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28e SEMAINE. JEUDI

16. Choisis de toute éternité

— Une vocation particulière.

— Elle donne la lumière pour cheminer, et les grâces nécessaires pour sortir fortifiés de tous les incidents de la vie.

— Persévérance dans sa vocation.


I. De la prison où il est abandonné et seul, saint Paul adresse une lettre aux premiers chrétiens d’Éphèse. Il commence par un chant d’action de grâces pour tous les dons reçus du Seigneur, et plus particulièrement pour la vocation voulue par Dieu de toute éternité pour chacun de nous afin d'être ses disciples et étendre son royaume sur terre. L’Apôtre met en évidence la véritable égalité de la vocation par laquelle nous sommes tous appelés dans le Christ sur l'initiative de Dieu le Père, car en Lui, Il nous a choisis avant la création du monde, pour que nous soyons, dans l’amour, saints et irréprochables sous son regard. Il nous a d’avance destinés à devenir pour Lui des fils par Jésus-Christ : voilà ce qu’Il a voulu dans sa bienveillance à la louange de sa gloire, de cette grâce dont Il nous a comblés en son Fils bien-aimé01.

Tout croyant a été appelé de toute éternité à la plus haute vocation divine. Dieu le Père a voulu expressément nous appeler à la vie (aucun homme n’est né par hasard), Il créa directement une âme unique et irremplaçable, et Il nous fit participer à sa vie intime par le Baptême. Avec ce sacrement Dieu nous a donné l’onction, et nous a aussi marqués de son sceau et a donné l’Esprit en nos cœurs à titre d’arrhes02. Il nous a donné dans la vie une mission propre, et Il nous a préparés amoureusement une place dans le Ciel, où Il nous attend comme un père attend son enfant après un long voyage.

Par cette vocation à la sainteté et à l’apostolat, Dieu adresse à chacun un appel particulier. Il appelle l’immense majorité, dans sa pleine vocation, à vivre au milieu du monde pour que — de l’intérieur — ils le transforment et le conduisent à Lui, et se sanctifient par les activités terrestres. A d'autres, moins nombreux, Il demande de lui consacrer leur âme, en s'éloignant de ces réalités et rendant ainsi le témoignage public de leur appartenance à Dieu. Le Seigneur, d’une façon mystérieuse et délicate, nous fait connaître ce qu’Il veut de nous. Même au sein de notre propre vocation — mariés, célibataires, prêtres… — le Seigneur nous indique le chemin particulier pour aller à Lui, en entraînant les autres avec nous. « En effet, Dieu a pensé à nous de toute éternité et Il nous a aimés comme des personnes uniques et irremplaçables, en nous appelant chacun de nous par notre nom, comme le Bon Pasteur qui appelle ses brebis chacune par son nom (Jn 10, 3). Mais le plan éternel de Dieu se révèle à chacun de nous à travers le déroulement historique de notre vie et de ses événements, et, par conséquent, graduellement : jour après jour.

« Pour découvrir la volonté concrète du Seigneur en ce qui nous concerne il est indispensable d'écouter la parole de Dieu et de l’Église et de la faire sienne, de prier régulièrement, de tenir compte des conseils de notre directeur spirituel, de reconnaître dans la foi les dons et les talents que nous avons reçus, en tenant compte de notre propre histoire. 03 »

Au fil des temps, le Seigneur nous conduit vers plus de sainteté. C'est à travers les événements quotidiens que l'esprit-Saint nous guide vers un plus grand amour de dieu, lorsque nous demeurons fidèles, attentifs et droits.

II. La vocation est un don immense qui mérite que l'on rende continuellement grâces à Dieu. C'est la lumière qui illumine le chemin : le travail, les personnes, les évènements... Sans la connaissance de cette volonté spécifique de Dieu qui nous conduit tout droit au Ciel, nous vivrions avec la faible lampe à huile de notre propre volonté et le danger de trébucher à chaque pas. La vocation éclaire le chemin et donne les grâces nécessaires pour sortir fortifiés de tous les incidents de la vie. « Dans sa vocation, l'homme, d'une façon définitive, se connaît lui-même, connaît le monde et connaît Dieu. Elle est le point de référence à partir duquel chaque être humain peut juger avec plénitude toutes les situations par lesquelles est passée et passe sa vie. 04 » Connaître chaque fois plus profondément cette volonté divine particulière est toujours un motif d'espérance et de joie.

