17e DIMANCHE. ANNÉE A
37. LE FILET
— Le filet est une image de l’Église, où il y a des justes et des pécheurs.
— Appartiennent à l’Église des fils et des filles tachés par le péché, mais pas leurs taches. L’on ne peut pas juger notre Mère sur ce qu’elle n’est pas.
— Les fruits de la sainteté.
I. L’Évangile de la Messe01 nous présente diverses paraboles sur le Royaume des Cieux : le trésor caché, la perle de grande valeur que trouve un négociant en perles fines, le filet qu’on jette dans la mer et qui recueille toutes sortes de poissons, les uns sains et d’autres avariés. À la fin on réunit les bons dans un panier et on jette les mauvais. Ce filet jeté dans la mer est une image de l’Église au sein de laquelle il y a des justes et des pécheurs. Ailleurs, le Seigneur enseigne cette même réalité : dans son Église, jusqu’à la fin des temps, il y aura des saints et d’autres qui auront quitté la maison paternelle, non sans gaspiller l’héritage reçu au Baptême ; tous lui appartiennent, mais de façon différente.
« Tandis que le Christ saint, innocent, sans souillure (Heb 7, 26) n’a pas connu le péché (cf. 2 Cor 5, 21), mais est venu seulement expier les péchés du peuple (cf. Heb 2, 17), l’Église, qui renferme en son sein les pécheurs, qui est sainte et, en même temps, doit toujours être purifiée, recherche sans cesse la pénitence et le renouvellement. 02 » Les pécheurs continuent d’appartenir à l’Église, malgré leurs péchés, grâce aux valeurs spirituelles qui subsistent en eux : le caractère indélébile du Baptême et de la Confirmation, la foi et l’espérance théologales..., et grâce à la charité dont ils bénéficient de la part des autres chrétiens qui luttent pour être saints. Ils restent associés à ceux qui s’efforcent chaque jour d’aimer Dieu davantage, de la même manière qu’un membre malade ou paralysé participe à l'ensemble du corps et en reçoit l’influence.
L’Église « continue de vivre en ses enfants qui ne possèdent plus la grâce. Elle lutte en eux contre le mal qui les ronge ; elle s’efforce de les retenir en son sein, pour les vivifier continuellement au rythme de son amour. Elle les conserve comme l’on conserve un trésor dont on ne se détache que lorsque l’on se voit obligé de le faire. Et ce n’est pas qu’elle veuille se charger d’un poids mort. Elle espère seulement qu’à force de patience, de mansuétude, de pardon, le pécheur qui ne s’est pas séparé totalement d’elle revienne vivre de la plénitude ; que la branche endormie, à cause du peu de sève qui restait en elle, ne soit pas coupée ni jetée au feu éternel, mais qu’elle ait le temps de fleurir à nouveau.03 » L’Église n’oublie pas qu’elle est Mère. Elle prie continuellement pour ses enfants malades, elle espère avec une patience infinie, elle essaye de les aider avec une charité sans limites. Il est donc normal de faire monter jusqu’au Seigneur nos prières, et d’offrir notre travail, nos douleurs, nos fatigues, pour ceux qui, tout en appartenant à l’Église, ne participent pas à l’immense richesse de la grâce, ce courant de vie qui coule sans cesse, principalement à travers les sacrements. D’une façon plus particulière demandons chaque jour que ceux à qui nous sommes plus étroitement unis, s’ils sont malades, recouvrent la santé spirituelle.
