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17e SEMAINE. LUNDI

40. LE LEVAIN DANS LA PÂTE

— Les chrétiens, comme le levain dans la pâte, sont appelés à transformer le monde de l’intérieur.

— Exemplarité et simplicité.

— L’union avec le Christ pour être des apôtres.

I. Dans l’Évangile de la Messe01, le Seigneur enseigne que le Royaume de Dieu est comparable à du levain qu’une femme enfouit dans trois grandes mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levée. Les gens qui écoutaient ces paroles étaient familiarisés avec ce phénomène qu’ils avaient vu souvent dans les fours familiaux. Un peu de ce levain gardé la veille pouvait transformer une bonne pâte et donner une grosse miche de pain.

Dans cette parabole que propose le Seigneur aujourd’hui, remarquons d’abord la petite quantité de levain nécessaire par rapport à la pâte qu’il va faire lever. Tout en étant si peu de chose, son pouvoir est très grand. Cela nous montre que nous pouvons être audacieux dans l’apostolat, car la force du ferment chrétien ne nous appartient pas, elle vient du Saint-Esprit. Cela veut dire que le Seigneur compte aussi sur nos petitesses et nos faiblesses. « Le ferment est-il, par nature, meilleur que la pâte ? Non. Mais le levain constitue le moyen de travailler la pâte et de la convertir en un aliment comestible et sain.

« Pensez un peu, ne serait-ce que d’une manière générale, à l’efficacité du ferment dans la confection du pain, aliment de base, tout simple, à la portée de tous. Ici et là, peut-être l’avez-vous vu, la préparation de la fournée constitue une véritable cérémonie qui aboutit à un résultat merveilleux, savoureux, appétissant.

« L’on choisit de la bonne farine, si possible de la meilleure qualité. On travaille la pâte dans le pétrin pour la mélanger au ferment, en un long et patient travail. On la laisse ensuite reposer, condition indispensable pour que le levain remplisse sa fonction et fasse lever la pâte. »

« Entre temps le feu brûle dans le four, alimenté par le bois qui se consume. Et cette masse, soumise à la chaleur de la flamme, donne un pain frais, moelleux, d’excellente qualité : résultat qu’il aurait été impossible d’obtenir sans l’intervention du levain — il suffit d’un peu — qui s’est dissout, qui a disparu entre les autres éléments, dans un processus efficace et qui passe inaperçu.02 » Sans ce levain, la pâte serait restée inutilisable. Dans la vie courante, sommes-nous cause de lumière ou d’obscurité, de joie ou de tristesse, source de paix ou d’inquiétude, poids mort qui retarde le chemin des autres ou ferment qui transforme la pâte ? Notre passage sur terre n’est pas neutre : ou bien l’on aide les autres à s’approcher du Christ, ou bien on les entraîne à se séparer de lui…

Le Seigneur nous envoie proclamer son message partout, à ceux qui ne le connaissent pas, comme firent les premiers chrétiens, d’abord avec leurs amis, avec leurs familles, puis avec leurs collègues et voisins. Pour cela nul besoin de faire des choses extraordinaires. « En nous voyant égaux à eux en toute chose, les autres se sentiront invités à nous demander : “Comment s’explique votre joie ? D’où tirez-vous des forces pour vaincre égoïsme et commodité ? Qui vous apprend cette compréhension, cette bonne entente pleine de franchise, cet esprit de service et ce don de vous-même aux autres ?”

« C’est alors le moment de leur découvrir le secret divin de l’expérience chrétienne, de leur parler de Dieu, du Christ, du Saint-Esprit, de Marie. C’est le moment d’essayer de transmettre, à travers notre pauvre langage, la folie de l’amour de Dieu que la grâce a répandue dans nos cœurs.03 »

Sommes-nous levain dans la famille, dans notre milieu de travail ? Manifestons-nous par notre joie que le Christ vit ?

II. Le levain n’agit que lorsqu’il est en contact avec la pâte, et ainsi, sans se distinguer d’elle, de l’intérieur, il la transforme : « La femme ne mit pas seulement le levain, mais en plus elle l’a caché parmi la pâte. Vous devez faire de la même façon lorsque vous êtes mélangés, identifiés avec les gens..., comme le levain qui est caché, mais ne disparaît pas, et peu à peu transforme toute la pâte en sa propre qualité. 04 » Ce n’est qu’en étant dans le monde, dans toutes les professions et métiers, que nous pourrons ramener la création à Dieu. Et nous avons été appelés à cela par vocation divine.

