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26e DIMANCHE. ANNÉE B

65. LE SENS DES RESPONSABILITÉS

—De multiples formes apostoliques et unité dans l’essentiel.

—Toute circonstance est bonne pour l’apostolat.

—La charité, lien d’union et fondement de l’apostolat.

I. La première lecture de la Messe[01] recueille le passage de l’Ancien Testament où Yahweh, à la demande de Moïse qui ne se sentait pas suffisamment fort pour porter seul la charge de tout le peuple, prit une part de l’esprit qui reposait sur celui-ci, et le mit sur les soixante-dix anciens du peuple. Ceux-ci, qui s’étaient rassemblés autour de la Tente de la Rencontre, se mirent à prophétiser. Mais Eldad et Medad, même s’ils comptaient parmi les anciens qui avaient été choisis n’étaient pas venus à la Tente, et c’est dans le camp qu’ils se mirent à prophétiser. Alors Josué s’approcha de Moïse pour qu’il leur défende de le faire. La réaction de Moïse fut prophétique : Ah ! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux, pour faire de tout son peuple un peuple de prophètes !

L’Évangile de la Messe raconte un événement d’une certaine manière semblable[02]. Jean s’approcha de Jésus pour Lui dire qu’ils avaient vu quelqu’un qui chassait des esprits mauvais en son nom. Comme il ne faisait pas partie du groupe qui accompagnait le Maître, ils voulurent l’en empêcher. Jésus répondit aux siens : Ne l’empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, dire du mal de Moi.

Jésus reproche ici aux disciples leur intransigeance et leur mentalité exclusiviste et étroite ; Il leur ouvre l’horizon et le cœur à un apostolat universel, infiniment varié. Les chrétiens n’ont pas une mentalité de parti unique, qui se méfie des formes apostoliques différentes de celles que l’un d’entre eux se sent appelé à réaliser. La seule condition, dans cette grande diversité de façons de porter le Christ aux âmes, est l’unité dans l’essentiel, le noyau fondamental de l’Église. Le Pape Jean-Paul II, après avoir affirmé la liberté d’association qui existe dans l’Église, se référait aux critères fondamentaux qui peuvent servir à discerner si telle ou telle association maintient réellement la communion avec l’Église[03]. Parmi ces critères, dit-il, se trouve la primauté que l’on doit donner à l’appel de chaque fidèle à la sainteté, qui a comme principaux fruits, la plénitude de la vie chrétienne et la perfection de la charité. Les associations sont appelées à être des instruments de sainteté dans l’Église.

Un autre critère c’est l’apostolat, qui proclame la vérité sur le Christ, sur l’Église et sur l’homme, dans l’obéissance au Magistère de l’Église qui l’interprète authentiquement. Cet apostolat est une participation au but surnaturel de l’Église, le salut de tous les hommes. Tous les chrétiens participent à cette finalité missionnaire ; le Seigneur leur demande d’être apôtres à l’usine, au bureau, à l’université, dans leur propre foyer… Comme une conséquence du fait d’être chrétien, les fidèles et les associations auxquelles ils appartiennent, manifestent leur unité filiale avec le Pape et avec les Évêques, en donnant le témoignage d’une communion ferme et convaincue ; une communion exprimée dans la loyale disponibilité pour accueillir leurs enseignements doctrinaux et leurs orientations pastorales. Cette unité se manifeste aussi dans la reconnaissance de la légitime pluralité des différentes formes associatives des laïcs, et dans la disponibilité à une réelle et réciproque collaboration.

Si nous sommes de vrais chrétiens nous nous sentirons engagés, tout en étant différents, à mener à Dieu la société dont nous faisons partie, en illuminant notre conduite grâce à la lumière de la doctrine sociale de l’Église, ce qui conduira à nous préoccuper de la dignité intégrale de l’homme, et à susciter des conditions plus justes et fraternelles dans le milieu où nous vivons.

