34e SEMAINE. MARDI
66. Les pieds d'argile
— La statue aux pieds d'argile.
— L’expérience de notre faiblesse personnelle.
— Notre faiblesse est une occasion pour Dieu de montrer son pouvoir et sa miséricorde.
I. La liturgie nous propose pour la Messe d’aujourd’hui un passage du Livre de Daniel. Le roi avait fait un songe qui l’avait rendu très inquiet, sans qu’il puisse se rappeler son contenu. Par la suite Daniel, avec l’aide de Dieu, connut le rêve et l’interpréta : Voici la vision que tu as eue : une statue se dressait devant toi, une statue extrêmement brillante et d’un aspect terrifiant. Elle avait la tête en or fin ; la poitrine et les bras, en argent ; le ventre et les cuisses, en bronze ; ses jambes étaient en fer, et ses pieds, en partie de fer, en partie d’argile. Soudain une pierre, sans qu’on y ait touché, se détacha et vint frapper les pieds de la statue et elle fut détruite. Tout fut réduit en poussière : l’or, l’argent, le bronze le fer et l’argile furent pulvérisés tout ensemble ; ils devinrent comme la paille qui s’envole en été au moment du battage ; ils furent emportés par le vent... Rien ne resta de la statue01.
L’interprétation du songe concerne la destruction des royaumes successifs, en commençant par celui de Nabuchodonosor lui-même, et l’arrivée d’un royaume suscité par le Dieu du ciel... qui restera toujours 02, et qui renversera les autres. C’est une prophétie de l’arrivée du Messie et de son royaume universel. La statue peut-être aussi l’image de chaque chrétien : une intelligence en or qui nous permet de connaître Dieu ; un cœur en argent qui a une capacité d’aimer immense ; et la force que donnent les vertus... Mais nous aurons toujours les pieds en argile 03, avec la possibilité de nous écrouler si nous oublions cette faiblesse du fondement humain dont nous avons, par ailleurs, trop d’expérience. Cette connaissance du matériau fragile qui nous soutient doit nous rendre humbles et prudents. Seul celui qui est conscient de cette faiblesse ne se fiera pas en lui-même et cherchera la force dans le Seigneur, dans la prière quotidienne, dans l’esprit de mortification, dans une direction spirituelle ferme. Ainsi, notre fragilité personnelle servira à affermir notre persévérance, car elle nous rendra plus humble et elle augmentera notre confiance dans la miséricorde divine. Nous connaissons bien la vérité des paroles de saint Augustin : « Il n’y a pas de péché ni de crime commis par un homme que je ne sois capable de commettre en raison de ma fragilité ; et si je ne l’ai pas encore commis, c’est parce que Dieu, dans sa miséricorde, ne l’a pas permis et qu’Il m’a préservé du mal. 04 »
L’expérience de nos propres erreurs met en évidence l’instabilité de nos dispositions personnelles et la réalité de la fragilité humaine : « Beaucoup de tentations, beaucoup de difficultés vont à la rencontre de ceux qui veulent servir Dieu. 05 » La grâce, les bons désirs n’extirpent pas complètement les séquelles du péché qui nous poussent au mal. Cette connaissance a beaucoup de conséquences sur notre vie. En premier lieu elle nous conduira à chercher la force en dehors de nous-mêmes, dans le Seigneur. « Quand tu voulais agir par tes propres forces, Dieu t’a rendu faible pour te donner son propre pouvoir, car tu n’es que faiblesse. 06 » Voilà la réalité. « D’où la nécessité d’implorer sans cesse, avec une foi humble et vigoureuse : Seigneur, défie-toi de moi ! Alors qu’en Toi, Seigneur, je peux mettre toute ma confiance. Et quand nous pressentirons dans notre âme l’amour, la compassion, la tendresse du regard du Christ — Lui qui ne nous abandonne pas —, nous comprendrons dans toute leur profondeur les paroles de l’Apôtre : virtus in infirmitate perficitur (2 Co 12, 9). Par la foi en Notre Seigneur, malgré nos misères, ou mieux, à cause de nos misères, nous serons fidèles à Dieu Notre Père. Le pouvoir de Dieu resplendira, Il nous soutiendra au milieu de notre faiblesse. 07 »