Les premiers chrétiens, vrai ferment dans un monde en partie décomposé, réussirent à faire pénétrer la foi dans les familles, dans le Sénat, dans l’armée et même dans le palais impérial : « nous sommes d’hier et nous remplissons le monde et tout ce qui est vôtre, maisons, villes, îles, communes, assemblées et même les campements, les tribus et les décuries, les palais, le Sénat, le forum.05 »

Essayons donc, sans excentricités, de donner l’exemple de notre fidélité au Christ, d’être repérés comme des personnes loyales, sincères, joyeuses, travailleuses, sereines dans la vie familale et sociale, comme des enfants de Dieu. Malgré nos faiblesses, notre vie sera un signe qui mène les autres au Christ. En voyant la cohérence de notre vie, beaucoup d’autres commenceront à penser : « Par ce chemin on peut arriver à Dieu… »

La plupart des hommes et des femmes se plient aux normes de la vie commune par habitude, car elles rendent les rapports entre les individus plus faciles. Pour un chrétien, le respect de ces normes se transforme en véritable charité, en véritable intérêt pour les autres, comme le reflet d’une union intime à Dieu.

La vertu de tempérance peut être le début d’une véritable rencontre avec Dieu. Elle aide à mener une vie simple et sobre au quotidien, dans la nourriture, la boisson, le repos et les saines distractions, sans frais superflus… « Le Christ nous a laissés sur terre pour que nous soyons des phares qui illuminent, des docteurs qui enseignent ; pour que nous accomplissions notre devoir de levain (...). Il ne serait même pas nécessaire d’exposer la doctrine si notre vie était si rayonnante, et il ne serait pas nécessaire d’avoir recours aux mots si nos œuvres donnaient un tel témoignage. Il n’y aurait plus aucun païen si nous nous comportions comme de vrais chrétiens.06 »

Vivre dans un climat de joie sereine, aider discrètement les autres, bien faire son travail, rend plus facile d’apporter le Seigneur à ceux qui nous entourent et de réaliser cet apostolat de la confession si urgent de nos jours et que l’Église invite à recevoir plus souvent. « Toute sollicitude et tout travail sont peu de chose comparés à l’intérêt d’une seule âme. Celui qui ramène une brebis perdue au bercail s’est assuré un puissant avocat devant Dieu.07 »

III. Pour rayonner, pour être ferment, être de plus en plus uni au Christ. Ne pas perdre cette force intérieure qui pousse à l’apostolat. Sans cette union, tout travail et tout effort ne seraient qu’agitation stérile. Certains s’imaginent, non sans présomption, qu’ils vont transformer le monde par leurs seules forces, oubliant ces mots du Seigneur : Sans moi vous ne pouvez rien faire08.

« Si le levain ne fermente pas, il pourrit. Il peut disparaître sans faire lever la pâte, mais il se peut aussi qu’il se gaspille dans l’inefficacité et l’égoïsme.09 » Le chrétien ne risquerait-il pas de pourrir s’il laissait entrer la tiédeur dans son âme, la lassitude dans le don de soi, et s’il ne pensait qu’à ses affaires et non à celles de Dieu ? Au contraire, quel levain lorsqu’il manifeste sa foi par ses œuvres ! C’est l’amour du Christ qui est à l’origine de tout apostolat et permet d’être ce levain. Il est donc urgent d’alimenter continuellement cet amour par la prière personnelle (pas anonyme) et par la réception fréquente, et sans routine, des sacrements. « Il faut que tu sois “homme de Dieu”, homme de vie intérieure, homme de prière et de sacrifice. — Ton apostolat doit être un débordement de ta vie “en dedans”.10 »

Examinons notre amour de Dieu par ses manifestations : l’effort pour sanctifier le travail, la famille, les relations…

Et pour être audacieux dans la vie ordinaire regardons Notre-Dame. « La bienheureuse Vierge Marie, Reine des Apôtres, est l’exemple parfait de cette vie spirituelle et apostolique. Tandis qu’elle menait sur terre une vie semblable à celle de tous, remplie par les soins et les labeurs familiaux, Marie demeurait toujours intimement unie à son Fils et coopérait à l’œuvre du Sauveur à un titre absolument unique.11 »

01. Mt 13, 31-35. — 02. SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 257. — 03. IDEM, Quand le Christ passe, 148. — 04. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur saint Matthieu, 46, 2. — 05. TERTULLIEN, Apologeticus, 37. — 06. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélie 10 sur la 1º Epître à Timothée. — 07. SAINT THOMAS DE VILLANUEVA, Sermon du dimanche In albis, 1, c, pp. 900-901. — 08. Jn 15, 5. — 09. SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 258. — 10. IDEM, Chemin, n.961. — 11. CONCILE VATICAN II, Decr. Apostolicam actuositatem, 4.



