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16e SEMAINE. JEUDI

34. DES CITERNES FISSURÉES. LE PÉCHÉ

— Le péché est la plus grande tromperie.

— Les effets du péché.

— La lutte contre les fautes vénielles. L’amour du sacrement de pénitence.

I. Le peuple juif, par son expérience du désert, connaissait bien l’importance de l’eau. Trouver de l’eau au milieu du désert c’était comme découvrir un trésor, et les puits étaient plus surveillés que les joyaux, car la vie en dépendait. La sainte Écriture parle de Dieu comme de la source d’eau vive ; le juste est comme un arbre planté près d’un cours d’eau01, qui produit des fruits même en temps de sécheresse02.

Dans sa conversation avec la femme samaritaine, Jésus lui dit qu’il est la source capable de rassasier les âmes d’eau vive03. Pendant la fête des Tabernacles ou des Tentes, dans laquelle les Juifs rappelaient leur passage au désert en campant sous des tentes, Jésus se présenta comme le seul qui puisse apaiser la soif des âmes. Le dernier jour de la fête, écrit saint Jean, le plus solennel, Jésus, debout, s’écria : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive ! Celui qui croit en moi, comme l’a dit l’Écriture, des fleuves d’eau vive couleront de son sein04. Seul le Christ peut calmer la soif d’éternité que Dieu lui-même a mis dans notre cœur, lui seul peut faire que notre vie soit féconde. De nombreux Pères de l’Église ont vu dans le côté ouvert du Christ, d’où jaillit du sang et de l’eau, l’origine des sacrements05, qui donnent la vie surnaturelle. Aujourd’hui dans notre prière résonnent avec une force spéciale les paroles du Prophète Jérémie qui nous parle de l’abandon de son peuple et, dans un sens plus large, du péché des hommes, de nos péchés : Cieux, soyez-en consternés, horrifiés, épouvantés ! Mon peuple a commis un double péché, déclare le Seigneur : ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes : des citernes fissurées, qui ne retiennent pas l’eau !06

Le péché est une séparation de Dieu, qui pour bien peu de choses, fait passer à côté de l’eau vive, apaiser sa soif dans d’autres choses, qui peuvent conduire à la mort. On se laisse tromper, le mal nous fait perdre la grâce sanctifiante et éloigne de l’âme la vie de Dieu. Le péché est toujours « le gaspillage de nos plus précieuses valeurs, bien qu’il nous semble parfois que le péché nous apporte un bien. Lorsque nous nous éloignons du Père, nous nous détruisons, nous brisons notre volonté, nous perdons notre dignité humaine et l’héritage de la grâce. 07 » Le péché transforme l’âme en un sol pierreux dans lequel il est impossible que croisse la grâce et se développent les vertus ; une terre sèche, endurcie, semée d’épines, comme le montrait l’Évangile de la Messe d’hier : abandon de la source d’eau vive pour construire des citernes fissurées…

II. Sans Dieu, l’homme ne trouve que malheur et mort. « Aide-moi à redire à l’oreille de celui-ci ou de celui-là... et de tous : le pécheur qui a la foi, même s’il obtient tous les bonheurs de la terre, est nécessairement un infortuné et un malheureux.

« Il est vrai que le motif qui doit nous pousser à haïr le péché, même véniel, le motif qui doit nous remuer tous est surnaturel. Car Dieu hait ce péché infiniment, et cette haine est suprême, éternelle et nécessaire, puisqu’à ce mal s’oppose le bien infini... ; mais la première réflexion que je t’ai signalée peut nous conduire à la seconde. 08 » La solitude que le péché laisse dans l’âme doit aussi nous pousser à nous éloigner de lui. Non sans raison l’on a dit que « le chemin de l’enfer est déjà un enfer ».

Le péché endurcit l’âme. Dans l’Évangile de la Messe09, Jésus dit, en citant le Prophète Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, pour que leurs yeux ne voient pas, que leurs oreilles n’entendent pas, que leur cœur ne comprenne pas... Il suffit de jeter un coup d’oeil autour de nous pour voir, avec peine, comment ces paroles du Seigneur sont aussi une réalité chez beaucoup qui ont perdu le sens du péché et sont comme sourds face aux réalités surnaturelles.

