33e Semaine. Mardi
59. La fidélité d’Éléazar
— Le vieil Éléazar est un exemple pour nous.
— Obstacles à la fidélité.
— Fidélité à la parole donnée et aux engagements pris.
I. Au temps du roi Antiochus, une violente persécution se déchaîna contre Israël. Le Temple fut profané et au lieu du culte de Yahvé on y introduisit celui des dieux grecs. Il fut interdit de célébrer le sabbat, et les juifs étaient obligés de fêter tous les mois la fête du roi, et de participer aux sacrifices qu’on immolait et d’en manger la chair.
Eléazar, un vénérable ancien de quatre-vingt-dix ans, resta fidèle à la foi de ses pères et préféra la mort plutôt que de participer à ces sacrifices. De vieux amis lui proposèrent de lui apporter des aliments permis pour faire semblant devant les autres de manger les viandes offertes en sacrifice, selon l’ordre du roi. S’il faisait cela, disaient-ils, il éviterait la mort. Mais Eléazar resta fidèle à la vie exemplaire qu’il avait menée depuis son enfance, et considéra qu’une telle comédie était indigne de son âge, car les jeunes gens pourraient dire après que, à quatre-vingt-dix ans, il était devenu païen au contact des étrangers. À cause de cette comédie, par ma faute, ils se laisseraient égarer eux aussi et moi, pour un misérable reste de vie, j’attirerais sur ma vieillesse la honte et le déshonneur. Même si j’évite, pour le moment, le châtiment qui vient des hommes, je n’échapperai vivant ou mort, aux mains du Tout-Puissant.
Eléazar s’achemina vers le supplice, et au moment de mourir, il s’exclama : le Seigneur, dans sa science divine, voit bien que sous le fouet j’endure des douleurs qui font souffrir mon corps ; mais dans mon âme je les supporte avec joie parce que je crains Dieu. L’auteur sacré raconte sa mort exemplaire, non seulement pour les jeunes mais pour toute la nation. Ce récit 01 nous rappelle à nous aussi la fidélité sans faille aux engagements que nous avons contractés dans la foi, pour être loyaux envers le Seigneur même quand il nous serait peut-être facile de céder sous la pression d’une ambiance païenne et hostile, ou dans une situation difficile que nous devons traverser.
Saint Jean Chrysostome appelle Eléazar le « proto-martyr de l’Ancien Testament 02 ». Son attitude joyeuse dans le martyr est comme le prélude de cette joie que Jésus préconisait à ceux qui devaient être persécutés pour son nom 03. C’est la joie que nous connaissons quand nous traversons des difficultés pour être fidèles à la foi ou à notre vocation.
II. On appelait souvent les premiers chrétiens des fidèles 04. Ce terme est né au moment des difficultés extérieures, des persécutions, des calomnies et de la pression d’une ambiance païenne qui essayait d’imposer sa manière de penser et de vivre, très opposée à la doctrine du Maître. tre fidèle, c’était rester ferme devant les obstacles extérieurs. Sois fidèle jusqu’à la mort, lit-on dans l’Apocalypse, et Moi je te donnerai la couronne de vie 5. C’est ce qui est demandé aux chrétiens de toutes les époques : Rester fidèle jusqu’à la mort. L’Apôtre avait déjà prévenu : Sois sans crainte devant les souffrances à venir. Voici que le diable va vous éprouver en jetant des vôtres en prison ; et pour dix jours ce sera l’affliction. Voilà la vie : dix jours, un peu de temps. Et n’allons-nous pas rester fidèles si nous avons à souffrir une contradiction, la plupart du temps sans importance, une discrimination parce que nous sommes des chrétiens qui n’avons pas honte de l’être. Allons-nous rougir de notre foi, qui a des conséquences pratiques dans un comportement qui heurte peut-être les autres ? « Il est facile d’être cohérent un jour, quelques jours, rappelait le Pape Jean-Paul II. Il est difficile et important d’être cohérent toute la vie. Il est facile d’être cohérent à l’heure du succès, difficile de l’être à l’heure de la souffrance. Seule une cohérence qui dure toute la vie mérite le nom de fidélité. 06 »
Parfois ce n’est pas de l’extérieur qu’arrivent les obstacles, mais de l’intérieur. L’orgueil est le principal obstacle à la fidélité, et avec lui la tiédeur, qui fait perdre la joie de suivre le Christ, en imaginant d’autres possibilités qui sont en marge du chemin qui nous conduit à Dieu. D’autres fois, ce sera l’obscurité dans l’âme, conséquence du manque de lutte et du manque d’envie, ou parce que Dieu la permet pour purifier l’âme. Quelle que soit la cause de ces ténèbres, la fidélité consistera souvent dans l’humilité et la docilité dans la direction spirituelle, dans une prière vivante avec le Seigneur, dans ces relations quotidiennes avec Lui qui nous amènera par la main à la lumière.
