29e SEMAINE. LUNDI
22. L’espérance de la vie
— Les biens temporels et l’espérance surnaturelle.
— Le détachement chrétien.
— Notre espérance est dans le Seigneur.
I. Quelqu’un s’approcha du Seigneur01 pour Lui demander d’intervenir dans une affaire d’héritage. D’après les paroles de Jésus, il semble que cet homme était plus préoccupé par ce problème de biens matériels qu’attentif à la prédication du Maître. La question posée, devant le Messie qui parle du Royaume de Dieu, donne l’impression d’être au moins inopportune. Jésus lui répondra : Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? Ensuite Il profite de l’occasion pour avertir tout le monde : Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses. Et pour que sa doctrine demeure bien claire, Il leur raconte une parabole. Les terres d’un homme riche produisirent une grande récolte, au point qu’elle ne tenait pas dans les greniers. Alors le propriétaire pensa que ses mauvais jours étaient finis et qu’il avait son existence assurée. Il décida de démolir les greniers et d’en construire de plus grands dans lesquels il pourrait entasser cette abondance de biens. Son horizon s’arrêtait là ; il se contentait de se reposer, de manger, de boire et de bien vivre, puisque la vie s’était montrée généreuse avec lui. Il oublia — comme tant d’hommes ! — certaines données fondamentales : l’insécurité de l’existence ici sur terre et sa brièveté. Il mit son espérance dans des choses passagères et ne considéra pas que nous sommes tous en chemin vers le Ciel.
Dieu se présenta à l’improviste dans la vie de ce riche agriculteur qui semblait avoir tout assuré, et Il lui dit : Tu es fou : cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ? Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu.
La sottise de cet homme est d’avoir mis son espérance, sa fin dernière et la garantie de sa sécurité dans la fragilité des biens terrestres, aussi abondants soient-ils. Il y a une légitime aspiration à avoir le nécessaire pour vivre, sans chercher à avoir plus à tout prix. Notre cœur est fait pour le Ciel, mais le chemin que nous avons à parcourir est dans cette vie. Si le Seigneur est notre espérance, nous saurons être heureux avec beaucoup ou peu de biens. « Ainsi donc, avoir plus, aussi bien pour les peuples que pour les personnes, n’est pas la fin dernière. Toute abondance a deux sens bien différents. Nécessaire pour permettre que l’homme soit plus homme, elle le renferme dans une prison dès le moment où elle se transforme en bien suprême, qui empêche de regarder au-delà. Alors les cœurs s’endurcissent et les esprits se ferment ; les hommes ne s’unissent plus par amitié, mais par intérêt, qui les fait rapidement s’opposer les uns aux autres et se désunir. La recherche exclusive de posséder se transforme en un obstacle pour la croissance de l’être, et s’oppose à sa vraie grandeur. Pour les nations comme pour les personnes, l’avarice est la forme la plus évidente d’un sous-développement moral. 02 » L’amour désordonné aveugle l’espérance en Dieu qui devient alors plus ou moins lointain et sans intérêt. Essayons de ne pas tomber dans ce travers : il n’y a pas de plus grand trésor que d’avoir le Christ en soi.
II. La Sainte Écriture invite souvent à avoir son cœur en Dieu : Ayez l’esprit en éveil, menez une vie sobre, tout en ne vous lassant pas d’espérer la grâce qui vous sera offerte quand se manifestera Jésus-Christ03, dit saint Pierre aux premiers chrétiens. Et saint Paul conseille à Timothée : Aux riches du siècle présent enjoins… de ne pas mettre leur espoir en des richesse instables, mais en Dieu qui nous procure tout en abondance pour que nous en jouissions04. Il affirme que l’avarice se trouve à la racine de beaucoup de maux et certains, dans cette recherche (de l’argent), se sont égarés loin de la foi et se sont infligés à eux-mêmes bien des tourments05. L’Église continue de le rappeler en ce moment de l’histoire : « Qu’ils s’efforcent (tous les fidèles) d’orienter leurs tendances dans la voie droite, de peur que l’usage des choses de ce monde et un attachement aux richesses contraire à l’esprit de la pauvreté évangélique n’entravent chez eux la poursuite de la charité parfaite. C’est ainsi en effet que l’Apôtre nous met en garde : Ceux qui usent de ce monde ne doivent pas s’y arrêter ; car elle passe, la figure de ce monde (cf. 1 Cor 7, 31). 06 »
Le désordre dans l’usage des biens matériels peut provenir de l’intention, lorsqu’on désire les richesses pour elles-mêmes, comme si elles étaient des biens absolus ; des moyens pour les acquérir, en les cherchant avec anxiété, en provoquant d’éventuels méfaits à d’autres, à sa propre santé, à l’éducation des enfants, à l’attention que requiert la famille… Le désordre qu’entraîne l’avarice se rencontre aussi dans la façon d’user des richesses, si on les emploie seulement à son profit, avec avarice, sans donner d’aumône.
