23e SEMAINE. MERCREDI
42. LA PAIX DANS LES ÉPREUVES
— Les incompréhensions qui surgissent parce que l’on suit le Christ ne peuvent pas nous surprendre.
— La « contradiction des bons ».
— Le fruit de l’incompréhension.
I. Le Seigneur annonce en diverses occasions que celui qui aspire à vraiment Le suivre de près, devra faire face aux attaques d’ennemis de Dieu et même de chrétiens qui ne sont pas cohérents avec leur foi. Le chemin vers la sainteté rencontre parfois un climat d’hostilité, de persécution[01]. La dernière des béatitudes recueillies par Saint Luc dans l’Évangile de la Messe[02] dit : Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous repoussent, quand ils vous insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme. Pensons-nous que cette persécution, dans ses différentes formes, est une circonstance exceptionnelle, limitée à certaines époques ou seulement à des lieux déterminés ? Il n’est pas de disciple qui soit au-dessus de son Maître, poursuit Jésus, ni de serviteur qui soit au-dessus de son Seigneur. Si on a appelé le maître de maison Béelzéboul, qu’en sera-t-il pour les gens de sa maison ![03] Et saint Paul n’hésite pas à prévenir Timothée : Tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ Jésus seront persécutés[04].
Ainsi, la persécution ne signifie-t-elle pas malheur, mais béatitude, joie et bonheur, car elle permet d’être sûr de suivre le Christ, non par conformisme, sûr que les personnes et les oeuvres sont sur le bon chemin. Les contrariétés qui surgissent sur notre chemin ne peuvent pas nous enlever la paix ni nous surprendre. Si le Seigneur permettait que nous ressentions la douleur d’une persécution ouverte, d’une calomnie, d’une diffamation... , si une autre plus sournoise surgissait, comme l’ironie qui ridiculise des valeurs chrétiennes, la pression du milieu qui prétend intimider ceux qui osent maintenir une vision chrétienne de la vie et les discrédite devant l’opinion publique, sachons que le Seigneur le permettrait pour que nous nous remplissions de fruits. Comme le disait un martyr alors qu’il se dirigeait vers la mort, « là où le travail est plus grand, là se trouve un plus riche bénéfice[05] ». Rendons grâces au Seigneur pour cette confiance envers nous, nous considérant capables de souffrir quelque chose, peu de chose…, pour Lui. Nous imiterons, de loin, les Apôtres, qui fouettés parce qu’ils prêchaient publiquement la Bonne Nouvelle sortirent joyeux du tribunal du Sanhédrin, parce qu’ils avaient été jugés dignes d’endurer des opprobres à cause du nom de Jésus[06]. Et ils ne se sont pas tus dans leur apostolat, ils prêchaient Jésus avec encore plus de ferveur. Ne pas se taire : notre prière n’en sera que plus intense, et plus grande notre préoccupation pour les âmes. En ces moments-là il sera réconfortant de se rappeler les paroles du Seigneur : Ce jour-là soyez heureux et sautez de joie, car votre récompense est grande dans le ciel.
Près du Christ, la douleur devient joie ! « Mieux vaut pour moi, Seigneur, souffrir la tribulation, pourvu que Tu sois avec moi, plutôt que régner sans Toi, jouir sans Toi, me glorifier sans Toi. Mieux vaut pour moi, Seigneur, T’embrasser dans la tribulation, T’avoir avec moi dans une fournaise, qu’être sans Toi, même si c’était au Ciel lui-même. Que m’importe le Ciel sans Toi ? Et avec Toi, que m’importe la terre ? [07] »
II. Le Seigneur ajoute aussi dans l’Évangile : Malheur à vous, quand tous les gens diront du bien de vous ! C’est de cette manière, en effet, que leurs pères agissaient avec les faux prophètes. La foi, lorsqu’elle est authentique, « démolit trop d’intérêts égoïstes pour ne pas causer de scandale [08] ». Il est difficile d’être chrétien et de ne pas heurter un milieu embourgeoisé et païen. Demandons donc la paix pour l’Église et pour les chrétiens de tous les pays, sans être étonnés ou effrayés de la résistance de certains milieux à la doctrine du Christ que nous voulons faire connaître, même au prix de diffamations, ou de calomnies... Le Seigneur nous aidera à tirer des fruits abondants de ces situations douloureuses.