Le péché mortel sépare radicalement l’homme de Dieu, parce qu’il prive l’âme de la grâce sanctifiante. Tous les mérites acquis par les bonnes œuvres réalisées se perdent et il laisse l’âme incapable d’en acquérir de nouveaux ; elle reste d’une certaine façon sujette à l’esclavage du démon. L’inclination naturelle à la vertu diminue, de telle manière qu’il lui est de plus en plus difficile de réaliser des actes bons. Parfois le péché mortel a aussi des effets visibles : le manque de paix, la mauvaise humeur, l’apathie, le manque de volonté… Il sème le désordre, il sépare les hommes les uns des autres, même si cela ne se voit pas extérieurement. De même que tout homme qui s’efforce d’aimer Dieu élève le monde, de même tout péché « abaisse avec lui l’Église et, d’une certaine façon, le monde entier. En d’autres mots, il n’existe aucun péché, même le plus secret, qui n’affecte exclusivement que celui qui le commet. Tout péché a des répercussions avec une plus ou moins grande intensité, avec de plus ou moins grands dommages, sur tout l’ensemble ecclésial et sur toute la famille humaine.10 »

Le péché est intimement et mystérieusement relié à la Passion du Christ. Ce sont nos péchés d’aujourd’hui qui causèrent tant de douleur et qui crucifient encore le Fils de Dieu11. « Comme il nous aime, et combien de sacrifices, combien de peines il a souffert pour nous sauver, depuis la crèche jusqu’à la croix ! Que nous disent les mystères douloureux du Rosaire, les stations du Chemin de Croix, la Croix, les clous et la lance, les blessures ? Pour nous, pour chacun de nous il a souffert tout cela, seulement pour nous ouvrir l’accès au Père (Eph 2, 18), pour nous obtenir le pardon des péchés et le droit à la possession de la vie éternelle. Nous, en récompense, nous péchons et nous méprisons tous ses sacrifices. Voilà quelle fut sa douleur la plus profonde pendant l’agonie à Gethsémani : prévoir avec clairvoyance divine avec quoi nous allions répondre à sa souffrance.12 »

Le chrétien qui essaye de suivre vraiment le Christ commet rarement des fautes graves grâce à la miséricorde et à l’aide de Dieu. Mais il doit être vigilant et connaître ses propres faiblesses afin d’éviter le plus possible les occasions de péché. Il doit pratiquer la mortification des sens et ne pas se fier à sa propre expérience, ni à sa formation, ni à sa générosité. Demandons au Seigneur aujourd’hui, de nous aider à détester le péché et toute faute volontaire, à affiner notre conscience afin de détecter nos fautes même légères et nous confesser régulièrement pour purifier notre âme et ne pas perdre le sens du péché.

Redisons à Jésus : « Aide-nous à vaincre notre indifférence et notre torpeur ! Donne-nous le sens du péché. Crée en nous, Seigneur, un cœur pur, et renouvelle en notre conscience un esprit ferme.13 »

III. Pour lutter avec efficacité contre le péché, reconnaissons loyalement nos erreurs, en les nommant, sans chercher d’excuses qui empêcheraient d’avoir la douleur de l’offense à Dieu : qu’il s’agisse d’omissions vis-à-vis de Dieu, de nos frères, de nos devoirs professionnels, de jugements négatifs sur les autres, ambitions désordonnées, du désir d’être le centre du monde, de commander, de posséder plus que ce dont nous avons besoin… ou bien de l’envie, de la mauvaise humeur, du manque d’attention en famille, du désir d’être servi au lieu de servir… Ces manquements sont de véritables péchés véniels qui empêchent d’accomplir la volonté de Dieu, nous soumettent à nos propres caprices, bien qu’il n’y ait pas de rupture totale avec Dieu. Si nous admettons trop facilement ce qui nous sépare du Christ, nous piétinons dans les efforts de chaque jour pour nous rapprocher de Dieu et nous empêcherons le Saint-Esprit d’agir dans notre âme. C’est à nous, qui voudrions détester tout ce qui nous sépare de Dieu ou nous retarde dans notre cheminement que Jésus dit : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et boive...

Comment cette eau vive promise par le Seigneur peut-elle demeurer dans des récipients cassés par le péché mortel ou fissurés par le péché véniel ? Heureusement la Confession restaure l’âme, la purifie et la remplit de grâce. Allons à ce sacrement avec une vraie contrition, pour dire avec le Psalmiste : Mes yeux versent des ruisseaux de larmes, parce qu’on n’a pas observé ta loi14.