Par notre vocation nous sommes invités à entrer dans l’intimité divine, à fréquenter personnellement Dieu, à avoir une vie de prière. Le Christ nous appelle à faire de Lui le centre de notre existence, à le suivre à travers les réalités quotidiennes : foyer, bureau, commerce... ; à reconnaître les autres comme des personnes et des enfants de Dieu, c’est-à-dire comme des êtres qui ont une valeur en eux-mêmes, qui sont aimés de Dieu, et que nous devons aider matériellement et spirituellement. Ces personnes ne sont pas des êtres parfaits, mais des personnes ordinaires que nous voyons tous les jours, avec leurs qualités et leurs défauts.

La volonté divine peut se présenter tout d’un coup, comme une lumière éblouissante qui remplit tout notre être, comme ce fut le cas de saint Paul sur le chemin de Damas, ou bien elle peut se révéler peu à peu, dans des petits événements, comme Dieu le fit avec saint Joseph. « De toutes façons, il ne s’agit pas seulement de savoir ce que Dieu veut de nous, de chacun, dans les diverses situations de la vie. Il faut faire ce que Dieu veut, comme nous le rappelle Marie, en s’adressant aux serviteurs de Cana : Faites ce qu’Il vous dira (Jn 2, 5). Et pour agir en accord avec la volonté de Dieu il faut être capable et se rendre chaque fois plus capable (...). Voilà quelle est la tâche merveilleuse de tous les fidèles laïcs, de tous les chrétiens : connaître de plus en plus les richesses de la foi et du Baptême et les vivre avec une plénitude croissante. 05 » Cette plénitude se réalisera chaque jour, en étant fidèles dans les petites choses, en accueillant les grâces que le Seigneur répand chaque jour pour que nous accomplissions avec perfection, avec amour, les tâches de chaque instant, celles qui nous semblent faciles comme celles qui nous coûtent.

III. Elegit nos in ipso ante mundi constitutionem..., le Seigneur nous a choisis avant la création du monde. Dieu ne se repent jamais de ses choix. Le Seigneur est toujours fidèle, et nous aurons chaque jour la grâce nécessaire pour maintenir cette fidélité, même face aux tentations et aux difficultés. « Notre Seigneur — enseigne saint François de Sales — s’occupe avec soin des pas de ses enfants, de ceux qui possèdent la charité, en les faisant marcher devant Lui, en leur tendant la main dans les difficultés. Ainsi le déclara-t-Il par l’intermédiaire d’Isaïe : Je suis ton Dieu, qui te prend la main et te dit : Ne crains pas. Je t’aiderai (Is 41, 13). Gardons toujours Espérance et courage, et notre totale confiance en Dieu et en son aide, car, si nous ne perdons pas sa grâce, Il achèvera en nous l'œuvre de notre salut qu'il a commencée. 06 »

Mais cette confiance absolue en Dieu n'empêche pas nos efforts personnels pour répondre aux appels successifs que le Seigneur nous envoie tout au long de notre vie. L'accomplissement de notre vocation ne s'arrête pas le jour de notre décision, Dieu nous appelle et il continue à nous demander sans cesse, jusqu'à la fin de notre vie. Il est souvent très difficile de rester fidèle au Seigneur dans ce choix mais, si nous avons recours à Lui, nous comprendrons que son joug est doux et son fardeau léger07, et ce poids se transformera en joie. Dieu ne nous demande jamais plus que ce que nous pouvons donner. Il connaît bien la faiblesse humaine, nos défauts et nos erreurs. Mais Il compte sur notre sincérité et notre humilité pour nous reprendre.