Lorsque Saint Paul arriva à Rome, les juifs qui vivaient là lui dirent, en faisant référence à l’Église naissante : pour ce qui est de la secte à laquelle tu appartiens, nous savons qu’elle rencontre partout de l’opposition[09]. Au bout de vingt siècles que constatons-nous dans l’histoire récente et aujourd'hui en différents pays ? Des milliers de chrétiens, prêtres et laïcs, ont souffert le martyre à cause de leur foi, ils furent interdits de culte ou objet de discrimination à cause de leurs croyances, ils sont marginalisés, exclus de certaines charges publiques ou d’enseignement…, ou sont empêchés de transmettre à leurs enfants la doctrine chrétienne. D’autres fois, un milieu sectaire considère la religion comme un archaïsme, tandis que « la modernité et le progrès » apparaissent comme libérateurs de toute “aliénation” religieuse…
La calomnie ou la persécution, ouvertes ou sournoises, à une époque où l’on parle tant de tolérance, de compréhension, de vie en commun et de paix, semblent incompréhensibles. Mais il est encore plus difficile de comprendre les contradictions lorsqu’elles viennent d’hommes ou de femmes « bons » ; comment un chrétien peut-il attaquer, d’une manière ou d’une autre, un autre chrétien, ou un frère, son frère ? Le Seigneur a prévenu que ceux qui diffament, calomnient ou gênent le travail apostolique ne sont pas forcément des païens, ni des ennemis du Christ, mais même des frères dans la foi qui pensent ainsi rendre un service à Dieu[10]. « La contradiction des “bons” (l’expression a été créée par saint Josémaria Escriva qui en a fait la douloureuse expérience) est une épreuve que Dieu permet parfois et qui est particulièrement pénible pour le chrétien qui la subit. Leurs raisons d’agir ainsi proviennent généralement des passions trop humaines ; elles déforment le jugement et l’intention droite d’hommes qui professent la même foi et forment le même Peuple de Dieu. Il y a parfois des jalousies, de l’émulation indiscrète qui regarde avec envie et considère comme un mal le bien fait par autrui. Il peut y avoir aussi un dogmatisme étroit qui refuse de reconnaître aux autres le droit de penser de façon différente sur des sujets laissés par Dieu au libre jugement des hommes (...). La contradiction des “bons” (...) se manifeste d’habitude par le manque d’amour envers certains frères dans la foi, par l’opposition larvée à leurs travaux et par la critique destructive. [11] »
En tout cas, un chrétien qui veut être fidèle au Christ doit pardonner, réparer, agir avec droiture d’intention, avec le regard fixé sur le Christ. « Ne t’attends pas à ce que les gens applaudissent ton apostolat.
« — Plus encore ! Ne t’attends pas à la compréhension d’autres personnes ou d’autres institutions qui travaillent également pour le Christ.
« — Ne cherche que la gloire de Dieu. Et, si tu aimes tout le monde, ne t’inquiète pas si d’autres ne te comprennent pas. [12] »
III. Savons-nous tirer des fruits de ces contradictions si elles se présentent ? « Tandis qu’une violente persécution se déchaînait, ce prêtre disait dans sa prière : Jésus, que chaque incendie sacrilège fasse croître mon incendie d’Amour et de Réparation. [13] » Non seulement elles ne font pas forcément perdre la paix ou décourager, mais elles servent à enrichir l’âme, pour gagner en maturité intérieure, en force, en charité, en esprit de réparation et en compréhension.
Aujourd’hui, ou en des moments difficiles, pensons aux paroles de saint Pierre aux chrétiens de la première heure : Mieux vaut souffrir en faisant le bien, si telle est la volonté de Dieu, que souffrir en faisant le mal[14].
Le Seigneur peut transformer ces heures de douleur en bien pour d’autres personnes : « Il appelle parfois par les miracles, d’autres fois par les châtiments, certaines fois par les prospérités de ce monde et, enfin, en d’autres occasions Il appelle par les adversités. [15] »
En toute situation restons joyeux et optimistes, grâce à la foi et à la prière. « Le christianisme a été trop souvent en danger mortel pour que nous ayons peur maintenant d’une nouvelle épreuve. (...) Les voies par lesquelles la Providence rachète et sauve ses élus sont imprévisibles. Parfois l’ennemi se transforme en ami ; parfois il se voit dépouillé de la capacité de faire le mal qui le rendait redoutable ; parfois il se détruit lui-même ; ou, sans le vouloir, il a des effets bienfaisants, pour disparaître ensuite sans laisser de trace. D’ordinaire l’Église ne fait autre chose que persévérer en paix et confiance dans l’accomplissement de ses tâches, rester sereine et attendre le salut de Dieu. [16] »
Ces moments de difficultés et de contradictions, accueillies sans les exagérer, sont particulièrement propices à exercer les vertus : c’est l’heure de prier pour ceux qui, sans le savoir peut-être, nous font du mal, pour qu’ils cessent d’offenser Dieu ; c’est l’heure d’être plus fidèles à nos devoirs quotidiens, de faire un apostolat plus intense, de protéger avec une charité discrète nos frères plus ‘faibles’ dans la foi, ceux qui par leur âge, par leur peu de formation ou par leur situation spéciale, pourraient subir un plus grand dommage à l’âme.
