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3°SEMAINE VENDREDI

23. FIDÉLITÉ À LA GRÂCE

— La grâce de Dieu donne toujours des fruits chez qui ne lui dresse pas d’obstacles.

— Les fruits surnaturels de la correspondance à la grâce divine.

— Éviter le découragement face aux défauts qui résistent et aux vertus qui tardent à venir.

 

I. L’Évangile de laMesse aujourd’hui [01] présente une courte parabole que seul saint Marc recueille. Le Seigneur y parle de la croissance de la semence jetée en terre ; une fois semée, elle se développe indépendamment du fait que le propriétaire du champ dorme ou veille, et sans qu’il sache comment se produit cette croissance. Ainsi en va-t-il de la semence de la grâce qui tombe dans les âmes ; si on ne dresse pas d’obstacles, si on lui permet de croître, elle donne du fruit sans que cela dépende de celui qui sème ou de celui qui arrose, mais de Dieu qui fait pousser[02].

Voilà le fondement de la confiance dans l’apostolat : « la doctrine, le message que nous devons répandre, a en lui-même une fécondité infinie, qui ne vient pas de nous, mais du Christ[03] ». Dans la vie intérieure de chacun aussi, l’espérance naît de savoir que la grâce de Dieu, si rien ne l’en empêche, réalise silencieusement dans l’âme une profonde transformation, que l’on dorme ou que l’on veille : en tout temps elle fait jaillir à l’intérieur, maintenant même peut-être dans la prière, des résolutions de fidélité, de don de soi, de libre réponse à son action.

Car le Seigneur offre constamment sa grâce pour aider à être fidèles dans l’accomplissant du petit devoir de chaque instant, où se manifeste sa volonté et où se trouve notre sanctification. Acceptons-nous, vraiment cette aide, coopérons-nous avec générosité et docilité ? L’âme connaît quelque chose de semblable à ce qui arrive au corps : les poumons ont besoin d’aspirer de l’oxygène continuellement pour renouveler le sang ; celui qui ne respire pas bien finit par mourir d’asphyxie. Celui qui ne reçoit pas avec docilité la grâce que Dieu lui donne continuellement, finit par mourir d’asphyxie spirituelle[04].

Que signifie recevoir la grâce avec docilité ? Principalement s’efforcer de réaliser ce que le Saint-Esprit suggère dans l’intimité du cœur, accomplir ses devoirs— en premier lieu ce qui se réfère aux engagements envers Dieu — ; s’efforcer d’atteindre un but précis dans telle ou telle autre vertu ; supporter avec élégance surnaturelle et simplicité une contrariété qui se prolonge et finit par coûter beaucoup... C’est Dieu qui y pousse intérieurement, en rappelant souvent les orientations reçues dans la direction spirituelle. Plus grande est la fidélité à ces grâces, mieux l’on se dispose à en recevoir d’autres, plus on trouve de facilité à réaliser de grandes actions, plus il y a de joie dans sa vie (la joie est très liée à la grâce).

 

II. La docilité aux inspirations du Saint-Esprit est inséparable de la vie de la grâce, pour qu’elle produise vraiment des fruits surnaturels. Comme le suggère le Seigneur dans cette parabole que nous sommes en train de méditer, la semence a la force nécessaire pour germer dans le cœur, croître et donner des fruits si on lui fait de la place en nous, si on l’accueille, si on ne la néglige pas, car « les opportunités de Dieu n’attendent pas. Elles arrivent et passent. La parole de vie n’attend pas ; si nous ne nous l’approprions pas, le démon l’emportera. Lui n’est pas paresseux ; bien au contraire il a les yeux toujours ouverts et il est toujours prêt à sauter, et à emporter le don que vous n’utilisez pas[05]. » Un don non utilisé..., des opportunités de Dieu, ce sont les innombrables options de la vie de tous les jours : la petite mortification de laisser en ordre les instruments de travail, la confession régulière et ponctuelle, l’examen de conscience accompagné de l’effort nécessaire pour se rendre compte de ce qui ne va pas et qui peut s’améliorer visiblement le jour suivant, c’est la « minute héroïque » au lever le matin, le silence dans une conversation où l’on dit du mal de l’absent... Sinon, la résistance à la grâce produit sur l’âme le même effet que « la grêle sur un arbre en fleurs qui promettait d’abondants fruits ; les fleurs se dessèchent et le fruit n’arrive pas à maturité[06] ». La vie intérieure, elle aussi, peut lentement s’éteindre...