L’amour désordonné des biens matériels, qu’ils soient peu ou très abondants, est un obstacle pour suivre le Seigneur. Le détachement et l’utilisation honnête de ce qu’on possède, de ce qui est nécessaire pour maintenir la famille, des instruments de travail, de ce qui est nécessaire de posséder pour le repos, de ce qu’on doit prévoir pour le futur — sans angoisse, avec confiance en Dieu —, est un moyen pour disposer l’âme aux biens divins. « Si vous désirez à tout moment être maîtres de vous-mêmes, je vous conseille de fournir un gros effort pour vous détacher de toute chose, sans crainte ni hésitation. Ensuite, au moment de vous occuper et d’accomplir vos obligations personnelles, familiales…, utilisez les moyens terrestres honnêtes avec rectitude, en pensant au service de Dieu, à l’Église, à votre famille, à votre tâche professionnelle, à votre pays, à l’humanité tout entière. Pensez que ce qui est important ne se traduit pas dans le fait de posséder ceci ou de manquer de cela, mais dans le fait de se conduire en accord avec la vérité que nous enseigne notre foi chrétienne : les biens créés sont des moyens et rien d’autre. Repoussez donc le mirage qui consiste à y voir quelque chose de définitif. 07 »
Si nous sommes près du Christ peu de choses nous suffiront pour vivre avec la joie des enfants de Dieu. Si nous ne nous approchons pas de Lui, rien ne suffira à remplir un cœur toujours insatisfait.
III. « Une fois, raconte un de mes amis, il y a déjà plusieurs années, je faisais une courte période de service militaire dans le village le plus haut de Navarre. Pendant les vacances universitaires, lorsque j’étais dans ce petit village, un tout nouveau sous-lieutenant, impeccable, se présenta au chef pour qu’il lui dise à quelle unité il était affecté. Il revint en disant que le chef lui avait dit qu’il devait aller à Jaurrieta et, comme s’il n’y attachait aucune importance, il lui avait insinué de prendre un cheval pour y aller (…). Le nouveau était inquiet et il parla pendant tout le dîner du cheval, en posant des questions, en demandant quelques conseils pratiques. Alors, un de ceux qui était là lui dit :
« — Ce que tu dois faire, c’est monter sur le cheval avec sérénité, avec tranquillité et que le cheval ne se rende pas compte que c’est la première fois que tu montes. Cela est décisif (…).
« Le jour suivant, très tôt le matin, un soldat avec le cheval et une autre monture pour porter la valise attendait à la porte l’officier récemment incorporé. Le sous-lieutenant monta sur le cheval ; apparemment, le cheval ne se rendit pas compte tout de suite que c’était la première fois qu’il montait, et il se mit à trotter. Le sous-lieutenant s'affola. Le cheval s’arrêta quand il voulut, et se mit à brouter sur le bord de la route… le sous-lieutenant tirait les brides inutilement. Lorsque le cheval le crut opportun, il se mit de nouveau à cheminer sur la route ; de temps en temps, il s’arrêtait ; ensuite il faisait un petit trot et le cavalier regardait craintivement les bas-côtés de la route. Il était dans cette situation lorsqu’arriva en sens inverse une équipe d’ingénieurs qui était en train de rouler un câble électrique. Ils lui demandèrent :
« Eh, toi, où vas-tu ? » Le cavalier répondit en toute vérité et avec philosophie :
« — Moi ? A Jaurrieta mais ce que je ne sais pas, c’est où va ce cheval… (…).
