24e DIMANCHE. ANNÉE A
46. LE PARDON ILLIMITÉ
— Pardonner toujours avec promptitude et de tout cœur.
— Si nous apprenons à aimer tout le monde, à excuser, nous n’aurons même pas à pardonner, car nous ne nous sentirons pas offensés.
— Le sacrement du pardon encourage à être miséricordieux avec les autres.
I. Dieu concède son pardon à celui qui pardonne. L’indulgence dont nous témoignons envers les autres est celle qu’on aura envers nous. Voilà le sens des textes de la Messe d’aujourd’hui. La première lecture[01] dit : L’homme qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur ; Celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés. Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis. Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme, comment peut-il demander à Dieu la guérison ?
Le Seigneur perfectionne cette loi en l’étendant à tout homme et à toute offense car, par sa Mort sur la Croix, Il a fait que tous les hommes soient frères et Il a acquitté la dette due au péché. C’est pourquoi, lorsque Pierre, convaincu de proposer une chose disproportionnée, demande à Jésus s’il doit pardonner jusqu’à sept fois à un de ses frères qui l’a offensé, le Seigneur lui répond : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois[02], c’est-à-dire toujours. La charité du Christ n’est pas soixante-dix fois supérieure au comportement le plus généreux de ceux qui accomplissent le mieux la Loi, elle est d’une autre nature, infiniment plus haute. Autres sont son origine et sa finalité. Jésus enseigne que le mal (les ressentiments, la rancune, le désir de vengeance…) doivent être vaincus par la charité illimitée, manifestée par le pardon inlassable des offenses. Il nous enseigne, dans le Notre Père, à demander ainsi : Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. C’est pourquoi, comme le rappelle aujourd’hui la Liturgie des Heures[03], lorsque nous prions le Notre Père nous devons être unis entre nous et avec Jésus-Christ, et disposés à toujours nous pardonner les uns aux autres. Ce n’est qu’ainsi que nous attirerons sur nous la miséricorde infinie de Dieu.
Pour pardonner de tout cœur et oublier l’injure reçue, il faut une grande foi alimentée par la charité. C’est pourquoi les âmes qui ont été près du Christ n’ont même pas eu besoin de pardonner : aussi grandes qu’aient pu être les injures, les calomnies..., elles ne se sont pas senties offensées, car elles savaient que le seul mal est le péché ; les autres offenses ne parviennent pas à les blesser.
Gardons-nous dans le cœur une offense passée, un peu de rancune pour une injure réelle ou imaginaire ? Notre pardon est-il rapide, sincère, de tout cœur ? Prions-nous pour les personnes qui, peut-être sans s’en rendre compte, nous ont fait du tort ou nous ont offensés ? « Même si l’on te fait cinquante mille ennuis, tu dois tous les pardonner (...). Ta patience doit aller au devant de leur malice ; l’autre doit se lasser de te faire du mal avant que tu te lasses, toi, de le souffrir.[04] »
II. Parfois ce sont des petites choses qui peuvent blesser : une faveur pour laquelle on ne nous remercie pas, une récompense que nous attendions et que l’on nous refuse, un mot dit lorsque nous sommes fatigués... D’autres fois, les offenses peuvent être plus graves : des calomnies contre ce que nous aimons, de fausses interprétations de ce que nous avons fait avec droiture d’intention... Quoi qu’il en soit, pour pardonner avec rapidité, sans qu’aucune rancune ne reste dans l’âme, nous avons besoin de détachement et d’un cœur orienté vers Dieu. C’est la grandeur d’âme qui nous mènera à prier pour les personnes qui, d’une manière ou d’une autre, nous ont causé du tort. « N’aime-t-on pas d’habitude plus tendrement les malades que les bien-portants ? (…) Sois le médecin de tes ennemis, et le bien que tu leur feras deviendra des braises que tu mettras sur leurs têtes et qui les enflammeront dans l’amour (Col 3, 13). Pense aux moyens de perfection que t’apporte celui qui te poursuit... Hérode profita davantage aux enfants (Mt 2, 16) par sa haine, que l’amour de leurs propres parents, car ils devinrent des martyrs. [05] » L’attitude du pardon chrétien et, si nécessaire, la défense juste et sereine de nos droits ou de ceux qui nous sont confiés, serviront