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32e SEMAINE. MARDI

50. Serviteurs inutiles

— Sans la grâce nous ne servirions à rien.

— Le Seigneur ne refuse jamais de nous aider.

— Collaborateurs de Dieu.


I. Dans l’Évangile de la Messe01 le Seigneur nous place aujourd’hui dans la réalité de notre vie. Si l’un de vous, dit Jésus, avait un serviteur qui laboure ou garde le troupeau, il ne lui dirait pas à son retour des champs : viens vite à table. Au contraire, le serviteur servirait d’abord son maître, et ne se mettrait à table qu’ensuite. Suivant les habitudes de cette époque, le serviteur n’attendrait pas non plus de remerciement pour son travail : il n’a fait que son devoir. De la même façon, continue le Seigneur, vous aussi, quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : Nous sommes des serviteurs inutiles : nous n’avons fait que notre devoir.

Jésus n’approuve pas la conduite du maître, peut-être abusive et arbitraire, mais il se sert d’une réalité de son temps pour illustrer ce que doit être l’attitude de la créature en relation avec le Créateur. Depuis notre venue en ce monde jusqu’à la vie éternelle, tout provient du Seigneur comme un immense cadeau. Par conséquent, dit saint Ambroise, « ne te crois pas plus que ce que tu es parce que tu es appelé enfant de Dieu — tu dois reconnaître, oui, la grâce, mais tu ne dois pas oublier ta nature —, et ne t’enorgueillis pas non plus d’avoir servi avec fidélité, puisque c’était ton devoir. Le soleil réalise son travail, la lune obéit, les anges aussi Le servent. 02 »

Nous avons été élevés, gratuitement, sans aucun mérite de notre part, à la dignité d’enfants de Dieu, mais par nous-mêmes non seulement nous sommes des serviteurs, mais encore des serviteurs inutiles, incapables de mener à bien ce dont notre Père nous a chargés, si Lui ne nous donne pas son aide. La grâce divine est la seule chose qui puisse rendre efficaces nos talents humains pour travailler pour le Christ. Notre capacité n’a pas de rapport avec les fruits surnaturels que nous cherchons. Sans la grâce sanctifiante nous ne servirions à rien. Nous sommes ce que « le pinceau est dans les mains de l’artiste 03 ». Les œuvres que Dieu veut réaliser avec notre vie doivent être attribuées à l’Artiste, non au pinceau. La gloire du tableau appartient au peintre ; s’il était en vie, le pinceau aurait le bonheur d’avoir collaboré avec un maître si grand, mais cela n’aurait aucun sens qu’il s’en approprie le mérite.

Si nous sommes humbles — « vivre dans la vérité » être conscients que nous sommes des serviteurs inutiles —, nous nous sentirons poussés à demander la grâce nécessaire pour chacune de nos actions. Une autre conséquence pratique à tirer de l’enseignement de Jésus est de toujours rejeter la louange qu’on nous fait — au moins dans notre cœur — et de l’adresser au Seigneur, car toute bonne chose sortie de nos mains, nous devons l’attribuer en premier lieu à Dieu, qui « peut se servir d’un bâton pour faire jaillir de l’eau d’un rocher, ou d’un peu de boue pour rendre la vue aux aveugles04 ». Nous sommes la boue qui rend la vue aux aveugles, le bâton qui fait jaillir une source au milieu du désert..., mais c’est le Christ le vrai auteur de ces merveilles. Que ferait la boue par elle-même... ? Seulement salir.

II. Le Seigneur met en relief dans la parabole de la vigne et des sarments05 cette nécessité de l’influence divine pour produire des fruits. Puisque le Christ « est la source et l’origine de tout apostolat de l’Église, il est évident que la fécondité de l’apostolat des laïcs dépend de leur union vitale avec le Christ06 ». Celui qui demeure en Moi et Moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruits. Car sans Moi vous ne pouvez rien faire07, affirma catégoriquement le Seigneur.