« Mon jeune esprit fut fortement frappé par ces balises que l’on trouvait sur les bords des chemins dans nos montagnes ; c’était chez moi de grands pieux, généralement peints en rouge. On m’avait expliqué alors que ces poteaux dépassent lorsque la neige a recouvert sentiers, terres ensemencées, pâturages, forêts, rochers et précipices. Ils sont un point de repère sûr pour que tout voyageur puisse à tout moment reconnaître sa route.
« Il arrive quelque chose de semblable dans la vie intérieure. Elle comporte de belles saisons, mais aussi des hivers, des jours gris, des nuits sans lune... Nous ne pouvons permettre que nos rapports avec Jésus-Christ soient à la merci de nos sautes d’humeur, de nos changements de caractère. Ces attitudes trahissent l’égoïsme et la commodité et sont de toute évidence incompatibles avec l’amour. Ainsi, qu’il vente ou qu’il neige, quelques pratiques de piété, solides, en rien sentimentales, bien enracinées et adaptées aux circonstances personnelles de chacun, seront comme ces balises rouges qui nous indiquent toujours le Nord jusqu’à ce que le Seigneur nous envoie à nouveau le soleil, le dégel, et que notre cœur recommence à vibrer, enflammé d’un feu qui ne s’était de fait jamais éteint. Ce n’était que braise enfouie sous la cendre d’une épreuve momentanée, ou d’un effort relâché, ou d’un sacrifice insuffisant. 07 »
III. La fidélité d’Eléazar à la foi de ses ancêtres servit aussi à ce qu’un grand nombre de personnes du Peuple choisi restent fidèles dans leurs croyances et leurs coutumes. La fidélité d’un homme ou d’une femme n’est jamais isolée. Beaucoup, sans le savoir expressément, s’appuient sur elle. L’une des grandes joies que le Seigneur nous fera savourer sera de contempler tous ceux qui seront restés fermes dans leur foi et dans leur vocation parce qu’ils se seront appuyés sur notre propre fermeté.
La vertu humaine qui correspond à la fidélité est la loyauté, essentielle à toute cœxistence. Sans un climat de loyauté, les relations et les liens entre les hommes dégénéreraient en une simple cœxistence avec son cortège d’insécurité et de manque de confiance. La vie sociale serait impossible s’il n’y avait pas « ce respect des pactes sans lequel une cœxistence paisible entre les peuples est impossible 08 » : un climat de confiance mutuelle, d’honnêteté, de loyauté. Souvent, dans la société, dans les entreprises, dans les affaires… cette vertu essentielle semble oubliée. Le mensonge, la manipulation de la vérité sont une arme de plus qu’on utilise comme si c’était normal dans les médias, dans la politique, dans les affaires... On fait souvent abstraction de l’honnêteté pour accomplir la parole donnée et les engagements librement contractés. Bien plus, on commente parfois l’infidélité matrimoniale comme si les engagements contractés devant Dieu et devant les hommes avaient peu de valeur. D’autres, dans le but d’augmenter leurs moyens financiers, ou pour satisfaire leur soif désordonnée de plaisir, de jouer un rôle dans la vie sociale, négligent leurs devoirs religieux, familiaux, sociaux ou professionnels et trahissent leurs engagements les plus nobles et les plus saints.