Demandons à notre Mère Sainte Marie, Refuge des pécheurs, de nous accorder la grâce de détester tout péché véniel et d’avoir un grand amour pour le sacrement de la Miséricorde divine. Demandons-nous avec quelle fréquence nous avons recours à ce sacrement, avec quel amour nous nous en approchons et quel effort nous faisons pour mettre en pratique les conseils reçus.

01. Ps 1, 3. — 02. Jer 17, 5-8. — 03. Jn 4, 10-15. — 04. Jn 7, 37-38. — 05. Cf. MISSEL ROMAIN, Préface de la Messe du Sacré Cœur de Jésus. — 06. Première lecture. Années paires. Jer 2, 12-13. — 07. JEAN-PAUL II, Homélie, 16 mars 1980. — 08. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.1024. — 09. Mt 13, 10-17. — 10. JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Reconciliatio et Paenitentia, 2 décembre 1984, 16. — 11. Cf. Heb 6, 6. — 12. B. BAUR, Dans l’intimité avec Dieu. — 13. JEAN-PAUL II, Homélie à l’inauguration de l’Année Sainte, 25 mars 1983. — 14. Ps 118, 136.



16e SEMAINE. VENDREDI

35. LA VERTU DE TEMPÉRANCE

— La dignité du corps et de tout ce qui a été créé.

— La tempérance rend l’homme plus humain.

— Quelques manifestations de tempérance.

I. Dans le récit de la Création, l’auteur sacré montre à quel point Dieu prit plaisir en voyant tout ce qu’il avait créé01 ; quand l’homme fut créé, Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici que cela était très bon02, et il fit de l’homme la tête de toute la création. Tout ce qui est humain acquit une particulière dignité après que la Seconde Personne de la très Sainte Trinité ait assumé la nature humaine et ait réalisé la rédemption de l’homme et de l’univers matériel. L’opposition entre l’âme et le corps n’est pas une doctrine chrétienne, car l’homme tout entier, corps et âme, est appelé à la vie éternelle. Personne comme l’Église n’a enseigné la dignité et le respect que l’on doit au corps. Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez pas à vous-mêmes, car vous avez été achetés à grand prix ? Glorifiez donc Dieu dans votre corps03.

Cependant, le désordre que le péché a introduit dans le monde oblige l’homme à lutter pour ne pas se voir prisonnier et esclave des biens que Dieu a créés pour lui, pour qu’à travers eux aussi il puisse atteindre le Ciel. De nos jours, nombre de nos contemporains prennent comme but de leur vie ce que Dieu leur a donné comme moyen, et ils abandonnent les lois divines, sans trop se rendre compte qu’ils tombent sous l’emprise d’un tyran qui défigure l’image de Dieu qui existe en tout homme et, avec elle, la dignité humaine elle-même. Or la tempérance « fait que le corps et nos sens trouvent la place exacte qui leur correspond dans notre être humain04 » , le lieu que Dieu a voulu pour eux.

Ceux qui ont l’habitude de ne rien se refuser, de satisfaire tous leurs désirs, de ne chercher que le plaisir du corps et ne font d’efforts que pour avoir plus de bien-être, ceux-là sans doute auront du mal à être maîtres d’eux-mêmes et à atteindre Dieu. Ils se sentent peu capables de vivre les valeurs humaines, ils les sous-estiment et semblent avoir oublié le divin. Le Seigneur dit par exemple dans l’Évangile de la Messe que celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est l’homme qui entend la Parole ; mais les soucis du monde et les séductions de la richesse étouffent la Parole, et il ne donne pas de fruit05. Dans un climat où l’on ne parlerait que du corps, de la santé, de l’apparence, il serait difficile que la vie du Christ s’enracine et donne des fruits. Les biens se transforment ainsi en ronces dures qui étouffent ce qu’il y a de plus noble dans l’homme et la vie éternelle elle-même, qui commence déjà ici-bas dans l’âme en état de grâce : « Avec le corps alourdi et rassasié de nourriture, l’esprit est très mal préparé pour voler bien haut.06 »

Sommes-nous suffisamment attentifs à ne pas nous laisser mener par ce désir démesuré de bien-être présent dans le monde actuel qui pense que le but de la vie et de la réussite consiste à avoir plus et à faire étalage de ce que l’on possède ? La vraie réussite n’est-ce pas d’accéder à la vie éternelle en étant fidèle à ce que Dieu veut de nous ? Le cœur ne peut vraiment se rassasier que de Dieu, fait qu’il est pour ce qui est éternel et les choses terrestres le laisseront toujours insatisfait.

