24e SEMAINE. JEUDI
52. BIEN RECEVOIR JÉSUS
— Jésus est invité à prendre un repas par un pharisien.
— Le Seigneur vient à notre âme.
— Préparation de la communion.
I. L’Évangile de la Messe raconte l’invitation faite à Jésus par un riche pharisien, Simon[01]. Le repas était déjà commencé, et d’une façon inattendue, se présenta une femme de la ville, une pécheresse. C’est une occasion de plus pour que Jésus montre la grandeur de son Cœur et de sa miséricorde ; dès le premier moment, malgré sa mauvaise vie, cette femme se sentit comprise, accueillie et pardonnée. Elle avait peut-être déjà écouté Jésus auparavant, et la résolution de changer de vie qui surgit alors arrive maintenant à son point culminant. L’amour du Christ lui a donné l’audace de se présenter au milieu de ce repas, fait plus surprenant encore si l’on tient compte des coutumes juives de cette époque. Les convives durent se sentir stupéfiés. La pécheresse publique devient le centre de leurs regards et pensées. C’est peut-être pour cela qu’ils ne firent pas attention à l’oubli de la part de Simon, des normes traditionnelles de l’hospitalité.
Jésus, Lui, est bien conscient de ces oublis de Simon. Les paroles du Seigneur laissent entrevoir qu’Il le regrette, comme Il regretta que ne soient pas venus le remercier les lépreux qu’Il avait guéris. Le manque de politesse de Simon est particulièrement mis en relief par son contraste avec les témoignages d’amour de la femme, qui apportait un vase précieux plein de parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière Lui, à ses pieds, et ses larmes mouillaient les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et y versait le parfum. La délicatesse de cette femme envers le Seigneur est comme le miroir où se reflètent avec plus de clarté les manques d’hospitalité et d’attention que l’on aurait dû avoir envers Lui, l’hôte d’honneur.
Face aux jugements négatifs et mesquins des convives sur la femme, Jésus n’hésite pas à montrer la vraie réalité, la réalité devant Dieu, celle qui compte. Il se tourna vers la femme, en disant à Simon : Tu vois cette femme ? Je suis entré chez toi, et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis son entrée, n’a pas cessé d’embrasser mes pieds. Tu ne m’as pas versé de parfum sur la tête ; elle, elle m’a versé un parfum précieux sur les pieds. Et, tout de suite, Il parle de la plus grande récompense que puisse recevoir une âme : Je te le dis : si ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, c’est à cause de son grand amour. Ensuite, des paroles immensément consolantes pour les pécheurs de tous les temps, pour nous : celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. Les faiblesses quotidiennes, les chutes elles-mêmes, si le Seigneur les permet, doivent nous conduire à aimer davantage, à nous unir davantage au Christ par la contrition et le repentir.
Il dit alors à la femme : Tes péchés sont pardonnés. Et elle s’en alla avec une grande joie, l’âme nettoyée et une vie nouvelle devant elle.
II. Dans les paroles de Jésus à Simon, on peut remarquer (comme lorsqu’Il demanda des nouvelles des lépreux guéris[02]), un certain accent de tristesse : je suis entré chez toi, et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds. Le Seigneur, qui, lorsqu’il s’agit du salut des âmes ne met pas de limites à ses souffrances, regrette maintenant ce manque d’affection et de courtoisie. N’aurait-t-Il pas à nous reprocher aujourd’hui notre façon de le recevoir ?
L’exemple d’un catéchiste, à des enfants qui se préparaient à recevoir le Seigneur pour la première fois, peut nous aider aujourd’hui. Il leur disait que là où a vécu un personnage illustre, pour que la mémoire de l’événement ne s’efface pas, on place une inscription : « Ici a vécu Cervantès », « Dans cette maison a logé le Pape X », « Dans cet hôtel a été hébergé l’empereur Z »... Sur la poitrine du chrétien qui a reçu la Sainte Communion on pourrait écrire : « Ici a été hébergé Jésus-Christ [03] ».