Il est urgent alors que les chrétiens, lumière du monde et sel de la terre, essaient d’être un exemple de fidélité et de loyauté aux engagements contractés. Saint Augustin rappelait aux chrétiens de son temps : « Le mari doit être fidèle à sa femme, et les deux à Dieu. Vous qui avez promis de vivre la continence, tenez ce que vous avez promis, car on ne vous la demanderait pas si vous ne l’aviez pas promise (...). Gardez-vous de tromper les autres dans vos affaires, gardez-vous du mensonge et du parjure. 09 » Voilà des paroles qui sont tout à fait d’actualité.
Si nous persévérons avec l’aide du Seigneur dans le peu de choses de chaque jour, nous entendrons à la fin de notre vie, avec une joie profonde, ces paroles du Seigneur : Très bien, serviteur bon et fidèle ; tu as été fidèle en peu de choses ; je vais te préposer à de plus grandes. Viens te réjouir avec ton Maître 10.
01. Première lecture Année I, 2 M 6, 18-31. – 02. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélie sur les saints Maccabés. – 03. Cf Mt 5, 12. – 04. Ac 10, 45 ; 2 Co 6, 15 ; Ep 1, 1. – 05. Ap 2, 10-6. JEAN- PAUL II, Homélie, 27 janvier 1979. – 07. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Amis de Dieu, 151. – 08. PIE XII, Allocution, 24 décembre 1940, 26. – 09. SAINT AUGUSTIN, Sermon 260. – 10. Mt 25, 21-23.
33e Semaine. Mercredi
60. Nous voulons que le Christ règne !
— Instaurer le royaume du Christ en toutes choses.
— Le rejet de Jésus.
— Étendre le royaume du Christ.
I. Jésus était près de Jérusalem et nombreux étaient ceux qui attendaient l’arrivée imminente du Royaume de Dieu, un royaume, comme on le pensait d’une manière erronée, de caractère temporel. On pensait que le Seigneur entrerait triomphalement dans la ville après avoir vaincu le pouvoir romain et qu’il distribuerait des places privilégiées. Cette illusion, très éloignée de la réalité était un prolongement de la mentalité qui existait dans beaucoup de milieux juifs d’alors. Pour rectifier cette erreur, Jésus exposa une parabole que l’Évangile de la Messe raconte 01.
Un homme d’origine illustre partit dans un pays lointain pour y recevoir l’investiture royale. C’était la coutume que les rois des territoires dépendant de l’empire romain reçoivent le pouvoir royal des mains de l’empereur ; ils devaient même parfois aller à Rome. Dans la parabole, ce personnage illustre confia l’administration de son territoire à dix hommes de confiance et partit recevoir l’investiture. Il leur donna dix mines. La mine était une monnaie de compte équivalent à 35 grammes d’or. Ces hommes reçurent une charge : Négociez jusqu’à mon retour. Il s’agissait de faire fructifier leur petit trésor. Ces hommes remplirent leur mission : ils prêtèrent à intérêt, ils fréquentèrent les foires, ils achetèrent et vendirent. Ils travaillèrent bien pour leur maître durant des semaines, des mois, des années. C’est ce que continue à faire l’Église depuis la Pentecôte où elle reçut le don immense du Saint Esprit et, avec Lui, envoyé par le Christ, la Parole infaillible de Dieu, la force des sacrements, les indulgences... « En vingt siècles, on a beaucoup travaillé ; l’effort de certains pour rabaisser la tâche de ceux qui nous ont précédés ne me paraît ni objectif ni honnête. En vingt siècles on a fait beaucoup de travail, et souvent très bien. Il a pu y avoir des erreurs, des reculs, de même qu’aujourd’hui on trouve régression, peur et timidité, à côté de beaucoup de courage et de générosité. Mais la famille humaine se renouvelle constamment ; à chaque génération, il faut poursuivre l’effort, aider l’homme à découvrir la grandeur de sa vocation d’enfant de Dieu ; il faut inculquer le commandement de l’amour du Créateur et de notre prochain. 02 » La vie est le moment de faire fructifier les biens divins.