C’est bien pour cela que le Saint-Esprit prodigue d’innombrables grâces pour éviter le péché véniel délibéré ou des fautes qui, sans être des péchés, déplairaient à Dieu ; les saints, ce sont ceux qui ont répondu avec la plus grande délicatesse à cette aide surnaturelle. Nous recevons aussi d’innombrables grâces pour sanctifier les actions de la vie ordinaire, tout en les réalisant avec perfection, avec droiture d’intention, pour de nobles motifs humains et surnaturels. Celui qui demeure fidèle, du matin jusqu’au soir, à l’aide divine, ses journées finiront remplies à ras bord d’actes d’amour de Dieu et du prochain, dans les situations agréables et dans la fatigue, le doute ou la faiblesse : tout moment est favorable pour donner du fruit. Une grâce en attire une autre — celui qui a recevra[07], promettait hier l’Évangile de la Messe — et l’âme se fortifie d’autant plus dans le bien qu’elle voit chaque jour comme un cadeau que lui fait son Seigneur pour la remplir d’amour à travers les difficultés et obstacles transformés en motifs de sainteté et d’apostolat. Tout est différent quand nous agissons par amour et pour l’Amour !

 

III. « L’homme jette la semence en terre quand il prend une bonne résolution en son cœur (...) ; et la semence germe et croît sans qu’il s’en rende compte : même s’il ne peut pas observer sa croissance, la vertu, une fois conçue, chemine vers la perfection, et d’elle-même la terre fructifie, car, avec l’aide de la grâce, l’âme de l’homme se met spontanément à faire le bien. Mais la terre produit d’abord le blé en herbe, ensuite la tige, et enfin l’épi de grains[08]. » La vie intérieure a besoin de temps, comme le blé dans les champs.

La fidélité aux impulsions du Seigneur évite le découragement devant les fautes et l’impatience de constater qu’il en coûte encore de bien finir sa prière, de déraciner tel défaut ou de se rappeler la présence du Seigneur quand on travaille... Regardons le paysan. Il est patient, il ne reprend pas la semence, il n’abandonne pas le champ s’il ne trouve pas le fruit attendu ; il sait bien qu’il doit travailler et attendre, prévoir la gelée, les trombes d’eau et les journées ensoleillées ; il sait que la semence est en train de mûrir sans qu’il sache comment, et que le temps de la moisson arrivera. « D’ordinaire, la grâce agit comme la nature : par degrés. — À proprement parler, nous ne pouvons pas devancer l’action de la grâce : mais, en ce qui nous concerne, nous devons préparer le terrain et coopérer, lorsque Dieu nous en donne l’occasion.

« Il faut obtenir des âmes qu’elles visent très haut : les pousser vers l’idéal du Christ ; les conduire jusqu’aux ultimes conséquences, sans chercher de circonstances atténuantes ni de palliatifs d’aucun genre, mais sans oublier non plus que la sainteté n’est pas d’abord une affaire de gros bras. Normalement, la grâce agit à ses heures, elle n’aime pas être brusquée.

« Cultive donc en toi une sainte impatience..., mais sans perdre patience.[09] »

Il faut savoir attendre. Lutter avec une patiente persévérance : surmonter un défaut ou acquérir une vertu ne dépend normalement pas de violents efforts sporadiques, mais de l’humble continuité de la lutte, de la constance nourrie de la miséricorde du Seigneur. Car l’impatience enfonce ses racines, presque toujours, dans l’orgueil. « H faut être patient avec tout le monde, note saint François de Sales, mais, en premier lieu, avec soi-même [10]. » Rien n’est irrémédiable dans la vie, pour qui espère dans le Seigneur ; rien n’est totalement perdu ; il y a toujours une possibilité de pardon et de recommencement : avec humilité, avec sincérité et repentir... car le Christ s’entête à ce que ses disciples surmontent les obstacles et retrouvent leur joie.