II. L’Église nous enseigne que, malgré le Baptême, il reste dans l’âme la concupiscence ; le fomes peccati, qui procède du péché et incline au péché 08. « Ce que la Révélation divine nous découvre ainsi, notre propre expérience le confirme. Car l'homme, s'il regarde au dedans de son coeur, se découvre enclin aussi au mal, submergé de multiples maux qui ne peuvent provenir de son créateur (...). Toute la vie humaine, individuelle et collective se manifeste comme une lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres. Bien plus, voici que l'homme se découvre incapable par lui-même de vaincre effectivement les assauts du mal; et ainsi chacun se sent comme chargé de chaînes. 09 »
Nous avons les pieds d’argile, comme cette statue dont parle le Prophète Daniel, et de plus l’expérience du péché, de la fragilité, de nos faiblesses personnelles est évidente dans l’histoire du monde et dans la vie de tous les hommes. « Personne, par lui-même ou par ses propres efforts, n'est délivré du péché ni élevé au-dessus de lui-même, personne n'est entièrement libéré de sa faiblesse ni de sa solitude ni de son esclavage, mais tous ont besoin du Christ, le Modèle, le Maître, le Libérateur, le Sauveur, celui qui donne la vie. 10 » Chaque chrétien est comme un vase d’argile 11, qui contient des trésors d’une valeur inappréciable, mais qui, de par sa nature même, peut facilement se casser. L’expérience nous apprend que nous devons éviter toute occasion de péché. Voilà une preuve de notre sagesse 12.
Le Seigneur, dans sa miséricorde infinie, a voulu que cette même fragilité serve à notre bien. « Dieu veut que ta misère soit le trône de sa miséricorde, et ton impuissance le siège de tout son pouvoir. 13 » Le pouvoir divin resplendit dans notre faiblesse, c’est un moyen, peut-être irremplaçable, de nous unir davantage au Seigneur. Elle nous apprend à regarder nos frères avec compréhension ; peut-être passent-ils un mauvais moment car, comme l’enseigne saint Augustin, il n’y a pas de faute ou de péché que je ne puisse commettre. Et si nous ne l’avons pas encore fait cela est dû à la miséricorde divine qui nous a préservés de ce mal 14.
Ayons recours à Jésus, remplis de confiance : « Seigneur, que nos misères passées et déjà pardonnées ne nous inquiètent pas ; non plus que la possibilité de tomber dans d’autres misères ; abandonnons-nous entre Tes mains miséricordieuses ; et nous Te dirons nos idées de sainteté et d’apostolat, qui sont cachées comme des braises sous les cendres d’une apparente froideur...
« Seigneur, je sais que Tu nous écoutes. Eh bien ! toi aussi, dis-Lui la même chose. 15 »
III. Jean-Paul Ier pour encourager ceux qui étaient découragés parce qu’ils avaient mené une vie mauvaise, racontait qu’on demanda une fois à une dame, pleine de pessimisme sur sa vie passée, quel âge elle avait. Trente-cinq, répondit-elle. « Trente-cinq ! s’exclama le Souverain Pontife, mais vous pouvez encore vivre quarante ou cinquante de plus et faire une montagne de bonnes choses ! » Il lui conseilla de penser à l’avenir et de renouveler sa confiance dans l’aide de Dieu. Le Pape ajouta : J’ai cité à cette occasion saint François de Sales qui parle de “nos chères imperfections”. Et j’ai expliqué : « Dieu déteste les fautes, parce que ce sont des fautes. Mais, d’un autre côté Il les aime, dans un certain sens, quand elles Lui donnent l’occasion de montrer sa miséricorde, et à nous de rester humbles et de comprendre et de compatir aux fautes du prochain. 16 »
Si par hasard la connaissance de notre faiblesse se fait plus aiguë, si les tentations redoublent, nous entendrons le Seigneur nous dire à nous aussi : Ma grâce te suffit, parce que la force resplendit dans la faiblesse. Et nous pourrons dire avec saint Paul : Très volontiers donc je me glorifierai plutôt de mes faiblesses, afin que se déploie sur moi la puissance du Christ. C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, les outrages, les détresses, les persécutions et les angoisses, pour le Christ. Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort 17, de la force de Dieu.
