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24e SEMAINE. LUNDI

49. LA FOI DU CENTURION

— L’humilité est la première condition pour croire.

— La croissance de la foi.

— L’humilité pour persévérer dans la foi.

I. Il est possible que la scène de l’Évangile de la Messe[01] ait eu lieu à la tombée du jour, lorsque Jésus, une fois terminé son enseignement au peuple, entre dans Capharnaüm. Quelques anciens des juifs arrivent alors pour intercéder en faveur d’un centurion qui a un serviteur malade, auquel il tenait beaucoup. C’est une âme de grandes vertus, un homme qui sait commander, car il dit à un soldat va et il va ; et à l’autre : viens et il vient. En même temps il a un grand cœur, il sait aimer ceux qui l’entourent, comme ce serviteur malade, pour qui il fait tout son possible. C’est un homme généreux qui avait financé la synagogue de la ville : il se fait respecter et aimer, car, comme écrit saint Luc, les principaux juifs insistent : il mérite que Tu lui accordes cette guérison. Il aime notre nation.

Il se distingue surtout par sa foi humble. Après avoir reçu ces recommandations de la part de ses amis, Jésus se mit en chemin, et lorsqu’Il était déjà près de la maison, le centurion lui envoya une nouvelle ambassade pour Lui dire : Seigneur, ne prends pas cette peine, car je ne suis pas digne que Tu entres sous mon toit. Moi-même, je ne me suis pas senti le droit de venir te trouver. Mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri…

Cette foi humble conquit le cœur de Jésus, qui fut dans l’admiration. Il se tourna vers la foule qui le suivait : Je vous le dis, même en Israël, Je n’ai pas trouvé une telle foi.

L’humilité est la première condition pour croire, pour nous approcher du Christ. Cette vertu est le large chemin par lequel arrive la foi et aussi le moyen pour l’augmenter. L’humilité rend capable de se faire comprendre de Jésus. En commentant ce passage de l’Évangile, saint Augustin assure que l’humilité a été la porte par où le Seigneur entra prendre possession de celui qu’Il possédait déjà[02].

Quant à nous, demandons aujourd’hui au Seigneur une sincère humilité qui nous approche de Lui, qui rende notre foi plus grande et plus ferme, qui nous dispose à accomplir en tout sa sainte Volonté. « Tu m’as confié que, dans ta prière, tu ouvrais ton cœur au Seigneur en lui parlant ainsi : “je considère mes misères, qui me semblent grossir de plus en plus, malgré les grâces que Tu m’accordes : sans doute, parce que je n’y réponds pas. Je reconnais que je manque totalement de préparation pour réaliser l’entreprise que Tu me demandes. Et quand je lis dans les journaux que tant et tant d’hommes prestigieux et pleins de talent, que tant d’hommes fortunés parlent, écrivent, s’organisent pour défendre ton royaume…, je me vois tel que je suis, moi, et je me trouve si insignifiant, si ignorant, si pauvre, en un mot si petit…, que je serais tout confus si je ne savais pas qu’en fait c’est ainsi que Tu m’aimes, ô Jésus ! Et d’un autre côté Tu sais bien comment, de tout cœur, j’ai mis mon ambition à tes pieds… Foi et Amour : Aimer, Croire, Souffrir. Oui, c’est en cela que je veux être riche et savant, mais ni plus savant ni plus riche que Toi Tu ne l’as disposé, dans ta Miséricorde infinie : en effet je dois mettre tout ce que j’ai de prestige et d’honneur dans l’accomplissement fidèle de ta très juste et très aimable Volonté”. [03] »

II. Je vous le dis, même en Israël, je n’ai pas trouvé une telle foi. Quel grand éloge ! Avec quelle joie le Seigneur a prononcé ces mots ! Et notre foi, comment est-elle ? Demandons à Jésus la grâce de l’accroître, jour après jour.