Si nous le voulons, le Seigneur vient chaque jour chez nous, dans notre âme. Je T’adore avec dévotion, Dieu caché[04], Lui disons-nous dans l’intimité de notre cœur. Et nous désirons Le recevoir mieux que n’importe quel personnage de la terre, de sorte qu’Il n’ait jamais à nous dire : Je suis entré chez toi, et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds... Tu n’as pas eu beaucoup d’égards envers moi, tu as eu l’esprit occupé à d’autres choses, tu ne t’es pas occupé de moi... « Le Seigneur dans l’Eucharistie est comme les grands de la terre que nous devons recevoir. Et mieux encore : avec des parures, des lumières, des habits tout neufs...
« Et si tu me demandes de quelle propreté, de quelles parures et de quelles lumières tu dois t’orner, je te répondrai : la propreté dans tes sens, un à un ; la parure dans tes puissances, une à une ; et la lumière dans toute ton âme. [05] » Prenons donc la résolution de bien l’accueillir, le mieux que nous pouvons. « Nous sommes-nous déjà demandé quelle serait notre conduite si l’on ne pouvait communier qu’une seule fois dans sa vie ?
« Quand j’étais enfant, se rappelait Saint Josémaria Escriva, la pratique de la communion fréquente n’était pas encore répandue. Je me rappelle comment on se préparait à communier : on prenait grand soin à bien disposer son âme et son corps. Le meilleur costume, les cheveux bien peignés, le corps propre, avec peut-être un peu de parfum... C’étaient des délicatesses d’amoureux, d’âmes délicates et fortes, qui savaient rendre amour pour amour. [06] » Il recommandait vivement : « communiez avec ferveur, même si vous vous sentez froids, même si l’émotivité ne répond pas : communiez avec foi, avec espérance, avec une charité ardente ». Tâchons-nous de le faire ainsi ? Nous réjouissons-nous du fait que Jésus nous rend visite et se mette à notre disposition ?
III. Dans un sermon sur la préparation de la Communion, saint Jean d’Avila s’écrie : « Avec quelle joie s’en irait un homme après ce sermon si on lui disait : “le roi doit venir demain chez toi pour te faire de grandes faveurs” ! Je crois qu’il ne mangerait pas à cause de sa joie et de son souci, et qu’il ne dormirait pas de la nuit, en pensant : “Le roi doit venir chez moi, comment vais-je préparer la maison ?” Mes frères, je vous dis de la part du Seigneur que Dieu veut venir à vous et qu’Il vous apporte un royaume de paix. [07] » C’est une grande réalité ! C’est une nouvelle qui doit nous rendre pleins de joie !
Le Christ, glorieux dans le Ciel, vient sacramentellement à notre âme. « Il vient avec amour, reçois-Le avec amour. [08] » L’amour suppose des désirs de purification, (en ayant recours à la Confession sacramentelle lorsque c’est nécessaire ou seulement convenable), en désirant rester le plus longtemps possible avec Lui.
Jésus désire être avec nous, et Il répète à chacun ces mémorables paroles de la Dernière Cène : J’ai désiré ardemment manger cette Pâque avec vous...[09]. « L’auberge qu’Il veut, c’est l’âme de chacun de nous ; c’est là qu’Il veut demeurer, et que l’auberge soit très bien arrangée, très propre, détachée de tout ce qui est d’ici-bas. Il n’y a pas de reliquaire, il n’y a pas d’ostensoir, aussi riches qu’ils soient, aussi nombreuses que soient les pierres précieuses, comparables à cette auberge. Jésus-Christ vient avec amour pour demeurer dans ton âme, Il veut être reçu avec amour. [10] » C’est l’événement le plus grand de la journée et même de la vie ! Les anges sont pleins d’admiration lorsque nous nous approchons de l’autel pour communier. Plus ce moment est proche, plus vif sera le désir de Le recevoir !
Et avec les dispositions de l’âme, celles du corps : le jeûne que l’Église prescrit en signe de respect et révérence, la tenue, l’habillement…, pour nous présenter comme de dignes enfants au banquet que le Père a préparé avec tant d’amour. Et lorsqu’Il sera dans notre cœur nous pouvons Lui dire : Seigneur Jésus, pieux pélican, moi qui suis immonde, lave-moi avec ton Sang, ce Sang dont une seule goutte peut laver de tous ses crimes le monde entier.