17e SEMAINE. MARDI

41. AMIS DE DIEU

— L’amitié avec Jésus, un des dons du baptême.

— Jésus-Christ est l’exemple de l’amitié vraie.

— L’apostolat et l’amitié.

I. Dans sa longue traversée du désert, le peuple de Dieu installait, hors du lieu où il campait, ce qu’il appelait la Tente de la réunion ou de la rencontre, un endroit sacré, saint, un lieu à part. Celui qui visitait le Seigneur sortait du camp et se dirigeait vers la Tente de la rencontre. Moïse allait là pour exposer au Seigneur les besoins du peuple, et Dieu parlait à Moïse face à face comme un homme parle avec son ami01.

En diverses occasions la sainte Écriture nous montre Dieu comme ami des hommes. Abraham aussi est appelé l’ami de Dieu02, et le peuple en appelait fréquemment à cette amitié pour invoquer le pardon et la protection divine. Qui plus est, toute la révélation tend à former un peuple ami de Dieu, relié à lui par une Alliance continuellement renouvelée. « Par cette révélation, provenant de l’immensité de sa charité, Dieu, qui est invisible, s’adresse aux hommes comme à des amis, et converse avec eux pour les inviter à entrer en communion avec lui et les recevoir en cette communion. 03 » Ce dessein divin fut accompli lorsque, à la plénitude des temps, le Fils de Dieu, la Seconde Personne de la Sainte Trinité, se fit homme. L’amitié suppose une certaine égalité et une certaine communauté de vie04. Or, comme la distance entre Dieu et l’homme est infinie, Dieu prit la nature humaine, et l’homme devint participant de la divinité par la grâce sanctifiante05.

« L’ami est un ami pour l’ami » , l’amitié appelle la bienveillance mutuelle. D’abord Dieu nous a aimés, et ainsi nous avons pu répondre à son amour ; nous l’aimons parce que lui nous a aimés le premier06. L’homme manifeste sa réponse en acceptant cet amour de Dieu, en lui ouvrant son âme, en se laissant aimer, en exprimant son amour par des actes.

L’essence de l’amitié entre Dieu et les hommes a son fondement dans la nature de la charité, qui est surnaturelle et se répand dans nos cœurs07 pour que nous puissions aimer Dieu avec le même amour avec lequel lui nous aime. Jésus nous dit : Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés ; demeurez en mon amour08. Et il s’adresse ainsi à son Père : l’amour avec lequel tu m’as aimé est en eux, et moi en eux09. Saisir que Dieu nous aime sans compter est la racine de la joie et du plaisir du chrétien : Vous êtes mes amis...10 Quelle joie de pouvoir nous appeler amis de Dieu !

Tout au long de sa vie terrestre, Notre Seigneur a toujours été ouvert à une amitié sincère avec ceux qui s’approchaient de lui, et, très souvent, c’est lui qui a pris l’initiative d’attirer les autres vers lui : Zachée, la Samaritaine..., et tous. Il était ami de ses disciples, qui étaient conscients de cette particulière estime. Lorsqu’ils ne comprenaient pas quelque chose, ils s’approchaient de lui avec confiance, comme nous le montre l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui11 : explique-nous la parabole, lui demandent-ils avec naturel. Et le Seigneur les prend à part et leur révèle le contenu de ses enseignements d’une façon plus intime. Ils participaient à ses joies, à ses préoccupations et il les encourageait quand ils en avaient besoin.

De la même façon, le Seigneur offre maintenant à tous les baptisés son amitié dans le Tabernacle. Là il console, nous encourage, pardonne. Dans le Tabernacle, comme dans cette Tente de la rencontre, le Seigneur parle avec tout un chacun, face à face, comme un homme parle avec son ami. Mais avec la grande différence qu’ici, dans nos temples, se trouve Dieu fait Homme : Jésus, Celui-là même qui est né de Sainte Marie, Celui qui est mort pour nous sur une croix.