Même si nous sentons que nous avons les pieds d’argile, cela nous donnera une grande confiance de considérer les moyens surnaturels et abondants que le Seigneur nous a laissés pour vaincre. Il est resté dans le Tabernacle, comme une force spéciale pour la lutte ; Il nous a donné la Confession, pour récupérer la grâce perdue et augmenter notre résistance au mal et la capacité pour le bien ; Il a placé un Ange qui nous garde sur tous nos chemins ; nous comptons sur l’aide extraordinaire de la Communion des Saints, à l’exemple d’un grand nombre de gens qui se comportent comme des enfants de Dieu, avec l’aide de la correction fraternelle... Nous avons surtout la protection de Marie, Mère de Dieu et notre Mère, Refuge des pécheurs, notre refuge à qui nous demandons maintenant de ne pas lâcher notre main.
01. Dn 2, 31-35.— 2 Dn 2, 44.– 03. Cf SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Quand le Christ passe, 5 ; 181.– 04. SAINT AUGUSTIN, Confessions, 2, 7.– 05. ORIGÈNE, Homélie sur l’Exode, 5, 3.– 06. SAINT AUGUSTIN, Confessions, 19, 5.– 07. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Amis de Dieu, 194.– 08. Conc. de Trente, Session 5, ch. 5.– 09. Conc. Vatican II, Const. Gaudium et spes, 13.– 10. Idem Decr. Ad gentes, 8.– 11. 2 Co 4, 7.– 12. SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Vie 8, 4.– 13. SAINT FRANÇOIS DE SALES.– 14. Cf SAINT AUGUSTIN, Confessions, 2, 7.– 15. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Forge, n. 426.– 16. JEAN-PAUL Ier, Audience générale, 20 septembre 1978.– 17. 2 Co 12, 9-10.
34e SEMAINE. MERCREDI
67. La patience dans les difficultés
— La patience fait partie de la vertu de force.
— Patience avec nous-même, avec les autres et dans les contrariétés de la vie courante.
— Patience et constance dans l’apostolat.
I. Alors que l’année liturgique est sur le point de s’achever, les textes de la Messe d’aujourd’hui recueillent une partie du discours du Seigneur dans lequel Il parle des événements qui se rapportent à la fin de l’histoire. Plusieurs questions liées entre elles se mêlent dans cette longue allocution : la destruction de Jérusalem, intervenue quarante ans plus tard, la fin du monde et la seconde venue du Christ, pleine de gloire et de majesté. Jésus annonce aussi les persécutions que l’Eglise subira et les tribulations de ses disciples. Voilà le passage que nous propose l’Évangile de la Messe01, à la fin duquel le Seigneur nous exhorte à la patience, à la persévérance malgré les obstacles qui peuvent se présenter : In patientia vestra possidebitis animas vestras, par votre patience vous sauverez vos âmes.
Les Apôtres rappelleront plus tard l’avertissement du Seigneur : Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté ils vous persécuteront vous aussi 2. Mais ces tribulations n’échappent pas à la Providence divine. Dieu les permet parce qu’elles seront l’occasion de biens meilleurs. L’Église s’est enrichie dans l’amour de Dieu, elle est toujours sortie victorieuse et fortifiée de toutes ses adversités, comme le Seigneur l’avait annoncé : dans le monde vous souffrirez beaucoup ; mais ayez confiance ; j’ai vaincu le monde 03.
Dans la route de notre vie nous allons traverser des épreuves diverses, les unes grandes, les autres de peu d’importance ; l’âme doit en sortir fortifiée, avec l’aide de la grâce. Ces contradictions viendront parfois de l’extérieur, avec des attaques directes ou voilées, de la part de personnes qui ne comprennent pas la vocation chrétienne dans une ambiance paganisée ou hostile ou de ceux qui s’opposent carrément à tout ce qui se rapporte à Dieu ; d’autres fois elles viendront des limites de notre nature humaine qui ne permet pas, tant de fois, d’atteindre un objectif si ce n’est au prix d’un effort continuel, de sacrifice, de temps... Il peut y avoir des difficultés financières, familiales... ; la maladie, la fatigue, le découragement peuvent arriver. La patience est nécessaire pour persévérer, pour rester joyeux en toutes circonstances ; ceci sera possible si nous avons le regard sur le Christ qui nous encourage à continuer, sans trop nous arrêter à ce qui voudrait nous ôter la paix. Nous savons que, quelle que soit la situation, la victoire est de notre côté.