C’est à notre tour, le tour de chaque chrétien, de faire fructifier maintenant le trésor de grâces que le Seigneur dépose dans nos mains, tandis que « vivifiés et rassemblés en son esprit, nous marchons vers la consommation de l'histoire humaine qui correspond pleinement à son dessein d'amour: "ramener toutes choses sous un seul chef, le Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre" (Ep 1, 10) 03 ». Voilà notre tâche en attendant que le Seigneur revienne pour chacun de nous au moment, peut-être proche, de la mort : s’efforcer avec ardeur de faire que le Seigneur soit présent dans toutes les réalités humaines. Rien n’est étranger à Dieu, car toutes les choses ont été créées par Lui et vont vers Lui, en conservant leur propre autonomie : les affaires, la politique, la famille, le sport, l’enseignement...
Voici : je viens vite pour récompenser chacun selon ses œuvres. Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin 04. Notre travail ici-bas n’a de sens qu’en Lui. L’Église entière, chaque chrétien, est le dépositaire du trésor du Christ : la sainteté de Dieu dans le monde croît quand chacun lutte pour être fidèle à ses devoirs, aux engagements qu’il a contractés comme citoyen, comme chrétien.
II. Tandis que ces administrateurs fidèles s’affairent à faire fructifier le trésor de leur maître, beaucoup de citoyens de ce pays le détestaient et ils envoyèrent derrière lui une délégation chargée de dire : Nous ne voulons pas qu’il règne sur nous. C’est avec beaucoup de peine que le Seigneur dut introduire ces paroles au milieu du récit, car c’est de Lui-même qu’Il parle dans la parabole : C’est Lui l’homme illustre qui s’en va dans un pays étranger. Jésus voyait dans les yeux des pharisiens une haine croissante et un rejet absolu. Plus sa bonté était grande, plus les preuves de sa miséricorde étaient grandes, plus grandissait l’incompréhension qu’Il lisait sur beaucoup de visages. Comme ce rejet catégorique qui allait atteindre son point culminant à la Passion, peu de temps après, dut être dur au Maître !
Le Seigneur veut exprimer aussi le rejet qu’Il devait subir tout au long des siècles. Celui de notre époque serait-il moindre ? La haine et l’indifférence seraient-elles plus petites ? Dans la littérature, dans l’art, dans la science... dans les familles... il semble qu’on entende un cri gigantesque : nolumus hunc regnare super nos ! nous ne voulons pas qu’Il règne sur nous ! « L’auteur de l’univers et de chacune de ses créatures, qui n’impose pas sa domination mais mendie un peu d’amour en nous montrant en silence les plaies de ses mains.
« Pourquoi tant de gens L’ignorent-ils ? Pourquoi entendons-nous cette dure clameur : nolumus hunc regnare super nos (Lc 19, 14), nous ne voulons pas qu’Il règne sur nous ? Il y a ainsi sur terre des millions d’hommes qui s’opposent à Jésus-Christ, ou plutôt à son ombre, car le Christ, ils ne Le connaissent pas ; ils n’ont pas vu la beauté de son visage et ne savent rien de sa merveilleuse doctrine.