II. Jésus aimait converser avec ceux qui avaient recours à lui, avec ceux qu’il rencontrait sur son chemin. Il profitait de ces occasions pour atteindre le fond de l’âme et pour élever le cœur à un plus haut niveau, très souvent — lorsque ses interlocuteurs étaient bien disposés — jusqu’à la conversion et le don total de soi. Il veut aussi parler avec chacun de nous dans l’intimité de la prière si nous sommes ouverts au dialogue, à la véritable amitié. « Lui-même nous a changés de serviteurs en amis, comme il l’a dit : vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous ai commandé (Jn 15, 14). Il nous a laissé le modèle que nous devons imiter. Par conséquent nous devons partager la volonté de l’ami, lui révéler confidentiellement ce que nous avons dans l’âme et ne rien ignorer de ce qu’il a dans son cœur. Ouvrons-lui notre âme, et lui nous ouvrira la sienne. En effet, le Seigneur déclare : Je vous ai appelés mes amis parce que je vous ai communiqué tout ce que j’ai entendu de mon Père (Jn 15, 15). Un vrai ami ne cache rien à son ami ; il lui découvre toute son âme, comme Jésus répandait dans le cœur des Apôtres les mystères du Père. 12 »

Nous pouvons être des hommes et des femmes capables de plus d’amitié, parce que la fréquentation habituelle de Jésus-Christ dispose à sortir de notre égoïsme, de la préoccupation excessive pour nos problèmes personnels, et ainsi être ouverts à ceux qui nous fréquentent, malgré les différences d’âge, de goûts, de culture ou de position dans la vie. L’amitié ne naît pas d’une simple rencontre occasionnelle, ni du besoin d’aide mutuelle ; la camaraderie, le travail en commun, la vie en commun ne conduisent pas nécessairement à l’amitié. Deux personnes qui se rencontrent tous les jours dans le même escalier, dans un transport public ou au bureau, ne sont pas amies pour autant. Une simple sympathie mutuelle n’est pas non plus de l’amitié.

Saint Thomas d’Aquin13 affirme que toute forme d’amour n’est pas nécessairement de l’amitié. Seul l’amour qui implique bienveillance est amitié, c’est-à-dire l’amour qui ne désire que le bien de l’autre. L’amitié est d’autant plus grande que l’on a beaucoup à donner à l’autre. « Seuls sont de vrais amis ceux qui ont quelque chose à donner et, en même temps, l’humilité suffisante pour recevoir. C’est pourquoi elle est plus propre aux hommes vertueux. Le vice partagé ne produit pas d’amitié mais de la complicité, ce qui n’est pas la même chose. Le mal ne pourra jamais être légitimé par une prétendue amitié14 » ; le mal, le péché, n’unit jamais dans l’amitié ou l’amour.

Les chrétiens ont à donner à leurs amis toute la compréhension, le temps, le courage et l’encouragement dans les difficultés, l’optimisme et la joie qu’ils possèdent, beaucoup de petits services… Mais, surtout leur donner le bien le plus grand : le Christ lui-même, l’Ami par excellence. L’amitié vraie conduit tout naturellement à l’apostolat, à la communication des biens immenses de la foi.

III. ...Et il parlait à Moïse face à face, comme un homme parle avec son ami. Qui vit en amitié avec Dieu comprendra plus facilement la valeur de l’amitié en elle-même et, sans l’instrumentaliser, en fera le canal d’un apostolat fécond, comme une exigence naturelle qui communique à l’ami ses propres biens.

Un ami fidèle est un abri robuste, qui le trouve a trouvé un trésor. Un ami fidèle n’a pas de prix, et pas de poids pour peser sa valeur15. C’est pour cela même que l’amitié a besoin d’être protégée, défendue contre le temps qui passe et qui conduit à l’oubli, à l’éloignement, ou contre l’envie qui quelquefois aussi corrompt l’amitié16. Puissions-nous dire ce que disait cet homme qui concluait ainsi des notes autobiographiques : « Je peux me vanter d’une chose : je ne crois pas avoir jamais perdu un ami. »

On demande à l’ami qu’il soit fidèle, qu’il se maintienne ferme dans les difficultés, qu’il résiste à l’épreuve du temps et des contradictions, qu’il vienne à la défense de son ami quelle que soit la situation : « il faut être fidèles à la vraie amitié, conseillait saint Ambroise, parce qu’il n’y a rien de plus beau dans les relations humaines. Certainement beaucoup en cette vie sont consolés par un ami à qui ouvrir son cœur, dévoiler sa propre intimité, manifester les peines de l’âme. Avoir un ami fidèle qui se réjouisse avec toi dans la prospérité, qui partage ta douleur dans l’adversité et te soutienne dans les moments difficiles, cela soulage beaucoup.17 »