Saint Augustin disait qu’avoir la foi, c’est : « Credere Deo, credere Deum, credere in Deum [04] », selon une formule classique parmi les théologiens. C’est-à-dire : croire Dieu qui sort à notre rencontre et se fait connaître ; croire tout ce que Dieu dit et révèle, les vérités qu’Il communique dans cette rencontre personnelle ; et, enfin, croire en Dieu, en l’aimant, avoir confiance en Lui sans mesure. Progresser dans la foi, c’est croître dans ces trois aspects. Croire Dieu comporte la sérieuse préoccupation d’améliorer la formation doctrinale, pour croître dans la connaissance de Dieu. Avons-nous un désir réel de mieux connaître Dieu et tout ce qu’Il nous a révélé ? Quel est notre intérêt pour la lecture spirituelle ? Avec quelle assiduité acquérons-nous, tout au long des années, de solides fondements doctrinaux ? Sommes-nous constants dans les moyens de formation (cercles d’études, causeries, récollections…), que nous avons peut-être la grande chance d’avoir à notre portée ? Notre désir de mieux connaître Dieu se concrétise-t-il dans la fidélité à la vérité révélée par Dieu, proclamée par l’Église, protégée et prêchée par son Magistère ?

Croire Dieu comporte croître dans notre relation personnelle avec Lui, Le fréquenter quotidiennement dans la prière, dans un dialogue amoureux, comme notre Créateur et Rédempteur, qui vient quotidiennement à notre rencontre dans la Sainte Eucharistie, dans la prière, et en tant d’occasions, au milieu du travail, dans les difficultés et dans les joies… Croire Dieu nous conduit à Le voir près de notre vie de chaque jour[05].

Le troisième aspect, croire en Dieu, est le couronnement des deux autres : c’est l’amour que comporte toute foi véritable. « Seigneur, je crois en Toi et je T’aime, je parle avec Toi, mais pas comme avec un étranger, parce qu’en Te fréquentant, je Te connais et il est impossible que je Te connaisse sans T’aimer ; mais si je T’aime, je vois clairement que je dois lutter pour vivre, jour après jour, selon Ta parole, Ta volonté, Ta vérité. [06] »

III. De retour à la maison, les envoyés trouvèrent l’esclave en bonne santé.

Tous les miracles de Jésus procèdent d’un Cœur amoureux et miséricordieux ; Il n’a jamais fait un prodige qui fasse du mal à quelqu’un. Il n’a pas fait non plus de miracle à son avantage. Nous Le voyons souffrir de la faim et Il ne convertit pas les pierres en pain, souffrir de la soif et Il demande à boire à une femme samaritaine, près du puits de Jacob[07]. Lorsqu’Hérode Lui enjoint de faire une prouesse, Il garde le silence, tout en sachant que cet homme pouvait Lui rendre la liberté… Le but des miracles est le bien de ceux qui s’approchaient de Lui, pour qu’ils croient que Tu m’as envoyé[08]. Les œuvres de miséricorde corporelles se transforment en un plus grand bien des âmes. C’est ainsi que, cet après-midi-là, lorsque le centurion put contempler son serviteur en bonne santé, le miracle l’a uni davantage à Jésus. Nous pouvons supposer qu’après la Pentecôte, il fut l’un des premiers gentils à recevoir le Baptême, et qu’il aura été fidèle jusqu’à la fin de ses jours.

La foi véritable nous unit à Jésus-Christ Rédempteur et à son pouvoir sur toutes les créatures ; elle donne une sécurité et une fermeté qui sont au-dessus de toute circonstance humaine, de toute éventualité. Mais pour avoir cette foi nous avons besoin de l’humilité du centurion : savoir que nous ne sommes rien devant Jésus, ne jamais perdre la confiance en lui, même si parfois elle tarde à venir ou vient d’une façon différente de ce que nous attendions.

Saint Augustin affirmait que tous les dons de Dieu pouvaient se résumer à celui-ci : « Recevoir la foi et persévérer en elle jusqu’au dernier instant de la vie. [09] » L’humilité, savoir que nous pouvons nous séparer du Maître, nous aidera à ne jamais Le laisser de côté, à Le fréquenter quotidiennement, à accorder de l’importance aux moyens de formation qui nous enseignent à mieux connaître Dieu et nous donnent les arguments pour Le faire connaître. Le vrai obstacle à la persévérance dans la foi est l’orgueil : Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles[10]. C’est pourquoi nous devons demander l’humilité très fréquemment.

