23e SEMAINE. VENDREDI
44. La FILIATION DIVINE
— La générosité de Dieu : vouloir que nous soyons ses enfants.
— Les conséquences de la filiation divine.
— La fraternité : où en sommes-nous ?
I. Saint Paul écrit à Timothée. Lui ouvrant son cœur avec confiance, il lui raconte comment le Seigneur lui a fait confiance et l’a fait Apôtre, bien qu’il ait été blasphémateur et persécuteur des chrétiens. Dieu, lui dit-il, a répandu sa grâce en moi, en me donnant la foi et l’amour chrétien[01]. Chacun de nous ne peut-il pas affirmer aussi que Dieu a répandu abondamment sa grâce sur lui ? Dieu a créé tous les hommes, et Il a voulu ensuite nous donner gratuitement la dignité la plus grande : devenir ses enfants, atteindre le bonheur d’être domestici Dei, de sa propre famille[02].
La filiation divine naturelle, c’est Dieu le Fils qui l’a : lui, « Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles…, engendré, non pas créé ; consubstantiel au Père. [03] » Mais Dieu avait éternellement établi, à travers une nouvelle création, de nous rendre enfants adoptifs, participants de la filiation du Fils Unique : Voyez quel grand amour nous a témoigné le Père, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu, ce que nous sommes[04] ; car le chrétien reçoit la grâce, de telle façon qu’il jouit d’une participation de la nature divine : Divinae consortes naturae, dit saint Pierre dans une de ses Épîtres[05]. La vie que reçoivent les enfants dans la génération humaine n’appartient plus à leurs parents ; par la grâce sanctifiante, la vie de Dieu se donne à tous les hommes. Sans détruire ni forcer notre nature humaine, nous voilà admis dans l’intimité de la Très Sainte Trinité par la voie de la filiation, qui, en Dieu, se donne à travers le Fils Unique du Père. Toute la vie s’en trouve transformée : tant notre façon d'être que notre façon d' agir[06]. Que de conséquences pratiques ! Par exemple : la prière devient celle d’un enfant qui s’adresse à son père, en découvrant que Dieu, Être Suprême, Créateur et Tout-puissant, est en plus vraiment un Père Amoureux ; la vie intérieure cesse d’être une lutte contre les défauts, ou pour « s’auto-perfectionner », pour devenir un abandon dans les bras forts du Père… avec un vif désir, traduit dans des faits, de faire plaisir à ce Dieu qui nous aime tant.
Tous les chrétiens peuvent vraiment dire : Dieu a répandu sa grâce en moi ; Il nous a engendré à une vie nouvelle dans le Christ Jésus[07] ; par elle nous devenons semblables au Christ, et, dans cette mesure, nous sommes enfants du Père. Et c’est précisément le Paraclet qui nous enseigne, même sans que nous nous en rendions compte, cette réalité magnifique, qui nous fait reconnaître Jésus comme Fils de Dieu et nous-mêmes, non pas comme des étrangers mais comme des enfants qui agissent en conséquence. Saint Thomas d’Aquin résume cette bienheureuse relation avec la Très Sainte Trinité, par ces paroles : « l’adoption, bien qu’elle appartienne à toute la Trinité, s’attribue au Père comme à son auteur, au Fils comme à son exemple, au Saint-Esprit comme à qui imprime en nous la ressemblance à cet exemple. [08] »
Cette réalité donne à la vie une fermeté et une façon particulières de faire front à tout ce qui arrive. « Appuie-toi sur la filiation divine. Dieu est un Père — ton Père ! — plein de tendresse, plein d’un amour infini.