Si nous avons le Christ dans notre cœur, comme il deviendra facile d’accepter des manières d’être et d’agir différentes des nôtres ! Combien nous nous réjouirons de ce que la doctrine du Seigneur soit prêchée de façons si diverses ! C’est cela qui nous importe  : que le Christ soit connu et aimé du plus grand nombre…

La Bonne Nouvelle doit arriver à tous les coins de la terre. Et le Seigneur compte, pour cette tâche, sur la collaboration de tous : hommes et femmes, prêtres et laïcs, jeunes et vieux, célibataires, mariés, religieux…, associés ou non, selon qu’ils ont été appelés par Dieu ou non, grâce à des initiatives qui naissent de la richesse de l’intelligence humaine et de l’impulsion toujours nouvelle de l’Esprit Saint.

II. Oui, le chrétien est appelé à étendre le Royaume du Christ, et toute circonstance est bonne pour le faire. « Partout où Dieu ouvre un champ libre à la prédication pour proclamer le mystère du Christ, on doit annoncer à tous les hommes avec assurance et persévérance le Dieu vivant, et Celui qu’Il a envoyé pour le salut de tous, Jésus-Christ.[04] » Devant la réalité de la lâcheté, de la paresse ou des multiples excuses qui peuvent surgir, nous devrions penser que beaucoup recevront l’incomparable grâce de s’approcher du Christ à travers notre parole, notre joie, notre vie exemplaire remplie de choses normales. Pourquoi l’apostolat avec les personnes parmi lesquelles Dieu a voulu que se déroule notre vie s’arrêterait-il ? Les moyens et les formes peuvent être très différents, mais le but est le même. Que de chemins divers choisit le Seigneur pour attirer les âmes !

« Conservons la douce et réconfortante joie d’évangéliser, même lorsqu’il faut semer parmi les larmes.[05] » Ne considérons pas les circonstances adverses comme un obstacle pour faire connaître le Christ, mais comme un précieux moyen d’étendre sa doctrine, à l’exemple des premiers chrétiens et de ces multitudes, qui ont souffert et souffrent encore aujourd’hui à cause de la foi. Saint Paul, de sa prison à Rome, écrit de cette façon aux chrétiens de Philippes : la plupart des frères, rendus confiants dans le Seigneur par mes chaînes, sont plus hardis à annoncer sans crainte la parole de Dieu. Et bien que certains prêchaient sans doute par envie, avec un manque de droiture d’intention, l’Apôtre s’exclame : Mais quoi ? Il reste que d’une manière ou d’une autre, avec faux-semblant ou avec loyauté, le Christ est annoncé. Et de cela je me réjouis ; même encore je m’en réjouirai[06]. Ce qui importe vraiment, c’est que le monde soit chaque jour un peu plus près du Christ. Et le Seigneur appelle tout le monde à cette tâche, mais pas de la même manière, pas dans une uniformité qui appauvrirait l’apostolat. Il n’est pas possible de s’abstenir de cette occupation divine, de se laisser dominer par une mentalité de « parti unique ». L’Église n’a jamais « uniformisé » les chrétiens : elle a toujours considéré comme un trésor la diversité des spiritualités et des apostolats.

Ainsi le travail, le repos, les visites à un ami, le sport, peuvent-ils être un magnifique chemin pour porter Dieu à ces personnes ; mais les contradictions d’un milieu ouvertement ou sournoisement contraire à la foi le sont aussi. Ce peut être une occasion de vivre la charité, en appréciant et en traitant bien même ceux qui ne nous comprennent pas ou nous traitent plutôt mal. Saint Polycarpe, évêque et martyr, dans sa Lettre aux Philippiens que recueille aujourd’hui la Liturgie des Heures, exhortait ceux-ci à s’abstenir « de la médisance et des faux témoignages, en ne rendant pas le mal pour le mal, l’insulte pour l’insulte, coup pour coup, ni malédiction pour malédiction, en nous souvenant de l’enseignement du Seigneur qui a dit : ne jugez pas, pour ne pas être jugés ; pardonnez et vous serez pardonnés ; faites miséricorde pour recevoir miséricorde ; la mesure dont vous mesurerez servira aussi pour vous. Et encore : bienheureux les pauvres et ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume de Dieu est à eux.[07] Et nous ? Réagissons-nous avec sévérité, rendons-nous le mal pour le mal ? Lorsqu’il est opportun de nous défendre, le faisons-nous en respectant les personnes ? Essayons d’enseigner, avec tous les moyens à notre portée, que le moteur qui nous fait agir est la charité du Christ. Un apostolat mené à l’ombre de la Croix est toujours fécond.