« Peut-être que si on nous demandait à l’improviste : “Où vas-tu ?”, nous répondrions : “Moi, je cherche l’amour, la vérité, la joie ; mais je ne sais pas très bien où me conduit la vie”. 08 »
Ce serait merveilleux, si quelqu’un nous demandait, « où vas-tu ? », de pouvoir dire : Je vais à Dieu, par mon travail, avec les difficultés de la vie, avec la maladie peut-être… Voilà l’objectif des biens de la terre, de la profession…, de tout ! Quel dommage si des “moyens” sont devenus pour nous un “bien absolu” ! Pour cela un bon examen de conscience aujourd’hui nous aidera à voir si notre profession est un moyen d’aller à Dieu ou si les biens que nous possédons nous aident à être meilleurs…
Jésus-Christ enseigne continuellement que l’espérance chrétienne ne se trouve pas dans les biens terrestres, que les vers et la rouille dévorent et les voleurs percent et dérobent09, mais dans les trésors de l’héritage incorruptible. Le Christ Lui-même est notre unique espérance10. Rien de plus ne peut remplir notre cœur. Avec Lui, nous trouverons tous les biens promis, qui n’ont pas de fin. Les moyens matériels eux-mêmes peuvent être l’objet de la vertu de l’espérance dans la mesure où ils servent à atteindre le but humain et le but surnaturel de l’homme. Ils ne sont que des moyens. Ne les transformons pas en fins.
Notre-Dame, notre Espérance, nous aidera à mettre notre cœur dans les biens qui durent — dans le Christ ! — si nous avons recours à Elle avec confiance. Sancta Maria, Spes nostra, ora pro nobis.
01. Lc 12, 13-21. – 02. Paul VI, Enc. Populorum progressio, 26 mars 1967, 19. – 03. 1 P 1, 13. – 04. 1 Tim 6, 17. – 05. 1 Tim 6, 10. – 06. Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 42. – 07. Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 118. – 08. A. G. Dorronsoro, Temps pour croire. – 09. Mt 6, 19. – 10. 1 Tim 1, 1.
29e SEMAINE. MARDI
23. La vigilance dans l’amour
— Les lampes allumées.
— La lutte dans ce qui semble peu important maintient vigilant.
— Soyons sur nos gardes contre la tiédeur.
I. Que vos reins restent ceints et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte, lisons-nous dans l’Évangile de la Messe01. Avoir « les reins ceints » est une métaphore qui vient des coutumes des hébreux, et en général de tous les habitants du Moyen Orient, qui ceignaient leurs amples vêtements avant d’entreprendre un voyage, pour cheminer sans difficulté. Dans le récit de l’Exode on raconte la prescription de Dieu aux israélites de célébrer le sacrifice de la Pâque avec les reins ceints, des chaussures aux pieds et le bâton à la main02, parce que l’itinéraire jusqu’à la terre promise allait commencer. Ainsi, avoir les lampes allumées indique l’attitude d’attente de celui qui attend l’arrivée de quelqu’un.
Le Seigneur nous suggère ici de nous comporter comme celui qui est sur le point d’entreprendre un voyage, ou celui qui attend quelqu’un d’important. Si le chrétien est somnolent ou négligent, l’ennemi est toujours à l’affût, comme un lion rugissant, en quête d’une proie à dévorer03 ; or celui qui aime ne dort pas04. « Veiller est le propre de l’amour. Lorsqu’on aime une personne, le cœur est toujours en état de veille, en train de l’attendre, et chaque minute qui passe sans elle est en fonction d’elle et s’écoule en éveil (…). Jésus demande l’amour. C’est pourquoi Il réclame de la vigilance. 05 » En Italie, près de Castelgandolfo, il y a une statue de la Vierge placée près d’un croisement, qui porte l’inscription suivante : Cor meum vigilat. Le Cœur de la Vierge est en état de veille par Amour. Ainsi doit être le nôtre : en état de veille par amour, et pour découvrir l’Amour qui passe près de nous. Saint Ambroise enseigne que si l’âme est endormie, Jésus s’en va sans frapper à sa porte, mais si le cœur est en éveil, Il appelle et demande qu’on Lui ouvre06. Souvent, tout au long du jour Jésus passe à nos côtés. Que la tiédeur ne nous empêche pas de Le voir !