II. L’Église fait appel à la tempérance, à la maîtrise de soi, au sacrifice, à la mortification, car ils empêchent d’étouffer la semence tombée dans le cœur humain. Si nous examinons « l’orientation que prend notre culture moderne, nous constaterons qu’elle conduit à un certain hédonisme, à la vie facile, à un certain empressement à éliminer la croix de nos désirs07 » . Et cette tendance pèse sur beaucoup de monde.

La tempérance rend l’homme plus humain, lui qui soumis à la seule satisfaction de ses instincts et de ses passions, ressemble à un train qui déraille : son intelligence et sa volonté ne peuvent plus prendre le dessus et il n’avance plus. Pour lutter contre ce risque d’un véritable esclavage, la vertu de la tempérance aide à retrouver une harmonie, non en réprimant les plaisirs mais en les modérant. Par de petits actes de tous les jours, naît l’habitude d’ordonner ces biens sensibles à la fin surnaturelle de l’homme. Qui vit cette vertu « sait se passer de ce qui nuit à son âme, et il se rend compte que son sacrifice n’est qu’apparent : parce qu’en vivant de la sorte — avec le sens du sacrifice — il se délivre de beaucoup d’esclavages et il parvient, dans l’intimité de son cœur, à savourer tout l’amour de Dieu.

« La vie retrouve alors les nuances que l’intempérance estompait ; nous sommes en mesure de nous préoccuper des autres, de partager ce qui nous appartient avec tout le monde, de nous consacrer à de grandes tâches. 08 »

Bien vivre cette vertu suppose d’être détaché des biens temporels, de ne pas leur donner plus d’importance qu’ils n’en ont, de ne pas se créer de besoins, de ne pas dépenser inutilement, se nourrir, boire et se reposer modérément, ne pas être capricieux…

Le Seigneur aime ces exemples de tempérance au milieu du monde, qui ne se laissent pas influencer par l’air faussement naturel de faire comme les autres, afin de conserver toutes ses facultés pour suivre de plus en plus le Christ. Tâchons de donner un exemple d’une vie sobre et sans excès, sans hésiter à dire autour de nous que « l’homme vaut plus par ce qu’il est que par ce qu’il a09 » . Les parents aident leurs enfants à progresser « dans une juste liberté devant les biens matériels, en adoptant un style de vie simple et austère10 » , et nous devons tous nous efforcer de maintenir en toutes circonstances la maîtrise des sens.

III. La vertu de la tempérance imprègne toute la vie du chrétien : son foyer, son lieu de travail et ses loisirs. Pour se reposer, par exemple, il n’est pas nécessaire de faire de grandes dépenses ou de longs déplacements. De même, il faut savoir utiliser la télévision et les autres moyens techniques modernes à bon escient et ne pas vivre pour cela. On pourrait dire de certains que leur dieu, c’est le ventre11, car ils ne semblent penser qu’à la qualité matérielle de la vie… « Tu manges d’ordinaire plus que ce dont tu as besoin. — Cette satiété, souvent cause de lourdeur et de gêne, t’empêche de savourer les biens surnaturels et engourdit ton intelligence.

« — Quelle bonne vertu, même dans l’ordre physique, que la tempérance !12 »

La gourmandise n’est pas une faute grave, mais elle peut devenir une offense à Dieu si elle affaiblit la volonté, empêche de se détacher des biens matériels, et d’avoir, comme le Seigneur le demande, une vie sobre et joyeuse.

Exerçons-nous plutôt à nous passer parfois de plaisirs naturels pour fortifier la vertu de tempérance. L’Église enseigne que la nourriture est un don de Dieu et conseille de bénir la table avant le repas et de dire une action de grâce à la fin, pour se rappeler la valeur de la sobriété.

Saint Thomas conseille13 la vertu de tempérance à tout le monde : les jeunes, les hommes, les femmes, les personnes âgées, les ministres de l’Église et les gouvernants… car elle apporte la sagesse, la mesure, la modération dans tous les aspects de la vie. « Je pense, disait le Pape Jean-Paul II, que cette vertu exige aussi de chacun de nous une humilité spécifique en relation aux dons que Dieu a mis dans la nature humaine. Je dirais l’humilité du “corps” et celle du “cœur”14 » , qui s’accorde si bien avec le rejet de l’ostentation et de la sotte vanité.