Tout passage sur terre comporte des fautes, des déficiences, des fragilités, des péchés : soyons donc humbles et patients. Le Seigneur tient compte des échecs, mais surtout il attend de petites victoires tout au long de nos jours, de ces victoires qui s’obtiennent chaque fois que toi et moi, nous sommes fidèles à une inspiration, à une motion de l’Esprit Saint.

 

NOTES

[01] Me 4, 26-32.

[02] Cf. 1 Cor 3, 5-9.-3. BIENHEUREUX JOSÉMARIA ESCRIVA, Quand le Christ passe, 159.

[04] Cf. R. GARRIGOU-LAGRANGE, Les trois âges de la vie intérieure.

[05] CARDINAL J. H. NEWMAN, Sermon pour le dimanche de Sexagésime.-appels de la grâce.

[06] R. GARRIGOU-LAGRANGE, loc. cit.

[07] Me 4, 25.

[08] SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, Homélies sur Ezéchiel, 2, 3.

[09] BIENHEUREUX JOSÉMARIA ESCRIVA, Sillon, n. 668.

[10] SAINT FRANÇOIS DE SALES, Lettres, frag. 139.



3°SEMAINE SAMEDI

24. LA CORRECTION FRATERNELLE

— La correction fraternelle, instrument de paix. Son efficacité surnaturelle.

— La correction fraternelle se pratiquait parmi les premiers chrétiens. Quelles raisons aurait-on de ne pas la faire ?

— Comment rendre la correction fraternelle aimable ? À quelles conditions est-elle profitable ?

 

I. L’Ancien Testament déjà montre comment Dieu se sert d’hommes pleins de force et de charité pour prévenir d’autres de leur éloignement du chemin qui conduit au Seigneur. Le Livre de Samuel, par exemple, nous présente le prophète Nathan, envoyé par Dieu au roi David [01] pour l’éclairer sur de très graves péchés qu’il avait commis. Malgré l’évidence de ces péchés (adultère avec la femme de son plus fidèle serviteur et pousser celui-ci à la mort) et quoique le roi connaisse parfaitement la Loi, « le désir s’était emparé de toutes ses pensées et son âme était complètement engourdie, comme par assoupissement. Il lui fallut la lumière du prophète, que ses paroles lui fassent comprendre ce qu’il avait fait[02] ». C’est à peine croyable, pendant des semaines et des semaines, David vécut avec une conscience complètement anesthésiée par le péché.

Nathan, sans doute bien embarrassé pour lui faire comprendre la gravité de son délit, commence par lui raconter astucieusement une parabole : Dans une même ville, il y avait deux hommes, l’un était riche et l’autre était pauvre. Le riche avait des brebis et des bœufs en très grand nombre. Le pauvre avait tout juste une petite brebis qu’il avait achetée. Il la nourrissait, et elle grandissait chez lui avec ses enfants, elle mangeait de son pain, elle buvait dans sa coupe, elle dormait tout près de lui : elle était comme sa fille. Un jour, un voyageur se présenta chez l’homme riche. Celui-ci, voulant nourrir son hôte tout en ménageant ses troupeaux, alla prendre la brebis du pauvre, et la prépara pour le voyageur... En entendant cela, David entra dans une grande colère contre cet homme, et dit à Nathan : Je le jure par le Seigneur qui est vivant : l’homme qui a fait cela mérite la mort !