II. Bien qu’elle soit composée de pécheurs, ce qui en scandalise plus d’un, l’Église est sans péché, comme le Christ lui-même. Elle vient d’en haut et non d’en bas, elle est d’origine divine. Le Christ la prit « comme son épouse et s’est donné pour elle afin de la sanctifier. Il l’a unie à lui comme son corps et l’a comblée du don de l’Esprit-Saint, pour la gloire de Dieu. Cette sainteté de l’Église se manifeste constamment et doit se manifester par les richesses de la grâce que l’Esprit-Saint produit chez les fidèles ; elle s’exprime différemment en chacun de ceux qui, dans la conduite de leur vie, parviennent, en édifiant le prochain, à la perfection de la charité. 04 » Elle sait qu’elle n’est pas une organisation de ce monde, ni un pouvoir culturel religieux, ni une institution politique, ni une école scientifique. C’est une création du Père céleste par l’intermédiaire de Jésus-Christ. « En elle le Christ, l’Envoyé du Père, a déposé sa parole et son œuvre, sa vie et son salut, et en elle il les laissa pour toutes les générations à venir.05 »
Les pécheurs appartiennent à l’Église, malgré leurs péchés, et ils peuvent toujours revenir à la maison paternelle, même au dernier instant de leur vie. Par le baptême ils portent en eux une espérance de réconciliation que les péchés les plus graves ne peuvent effacer. L’inévitable péché qui est dans chacun des membres de l’Église n’en fait cependant pas partie. Elle devra, au contraire, lutter contre cet ennemi jusqu’à la fin des temps, principalement grâce au sacrement de la réconciliation. Ses enfants, tachés par le péché lui appartiennent, mais pas le péché. Il est triste que certains jugent l’Église à travers ses membres pécheurs et non sur ce qu’elle est vraiment.
Écoutons Jean-Paul II : l’Église « est Mère, dans laquelle nous renaissons à la vie nouvelle en Dieu ; une mère doit être aimée. Elle est sainte en son Fondateur, en ses moyens et en sa doctrine, mais elle est formée par des hommes pécheurs ; il faut contribuer positivement à l’améliorer, à l’aider à atteindre une fidélité toujours renouvelée, qui ne s’obtient pas par des critiques corrosives.06 »
Lorsque l’on parle des défauts de l’Église dans le passé ou dans le présent, ou que l’on dit que l’Église doit se purifier de ses fautes, on oublie que ces fautes et ces erreurs ont été commises et sont commises par des personnes, responsables de ce qu’elles font, qui n’ont sans doute pas bien vécu leur vocation chrétienne et mené à bien la doctrine que le Christ leur a laissée ; on oublie que le Christ l’a acquise pour lui, par le moyen de son Sang07, qu’il l’a purifiée dès le début pour qu’elle apparaisse en sa présence glorieuse, sans tache ni ride ni rien de semblable, mais sainte et immaculée08, qu’elle est la Maison de Dieu, colonne et base de la vérité 09.
« Si nous aimons l’Église, nous n’éprouverons jamais la volonté morbide de faire apparaître comme des fautes de la Mère les misères de quelques-uns de ses enfants. L’Église, Épouse du Christ, n’a aucun mea culpa à entonner. Mais nous, si (...). Voilà le véritable mea culpisme : celui que nous faisons personnellement, et non celui qui attaque l’Église, en montrant et en exagérant les défauts humains. Ces défauts, chez notre sainte Mère, sont le résultat de l’action des hommes qui peuvent atteindre des limites extrêmes dans la malice, mais qui ne parviendront jamais à détruire, ni même à porter atteinte à ce que nous avons appelé la sainteté originelle et constitutive de l’Église.10 »
III. L’Église est sainte. Elle est source de sainteté dans le monde. Elle offre continuellement les moyens de rencontrer Dieu. « Cette pieuse Mère brille sans tache dans les sacrements, avec lesquels elle engendre toujours de la pureté ; dans les saintes lois par lesquelles elle commande à tous et dans les conseils de l’Évangile par lesquels elle nous admoneste ; et finalement dans les dons célestes et les charismes, par lesquels, inépuisable dans sa fécondité, elle donne le jour à d’innombrables armées de martyrs, de vierges et de confesseurs. 11 »
Une source de sainteté tout au long des siècles. Les saints furent d’abord les martyrs qui donnèrent leur vie en témoignage de leur foi. Ensuite, l’histoire de l’humanité a connu l’exemple de bien des hommes et des femmes qui offrirent leur vie par amour de Dieu pour aider leurs frères dans le besoin. Bien des indigences humaines ont suscité des vocations héroïques. Aujourd’hui, de nombreux pères et mères de famille vivent en silence, accomplissant héroïquement leur vocation familiale inspirée par Dieu. D’autres hommes et d’autres femmes vivent le célibat ou la virginité et, tout en étant des citoyens ordinaires, rendent gloire à Dieu en sanctifiant leur travail professionnel et en accomplissant un apostolat efficace parmi leurs collègues. L’Église est sainte parce que tous ses membres sont appelés à la sainteté, « tant ceux qui appartiennent à la hiérarchie que ceux qui sont dirigés par elle12 » .