Saint Paul enseigna que Dieu est celui qui produit en nous, dans sa bienveillance, et le vouloir et le faire08. Cette action divine est nécessaire pour vouloir et réaliser de bonnes œuvres ; mais ce « vouloir » et ce « faire » sont de l’homme : la grâce ne remplace pas la tâche de la créature, mais la rend possible dans l’ordre surnaturel. Saint Augustin compare le besoin du secours divin à celui de la lumière pour voir09. C’est l’œil qui voit, mais il ne pourrait pas le faire s’il n’y avait pas de lumière : la grâce ne supprime pas la liberté, car c’est nous qui voulons et faisons. Cette incapacité humaine pour réaliser, par soi-même, des œuvres méritoires, ne doit pas nous conduire au découragement ; au contraire, c’est une raison de plus pour être en continuelle action de grâces au Seigneur, car Il est toujours attentif à nous envoyer l’aide nécessaire.

La liturgie de l’Église nous fait demander constamment cette aide divine, dont nous avons si radicalement besoin. Le Seigneur ne nous la refuse jamais, lorsque nous la demandons avec humilité et confiance. Saint François de Sales illustre cette merveille divine par un exemple : « Lorsque la tendre mère apprend à son petit enfant à marcher, elle l’aide et le soutient autant qu’il le faut, en le laissant faire quelques pas dans les endroits les moins dangereux et les plus plats, en le prenant par la main et en le tenant ou en le prenant et en le portant dans ses bras. De la même façon Notre Seigneur prend continuellement soin des pas de ses enfants. 10 »

Cette sollicitude divine, loin de nous conduire à une attitude passive, nous mènera à faire des efforts dans la lutte ascétique, dans l’apostolat, dans ce que nous avons entre les mains, comme si tout dépendait exclusivement de nous. En même temps nous aurons recours au Seigneur comme si tout dépendait de Lui. C’est ainsi que firent les saints. Ils ne se sentirent jamais déçus.

III. Saint Paul se sert de l’image des travaux de l’agriculture pour illustrer notre condition d’instruments dans le travail apostolique. Moi, j’ai planté ; Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui a fait pousser. Si bien que ne compte ni celui qui plante, ni celui qui arrose, mais Dieu qui fait pousser... Car nous sommes des collaborateurs de Dieu11. Quelle merveille, que de nous sentir coopérateurs de Dieu dans cette grande œuvre qu’est la Rédemption ! Le Seigneur, d’une certaine façon, a besoin de nous. Bien que nous devions tenir compte du fait que c’est Dieu, par sa grâce, le seul qui puisse obtenir que la semence de la foi s’enracine et donne du fruit dans les âmes : l’instrument « pourra jeter les graines dans les larmes, il pourra soigner le champ sans fuir la fatigue : mais que la semence germe et en arrive à donner les fruits désirés, cela ne dépend que de Dieu et de son aide toute-puissante. Il faut insister sur le fait que les hommes ne sont pas plus que des instruments, dont Dieu se sert pour le salut des âmes, et il faut essayer de faire en sorte que ces instruments soient en bon état pour que Dieu puisse les utiliser. 12 » L’homme devient capable de faire de grandes choses lorsqu’il est humble ; il soigne alors aussi son union avec le Christ par la prière.