« Ce triste spectacle me donne l’envie de réparer. En écoutant cette clameur incessante, faite d’actes abominables plus que de mots, je ne peux m’empêcher de crier très fort : oportet illum regnare (1 Co 15, 25), il faut qu’Il règne. (...) Le Seigneur m’a poussé à répéter depuis longtemps ce cri silencieux : serviam ! je servirai. Qu’Il augmente en nous cette soif de nous donner, de répondre avec fidélité à son appel divin, au milieu de la rue, le tout avec naturel, sans apparat, sans bruit. Rendons-Lui grâces du fond du cœur. Adressons-Lui notre humble prière d’enfants. Notre langue et notre palais se rempliront alors de lait et de miel ; et ce deviendra pour nous un délice de parler du Royaume de Dieu, royaume de liberté, de cette liberté qu’Il nous a gagnée (cf Ga 4, 31). 05 » Nous servirons Notre Seigneur comme notre Roi et notre Seigneur, comme le Sauveur de l’Humanité entière et de chacun de nous. Serviam ! Je te servirai, Seigneur ! Lui disons-nous dans l’intimité de notre prière.
III. Finalement, ce maître revient avec l’investiture royale ; il récompensa magnifiquement les serviteurs qui avaient travaillé à faire fructifier ce qu’ils avaient reçu et il châtia durement ceux qui l’avaient rejeté en son absence ainsi que l’un des administrateurs qui avait gaspillé son temps et n’avait pas fait fructifier sa mine. « Le mauvais serviteur ne fit rien et ne rendit rien ; il n’honora pas son maître et il fut châtié. Glorifier Dieu, c’est au contraire consacrer les facultés qu’Il m’a données à Le connaître, L’aimer et Le servir, et Lui rendre ainsi tout mon être. 06 » Voilà le but de notre vie : rendre gloire à Dieu maintenant ici-bas avec ce qu’Il nous a confié, et ensuite dans l’éternité avec la Sainte Vierge, les anges et les saints. Si nous avons ceci présent à l’esprit, comme nous serons de bons administrateurs des dons que le Seigneur a voulu nous donner pour que nous gagnions le Ciel avec eux !
« Il ne vous en coûtera jamais de L’avoir aimé. 07 » Le Seigneur nous paye déjà bien dans cette vie quand nous sommes fidèles. Qu’en sera-t-il au Ciel ! Maintenant c’est à nous d’étendre ce royaume du Christ sur la terre, au milieu de la société dans laquelle nous vivons : dans la famille, dans le travail, entre voisins, avec les compagnons d’université ou d’atelier, avec les clients, les élèves. Très spécialement avec ceux qui nous ont été confiés. « Tenez par la main vos petits enfants, contribuez de tout cœur au salut de votre foyer 08 », conseillait vivement le saint évêque d’Hippone.
Ces jours-ci, alors que nous attendons la solennité du Christ-Roi, nous pouvons nous y préparer en répétant quelques oraisons jaculatoires : Regnare Christum volumus ! Nous voulons que le Christ règne ! et nous voulons d’abord que ce royaume soit une réalité dans notre intelligence, dans notre volonté, dans notre cœur, dans tout notre être 09. Nous disons donc : « Jésus, mon Seigneur : fais que je ressente Ta grâce et que je la seconde de telle manière que mon cœur se vide..., afin que ce soit Toi qui le remplisses, Toi, mon Ami, mon Frère, mon roi, mon Dieu, mon Amour ! 10 »
01. Lc 19, 11-28. – 02. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Quand le Christ passe, 121. – 03. Conc. Vatican II Const. Gaudium et spes, 45. – 04. Ap 22, 12-13. – 05. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA. o.c., 179. – 06. TISSOT, La vie intérieure. – 07. Cf SAINT AUGUSTIN, Sermon 51. – 08. Idem, Sermon 94. – 09. Cf PIE XI, Enc. Quas primas 11 décembre 1925. – 10. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Forge, n. 913.
33° Semaine. Jeudi
61. Les larmes de Jésus
— Jésus n’est pas indifférent au sort des hommes.
— La Très Sainte Humanité du Christ.
— Avoir les mêmes sentiments que Jésus.