Chez Notre-Dame nous trouvons cette union profonde entre la foi et l’humilité. Sa cousine Élisabeth, poussée par le Saint-Esprit, la salue par ces mots : Bienheureuse es-tu, toi qui as cru… Et le Saint-Esprit mettra sur les lèvres de la Vierge Mère : Un immense bonheur envahit mon âme. Et toutes les générations m’appelleront bienheureuse… Mais la raison principale ne vient pas de moi : c’est Dieu qui a posé ses yeux sur l’humilité de son esclave, c’est Lui qui a ouvert mon cœur et l’a rempli de grâces…[11]. Ayons recours à Elle pour qu’Elle nous enseigne à croître en humilité, où la foi a ses fermes fondations. « L’Esclave du Seigneur est aujourd’hui la Reine de l’Univers. Celui qui s’humilie sera élevé (Mt 23, 12). Que nous sachions nous mettre au service de Dieu sans conditions et nous serons élevés à une hauteur incroyable ; nous participerons à la vie intime de Dieu, nous serons comme des dieux ! mais par le chemin habituel : celui de l’humilité et de la docilité à la volonté de notre Dieu et Seigneur. [12] »

[01]. Lc 7, 1-10.
[02]. Cf. Saint Augustin,
Sermon 46, 12.
[03]. Saint Josémaria Escriva,
Forge, n. 822.
[04]. Saint Augustin,
Sermon 144, 2.
[05]. Cf. P. Rodriguez,
Foi et vie de foi.
[06].
Idem, p. 125.
[07]. Cf. Jn 4, 7.
[08]. Jn 11, 42.
[09]. Saint Augustin,
Sur le don de la persévérance, 17, 47; 50, 641.
[10]. Jac 4, 6.
[11]. Cf. Lc 1, 45 et s.
[12]. A. Orozco,
Regarder Marie.



24e SEMAINE. MARDI

50. LE RETOUR À LA VIE

— Le recours au Cœur miséricordieux de Jésus.

— La miséricorde de l’Église.

— La miséricorde divine dans le Sacrement du pardon. Conditions pour faire une bonne confession.

I. Jésus se rendait dans une petite ville appelée Naïm[01], accompagné par ses disciples et une grande foule. En entrant dans la ville, Il rencontra un autre groupe nombreux de gens qui transportaient un mort pour l’enterrer, le fils unique d’une veuve. Il est probable que Jésus et les siens s’arrêtèrent et attendirent le passage du cortège funèbre. Alors, Jésus regarda la mère et fut saisi de pitié pour elle. Souvent les Évangélistes indiquent ces sentiments de Jésus quand Il rencontre le malheur et la souffrance, qui ne Le laissent jamais indifférent. En voyant la foule, écrit saint Matthieu racontant une autre rencontre de Jésus avec des personnes dans le besoin, Jésus fut saisi de pitié pour ces gens parce qu’ils allaient comme des brebis qui n’ont pas de berger[02], complètement abandonnées ; rempli de pitié, Il dit au lépreux qui a eu recours à Lui : Je le veux, sois guéri ![03] ; lorsque la foule Le suivait sans se préoccuper de la nourriture, Il dit à ses disciples : J’ai compassion de cette foule, et Il multiplia pour eux les pains et les poissons[04] ; une autre fois, plein de miséricorde, Il toucha les yeux d’un aveugle et lui rendit la vue[05].

La miséricorde est « ce qui est propre à Dieu [06] », écrit saint Thomas d’Aquin, et elle se manifeste pleinement en Jésus-Christ, aussi souvent qu’Il rencontre la souffrance. « Jésus, surtout par son style de vie et ses actions, a démontré comment l’amour est présent dans le monde où nous vivons ; un amour opérationnel, qui s’adresse à l’homme et qui embrasse tout ce qui forme son humanité. Cet amour se fait particulièrement présent dans le contact avec la souffrance, avec l’injustice, avec la pauvreté ; en contact avec la condition humaine historique qui manifeste de diverses manières la limitation et la fragilité, physique et morale, de l’homme. [07] » Tout l’Évangile, et spécialement ces passages qui montrent le Cœur miséricordieux de Jésus, nous incitent à avoir recours à Lui dans les besoins de l’âme et du corps. Il continue d’être au milieu des hommes, et Il attend seulement que nous nous laissions aider.