« Appelle-le souvent du nom de Père et dis-lui, seul à seul, que tu L’aimes très fort ! Que tu te sens tout fier et fort d’être son fils. [09] »
II. Devenir enfants de Dieu signifie s’identifier avec le Fils, voir les événements et les juger avec les yeux du Fils, obéir comme le Christ, qui se fit obéissant jusqu’à la mort[10], aimer et pardonner comme Lui, se comporter toujours comme les enfants qui se savent en présence de leur Père[11], confiants et sereins, compris, pardonnés, toujours encouragés à aller de l’avant…
Celui qui se sait enfant de Dieu n’a plus de craintes dans sa vie. Dieu connaît mieux ses besoins réels, Il est plus fort que lui et Il est son Père[12]. Soyons comme ce gamin au milieu d’une tempête, qui continuait à jouer, tandis que les marins, eux, craignaient pour leur vie ; c’était le fils du patron du bateau. En débarquant on lui demanda comment il avait pu rester si tranquille au milieu de cette mer déchaînée, et il répondit : « Moi, peur ? Mais mon père était au gouvernail ! » Lorsque nous identifions notre volonté à celle de Dieu, c’est Lui qui conduit le gouvernail de notre vie, Lui qui connaît bien le cap qui conduit au bon port. Le gouvernail est en de bonnes mains, dans le calme comme dans la tempête !
Il peut arriver à une âme qui lutte sérieusement pour atteindre la sainteté, parce que Dieu le permet, qu’au milieu des difficultés, elle se sente perdue, incapable, déconcertée ; qu’elle ne comprenne pas, malgré son désir d’être entièrement à Dieu, ce qui arrive autour d’elle. « En ces moments où l’on ne sait même pas quelle est la Volonté de Dieu, et l’on proteste : Seigneur, comment peux-tu vouloir cela, qui est mauvais, qui est abominable ab intrinseco ! — de la même manière que le Christ Homme se plaignait au Jardin des Oliviers —, lorsqu’il semble que la tête devient folle et le cœur se déchire… Si une fois vous sentez cette chute dans le vide, je vous conseille cette prière que j’ai répétée très souvent près de la tombe d’une personne aimée : Fiat, adimpleatur, laudetur atque in aeternum superexaltetur iustissima atque amabilissima… [13] ». « Que la juste, que l’aimable volonté de Dieu soit faite, accomplie, louée et éternellement exaltée par-dessus toutes choses. — Amen. — Amen. [14] »
C’est le moment d’être fidèles à la Volonté de Dieu, de permettre, peut-être, qu’on exige un peu plus de nous et qu’on nous aide dans la direction spirituelle personnelle avec docilité, même si nous ne comprenons pas tout. Si Lui, qui est notre Père, permet cette situation et cet état d’obscurité intérieure, Il nous donnera aussi les grâces et l’aide nécessaires. Cet abandon sans limite dans les mains de Dieu nous donnera une paix inébranlable et même au milieu du vide le plus complet nous sentirons la puissance et la douceur du bras de Dieu qui nous soutient. Nous aussi nous deviendrons capables de répéter, lentement, en la savourant, cette prière pleine de confiance : Que la juste, que l’aimable volonté de Dieu soit faite…
III. Tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ![15], proclame le Psalmiste. Il n’existe pas de joie plus profonde, même au milieu du besoin et du vide, lorsque le Seigneur le permet, que celle de l’enfant de Dieu qui s’abandonne dans les mains de son Père ; aucun bien ne peut, en effet, se comparer à l’infinie richesse d’être de la famille de Dieu ; cette joie surnaturelle, tellement liée à la Croix, est le gigantesque « secret du chrétien [16] ». Qui se sent enfant de Dieu arrive à ne pas perdre la paix, même dans les moments les plus durs ; la conscience de sa filiation divine le libère de ses tensions intérieures et lorsque, par sa faiblesse, il perd le chemin, si vraiment il se sent enfant, il revient repenti et plein de confiance à la maison du Père.