I. Jésus descendait par le versant ouest du mont des Oliviers et se dirigeait vers le Temple. Une foule pleine de ferveur qui criait les louanges du Messie L’accompagnait. Jésus s’arrêta et contempla la ville de Jérusalem qui s’étendait à ses pieds. En voyant la ville Il pleura sur elle 01. Ce sont des larmes inattendues qui arrêtèrent la joie générale. Le Seigneur vit, à cet instant, la destruction, quelques années plus tard, de la ville qu’Il aimait tant, parce qu’elle n’avait pas connu le temps où Dieu la visitait. Le Messie avait parcouru ses rues, Il avait enseigné la Bonne nouvelle, ses habitants avaient vu ses miracles..., et ils n’avaient pas changé. Si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui peut te donner la paix ! Mais hélas, cela est resté caché à tes yeux. Oui, il arrivera pour toi des jours où tes ennemis viendront mettre le siège devant toi, t’encercleront et te presseront de tous côtés ; ils te jetteront à terre, toi et tes enfants qui sont chez toi, et ils ne laisseront pas chez toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas connu le jour où Dieu te visitait 2.
On peut lire, à travers ces lignes, l’angoisse qui oppressait le cœur du Seigneur. « Mais pourquoi Jérusalem ne comprenait-elle pas la grâce de conversion très spéciale qui lui était offerte ce jour-là avec la splendeur du triomphe de Jésus. Pourquoi s’obstinait-elle à fermer les yeux à la lumière ? Elle avait eu des occasions de reconnaître Jésus comme son Messie et son Rédempteur ; cette occasion qui lui est offerte maintenant sera la dernière. Si elle rejette cet ultime bienfait, tous les maux décrits par les prophètes tomberont immanquablement sur elle. Elle l’a rejeté ! Et tout s’est accompli à la lettre. 03 » Le Seigneur se remplit de tristesse car Il n’est pas indifférent au sort des hommes. Sa peine est si grande que ses yeux se remplirent de larmes. Il dut s’exprimer avec un accent particulier de douleur et de tristesse.
Saint Jean a évoqué par ailleurs ces larmes de Jésus qui peuvent être si consolantes pour nos âmes. Le Maître arriva à Béthanie où son ami Lazare était mort. Il y trouva Marie, la sœur de Lazare. Quand Jésus la vit pleurer Il frémit intérieurement, Il s’émut et dit : Où l’avez-vous mis ? Ils lui répondirent : Seigneur, viens et vois. A ce moment Jésus laisse aller sa douleur devant la mort de son ami et Il commença à pleurer. Les Juifs présents s’écrièrent : Voyez comme Il l’aimait 04.
Jésus, Dieu parfait et Homme parfait 05, sait aimer ses amis, ses intimes, tous les hommes pour lesquels Il a donné sa vie. Cet amour que Jésus montre dans sa peine est l’expression humaine de l’amour que Dieu a pour les hommes, la manifestation sensible de la compassion avec laquelle Il nous regarde. Aujourd’hui, dans ce moment de prière, nous pouvons contempler la profondeur et la délicatesse des sentiments de Jésus et comprendre qu’Il n’est pas indifférent à notre réponse à cette offre d’amitié et de salut. Il n’est pas indifférent à ce que nous allions Lui rendre visite chaque jour et que nous restions à côté de Lui quelques minutes devant le Tabernacle ; ni à notre effort quotidien pour faire grandir notre amitié avec Lui, au soin que nous mettons à vivre la charité, à Le servir au milieu du monde... Combien de fois Il s’arrange pour nous rencontrer !