Épouse du Christ, elle est toujours jeune, toujours belle, sans tache ni ride13, toujours digne de la complaisance divine. La sainteté de l’Église est permanente et ne dépend pas du nombre de chrétiens qui vivent leur foi jusqu’au bout, car elle est sainte par l’action constante du Saint-Esprit, plus que par le comportement des hommes. Même dans les moments les plus graves, « si les défaillances dépassaient en nombre les attitudes courageuses, il resterait encore la réalité mystique — claire, indéniable, bien que nous ne la percevions pas avec les sens — du Corps du Christ, Notre Seigneur en personne, l’action du Saint-Esprit, la tendre présence du Père14 » .
Seigneur, fais que les membres du Peuple de Dieu, de ton Corps mystique, croissent en sainteté personnelle et que nous soyons ainsi de vrais enfants de ta sainte Église. « On a besoin, dit Jean-Paul II, de hérauts de l’Évangile experts en humanité, qui connaissent à fond le cœur de l’homme d’aujourd’hui, participent de ses joies et espérances, de ses angoisses et tristesses, et en même temps soient contemplatifs, amoureux de Dieu. Pour cela on a besoin de nouveaux saints. Les grands évangélisateurs de l’Europe ont été les saints. Nous devons supplier le Seigneur d’augmenter l’esprit de sainteté dans l’Église et de nous envoyer de nouveaux saints pour évangéliser le monde d’aujourd’hui.15 »
01. Mt 13, 44-52. — 02. CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium, 8. — 03. CH. JOURNET, Théologie de l’Église — 04. CONCILE VATICAN II, loc. cit., 39. — 05. M. SCHMAUS, Théologie dogmatique, vol. IV, L’Église, p.603. — 06. JEAN-PAUL II, Homélie à Barcelone, 7 novembre 1982. — 07. Ac 20, 28. — 08. Eph 5, 27. — 09. 1 Tim 3, 15. — 10. SAINT J. ESCRIVA, Aimer l’Église. — 11. PIE XII, Enc. Mystici Corporis, 29 juin 1943, 30. — 12. CONCILE VATICAN II, loc. cit., 39. — 13. Cf. Eph 5, 25-27. — 14. SAINT J. ESCRIVA, o. c., p. 44. — 15. JEAN-PAUL II, Discours au Symposium d’Évêques européens, 11 octobre 1985.
17e DIMANCHE. ANNÉE B
38. LA FIDÉLITÉ DANS LES PETITES CHOSES
— Jésus vient apprendre aux hommes à sanctifier les réalités courantes.
— Dans l’accomplissement du devoir se trouvent le lieu, la matière et la façon d’être fidèles au Seigneur.
— Dieu demande chaque jour ce qui est à notre portée. Notre réponse est dans les petites choses de la journée.
I. Des habitants des villages voisins sont allés près du lac de Génésareth, et tandis que Jésus leur parlait, ils oublièrent leur fatigue, leur jeûne et leur manque de provisions. Ils étaient captivés par les paroles de Jésus qui atteignent le fond de leur cœur. Cependant, Jésus, qui comprend que nous avons des besoins matériels, prend pitié des corps épuisés de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, l’avaient suivi pendant plusieurs jours. Et il réalise le splendide miracle de la multiplication des pains et des poissons01.
Et lorsqu’ils ont tout mangé, enthousiasmés par le miracle qu’ils ont vu de leurs propres yeux, le Seigneur profite de l’occasion pour donner aux Apôtres (et à nous) une leçon pratique sur la valeur des petites choses à ne pas gaspiller, sur la pauvreté chrétienne et l’administration des biens que l’on possède. Quand ils eurent mangé à leur faim, il dit à ses disciples : Ramassez les morceaux qui restent, pour que rien ne soit perdu. Ils les ramassèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux qui restaient des cinq pains d’orge après le repas. Ainsi Jésus montre-t-il sa magnificence, car tous mangèrent à leur faim, et le besoin d’éviter tout gaspillage irresponsable des biens.