« La filiation divine est aussi le fondement de la fraternité chrétienne, qui est bien au-dessus du lien de solidarité qui unit les hommes entre eux. [17] » Les chrétiens se sentent surtout frères, parce qu’ils sont enfants de l’unique Père qui a voulu établir entre eux le lien surnaturel de la charité. Comment manifester cette fraternité dans la vie courante ? D’abord en pratiquant le respect mutuel, la délicatesse dans les relations, l’esprit de service et l’aide sur le chemin qui conduit vers Dieu… Dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui, justement, le Seigneur demande aux siens d’avoir un regard pur sur leurs frères. Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? (…) Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour retirer la paille qui est dans l’œil de ton frère[18]. Le Maître invite à voir les autres sans les préjugés qui viennent de nos propres fautes et de l’orgueil, et qui nous poussent à alourdir les faiblesses d’autrui et à minimiser les nôtres ; Il exhorte « à regarder les autres de l’intérieur, avec un regard nouveau (…). Il faut enlever la poutre de notre propre œil. Nous sommes trop souvent préoccupés d’enlever la paille de l’œil des autres. Ce qu’il nous faut, c’est renouveler notre manière de contempler les autres [19] », les regarder comme des frères, pour qui Dieu a un amour particulier. « Pense aux autres — et, avant tout, à ceux qui sont près de toi —, comme à ce qu’ils sont : des enfants de Dieu, avec toute la dignité qui s’attache à ce titre merveilleux.
« Nous devons nous comporter comme des enfants de Dieu avec les enfants de Dieu : notre amour doit être un amour qui se sacrifie, un amour quotidien, fait de mille détails de compréhension, de sacrifice silencieux, de don discret de soi. Voilà le bonus odor Christi, qui faisait dire aux compagnons de nos premiers frères dans la foi : voyez comme ils s’aiment ! [20] »
Nous comporter comme des enfants de Dieu avec les enfants de Dieu, voir les autres comme le Christ les voyait, avec amour et compréhension ; ceux qui sont près et ceux qui semblent s’éloigner ; la fraternité s’étend à tous les hommes, parce que tous sont enfants de Dieu, ses créatures, et tous sont appelés à l’intimité de la maison du Père. N’est-ce pas cette fraternité qui stimule à l’apostolat ?
En suivant ce large chemin de la filiation divine, nous passerons notre vie avec sérénité et paix, en faisant le bien[21] comme Jésus-Christ, notre Modèle, celui qui apprend à être enfants de Dieu le Père et à se comporter en tant que tels. Si nous avons recours à Sainte Marie, Mère de Dieu et notre Mère, Elle nous apprendra aussi à nous abandonner dans le Seigneur, comme de petits enfants entièrement dépendants. Elle ne manquera jamais de nous aider.
[01]. Première lecture. Années impaires. 1 Tim 1, 12-14.
[02]. Eph 2, 19.
[03]. Concile de Nicée, a. 325, Denz-Sch. 125.
[04]. 1 Jn 3, 1.
[05]. 2 P 1, 4.
[06]. Cf. F. Ocariz, Le sens de la filiation divine.
[07]. Gal 3, 28.
[08]. Saint Thomas, Summa Theologiæ, III, q. 23, a. 2, ad 3.
[09]. Saint Josémaria Escriva, Forge, n. 331.
[10]. Cf. Ph 2, 8.
[11]. Cf. Mª. C. Calzona, Filiation divine et vie chrétienne au milieu du monde, dans La mission du laïc dans l’Eglise et dans le monde.
[12]. Cf. V. Lehodey, Le saint abandon.
[13]. Cause de Béatification et de Canonisation du Serviteur de Dieu, Josémaria Escriva de Balaguer, prêtre, Fondateur de l’Opus Dei, Articles du Postulateur, Rome 1979, n. 452.
[14]. Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 691.
[15]. Psaume responsoriel. Années impaires. Ps 15, 11.
[16]. Cf. G. K. Chesterton, Orthodoxie.
[17]. M. C. Calzona, o. c., p. 303.
[18]. Lc 6, 41-42.
[19]. A. M. Dorronsoro, Dieu et les gens.
[20]. Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 36.
[21]. Cf. Ac 10, 38.
23e SEMAINE. SAMEDI
45. PLEINE DE GRâCE
— Le cœur de Notre Mère Sainte Marie a été comblé de grâces par le Saint-Esprit.