Seigneur, écoute ma prière, et que mon cri arrive jusqu’à Toi. Ne me cache pas ton visage au jour de ma détresse. Incline vers moi ton oreille ; quand je T’invoque, hâte-Toi de m’exaucer, récitent les prêtres dans la Liturgie des Heures d’aujourd’hui[08]. Le Seigneur, qui écoute toujours, vient à notre aide sans se faire attendre.

II. Lorsque Jésus vit la veuve, Il fut saisi de pitié pour elle, et lui dit : Ne pleure pas. Il s’avança et toucha la civière ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : Jeune homme, Je te l’ordonne, lève-toi. Alors le mort se redressa, s’assit et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.

Beaucoup de Pères de l’Église ont vu dans la mère qui récupère son fils mort une image de l’Église, qui reçoit aussi ses enfants morts par le péché à travers l’action miséricordieuse du Christ. L’Église, qui est Mère, par sa douleur « intercède pour chacun de ses enfants, comme le fit la mère veuve pour son fils unique[09] ». Elle « se réjouit chaque jour, dit saint Augustin, avec les hommes qui ressuscitent dans leur âme. Celui-là, mort pour ce qui est du corps ; ceux-ci, pour ce qui est de leurs esprits.[10] » Si le Seigneur a pitié de la foule qui a faim, comment ne va-t-il pas avoir pitié de celui qui souffre une maladie dans l’âme ou qui porte déjà en lui la mort pour la vie éternelle ?

L’Église est miséricordieuse « lorsqu’elle approche les hommes des sources de la miséricorde du Sauveur, dont elle est dépositaire et administratrice[11] ». Spécialement « dans l’Eucharistie et dans le sacrement de la pénitence ou de la réconciliation. L’Eucharistie nous approche toujours de cet amour qui est plus fort que la mort ». C’est le sacrement de la Pénitence « qui aplanit le chemin de chacun, même quand on se sent sous le poids de grandes fautes. Dans ce sacrement chaque homme peut expérimenter d’une manière singulière la miséricorde, c’est-à-dire l’amour qui est plus fort que le péché.[12] »

Jésus passe à nouveau dans nos rues et nos villes et Il a pitié de tant de maux dont souffre l’humanité ; Il a surtout pitié des hommes qui se chargent de l’unique mal absolu, le péché. Il dit à tous : Venez à moi... Il invite chacun à abandonner le lourd fardeau du péché. Il exerce sa miséricorde en soignant et en nous soulageant principalement dans la Confession sacramentelle, l’un des mystères les plus heureux de la miséricorde divine. Lorsqu’Il institua ce sacrement Il posa ses yeux pleins de bonté sur chacun de nous, qui allions venir ensuite, sur nos erreurs et nos faiblesses et sur les occasions dans lesquelles nous allions peut-être nous éloigner de la Maison du Père. Il est aussi le sacrement de la patience divine, le sacrement où Dieu notre Père attend chaque jour aux portes de l’éternité, le retour des enfants qui étaient partis.

Comment apprécions-nous ce sacrement que le Christ a institué avec tant d’amour, pour donner la Vie si nous sommes morts par le péché mortel et pour nous fortifier si nous sommes faibles ou malades à cause des fautes et des péchés véniels ?

III. La miséricorde de Dieu est infinie ; inépuisable « est la promptitude du Père pour accueillir les enfants prodigues qui reviennent à la maison. Infinies sont la promptitude et la force du pardon qui jaillissent continuellement du sacrifice de son Fils. Il n’y a pas de péché humain qui l’emporte sur cette force, ni la limite. De la part de l’homme seul le manque de bonne volonté peut la limiter, le manque de promptitude dans la conversion et dans la pénitence, c’est-à-dire le fait de demeurer dans l’obstination, en s’opposant à la grâce et à la vérité. [13] » Il n’y a que nous qui puissions empêcher que ce regard de Jésus qui soigne et libère parvienne au fond de l’âme.