III. Quelle que soit la façon de faire l’apostolat à laquelle le chrétien se sent appelé, quelles que soient les circonstances dans lesquelles il doit le faire, la charité passera toujours en premier. C’est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, avait annoncé le Seigneur[08].

Lorsque saint Paul écrit aux chrétiens de Thessalonique et leur rappelle son séjour parmi eux, il leur dit : ce qu’est un père pour ses enfants, nous l’avons été pour chacun de vous, vous exhortant, vous encourageant et vous admonestant pour que votre conduite fût digne du Dieu qui vous appelle à son royaume et à sa gloire[09]. Pour chacun, écrit l’Apôtre. Car il ne se limita pas à prêcher dans la synagogue ou en d’autres lieux publics, comme il avait l’habitude de le faire. Il s’occupa de chaque personne en particulier ; avec la chaleur de l’amitié il sut donner à chacun courage et réconfort, et il leur apprenait comment ils devaient se comporter. C’est ainsi que nous devons agir, nous aussi, avec ceux qui partagent le même lieu de travail, le même foyer, la même classe…, avec le voisinage. Aller vers eux d’abord avec une charité bien vécue, base de tout apostolat, en appréciant de tout cœur ceux qui nous entourent, même si au début leur fréquentation nous paraît difficile ; sans tolérer que des défauts, apparents ou réels, nous séparent d’eux. « L’œuvre de l’évangélisation suppose, pour celui qui évangélise, un amour fraternel toujours croissant envers ceux qu’il évangélise.[10] » Le chrétien est en chaque homme un enfant de Dieu d’une valeur infinie, et cela le mène à une sincère estime, qui passe par-dessus les défauts, les manières d’être…

Nous avons reçu le don de la foi, et nous ressentons naturellement le besoin de la communiquer aux autres, en les faisant participer à la grande trouvaille. Cette mission, comme l’atteste la vie des premiers chrétiens, n’est pas une compétence exclusive des pasteurs d’âmes ; c’est la tâche de chacun, selon ses circonstances particulières et l’appel qu’il a reçu du Seigneur. Faisons aujourd’hui un examen de conscience : l’influence chrétienne que nous produisons autour de nous est-elle celle que le Seigneur attend de nous ? Oublierions-nous parfois les paroles réconfortantes de Jésus que nous lisons dans l’Évangile de cette Messe : Et celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, amen Je vous le dis, il ne restera pas sans récompense… Que nous aura donc préparé le Seigneur, si tout au long de notre vie nous avons essayé d’approcher tant d’âmes de Lui ?

[01]. Nm 11, 25-29.
[02]. Mc 9, 38-41.
[03]. Jean-Paul II, Exhort. Apost.
Christifideles laici, 30 décembre 1988, 30.
[04]. Concile Vatican II, Decr.
Ad gentes, 13.
[05]. Paul VI, Exhort. Apost.
Evangelii nuntiandi, 8 décembre 1975, 80.
[06]. Ph 1, 14-18.
[07]. Liturgie des Heures,
Office des lectures. Seconde lecture.
[08]. Jn 13, 35.
[09]. 1 Th 2, 11-12.
[10]. Paul VI,
loc. cit., 79.



26e DIMANCHE. ANNÉE C

66. PARTAGER

—L’actualité de la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare.

—Selon l’usage que nous faisons des biens sur terre nous gagnons (ou nous perdons) le Ciel.