— La plénitude de grâce de Marie, un cadeau immense pour nous. Gratitude pour ce privilège marial.
— La correspondance de Marie à toutes les grâces.
I. Le Seigneur dit un jour : Jamais un bon arbre ne donne de mauvais fruits ; jamais non plus un arbre mauvais ne donne de bons fruits. Chaque arbre se reconnaît à son fruit : on ne cueille pas des figues sur des épines ; on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces. L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon ; et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais : car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur[01].
Par cette double comparaison — l’arbre qui, s’il est bon, donne de bons fruits, et l’homme qui parle de ce qu’il porte dans son cœur — Jésus enseigne que la sainteté ne se dissimule pas, et ne peut être remplacée par rien d’autre : on ne donne que ce que l’on a. Et saint Bède le Vénérable commente : « Le trésor du cœur c’est la même chose que la racine de l’arbre. La personne qui a un trésor de patience et de charité dans son cœur produit d’excellents fruits ; elle aime son prochain et réunit les autres qualités que Jésus enseigne ; elle aime ses ennemis, fait du bien à qui la hait, bénit qui la maudit, prie pour qui la calomnie… Mais la personne qui a dans son cœur un fond de méchanceté fait le contraire : elle jalouse ses amis, parle mal de qui l’aime, et fait toutes les choses condamnées par le Seigneur. [02] »
Le cœur de Notre Mère a été comblé de grâces par le Saint-Esprit. Mis à part le Christ, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais un arbre avec une sève si bonne que la vie de la Vierge. Toutes les grâces nous sont arrivées et nous viennent maintenant à travers Elle, et surtout, par Elle nous est arrivé Jésus Lui-même, le fruit béni de ses entrailles si pures. De ses lèvres sont nées les plus belles louanges à Dieu, les plus agréables, les plus tendres. C’est d’Elle que les hommes reçoivent le meilleur des conseils : Faites ce qu’Il vous dira[03], ce qu’elle nous répète silencieusement, aujourd’hui, dans l’intimité du cœur.
À Nazareth la Vierge reçut ce message de l’Ange qui Lui faisait connaître la volonté de Dieu pour Elle de toute éternité : celle de devenir Mère de son Fils, Sauveur du genre humain. « Le messager salue Marie comme “pleine de grâce” ; il l’appelle ainsi, comme si c’était son vrai nom. Il n’appelle pas son interlocutrice par le nom qui lui est propre dans le registre civil : “Miryam” (Marie), mais par ce nouveau nom : “pleine de grâce”. Que signifie ce nom ? Pourquoi l’Archange appelle-t-il ainsi la Vierge de Nazareth ? (…).
« Lorsque nous lisons que le messager dit à Marie “pleine de grâce”, le contexte évangélique, dans lequel confluent des révélations et promesses anciennes, nous fait comprendre qu’il s’agit d’une bénédiction singulière parmi toutes les “bénédictions spirituelles dans le Christ’. Dans le mystère du Christ, Marie est celle que le Père “a choisi” comme Mère de son Fils dans l’Incarnation, et avec le Père, le Fils l’a choisie, en la confiant éternellement à l’Esprit de sainteté. [04] »
La raison de cette dignité réside en ce que la grâce initiale de Marie fut telle qu’elle La disposait à être Mère de Dieu, ce qui appartient à un ordre de faveur divine tout à fait différent de celui des saints et des anges. « Marie, affirme le Concile Vatican II, est Mère du Fils de Dieu. Aussi est-elle la fille préférée du Père et le temple de l’Esprit Saint. Par le don de cette grâce suprême, Elle dépasse de loin toutes les autres créatures célestes et terrestres. [05] »
« Notre Mère est parée de toute la bonté, de toute la beauté, de toute la majesté possibles. Avoir une Mère pareille, cela ne te remplit pas d’amour ? [06] »
II. Saint Thomas d’Aquin osera affirmer que le bien d’une seule grâce divine est plus grand que le bien naturel de tout l’univers[07]. Ainsi la moindre grâce sanctifiante contenue dans l’âme d’un enfant après son baptême vaut infiniment plus que les biens naturels de tout l’univers, plus que toute la nature créée, en y comptant les anges. Il existe dans la grâce une participation à la vie intime de Dieu, qui est supérieure aussi à tous les miracles. Comment devait donc être l’âme de Marie, lorsque Dieu l’entoura de toute la dignité possible et de son amour infini !