Dans les moments difficiles, prions la Vierge Marie notre Mère, car en elle nous retrouverons force et espérance pour avancer. « Aime Notre Dame. Elle t'obtiendra la grâce qui te permettra de vaincre dans cette lutte quotidienne. — Et les désirs pervers qui bouillonnent en toi et risquent de te submerger, de leur pourriture parfumée, le grand idéal, les mandements sublimes que le Christ lui-même a mis dans ton cœur, — ces désirs ne serviront de rien au malin. “Serviam !” 08 »


01. Première lecture. Années paires. Eph 1, 4-6. — 02. 2 Cor 1, 21-22. – 03. Jean-Paul II, Exhort. Apost. Christifideles laici, 30 décembre 1988, 58. – 04. J. L. Illanes, Monde et sainteté. – 05. Jean-Paul II, loc. cit. – 06. Saint François de Sales, Traité de l’amour de Dieu, III, 4. – 07. Cf. Mt 11, 30. – 08. Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 493.



28e SEMAINE. VENDREDI

17. LE LEVAIN DES PHARISIENS

— L’hypocrisie des pharisiens.

— Le chrétien, un homme droit.

— Aimer la vérité et la faire connaître.


I. La foule s’était rassemblée par dizaine de milliers pour voir Jésus au point que l'on s'écrasait. Parmi tous ceux qui l’entouraient, le Maître adressa en premier lieu à ses disciples cet avertissement : Méfiez-vous du levain des pharisiens, c’est-à-dire de leur hypocrisie. Et Il ajouta : Tout ce qui est voilé sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu. Aussi, tout ce que vous aurez dit dans l’ombre sera entendu au grand jour, ce que vous aurez dit à l’oreille dans le fond de la maison sera proclamé sur les toits01.

Le mot hypocrite désignait dans le monde grec antique l’acteur qui, avec un masque et un déguisement, jouait un personnage autre que le sien. Devant le public il se faisait passer pour un autre, toujours très différent de lui : il devenaint ainsi tantôt un roi et tantôt un mendiant ou encore un général. Il lui suffisait de se cacher derrière un masque et de feindre des qualités et des sentiments. Il jouait face au public et recevait pour son imitation l'approbation et les applaudissements de celui-ci.

Le fond de l'âme — le levain — de beaucoup de pharisiens était hypocrite, c'est-à-dire qu'ils se conduisaient en pensant être face aux hommes et non face à Dieu. Leur vie ressemblait aux rôles des acteurs durant la représentation. Ils étaient tombés dans cette tentation qui consiste à accorder plus d'importance au jugement des hommes —pourtant si faible et passager ! — qu'au jugement de Dieu. Jésus leur disait qu'ils étaient semblables à des sépulcres blanchis : à l'extérieur ils ont belle apparence et dedans ils sont pleins d’ossements pourris02. En fait, ils menaient une double vie: l'une soucieuse de l'apparence, de l'opinion des autres, fausse, et l'autre sans une pensée pour Dieu.

Le levain que le Seigneur veut mettre dans l'âme de ceux qui L'aiment est bien différent. Ce levain est la vérité. Il veut que notre vie soit “une”, sans masque, sans déguisement d'aucune sorte et sans mensonge, ni vis à vis des hommes, ni vis à vis de Dieu.

II. Jésus Lui-même nous enseigne la façon de nous comporter : Que ton oui soit oui, que ton non soit non! Le surplus vient du Malin03. Dans nos rapports avec les autres notre parole doit suffire. Notre oui doit être oui et notre non, non. Le Seigneur a voulu donner de la valeur et de la force à la parole d’un homme qui se sent engagé par ce qu’il dit.

Dans nos paroles et nos conduites de chrétiens et d’hommes droits, nous devons toujours et avant tout chercher la vérité, en fuyant l’hypocrisie et la duplicité. Dans la vie courante, la parole du chrétien doit suffire pour donner toute la force nécessaire à ce qu’il affirme ou promet. La vérité est toujours un reflet de Dieu et doit être traitée avec respect. Si nous avons l’habitude de dire toujours la vérité, même dans des affaires qui semblent peu importantes, notre parole aura une grande force, « comme la signature d’un notaire », qui ne peut être mise en doute. Nous imitons ainsi le Seigneur.

L’homme à la double intention et inconstant dans toute sa conduite04, qui dit des choses différentes selon son public, ne se conduit pas comme un chrétien. Saint Bède dit que « Celui qui, ici, veut jouir de ce monde et, là, régner avec Dieu 05 » est double, hypocrite.