Nathan a visé juste : le sens de la justice est profondément enracinée dans l’âme du roi d’Israël. Il peut alors affirmer : Cet homme, c’est toi ! Et David se remémore ses péchés, il se repent et exprime spontanément sa douleur dans un Psaume que l’Église admirative nous propose comme modèle de contrition : Aie pitié de moi, ô Dieu, dans ta bonté ; dans ta grande miséricorde efface mes transgressions...[03]. La suite est facile à deviner. Le grand cœur de David l’incite à faire pénitence pour ses faiblesses et ce qui est agréable à Dieu. Et tout cela grâce à une correction fraternelle, à un avertissement opportun et ferme, celui de Nathan ! Un des plus grands biens que l’on puisse apporter à ceux que l’on aime, et à tout le monde même, c’est cette aide (parfois héroïque) de la correction fraternelle. Les rapports quotidiens avec les autres révèlent facilement que parents, amis ou connaissances en arrivent à prendre, comme nous-mêmes, des habitudes peu dignes d’un bon chrétien et qui peuvent les éloigner de Dieu. Ce sont des imperfections consenties ou de menues fautes habituelles dans la réalisation du travail, des manques de ponctualité, des médisances ou des diffamations, des brusqueries, des impatiences... Ce sont aussi des lésions contre la justice dans les relations professionnelles, des manques visibles de sobriété ou de tempérance, des dépenses superflues, de la gourmandise ou de l’ébriété, la dilapidation de l’argent (dans le jeu ou les loteries), des relations nocives pour la fidélité conjugale ou pour la chasteté... Une correction fraternelle faite à temps, opportune, inspirée par la charité et la compréhension, seul à seul avec l’intéressé, évite beaucoup de maux : le risque du scandale, un douloureux dommage à une famille... Ou bien, tout simplement, elle est un stimulant efficace pour que tel ou tel corrige un défaut ou s’approche un peu plus de Dieu.

Cette aide spirituelle suggérée par l’Évangile naît de la charité, et en est une des principales manifestations. Elle peut être parfois une exigence de la justice, une véritable obligation de prêter de l’aide : aux collaborateurs, à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, dépendent de nous... « Pourquoi ne te décides-tu pas à faire une correction fraternelle ?— Il est vrai que l’on souffre en la recevant, parce qu’il en coûte de s’humilier, au début du moins. Mais il en coûte aussi toujours de la faire. Tout le monde le sait bien.

« L’exercice de la correction fraternelle est la meilleure manière d’aider les autres, après la prière et le bon exemple.[04] » La faisons-nous ? Notre amour est-il un amour véridique, qui se manifeste par des œuvres ?

 

II. La correction fraternelle a vraiment une saveur d’Évangile et les premiers chrétiens la faisaient fréquemment, comme leSeigneurl’avaitétablie— Vaetcorrige-le seul à seul [05]— ; elle occupait une place très importante dans leurs vies[06]. Ils connaissaient bien son efficacité. Saint Paul écrit aux fidèles de Thessalonique que : si quelqu’un n’obéit pas à ce que nous disons en cette lettre... ne le considérez pas comme un ennemi : seulement, reprenez-le comme un frère[07]. L’Épître aux Galates signale que cette correction doit se faire dans un esprit de douceur[08]. De la même manière, l’Apôtre saint Jacques encourage les premiers chrétiens à la faire en leur rappelant la récompense que le Seigneur leur donnera : si l’un de vous s’égare en s’éloignant de la vérité et qu’un autre l’y ramène, sachez-le : celui qui ramène un pécheur du chemin où il s’égarait sauvera son âme de la mort et il aura le pardon pour une masse de péchés[09]. Quelle récompense ! Pouvons-nous chercher des excuses et redire les paroles de Caïn : suis-je le gardien de mon frère ? [10]

Une excuses pour ne pas faire une correction fraternelle : la peur d’attrister celui qui a besoin de cet avertissement. Mais, le médecin hésite-t-il à dire au patient que, s’il veut guérir, il doit supporter une douloureuse opération ? Hésiterons-nous à dire à ceux qui nous entourent que la santé (combien plus précieuse !) de leur âme est en jeu ? « Malheureusement, il y en a aussi qui, pour ne pas déplaire ou pour ne pas impressionner quelqu’un qui est en train de vivre ses derniers jours et les derniers moments de son existence terrestre, ne lui disent pas son état réel, en lui faisant ainsi un mal de dimensions incalculables.