Ainsi la grandeur d’âme se manifeste-t-elle dans les grands prodiges et dans ce qui est le moins important chaque jour. « Le ramassage de ce qui était en trop est une façon pédagogique de nous montrer la valeur des petites choses faites par amour de Dieu : l’ordre dans les détails matériels, la propreté, achever les tâches jusqu’à la fin. 02 » Pendant trente années de sa vie il s’occupa de choses apparemment terre à terre : faire de la colle pour assembler des bois, scier des troncs pour fabriquer des meubles simples... Or, dans ces travaux apparemment humbles, le Fils de Dieu était déjà en train de racheter l’humanité !
L’Évangile montre fréquemment comment Jésus, pendant sa vie publique, restait constamment en dialogue avec son Père céleste, et en même temps était attentif aux choses matérielles et humaines, à ce qui se passait autour de lui : lorsqu’il rend la vie à la fille de Jaïre il ordonne de lui donner à manger ; devant l’étonnement général que causa la résurrection de Lazare, c’est lui qui doit dire : Détachez-le et laissez-le aller03 ; il sait se rendre compte du moment où ses disciples ont besoin de se reposer04... Attentif aux situations humaines, il enseigne ainsi à sanctifier ces réalités courantes : s’occuper des autres, de la maison, ne pas vivre dans les nuages.
Saint Paul nous rappelle dans la deuxième lecture de la Messe05 l’attention que nous devons avoir envers tous ceux avec qui nous sommes en rapport : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour... appel à l’affabilité, à la patience, à la cordialité..., à ces vertus qui agrémentent la vie en commun et grâce auxquelles nous aimons mieux Dieu et nos frères les hommes.
II. Ramassez les morceaux qui restent... Insignifiant détail comparé au miracle réalisé, mais le Seigneur demande de le vivre. Toute vie est faite essentiellement de petites choses. Les vertus surtout s ’exercent toutes par un faisceau d’actes ordinaires et c’est ainsi que, jour après jour, nous cheminons vers la sainteté. Chaque jour donne mille occasions très simples de dire au Seigneur que nous l’aimons : « Les œuvres sont amour, non les beaux discours. Des œuvres ! Des œuvres ! Une résolution à prendre : oui, je redirai encore très souvent que je t’aime —combien de fois te l’ai-je répété aujourd’hui ! — mais, par ta grâce, ce seront surtout ma conduite, mes petits riens de chaque jour dont l’éloquence muette criera devant toi, Seigneur, pour te montrer mon Amour.06 »
Être ponctuels, ordonnés, prendre soin des affaires, donner un sens à chaque heure de la vie en évitant la routine dans le travail, dans la vie familiale, être aimables avec les collègues, les membres de sa famille… Si nous ne sommes pas capables de mettre un peu d’amour dans notre vie quotidienne, elle devient médiocre, sans intérêt. Efforçons-nous plutôt de ne pas dire de mal de ce qui va mal sauf à bon escient, de ne pas juger les autres, de ne pas remettre au lendemain ce qui coûte, de rendre souvent service autour de soi…
L’occasion de sauver quelqu’un en risquant sa vie est rarissime, mais pas l’occasion de dire un mot aimable à un ami fatigué ou préoccupé, de remercier, d’éviter les commentaires négatifs, de ne pas imposer son avis, d’éviter les mauvaises humeurs qui causent tant de dommages, de relancer une conversation lorsque le silence pèse ou d’écouter les autres avec intérêt. Des actes aussi banals produisent un grand effet sur les autres qui, tout à coup, se sentent appréciés et encouragés à faire le bien.
C’est comme un reflet de Dieu dans la vie, qui contraste avec les situations infernales où se déchaînent les mauvaises passions qui engendrent des tensions, des mots que l’on n’aurait jamais dû prononcer.
Il en va de même de toutes les vertus. La foi s’exprime très simplement au cœur de la vie quotidienne, en disant par exemple lorsque l’on passe près d’un Tabernacle : « Jésus, je t’aime, compte sur moi, ne me laisse pas » , en regardant avec piété une image de la Vierge… ; la force s’exprime en sachant couper court à une conversation de mauvais aloi, ou en prenant la défense de quelqu’un injustement mis en cause, voire de l’Église..., en évitant une occasion de péché… Ces actes de foi, de piété, de force, tous les jours, sont un excellent exercice pour faire grandir ces vertus.