Aujourd’hui il est particulièrement urgent d’être des hommes, et des femmes, d’une seule parole, d’« une seule vie », sans masque même s'il peut être, à certains moments, difficile de dire la vérité ; des hommes et des femmes sachant fouler au pied le respect humain et l'hypocrisie et ne pas trop se préoccuper du qu'en dira-t-on.

La véracité est la vertu qui conduit à toujours dire la vérité et à être le même intérieurement et extérieurement06, nous enseigne saint Thomas d’Aquin. Cependant, il y a des cas où il n'est pas opportun de dire la vérité et c'est même parfois un devoir de justice de ne pas la révéler : pour des raisons de secret professionnel, de sécurité publique ou d’autres motifs graves, et en particulier dans le secret de la confession ou de la direction spirituelle. Dans ces situations il existe diverses façons de cacher la vérité sans tomber dans le mensonge. C’est aussi le cas lorsque celui qui demande n'a aucun droit à connaître la vérité ou que, cas extrême, il se comporte comme un agresseur perdant dès lors même son droit à ne pas être trompé. N'oublions pas cependant, que si l'on nous pose des questions indiscrètes, c'est parfois de notre faute. « Si nous gardions mieux le recueillement et le silence, on ne nous les poserait pas ou très peu souvent.07 »

Imitons le Seigneur dans son amour de la vérité. Prenons la résolution de fuir le mensonge et tout ce qui semble faux et hypocrite. « Tu lisais dans ce dictionnaire les synonymes d’insincère : “ambigu, sournois, cachottier, fourbe, rusé...”. Tu as refermé le livre, tout en demandant au Seigneur que jamais on ne puisse t’appliquer ces qualificatifs ; et tu t'es proposé d'être encore plus délicat dans cette vertu surnaturelle et humaine de la sincérité. 08 »

III. Jésus dit : Je suis la Vérité09. Il a la vérité en plénitude, et celle-ci nous est venue par son intermédiaire10. Son enseignement, sa vie et sa mort, sont un témoignage de la Vérité11. Celui qui est dans la vérité est de Dieu et plus à l'écoute de Dieu12.

La vérité a son origine en Dieu et le mensonge est une action consciente contre Dieu. C’est pourquoi Jésus appelle le démon père du mensonge, puisque c'est lui qui mentit le premier. Le menteur a le diable pour père13. C’est pourquoi l’enseignement moral de l’Église réprouve non seulement le mensonge qui fait du mal aux autres, mais aussi ceux qui « mentent pour s'amuser ou se divertir, et ceux qui le font par intérêt ou par utilité » 14.

Le manque de véracité qui se manifeste à travers le mensonge, l'hypocrisie ou le manque « d'unité de vie » révèlent une discorde intérieure, une fracture de la personnalité. Il y a comme une félure chez le menteur, son personnage « sonne faux ». Le Seigneur fit le plus bel éloge que l'on peut faire d'un homme lorsqu'il dit de Nathanaël qu’il était un israëlite en qui tout est droit15 : « En lui tout est droit ; voilà un homme d'une seule pièce » Souhaitons que l'on dise la même chose de nous.

Nous vivons à une époque où l'on dit estimer tout particulièrement la sincérité tendis que la réalité de nos vies nous met très souvent en contact avec le mensonge, la duplicité et la simulation16. La presse à sensation n'hésite pas à publier des calomnies de toutes sortes, trompant ainsi ses lecteurs. Le cinéma, la radio et la télévision qui pourraient être d'extraordinaires moyens de transmission de la vérité, sont bien souvent le contraire. Ils influencent ainsi un nombre considérable de personnes en leur faisant croire n'importe quoi et en inversant les valeurs, ce qui entraîne de grands changements dans la société: les enfants par exemple en viennent à haïr leurs parents, les gens ne sont plus capables de faire la différence entre le vrai et le faux17.