Dieu se complaît en elle depuis toute l’éternité. « Depuis toujours, en un présent continuel, Dieu se réjouit à la pensée de sa Mère, sa Fille et son Épouse. Ce n’est pas par hasard ni par caprice que l’Église, dans sa Liturgie, applique à Notre-Dame certaines paroles de l’Écriture dont le sens direct se réfère à la Sagesse incréée. [08] » C’est ainsi que nous lisons dans le Livre des Proverbes : Dès l’éternité j’ai reçu l’investiture, dès le commencement, avant les origines de la terre. Alors qu’il n’y avait point d’abîmes je fus enfantée, quand il n’y avait point de sources chargées d’eaux. Avant que les montagnes fussent immergées, avant les collines, j’étais enfantée, lorsqu’Il n’avait encore fait ni la terre, ni les campagnes, ni les premiers éléments de la poussière du monde. Lorsqu’Il disposa les cieux, j’étais là, lorsqu’Il traça un cercle à la surface de l’abîme, lorsqu’Il affermit les nuages en haut, et qu’Il dompta les sources de l’abîme, lorsqu’Il fixa sa limite à la mer, pour que les eaux n’en franchissent pas le bord, lorsqu’Il posa les fondements de la terre. J’étais à ses côtés comme son architecte, me réjouissant chaque jour, et jouant sans cesse en sa présence, jouant sur son monde terrestre et trouvant mes délices parmi les enfants des hommes. Et maintenant, mes fils, écoutez-moi ; heureux ceux qui gardent mes voies ! [09].
La Vierge est, d’une manière incommensurablement profonde, le trône de la grâce. On peut Lui appliquer les paroles de l’Épître aux Hébreux : Approchons-nous donc avec assurance du trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et pour trouver la grâce d’un secours opportun[10]. Le trône, symbole d’autorité, appartient pleinement au Christ, qui est Roi des vivants et des morts. Mais c’est aussi un trône de grâce et de miséricorde[11], et nous pouvons alors l’appliquer à Marie — ainsi en est-il dans des textes liturgiques anciens [12] — elle, par qui nous arrivent toutes les grâces. La protection de Marie est « comme un fleuve spirituel qui depuis près de deux mille ans se répand sur tous les hommes [13] ». C’est la sève qui ne cesse de donner du fruit dans cet arbre que Dieu a planté avec tant d’amour, le trésor immense qui donne continuellement des bienfaits à ses enfants. De quelle façon allons-nous mieux atteindre la miséricorde divine, si ce n’est en ayant recours à la Mère de Dieu, qui est aussi notre Mère ?
La plénitude de grâce dont Dieu a rempli son âme est aussi un immense cadeau pour nous. Rendons grâces à Dieu qui nous a donné sa Mère comme Mère, qui L’a créée si exceptionnellement belle dans tout son être. Et la meilleure forme de gratitude est de L’aimer beaucoup, de La fréquenter tout au long du jour, d’apprendre à L’imiter dans son amour pour son Fils, dans sa pleine disponibilité pour ce qui concerne Dieu.