C’est là que chaque jour le Christ nous attend, les bras ouverts : il attend nos efforts, nos sourires, notre constance dans le travail..., beaucoup de petites choses qu’il apprécie, des trésors qu’il garde pour l’éternité où, à notre arrivée, il nous dira : C’est bien, serviteur bon et fidèle ; parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’en confierai beaucoup 07.
III. Une vie est faite de beaucoup de petits efforts. Orientés dans la direction de la volonté de Dieu, de l’amour, ils mèneront très loin. Beaucoup de petits pas conduisent au bout du chemin, et la fidélité dans ce qui semble minuscule nous permet de résister aux tentations plus sérieuses08. Inversement, celui qui néglige les petites choses, peu à peu en viendra à tomber dans les grandes09.
Si Dieu nous demande quelque chose à chaque moment, c’est toujours à la portée de nos forces. Une réponse positive attire plus de grâces pour une seconde, et ainsi une grâce plus grande suit une autre, si nous sommes fidèles.
L’avantage des petites choses c’est qu’elles ne donnent pas prise d’ordinaire à la vanité, cause de tant d’actions vides. Qui applaudira celui qui a laissé sa place dans l’autobus à une personne âgée, celui qui a laissé ses papiers et ses livres en ordre en terminant d’étudier ? Qui va louer la mère de famille parce qu’elle sourit, si c’est ce que tous attendent d’elle, le professeur qui a préparé consciencieusement ses cours, l’élève qui a étudié pour passer ses examens, le médecin qui a traité ses malades avec attention ?
Ces petits riens prennent une dimension divine si nous les offrons chaque matin à Dieu, et que nous essayons de renouveler cette offrande au cours de la journée. Pour être fidèles dans les petites choses, nous avons besoin de l’amour du Seigneur et nous le cherchons sans cesse dans les occasions qui se présentent dans toute vie normale. En même temps, le soin que nous apportons aux petites choses alimente continuellement notre amour de Dieu.
Demandons à la Vierge Marie de nous apprendre à trouver Dieu dans les détails de la vie quotidienne, dans la vie familiale, dans les relations sociales, dans l’accomplissement de notre devoir et dans notre vie de foi.
01. Jn 6, 1-15. — 02. Bible de Navarre, Le Laurier. Note à Mc 6, 42. — 03. Jn 11, 44. — 04. Mc 6, 31. — 05. Eph 4, 1-6. — 06. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.498. — 07. Mt 25, 21. — 08. Cf. Lc 16, 10. — 09. Ecli 19, 1.
17e DIMANCHE. ANNÉE C
39. APPRENDRE À DEMANDER
— Le sens de la filiation divine dans la prière.
— Demander des biens surnaturels, et des biens matériels dans la mesure où ils incitent à aimer Dieu.
— La prière d’Abraham.
I. Jésus se retirait souvent pour prier, très tôt le matin et dans des lieux isolés01. Ses disciples le trouvaient alors plongé dans un dialogue sans doute plein de tendresse avec son Père du Ciel. Un jour, à la fin de sa prière, un de ses disciples lui demanda : Seigneur, apprends-nous à prier02... Nous aussi demandons-lui : Jésus, apprends-moi à te fréquenter, dis-moi comment et ce que je dois te demander... Parce que, même si nous faisons oraison depuis des années, nous sommes parfois devant Dieu comme l’enfant qui sait à peine prononcer quelques mots.
Le Seigneur leur enseigna alors la prière par excellence : le Notre Père. Ses lèvres ont dû prononcer chaque mot de cette prière universelle avec une intonation particulière.
Il montre la confiance qui jaillit de tout dialogue avec Dieu dans un abandon sans réserves : Supposons que l’un de vous ait un ami et aille le trouver en pleine nuit pour lui demander : “Mon ami, prête-moi trois pains : un de mes amis arrive de voyage, et je n’ai rien à lui offrir.”... Je vous l’affirme : même s’il ne se lève pas pour les donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. Nos relations avec Dieu se traduisent-elles par des demandes confiantes ?
Si nous sommes des enfants de Dieu, des enfants dans le besoin, lui ne désire qu’une seule chose, c’est de donner, et en abondance : quel père parmi vous donnerait un serpent à son fils qui lui demande un poisson ? ou un scorpion, quand il demande un œuf ?