Pour que le pinceau soit un instrument utile dans les mains du peintre, il doit bien recueillir les couleurs et permettre de tracer des traits gros ou fins, des tons énergiques et moins forts. Il doit subordonner sa propre qualité à l’utilisation que veut en faire l’artiste, qui est celui qui compose le tableau, marque les ombres et les lumières, les tons vifs avec les plus ténus, celui qui donne de la profondeur et de l’harmonie à la toile jusqu’à former un ensemble cohérent, avec force. De plus, le pinceau doit être uni à la main du maître : s’il n’y a pas d’union, s’il ne seconde pas fidèlement l’impulsion qu’il reçoit, il n’y a pas d’art. C’est la condition de tout bon instrument. Nous, qui voulons l’être dans les mains du Seigneur, mais qui nous rendons compte de tant de choses qui ne vont pas, nous disons à Jésus dans l’intimité de notre prière : « Je considère mes misères, qui me semblent grossir de plus en plus, malgré les grâces que Tu m’accordes : sans doute parce que je n’y réponds pas. Je reconnais que je manque totalement de préparation pour réaliser l’entreprise que Tu me demandes. Et quand je lis dans les journaux que tant et tant d’hommes prestigieux et pleins de talent, que tant d’hommes fortunés parlent, écrivent, s’organisent pour défendre ton royaume..., je me vois tel que je suis, moi, et je me trouve si insignifiant, si ignorant, si pauvre, en un mot si petit..., que je serais tout confus si je ne savais pas qu’en fait c’est ainsi que Tu m’aimes, ô Jésus ! Et d’un autre côté Tu sais bien comment, de tout cœur, j’ai mis mon ambition à tes pieds... Foi et Amour : Aimer, Croire, Souffrir. Oui, c’est en cela que je veux être riche et savant, mais ni plus savant ni plus riche que Toi Tu ne l’as disposé, dans ta Miséricorde infinie : en effet je dois mettre tout ce que j’ai de prestige et d’honneur dans l’accomplissement fidèle de ta très juste et très aimable Volonté. 13 »

Notre Mère Sainte Marie, très fidèle collaboratrice du Saint-Esprit dans la tâche de la rédemption, nous apprendra à être d’efficaces instruments du Seigneur. Notre Ange Gardien rectifiera notre intention et nous rappellera que nous sommes des serviteurs inutiles dans les mains du Seigneur.


01. Lc 17, 7-10. – 02. SAINT AMBROISE, Commentaire à l’Évangile de saint Luc, in loc. – 03. Cf. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Chemin, n. 612. – 04. J. PECCI (Léon XIII), Pratique de l’humilité, 45. – 05. Cf. Jn 15, 1 et s. – 06. Concile Vatican II, Decr. Apostolicam actuositatem, 4. – 07. Jn 15, 5. – 08. Cf. Ph 2, 13. – 09. SAINT AUGUSTIN, Traité sur la nature et la grâce, 26, 29. – 10. SAINT FRANÇOIS DE SALES, Traité de l’amour de Dieu, 3, 4. – 11. 1 Cor 3, 6-9. – 12. SAINT PIE X, Enc. Haerent animo, 4 août 1908, 9. – 13. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Forge, n. 822.



32e SEMAINE. MERCREDI

51. Les vertus de la vie en société

— Le Seigneur a vécu les vertus normales de la vie en société.

— La gratitude. L’amitié. Le respect mutuel.

— L’affabilité, l’optimisme et la joie.


I. L’Évangile de la Messe d’aujourd’hui01 montre la déception de Jésus à l’égard de quelques lépreux guéris qui ne sont pas revenus le remercier. Sur les dix qu’avait guéris la miséricorde de Jésus, seul un samaritain est revenu. N’y a-t-il que cet étranger pour revenir rendre gloire à Dieu ? Dans ces paroles du Seigneur on perçoit un accent de déception. Le moins qu’auraient pu faire ces hommes était de remercier d’un don aussi grand. Jésus s’émeut devant la reconnaissance des personnes et se plaint de l’égoïste qui ne sait que recevoir. La gratitude est un signe de noblesse et constitue un lien fort dans la vie avec les autres, car nous recevons d’innombrables bienfaits et nous en donnons aussi aux autres. Saint Bède signale que ce fut précisément la reconnaissance qui sauva le samaritain 02.