Cultivons donc l’amitié cordiale, sincère, optimiste, avec ceux qui sont en rapport avec nous tous les jours, voisins, compagnons de travail ou d’étude, personnes desquelles nous recevons ou à qui nous rendons chaque jour un service volontaire ou exigé par la vie professionnelle… Soyons particulièrement amis de notre ange gardien. « Nous avons tous un grand besoin de compagnie, de celle du Ciel et de celle de la terre. Ayez de la dévotion pour les saints Anges ! L’amitié est quelque chose d’humain, mais c’est aussi quelque chose de divin. Comme notre vie, qui est divine et humaine à la fois.18 » L’ange gardien ne s’éloigne pas à cause de nos caprices et défauts ; il sait tout des faiblesses et des misères, et peut-être à cause de cela il nous aime davantage19.

Mais, par-dessus tout, rendons forte et pieuse l’amitié « avec le grand Ami, qui ne trahit jamais 20 » , que nous trouvons si facilement, toujours disposé à nous recevoir, à rester avec nous tout le temps que nous désirons. « Allez où que vous vouliez dans le monde, changez de maison autant que vous le désirez, dans l’église catholique la plus proche votre Ami est toujours en train de vous attendre, jour après jour.21 » Là nous pouvons lui parler face à face, comme un homme parle avec son Ami ; il attend toujours et désire que nous allions le voir... et l’écouter. En lui nous apprenons vraiment à être amis de nos amis, à être prompts et ouverts à toute amitié sincère, le chemin naturel par lequel le Christ, notre Ami, arrivera jusqu’au plus profond de leurs âmes.

01. Première lecture. Années impaires. Ex 33, 11. — 02. Cf. Is 41, 8. — 03. CONCILE VATICAN II, Const. Dei Verbum, 2. — 04. Cf. SAINT THOMAS, Summa Theologiae, II-II, q.23, a.1. — 05. IDEM. — 06. 1 Jn 4, 19. — 07. Cf. Rom 5, 5. — 08. Jn 15, 9. — 09. Jn 17, 26. — 10. Jn 15, 13-14. — 11. Mt 13, 36-43. — 12. SAINT AMBROISE, Sur les offices des ministres, 3, 135. — 13. SAINT THOMAS, loc. cit. — 14. J. ABAD, Fidélité, Palabra, Madrid 1987, p.110. — 15. Ecli 6, 14-15. — 16. Cf. SAINT BASILE, Homélie sur l’envie. — 17. SAINT AMBROISE, o. c., 3, 134. — 18. SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 315. — 19. Cf. A. VAZQUEZ DE PRADA, Étude sur l’amitié, Rialp, Madrid — 20. Cf. SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n.88. — 21. R. A. KNOX, Sermons pastoraux, Rialp, Madrid 1963, p.473.



17e SEMAINE. MERCREDI

42. LE TRÉSOR ET LA PERLE PRÉCIEUSE

— La valeur immense de la vocation.

— Dieu passe dans la vie de chaque personne et appelle.

— Générosité pour suivre l’appel du Seigneur.

I. Le Royaume des cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ. Ou encore : le Royaume des cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle01.

Avec ces deux paraboles, Jésus nous fait découvrir, dans l’Évangile de la Messe, la suprême valeur du Royaume de Dieu et l’attitude que l’homme doit avoir pour l’atteindre. Le trésor et la perle ont été traditionnellement des images employées pour exprimer la grandeur de la vocation, du chemin pour atteindre le Christ dans cette vie et ensuite, pour toujours, dans le Ciel.

Le trésor signifie l’abondance de dons que l’on reçoit avec la vocation : des grâces pour vaincre les obstacles, pour croître en fidélité jour après jour, pour l’apostolat… ; la perle indique la beauté et la merveille de l’appel : ce n’est pas seulement une chose de grande valeur, mais l’idéal le plus beau et le plus parfait que l’homme puisse avoir.