Mais le nombre de ceux qui voient leurs amis dans l’erreur ou dans le péché, ou sur le point de tomber dans l’un ou l’autre, et restent muets, et ne bougent même pas un doigt pour leur éviter ces maux est encore plus élevé. Pourrions-nous concéder à ceux qui agissent ainsi le titre d’amis ? Certainement pas. Et, cependant, ils ont l’habitude de le faire pour ne pas nous déplaire [11]. »

La pratique de la correction fraternelle accomplit vraiment ce que nous promet la sainte Écriture : le frère aidé par son frère est comme une ville forte [12]. Rien, personne ne peut vaincre une charité bien vécue, cette preuve d’amour chrétien améliore les personnes, mais aussi la société elle-même. Elle évite les critiques et les médisances qui enlèvent la paix de l’âme et troublent les relations entre les hommes ; l’amitié, si elle est vraie, devient plus profonde et authentique. L’amitié avec le Christ croît aussi quand nous aidons un ami, un parent, un collègue, avec ce remède efficace, aimable, clair et courageux.

 

III. La correction fraternelle implique une série de vertus, sans lesquelles elle ne serait pas une vraie manifestation de charité. « Quand tu devras corriger quelqu’un, montre-toi plein de charité, fais-le au moment opportun, et sans humilier ; fais-le dans le souci d’apprendre et de devenir meilleur dans ce domaine où tu corriges un autre[13]. » Agir comme le Christ s’il occupait notre place, avec la même délicatesse, avec la même force.

Parfois une certaine animosité, un certain manque de paix intérieure font voir en d’autres, des défauts qui, en réalité, sont tout simplement les nôtres. « Nous devons donc corriger par amour ; non pas avec le désir de nuire, mais avec l’affectueuse intention d’obtenir la correction de l’autre... Pourquoi le corriges-tu ? Parce qu’avoir été offensé par lui te fait de la peine ? Que Dieu t’en préserve ! Si tu le fais par amour propre, tu ne fais rien. Si c’est l’amour qui te pousse à le faire, tu agis bien[14]. »

C’est l’humilité qui enseigne, peut-être plus que n’importe quelle autre vertu, à trouver les paroles justes, une manière qui ne nous blesse pas nous aussi (nous avons besoin d’une aide semblable). La prudence fait faire un avertissement avec promptitude, au moment le plus opportun, en tenant compte de la manière d’être de la personne et des circonstances par lesquelles elle passe, « comme les bons médecins qui ne soignent pas tout le monde de la même manière[15] », et ne donnent pas la même ordonnance à tous leurs patients.

Une fois qu’on l’a avisé, quelqu’un semble-t-il ne pas réagir ? On l’aidera un peu plus avec l’exemple, avec la prière et la mortification pour lui, avec une plus fine compréhension.

S’il s’agit, au contraire, de recevoir une correction fraternelle ? Mettons-y l’engrais de l’humilité et du silence, sans excuses inutiles, en reconnaissant la main du Seigneur en cet ami qui le devient au moins au moment où il nous fait cette correction. Un sentiment de gratitude est logique, puisque quelqu’un s’intéresse vraiment à nous ; et pourquoi pas la joie de penser que nous ne sommes pas seuls pour redresser les chemins qui conduisent au Seigneur. « Une fois que tu as reçu avec joie et gratitude l'avertissement de quelqu’un, impose-toi d’en tenir compte et de le suivre, non seulement à cause du bénéfice que rapporte le fait de nous corriger, mais aussi pour lui faire voir que ses efforts n’ont pas été vains et que tu estimes sa bienveillance. L’orgueilleux, même s’il se corrige, ne veut pas montrer qu’il a suivi un conseil qu’on lui a donné ; bien au contraire il le méprise ; celui qui est humble s’honore de se soumettre à tous par amour de Dieu, et il observe un sage conseil comme venu de Dieu lui-même, quel que soit l’instrument dont Dieu se sera servi [16]. »

Ayons recours, en terminant notre prière, à la sainte Vierge, Mater boni consilii, qui nous aidera à vivre chaque fois qu’il le faut ce témoignage de charité fraternelle, de vraie amitié, de sincère estime pour ceux avec qui nous avons les rapports les plus fréquents.