Jésus n’a pas été indifférent devant les marques d’éducation et de cœxistence normales qui existent entre les hommes et qui expriment la qualité et la finesse intérieure des personnes. Chez Simon le Pharisien, qui n’eut pas avec Lui les marques habituelles de l’hospitalité, Il le manifesta ouvertement. Jésus-Christ, dans sa vie et sa prédication, a montré qu’Il appréciait l’amitié, l’affabilité, la tempérance, l’amour de la vérité, la compréhension, la loyauté, l’esprit de travail, la simplicité... De nombreux exemples et de nombreuses paraboles de la vie ordinaire montrent la grande valeur qu’Il donne à ces vertus nécessaires à la vie de relation avec les autres. Nous voyons comment Il forme les Apôtres non seulement dans les vertus de foi et de charité, mais aussi de noblesse et de sincérité 03, de pondération dans le jugement 04. Il considère ces vertus humaines si importantes qu’Il en viendra à dire : si vous ne comprenez pas les choses de la terre, comment comprendrez-vous celles du Ciel ? 05 Le Christ, Dieu parfait et Homme parfait 6, nous donne l’exemple de cet ensemble de qualités bien harmonisées, que tout homme, toute femme doivent vivre dans leurs relations avec Dieu, avec leurs semblables et avec eux-mêmes. C’est pourquoi on a pu proclamer : bene omnia fecit 07, Il a fait bien toutes choses ; non seulement les miracles dans lesquels Il a manifesté sa toute-puissance divine, mais les manifestations normales d’une vie courante. On doit pouvoir affirmer la même chose de chacun d’entre nous qui voulons Le suivre au milieu du monde.

II. Saint Paul, dans l’une des lectures de la Messe 08, nous exhorte aussi à vivre ces vertus : Rappelle à tous, écrit-il à Tite, d’être prêts à faire tout ce qui est bien ; qu’ils n’insultent personne, qu’ils ne soient pas batailleurs, mais pleins de sérénité, faisant preuve d’une douceur constante à l’égard de tous les hommes.

Ces vertus rendent la vie quotidienne plus agréable et plus facile : famille, travail, commerce... ; elles disposent l’âme à être plus près de Dieu et à vivre les vertus surnaturelles. Le chrétien sait convertir les multiples détails de ces habitudes humaines en autant d’actes de vertu de la charité, en les faisant aussi pour l’amour de Dieu. La charité transforme ces vertus en habitus fermes, leur donne un horizon plus élevé.

Parmi les vertus humaines en relation avec la cœxistence quotidienne on trouve la gratitude, qui est le rappel affectueux d’un bienfait reçu avec le désir de le payer en quelque sorte. Souvent nous pourrons seulement dire merci, ou quelque chose de semblable qui communique ce sentiment de l’âme. Dans la joie que nous mettons dans ce geste se trouve notre reconnaissance. Saint Thomas affirme que « l’ordre naturel requiert que celui qui a reçu une faveur réponde avec gratitude au bienfaiteur 09 ». Cela coûte vraiment peu d’être reconnaissant et on fait beaucoup de bien : on crée une ambiance nouvelle, des relations cordiales. Dans la mesure où nous augmentons notre capacité d’apprécier les faveurs et les petits services que nous recevons, nous sentirons le besoin de remercier d’une manière ou d’une autre : la maison ordonnée et propre, les fenêtres fermées par quelqu’un pour que le froid ou la chaleur n’entre pas, le linge lavé et repassé... Et si parfois l’une de ces choses ne correspond pas à ce que nous attendons, nous saurons l’excuser, parce que celles qui fonctionnent bien sont vraiment nombreuses. Nous n’y attacherons pas d’importance et, si cela dépend de nous, nous essaierons d’arranger le défaut, ordonner ce qui est désordonné, fermer et ouvrir ce qui devait être fermé ou ouvert... Nous remercierons aussi des services que nous payons ou qui nous sont dus : l’employé qui nous sert aimablement, le conducteur d’autobus qui nous attend quelques instants pour que nous puissions l’attraper...

Parmi ces vertus conviviales il nous est demandé d’élargir constamment notre capacité d’amitié avec des personnes diverses. Comme ce serait formidable si nous pouvions appeler amis les personnes avec lesquelles nous travaillons ou nous étudions, avec lesquelles nous vivons, avec lesquelles nous sommes tous les jours en relation ! Amis, et pas seulement connaissances, voisins, collègues ou compagnons... Cela signifierait que nous avons développé, par amour de Dieu et des hommes, une série de qualités humaines qui suscitent l’amitié et la rendent possible : le désintéressement, la compréhension, l’esprit d’équipe, l’optimisme, la loyauté... Amitié aussi au sein de sa famille : entre frères et sœurs, avec les enfants, avec les parents. L’amitié, quand elle est vraie, surmonte bien les différences d’âge. Elle est une condition, parfois indispensable, pour l’apostolat.