« Combien je T’aime, Seigneur, ma force, ma forteresse, ma liberté ! (Ps 17, 2-3). Tu es ce qu’il y a de plus désirable et aimable. Mon Dieu, aide-moi ! Je T’aimerai selon ce que Tu veux et selon ce que je peux, beaucoup moins que ce qui est dû, mais pas moins que ce que je peux… Je pourrai davantage si tu augmentes ma capacité, mais je n’arriverai jamais à l’amour que Tu mérites. 07 » Ne permets pas que, par manque de vigilance, d’autres choses occupent la place que Toi seul dois occuper. Apprends-moi à maintenir mon âme libre pour Toi, et mon cœur préparé pour le moment où tu arriveras.
II. Je veux me tenir à mon poste, et rester debout sur la tour ; et j’observerai pour voir ce que me dira Yahweh, et ce que je répondrai à son appel08. Saint Bernard, commente ainsi ces paroles du Prophète : « Soyons nous aussi, mes frères, vigilants, parce que c’est l’heure du combat. 09 » Il faut lutter chaque jour, souvent dans les petites choses, parce que chaque jour nous allons rencontrer des obstacles qui nous séparent de Dieu. L’effort pour nous maintenir en état de veille opposé à la tiédeur, se concrétise dans la force pour accomplir les actes de piété, ces rencontres avec le Seigneur qui remplissent de forces et de paix. Soyons attentifs pour ne pas les abandonner à cause d’un imprévu, ne nous laissons pas aller aux états d’âme de ce jour ou de cet instant.
D’autres fois notre lutte sera centrée sur la façon de vivre la charité, en corrigeant notre caractère (le mauvais caractère), en nous forçant à être aimables, à servir les autres, à être de bonne humeur… ; ou bien nous efforcer à mieux réaliser le travail, à être plus ponctuels, à mettre en pratique les moyens opportuns pour que notre formation humaine, professionnelle et spirituelle ne stagne pas… Cet état de veille, comme celui de la sentinelle qui garde la cité, ne garantit pas de vaincre toujours : il y aura des victoires et des défaites (des buts que nous n’atteindrons pas, des résolutions que nous ne tiendrons pas…). Ces échecs ne sont généralement pas très importants mais lorsqu'ils le seront, la réparation et la contrition nous rapprocheront du Seigneur, et nous donneront des forces pour recommencer de nouveau… « Ce qui est grave, écrit saint Jean Chrysostome à quelqu’un qui s’était séparé de la foi, ce n’est pas que celui qui lutte tombe, mais qu’il ne se relève pas ; ce qui est grave ce n’est pas que quelqu’un soit blessé dans la guerre, mais qu’il se décourage après avoir reçu un coup et qu’il ne soigne pas sa blessure. 10 »
N’oublions pas que la lutte dans ce qui est peu important, fortifie l'âme et dispose à écouter les continuelles inspirations et les motions du Saint-Esprit. Et c’est ici aussi, dans la négligence de ce qui semble peu important (la ponctualité, le meilleur moment pour la prière, la petite mortification dans les repas, la maîtrise des sens…), que l’ennemi devient dangereux et difficile à vaincre. « Nous devons nous persuader que le plus grand ennemi du rocher n’est ni la pioche, ni la hache, ni quelqu’autre instrument, quelle que soit sa force de pénétration : c’est le filet d’eau qui s’infiltre goutte à goutte entre les fissures de la roche, jusqu’à en ruiner les structures. Le plus grand danger, pour un chrétien, c’est de négliger la lutte dans ces petites escarmouches qui entament peu à peu l’âme, jusqu’à la laisser en ruine, brisée, indifférente et insensible aux appels divins. 11 »
III. L’attitude de l’âme qui jour après jour et heure après heure, attend en état de veille l’arrivée du Seigneur est si agréable à Dieu, que Jésus s’exclame dans la parabole qu’Il nous propose : Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller ! Et oubliant qui est le serviteur et qui est le maître, il fera passer à table le serviteur et le servira lui-même. C’est l’amour infini qui ne craint pas d’intervertir les places qui correspondent à chacun : En vérité Je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table et, passant devant eux, les servira. Les promesses d’intimité avec Dieu vont plus loin que ce que nous pouvons imaginer. tre vigilants, pleins d’espérance, attentifs aux pas du Seigneur qui arrive, cela vaut la peine.