La Vierge Notre Mère, nous aide à tout moment, et nous écoutera particulièrement dans les moment plus difficiles. « Adresse-toi à la sainte Vierge — la Mère, la Fille, l’Épouse de Dieu, et notre Mère —, et demande-lui qu’Elle t’obtienne de la très sainte Trinité davantage de grâces : la grâce de la foi, de l’espérance, de l’amour, de la contrition. Ainsi, lorsqu’il te semblera que souffle dans ta vie un vent fort, sec, capable de flétrir ces floraisons de l’âme, qu’il ne flétrisse rien en toi... ni chez tes frères. [17] »
[01]. Cf. J. Orlandis, 8 Béatitudes, p. 141.— [02]. Lc 6, 20-26.— [03]. Mt 10, 24-25.— [04]. 2 Tim 3, 12.— [05]. Saint Iganace d’Antioche, Lettre à Saint Polycarpe de Smyrne, 1.— [06]. Ac 5, 41.— [07]. Saint Bernard, Sermon 17.— [08]. G. Chevrot, Les Béatitudes, p. 234.— [09]. Ac 28, 22.— [10]. Cf. Jn 16, 2.— [11]. J. Orlandis, o. c., p. 150.— [12]. Saint Josémaria Escriva, Forge, n. 255.— [13]. Idem, n. 1026.— [14]. 1 P 3, 17.— [15]. Saint Grégoire le Grand, Homélie 36 sur les Evangiles.— [16]. J. H. Newman, Biglietto Speech, 12 mai 1879.[17].— Saint Josémaria Escriva, Forge, n. 227.
23e SEMAINE. JEUDI
43. LE MÉRITE D’UNE BONNE ACTION
— La récompense surnaturelle des bonnes actions.
— Les mérites du Christ et de Marie.
— Offrir à Dieu sa vie courante. Mériter pour les autres.
I. Le Seigneur parle souvent du mérite qu’a la plus petite action, si elle est faite pour Lui : même un verre d’eau offert pour Lui aura sa récompense[01]. Celui qui est fidèle au Christ trouvera un trésor amassé dans le Ciel grâce à une vie offerte jour après jour au Seigneur. La vie est, en réalité, un temps pour mériter, car au Ciel on n’a plus de mérite : on jouit de la récompense ; on ne peut gagner non plus de mérites au Purgatoire, où les âmes se purifient de la trace qu’ont laissée en elles leurs péchés. Les jours qui nous restent à vivre ici sur terre (peut-être peu nombreux) sont le seul temps qui nous est offert pour mériter.
Dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui[02] le Seigneur enseigne que les actions du chrétien doivent être supérieures à celles des païens pour obtenir une récompense surnaturelle. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance pouvez-vous attendre ? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance pouvez-vous attendre ? Même les pécheurs en font autant. Si vous prêtez quand vous êtes sûrs qu’on vous rendra, quelle reconnaissance pouvez-vous attendre ? Même les pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent… La charité embrasse tous les hommes sans limitation, et elle ne doit pas seulement s’étendre à ceux qui nous font du bien, à ceux qui nous aident ou se comportent correctement avec nous, parce que pour cela l’aide de la grâce ne serait pas nécessaire : les païens aussi aiment ceux qui les aiment. Il en arrive de même avec les actions : elles ne doivent pas seulement être « humainement » bonnes, exemplaires, mais encore généreuses dans leurs intentions, et surnaturellement méritoires par l’amour de Dieu.
Le Seigneur l’avait déjà assuré par la voix du Prophète Isaïe : Electi mei non laborabunt frustra[03], mes élus ne travailleront pas en vain, car même la plus petite action faite pour Dieu portera ses fruits. Nous verrons beaucoup de ces bénéfices déjà ici, sur terre ; d’autres, peut-être la majorité, lorsque nous nous trouverons en présence de Dieu au Ciel. Saint Paul le rappelle aux premiers chrétiens : chacun recevra sa propre récompense, selon son travail[04]. Et à la fin, chacun sera rétribué suivant ce qu’il aura fait en bien ou en mal pendant qu’il était dans son corps[05]. Maintenant c’est le temps de mériter. « Vos bonnes actions doivent être vos investissements, et vous en recevrez un jour des intérêts considérables [06] », enseigne saint Ignace d’Antioche. Dès cette vie, le Seigneur paie largement.