On raconte que ses parents demandaient avec insistance à Alexandre le Grand sur le point de mourir : « Alexandre, où sont tes trésors ? — Mes trésors ?  Dans la poche de mes amis. » À la fin de notre vie, nos amis devraient pouvoir dire que nous avons partagé avec eux tout ce que nous avions de mieux.

Le respect, qui est délicatesse, qui valorise l’autre, est indispensable dans la vie. La foi nous apprend de plus à respecter les personnes que nous fréquentons chaque jour, parce qu’elles sont l’image de Dieu, parce que chacune a été rachetée avec le Très Précieux Sang du Seigneur. Même ceux qui, pour n’importe quelle raison presque toujours banale, nous paraissent moins sympathiques ou moins drôles. La cœxistence humaine exige aussi de respecter les choses, parce qu’elles sont des biens de Dieu qu’Il a mis au service de l’homme. Respecter la nature : le sens profond en est qu’elle fait partie de la Création et qu’à travers elle on peut rendre gloire à Dieu.

III. Une autre vertu qui facilite ou qui rend possible la vie avec les autres est l’affabilité, vertu opposée au geste emporté, à la mauvaise humeur, au désordre, à vivre sans tenir compte de ceux qui nous entourent. Elle se traduira parfois par une parole aimable, un petit compliment, un geste cordial qui encourage à aller de l’avant. « On dit vite une bonne parole ; cependant cela nous coûte parfois de la prononcer. La fatigue nous arrête, les soucis nous distraient, un sentiment de froideur ou d’indifférence égoïste nous freine. C’est ainsi qu’il arrive que nous passions à côté d’autres personnes que, même si nous les connaissons, nous regardons à peine, et nous ne nous rendons pas compte qu’elles souffrent de la peine subtile, épuisante qui vient de ce qu’elles se sentent ignorées. Il suffirait d’une parole cordiale, d’un geste affectueux et tout de suite quelque chose se réveillerait en elles : un signe d’attention et de courtoisie peut être un courant d’air frais dans une existence enfermée, oppressée par la tristesse et le découragement. Le salut de Marie remplit de joie le cœur de sa vieille cousine Élisabeth (cf Lc 1, 44). 10 » Nous devons ainsi remplir d’optimisme ceux qui vivent avec nous.

Une partie de l’affabilité est la bienveillance, qui nous conduit à fréquenter et à juger les autres et leurs comportements avec bonté ; l’indulgence devant les petits défauts et les erreurs des autres, sans nous sentir dans l’obligation de les leur signaler continuellement ; l’éducation et l’urbanité dans les paroles et les manières ; la sympathie, la cordialité, l’éloge opportun éloigné de toute adulation... « L’esprit de douceur est le véritable esprit de Dieu (...). On peut toujours faire comprendre la vérité et reprendre si on le fait avec douceur. Il faut sentir de l’indignation devant le mal et être décidé à ne pas transiger avec lui ; cependant il faut vivre doucement avec le prochain. 11 »

Un homme qui voyageait par des routes interminables arrêta son camion à côté d’un bar fréquenté par d’autres conducteurs. Tandis qu’il attendait qu’on lui servît un rafraîchissement avant de continuer sa route, un garçon travaillait, penché, avec ardeur de l’autre côté du comptoir. « Beaucoup de travail ? » lui dit en souriant le voyageur. Le garçon leva la tête et lui rendit son sourire. Quelques mois plus tard, quand le conducteur passa de nouveau par là, le garçon du comptoir le reconnut, comme on reconnaît un vieil ami. C’est que les gens, parmi lesquels nous nous trouvons, ont une vieille soif de sourires, un grand besoin que quelqu’un leur communique un peu de joie, d’estime. Nous rencontrons tous les jours à notre porte une série de personnes avec lesquelles nous vivons, nous travaillons, qui attendent ce geste accueillant.