Chaque fois que nous aurons la possibilité d'utiliser ces moyens de communication, nous le ferons pour annoncer la vérité sur des sujets capitaux pour l'avenir comme la défense de la vie dès sa conception, la dignité de la personne et de la famille, la justice sociale, le droit au travail, la préoccupation pour les malades, les pauvres... Ces moyens sont à la portée de tout le monde : par une lettre, un coup de téléphone, la participation à une enquête ou à un programme de radio..., nous pouvons faire connaître la doctrine de l’Église sur ces sujets, ou manifester notre désaccord sur un programme ou un article contraire à la morale naturelle. Il ne faut pas croire que ces petites actions n'ont pas d'impact. Elles peuvent petit à petit faire changer les choses.

Demandons à la sainte Vierge de toujours vivre dans la vérité et de la faire connaître par tous les moyens. Demandons lui de ne pas imiter les pharisiens à qui Jésus reproche l'hypocrisie et la duplicité.

« “Tota pulchra es Maria, et macula originalis non est in Te !” — Tu es toute belle, Marie, sans tache originelle ! chante la liturgie. Il n'y a pas en elle la moindre trace de duplicité. Prions chaque jour le Vierge Marie afin qu'à travers la direction spirituelle la lumière de la grâce éclaire notre conduite.

« Si nous l'en supplions, Marie nous obtiendra le courage de la sincérité pour que nous nous rapprochions davantage de la Très Sainte Trinité 18. »


01. Lc 12, 1-3. – 02. Cf. Mt 23, 27. – 03. Mt 5, 37. – 04. Cf. Jac 1, 8. — 05. Saint Bède, Commentaire à l’Epître de l’Apôtre saint Jacques, 1, 8. – 06. Cf. Saint Thomas, Summa Theologiae, II-II, q. 109, a. 3, ad 3. – 07. R. Garrigou-Lagrange, Les trois âges de la vie intérieure, vol. II, p. 717. – 08. Saint Josémaria Escriva, Sillon, n.337. – 09. Jn 14, 6. – 10. Cf. Jn 1, 14; 17. — 11. Cf. Jn 18, 37. – 12. Cf. Jn 8, 44. – 13. Cf. Jn 8, 42 et s. – 14. Catéchisme Romain, III, 9, n.23. – 15. Cf. Jn 1, 47. – 16. Cf. A. Luciani, Humblement vôtre, p. 141 et s. – 17. Idem, pp. 141-142. – 18. Saint Josémaria Escriva, o. c., n.339.



28e SEMAINE. SAMEDI

18. Le péché contre le Saint-Esprit

— La miséricorde divine.

— La perte du « sens du péché ».

— Près du Christ nous comprenons ce qu’est vraiment le péché.


I. Dans l'Evangile de Saint Luc de la Messe de ce jour, Jésus dit fermement : Celui qui dira une parole contre le Fils de l’Homme, cela lui sera pardonné ; mais si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera pas pardonné01. Saint Marc ajoute que ce blasphème ne sera jamais pardonné et que celui qui le commet mérite un châtiment éternel02.

Saint Matthieu situe cette phrase dans un contexte qui explique mieux les paroles du Seigneur03. Il nous dit que la foule, étonnée par tant de merveilles, se demandait : Serait-ce le Fils de David ?04. Mais les pharisiens, devant tant de prodiges évidents ne veulent pas comprendre ; ils ne trouvent d’autre alternative que d’attribuer au démon lui-même l’action divine de Jésus. La dureté de leur cœur est telle que pour ne pas céder, ils sont prêts à déformer radicalement ce qui est évident pour tout le monde. C’est pourquoi ils murmuraient : Cet homme-là ne chasse les démons que par Béelzéboul, chef des démons. Le blasphème impardonnable contre le Saint-Esprit consiste en cette obstination contre la grâce et cette déformation des faits surnaturels : il consiste en définitive à exclure la source même du pardon05. Tout péché, aussi grand soit-il, peut être pardonné, parce que la miséricorde de Dieu est infinie ; mais pour que ce pardon divin soit octroyé, il faut reconnaître le péché et croire au pardon et à la miséricorde du Seigneur, toujours près de nous. L’obstination de ces pharisiens empêchait la puissance de l’action divine d’arriver jusqu’à eux.

Jésus appelle cette attitude péché contre le Saint-Esprit. Il est impardonnable non pas tant à cause de sa gravité ou de sa malice, mais plutôt à cause de la disposition interne de la volonté qui exclut toute possibilité de repentir. Celui qui pèche ainsi se situe, lui-même, hors du pardon divin.