Jésus, que je vois maintenant comme derrière un voile, je Te demande que s’accomplisse ce que j’ai tant désiré : que contemplant ton visage sans voile qui le couvre à mes yeux, je sois heureux avec la vision de ta gloire[11].
La Vierge Notre-Dame nous enseignera à bien accueillir son Fils en ces moments où il est avec nous, car aucune créature n’a su le traiter mieux qu’Elle.
[01]. Lc 7, 36-50.
[02]. Cf. Lc 17, 17-18.
[03]. Cf. C. Ortuzar, Le Catéchisme expliqué par des exemples.
[04]. Hymne Adoro te devote.
[05]. Saint Josémaria Escriva, Forge, n. 834.
[06]. Idem, Quand le Christ passe, 91.
[07]. Saint Jean d’Avila, Sermon 2 pour le IIIe Dimanche d’Avent,
[08]. Idem, Sermon 41, dans l’octave de la Fête-Dieu.
[09]. Lc 22, 15.
[10]. Saint Jean d’Avila, loc. cit.
[11]. Hymne Adoro te devote.
24e SEMAINE. VENDREDI
53. SERVIR JÉSUS
— Les saintes femmes dont nous parle l’Évangile.
— Servir le Seigneur avec nos qualités personnelles. L’apport de la femme à la vie de l’Église et de la société.
— Le don de soi au service des autres.
I. Jésus passait à travers villes et villages, raconte saint Luc dans l’Évangile de la Messe[01], proclamant la Bonne Nouvelle du règne de Dieu. Les Douze l’accompagnaient, ainsi que des femmes qu’Il avait délivrées d’esprits mauvais et guéries de leurs maladies : Marie, appelée Madeleine (qui avait été libérée de sept démons), Jeanne, femme de Kouza, l’intendant d’Hérode, Suzanne, et beaucoup d’autres, qui les aidaient de leurs ressources.
Dans la vie publique de Jésus apparaît ce groupe de femmes qui jouaient un rôle émouvant par leur tendresse et leur adhésion au Maître. Il est beau de considérer comment le Seigneur voulut s’appuyer sur leur générosité et leur détachement des biens matériels. Lui, qui n’a jamais manqué de remercier pour un service, combien Il les payerait de tant d’efforts et de délicatesse pour s’occuper de ses besoins domestiques et de ceux de ses disciples ! Aux heures de la Passion, elles semblent se surpasser et ont plus de courage que les disciples ; mis à part Jean, elles furent les seules qui eurent la fermeté d’être au pied de la Croix, pour contempler de près les derniers instants de Jésus et pour recueillir ses dernières paroles. Et lorsque, déjà mort, on Le descendit du gibet, elles étaient présentes à l’embaumement et elles se préparèrent à le compléter le premier jour de la semaine, après le repos du samedi.
Le Seigneur a récompensé cette fidélité, et à l’aurore de la Résurrection c’est aux femmes qu’Il apparut en premier. Les anges aussi ne furent vus que par elles ; Jean et Pierre ont vérifié que le sépulcre était vide, mais ils n’ont pas vu d’anges. Les femmes furent favorisées par cette vision, peut-être parce qu’elles étaient mieux préparées que les hommes et, surtout, parce qu’elles avaient la mission de continuer le rôle des anges et de préparer la foi naissante de l’Église. « Dès le début de la mission du Christ, la femme démontre envers Lui et envers son mystère une sensibilité spéciale, qui correspond à une caractéristique de sa féminité. Il faut dire aussi que cela trouve une confirmation particulière en relation avec le mystère pascal ; non seulement au moment de la crucifixion, mais aussi le jour de la résurrection. [02] » Elles s’empressèrent d’accomplir l’ordre d’aviser les disciples et de leur rappeler ce que Jésus avait annoncé quand Il était encore en vie. Dans les dernières manifestations de Jésus ressuscité elles étaient aussi présentes. Ce sont, sans doute, les mêmes qui sont revenues de Galilée la dernière fois avec les disciples et celles de Jérusalem et ses alentours, les sœurs de Lazare de Béthanie. Avec elles se trouve Marie, la Mère de Jésus[03].