Dans la vie quotidienne avec les autres, la joie, l’optimisme, l’estime... ouvrent des portes qui étaient sur le point de se fermer au dialogue ou à la compréhension... Ne les laissons pas se fermer : le Seigneur attend que nous fassions un apostolat efficace, que nous communiquions à ces personnes le don le plus grand que nous ayons : l’amitié avec Lui.


01. Lc 17, 11-19. – 02. Cf Saint Bède, dans Catena Aurea, vol. VI. – 03. Cf Mt 5, 37. – 04. Cf Jn 9, 1-3. – 05. Jn 3, 12. – 06. Symbole Athanasien. – 07. Mc 7, 37. – 08. Première Lecture Année II T 3, 1-7. – 09. Saint Thomas, Somme théologique, 3-2, q. 106, a. 3. c. – 10. JEAN-PAUL II, Homélie 11 février 1981. – 11. SAINT FRANçOIS DE SALES, Epître.



32e SEMAINE. JEUDI

52. Comme une ville fortifiée

— Comment les premiers chrétiens vivaient la charité.

— La charité donne la force.

— Vertus annexes à la charité.


I. L’une des lectures de la Messe d’aujourd’hui nous propose l’Épître à Philémon, la plus courte de celles qu’écrivit saint Paul et l’une des plus touchantes. C’est une lettre familière envoyée à un chrétien de Colosse à propos d’un esclave, Onésime, qui s’était enfui et s’était converti à la foi à Rome par le zèle de l’Apôtre. C’est, d’autre part, une preuve de plus de l’esprit universel du christianisme primitif, qui accueille dans son sein des personnes puissantes comme Philémon, ou des esclaves, comme Onésime. Saint Jean Chrysostome le souligne ainsi : « Aquila exerce son travail manuel ; la vendeuse de pourpre, dans son atelier ; un autre était gardien de prison ; un autre centurion, comme Corneille ; un autre malade, comme Timothée ; un autre, Onésime, était esclave et fugitif ; cependant rien de tout cela ne fut un obstacle pour personne, tous brillèrent par leur sainteté : hommes et femmes, jeunes et vieux, esclaves et hommes libres, soldats et paysans. 01 »

Il est possible que saint Paul pensa au début retenir Onésime à Rome pour l’aider 02, mais il changea vite d’avis et décida de le rendre à Philémon à qui il écrit de l’accueillir comme un frère dans la foi. Le ton employé par l’Apôtre n’est pas impératif, bien qu’il eût pu le faire étant donné son autorité, mais d’humble demande au nom de la charité. Cette demande révèle le grand cœur de Paul : moi, Paul, qui suis un vieil homme, moi qui suis aujourd’hui en prison à cause du Christ Jésus, j’ai quelque chose à te demander pour Onésime, mon enfant à qui, dans ma prison, j’ai donné la vie du Christ. Cet Onésime dont le nom signifie « utile », ne t’a pas été bien utile dans le passé, mais il l’est maintenant pour toi comme pour moi. Je te le renvoie, lui qui est une part de moi-même. Je l’aurais volontiers gardé près de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom, à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile 3.

Si, en d’autres temps, l’esclave a été inutile pour son maître, car il s’est enfui, maintenant il sera utile. Le jeu de mots se réfère au nom d’Onésime (= utile), comme s’il voulait dire que, s’il est vrai qu’auparavant il n’a pas fait honneur à son nom, maintenant, si ; bien plus, non seulement il est devenu utile à l’Apôtre, mais à Philémon lui-même qui doit le recevoir comme s’il s’agissait de Paul en personne : Si tu penses être en communion avec moi, accueille-le comme si c’était moi 4, lui dit-il. « Regardez Paul, il écrit en faveur d’Onésime, un esclave fugitif, dit saint Jean Chrysostome : il n’a pas honte de l’appeler son fils, ses propres entrailles, son frère, son bien-aimé. Que dirai-je ? Jésus-Christ s’est abaissé au point de prendre comme frères nos esclaves. S’ils sont frères de Jésus-Christ, ils sont aussi les nôtres. 05 ». A cette époque, bien connue par le peu de considération, parfois même aucune, qu’on avait pour les esclaves, ces paroles prennent toute leur force, et on comprend que la charité vécue par les premiers chrétiens étonna le monde. Si les premiers chrétiens, qui suivaient le commandement de Jésus, agissaient ainsi, nous, allons-nous exclure quelqu’un de notre fréquentation, de notre amitié, pour des raisons sociales, de race, d’éducation ?