« L’homme ne peut vivre sans amour. Il est pour lui-même un être incompréhensible, sa vie n’a aucun sens si l’amour ne le lui révèle pas, s’il ne rencontre pas cet amour, s’il n’en fait pas l’expérience, s’il ne le fait pas sien, s’il n’y participe pas vivement (...). L’homme qui veut se comprendre à fond (...) doit s’approcher du Christ avec ses inquiétudes, ses incertitudes et même ses faiblesses et ses péchés, avec sa vie et avec sa mort. Il doit, pour ainsi dire, entrer en Lui avec tout son être, il doit “s’approprier” et assimiler toute la réalité de l’Incarnation et de la Rédemption pour se trouver lui-même. Si ce profond processus agit en lui, il donne alors des fruits non seulement d’adoration de Dieu, mais aussi d’étonnement profond de lui-même. Quelle valeur doit avoir l’homme aux yeux du Créateur, lui qui a mérité d’avoir un si grand Rédempteur (Missel Romain, Hymne Exultet de la veillée pascale), si Dieu a donné son Fils pour que lui, l’homme ne meure pas mais ait la vie éternelle (cf Jn 3, 16). 06 »
II. La vie chrétienne consiste en une amitié croissante avec le Christ, à L’imiter, à faire nôtre Sa doctrine. Suivre Jésus ne consiste pas à se livrer à de difficiles spéculations théoriques, cela ne consiste pas non plus à lutter simplement contre le péché, mais à L’aimer avec des œuvres et à nous sentir aimés de Lui ; « Le Christ vit : le Christ n’est pas une figure qui n’a fait que passer, qui n’a existé qu’un certain temps et qui s’en est allée en nous laissant un souvenir et un exemple admirables. 07 » Il vit maintenant au milieu de nous : nous Le voyons avec les yeux de la foi, nous Lui parlons dans la prière, Il nous entend, à peine élevons-nous la voix ou le cœur vers Lui ; Il n’est pas indifférent à nos joies et à nos peines, car « par son Incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d'homme, Il a pensé avec une intelligence d'homme, Il a agi avec une volonté d'homme, Il a aimé avec un coeur d'homme. Né de la Vierge Marie, Il est vraiment devenu l'un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché. Agneau innocent, par son sang librement répandu, Il nous a mérité la vie; et, en Lui, Dieu nous a réconciliés avec Lui-même et entre nous, nous arrachant à l'esclavage du diable et du péché. En sorte que chacun de nous peut dire avec l'Apôtre: le Fils de Dieu "m'a aimé et il s'est livré Lui-même pour moi" (Ga 2, 20) 08 », pour chacun, comme s’il n’y avait personne d’autre sur la terre. Sa Très Sainte Humanité est le pont qui nous conduit à Dieu le Père.
Nous considérons aujourd’hui ces larmes de Jésus sur cette ville qu’Il a tant aimée, mais qui méconnaît le plus important de son histoire : la visite du Messie et les dons qu’Il apportait à chacun de ses habitants. Nous, nous devons méditer aussi les occasions où nous L’avons personnellement rempli d’affliction à cause de nos péchés, à cause des manques de correspondance à la grâce, parce que nous n’avons pas su répondre à tant de marques d’amitié. Et aussi quand nous Lui avons manqué, comme ce jour où Il attendait le retour de neuf lépreux qu’Il avait guéris et qui partirent de leur côté sans revenir. Combien de fois, sans doute, Jésus est resté à nous attendre !
Si nous n’aimons pas Jésus nous ne pouvons pas Le suivre. Pour L’aimer nous devons méditer souvent l’Évangile où Il se montre profondément humain et tellement proche de tout ce qui est nôtre. Tantôt nous Le verrons fatigué par la marche 09, assis au pied du puits de Jacob, après une longue route un jour de chaleur, avec une soif réelle, qui Lui donnera l’occasion de convertir une femme de Samarie et beaucoup d’habitants du village de Sichar. Nous Le voyons avoir faim comme le jour où, sur la route de Béthanie à Jérusalem, Il s’approcha d’un figuier qui n’avait que des feuilles 10 ; ou épuisé après une journée intense de prédication à des gens qui ne cessaient de venir à Lui, et sa fatigue était telle que même au milieu d’une mer en furie Il dort sur un coussin, à la poupe du bateau 11.