à approcher de Dieu ceux qui auront commis des injustices. C’est ainsi qu’ont fait les premiers chrétiens lorsqu’ils durent endurer la calomnie et la persécution. « Permettez-leur, disait, saint Ignace d’Antioche en chemin vers le martyre, aux premiers fidèles, de recevoir, au moins par vos actions, une instruction de vous. À leurs accès de colère répondez par la mansuétude. Opposez à leurs blasphèmes vos prières ; à leur égarement, votre fermeté dans la foi ; à leur sauvagerie, la douceur, et ne faites aucun effort pour vous comporter comme eux. Montrons-nous comme leurs frères par notre amabilité ; et pour ce qui est d’imiter, efforçons-nous seulement d’imiter le Seigneur. [06] » Jésus est disposé à tout pardonner à tout le monde. Saint Paul, suivant le Maître, exhortait ainsi les chrétiens de Thessalonique : Avisez à ce que nul ne rende le mal pour le mal ; par contre, visez toujours le bien, entre vous et pour tous[07] ; et ceux de Colosses : supportez-vous les uns les autres et pardonnez-vous mutuellement, si vous avez l’un contre l’autre quelque sujet de plainte : tout comme le Seigneur vous a pardonnés, pardonnez, vous aussi[08]. Si nous apprenons à excuser nous n’aurons même pas à pardonner, car nous ne nous sentirons pas offensés. Nous vivrions mal notre vocation de disciples du Christ si à la moindre friction, dans le foyer, au bureau, sur la route… notre charité se refroidissait et nous nous sentions offensés. Parfois, en des matières plus graves, où l’excuse devient plus difficile, nous ferons nôtre la prière de Jésus : Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font[09]. D’autres fois il suffira de sourire, de saluer, d’être aimable pour rétablir l’amitié ou la paix perdue. Les petites choses de chaque jour ne peuvent pas être un motif pour que, presque toujours par orgueil ou par susceptibilité, nous perdions la joie habituelle et profonde de notre vie !
III. Le Seigneur, après avoir répondu à Pierre sur la capacité illimitée de pardon, raconte la parabole des deux débiteurs, pour nous montrer le fondement de cette manifestation de la charité. Nous devons pardonner toujours et tout parce que Dieu nous pardonne beaucoup (sans mesure) ; ce que nous devons tolérer des autres n’a presque pas d’importance, cent deniers (un talent équivalait à environ six mille deniers). C’est pour cela que seule l’âme humble, consciente qu’on lui a remis beaucoup, sait pardonner. « De la même façon que le Seigneur est toujours disposé à nous pardonner, nous aussi nous devons être promptement disposés à nous pardonner mutuellement. Combien est grand le besoin de pardon et de réconciliation en notre monde d’aujourd’hui, dans nos communautés et nos familles, dans notre cœur ! C’est pourquoi le sacrement spécifique du pardon dans l’Église, le sacrement de la pénitence, est un don extrêmement précieux.
« Dans le sacrement de la pénitence, le Seigneur nous concède son pardon d’une façon personnelle. Par l’intermédiaire du ministère du prêtre, nous allons vers notre Sauveur, avec le poids de nos péchés. Nous manifestons la douleur et demandons pardon au Seigneur. Alors, par l’intermédiaire du prêtre, nous écoutons le Christ : Tes péchés sont pardonnés (Mc 2, 5) : Va et désormais ne pèche plus (Jn 8, 11). Ne pouvons-nous pas nous aussi L’entendre nous dire en nous remplissant de sa grâce salvatrice : “Répands sur les autres soixante-dix fois sept fois ce pardon et cette miséricorde” ? [10] » La confession est une grande école d’amour et de générosité ! Combien elle agrandit le cœur pour comprendre les défauts et les erreurs des autres ! Nous sortons du confessionnal avec plus de capacité d’aimer, plus de capacité de pardonner[11]. La tâche de l’Église et des chrétiens de tous les temps, même si aujourd’hui elle semble plus urgente, est de « professer et proclamer la miséricorde dans toute sa vérité [12] », de répandre sur tous ceux que nous rencontrons chaque jour, la miséricorde illimitée reçue du Christ.
Demandons à Notre-Dame de nous accorder un grand cœur, comme le sien, pour ne pas nous attarder sur ce qui nous blesse, et pour augmenter l’esprit de réparation pour les offenses au Cœur miséricordieux de Jésus.
[01]. Ecli 27, 33 - 28, 9.
[02]. Cf. Évangile de la Messe. Mt 18, 21-35.