Il y a une nouveauté dans cette deuxième parabole par rapport à celle du trésor : le fait de trouver la perle suppose qu’on l’a cherchée avec effort, tandis que le trésor apparaît à l’improviste02. Ainsi Jésus appelle-t-il chaque personne d’une façon particulière : certains trouvent leur vocation quasiment sans la chercher, comme un trésor qui les éblouit tout d’un coup.

Pour d’autres, Dieu met dans leur cœur une inquiétude intime qui pousse à chercher des perles de plus grande valeur, et à donner tout ce qu’ils ont pour les trouver ; leur âme insatisfaite des choses qui ne l’emplissent pas, continue de chercher : Quid adhuc mihi deest ? Que me manque-t-il ?03 Dans les deux cas — une rencontre inattendue ou une longue recherche — il s’agit d’un trésor de grand prix : « un honneur immense, un motif de grand, de saint orgueil, le signe d’une prédilection, d’une affection toute particulière que Dieu a manifestée à un moment donné, mais qui était dans son esprit de toute éternité.04 »

Tout homme, toute femme qui découvre un jour sa vocation devra sans doute faire un effort pour la suivre, car le Seigneur appelle, invite, mais il n’oblige pas…

Une fois la perle découverte, le trésor trouvé, il est nécessaire de faire un pas de plus. L’attitude est identique dans les deux paraboles et elle est décrite avec les mêmes mots : il va vendre tout ce qu’il possède et il l’achète ; le détachement, la générosité, sont des conditions indispensables pour parvenir à la possession de la perle ou du trésor : « Tu écrivais : “(…) Ce passage du saint Évangile est tombé dans mon âme et il s’y est enraciné. Je l’avais pourtant lu tant de fois, sans en saisir le sens, la divine saveur.” Tout !… L’homme sage doit tout vendre pour obtenir le trésor, la pierre précieuse de la Gloire !05 » Y-a-t-il quelque chose au monde qui ait autant de valeur ?

II. La découverte des plans divins donne à l’âme la clé pour déchiffrer son passé. C’est alors que les pièces de ce qui jusqu’alors était un puzzle s’ajustent et l’on peut répondre à tant de questions : pourquoi avons-nous connu telle personne, pourquoi tant d’aides dont nous avons fait l’expérience en un moment déterminé… La vocation projette sa lumière sur la vie future aussi, qui devient pleine de sens06.

Ni l’homme qui rencontra le trésor, ni celui qui trouva la perle ne regrettent maintenant ce qu’ils possédaient avant et qu’ils vendirent. La nouvelle richesse est telle qu’aucun des biens abandonnés n’est regretté. Celui qui se détache de tout par amour du Christ, laisse tout, et trouve tout. Sa vie, en apparence identique, devient si différente ! Le Seigneur souligne dans la parabole la joie avec laquelle le négociant vend ses biens. Et pourtant ce sont des choses auxquelles il devait tenir et qu’il avait acquises après des années de dur labeur : maison, mobilier, bibelots… Mais il vend tout, sans marchandage, sans trop y penser, avec joie. Il vend tout parce qu’il connaît bien le trésor qu’il a trouvé. Face à lui, le reste perd toute importance.

Dieu passe dans la vie de chaque personne et l’appelle à des moments bien déterminés, à un âge précis, dans des situations diverses qu’il a prévues de toute éternité. Jésus passe et appelle : certains à la première heure07, lorsqu’ils sont encore jeunes, et il leur demande leurs ambitions, leurs espoirs, leurs projets d’un futur, à leur âge plein de promesses ; d’autres au moment de la maturité … ou à son déclin. La plupart du temps, le Seigneur ira à la rencontre des hommes et des femmes dans leur travail dans le monde, et il leur demandera de continuer à être des fidèles laïcs pour sanctifier ce monde où ils sont complètement impliqués, en accomplissant normalement leur tâche en assumant leurs responsabilités, souvent importantes, dans le don total d’eux-mêmes. Le Seigneur en appellera d’autres au mariage et leur demandera de sanctifier leur famille et de se donner entièrement à lui, chacun d’une manière particulière.

Quelque soit l’âge auquel on reçoit l’appel, le Seigneur donne une jeunesse intérieure qui renouvelle tout, qui renforce et pousse à rayonner. Ecce nova facio omnia08. Je peux tout renouveler ! Oui, je peux en finir avec la routine de la vie, enseigner à regarder plus loin et plus haut. Quel est le meilleur âge pour se donner à Dieu ? Celui auquel le Seigneur appelle. L’important, c’est d’être généreux avec lui à ce moment-là et toujours, sans penser qu’il y aura une autre, peut-être d’autres occasions (qui n’arriveront peut-être… jamais) sans supposer non plus que le temps des décisions pleines d’audace et de courage est passé, qu’il est trop tard…, ou trop tôt.

