau, le vêtement de nos premiers parents (Gn 3,21). Mon Dieu s'en est revêtu, prenant la forme de l'esclave, devenu semblable aux hommes (Ph 2,7) et habillé comme eux. Sous cette peau de chevreau, signe du péché, dont se couvrit Jacob (Gn 27,16), je reconnais la main qui n'a pas péché, la nuque jamais courbée sous l'emprise du mal. Je sais, Seigneur, que par nature tu es doux, humble de cœur, abordable, paisible, souriant, toi qui as été « oint de l'huile de joie plus que tes compagnons » (Mt 11,29 ;Ps 44,8). D'où te vient donc cette rude ressemblance d'Esaü, cette affreuse apparence du péché ? Ah, c'est la mienne ! ... Je reconnais mon bien, et sous mon visage je vois mon Dieu, mon Sauveur.
ou
Saint Cyrille d'Alexandrie (380-444), évêque et docteur de l'Église
Commentaire sur la lettre aux Romains, 15, 7 (trad. bréviaire)
« Afin de rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés »
Il est écrit : « Tous, tant que nous sommes, nous formons un seul corps et nous sommes membres les uns des autres » (Rm 12,5) car le Christ nous rassemble dans l'unité par les liens de l'amour : « C'est lui qui, des deux, a fait un seul peuple ; il a fait tomber le mur qui les séparait, la haine, en supprimant les prescriptions juridiques de la Loi » (Ep 2,14). Il faut donc que nous ayons les mêmes sentiments réciproques ; « si un membre souffre, que tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l'honneur, que tous partagent sa joie » (1Co 12,26). C'est pourquoi, dit encore saint Paul, « accueillez-vous les uns les autres comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu » (Rm 15,7). Accueillons-nous les uns les autres, si nous voulons avoir les mêmes sentiments. « Portons les fardeaux les uns des autres ; rassemblés dans la paix, gardons l'unité dans un même Esprit. » (Ep 4,2-3) C'est ainsi que Dieu nous a accueillis dans le Christ. Car celui-ci a dit vrai : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils pour nous » (Jn 3,16). En effet, le Fils a été donné en rançon de notre vie à tous, nous avons été affranchis de la mort, rachetés de la mort et du péché.
Saint Paul éclaire les perspectives de ce plan de salut lorsqu'il dit que « le Christ s'est fait le serviteur de la circoncision en raison de la fidélité de Dieu » (Rm 15,8). Car Dieu avait promis aux patriarches, pères des Juifs, qu'il bénirait leur descendance qui deviendrait aussi nombreuse que les astres du ciel. C'est pour cela que le Verbe, qui est Dieu, s'est manifesté dans la chair et s'est fait homme. Il maintient dans l'existence toute la création et il assure le bien-être de tout ce qui existe, puisqu'il est Dieu. Mais il est venu en ce monde en s'incarnant « non pour être servi, mais », comme il le dit lui-même, « pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45).
ou
Rupert de Deutz (v. 1075-1130), moine bénédictin
Commentaire de l'Évangile de saint Jean, livre 10 ; PL 169, 646 ss. (trad. En Calcat)
« Afin de rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés »
« Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur dit : ' Vous n'y comprenez rien ; vous ne voyez pas qu'il est de votre intérêt qu'un seul homme meure pour le peuple afin d'éviter que la nation ne périsse toute entière. ' Il ne disait pas cela de lui-même... »
Que signifient ces derniers mots : « Il ne disait pas cela de lui-même » sinon que Caïphe n'a pas tiré cette parole de son propre fond ? En vérité, avant que Caïphe n'existe, déjà cette parole avait été dite : « Jésus devait mourir pour le peuple. » Oui, cette parole avait été révélée aux saints prophètes, elle avait même été prononcée avant que les prophètes ne viennent au monde, avant qu'Abraham ait reçu l'existence, avant qu'Adam ait été façonné. Cette parole était déjà dans le bon plaisir du Père lorsqu'il a déclaré : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance » (Gn 1,26). C'est alors qu'il a été dit que Jésus devait mourir pour le peuple.