Le Seigneur lui-même s’en porte garant : celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s’ouvre. Peut-on être plus catégorique ? Nous ne reviendrions les mains vides que si nous nous sentions satisfaits de nous-mêmes ; si nous pensions que nous n’avons besoin de rien, satisfaits de buts à court terme, ou signataires d’un pacte avec nos défauts et faiblesses. Il a comblé de biens les affamés, et il a renvoyé les riches les mains vides03. Ayons plutôt recours au Tabernacle comme des personnes en grand besoin devant celui qui peut tout, comme avaient recours à Jésus les lépreux, les aveugles, les paralysés... « Prier, disait Jean-Paul II en commentant ce passage de l’Évangile, signifie sentir sa propre insuffisance à travers les divers besoins qui se présentent à l’homme, et qui font partie de sa vie : le besoin même du pain auquel se réfère le Christ, en donnant comme exemple l’homme qui réveille son ami en pleine nuit pour le lui demander. De tels besoins sont nombreux. Le besoin de pain est, en un certain sens, le symbole de tous les besoins matériels, des besoins du corps humain (...). Mais l’échelle des besoins est très large… »04
L’humilité de se sentir limités, pauvres, sans dons, et la confiance en ce que Dieu est un Père attentif à ses enfants, voilà les dispositions les meilleures pour la prière. « Si nous apprenons au plein sens du mot, dans sa pleine dimension, la réalité Père, nous avons tout appris (...). Apprendre qui est le Père veut dire acquérir la certitude absolue de ce qu’il ne pourra rien nous refuser. Tout cela se dit dans l’Évangile d’aujourd’hui. Il ne te refuse rien même lorsque tout semble indiquer le refus. Il ne te refuse jamais. »05 Le sens de la filiation divine et la conscience de notre faiblesse seront ainsi réellement présents dans nos rapports avec Dieu.
II. Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s’ouvre. Demandons et cherchons d’abord les biens de l’âme : vouloir aimer chaque jour davantage le Seigneur, avoir des désirs authentiques de sainteté au milieu des circonstances particulières où nous nous trouvons. Nous pouvons demander aussi les biens matériels, dans la mesure où ils raprochent de Dieu : la santé, des biens matériels ou tel emploi dont nous avons peut-être besoin…
« Demandons les biens temporels discrètement, conseille saint Augustin, et ayons la sécurité, si nous les recevons, de ce qu’ils procèdent de qui sait qu’ils nous conviennent. As-tu demandé sans rien recevoir ? Aie confiance dans le Père ; si cela te convenait il te l’aurait donné. Juge par toi-même. Tu es devant Dieu, par ton inexpérience des choses divines, comme ton fils devant toi avec son inexpérience des choses humaines. Tu as là cet enfant en train de pleurer un jour entier pour que tu lui donnes un couteau ou une épée. Tu refuses de le lui donner et tu ne tiens pas compte de ses pleurs, pour ne pas à avoir à pleurer sa mort. Maintenant il gémit, il se fâche et donne des coups pour que tu le montes sur ton cheval ; mais tu n’en tiens pas compte parce que, ne sachant pas le conduire, il le jetterait à terre ou le tuerait. Si tu lui refuses ce peu de chose, c’est pour tout lui réserver ; tu rejettes maintenant ses demandes insignifiantes et dangereuses pour qu’il croisse et possède sans danger toute ta fortune. »06 Ainsi fait le Seigneur, car nous sommes souvent comme un petit enfant qui ne sait pas ce qu’il demande.