Tempérance : grand moyen de défense face à l’agressivité d’un monde épris de biens matériels. Elle dispose à recevoir, comme une bonne terre, les motions du Saint-Esprit. Elle est un moyen indispensable pour réaliser un apostolat efficace au milieu du monde.

01. Cf. Gen 1, 25. — 02. IDEM, 1, 31. — 03. 1 Cor 6, 19-20. — 04. JEAN-PAUL II, Sur la tempérance, 22 novembre 1988. — 05. Mt 13, 22. — 06. SAINT PIERRE D’ALCANTARA, Traité de la prière et de la méditation, II, 3. — 07. PAUL VI, Allocution, 8 avril 1966. — 08. SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 84. — 09. CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 35. — 10. JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Familiaris consortio, 22 novembre 1981, n.37. — 11. Ph 3, 19. — 12. SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n.682. — 13. SAINT THOMAS, Summa Theologiae, II-II, q.149, a.4. — 14. JEAN-PAUL II, Sur la tempérance, 22 novembre 1988.



16e SEMAINE. SAMEDI

36. LA NOUVELLE ALLIANCE

— L’alliance du Sinaï préfigure la Nouvelle Alliance du Christ sur la Croix.

— Le renouvellement de l’Alliance : la sainte Messe.

— Aimer le sacrifice et le sacrement eucharistique.

I. Nous lisons aujourd’hui dans le livre de l’Exode01 que lorsque Moïse descendit du Sinaï il fit connaître au peuple les commandements qu’il avait reçus de Dieu. Les Israélites s’engagèrent à les accomplir et Moïse les mit par écrit. Le lendemain matin ils édifièrent un autel au pied de la montagne et dressèrent douze pierres, en mémoire des douze tribus d’Israël. Ils immolèrent des victimes avec le sang desquelles ils ratifièrent l’Alliance que Yahweh réalisait avec son peuple. Par ce pacte, les Israélites s’engageaient à accomplir les préceptes divins reçus par Moïse au Sinaï, et Yahweh, avec un amour paternel, veillerait sur son peuple, élu parmi tous les peuples de la terre. Le rite se réalisa par le sang, symbole de la source de la vie. On en aspergea l’autel, qui représentait Dieu, et après que Moïse eût lu solennellement et à voix haute le « livre de l’Alliance » , il en aspergea le peuple. L’aspersion avec le sang exprimait cette union spéciale de Yahweh et son peuple02.

Cet événement est si important qu’il doit être rappelé et renouvelé en de nombreuses occasions03. Le peuple rompra d’innombrables fois le pacte, mais Dieu ne se fatigue pas de pardonner et d’aimer ; non seulement il pardonne : il annonce par les Prophètes, à de nombreuses reprises, la nouvelle Alliance dans laquelle il montrera son infinie miséricorde04. Par le sang du Christ, répandu sur la Croix, se scellera le pacte nouveau et définitif qui unit Dieu à son nouveau peuple, l’humanité entière, appelée à faire partie de l’Église. Le sacrifice du Calvaire fut un sacrifice d’une valeur infinie qui établit des relations complètement nouvelles et irrévocables des hommes avec Dieu.

« Désires-tu découvrir (...) la valeur de ce sang ? demande saint Jean Chrysostome. Regarde d’où il jaillit et quelle est sa source. Il commença à jaillir de la Croix même et sa source fut le côté du Seigneur. Car une fois Jésus mort, dit l’Évangile, un des soldats s’approcha avec une lance, et lui transperça le côté, et aussitôt il sortit de l’eau et du sang : eau, symbole du baptême ; sang, figure de l’Eucharistie. Le soldat lui transperça le côté, il ouvrit une brèche dans le mur du temple saint, et je trouve là le trésor caché et je me réjouis de la richesse trouvée.05 » Nous retrouvons cette richesse chaque jour dans la sainte Messe, où le ciel semble s’unir à la terre, à l’étonnement des anges, et là nous nous unissons au Christ dans une intimité réelle et vraie ; l’ancien peuple élu ne put jamais imaginer une chose semblable. « Je te supplie, très doux Jésus — disons-nous au Seigneur avec une antique prière pour l’action de grâces de la Messe —, que ta Passion soit pour moi une force qui me munisse, me protège et me défende ; que tes plaies soient pour moi une nourriture et une boisson qui me nourrissent, m’enivrent et me délectent ; que l’aspersion de ton sang efface tous mes péchés ; que ta mort me soit une vie sans fin ; que ta croix me soit une gloire éternelle…06 »