Le cœur qui aime est en éveil, comme la sentinelle aux avant-postes ; celui qui vit dans la tiédeur dort. L’état de tiédeur ressemble à un plan incliné qui sépare de plus en plus de Dieu. Presqu’insensiblement naît une certaine tendance à ne pas exagérer, à se contenter de ce qui est suffisant pour ne pas commettre des péchés mortels, tout en acceptant les véniels. On justifie ce manque d’amour et d’exigence personnelle en invoquant des raisons de naturel, d’efficacité, de santé… on passe l’éponge sur les affections désordonnées, les attachements excessifs aux personnes ou aux biens matériels, les caprices, la tendance excessive à chercher le confort… Ainsi les forces s’affaiblissent-elles peu à peu et si l’on n’y remédie pas, on finit par tomber dans des péchés plus graves.
L’âme endormie dans la tiédeur vit sans vrais objectifs, et “se laisse aller”. Elle ne fait plus d’effort pour être meilleure, ou bien lutte de façon inefficace. Elle a peu à peu le cœur vidé de Dieu, et elle essaie de le remplir par d’autres choses qui ne sont pas Dieu, qui ne le remplissent pas vraiment ; alors le découragement peut surgir dans la vie de relation avec le Seigneur. Elle perd la promptitude et la joie dans le don de soi, et la foi s’éteint peu à peu. Un état de tiédeur a toujours été précédé par un ensemble de petites infidélités, dont la faute — non pardonnée — a de l’influence dans les relations de l’âme avec Dieu.
Que vos reins restent ceints et vos lampes allumées…, attentifs aux pas du Seigneur. C’est un appel à se maintenir en éveil, dans la lutte quotidienne sur des points très concrets. Personne n’a jamais été plus attentif à l’arrivée du Christ sur terre que sa Mère Sainte Marie. Elle nous apprend à nous maintenir vigilants si par moments nous sentons la tiédeur s’installer dans notre âme.
« Seigneur, que Tu es bon pour celui qui Te cherche ! Et pour celui qui Te trouve ? 12 » Si nous L’avons trouvé, ne Le perdons pas.
01. Lc 12, 35-38. – 02. Ex 12, 11. – 03. Cf. 1 P 5, 8. – 04. Cf. Cant 2, 5. – 05. Ch. Lubich, Méditations, p. 33. – 06. Cf. Saint Ambroise, Commentaire au Psaume 18. – 07. Saint Bernard, Traité sur l’amour de Dieu, VI, 16. – 08. Hab 2, 1. – 09. Saint Bernard, Sermon 5, 4. – 10. Saint Jean Chrysostome, Exhortation II à Théodore tombé, 1. – 11. Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 77. – 12. Saint Bernard, Traité sur l’amour de Dieu, VII, 22.
29e SEMAINE. MERCREDI
24. On lui demandera beaucoup
— Responsabilité pour les grâces reçues.
— Responsabilité dans le travail et le prestige professionnel.
— Responsabilité dans l’apostolat.
I. Lorsque Jésus parla de la nécessité d’être vigilants, Pierre Lui demanda s’il s’adressait à eux, les plus intimes, ou à tout le monde01. Le Seigneur insista sur le caractère imprévisible du moment où Dieu nous appellera à Lui pour rendre compte de l’héritage qu’Il a laissé entre nos mains : il peut arriver à la seconde veille ou à la troisième…, à n’importe quelle heure. D’autre part, en répondant à Pierre, Il a précisé que son enseignement s’adressait à tout le monde, mais que Dieu demandera des comptes à chacun selon ses circonstances personnelles et les grâces qu’il aura reçues. Nous devons tous accomplir une mission ici sur terre, et nous devrons en répondre à la fin de la vie. Nous serons jugés selon les fruits, abondants ou peu nombreux, que nous aurons donnés. Saint Paul le rappellera plus tard aux chrétiens des premiers temps : Il faut que tous tant que nous sommes, nous comparaissions devant le tribunal du Christ, pour que chacun soit rétribué suivant ce qu’il aura fait en bien ou en mal pendant qu’il était dans son corps02.