La patience, selon saint Augustin, est « la vertu par laquelle nous supportons le mal avec un esprit serein ». Et il ajoutait : « pourvu qu’en perdant la sérénité de l’âme nous n’abandonnions pas des biens qui doivent nous en procurer de plus grands 04. » Cette vertu conduit à supporter de bon cœur, par amour de Dieu, sans nous plaindre, les souffrances physiques ou morales de la vie. Nous aurons souvent à l’exercer surtout dans la vie ordinaire, peut-être dans des choses très terre à terre : un défaut qu’on n’en finit pas de vaincre, l’acceptation de choses qui ne vont pas comme nous voudrions, les imprévus qui surgissent, le caractère d’une personne avec laquelle nous vivons dans le travail, des gens biens disposés mais qui ne comprennent rien, des embouteillages dans la circulation, des moyens de transport en retard, des appels imprévus qui empêchent de finir le travail à l’heure, des oublis... Voilà des occasions d’affirmer notre humilité, pour rendre la charité plus fine.
II. La patience est une vertu très différente de la simple passivité devant la souffrance ; ce n’est pas ne pas réagir ; ce n’est pas nous « écraser » ; c’est une partie de la vertu de force, elle pousse à accepter sereinement la douleur et les épreuves de la vie, grandes ou petites, comme venant de l’amour de Dieu. Nous identifions alors notre volonté avec celle du Seigneur et cela nous permet de rester fidèles au milieu des persécutions et des épreuves, c’est le fondement de la grandeur d’âme et de la joie de la personne sûre de recevoir à l’avenir des biens plus grands 05.
Le chrétien doit exercer cette vertu dans des domaines variés. En premier lieu, avec lui-même, car il est facile de se décourager devant ses propres défauts qui se répètent sans cesse sans qu'on parvienne à les vaincre. Il faut savoir attendre et lutter avec persévérance, convaincus que, tant que nous combattons, nous aimons Dieu. La victoire sur un défaut ou l’acquisition d’une vertu ne s’obtient pas, habituellement, à force d’efforts violents, mais à force d’humilité, de confiance en Dieu, de demande de grâces, d’une plus grande docilité. Saint François de Sales affirmait qu’il fallait être patient avec tout le monde mais d’abord avec soi-même 06.
Patience aussi avec ceux avec lesquels nous nous trouvons le plus souvent, surtout si, pour un motif ou un autre, nous devons les aider dans leur formation, dans leur maladie... Il faut compter avec les défauts des personnes que nous fréquentons — elles s’efforcent souvent de les vaincre — peut-être avec leur mauvais caractère, leur manque d’éducation, leurs suspicions... qui pourraient nous faire manquer à la charité (surtout quand ils se répètent souvent), créer un climat détestable ou rendre inefficaces nos efforts pour les aider. La charité nous aidera à être patients, tout en corrigeant au moment le plus indiqué et le plus opportun. Attendre un moment, sourire, répondre positivement à une impertinence peut faire en sorte que nos paroles arrivent au cœur de ces personnes, et toujours au Cœur du Seigneur qui nous en appréciera et nous aimera davantage.
Patience devant les événements déplaisants qui nous arrivent : la maladie, la pauvreté, l’excès de température..., les différents contretemps qui se présentent un jour ordinaire : le téléphone qui ne marche pas ou qui est toujours occupé ; la circulation intense qui nous fait arriver en retard à un rendez-vous important, l’oubli du matériel de travail, une visite qui arrive à un moment inopportun... Ce sont sans doute des contrariétés sans importance qui nous poussent peut-être à réagir sans sérénité. C’est là que le Seigneur nous attend ; c’est dans ces petits événements qu’on doit exercer la patience qui manifeste la force d’âme d’un chrétien qui a appris à sanctifier les menus incidents d’un jour ordinaire.
III. Caritas patiens est 07, la charité est patiente. Cette vertu est, en même temps, le grand support de la charité sans laquelle elle ne pourrait exister 08. La patience est absolument indispensable pour l’apostolat, qui est une particulière manifestation de la charité. Le Seigneur veut que nous ayons le calme du semeur qui lance sa semence sur le terrain qu’il a préalablement préparé et il suit le rythme des saisons, attendant le moment opportun, sans se décourager : il place sa confiance en cette petite pousse qui vient d’apparaître et qui sera un jour un lourd épi.