Le Pape Jean-Paul II relève la gravité de cette attitude devant la grâce, qui constitue une déformation de la conscience, car « le blasphème contre le Saint-Esprit est le péché commis par l’homme qui revendique un prétendu “droit à persévérer dans le mal” — dans n’importe quel péché — et repousse la Rédemption. C’est l’homme renfermé dans le péché, rendant impossible pour sa part la conversion et, par conséquent, aussi la rémission de ses péchés, qu’il considère non essentielle ou sans importance pour sa vie. 06 »

Aujourd’hui demandons au Seigneur une sincérité et une humilité véritables pour reconnaître nos fautes et nos péchés, même véniels et de ne pas nous y habituer, d’avoir rapidement recours à Lui, de Lui demander son pardon et de laisser notre cœur sensible à l’action du Saint-Esprit. Demandons à Notre-Dame la sainte crainte de Dieu pour ne jamais perdre le sens du péché et la conscience de nos erreurs et de nos faiblesses. « Quand notre vue se trouble, que nous ne voyons plus clair, c’est alors que nous avons besoin d’aller vers la lumière. Jésus-Christ nous dit qu’Il est la lumière du monde et qu’Il est venu guérir les malades. 07 »

II. Jésus-Christ nous a fait connaître pleinement le Saint-Esprit comme une Personne distincte du Père et du Fils, comme l'Amour personnel dans la Très Sainte Trinité qui est la source et le modèle de tout amour créé 08.

Dans toutes les actions du Christ, l'Esprit est présent. Mais, durant la dernière Cène, le Seigneur enseigna plus clairement à ses disciples que le Saint Esprit est une personne distincte du Père et du fils, Rédempteur du monde. Jésus le nomme paraclet ou conseiller (avocat ou consolateur). Le mot paraclet, en Grèce, désignait une personne qui assistait ou parlait à la place d'une autre, particulièrement dans les procès. Ainsi, dans le sacrement de Réconciliation, le Saint Esprit a pour mission d'éclairer à la fois la conscience de chacun de nous et le jugement du prêtre qui nous obtient l'absolution, pour toujours, de nos fautes et nous voit repartir emplis d'une nouvelle richesse.

En revanche, si l'homme oppose une résistance intérieure volontaire et forte, sa conscience reste totalement imperméable à la miséricorde divine et à l'action mystérieuse et salvatrice du Saint Esprit. C'est ce que l'Ecriture Sainte appelle la dureté du cœur. Aujourd'hui, elle correspondrait peut-être à cette attitude de l'esprit et du cœur qui se caractérise par la perte du sens du péché.09 

Le contraire de la dureté de cœur c'est la délicatesse de conscience que l'âme a lorsqu'elle deteste tout pêché, même véniel, et essaye d'être docile aux inspirations et aux grâces du saint-Esprit qui sont innombrables tout au long de la journée; « Lorque quelqu'un a l'odorat de l'âme en bonne santé —faisait remarquer Saint Augustin — il perçoit tout de suite la mauvaise odeur des péchés. 10 » Sommes-nous sensibles aux offenses faites à Dieu ? Réagissons-nous promptement devant nos fautes et nos péchés ?

III. Beaucoup d’hommes perdent le sens du péché et, par conséquent, le sens de Dieu. Il n’est pas rare qu’au cinéma, à la télévision, dans des commentaires de presse l’on présente des idées et des faits contraires à la loi de Dieu comme normaux, que l’on déplore parfois à cause de leurs conséquences nuisibles pour la société et pour l’individu, mais sans aucune référence au Créateur. En d’autres occasions, on expose ces faits comme des événements qui attirent la curiosité publique, mais sans leur donner de transcendance : infidélités conjugales, faits scandaleux, diffamations, fautes contre l’honneur, divorces, escroqueries, prévarications, corruptions... Il y en a même qui, tout en se qualifiant de chrétiens, se délectent de ces situations, interviewent leurs protagonistes... sans oser les appeler par leurs noms. En tout cas, on oublie en général le plus important : la relation avec Dieu, qui donne son vrai sens à ce qui est humain. L’on juge avec des critères éloignés du sens de Dieu, comme s’Il n’existait pas ou ne comptait pas dans la vie courante. L'ambiance actuelle est païenne, semblable à celle que rencontrèrent les premiers chrétiens. Nous devons l'améliorer, comme ils le firent.