Le Seigneur termine ses paroles par cette considération : A qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. Combien nous a-t-Il confié ? Combien de grâces, destinées à d’autres a-t-Il voulu que nous transmettions ? Combien de personnes dépendent de ma réponse personnelle aux grâces que je reçois ?… Ce passage de l’Évangile de la Messe est un appel important à la responsabilité, car nous avons tous beaucoup reçu. « Chaque homme et chaque femme, écrit un homme de lettres, est comme un soldat que Dieu place pour surveiller une partie de la forteresse de l’Univers. Certains sont sur les murailles et d’autres à l’intérieur du château, mais tous doivent être fidèles à leur poste de garde et ne jamais l’abandonner, ou sinon le château sera exposé aux attaques de l’enfer. »
Il ne s’agit pas de se laisser décourager par la fausse humilité. Dieu est Dieu, et nous ne sommes que faiblesse, mais cela ne nous détourne pas de notre mission sur la terre, qui, avec l’aide de la grâce, se transforme en bénédiction de Dieu : fécondité de la famille qui se prolonge au-delà de ce que les parents peuvent entrevoir avec leur regard ; paternité et maternité spirituelle, qui s’accomplit d’une façon toute particulière chez ceux qui ont reçu de Dieu un appel à un don de soi total, indiviso corde, et qui transcende toute l’Église et l’humanité…, et chacun, dans la pleine réalisation de sa propre vocation dans ses occupations quotidiennes. « Âme d’apôtre, tu es parmi les tiens comme la pierre tombée dans le lac. — Ton exemple et ta parole produisent un premier cercle… qui en produit un autre… et celui-ci un autre… et un autre. Et les cercles sont de plus en plus larges.
« Comprends-tu maintenant la grandeur de ta mission ? 03 »
II. La responsabilité, pouvoir de donner une réponse à Dieu, est un signe de la dignité humaine : seule la personne libre peut être responsable, en choisissant à chaque instant, entre de nombreuses possibilités, celle qui est la plus en accord avec la volonté divine et, par conséquent, avec sa propre perfection04.
La responsabilité chez une personne qui vit dans le monde concerne, en bonne partie, son travail professionnel par lequel elle rend gloire à Dieu, sert la société, obtient les moyens nécessaires pour sa propre famille et réalise son apostolat personnel. Jean-Paul Ier racontait dans une catéchèse, pendant son court pontificat, ce qui arriva à un homme éminent, professeur à l’Université de Bologne. Un après-midi le ministre de l’Éducation nationale l’appela et, après avoir parlé avec lui, l’invita à rester un jour de plus à Rome. Le professeur lui répondit : « Je ne peux pas, car demain j’ai un cours à l’Université, et les étudiants m’attendent ». Le ministre lui répondit : « C’est moi qui vous en dispense ». Et le professeur rétorqua : « Vous pouvez m’en dispenser, mais moi je ne m’en dispense pas. 05 » Voilà un homme responsable, qui ne se limitait pas à donner le moins de cours possible. Il était de ceux, commentait le Souverain Pontife, qui pouvaient dire : « Pour enseigner le latin à John, il ne suffit pas de connaître le latin, mais il faut connaître et aimer John ». Ou : « La leçon vaut ce que vaut sa préparation ». C’était probablement un homme qui aimait beaucoup son travail. Nous arrive-t-il à nous-aussi de nous dire « je ne m’en dispense pas… » même si les circonstances nous en dispensent ?
Le sens de la responsabilité conduira le chrétien à être un professionnel solide et sérieux dans ses études ou son métier et à donner le meilleur de lui-même dans son travail. Cela vaut également pour la mère de famille, le professeur, l’employé ou pour le vendeur… « Lorsque ta volonté faiblit devant le travail ordinaire, reviens une fois de plus à cette considération : “l’étude ou le travail est une partie essentielle de mon chemin. Le discrédit professionnel — conséquence de la paresse — anéantirait ou rendrait impossible mon travail de chrétien. Pour attirer les autres et les aider, j’ai besoin (car C’est Dieu qui le veut) de l’ascendant que donne le prestige professionnel”.