Dans la mesure où nous connaissons davantage le Seigneur et suivons ses pas, nous ressentons un plus grand besoin de purifier l’âme. Soignons donc chacune des confessions, en évitant la routine, en approfondissant l’amour et la douleur de l’âme. Approfondir comme si chaque confession était la dernière ; en nous éloignant de la précipitation et de la superficialité. Faisons attention aux conditions nécessaires pour faire une bonne confession, que nous avons peut-être apprises quand nous étions tout petits : l’examen de conscience, humble, fait en présence de Dieu, en découvrant les causes, et peut-être les habitudes qui ont provoqué ces fautes ; la douleur des péchés, la contrition, fruit d’un examen profond , avec un sens plus aigu de la réalité du péché : une offense au Seigneur, et non seulement une erreur humaine ou un manque d’efficacité ; la résolution d’amendement précise et ferme, intimement unie à la douleur des péchés, qui est souvent l’indice d’une bonne confession ; la confession des péchés, véritable accusation de la faute commise, avec le désir d’être pardonné, et non pas un récit plus ou moins général de la situation de l’âme ou des choses qui nous préoccupent. C’est le Seigneur Lui-même qui pardonne, à travers le prêtre, qui nous conduira à être aussi sincères que nous voudrions l’être au dernier instant de la vie. Finalement, accomplir la pénitence, par laquelle nous nous associons au sacrifice infini d’expiation du Christ. Cette pénitence que le prêtre nous impose, mitigée maternellement par l’Église, n’est pas simplement une œuvre de piété, mais une réparation et une satisfaction pour la faute commise.

Ne manquons pas d’avoir recours fréquemment à cette source de la miséricorde divine. Malheureusement nous nous séparons souvent du Seigneur, en de petites choses. Demandons donc à Notre-Dame, refuge des pécheurs, notre refuge, de nous aider à nous confesser avec de plus en plus de fruit. Pensons aussi à la grande œuvre de miséricorde que nous faisons en invitant un ami ou un parent à la réception de ce sacrement, source de Vie surnaturelle.

[01]. Cf. Lc 7, 11-17.
[02]. Mt 9, 36.
[03]. Mc 1, 41.
[04]. Mc 8, 2.
[05]. Mt 18, 27.
[06]. Saint Thomas,
Summa Theologiæ, II-II, q. 30, a. 4.
[07]. Jean-Paul II, Enc.
Dives in misericordia, 30 novembre 1980, II, 3.
[08]. Liturgie des Heures,
Office des lectures. Ps 102, 2-3.
[09]. Saint Ambroise,
Commentaire à l’Évangile de saint Luc, V, 92.
[10]. Saint Augustin,
Sermon 98, 2.
[11]. Jean-Paul II, Enc.
Dives in misericordia, cit., VII, 13.
[12].
Idem..
[13].
Idem.



24e SEMAINE. MERCREDI

51. FAIRE LE BIEN PAR LA PAROLE

— La parole est un don de Dieu, à employer pour faire le bien.

— Imiter le Christ dans sa conversation aimable avec tout le monde.

— Passer sa vie en faisant le bien grâce à la conversation.

I. En faisant allusion à une chanson populaire ou à un jeu des enfants hébreux d’alors, Jésus reproche à ceux qui interprètent mal ses enseignements que leurs excuses n’ont pas de raison d’être : Ils ressemblent à des gamins assis sur la place, qui s’interpellent entre eux : Nous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé. Nous avons entonné des chants de deuil, et vous n’avez pas pleuré. Et le Seigneur ajoute quelques commentaires sur Jean-Baptiste et sur Lui-même : Jean-Baptiste est venu ; il ne mange pas de pain, il ne boit pas de vin, et vous dites : C’est un possédé ! Le Fils de l’homme est venu ; il mange et il boit, et vous dites : C’est un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs[01]. Le jeûne de Jean est interprété comme une œuvre du démon ; Jésus, en revanche, est traité de glouton. Saint Luc n’hésite pas à faire connaître les accusations que l’on portait contre le Maître[02].