 

NOTES

[01] Cf. 1 Sm 12, 1-17.

[02] SAINTJEANCHRYSOSTOME, /fomé » e.s sur l’Évangile de saint Matthieu, 60, 1.

[03] Ps 50.

[04] BIENHEUREUX JOSÉMARIA ESCRIVA, Forge, n. 641.

[05] Cf. Mt 18, 15.

[06] Cf. Doctrine des Apôtres, 15, 13.

[07] 2 Th 3, 14-15.

[08] Gai 6, 1.

[09] Jac 5, 19-20.

[10] Gn 4, 9.

[11] S. CANALS, Dieu est parmi nous.

[12] Pr 18, 19.

[13] BIENHEUREUX JOSÉMARIA ESCRIVA, Forge, n. 455.

[14] SAINT AUGUSTIN, loc. cit.

[15] SAINTJEANCHRYSOSTOME, o.c., 29.

[16] J.PECCI LEON XIII, Pratique de l’humilité, 41.



4°DIMANCHE ANNÉE A

25. LA VOIE DES BÉATITUDES

— Les béatitudes sont un chemin de sainteté et de bonheur.

— Le bonheur ne peut venir que de Dieu.

— Un bon moyen de ne jamais perdre la joie : chercher en toutes choses, d’abord le Seigneur.

 

I. Une foule venue de toutes parts entoure le Seigneur, une multitude qui attend la doctrine du salut, celle qui donne un sens à la vie. Quand Jésus vit la foule qui le suivait, il gravit la montagne, il s’assit, et ses disciples s’approchèrent. Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les instruire [01].

Et voilà qu’il leur décrit un panorama complètement inattendu, un panorama bien différent des aspirations humaines les plus courantes : Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des deux est à eux ! Heureux les doux : ils obtiendront la terre ! Heureux ceux qui pleurent...

Imaginons les impressions, la confusion peut-être, même pour certains la déception que ces paroles du Seigneur ont causées en ceux qui l’écoutaient. Jésus formule un esprit nouveau, un état d’esprit qui constitue sans doute un changement complet des habituelles estimations humaines ; les pharisiens, par exemple, voyaient dans le bonheur terrestre la bénédiction de Dieu et dans le malheur un châtiment[02]. En général, l’homme de l’antiquité, même dans le peuple d’Israël, cherchait la richesse, le plaisir, l’estime, le pouvoir, en considérant tout cela comme la source de tout bonheur. Jésus propose un autre chemin, différent. Il exalte et béatifie la pauvreté, la douceur, la miséricorde, la pureté et l’humilité.

Si nous méditons ces paroles du Seigneur, nous voyons bien que la même confusion existe aujourd’hui : la fabulation, l’épreuve mènent-elles, vraiment, à la béatitude et au bonheur ? La pensée fondamentale que Jésus voulait inculquer à ses auditeurs était celle-ci : servir Dieu seul rend l’homme heureux. Au milieu de la pauvreté, de la douleur, de l’abandon, le serviteur de Dieu peut dire avec saint Paul : Je surabonde de joie dans toutes mes tribulations. Un homme peut être, au contraire, infiniment malheureux même dans l’opulence et dans la possession de tous les plaisirs de la terre. Ce n’est pas pour rien qu’après les Béatitudes, apparaissent dans l’Évangile de saint Luc ces exclamations du Seigneur : Malheur à vous, les riches, car vous tenez votre consolation ! Malheur à vous, qui êtes repus maintenant (...). Malheur à vous quand tous les gens diront du bien de vous ! C’est de cette manière, en effet, que leurs pères agissaient avec les faux prophètes[03].