II. Electi mei non laborabunt frustra… Les actions de chaque jour — le travail, les petits services que nous rendons aux autres, les joies, le repos, la douleur et la fatigue supportées avec dignité, élégance même, et offertes au Seigneur — peuvent être méritoires par les mérites infinis que le Christ nous a obtenus dans sa vie sur terre, car de sa plénitude nous avons tous reçu grâce après grâce[07]. À certains dons s’en ajoutent d’autres, dans la mesure où nous correspondons aux premiers ; tous jaillissent de la source unique qu’est le Christ, dont la plénitude de grâce ne s’épuise jamais. « Il n’a pas le don reçu par participation, Il est la source même, la racine même de tous les biens : la Vie même, la Lumière même, la Vérité même. Il ne retient pas en Lui-même les richesses de ses biens, Il les donne à tous les autres ; et quand Il les a accordés, Il reste rempli ; Il ne diminue en rien pour les avoir distribués à d’autres ; comblant et faisant participer tout le monde de ces biens Il reste dans la même perfection. [08] »
Une seule goutte de son Sang, enseigne l’Église, aurait suffi pour la Rédemption de tout le genre humain. Saint Thomas exprime cela dans l’hymne Adoro te devote, que tant de chrétiens méditent fréquemment pour croître en amour et en dévotion envers la Sainte Eucharistie : Pie pellicane, Iesu Domine, me immundum munda tuo sanguine… Miséricordieux pélican, Seigneur Jésus, // moi qui suis immonde purifie-moi avec ton sang, // dont une seule goutte peut sauver // de tous ses péchés le monde entier.
Oui, le moindre acte d’amour de Jésus dans son enfance, dans sa vie de travail à Nazareth…, avait une valeur infinie pour obtenir la grâce sanctifiante, la vie éternelle et les aides nécessaires pour arriver à elle pour tous les hommes passés, présents et à venir[09].
Personne comme la Vierge, la Mère de Dieu et notre Mère, n’a participé avec autant de plénitude aux mérites de son Fils. Par son impeccabilité, ses mérites furent bien plus grands, plus strictement « méritoires » même que ceux de toutes les autres créatures : exempte de concupiscence et d’autres obstacles, sa liberté était plus grande, et la liberté est le principe radical du mérite. Tous les sacrifices et les peines que Lui causa sa Maternité furent méritoires : depuis la pauvreté de Bethléem, l’angoisse de la fuite en Égypte…, jusqu’à l’épée qui traversa son cœur en contemplant les souffrances de Jésus sur la Croix. Méritoires aussi les joies et les plaisirs que Lui produisirent son immense foi et son amour qui pénétrait tout ; car ce qui rend méritoire une action, ce n’est pas qu’elle soit onéreuse, c’est l’amour avec lequel on la fait. « Ce n’est pas la difficulté en elle-même qu’il y a à aimer l’ennemi qui compte pour que ce soit méritoire ; c’est la mesure où se manifeste en elle la perfection de l’amour qui triomphe de cette difficulté. Ainsi donc, si la charité était si complète qu’elle supprime absolument la difficulté, elle n'en serait alors que plus méritoire [10] » enseigne saint Thomas d’Aquin. Telle fut l’admirable charité de Marie.
Considérer fréquemment les mérites infinis du Christ, source de notre vie spirituelle nous apporte une grande joie. Contempler aussi les grâces que Marie nous a gagnées fortifiera l’espérance, et nous ranimera d’une façon efficace dans les moments de découragement ou de fatigue ; ou bien si les personnes que nous voudrions amener au Christ semblent ne pas répondre et que nous nous rendons compte alors du besoin de gagner des mérites pour elles. « Tu me disais : “Je me vois non seulement incapable de progresser sur mon chemin, mais même incapable de faire mon salut — ô ma pauvre âme ! — sans un miracle de la grâce. Je suis froid et — pire encore — comme indifférent, comme si, spectateur de mon propre “cas”, ce que je vois ne me faisait ni chaud ni froid. Ces jours-ci seront-ils stériles ?
« — Et pourtant ma Mère est ma Mère, et Jésus est — oserai-je le dire ? — mon Jésus ! Et il est des âmes saintes, en ce moment même, qui prient pour moi”.