[03]. Liturgie des Heures, Prières des Vêpres.
[04]. Saint Jean d’Avila, Sermon 25, pour le Dimanche XXV après la Pentecôte..
[05]. F. De Osuna, Loi du saint amour, 40-43.
[06]. Saint Ignace d’Antioche, Lettre aux Ephésiens, X, 1-3.
[07]. 1 Th 5, 15.
[08]. Col 3, 13.
[09]. Lc 23, 34.
[10]. Jean-Paul II, Angelus, 16 septembre 1984.
[11]. Cf. F. Sopeña, La Confession.
[12]. Jean-Paul II, Enc. Dives in misericordia, 30 novembre 1980, 13.
24e DIMANCHE. ANNÉE B
47. ÊTRE AVEC JÉSUS
— Notre vie est intimement reliée au Christ.
— L’imiter, vivre sa Vie : la filiation divine.
— Prenons la croix et suivons-Le.
I. La fête de Pâque de la troisième année de la vie publique de Jésus était déjà proche. Autrefois, le Seigneur était monté à Jérusalem à l’occasion de cette célébration annuelle pour prêcher la Bonne Nouvelle aux foules qui se rendaient à la Ville sainte. Cette fois-ci, peut-être pour éloigner un peu les disciples de l’ambiance hostile qui commençait à se manifester, Il cherche refuge dans les terres tranquilles de Césarée-de-Philippes. Chemin faisant[01], après s’être recueilli en prière, comme le dit expressément saint Luc[02], Jésus demande sur un ton familier aux Apôtres : Pour les gens, qui suis-je ? Et eux, avec simplicité, Lui disent ce qu’ils ont entendu : Jean Baptiste ; pour d’autres Élie… Et Il recommence alors à les interpeller : Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ?
Dans la vie, il y a des questions dont nous pouvons ignorer la réponse sans que rien n’arrive. Elles nous compromettent peu ou pas du tout. Il y a d’autres questions plus importantes : la dignité de la personne humaine, le sens instrumental des biens de la terre, la brièveté de la vie… Mais il existe une question sur laquelle nous ne pouvons pas nous tromper, car elle donne la clé de toutes les vérités qui nous concernent. C’est justement celle que Jésus posa à ses Apôtres ce matin-là en chemin vers Césarée-de-Philippes : Pour vous, qui suis-je ? Maintenant, comme alors, il n’existe qu’une seule vraie réponse : Tu es le Christ, l’Oint, le Messie, le Fils Unique de Dieu, Celui dont dépend toute ma vie : Mon destin, mon bonheur ou mon malheur sont intimement liés avec la connaissance que je peux avoir de Toi.
Notre bonheur ne se trouve pas dans la santé, dans le succès, dans l’accomplissement de nos désirs… Notre vie aura valu la peine si nous avons connu, fréquenté, servi et aimé le Christ. Toutes les difficultés s’arrangent si nous sommes avec Lui ; aucune question n’a de solution définitive si le Seigneur n’est pas l’essentiel de notre vie, ce qui lui donne le sens, dans ses succès et ses échecs, dans la santé et la maladie.
Les Apôtres, après deux ans de vie avec Lui, ont donné à Jésus la réponse juste par la bouche de Pierre. Nous, comme eux, « nous devons parcourir un chemin d’écoute attentive. Nous devons aller à l’école des premiers disciples, nos témoins et nos maîtres, et recevoir aussi l’expérience et le témoignage de vingt siècles d’histoire traversés par la question du Maître et enrichis par l’immense chœur des réponses des fidèles de tous les temps et lieux. [03] » Nous, qui peut-être suivons le Maître depuis quelques années, faisons aujourd’hui un examen de conscience pour voir, dans l’intimité de notre cœur, ce que le Christ représente dans notre vie. Disons comme saint Paul : ce qui pour moi était un gain, je l’ai regardé comme un désavantage, à cause du Christ. Bien plus, je regarde toutes choses comme un désavantage, eu égard au bien suréminent qu’est la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. Pour Lui je me suis dépouillé de tout et je regarde tout comme de l’ordure, afin d’avoir le Christ pour gain…[04].