« — N’en doute pas : si tu abandonnes ta tâche, tu t’écartes des plans divins — et tu en écartes d’autres avec toi ! 06 »
III. À qui l’on a beaucoup donné… Pensons aux innombrables grâces que nous avons reçues tout au long de notre vie, celles qui sont évidentes, et la multitude de dons inconnus… Notre vie est-elle une vraie réponse à ce que Dieu attend de nous ? Avons-nous dispensé autour de nous de l’aide aux autres, de la joie, de la cordialité ?
Dans la parabole que nous lisons dans ce passage de l’Évangile, le Seigneur parle d’un serviteur irresponsable qui justifiait sa mauvaise administration en invoquant une fausse raison : Mon maître tarde à venir. Le Seigneur est là et Il est tous les jours parmi nous. C’est vers Lui que tous les jours nous dirigeons notre regard, comme l’enfant devant son Père, comme l’ami devant l’Ami. À la fin de la vie, nous Lui rendrons compte de l’administration que nous aurons faite de ses biens, notre cœur se remplira de joie en voyant toutes les personnes qui, avec la grâce et nos efforts, se seront approchées de Lui. Nous comprendrons que nos actions furent « comme la pierre tombée dans le lac », avec une résonance immense autour de nous ; et cela grâce à la fidélité quotidienne à nos devoirs, peut-être pas très brillants extérieurement, à la prière et l’apostolat simple mais constant auprès de nos amis, de nos parents, de ceux que nous avons rencontrés.
Jésus Lui-même annonça à ses disciples : En vérité, en vérité Je vous le dis : celui qui croit en Moi fera aussi les œuvres que Je fais, et il en fera de plus grandes parce que Je vais au Père07. Saint Augustin commente ainsi ces paroles du Seigneur : « Celui qui croit en Moi ne sera pas plus grand que Moi ; mais Je ferai alors de plus grandes choses que celles que Je fais maintenant ; Je réaliserai davantage par l’intermédiaire de celui qui croit en Moi, que ce que Je réalise maintenant par Moi-même. 08 » Il fait tant de merveilles à travers notre petitesse lorsque nous le laissons faire ! Les œuvres plus grandes « consistent essentiellement à donner aux hommes la vie divine, la force de l’Esprit et, à les faire devenir enfants de Dieu. (…) Jésus dit : parce que Je vais au Père. Le départ de Jésus n’interrompt pas son activité de salut du monde, mais il assure sa croissance et son expansion ; il ne signifie pas la séparation des siens, mais sa présence en eux, réelle bien qu’invisible. L’unité avec Lui, ressuscité, est ce qui les rend capables de faire des œuvres plus grandes, de réunir les hommes avec le Père et entre eux (…). Il dépend de nous que Jésus passe à nouveau sur la terre pour accomplir son œuvre : Il agit à travers nous, si nous le laissons faire.
« Pour venir la première fois sur terre, Dieu demanda le consentement à Marie, l’une de nous. Marie crut : Elle donna son adhésion totale aux plans du Père. Et quelle œuvre sa foi donna-t-elle comme fruit ? Par son “oui” le Verbe s’est fait chair (Jn 1, 14) en Elle et le salut de l’humanité devint possible. 09 » Demandons à Notre-Dame de nous aider à accomplir tout ce que son Fils nous a confié : un apostolat efficace là où nous nous trouvons.
01. Lc 12, 39-48. – 02. 2 Cor 5, 10. – 03. Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 831. — 04. Saint Thomas, Commentaire à l’Épître aux Romains, II, 3. – 05. Cf. Jean-Paul I, Angelus, 17 septembre 1978. – 06. Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 781. – 07. Jn 14, 12. – 08. Saint Augustin, Commentaire à l’Évangile de saint Jean, 72, 1. – 09. Ch. Lubich, Parole qui devient vie, p. 82-83.