L’Apôtre dit à Philémon avec affection et bonne humeur : S’il t’a fait du tort, ou s’il te doit quelque chose, mets cela sur mon compte. Et il ajoute Moi, j’écris ces mots de ma propre main : je te rembourserai. Je n’ajouterai pas que tu as aussi une dette envers moi. Il lui rappelle que s’ils faisaient des comptes, l’Apôtre sortirait gagnant, car Philémon doit à Paul ce qu’il a de plus précieux : sa condition de chrétien.

Nous devons apprendre de ces premiers chrétiens à vivre la charité avec la profondeur avec laquelle ils la mettaient en pratique, très spécialement avec nos frères dans la foi, ce qui doit être notre premier apostolat, pour qu’ils y persévèrent, et avec ceux qui se trouvent loin du Christ, pour qu’à travers nous ils s’approchent de Lui et Le suivent.

II. Frater qui adiuvatur a fratre quasi civitas firma 06. Le frère aidé par son frère est comme une ville fortifiée, lisons-nous dans le Livre des Proverbes. En ces premiers temps, où ceux qui embrassaient la foi rencontraient tellement de difficultés extérieures, la fraternité était la meilleure défense contre tous les ennemis. Vraiment, la charité bien vécue nous rend forts et sûrs comme une ville fortifiée, comme une place forte imprenable. Les recommandations de vivre avec une délicatesse extrême le commandement du Seigneur sont très abondantes : Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ 7, exhorte saint Paul aux Galates. Notre disposition devant les autres quand nous les voyons épuisés, surchargés de travail, de difficultés, doit toujours être de les aider à porter leurs fardeaux si lourds parfois. « Prends sur toi les faiblesses de tous, comme un parfait athlète du Christ 08 », conseillait saint Ignace d’Antioche à son disciple saint Polycarpe.

C’est la responsabilité de tous les chrétiens. Chacun doit toujours être attentif au bien des autres, très spécialement de ceux que le Seigneur nous a confiés. « Voilà tes serviteurs, mes frères, écrit saint Augustin, tu as voulu qu’ils soient tes enfants, que tu m’as ordonné de servir si je voulais vivre de toi avec toi. 09 » La préoccupation d’aider les autres nous sortira de nous-même et élargira notre cœur. Ni le manque de temps, ni l’excès d’occupations, ni la crainte de nous compliquer la vie, ne pourront justifier les omissions dans cette vertu. Elle consistera souvent à nous soucier de leur santé, de leur repos, de leur joie et surtout de leur foi. Les malades méritent une attention particulière : la compagnie, le véritable intérêt pour leur guérison, l’aide pour qu’ils offrent au Seigneur leur douleur et qu’ils sanctifient la maladie, pour qu’ils prient suivant leurs possibilités...

La charité bien vécue nous octroie une grande force devant des obstacles qui sont parfois semblables à ceux que rencontrèrent les premiers chrétiens. Nous devons arriver à Dieu bien unis dans la foi, nous gardant les uns les autres, sans que personne ne ressente la dureté de la solitude dans des moments plus difficiles, par lesquels tout le monde peut passer, « car si une ville se défend et se ceint de fortes murailles, si elle se protège de tout côté par une vigilance attentive, mais si par négligence il y avait une faille qui serait restée sans défense, c’est par là que l’ennemi entrera 10 ».

Avec l’aide des autres nous serons ville fortifiée, place forte 11, et nous arriverons là où, seuls, nous n’arrivons pas, nous résisterons davantage et mieux aux difficultés qui se présentent sur le chemin vers Dieu, car, comme dit l’Écriture, il est difficile de rompre une corde à trois fils 12. La charité est notre force. « “Frater qui adiuvatur a fratre quasi civitas firma.” — Le frère aidé par son frère est comme une ville forte.