III. Le Royaume des cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines, et ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle… En comparaison avec elle, commente saint Grégoire le Grand, rien n’a de la valeur, et l’âme abandonne tout ce qu’elle avait acquis, éparpille tout ce qu’elle avait rassemblé et ne regarde plus tout ce qui lui semblait beau sur terre, parce que seul brille dans son âme l’éclat de cette perle précieuse09.

Celui qui est appelé, quelle que soit sa situation personnelle, doit donner au Seigneur tout ce qu’il lui demande, tout ce qu’il peut lui donner. Les circonstances, cependant, sont différentes et, par conséquent, tout donner ne signifie pas toujours la même chose : une personne mariée, par exemple, ne peut abandonner ce qui, par volonté de Dieu, appartient aux siens : l’amour de sa femme ou de son mari, le soin de sa famille, l’éducation des enfants… Au contraire ! Pour cette personne, tout donner à Dieu suppose de vivre sa vie d’une nouvelle façon, en accomplissant mieux ses devoirs légitimes ; cela suppose de mieux travailler, de vivre héroïquement ses obligations familiales, de se mettre en quatre pour éduquer chrétiennement ses enfants, de se préoccuper d’autres familles amies, de parler de Dieu par sa conduite et sa parole, de trouver le temps de collaborer à des tâches d’apostolat… « Dans la vie réelle d’un homme ou d’une femme mariés, qui découvrent la signification vocationnelle de leur mariage, cette “découverte” apparaît toujours comme une dimension concrète de leur vocation chrétienne, qui est radicale ; et leur réponse apparaît comme un aspect — important — de leur totale obéissance à la foi, qui comporte nécessairement beaucoup d’autres aspects.10 »

Lorsque l’on veut suivre le Seigneur de plus près —quels que soient son état et sa situation personnelle — on comprend que l’on ne peut pas rester enfermé dans son petit monde, on ne peut s’y installer comme s’il était définitif. L’on comprend qu’il faut apporter la lumière aux autres, aller plus loin, entrer plus à fond dans son milieu pour le transformer de l’intérieur, en élargissant le cercle de ses amitiés, grâce à un apostolat plus intense et plus vaste, qui donne de la lumière à beaucoup d’âmes parce que ce monde se trouve plongé dans l’obscurité.

L’appel du Seigneur est l’événement le plus grand qui puisse nous arriver, comme à ceux que Jésus appela au bord du lac de Génésareth. Cependant, suivre le Christ dans un don total de soi-même n’est pas facile. Celui qui se trouve installé dans une position plus ou moins stable, celui qui considère qu’il a fait sa vie, peut considérer que cette tranquilité, qu’il suppose être de plein droit est en danger. Et c’est cela que le Christ nous demande : rompre avec la routine, avec la médiocrité, accepter un renoncement et un changement profond dans la conduite personnelle. L’appel réclame pour Dieu ce que l’on s’était réservé pour soi, et révèle parfois certains attachements, certaines faiblesses, des réduits intouchables et qu’il faut détruire pour acquérir ce trésor sans prix, cette perle incomparable. C’est Jésus qui nous cherche : Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis11. Et s’il appelle, il donne aussi les grâces nécessaires pour le suivre, au début et tout au long de la vie.

Saint Joseph, notre Père et Seigneur, trouva le trésor de sa vie et la perle précieuse dans la charge de s’occuper de Jésus et de Marie ici sur terre. Demandons-lui aujourd’hui de nous aider à vivre avec plénitude et joie ce que Dieu veut de chacun de nous, et de comprendre que rien n’a autant de valeur que d’accomplir sa vocation personnelle.

01. Mt 13, 44-45. — 02. Cf. F. M. MOSCHNER, Les paraboles du Royaume des Cieux. — 03. Mt 19, 20. — 04. Saint Josémaria Escriva, Forge, n.18. — 05. IDEM, n.993. — 06. Cf. F. SUAREZ, La Vierge Notre Dame. — 07. Cf. Mat 20, 1 et s. — 08. Ap 21, 5. — 09. Cf. SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, Homélies sur les Évangiles, 11. — 10. P. RODRIGUEZ, Vocation, travail, contemplation. — 11. Jn 15, 16.


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