« — Continue d’avancer, ta main dans la main de ta Mère, t’ai-je répondu, et ‘ose’ lui dire que Jésus est tien. Par sa bonté Il inondera ton âme d’une claire lumière. [11] »
III. Electi mei non laborabunt frustra. Qu’est-ce que le mérite ? La théologie précise que c’est le droit à la récompense pour les actions qui se réalisent ; or, toutes nos actions peuvent être méritoires, de telle manière que nous transformions notre vie en un temps de mérite. La théologie enseigne[12] en plus que le mérite proprement dit (de condigno) est celui pour lequel on doit une rétribution, en toute justice ou, au moins, en vertu d’une promesse ; ainsi dans l’ordre naturel, le travailleur mérite-t-il son salaire. Il existe aussi un autre mérite, qui s’appelle d’habitude de convenance (de congruo), pour lequel on doit une récompense, non pas en toute justice ni comme conséquence d’une promesse, mais pour des raisons d’amitié, d’estime, de libéralité… ; ainsi, dans l’ordre naturel, le soldat qui s’est distingué dans la bataille par sa valeur mérite-t-il (de congruo) d’être publiquement décoré : sa condition de militaire lui demande ce courage, mais il aurait pu céder et il n’a pas cédé ; il aurait pu accomplir seulement, or il a fait de son mieux ce qu’il devait faire ; aussi le général magnanime se sent-il incité à récompenser surabondamment, par-dessus ce qui est stipulé, cette notable action.
Dans l’ordre surnaturel, les actes méritent, en vertu de la volonté de Dieu, une récompense qui surpasse tous les honneurs et toute la gloire que le monde peut offrir. Le chrétien en état de grâce obtient dans sa vie courante, en accomplissant ses devoirs, une augmentation de grâce dans son âme et la vie éternelle : la tribulation insignifiante du moment présent nous prépare, au-delà de toute mesure, un poids de gloire pour l’éternité[13].
Chaque jour, les actions sont méritoires si elles sont bien réalisées, avec droiture d’intention : si nous les offrons à Dieu, par exemple, en commençant la journée, dans la Sainte Messe, en commençant une tâche ou en la terminant. Elles seront tout particulièrement méritoires si nous les unissons aux mérites du Christ… et à ceux de la Vierge. Nous nous approprions ainsi des grâces de valeur infinie que le Seigneur nous a obtenues, principalement sur la Croix ; s’y ajoutent les mérites de sa Mère Très Sainte, qui a si singulièrement co-racheté l’humanité avec Lui. Dieu notre Père voit alors nos occupations revêtues d’un caractère infini, complètement nouveau. Nous nous rendons solidaires des mérites du Christ.
Conscients de cette réalité surnaturelle, essayons-nous de tout offrir au Seigneur ? Ce qui est ordinaire et banal chaque jour, et, si elles se présentent, les circonstances plus extraordinaires et difficiles : une maladie plus ou moins grave, la perte de l’emploi, une calomnie… C’est tout spécialement dans ces cas-là que nous nous rappellerons ce que nous lisions hier dans l’Évangile de la Messe[14] : ce jour-là, soyez heureux et sautez de joie, car votre récompense est grande dans le ciel. Car ce sont des occasions pour aimer davantage le Seigneur, pour s’unir davantage à Lui.
Savoir qu’avec un mérite de convenance, fondé sur l’amitié avec le Seigneur, avec ces actions — faites en état de grâce, par amour, avec perfection, en ne cherchant que sa gloire —, nous pouvons mériter la conversion d’un enfant, d’un frère, d’un ami, une guérison, une solution à un problème sérieux… Cela n’aide-t-il pas à réaliser avec perfection ses occupations : c’est ainsi qu’ont agi les saints. Profitons de tant d’opportunités d’aider les autres à prendre ou reprendre le chemin du Ciel. Avec un intérêt et une ténacité accrus pour aider ceux que Dieu a mis plus près de notre vie et ceux qui ont le plus besoin de cette aide spirituelle.
[01]. Cf. Mt 10, 42.
[02]. Lc 6, 27-38.
[03]. Is 65, 23.
[04]. 1 Cor 3, 8.
[05]. 2 Cor 5, 10 ; cf. Rom 2, 5-6.
[06]. Saint Ignace d’Antioche, Epître à Saint Polycarpe.
[07]. Jn 1, 16.
[08]. Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l’Evangile de Saint Jean, 14, 1.
[09]. Cf. R. Garrigou-Lagrange, Le Sauveur, p. 365.
[10]. Saint Thomas, Questions débattues sur la charité, q. 8, ad 17.
[11]. Saint Josémaria Escriva, Forge, n. 251.
[12]. Cf. R. Garrigou-Lagrange, o. c., p. 366.
[13]. 2 Cor 4, 17.
[14]. Cf. Lc 6, 20-26.