—Détachement : partager avec les autres ce que le Seigneur met dans nos mains.

I. La première lecture de la Messe[01] nous présente le Prophète Amos qui arrive du désert à Samarie. Là il découvre les dirigeants du peuple en train de s’adonner à une vie de délices qui cache toutes sortes de vices et l’oubli complet du destin du pays qui va à la ruine. Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les meilleurs agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres, leur reproche le Prophète, …, ils se frottent de parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! Et Amos leur prédit le sort qui les attend : C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés. Prophétie qui s’accomplira quelques années plus tard.

Tout au long de la liturgie de ce dimanche est souligné combien le désir excessif de confort, de biens matériels et de luxe conduit à l’oubli pratique de Dieu, des autres, et à la ruine spirituelle et morale. L’Évangile[02] décrit un homme qui ne sut pas tirer profit de ses biens. Au lieu de gagner le Ciel grâce à eux, il le perdit. Il s’agit d’un homme riche, qui portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux. Au même moment, près de lui, à sa porte, se trouvait un mendiant, Lazare, couvert de plaies, qui aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche. Personne pour le soigner : seuls les chiens lui léchaient les plaies.

La description que fait le Seigneur dans cette parabole a de forts contrastes : grande abondance pour l’un, extrême besoin pour l’autre. Il ne dit absolument rien des biens en eux-mêmes, mais Il fait remarquer l’emploi que le riche en fait : des vêtements extrêmement luxueux et des festins quotidiens. Lazare, lui, ne reçoit même pas les restes des repas.

Les biens de l’homme riche n’avaient pas été acquis d’une façon frauduleuse ; il n’a pas non plus de responsabilité en ce qui concerne la pauvreté de Lazare, au moins directement : il ne profita pas de sa misère pour l’exploiter. Il a cependant un sens marqué de la vie et des biens : « il faisait des festins ». Il vit pour lui, comme si Dieu n’existait pas. Il a oublié quelque chose que le Seigneur rappelle fréquemment : nous ne sommes pas propriétaires mais administrateurs des biens de ce monde.

Cet homme riche vit à son aise, dans l’abondance ; il n’est pas contre Dieu et il n’opprime pas non plus le pauvre. Mais il est aveugle uniquement pour voir qui a besoin de lui. Il vit pour lui-même, le mieux possible. Où est le péché ? C’est de ne pas voir Lazare qu’il aurait pu rendre heureux avec un peu moins d’égoïsme et moins de désir de ne se soucier que de ce qui est à lui. Il n’utilisa pas ses biens selon le vouloir de Dieu : il ne sut pas partager. « La pauvreté, écrit saint Augustin, ne conduisit pas Lazare au Ciel, mais son humilité, et les richesses n’empêchèrent pas le riche d’entrer dans le repos éternel, mais son égoïsme et son infidélité.[03] »

L’égoïsme, qui se manifeste dans le désir démesuré de posséder toujours plus de biens matériels, rend les hommes aveugles aux besoins d’autrui et conduit à traiter les personnes comme des choses sans valeur. N’avons-nous pas tous autour de nous des gens dans le besoin, comme Lazare ? N’oublions pas que parmi les biens que nous avons reçus pour les administrer avec générosité, il y a aussi l’affection, l’amitié, la compréhension, la cordialité, les mots d’encouragement…

II. Selon ce que nous faisons des biens que Dieu a déposés dans nos mains, nous gagnons (ou nous perdons) la vie éternelle. Le temps est un temps pour mériter. C’est pourquoi, non sans un profond mystère, le Seigneur s’exclame : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir[04]. On gagne davantage en donnant qu’en recevant : on gagne le Ciel. En étant généreux, en découvrant chez les autres des enfants de Dieu qui ont besoin de nous, nous sommes heureux ici sur terre, et plus tard dans la vie éternelle. La charité est toujours une réalisation du Royaume de Dieu, et le seul bagage qui surnagera dans ce monde qui passe. Soyons donc attentifs au cas où Lazare se trouverait dans notre propre foyer, au bureau, sur la route ou dans l’atelier où nous travaillons.