Tout au cours de sa vie Il soulagera les douleurs de ceux qu’Il rencontre en chemin : Il vit une foule nombreuse et Il eut pitié d’elle et Il soigna leurs malades 12. Même si c’est nos âmes qu’Il est venu sauver, Il n’oublie pas nos corps. Nous devons Le contempler pour L’aimer et Le suivre : sa vie est une source d’amour inépuisable qui fait qu’il est facile de se donner à Sa suite et d’être généreux. « Quand viendra la fatigue, lors du travail, de l’étude, de l’apostolat, quand l’horizon s’obscurcira, alors nous fixerons notre regard sur le Christ : sur ce Jésus plein de bonté, sur ce Jésus harassé, sur ce Jésus qui a faim, sur ce Jésus qui a soif. Comme Tu sais Te faire comprendre, Seigneur ! Comme Tu sais Te faire aimer ! Tu Te montres semblable à nous, en tout, sauf le péché, pour que nous nous rendions bien compte qu’avec Toi, nous pourrons vaincre nos mauvais penchants, surmonter nos fautes. Qu’importent la lassitude, la faim, les larmes... Le Christ a connu la fatigue, Il a eu faim, Il a eu soif, Il a pleuré. Ce qui importe c’est la lutte, une lutte aimable, puisque le Seigneur restera toujours près de nous, pour l’accomplissement de la volonté du Père qui est aux Cieux (cf Jn 4, 34). 13 »
III. Les pleurs de Jésus sur Jérusalem renferment un profond mystère. Il a expulsé des démons, soigné des malades, ressuscité des morts, converti des publicains et des pécheurs, mais Il se heurte à la dureté des habitants de cette ville. Nous pouvons entrevoir un peu ce qui se passait dans son Cœur quand nous nous trouvons aujourd’hui face à la résistance de tant de gens qui se ferment à la grâce, à l’appel divin. « Parfois, en présence de ces âmes endormies, il naît en nous le désir fou de crier, de les secouer, de les faire réagir, pour qu’elles émergent de cette terrible torpeur dans laquelle elles se trouvent plongées. Il est si triste de les voir marcher à l’aveuglette, sans trouver leur chemin !— Comme je comprends les pleurs de Jésus sur Jérusalem, fruit de sa charité parfaite... 14 »
Les chrétiens continuent l’œuvre du Maître et prennent part aux sentiments de son Cœur miséricordieux. En Le regardant, nous devons apprendre à aimer nos frères les hommes, nous occupant d’eux un à un, chacun comme il est, dans sa situation particulière, en comprenant ses déficiences s’il en a, en étant cordiaux, disponibles pour les aider et les servir. Nous avons appris du Christ à être très humains, à excuser, à encourager à aller de l’avant, à essayer, chaque jour, de rendre la vie plus aimable et plus agréable à ceux qui partagent notre foyer, notre travail, des goûts identiques, à sacrifier les nôtres si légitimes soient-ils, quand ils gênent les autres, à nous intéresser sincèrement à leur santé et à leur maladie... Nous aurons particulièrement le souci de l’état de l’âme des personnes que nous rencontrons chaque jour, que nous essayons d’aider dans leur chemin vers le Christ ; ceux qui sont proches de Lui pour qu’ils le soient davantage ; ceux qui sont loin pour qu’ils empruntent le chemin du retour vers la maison du Père. « Il n’y a pas de signe, de caractéristique qui distingue mieux le chrétien que le soin qu’il a de son frère 15 », affirmait saint Jean Chrysostome.
Nous demandons aujourd’hui à Notre Mère Sainte Marie de nous donner un cœur semblable à celui de son Fils, qui ne reste jamais indifférent devant le sort de ceux que nous rencontrons tous les jours.
01. Lc 19, 41. – 02. Lc 19, 41-44. – 03. CL. FILLION, Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ. – 04. Jn 11, 33-36. – 05. Symbole athanasien. – 06. JEAN-PAUL II, Enc. Redemptor hominis, 4 mars 1979, 10. – 07. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Quand le Christ passe, 102. – 08. CONC. VAT. II, Const. Gaudium et spes, 22. – 09. Jn 4,6 – 10. Cf Mc 11, 12-13. – 11. Mc 4, 38. – 12. Mt 14, 14. – 13. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Amis de Dieu, 201. – 14. Idem, Sillon, n. 210. – 15. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélie 6, 3.