L’exemple de ces femmes fidèles qui servent Jésus de leurs biens et ne l’abandonnent pas dans les pires moments, est un appel à notre fidélité et à notre service du Seigneur. Notre comportement est-il de servir Dieu et les autres avec vision surnaturelle, sans rien attendre en échange ? Même celui qui ne se montre pas reconnaissant du service qu’on lui prête ? Cela nous aidera à nous rappeler que chaque faveur au bénéfice d’un autre est un service direct au Christ : Autant de fois que vous l’avez fait pour le moindre de mes frères que voici, c’est à Moi que vous l’avez fait[04]. Les opportunités de servir sont nombreuses tout au long du jour ! Serviam ! Je Te servirai, Seigneur, tous les jours de ma vie, dès le début de la journée. Viens à mon aide !
II. Si quelqu’un veut être à mon service, qu’il me suive ; et là où Je serai sera aussi mon serviteur. Si quelqu’un veut être à mon service, le Père l’en honorera[05].
Dès les premiers moments de l’Église, le service incomparable de la femme à l’extension du Royaume de Dieu est apparu. « En premier lieu nous voyons ces femmes qui avaient personnellement rencontré le Christ et L’avaient suivi, et après son départ elles étaient assidues à la prière avec les Apôtres au Cénacle de Jérusalem jusqu’au jour de la Pentecôte. Ce jour-là, le Saint-Esprit parla par l’intermédiaire de fils et filles du peuple de Dieu, accomplissant ainsi l’annonce du prophète Joël (Ac 2, 17). Ces femmes, et ensuite d’autres, eurent une part active et importante dans la vie de l’Église primitive, dans l’édification de la première communauté dès les débuts et des communautés successives, par leurs propres charismes et avec leur service multiforme.[06] »
On peut affirmer que le Christianisme débuta en Europe avec une femme, Lydie, qui se lanca tout de suite dans sa mission de convertir le nouveau continent, en commençant par son foyer[07]. Il arriva une chose semblable parmi les Samaritains, à qui une femme parla pour la première fois du Rédempteur[08]. Les Apôtres, qui étaient allés chercher des aliments dans ce village, n’osèrent peut-être pas dire partout, comme le fera plus tard la femme samaritaine, que le Messie était aux alentours de la ville. L’Église a toujours eu une profonde compréhension du rôle que la femme chrétienne en tant que mère, épouse et sœur, devait jouer dans la propagation du Christianisme. Les écrits apostoliques nous ont laissé des témoignages de beaucoup de ces femmes : Lydie à Philippes, Priscille et Cloë à Corinthe, Phébé à Cencrée, la mère de Rufus, qui était comme une mère pour saint Paul, les filles de Philippes de Césarée…
Mettons au service du Seigneur et des autres tout ce que nous avons reçu. « La femme est appelée à donner à la famille, à la société civile, à l’Église, ce qui lui est caractéristique, ce qui lui est propre et qu’elle est seule à pouvoir donner : sa tendresse délicate, sa générosité infatigable, son amour du concret, sa finesse d’esprit, sa faculté d’intuition, sa piété profonde et simple, sa ténacité...[09] » L’Église attend de la femme son engagement en faveur de ce qui constitue la vraie dignité de la personne humaine. Le Corps mystique du Christ « ne cesse de s’enrichir par le témoignage de tant de femmes qui réalisent leur vocation à la sainteté. Les femmes saintes sont une incarnation de l’idéal féminin, mais sont aussi un modèle pour tous les chrétiens, un modèle de la sequela Christi, de la manière de suivre le Christ, un exemple de la manière dont l’épouse doit répondre avec amour à l’amour de l’époux.[10] »
Le Seigneur nous demande à tous de Le servir, Lui, l’Église, la société, nos frères les hommes, avec nos biens, avec notre intelligence, avec les talents qu’Il nous a donnés. C’est ainsi que nous comprendrons la profondeur de cette grande vérité : servir, c’est régner[11].