Dieu veut toujours ce qu’il y a de mieux, et le bonheur de l’homme se trouve toujours dans la pleine identification avec le vouloir divin ; bien que cela ne soit pas évident, c’est par cette voie que nous arrivera le plus grand des bonheurs. Le Pape Jean-Paul II raconte combien il fut impressionné par la joie d’un homme qu’il trouva dans un hôpital de Varsovie après l’insurrection de cette ville pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il était gravement blessé et, cependant, son bonheur était visible. « Cet homme arriva au bonheur, commentait le Souverain Pontife, par un autre chemin, puisque à en juger visiblement par son état physique d’un point de vue médical, il n’avait aucun motif pour être heureux, se sentir si bien et se considérer écouté de Dieu. Et cependant il avait été écouté en une autre dimension de son humanité » 07, dans cette dimension où le vouloir divin et l’humain deviennent une seule chose. Demander et désirer, faire la volonté de Dieu : que ta volonté soit faite sur la terre comme au Ciel, c’est le moyen de voir juste, le meilleur chemin dont nous puissions rêver, celui qu’a préparé notre Père du Ciel. « Dis-lui : Seigneur, je ne veux rien de plus que ce que tu voudras. Et même ce que je t’ai demandé, tout au long de ces derniers jours, ne me le donne pas si cela doit m’écarter, ne fût-ce que d’un millimètre, de ta Volonté. »08 Pourquoi le voudrais-je si tu ne le veux pas ? Tu sais bien davantage.
III. La première lecture09 de la Messe montre un autre exemple : la prière d’Abraham, l’ami de Dieu, pour ces villes qui avaient offensé Dieu et qui allaient être détruites : Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le pécheur ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Est-ce que tu ne pardonneras pas à cause des cinquante justes qui sont dans la ville ? Abraham essaiera de sauver les villes, en marchandant avec Dieu en qui il a confiance et de qui il se sent vraiment aimé. Et il intercède en présentant devant Dieu cet immense trésor que sont quelques justes, quelques saints.
Le Seigneur prend tant de plaisir à considérer ceux qui sont justes, ceux qui l’aiment et accomplissent sa volonté, qu’il sera disposé à pardonner à des milliers de pécheurs, pourvu que l’on trouve dix justes dans la ville. L’amour d’un petit nombre est si agréable à Dieu qu’il est capable d’oublier les iniquités de villes entières. Quel enseignement pour qui veut suivre le Seigneur de près et compter parmi ses intimes, car s’insinue parfois dans l’âme la tentation de se demander à quoi sert de s’efforcer d’accomplir avec fidélité la volonté de Dieu, si ceux qui l’offensent, qui vivent comme s’il n’existait pas ou comme s’il n’avait aucun intérêt sont si nombreux ? À la fin des temps Dieu montrera l’efficacité infinie de telle mère de famille qui a passé sa vie à faire progresser les siens, la valeur pour toute l’Église des souffrances qu’un malade a offertes quotidiennement au Seigneur, ou le prix d’une heure d’étude ou de travail transformée en prière...
Dix justes auraient suffi à Yahweh pour sauver Sodome et Gomorrhe. Leurs œuvres, mises sur une balance, auraient pesé plus que tous les péchés de ces milliers de malheureux. Telle est la miséricorde divine. Malgré nos défauts, lorsque nous voulons être fidèles, le Seigneur est dans la joie ; sachons-le toujours prêt à nous exaucer. Prions-nous chaque jour pour ce monde, qui semble s’éloigner de plus en plus de Dieu ? « La prière d’Abraham, dit le Pape Jean-Paul II, est très actuelle dans les temps où nous vivons. Une telle prière est nécessaire pour que tout homme juste essaie de délivrer le monde de l’injustice. »10
Terminons notre prière en prenant la résolution d’apprendre à prier, d’apprendre à demander comme des enfants. Ayons recours fréquemment au Seigneur, nous qui nous trouvons autant dans le besoin que ceux qui frappaient à sa porte11, en espérant qu’il rendrait la santé de l’âme ou du corps. La Vierge notre Mère nous enseigne à être audacieux, à obtenir, par notre apostolat, que dans tous les milieux, dans chaque ville et dans chaque village, dans tout lieu de travail et dans toute profession, il y ait dix, vingt, cinquante... justes qui soient agréables à Dieu et sur qui il puisse s’appuyer…
01. Cf. Mt 14, 23 ; Mc 1, 35 ; Lc 5, 16 ; 9, 18. — 02. Évangile de la Messe. Lc 11, 1-13. — 03. Lc 1, 53. — 04. JEAN-PAUL II, Homélie, 27 juillet 1980. — 05. IDEM. — 06. SAINT AUGUSTIN, Sermon 80, 2, 7-8. — 07. JEAN-PAUL II, loc. cit. — 08. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.512. — 09. Gen 18, 20-32. — 10. JEAN-PAUL II, loc. cit. — 11. Cf. Mc 1, 33.