II. Après la confession de Pierre, Jésus manifesta à ses disciples pour la première fois qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’Il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’Il soit tué, et que, trois jours après, Il ressuscite. Jésus disait cela ouvertement[05], mais c’était un langage étrange pour eux. Pierre, le prenant à part, se mit à Lui faire de vifs reproches. Alors le Seigneur, s’adressant à Pierre, mais avec l’intention que tous L’entendent, lui dit ces dures paroles : Passe derrière moi, Satan ! Les mêmes paroles avec lesquelles il repoussa le démon après les tentations dans le désert[06]. L’un par haine, l’autre par un amour mal compris, ont essayé de Le dissuader de son œuvre rédemptrice. Dans la première lecture de la Messe[07], Isaïe annonce, avec plusieurs siècles d’avance, la Passion que devrait souffrir le Serviteur de Yahweh : J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient (…). Je n’ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats.
L’amour de Dieu aux hommes s’est manifesté par l’envoi au monde de son Fils Unique pour que nous vivions par Lui[08] ; avec sa mort Il nous donna la Vie. Le Christ est le seul chemin pour aller au Père : personne ne va au Père si ce n’est par Moi[09], déclarera-t-Il à ses disciples lors de la Dernière Cène. Sans Lui nous ne pouvons rien[10]. La première préoccupation du chrétien consiste à vivre la vie du Christ, à s’incorporer à Lui, comme les sarments à la vigne. Le sarment dépend de l’union avec la vigne, qui lui envoie la sève vivifiante ; séparé d’elle, il sèche et est jeté au feu[11]. La vie du chrétien peut se résumer ainsi : être par la grâce ce que Jésus est par nature : enfant de Dieu. Voilà le but fondamental du chrétien : imiter Jésus, assimiler l’attitude d’enfant devant Dieu le Père. Le Christ Lui-même l’a dit : Je monte vers « mon » Père et « votre » Père, « mon » Dieu et « votre » Dieu[12]. Jésus vit maintenant et nous interpelle chaque jour sur notre foi et sur notre confiance en Lui, sur ce qu’Il représente dans notre vie. Il nous cherche de mille manières, Il ordonne les événements pour que le succès et le malheur nous conduisent vers Lui. Et nous résistons… et parfois nous dirigeons notre regard ailleurs… Voilà pourquoi nous pouvons Lui dire aujourd’hui : « Qu’ai-je donc pour que tu cherches mon amitié ? // Quel intérêt as-tu, mon Jésus, // pour qu’à ma porte, couvert de rosée, // tu passes les nuits obscures de l’hiver ? // Oh ! comme mes entrailles ont été dures, // car je ne t’ai pas ouvert ! Quelle étrange folie // si à cause de mon ingratitude la glace froide // a séché les blessures de tes pieds purs ! // Combien de fois l’ange me disait : // “Âme, mets-toi maintenant à la fenêtre ; // tu verras avec quel amour Il s’obstine à t’appeler !” // Et, beauté souveraine, combien de // “demain nous Lui ouvrirons” je répondais, // pour répondre la même chose le lendemain ![13] »
III. Nous savons bien que « devant Jésus nous ne pouvons pas nous contenter d’une sympathie purement humaine, aussi légitime et précieuse soit-elle, et il n’est pas non plus suffisant de Le considérer comme un personnage digne d’intérêt historique, théologique, spirituel, social, source d’inspiration artistique [14] ». Jésus-Christ nous engage absolument : Il nous demande de Le suivre en renonçant à notre propre volonté, pour nous identifier à Lui.
Après avoir repris Pierre, Il appela ceux qui l’entouraient et leur dit : Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Évangile, la sauvera[15].
Le Seigneur parle ouvertement de la Passion, et Il utilise l’image de « prendre la croix » et Le suivre. La douleur et toutes sortes de souffrances acquièrent avec le Christ un sens nouveau, un sens d’amour et de rédemption. Avec la douleur — la croix — nous l’accompagnons au Calvaire ; la souffrance, la contradiction… nous purifient et acquièrent une valeur rédemptrice près des souffrances du Christ. La maladie, l’échec, la ruine… près du Christ se transforment en un trésor, en une « caresse divine » dont nous pouvons profiter. Merci ! dirons-nous avec promptitude face aux circonstances adverses. Le Seigneur soulagera le plus dur et le plus gênant de cette situation difficile. C’est pourquoi nous serons attentifs à nous rendre compte du moment où nous abandonnons la croix, qui se manifeste d’ordinaire par l’apparition de la plainte, la mauvaise humeur ou la tristesse.