III. « L’homme, la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. [12] » Le Pape Jean-Paul II applique ces paroles du Concile Vatican II spécialement à la femme, qui « ne peut se trouver elle-même qu’en donnant de l’amour aux autres [13] ». C’est dans l’amour, dans le don de soi, dans le service aux autres que la personne humaine, et peut-être d’une façon particulière la femme, mène à bien la vocation reçue de Dieu. Quand la femme met au service des autres les qualités reçues du Seigneur, « sa vie et son travail sont alors réellement constructifs et féconds, chargés de sens, aussi bien si elle passe la journée à s’occuper de son mari et de ses enfants que si, ayant renoncé au mariage pour un motif élevé, elle se consacre entièrement à d’autres tâches. Chacune dans sa propre voie, en étant fidèle à sa vocation humaine et divine, peut atteindre et atteint en fait l’épanouissement de la personnalité féminine. N’oublions pas que la Vierge Marie, Mère de Dieu et Mère des hommes, n’est pas seulement un modèle, mais encore la preuve de la valeur transcendantale qu’une vie en apparence sans relief peut revêtir.[14] »
Aujourd’hui, en considérant la générosité et la fidélité de ces femmes, faisons un examen de conscience : contribuons-nous , aussi matériellement, par des moyens financiers, à l’extension du Royaume du Christ ? Sommes-nous généreux avec notre temps, même s’il est peu abondant, pour le service des autres ? Avons-nous la joie que seule donne la générosité ?
Considérons, en terminant la prière, qu’autant dans la vie publique qu’aux heures de la Passion, et très probablement dans les jours qui suivirent la Résurrection, ces femmes dont nous parle saint Luc jouirent d’un privilège tout spécial : elles fréquentèrent Marie d’une façon plus assidue et intime que les propres disciples. C’est là qu’elles trouvèrent le secret de leur générosité et de leur constance pour suivre le Maître. Ayons donc recours à Marie pour qu’Elle nous aide à être fidèles et détachés des biens matériels. Près d’Elle nous ne verrons que des occasions de servir, et nous parviendrons ainsi à nous oublier nous-mêmes.
[01]. Lc 8, 1-3.
[02]. Jean-Paul II, Lettre Apost. Mulieris dignitatem, 15 août 1988, 16.
[03]. Cf. Indart, Jésus dans son monde
[04]. Mt 25, 40.
[05]. Jn 12, 26.
[06]. Jean-Paul II, loc. cit., 27.
[07]. Cf. Ac 16, 14-15.
[08]. Cf. Jn 4, 39.
[09]. Entretiens avec Mgr. Escriva, n. 87.
[10]. Jean-Paul II, loc. cit., 27.
[11]. Cf. Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 36.
[12]. Idem, Const. Gaudium et spes, 24.
[13]. Jean-Paul II, loc. cit., 30.
[14]. Entretiens avec Mgr. Escriva, loc. cit.
24e SEMAINE. SAMEDI
54. LA BONNE TERRE
— Les cœurs endurcis par le manque de contrition sont incapables d’accueillir la parole divine.
— La prière et le sacrifice sont nécessaires pour que la grâce donne du fruit dans l’âme.
— La patience et la constance.
I. Comme une grande foule se rassemblait, et que de toutes les villes on venait vers Jésus[01], Il profita de l’occasion, pour leur enseigner le mystère de l’action de la grâce dans les âmes, en utilisant la parabole du semeur. Tous ceux qui L’écoutaient connaissaient bien les conditions dans lesquelles on travaillait les champs dans ces terres de Palestine. Le semeur est sorti pour semer la semence… C’est le Christ Lui-même qui continuellement, aujourd’hui aussi, étend son royaume de paix et d’amour dans les âmes, en comptant sur la liberté et la réponse personnelle de chacun. Dieu se trouve dans les âmes qui ont des situations aussi diverses que les terrains qui reçoivent la même semence. Lorsqu’Il semait, du grain est tombé au bord du chemin, les passants l’ont piétiné, et les oiseaux du ciel ont tout mangé : il s’est complètement perdu, sans porter de fruit. Plus tard, lorsque Jésus explique à ses disciples la parabole, Il leur dira que le démon enlève de leur cœur la Parole. Ces âmes, endurcies par le manque de repentir de leurs péchés, se rendent incapables de recevoir Dieu qui leur rend visite. C’est à ce mauvais terrain que ressemble le cœur « qui est piétiné par le passage fréquent des mauvaises pensées, et qui est sec au point qu’il ne peut pas recevoir la semence et celle-ci ne peut pas germer[02] ». Le démon trouve dans ces âmes le terrain approprié pour faire en sorte que la semence de Dieu ne soit pas féconde.