Le Seigneur nous donne l’exemple d’une patience indicible. Il dit parfois de la foule qui s’approche de Lui : ils ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et ils n’écoutent ni n’entendent 9 ; malgré tout nous Le voyons prêcher et se donner inlassablement aux gens, parcourir sans cesse les chemins de Palestine : J’ai encore beaucoup à vous apprendre, leur dit-Il la veille de son départ, mais pour l’instant vous ne pouvez les comprendre 10. Le Seigneur comptait sur leurs défauts, sur leur manière d’être et Il ne se décourageait pas. Plus tard, chacun à sa manière sera un témoin fidèle du Christ et de l’Évangile.
La patience et la constance sont indispensables dans cette tâche que, avec la collaboration de l’Esprit Saint, nous devons faire dans notre propre âme et dans celle de nos amis et des gens de nos familles que nous voulons approcher du Seigneur. La patience va de pair avec l’humilité, elle s’adapte à la manière d’être des choses, respecte leur rythme sans les forcer ; elle compte sur ses propres limites et sur celles des autres. « Un chrétien qui vit la vertu virile de la patience n’est pas déconcerté quand il voit que ceux qui l’entourent montrent de l’indifférence aux choses de Dieu. Nous savons qu’il y a des hommes qui, au fond d’eux-mêmes, gardent, comme on garde le bon vin dans les caves, des désirs irrésistibles de Dieu que nous avons le devoir de mettre à jour. Il arrive cependant, que les âmes, la nôtre aussi, ont leur rythme, leur heure, auxquels il faut s’adapter, comme le laboureur s’adapte aux saisons et au terroir. Le Maître n’a-t-Il pas dit que le royaume de Dieu est semblable à un maître qui sortit à des heures différentes pour embaucher des ouvriers à sa vigne (Mt 20, 1-7) ? 11 » Comment pouvons-nous ne pas être patients avec les autres alors que le Seigneur a débordé de patience avec nous et qu’Il continue à le faire ? Caritas omnia suffert, omnia credit, omnia sperat, omnia sustinet 12, la charité supporte tout, croit tout, espère tout, a enseigné saint Paul. Il l’a écrit pour nous aussi. Si nous avons la patience, nous serons fidèles, nous sauverons nos âmes et celles de beaucoup d’autres que la Vierge Notre Mère met constamment sur notre chemin.
01. Lc 21, 12-19.– 02. Jn 15, 20. 3.— Jn 16, 33.– 04. SAINT AUGUSTIN, Sur la patience, 2.– 05. Cf SAINT THOMAS, Commentaire de l’Épître aux Hébreux 10, 35.– 06. Cf. SAINT FRANÇOIS DE SALES. Lettres.— 7. 1 CO 13, 4.– 08. Cf SAINT CYPRIEN, Sur le bien de la patience, 15.– 09. Mt 13, 13.– 10. Jn 16, 12.– 11. J. L. R. SANCHEZ DE AVILA, L’Évangile de saint Jean. - 12. I Co 13, 7.
34e SEMAINE. JEUDI
68. Bénissez tous le Seigneur
— Toute la nature loue le Seigneur. Le Chant du Trium puerorum.
— Préparation et action de grâces de la Messe.
— Jésus vient nous rendre visite dans la Communion. Mettons tous les moyens pour bien L’accueillir.
I. Givre et rosée, bénissez le Seigneur. Gel et froid, bénissez le Seigneur. Lumière et ténèbres, bénissez le Seigneur... 01.
L’une des lectures de ces jours-ci concerne des passages du Livre de Daniel, et les Psaumes reprennent le magnifique Cantique dit des trois jeunes gens (Trium puerorum), que l’Église a utilisé depuis l’antiquité comme hymne d’action de grâces et qui fut introduit d’abord dans la Sainte Messe, et ensuite en dehors d’elle, pour développer la piété des fidèles 02.
Quand les trois jeunes juifs furent condamnés à mourir dans une fournaise ardente parce qu’ils refusaient d’adorer la statue d’or érigée par le roi Nabuchodonosor, ils prièrent le Dieu de leurs ancêtres, le Dieu de l’Alliance, qui avait manifesté sa sainteté et sa magnificence dans d’innombrables prodiges en faveur du peuple d’Israël ; ils chantèrent cet hymne « qui résonne comme un appel adressé aux créatures pour qu’elles proclament la gloire du Créateur 03 » ; cette gloire est avant tout celle de Dieu Lui-même et, à travers l’œuvre de la Création, elle jaillit du sein même de la Divinité, « d’une certaine manière elle se déverse à l’extérieur : sur les créatures du monde visible et invisible, selon leur degré de perfection 04 ».