La Sagesse divine se manifeste d’une façon différente en Jean et en Jésus. Jean prépare la connaissance du mystère divin par la pénitence ; Jésus, Dieu parfait et Homme parfait, apporte le salut, la joie et la paix. « Par l’un ou l’autre chemin, commente saint Jean Chrysostome, vous deviez avoir fini par arriver au Royaume des cieux. [03] » Le Seigneur termine ce passage par ces mots  : La sagesse de Dieu se révèle juste auprès de tous ses enfants. Ils avaient beau être pharisiens et docteurs de la Loi, ils ne surent pas découvrir cette sagesse qui venait à eux. Au lieu de chanter la gloire de Dieu qu’ils ont devant eux, ils s’enferment dans la médisance, en déformant ce qu’ils voient et entendent. Leurs yeux ne voient pas les merveilles réalisées en leur présence, et leur cœur est fermé devant le bien. Combien étaient différentes les personnes à qui le Seigneur imposait le silence parce que l’heure de sa manifestation publique n’était pas encore arrivée ! Et quand elle arrive (la Passion déjà proche), toute la foule des disciples, dans la joie, se mit à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus, en disant : Béni soit celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ![04] Certains pharisiens demandèrent à Jésus de les faire taire, mais Lui leur répondit : Je vous le dis, si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront.

La parole est un don de Dieu, pour chanter sa louange, pour faire le bien, jamais le mal. « Exerce-toi à la cordialité pour parler de tout et de tous ; et en particulier de tous ceux qui travaillent au service de Dieu.

« Et quand ce ne sera pas possible, tais-toi ! Même des commentaires à brûle-pourpoint ou désinvoltes peuvent frôler la médisance ou la diffamation. [05] »

II. Jésus aimait converser avec ses disciples. Saint Jean nous a laissé écrites dans son Évangile les confidences de la Dernière Cène : « Il conversait tout en cheminant vers une autre ville — ces longues randonnées du Seigneur ! —, tout en se promenant sous les portiques du Temple. Il conversait dans les maisons, avec les personnes qui L’entouraient, comme Marie, assise à ses pieds, ou comme Jean, qui avait incliné sa tête sur la poitrine de Jésus. [06] » Il ne refusa jamais le dialogue avec ceux qui s’approchaient de Lui dans les situations les plus diverses : Nicodème, la femme samaritaine qui était allée chercher de l’eau au puits, un voleur dont la douleur est grande… Jésus s’entendait bien avec tous et tout le monde était réconforté par ses paroles. Et en cela aussi nous devons imiter le Maître : il faudra vaincre la tendance à rester silencieux, ou la tendance à parler sans mesure. Ce sera toujours une occasion de vaincre l’égoïsme pour nous occuper de ce qui préoccupe les autres.

La parole, cadeau de Dieu à l’homme, sert à faire le bien : pour consoler celui qui souffre, celui qui, pour une raison ou une autre, passe un mauvais moment ; pour enseigner à celui qui ne sait pas ; pour corriger avec délicatesse celui qui se trompe ; pour fortifier le faible (en tenant compte que, comme dit la Sainte Écriture, la langue du sage soigne les blessures[07]) ; pour relever avec amabilité celui qui est tombé, comme Jésus le fait tant de fois. Nous montrerons ainsi le chemin à beaucoup qui semblent avoir perdu le sens de leur vie. « Je me souviens qu’une fois, raconte un bon écrivain, dans les Pyrénées, à midi, nous étions perdus sur les hautes solitudes. (…) Soudain, enveloppés dans le cri du vent nous avons entendu le son d’une clochette ; et nos yeux troublés, peu préparés à ces grandeurs, ont mis du temps à découvrir un troupeau de chevaux qui, en bas, paissait dans une rare verdure. Nous nous sommes alors mis en chemin vers l’endroit, pleins d’espoir. (…) Nous avons demandé le chemin à l’homme, qui était comme en pierre ; et lui, tournant les yeux dans son visage extatique, leva lentement le bras en indiquant vaguement un raccourci, et remua ses lèvres. Dans l’assourdissante agitation du vent, qui étouffait toute voix, deux mots seulement se détachaient, que le pasteur répétait avec obstination : « Cette gouttière… ». Voici quelles étaient ses paroles, et il indiquait vaguement un endroit, là-bas vers la hauteur. Combien ces deux mots dits gravement contre le vent étaient beaux ! (…). La gouttière était le chemin, la gouttière par où descendaient les eaux des neiges fondues. Et ce n’était pas n’importe laquelle, mais cette gouttière que l’homme connaissait bien parmi toutes les autres à cause de sa physionomie spéciale et particulière ; c’était cette gouttière. Vous voyez ? Pour moi, c’est cela parler. [08] »  Enrichir, orienter, encourager, réjouir, consoler, rendre aimable le chemin… « Je découvre aussi que ma personne s’enrichit par la conversation. Car posséder de solides convictions est beau, mais plus beau encore de pouvoir les communiquer et les voir partagées et appréciées par d’autres. [09] »