Au contraire, l’âme qui, malgré ses faiblesses, se repent chaque fois, et lutte pour éviter les occasions de pécher et recommence aussi souvent qu’il le faut, attire la miséricorde divine. L’humilité, manifestée par le fait de reconnaître ses péchés (peut-être seulement véniels) et ses propres fautes, prépare l’âme pour que Dieu y sème et que la semence fructifie. C’est pourquoi, aujourd’hui, en méditant cette parabole de Jésus, ce peut être un bon moment pour examiner si nous demandons pardon pour tout ce qui ne plaît pas au Seigneur, même ce qui semble peu important… et si nous avons recours avec une vraie soif de propreté à la Confession fréquente.
Voilà un bon moment pour demander à Jésus de nous aider à rejeter loin de nous tout ce qui, si petit soit-il, nous sépare de Lui ; à ne pas pactiser avec des défauts et attitudes qui gênent l’amitié avec Lui. « Tu es parvenu à une grande intimité avec ce Dieu, notre Dieu, qui est si près de toi, au plus profond de ton âme… ; mais toi, que fais-tu pour que cette intimité s’accroisse, s’approfondisse ? Évites-tu ces vétilles qui, en s’interposant, peuvent troubler cette amitié ?
« Sois courageux ! N’hésite pas à couper court à tout ce qui, ne serait-ce que légèrement, pourrait faire souffrir Celui qui t’aime tant [03] »
II. Une partie du grain est tombée dans les pierres, il a poussé, et il a séché parce qu’il n’avait pas d’humidité. Ce sont ceux qui accueillent la Parole avec joie. Mais ils n’ont pas de racines, ils croient pour un moment, et au moment de l’épreuve, ils abandonnent. À l’heure de l’épreuve ils succombent parce qu’ils ont basé leur poursuite du Christ sur le sentiment et non pas sur une vie de prière, capable de résister aux moments difficiles, aux épreuves de la vie et à l’aridité. « Pour beaucoup, ce qu’ils écoutent leur plaît et ils se proposent de bien agir ; mais dès qu’ils commencent à être gênés par les adversités ils abandonnent les bonnes œuvres qu’ils avaient commencées. [04] » Que de bonnes résolutions ont fait naufrage quand le chemin de la vie intérieure a cessé d’être plaisant ! Ces âmes cherchaient davantage leur contentement et leur propre satisfaction que Dieu Lui-même. « Certains pour des raisons et d’autres pour d’autres, se plaignait saint Augustin, le fait est qu’on ne cherche qu’à peine Jésus pour Jésus. [05] » Chercher Jésus, pour Lui-même, même dans l’aridité si elle arrive ; vouloir monter au sommet non seulement lorsque le chemin est plat et ombragé, mais encore lorsqu’il devient un sentier à peine visible au milieu des rochers, sans autre protection que le ferme désir de monter jusqu’au sommet où se trouve le Christ : chercher « Jésus pour Jésus ». Nous n’y arriverons qu’avec la fidélité à la prière quotidienne, lorsqu’elle est facile et lorsqu’elle coûte.
Du grain est tombé aussi au milieu des ronces, et, en poussant, les ronces l’ont étouffé. Ce sont ceux qui, ayant écouté et ayant enraciné dans leur âme la parole de Dieu, n’arrivèrent pas à donner du fruit à cause des soucis, de la richesse et des plaisirs de la vie. Il est impossible de suivre le Christ sans une vie de sacrifice, car peu à peu on perd l’attrait pour les choses de Dieu ; commence alors le chemin facile des compensations, de l’attachement désordonné à l’argent, à la commodité…, et l’on finit ébloui par l’apparente valeur des choses terrestres. « Ne t’étonne pas de ce que les plaisirs soient appelés ronces (…), écrit saint Basile. De même que les ronces, n’importe où que tu les prennes, couvrent les mains de sang, de même aussi les plaisirs font du mal aux pieds, aux mains, à la tête, aux yeux… Lorsqu’on met son cœur dans les choses temporelles survient la vieillesse prématurée, les sens s’engourdissent, la raison s’obscurcit… [06] »
La prière et la mortification préparent l’âme à recevoir la bonne semence et à donner du fruit. « Pour obtenir la vie, en abondance et avec un maximum de fécondité surnaturelle, un seul système, une seule méthode, un seul procédé, une seule voie : suivre ce conseil du Saint-Esprit, que nous transmettent les Actes des Apôtres : “omnes erant perseverantes unanimiter in oratione” — tous persévéraient, unanimes dans la prière.