Les contrariétés, grandes ou petites, physiques ou morales, acceptées par amour du Christ et offertes en réparation de la vie passée, pour l’apostolat, pour l’Église… n’oppriment pas, ne pèsent pas ; au contraire, elles disposent l’âme à prier, à voir Dieu dans les petits événements de la vie, et agrandissent le cœur pour être plus généreux et plus compréhensif envers les autres. En revanche, le chrétien qui fuit le sacrifice ne trouve pas le Christ sur le chemin de sa vie, et ne trouve pas non plus le bonheur, toujours près de l’amour et du sacrifice. Que de chrétiens ont perdu la joie à la fin du jour, non pas à cause de grandes contradictions, mais parce qu’ils n’ont pas su sanctifier les petites contrariétés qui ont surgi tout au long de la journée !
Disons aujourd’hui à Jésus que nous voulons Le suivre et demandons-Lui de nous aider à porter la croix de chaque jour avec générosité, unis à Lui. Demandons-Lui de nous accueillir parmi ses disciples les plus intimes : « Seigneur, Le supplions-nous : Prends-moi comme je suis, avec mes défauts, avec mes faiblesses ; mais fais-moi arriver à être comme Tu le désires [16] », comme Tu l’as fait avec Simon Pierre.
[01]. Cf. Mc 8, 27.
[02]. Cf. Lc 9, 18.
[03]. Jean-Paul II, Audience générale, 7 janvier 1987.
[04]. Ph 3, 7-8.
[05]. Mc 8, 31-32.
[06]. Cf. Mt 4, 10.
[07]. Is 50, 5-10.
[08]. Jn 4, 9.
[09]. Jn 14, 6.
[10]. Cf. Jn 15, 5.
[11]. Cf. Jn 15, 1-6.
[12]. Jn 20, 17.
[13]. Lope de Vega, Sonnet à Jésus crucifié.
[14]. Jean-Paul II, loc. cit.
[15]. Mc 8, 34-35.
[16]. Jean-Paul I, Allocution, 13 septembre 1978.
24e DIMANCHE. ANNÉE C
48. L’ENFANT PRODIGUE
— La miséricorde inépuisable de Dieu.
— La dignité récupérée.
— Servir Dieu est un honneur.
I. Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense.
Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit... Tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé[01].
La liturgie de ce dimanche nous fait considérer, une fois de plus, la miséricorde inépuisable du Seigneur : un Dieu qui pardonne et qui manifeste sa joie infinie pour chaque pécheur qui se convertit ! Nous lisons dans la première lecture[02] comment Moïse intercède pour le peuple de Dieu qui a rapidement oublié le pacte de l’Alliance et s’est construit un veau d’or, alors que Moïse se trouvait au Sinaï. Moïse n’excuse pas le péché du peuple, mais il appuie sa prière sur Dieu Lui-même, sur ses anciennes promesses, sur sa miséricorde. Saint Paul parle dans la deuxième lecture[03] de sa propre expérience : Voici une parole sûre, et qui mérite d’être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi le premier, je suis pécheur, mais si le Christ Jésus m’a pardonné, c’est pour que je sois le premier en qui toute sa générosité se manifesterait. C’est l’expérience intime de chacun de nous. Nous savons tous que Dieu ne se lasse jamais de nous pardonner, de nous rendre facile le chemin du pardon.
Dans l’Évangile de la Messe[04], saint Luc recueille les paraboles de la compassion divine devant l’état du pécheur, et de la joie du Seigneur lorsqu’Il récupère quelqu’un qui semblait perdu. Le personnage central de ces paraboles est Dieu Lui-même, qui met en œuvre tous les moyens pour récupérer ses enfants en mauvais état à cause du péché : Il est le pasteur qui va à la recherche de la brebis égarée jusqu’à ce qu’Il la trouve, et la charge sur ses épaules, parce qu’elle est fatiguée et épuisée par son fourvoiement ; Il est la femme qui a perdu une pièce d’argent et qui allume une lampe, balaye la maison et cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ; Il est le père qui, poussé par l’impatience de l’amour, sort tous les jours pour attendre son fils qui s’est fourvoyé, et regarde si la figure qui se distingue dans le lointain est son fils cadet... « Dans son grand amour pour l’humanité, Dieu va à la recherche de l’homme, écrit Clément d’Alexandrie, comme la mère vole sur le petit oiseau quand il tombe du nid ; et si un serpent veut le dévorer, elle volette au-dessus de ses petits (cf. Dt 32, 11). Ainsi Dieu cherche paternellement la créature, la soigne de sa chute, poursuit la bête sauvage et recueille l’enfant, en l’encourageant à revenir, à voler jusqu’au nid. [05] »
Je vous le dis : il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. Comment n’allons-nous pas fréquenter le sacrement de la confession devant tant de joie divine ? Comment n’allons-nous pas mener nos amis à ce sacrement de la miséricorde, où l’on récupère la paix, la joie et la dignité perdues ? L’attitude miséricordieuse de Dieu sera, même si nous étions loin, le motif le plus puissant pour le repentir. Avant que nous levions la main pour demander son aide, Il a déjà avancé la sienne pour nous soulever et nous aider à continuer à aller de l’avant.