Ceux qui écoutaient le Seigneur comprirent bien que ces béatitudes n’étaient pas une énumération de catégories sociales, qu’elles ne promettaient pas le salut à certains groupes humains, mais qu’elles précisaient les dispositions religieuses et la conduite morale que Jésus attend de quiconque veut le suivre. Les pauvres de cœur, les doux, ceux qui pleurent... ce n’est pas une classifications des tempéraments ou des sensibilités, c’est une facette des diverses composantes de la sainteté proposée à qui veut être un vrai disciple du Christ.

Bref, cette collection de Béatitudes compose un seul idéal : la sainteté. Aujourd’hui, en écoutant de nouveau ces paroles radicales du Seigneur, ravivons le désir de sainteté comme l’axe de toute notre vie. Car « Notre Seigneur Jésus-Christ a prêché la bonne nouvelle à tout le monde, sans aucune distinction. Une seule marmite et une seule nourriture : ma nourriture est défaire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre (Jn 4, 34). Il appelle chacun à la sainteté et demande à chacun de l’amour : jeunes et vieux, célibataires et mariés, bien portants et malades, cultivés et ignorants, quel que soit leur lieu de travail, où qu’ils se trouvent[04]. » Quelles que soient les circonstances passagères et toujours variables, nous sommes invités à vivre en plénitude la vie chrétienne. Sans vraies-fausses excuses, sans dire au Seigneur : attends un peu... que je trouve la solution à ce problème, que je me rétablisse de cette maladie, que je cesse d’être calomnié ou persécuté... Ce serait une triste erreur que de ne pas profiter de ces dures circonstances pour s’unir davantage au Seigneur.

 

II. Se servir de tous les moyens possibles et opportuns pour éviter, quand on le peut, la douleur, la maladie, la pauvreté, l’injustice, pour mieux servir Dieu et ses frères, ne déplaît certes pas à Dieu ! Mais les béatitudes nous révèlent que les vrais succès de la vie se trouvent d’abord dans l’amour et dans l’accomplissement de la volonté de Dieu. Elles nous montrent le seul chemin capable de mener tout homme à vivre avec la pleine dignité humaine qui convient à sa condition de personne. Dans toutes les époques de l’histoire humaine, beaucoup de choses poussent à l’avilissement et à la dégradation personnelle : les béatitudes résonnent comme une invitation à la droiture et à la dignité de vie[05]. Essayer à tout prix, comme s’il s’agissait du mal absolu, de rejeter le poids de la douleur et de la tribulation, chercher le succès humain comme le suprême but, sont des chemins que le Seigneur ne peut bénir, et qui d’ailleurs ne conduisent pas au bonheur.

« Bienheureux » signifie heureux, et dans chaque béatitude « Jésus commence par promettre le bonheur et à indiquer les moyens de l’obtenir. Pourquoi donc Notre Seigneur commence-t-il par parler du bonheur ? Parce que dans tous les hommes existe une tendance irrésistible à être heureux ; c’est le but que tous leurs actes se proposent, mais très souvent ils cherchent le bonheur là où il ne se trouve pas, où ils ne trouveront que misère[06]. »

Le Seigneur propose les chemins pour être heureux sans limite dans la vie éternelle, et pour l’être aussi dans cette vie, en vivant en pleine dignité, comme il convient à la condition de personne.

Cherchez le Seigneur, vous tous, les humbles qui faites sa volonté (...). Je ne laisserai subsister au milieu de toi qu’un peuple petit et pauvre, qui aura pour refuge le nom du Seigneur, nous dit la première lecture de la Messe[07].

La pauvreté de cœur, la faim de justice, la miséricorde, la pureté de cœur, le rejet sans amertume à cause de l’Évangile manifestent une seule et même attitude de l’âme : l’abandon en Dieu, la confiance en Dieu d’une manière absolue et inconditionnelle, l’attitude de qui ne se contente pas des biens et des consolations de ce monde, parce que son espérance ultime est au-delà, dans une capacité à la vraie mesure du cœur humain.