« — Sans la prière, il n’y a rien à faire ![07] » Il n’y a pas de chemin qui conduise à Dieu sans passer par la prière et par le sacrifice.
III. « Après s’être référée aux circonstances qui rendent inefficace la semence, la parabole parle enfin de la bonne terre. Ainsi elle ne donne pas lieu au découragement, et bien au contraire elle ouvre un chemin à l’espérance, et montre que tout le monde peut se transformer en bonne terre.[08] » Le grain qui est tombé dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la Parole dans un cœur bon et généreux, la retiennent, et portent du fruit par leur persévérance.
Indépendamment de notre situation, nous pouvons tous porter de bons fruits pour Dieu, car Il sème constamment le grain de sa grâce. L’efficacité dépend de nos dispositions : « La seule chose qui importe, c’est de ne pas être chemin, ni pierres, ni ronces, mais bonne terre. (…) Que le cœur ne soit pas un chemin où l’ennemi enlève, comme les oiseaux, le grain piétiné par les passants ; qu’il ne soit pas comme des pierres où le peu de terre fait germer tout de suite ce qui sera séché par le soleil ; ni ronces de passions humaines et de soins de la vie dissolue.[09] »
Les caractéristiques de la bonne terre que le Seigneur indique sont les trois suivantes : écouter avec un cœur contrit, humble, les requêtes divines ; s’efforcer pour que, grâce à la prière et à la mortification, ces exigences prennent racine dans l’âme et ne s’affaiblissent pas avec le passage du temps ; enfin, commencer et recommencer, sans se décourager si les fruits tardent à arriver, ou si les défauts ne disparaissent pas malgré les années et l’effort dans la lutte pour les déraciner.
Je vous donnerai un cœur nouveau, et Je mettrai en vous un esprit nouveau, lisons-nous aujourd’hui dans la Liturgie des Heures ; J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, et Je vous donnerai un cœur de chair[10]. Si nous le voulons et si nous sommes dociles, le Seigneur est disposé à changer en nous tout ce qu’il faudra pour nous transformer en terre bonne et fertile. Même le plus profond de notre être, le cœur, peut se renouveler si nous nous laissons entraîner par la grâce de Dieu, toujours abondante. L’essentiel, c’est d’aller une fois et une autre vers Lui, avec humilité, Lui demandant son aide, sans vouloir jamais nous en éloigner, même s’il nous semble que nous n’avançons pas ou que nous ne recueillons pas les fruits tant désirés. « Dieu est un agriculteur, écrit saint Augustin, et s’Il se sépare de l’homme, celui-ci se transforme en désert. L’homme est aussi un agriculteur, et s’il se sépare de Dieu, il se transforme aussi en désert.[11] » Ne nous séparons pas de Lui, mais, tout au long de la journée, ayons souvent recours à son Cœur miséricordieux.
[01]. Lc 8, 4-15.
[02]. Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, in loc.
[03]. Saint Josémaria Escriva, Forge, n. 417.
[04]. Saint Grégoire le Grand, o. c., 15, 2.
[05]. Saint Augustin, Commentaire à l’Évangile de saint Jean, 25, 10.
[06]. Saint Basile, Homélies sur saint Luc, 3, 12.
[07]. Saint Josémaria Escriva, o. c., n. 297.
[08]. Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l’Évangile de saint Matthieu, 44.
[09]. Saint Augustin, Sermon 101, 3.
[10]. Liturgie des Heures, Laudes. Ez 36, 26.
[11]. Saint Augustin, Commentaire aux Psaumes, 145, 11.