II. Le péché, décrit avec tant de détails dans la parabole de l’enfant prodigue, « consiste en la rébellion contre Dieu, ou au moins en l’oubli ou indifférence devant Lui et son amour [06] », le désir sot de vivre hors de la protection de Dieu, d’aller à un pays étranger, en dehors de la maison paternelle. « Mais cette “fuite de Dieu” a comme conséquence pour l’homme, une situation de confusion profonde sur sa propre identité, avec une expérience amère d’appauvrissement et de désespoir : l’enfant prodigue, selon la parabole, après tout commença à souffrir le besoin et il se trouva obligé, lui qui était né en liberté, à servir un des habitants de cette région. [07] » Comme on est mal loin de Dieu ! Saint Augustin se demande : « Où serons-nous bien sans le Christ, ou, quand pourra-t-on être mal avec Lui ? [08] »
La liturgie de la Messe d’aujourd’hui nous invite à méditer la grandeur de Dieu notre Père et son amour pour nous. Lorsque l’enfant décide de retourner travailler comme un journalier de plus, le père, profondément ému, en voyant dans quelles conditions il revient, court à sa rencontre et lui manifeste son amour : il courut se jeter à son cou, dit Jésus dans la parabole, et le couvrit de baisers. Il l’accueille immédiatement comme son enfant. « Ce sont là les propres termes du Livre Saint : il l’embrassa longuement, il le dévorait de baisers. Peut-on employer langage plus humain ? Y a-t-il manière plus expressive de décrire l’amour paternel de Dieu pour les hommes ?
« Devant ce Dieu qui s’élance à notre rencontre, nous ne pouvons nous taire. Nous allons Lui dire avec saint Paul : Abba, Pater ! (Rom 8, 15) ; Père, mon Père ! Car, tout Créateur de l’Univers qu’Il soit, peu Lui importe que nous fassions usage de titres imposants : Il n’a que faire de la reconnaissance légitime de sa domination souveraine ! Ce qu’Il veut, c’est que nous l’appelions Père, que nous savourions ce terme et qu’Il nous remplisse l’âme de joie. [09] »
Jusque là le père n’avait rien dit : maintenant ses paroles débordent de joie. Il ne pose aucune condition, il ne veut plus se rappeler le passé... Il pense au futur, à restituer à celui qui arrive sa dignité d’enfant. Il ne le laisse même pas achever la phrase qu’il avait préparée, et il ordonne : Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Allez chercher le veau gras, tuez-le ; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Le vêtement le plus beau le constitue en hôte d’honneur, la bague lui rend la dignité perdue, les sandales le déclarent libre[10].
L’amour paternel de Dieu s’incline vers tout enfant prodigue, vers toute misère humaine, et particulièrement la misère morale. Alors, celui qui est l’objet de la compassion divine « ne se sent pas humilié, mais comme retrouvé et “revalorisé” [11] ».
Dans la confession, par l’intermédiaire du prêtre, le Seigneur nous rend tout ce que nous avions perdu par nos fautes : la grâce et la dignité d’enfants de Dieu. Il a établi ce sacrement pour que nous puissions revenir constamment à la maison paternelle. Le Seigneur nous remplit de sa grâce et, si le repentir est profond, Il nous place en un lieu plus élevé que celui où nous étions avant le péché : « Il tire richesse de notre misère et force de notre faiblesse. Que ne nous préparera-t-Il pas, si nous ne L’abandonnons pas, si nous le fréquentons chaque jour, si nous Lui adressons des mots affectueux, confirmés par nos actes, si nous Lui demandons tout, abandonnés en sa toute-puissance et en sa miséricorde ? Le seul fait que son fils soit retourné à Lui après l’avoir trahi suffit pour qu’Il prépare une fête : que ne fera-t-Il pas pour nous qui nous sommes efforcés de rester toujours à côté de Lui ? [12] »
III. Et ils commencèrent la fête…
C’est à ce moment-là, lorsqu’il semble que la parabole est terminée, que le Seigneur introduit un nouveau personnage : le frère aîné. Il vient des champs, de travailler dans la propriété de son père, comme il l’a toujours fait. Quand il arrive à la maison, la fête se trouve à son apogée. Il entend la musique et les chants et il est surpris. Un serviteur lui dit que l’on célèbre le retour de son frère cadet. Il est enfin revenu !