Nous le Lui disons : Je vous salue, pleine de grâce…, et nous nous sentons épris d’une telle grandeur, d’une telle beauté, comme l’Archange Gabriel lorsqu’il se présenta devant Elle. « Oh, nom de la Mère de Dieu ! Tu es tout mon amour ![14] »
III. La Vierge posséda à tout instant la plénitude de la grâce qui Lui correspondait, et cependant cette grâce augmenta de jour en jour. Car les grâces et les dons surnaturels ne limitent pas la capacité de leur récipient, mais au contraire le dilatent et l’agrandissent pour de nouvelles grâces. Plus on aime Dieu, plus l’âme est capable de l’aimer davantage et de recevoir davantage de grâce. En aimant on acquiert de nouvelles forces pour aimer ; plus on aime, plus on peut aimer : la grâce appelle la grâce et la plénitude de grâce une plénitude toujours plus grande…
Le trésor de grâces que reçut Marie dès l’instant de la création de son âme sainte fut immense. À ce moment s’accomplirent déjà les paroles que l’Ange Lui adressera le jour de l’Annonciation : Je vous salue, pleine de grâce[15]. Marie, dès le début, a été aimée par Dieu plus que toutes les créatures : le Seigneur s’est complu pleinement en Elle et la combla surabondamment de toutes ses grâces, « plus qu’à tous les anges et qu’à tous les saints [16] ». De nombreux saints et docteurs de l’Église pensent que la grâce initiale de Marie est supérieure à la grâce finale de tous les autres êtres. Saint Thomas d’Aquin, par exemple, affirme de la Vierge que « sa dignité est d’une certaine façon infinie[17] ». Grâce qui lui fut donnée en raison de sa Maternité divine.
De plus, le contact maternel — physique et spirituel — de Marie avec la Très Sainte Humanité du Christ, constitue pour Elle une source continuelle et inépuisable de croissance en grâce. « Marie est unie au Christ d’une façon totalement spéciale et exceptionnelle, et Elle est également aimée en cet “Aimé” éternellement, en ce Fils consubstantiel au Père, dans lequel se concentre toute la gloire de la grâce.[18] » Les fruits de ces rapports maternels furent les plus grands que l’on puisse imaginer, selon le principe qu’exprime ainsi saint Thomas : plus près de la source se trouve le récipient, plus il participe de son influence[19]. Aucune créature n’a jamais été plus près de Dieu. L’augmentation continuelle de la plénitude de grâce de Notre Mère fut cependant plus intense à certains moments de sa vie : lors de l’Incarnation, de la Naissance de Jésus, près de la Croix, à la Pentecôte, quand la Vierge recevait la Sainte Eucharistie…
Paradoxe : à la plénitude de grâce de la Vierge correspond une plénitude de liberté — plus on est saint, plus on est libre ; en conséquence, une réponse tellement fidèle à ces dons de Dieu, par laquelle Elle obtint une immensité de mérites. Nous avons recours à Elle aujourd’hui, nous qui sommes ses enfants, et qui avons tellement besoin d’aide.
[01]. Lc 6, 43-49.
[02]. Saint Bède, Commentaire à l’Evangile de Saint Luc, 2, 6.
[03]. Jn 2, 5.
[04]. Jean-Paul II, Enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, 8.
[05]. Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, n. 53.
[06]. Saint Josémaria Escriva, Forge, n. 491.
[07]. Cf. Saint Thomas, Summa Theologiæ, I-II, q. 113, a. 9.
[08]. C. Lopez Pardo, L’Avemaria.
[09]. Prov 8, 23-32.
[10]. Heb 4, 16.
[11]. Cf. Bible de Navarre, Epître aux Hébreux.
[12]. Cf. Introït de la Messe du 22 août, antérieur à la réforme de Paul VI.
[13]. R. Garrigou-Lagrange, La Mère du Sauveur.
[14]. Saint Alphonse Marie de Liguori, Les gloires de Marie.
[15]. Lc 1, 28.
[16]. Cf. Pie IX, bulle Ineffabilis Deus, 8 décembre 1854.
[17]. Saint Thomas d’Aquin, o. c., I, q. 25, a. 6, ad 4.
[18]. Jean-Paul II, o. c., 8.
[19]. Cf. Saint Thomas d’Aquin, o. c., III, q. 7, a. 1.