« Réfléchis un instant et décide-toi à vivre la fraternité que je te recommande toujours. 13 »

III. Saint Paul n’en vient pas à demander à Philémon la liberté d’Onésime, mais il insinue avec une grande finesse de la lui accorder, sans ôter du mérite à sa libre décision. Il lui fait remarquer la générosité qu’il a eue avec lui, pour qu’il ait le même cœur avec son esclave, maintenant son frère dans la foi. Il termine en disant : Je sais que tu feras davantage que ce que je te dis. « C’est la répétition du même témoignage qu’il avait donné au début de sa lettre, commente saint Jean Chrysostome : Sachant que tu feras bien davantage que ce que je te dis. Impossible d’imaginer rien de plus persuasif ; aucune raison plus convaincante que cette tendre marque de la générosité que Paul lui démontre ; ainsi Philémon ne pourra pas résister à cette demande. 14 » Voilà la délicatesse de celui qui sait s’appuyer sur une amitié intime qui a comme fondement ultime la foi au Christ.

La charité comporte avec elle une série de vertus annexes qui sont à la fois son appui et sa défense. Ces vertus, à travers lesquelles se manifeste la charité même, sont la loyauté, la gratitude, le respect mutuel, l’amitié, la déférence, l’affabilité, la délicatesse dans les relations... Bien vivre le Commandement du Seigneur nous demandera souvent de dominer notre état d’âme, de vivre la cordialité, la bonne humeur, la sérénité, l’optimisme. Au contraire le ton hargneux et incontrôlé, les manques d’éducation, les impatiences, le regard excessif sur les déficiences des autres, les jugements négatifs sur les autres, le laisser-aller dans le langage... révèlent habituellement une absence de finesse intérieure, de vie surnaturelle, d’union avec Dieu.

Saint Jean nous a laissé ce résumé de ce que doit être notre vie : À ceci nous avons connu l’amour : Il a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons offrir notre vie pour nos frères 15. Ce don de notre vie pour les autres doit se faire jour après jour, au milieu du travail, au foyer, avec les amis, avec les personnes avec lesquelles nous sommes en relations. Nous accomplissons ainsi le Commandement du Seigneur : aimez-vous les uns les autres ; comme Je vous ai aimés, ainsi aimez-vous. A ceci on connaîtra que vous êtes mes disciples : si vous vous aimez les uns les autres 16. Par ce commandement Jésus a distingué les chrétiens de tous les siècles des autres hommes qui ne sont pas encore entrés dans son Église. Si nous, les chrétiens, nous n’avons pas cette caractéristique, nous finirons par nous mêler au monde et nous perdrons l’honneur d’être considérés comme des enfants de Dieu.

Dans ce cas, comme des sots, nous ne tirons pas parti de l’arme peut-être la plus forte pour rendre témoignage de Dieu dans notre milieu glacé par l’athéisme paganisant, indifférent et superstitieux.

« Que le monde puisse contempler avec stupéfaction un spectacle de concorde fraternelle et qu’il dise de nous, comme de ceux qui nous ont glorieusement précédés :Voyez comme ils s’aiment ! 17 »


01. SAINT JEAN CHRYSOSTOME. Homélie sur saint Matthieu, 43. — 02 Cf Ph 13-14. – 03. Ph. 9, 13. – 04. Cf. SAINTE BIBLE, Épîtres de la captivité. – 05. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélie sur l’Épître à Philémon, 2, 15-16. – 06. Pr 18, 19. – 07. Gal 6, 2. – 08. SAINT IGNACE D’ANTIOCHE Épître à saint Polycarpe, 1, 3. – 09. SAINT AUGUSTIN, Confessions 10, 4-6 – 10. SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, Moralia, 19, 21-33. – 11. Cf Liturgie des heures. 4e dimanche de Carême. Prières des 2e Vêpres. – 12. Ec, 4, 12. – 13. SAINT J. ESCRIVA, Chemin, 460. — 14. SAINT JEAN CHYSOSTOME, Homélie sur l’Épître à Philémon, 21. – 15. 1 Jn 3, 16. – 16. Jn 13, 34-35. – 17. Ch. LUBICH, Méditations.


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