II. Voici que des jours viennent — oracle de Yahweh — où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une alliance nouvelle, non comme l’alliance que je conclus avec leurs pères le jour où je les saisis par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte...07 Dans la dernière Cène, le Seigneur anticipa ce que plus tard il mènera à bien en mourant. Dans cette action il montra à ses disciples ce qu’il voulait faire et fit sur la Croix : le don de son Corps et de son Sang pour tous. La Cène est l’anticipation du sacrifice de la Croix08. Ce calice est la Nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous le boirez, faites-le en mémoire de moi09, paroles du Seigneur que recueille saint Paul dans la première Épître aux Corinthiens, écrite environ vingt-sept ans après cette nuit mémorable, et qui étaient gardées au sein de l’Église comme un trésor.

L’expression en mémoire en hébreu s’utilisait pour désigner l’essence de la fête juive, comme souvenir ou mémorial de la sortie d’Égypte et de l’Alliance faite par Dieu au Sinaï10. Avec ces rites, les Israélites non seulement rappelaient un événement passé, mais ils avaient conscience de l’actualiser ou le revivre, pour y participer tout au long des générations. Lorsque Notre Seigneur dit aux Apôtres faites ceci en mémoire de moi, il ne leur dit pas simplement qu’ils rappellent ce moment unique de la Cène mémorable, mais qu’ils renouvellent son sacrifice du Calvaire qui est déjà par avance présent dans cette Cène.

Maintenant, chaque jour, dans le monde entier, se renouvelle cette Alliance chaque fois que la sainte Messe est célébrée. Sur chaque autel se re-présente, c’est-à-dire redevient présent, d’une façon mystérieuse mais réelle, le sacrifice même du Christ sur le Calvaire : l’œuvre de notre Rédemption que le Christ a réalisée là-bas et alors se réalise dans le présent, ici et maintenant, comme si disparaissaient les vingt siècles qui nous séparent du Calvaire. Le caractère de Nouvelle Alliance du Sacrifice Eucharistique est particulièrement important au moment de la Consécration11. En ces instants nous devons exprimer d’une façon plus consciente, notre foi et notre amour.

Un auteur ancien faisait les recommandations suivantes au prêtre qui célèbre (réactualisées, elle peuvent nous aider à vivre avec plus d’intensité de foi et d’amour ce grand sacrifice). Une fois prononcés les mots qui rendent le Christ présent sur l’autel, « pénètre avec les yeux de la foi dans ce qui se cache sous les espèces sacramentelles ; en t’agenouillant alors, regarde avec les yeux de la foi les anges qui t’entourent, et adore avec eux le Christ avec une révérence si profonde que tu humilies ton cœur jusqu’à l’abîme. Au moment de l’élévation, contemple le Christ élevé sur la Croix, et demande-lui d’attirer à lui toutes les choses. Fais des actes intenses des diverses vertus, tantôt les uns, tantôt les autres, actes de foi, d’espérance, d’amour, d’adoration, d’humilité..., en disant avec l’esprit : “Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de moi ! Mon Seigneur et mon Dieu. Je t’aime, mon Dieu, et je t’adore de tout mon cœur et de tous mes sentiments”. Tu peux aussi renouveler l’intention pour laquelle tu célèbres et offrir ce qui est déjà consacré selon les quatre fins de la Messe. Mais d’une façon spéciale, lorsque tu élèves le calice, souviens-toi avec douleur et larmes que le sang du Christ fut répandu pour toi et que fréquemment tu l’as méprisé ; adore-le en compensation pour les mépris passés.12 »

III. De quel amour sont aimées tes demeures, Seigneur, Dieu de l’univers ! Mon âme s’épuise à désirer les parvis du Seigneur13. Avec quel amour et quelle révérence devons-nous nous approcher de la sainte Messe ! Là se trouve la source sublime de grâces toujours nouvelles, destinées à toutes les générations qui se succèdent dans le temps pour trouver la force sur le long chemin qui conduit à l’éternité14. Là se trouve la grâce, et l’Auteur même de toute grâce15.