L’hymne commence par inviter toutes les créatures à s’adresser à leur Créateur : Œuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur, louez-Le et exaltez-Le dans les siècles des siècles. Les anges du Ciel dirigent la louange. Ensuite, les cieux où il y a la pluie 05, et tous les corps célestes, le soleil, la lune et les étoiles, les averses et les pluies, les vents, le feu et la chaleur, le froid et la glace, la rosée et les gelées, le gel et la neige, les nuits et les jours, la lumière et les ténèbres, les éclairs et les nuages sont invités à louer le Seigneur. La terre, ses montagnes et ses collines, ses sources, ses mers et ses fleuves, les baleines et les poissons et tout ce qui se meut dans l’eau ; les oiseaux du ciel, toutes les bêtes et les troupeaux sont invités à bénir le Seigneur.
L’homme, roi de la Création, apparaît le dernier et dans l’ordre suivant : tous les hommes en général, le peuple d’Israël, les prêtres, les ministres du Seigneur, le peuple juif, les justes, les saints et les humbles de cœur. Enfin, les trois jeunes juifs fidèles au Seigneur (Anania, Azaria et Misaël), sont appelés à chanter les louanges du Créateur 06.
On ajouta à ce Cantique, pour l’action de grâces après la Messe, depuis des temps anciens, le Psaume 150, le dernier du Psautier, qui convoque également tous les êtres vivants à bénir le Seigneur. Laudate Dominum in sanctis eius... Louez le Seigneur dans son temple, louez-Le au firmament. Louez-Le pour ses œuvres magnifiques, pour sa grandeur immense. Louez-Le sur les trompettes, sur la harpe et la cithare, avec des danses et des tambourins... Que tout ce qui vit loue le Seigneur !
Toute notre vie chrétienne doit être comme un chant de louange vibrant, plein d’adoration, d’actions de grâces et de don de soi aimant. C’est pourquoi, dans l’action de grâces de la Communion, tandis que nous avons le Seigneur du Ciel dans notre cœur, nous nous unissons à tout l’univers dans son chant de reconnaissance au Seigneur.
II. La vie entière, mais spécialement les moments après la communion, sont un temps de joie et de louange à Dieu. Pour rendre grâces au Seigneur nous pouvons nous unir intérieurement à toutes les créatures qui, chacune selon leur nature, manifestent leur joie au Seigneur. « Il faut chanter dès maintenant, commente saint Augustin, parce que la louange à Dieu fera notre bonheur pendant l’éternité et personne ne serait apte à cette occupation s’il ne s’exerçait à Le louer dans les conditions de la vie présente. Chantons l’Alléluia, répétons les uns aux autres : louez le Seigneur ; nous préparons ainsi le temps de louange qui suivra la résurrection. 07 » Louez le Seigneur... ! Nous nous unissons à tous les êtres de la terre, aux saints, « aux anges et aux archanges, et avec tous les chœurs célestes nous ne cessons de chanter l’hymne de Ta gloire 08 ».
Je T’adore avec dévotion, Dieu caché 9, disons-nous à Jésus dans l’intimité de notre cœur après avoir communié. À ce moment, nous devons freiner nos impatiences et rester recueillis en Dieu venu nous visiter. Il n’y a rien de plus important au monde que de prêter à cet Hôte l’honneur et l’attention qu’Il mérite. Si nous sommes généreux avec le Seigneur et soignons ces dix minutes en sa compagnie, il arrivera un moment, peut-être est-ce déjà fait, où nous attendrons la Sainte Messe avec impatience ainsi que le moment de la Communion. Les âmes de tout temps qui ont été près de Dieu ont attendu avec impatience ce moment ineffable pendant lequel nous sommes si près de Dieu. Ainsi saint Josémaria Escriva : le matin il rendait grâces pour la Messe qu’il avait célébrée, l’après-midi il préparait la messe du lendemain. Et son amour était tel que pendant la nuit, quand il se réveillait, sa pensée allait vers la Messe qu’il allait célébrer le matin et, avec la pensée, le désir de glorifier Dieu à travers ce sacrifice unique. Ainsi, le travail, les mortifications, les oraisons jaculatoires et les communions spirituelles, les détails de charité servaient comme préparation ou comme cadeau d’action de grâces 10.