Heureux les pauvres de cœur... et le Magnificat delà Vierge proclame : // a comblé de biens les affamés, et il a renvoyé les riches les mains vides%. Combien d’hommes se transforment en êtres plus ou moins vides, parce qu’ils se sentent largement satisfaits de ce qu’ils ont déjà ! Pourquoi se contenter du bonheur relatif des biens passagers, et ne pas désirer plutôt ces biens infinis que Dieu a préparés pour nous ?

 

III. Jésus annonce à ceux qui le suivent, à nous aujourd’hui, que le fait que les hommes « vous insultent, vous persécutent et disent faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi » ne sera pas un obstacle pour être heureux. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les deux ![09] » De même qu’aucune chose de la terre ne peut donner la plénitude du bonheur que tout homme cherche, de même rien non plus ne peut nous l’enlever si nous sommes unis à Dieu. « Ô vous tous, qui sentez plus lourdement le poids de la croix, vous qui êtes pauvres et délaissés, vous qui pleurez, vous qui êtes persécutés pour la justice, vous sur lesquels on se tait, vous les inconnus de la douleur, reprenez courage : vous êtes les préférés du royaume de Dieu, le royaume de l’espérance, du bonheur et de la vie ; vous êtes les frères du Christ souffrant ; et avec lui, si vous le voulez, vous sauvez le monde ![10] »

Demandons au Seigneur de transformer les âme, de réaliser un changement radical dans les opinions humaines sur le bonheur et le malheur.

Ne considérez pas que le riche est heureux grâce à ses richesses, dit saint Basile ; ni le puissant grâce à son autorité et sa dignité ; ni le fort grâce à la santé de son corps ; ni le sage grâce à son éloquence. Toutes ces choses sont des instruments de la vertu pour ceux qui les utilisent droitement ; mais en elles-mêmes, elles ne contiennent pas le bonheur [11]. » Ces biens se transforment même souvent en malheur pour qui les possède et pour les autres quand ils ne sont pas ordonnés selon le vouloir de Dieu. Sans le Seigneur, le cœur humain se sent facilement insatisfait et malheureux. Pour trouver ce bonheur il emprunte tous les chemins possibles, sauf ceux que Dieu lui propose et, à la fin, il sombre dans la solitude et la tristesse. Loin de Dieu, comme ils sont abondants les fruits amers, fréquentes les fins de parcours semblables à celle de l’enfant prodigue loin de la maison paternelle, mangeant des glands et gardant des cochons[12].

Il seront heureux ceux qui cherchent le Christ, et qui lui demandent de susciter en eux le désir de sainteté, car dans le Christ sont déjà présents tous les biens qui constituent le vrai bonheur. « Laetetur cor quaerentium Dominum — que se réjouisse le cœur de ceux qui cherchent le Seigneur !

« Cela peut t’éclairer dans la recherche des motifs de ta tristesse. [13] »

Il te manque la joie ? Ne serait-ce pas que, dans ces moments-là, tu ne cherches pas vraiment le Seigneur au sein de ton travail, parmi ceux qui t’entourent, voire dans les contradictions ? Peut-être n’es-tu pas encore complètement détaché de tout ? Peut-être n’as-tu pas encore pleinement confiance dans cette promesse : Que se réjouissent les cœurs de ceux qui cherchent le Seigneur !

 

NOTES

[01] Mt 5, 1-2.

[02] Cf. Mt 5, 2.

[03] Le 6, 24-26.

[04] BIENHEUREUX JOSÉMARIA ESCRIVA, Amis de Dieu, 294.

[05] Cf. J. ORLANDÏS, Huit Béatitudes.

[06] R. GARRIGOU-LAGRANGE, Les trois âges de la vie intérieure.

[07] Sph 2, 3 ; 3, 12-13.

[08] Le 1, 53.

[09] Mt 5, 11-12.

[10] CONCILE VATICAN II, Message à l’Humanité. Auxpauvres, aux malades, à tous ceux qui souffrent, 6.

[11] Cf. SAINT BASILE, Homélie sur l’envie, dans Comment lire la littérature païenne.

[12] Cf. Le 15, 11 et s.

[13] BIENHEUREUX JOSÉMARIA ESCRIVA, Chemin, n. 666.


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