Se préparer à célébrer ou à participer au saint Sacrifice de l’autel, mérite d’être fait d’une façon si intense et si active que nous nous unissions le plus intensément possible à Jésus-Christ, Grand Prêtre, selon ce que propose saint Paul : Vous devez avoir dans vos cœurs les mêmes sentiments que Jésus eut dans le sien16, nous offrons le saint Sacrifice avec lui et par lui, et avec lui nous nous offrons aussi nous-mêmes17. Et pour vivre cette intime union avec Jésus-Christ dans la sainte Messe, la participation extérieure à la liturgie aidera beaucoup, une participation consciente, pieuse et active, avec une droite disposition de l’esprit, en mettant son âme en consonance avec sa voix et en collaborant à la grâce divine18. Prêter attention aux dialogues et aux acclamations, faire des actes de foi et d’amour dans les brefs silences prévus, demander à la très Sainte Vierge de nous enseigner à être particulièrement vigilants, avec la vigilance de l’amour, au moment de la Consécration, et en recevant Jésus dans notre âme... Garder toute sa valeur à la ponctualité, cette délicate attention envers le Seigneur et envers les autres, à la façon de s’habiller aussi, avec simplicité mais dignité, car « celui qui n’aime pas la sainte Messe, qui ne s’efforce pas de la vivre avec sérénité, avec ferveur, avec amour, n’aime pas le Christ. L’amour rend les amoureux fins, délicats ; il leur fait découvrir des raffinements et des attentions, parfois infimes, mais qui sont toujours l’expression d’un cœur épris. C’est ainsi que nous devons assister à la Messe. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que ceux qui veulent entendre une Messe courte et dite avec précipitation démontrent, par cette attitude peu élégante, qu’ils ne sont pas encore arrivés à comprendre ce que signifie le Sacrifice de l’autel.19 »

L’action de grâces après la Messe complétera ces moments si importants du jour, qui auront une influence décisive dans le travail, dans la vie familiale, dans la joie pour traiter les autres, dans la sécurité et la confiance avec lesquelles nous vivons notre journée. La Messe, ainsi vécue, ne sera jamais un acte isolé, mais l’aliment de nos actions ; elle leur donnera des caractéristiques particulières, celles qui définissent un fils de Dieu qui vit comme tel au milieu du monde, en co-rachetant avec le Christ.

Essayons de trouver Notre-Dame dans la sainte Messe, qui est comme une prolongation du Calvaire, où elle accompagna son Fils dans la douleur, en s’offrant au Père. Offrons Jésus et nous-mêmes avec lui par l’intermédiaire de Sainte Marie, qui d’une façon si particulière se trouve présente dans le saint Sacrifice : « Père Saint ! Par le Cœur immaculé de Marie je vous offre Jésus, votre Fils très aimé, et je m’offre moi-même en lui, avec lui et par lui à toutes ses intentions et au nom de toutes les créatures.20 »

01. Première lecture. Années impaires. Ex 24, 3-8. — 02. Cf. B. ORCHARD et autres, Verbum Dei, vol. I, in loc. — 03. Cf. 2 Sam 7, 13-16, 28, 69 ; Jos 24, 19-28. — 04. Cf. Jer 31, 31-34 ; Ez 16, 60 ; Is 42, 6. — 05. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Catéchèses baptismales, III, 19. — 06. Preces selectæ, Adamas Verlag, Cologne. — 07. Jer 31, 31. — 08. Cf. M. SCHMAUS, Théologie dogmatique, vol. VI, p. 244. — 09. 1 Cor 11, 25. — 10. Cf. Bible de Navarre, Epîtres de saint Paul aux Corinthiens, note à 1 Cor 11, 24. — 11. Cf. B. ORCHARD et autres, loc. cit. — 12. CARD. J. BONA, Le sacrifice de la Messe. — 13. Psaume responsoriel. Années paires. Ps 83, 2-3. — 14. Cf. R. GARRIGOU-LAGRANGE, Les trois âges de la vie intérieure, vol. I. — 15. Cf. PAUL VI, Instr. Eucaristicum Mysterium, 25 mars 1967, 4. — 16. Cf. Ph 2, 5. — 17. Cf. PIE XII, Enc. Mediator Dei, 20 novembre 1947. — 18. Cf. CONCILE VATICAN II, Const. Sacrosanctum Concilium, 48 et 11. — 19. SAINT J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 92. — 20. P. M. SULAMITIS, Offrande de l’Amour Miséricordieux.


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