Examinons aujourd’hui avec quel amour nous allons à la Messe, où nous adressons à Dieu la louange suprême, avec quelle délicatesse nous soignons ces minutes où nous sommes avec Lui. C’est une question de courtoisie que nous ne devons jamais négliger.
III. L’Évangile de la Messe 11 nous rappelle la venue glorieuse du Christ à la fin des temps. Les hommes mourront de peur dans la crainte des malheurs arrivant à ce monde, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans la nuée, avec grande puissance et grande gloire. Maintenant, dans la communion, le Fils de l’homme Lui-même vient dans notre cœur pour le fortifier et le remplir de paix. Il vient comme l’Ami si longtemps attendu. Nous devons Le recevoir comme le firent ses intimes : avec l’attention de Marie de Béthanie, avec la joie de Zachée lorsqu’il L’accueillit chez lui... « Tout semble correct : si on reçoit chez soi un ami, un invité, on s’en occupe, c’est-à-dire qu’on lui fait la conversation, on lui tient compagnie. On ne le laisse pas dans le salon ou ailleurs avec le journal pour l’entretenir en attendant que nous soyons disposés à nous en occuper. Ce serait certes mal élevé, et si la personne qui vient nous rendre visite est haut placée, le seul fait qu’il vienne chez nous suppose un honneur bien au-dessus de notre condition et de nos mérites : si nous ne nous en occupions pas ce ne serait plus alors un manque d’éducation, mais une grossièreté inqualifiable. 12 » Nous devons bien traiter Jésus qui désire tellement venir dans notre pauvre maison. « Sa Majesté a l’habitude de bien payer l’hospitalité, si on Lui fait bon accueil. 13 » C’est une bonne occasion de nous unir à toute la création pour louer le Créateur et Lui rendre grâces, Lui qui, humblement, reste sacramentellement dans notre cœur pendant ces quelques minutes.
L’Église, qui reste toujours notre bonne Mère, a conseillé à ses enfants ces prières qui ont nourri la piété de nombreux chrétiens pour nous aider, spécialement quand nous nous sentons pauvres en paroles pour nous adresser à Jésus : l’Hymne Adoro te devote, le Trium puerorum, la prière à Jésus crucifié, les invocations au Saint Rédempteur... Si, quand nous communions, nous essayons d’avoir à portée de la main, quand c’est possible, un livre de piété ou un livre de Messe, nous aurons à notre disposition une aide efficace pour tirer profit de ce temps qui va tellement influencer ensuite toute notre journée. La journée, souvent, dépend de ces minutes passées à côté de Jésus dans le Saint Sacrement.
Prenons tous les moyens à notre portée pour améliorer nos dispositions avant et après la communion. Tout effort que nous faisons est largement récompensé. « Lorsque tu recevras le Seigneur dans l’Eucharistie, remercie-Le de toute ton âme de la bonté qu’Il te prodigue de rester avec toi.
« — N’as-tu jamais considéré que des siècles et des siècles ont passé avant que ne vienne le Messie ? La prière des patriarches et des prophètes, et de tout le peuple d’Israël : la terre a soif, Seigneur, viens !
« Que telle soit ton espérance en l’amour. 14 »
01. Ps, Année II, Dn 3, 68 ss.—2. Cf A. G. MARTIMORT, L’Église en prière.– 03. JEAN-PAUL II, Audience générale, 12 mars 1986.– 04. Ibidem.– 05. Cf Gn 1, 7.– 06. Cf B. ORCHARD et autres, Verbum Dei.– 07. SAINT AUGUSTIN, cité par D. DE LAS HERAS, Commentaire sur le Psaume II.– 08. MISSEL ROMAIN, Préface de la Messe.– 09. Hymne Adoro te devote.– 10. Cf F. SUAREZ, Le Sacrifice de l’autel.– 11. Lc. 21, 20-28.– 12. F. SUAREZ, o. c.– 13. SAINTE THERÈSE, Le chemin de la perfection, 39.– 14. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Forge, n. 991.