Beaucoup de personnes qui nous entourent sont perdues dans leur pessimisme, dans l’ignorance, dans le manque de sens de leur vie… Nos paroles, toujours encourageantes, peuvent leur indiquer les chemins qui conduisent à la joie, à la paix, à découvrir la vocation personnelle… « Cette gouttière… », c’est par ce chemin que l’on rencontre Dieu. Et beaucoup trouveront le Christ dans ces confidences pleines de sens positif, qui se font au milieu de la vie quotidienne.

III. La parole « est l’un des dons les plus précieux que l’homme ait reçu de Dieu, un cadeau somptueux, qui nous permet de manifester les sentiments les plus profonds d’amour et d’amitié envers le Seigneur et envers ses créatures [10] », et nous ne pouvons pas l’utiliser d’une façon frivole, vide ou inconsidérée, (comme c’est le cas du bavardage), et moins encore l’utiliser pour manquer à la vérité ou à la charité ; car la langue, comme le dit l’Apôtre saint Jacques, peut se convertir en un monde d’iniquité[11], en produisant de grands dommages autour de nous : discussions stériles, moqueries, ironies, médisance, calomnies… Que d’amours brisés, que d’amitiés perdues, parce qu’on n’a pas su se taire à temps !

Quelle grande considération avait Jésus de la parole et de la conversation ! Je vous le dis : de toute parole vaine que les hommes auront dite, ils auront à rendre compte au jour du jugement[12]. Une parole vaine est celle qui ne profite ni à celui qui la dit ni à celui qui l’écoute, et provient d’un intérieur vide et appauvri. Une manière de parler sans contrôle ou difficilement compatible avec la présence de Dieu, est d’habitude un symptôme de tiédeur, de manque de contenu intérieur. Du bon trésor de son cœur, l’homme bon tire des choses bonnes, et l’homme mauvais, d’un mauvais trésor, tire des choses mauvaises. [13]

Le Seigneur demandera compte de ces conversations dans lesquelles on aurait pu faire le bien et on ne l’aura pas fait. « Quand on a vu à quoi s’épuisent tant d’existences (parler, parler et encore parler, avec tout ce que cela comporte), le silence me paraît plus nécessaire et plus aimable. — Et je comprends très bien, Seigneur, que Tu demandes raison des propos oiseux. [14] » De la conversation vaine et superficielle à la médisance, au ragot, à l’intrigue, à la calomnie… il n’y a qu’un pas. Il est difficile de contrôler sa langue s’il n’y a pas de présence de Dieu. On devrait pouvoir dire d’un chrétien qui veut suivre le Christ, qu’il n’a jamais dit du mal de quelqu’un, qu’il a passé sa vie, comme le Christ, en faisant le bien[15]. Avec la parole aussi, grâce à une conversation simple pleine d’intérêt pour les autres. Même un simple salut peut faire du bien à ceux que nous rencontrons chaque jour : c’est comme si on leur disait : quelle joie de t’avoir rencontré sur mon chemin !

[01]. Lc 7, 31-35.
[02]. Cf.
Bible de Navarre, Saints Évangiles, note à Mt 11, 16-19.
[03]. Saint Jean Chrysostome,
Homélies sur saint Matthieu, 37, 4.
[04]. Lc 19, 37-38.
[05]. Saint Josémaria Escriva,
Sillon, n. 902.
[06]. A. Luciani,
Ilustrísisimi.
[07]. Cf. Prov 12, 18.
[08]. J. Maragall,
Éloge de la parole.
[09]. A. Luciani,
o. c., p. 206.
[10]. Saint Josémaria Escriva,
Amis de Dieu, 298.
[11]. Jac 3, 6.
[12]. Mt 12, 36.
[13]. Mt 12, 35.
[14]. Saint Josémaria Escriva,
Chemin, n. 447.
[15]. Ac 10, 38.


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