Mais le frère aîné se fâche. « Est-ce que le chœur, les réjouissances et la fête de la maison ne t’ont pas ému ? commente saint Augustin. Le banquet du veau gras ne t’a-t-il pas fait réfléchir ? Personne ne t’exclut. Tout est en vain ; le serviteur parle, la colère continue, il ne veut pas entrer.[13] » C’est la note discordante de la journée. C’est aussi le moment des griefs cachés et qui sortent maintenant au grand jour : il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais quand ton fils que voilà est arrivé, après avoir dépensé ton bien avec des filles, tu as fait tuer pour lui le veau gras !
Le Père est Dieu, qui a toujours les mains ouvertes, pleines de miséricorde. L’enfant cadet est l’image du pécheur, qui se rend compte du fait qu’il ne peut être heureux que près de Dieu, même à la dernière place, mais avec Dieu son Père. Et le frère aîné ? C’est un homme travailleur, qui a toujours servi sans sortir des limites de la propriété ; mais il lui manque la joie. Il a servi parce qu’il n’y avait pas d’autre possibilité, et son cœur s’est rapetissé. Tandis qu’il servait, il a perdu le sens de la charité. Son frère n’est plus pour lui que ton fils que voilà. Quel contraste entre le cœur magnanime du père et la mesquinerie du fils aîné ! Il est l’image du juste devenu myope pour apprécier que servir Dieu et jouir de son amitié et de sa présence est une fête continuelle, qu’en définitive, servir, c’est régner[14]. Il est la figure de tous ceux qui oublient qu’être avec Dieu, dans ce qui est grand et dans ce qui est petit, c’est un honneur immérité. C’est dans le service lui-même que se trouve une bonne partie de la récompense.
Mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. « Par conséquent, tous les honneurs sont à nous si nous sommes à Dieu.[15] » On nous donne Dieu Lui-même, et toutes ses richesses avec Lui : que pouvons-nous demander de plus ?
Dieu attend de nous un don joyeux, sans regret et sans contrainte, car Dieu aime celui qui donne avec joie[16]. Près de Dieu il y a toujours de bonnes raisons de fête, d’actions de grâces, de joie. Tout particulièrement lorsque nous avons l’occasion d’être magnanimes, d’avoir un cœur grand et compréhensif à l’égard de nos frères. « Quelle douce joie de penser que le Bon Dieu est Juste, c’est-à-dire qu’Il tient compte de nos faiblesses, qu’Il connaît parfaitement la fragilité de notre nature. De quoi donc aurais-je peur ? Ah ! le Dieu infiniment juste qui daigna pardonner avec tant de bonté toutes les fautes de l’enfant prodigue, ne doit-Il pas être Juste aussi envers moi qui suis toujours avec Lui ?[17] », avec joie, avec des désirs de Le servir jusque dans ce qu’il y a de plus petit.
[01]. Psaume responsoriel, Ps 50, 3-4 ; 12 ; 19.
[02]. Ex 32, 7-11; 13-14.
[03]. 1 Tim 1, 15-16.
[04]. Lc 15, 1-32.
[05]. Clément d’Alexandrie, Protreptique, 10.
[06]. Jean-Paul II, Homélie, 17 septembre 1989.
[07]. Idem.
[08]. Saint Augustin, Commentaire à l’Évangile de saint Jean, 51, 11.
[09]. Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, n. 64.
[10]. Cf. Saint Augustin, Sermon 11, 7.
[11]. Jean-Paul II, Enc. Dives in misericordia, 30 novembre 1980, 6.
[12]. Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 309.
[13]. Saint Augustin, Sermon 11, 10.
[14]. Cf. Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 36.
[15]. Saint Augustin, Sermon 11, 13.
[16]. 2 Cor 9, 7.
[17]. Sainte Thérèse de Lisieux, Histoire d’une âme.