Nous ne ressentirons vraiment le poids du péché que lorsque nous considérerons ces fautes, avant tout, comme des offenses à Dieu, qui nous séparent de Lui et nous rendent incapables d'écouter le Paraclet, le Saint-Esprit. Lorsqu’on ne considère pas ses faiblesses par rapport au Seigneur, il arrive ce que saint Augustin remarquait déjà : il y a des personnes, affirme-t-il, qui, en commettant certains péchés, s’imaginent ne pas pécher parce que, disent-ils, ils ne font de mal à personne11. Au contraire, quelle grâce que de sentir le poids de ses fautes, qui conduit à dire des actes de contrition et à désirer ardemment se confesser souvent pour purifier notre âme et nous rapprocher de
Dieu. « Si vous n’êtes pas courbés et attristés par le péché, vous n’avez pas connu le mal commis, déclare saint Jean d’Avila. Le péché pèse :
sicut onus grave gravatae sunt super me (Ps 37, 5). Le péché pèse davantage que moi... Qu’est-ce que le péché ? Une dette impossible à rembourser, une charge insupportable et telle qu'il n'est pas de quintaux qui pèsent autant.12 » Et plus loin : « Il n’y a pas de fardeau aussi pesant, pourquoi ne le sentons-nous pas ? Parce que nous n’avons pas senti la bonté de Dieu. 13 » Saint Pierre découvrit dans la pêche miraculeuse la divinité du Christ et sa propre petitesse. C’est pourquoi il tomba aux pieds de Jésus et Lui dit : Eloigne-toi de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur14. Il demandait au Seigneur de s’éloigner parce qu’il lui semblait qu’avec l’obscurité de ses faiblesses, il ne pourrait pas supporter sa lumière rayonnante. Et tandis qu'il avouait son indignité, ses yeux et toute son attitude demandaient avec ferveur à Jésus de le prendre avec Lui pour toujours.

La tache du péché a besoin d’un point de référence, et ce point de référence c’est la sainteté de Dieu. Le chrétien ne perçoit le manque d’amour que lorsqu’il considère l’amour du Christ. Sinon il justifie facilement ses faiblesses. Pierre, qui aime profondément Jésus, saura se repentir de ses reniements, précisément par un acte d’amour, que nous pouvons peut-être nous aussi redire très souvent : Domine, dira-t-il ce matin-là après la deuxième pêche miraculeuse, Tu omnia nosti, Tu scis quia amo Te15. Seigneur, Tu sais tout, Tu sais que je T’aime. Nous aurons ainsi recours au Seigneur par un acte d’amour, lorsque nous n’aurons pas répondu au sien. La contrition donne à l’âme une grande force, elle rend l’espérance et l'éclaire pour écouter et comprendre Dieu.

Demandons à Notre Mère Sainte Marie, qui fut si docile aux motions du Saint-Esprit, de nous apprendre à avoir une conscience éclairée, de ne pas nous habituer au poids du péché et de savoir réagir promptement devant le plus petit péché véniel délibéré.


01. Lc 12, 10. – 02. Cf. Mc 3, 29. – 03. Cf. Mt 12, 32. — 04. Mt 12, 23. – 05. Cf. Saint Thomas, Summa Theologiae, II-II, q. 14, a. 3. – 06. Jean-Paul II, Enc. Dominum et vivificantem, 18 mai 1986, 46. – 07. Saint Josémaria Escriva, Forge, n. 158. — 08. Cf. Concile Vatican II, Const. Gaudium et spes, 24. – 09. JEAN-PAUL II, loc. cit., 47. – 10. SAINT AUGUSTIN, Commentaires aux Psaumes, 37, 9. – 11. Cf. Idem, Sermon 278, 7. – 12. Saint Jean d’Avila, Sermon 25, vol. II, p. 354. – 13. Idem, p. 355. – 14. Cf. Lc 5, 8-9. — 15 Jn 21, 17.


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