Caïphe n'a donc pas dit cela de lui-même. Mais « comme il était grand prêtre cette année-là, il fut prophète. » Et de quoi donc ? ... Qu'il fallait qu'un seul homme, un homme unique, le Saint des saints, le Soleil de justice, Jésus Christ, meure pour le peuple, et non seulement pour le peuple issu d'Abraham, mais encore pour tous ceux que Dieu avait destinés, dès la création du monde, à devenir pour lui des fils (Ep 1,5). Ils avaient été jetés hors du Paradis originel et dispersés aux quatre vents du monde ; il fallait les rassembler de toute la masse humaine, jusqu'au dernier élu.
ou
Saint Léon le Grand ( ?-v. 461), pape et docteur de l'Église
8ème homélie sur la Passion, 7 ; SC 74 bis (trad. SC p. 115 rev. ; cf bréviaire Vendr. Saint)
« C'était afin de rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés »
« Une fois élevé de terre, j'attirerai tout à moi » (Jn 12,32). Puissance admirable de la croix ! Gloire inexprimable de la Passion ! Là se trouve le tribunal du Seigneur, le jugement du monde et la victoire du Crucifié. Oui, tu as tout attiré à toi, Seigneur, et lorsque « tu étendais tes mains tout le jour vers un peuple incroyant et rebelle » (Is 65,2 ; Rm 10,21), le monde entier a compris qu'il devait rendre gloire à ta majesté... Tu as tout attiré à toi, Seigneur, car, quand le voile du Temple s'est déchiré (Mt 27,51), le symbole du Saint des Saints s'est manifesté en vérité, la prophétie trouve son accomplissement, et la Loi ancienne devient l'Évangile. Tu as tout attiré à toi, Seigneur, afin que le culte de toutes les nations soit célébré en plénitude par le mystère qui, jusqu'alors voilé sous des symboles dans un seul temple en Judée, est enfin manifesté ouvertement...
Car ta croix est la source de toutes les bénédictions, la cause de toute grâce. De la faiblesse de la croix les croyants reçoivent la force ; de son opprobre, la gloire ; de ta mort, la vie. Maintenant, en effet, les sacrifices multiples prennent fin : l'offrande unique de ton corps et de ton sang mène à leur achèvement tous les différents sacrifices offerts de par le monde, car tu es le véritable Agneau de Dieu, toi qui enlèves le péché du monde (Jn 1,29). Tu achèves en toi toutes les religions de tous les hommes afin que tous les peuples ne fassent plus qu'un seul Royaume.
ou
Lacordaire (1802-1861), dominicain
Conférences de Notre-Dame de Paris, II, p. 276-278
« Afin de rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés »
Lorsque Jésus Christ vient au monde, il naît comme tous les hommes, dans une cité ; il naît dans un droit particulier ; il naît dans une patrie qui avait son histoire, son fondateur, ses conquêtes, son illustration ; il naît comme un homme qui était attendu par un grand peuple. Et quelle est la première chose qu'il fait tout en se posant comme l'héritier des promesses et des espérances de ce peuple ? ... Il dit simplement : je suis le Fils de l'homme.
Et peut-être vous n'en êtes pas surpris ; peut-être il vous semble naturel qu'à chaque page de l'Évangile Jésus Christ affecte de s'appeler le Fils de l'homme, tandis qu'à peine, çà et là, il prend le titre de Fils de Dieu ? Cependant cela n'est pas si peu de chose... Avant Jésus Christ, on disait : Je suis Grec, Romain, Juif. Menacé ou interrogé, on répondait fièrement : Je suis citoyen romain. Chacun se couvrait de sa patrie et de sa cité. Jésus Christ n'invoque qu'un seul titre, celui de Fils de l'homme, et il annonce par là une ère nouvelle, l'ère où l'humanité commence, et où, après le nom de Dieu, rien ne sera plus grand que le nom de l'homme. Chacune de ses actions est empreinte de cet esprit, et toutes ensemble, paroles et actions, forment l'Évangile, qui est le droit nouveau et universel.