Dans la deuxième lecture[05] saint Paul, après avoir rappelé à Timothée que la racine de tous les maux est l’avarice et que beaucoup ont perdu la foi à cause d’elle[06], écrit : Toi, homme de Dieu, cherche à être juste et religieux, vis dans la foi et l’amour, la persévérance et la douceur. Continue à bien te battre pour la foi, et tu obtiendras la vie éternelle : c’est à elle que tu as été appelé…

Les chrétiens, hommes et femmes de Dieu, grâce au Baptême ont été choisis pour être levain qui transforme et sanctifie les réalités terrestres, préserve de la mort ceux qui les entourent, comme le firent les premiers chrétiens. Et en voyant l’ardeur que tant de personnes mettent pour les choses matérielles, nous nous rendons compte que pour être ferment au milieu du monde il est nécessaire de vivre le détachement de ce que nous possédons. Si nous ne faisons pas l’effort de ne pas avoir de choses superflues, de freiner les dépenses, de mener une vie sobre, de pratiquer avec magnanimité les œuvres de miséricorde, nous serons bien peu utiles… Montrons par l’exemple, que le salut du monde et son bonheur ne se trouvent pas dans les moyens matériels, aussi importants qu’ils soient, mais dans le fait de vivre selon le vouloir divin.

La sobriété, la tempérance, le détachement nous conduiront à être généreux, à aider les plus nécessiteux, à utiliser notre temps, les talents que Dieu nous a donnés, les biens matériels dans la mesure de nos possibilités, à prendre des initiatives qui élèvent le niveau de formation, de culture, d’attention aux malades… Cette générosité enseigne à se délivrer de son égoïsme, de l’attachement désordonné aux biens matériels. Et ainsi, « nous serons en condition de nous rendre solidaires de ceux qui souffrent, des pauvres et des malades, des marginaux et des opprimés. Notre sensibilité augmentera, et nous n’aurons aucun effort à faire pour voir dans le prochain qui a besoin d’aide Jésus-Christ Lui-même. C’est Lui qui nous l’a dit et qui maintenant nous le rappelle : Autant de fois que vous l’avez fait pour le moindre de mes frères que voici, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt 25, 40). Le jour du jugement ce sera nos lettres de créance. Et nous comprendrons alors que gagner le monde entier ne nous aurait servi à rien, si à la fin nous n’avions pas su aimer nos frères en œuvres et en vérité.[07] »

III. Ne vous modelez pas sur ce monde-ci…[08], exhortait saint Paul s’adressant aux chrétiens de Rome. Lorsque l’on vit le cœur rempli de biens matériels, il est difficile de voir les besoins des autres, et il devient aussi de plus en plus coûteux de voir Dieu. Le riche de la parabole « fut condamné parce qu’il n’aida pas un autre homme. Parce qu’il ne se rendit même pas compte de la présence de Lazare, de la personne qui était assise à son portail et qui désirait les miettes de sa table.[09] » Et nous ? Sommes-nous décidés à donner beaucoup et à apprendre aux autres à être plus généreux ?

Les chrétiens ne peuvent pas rester les bras croisés devant cette vague de matérialisme qui enveloppe tout et qui dessèche la capacité pour le surnaturel ; beaucoup moins encore se laisser rattraper par ce sens de la vie qui ne voit que l’aspect rentable de chaque circonstance, affaire ou poste de travail. « La solidarité est une exigence directe de la fraternité humaine et surnaturelle [10] » qui conduit en premier lieu à vivre personnellement la pauvreté que Jésus déclara bienheureuse. Celle qui « est faite de détachement, de confiance en Dieu, de sobriété et de disposition à partager avec les autres, de sens de la justice, de désir du royaume des cieux, de disponibilité à écouter la parole de Dieu et à la garder dans le cœur (cf. Libertatis conscientia, 66).

« Bien différente est la pauvreté qui opprime une foule de nos frères dans le monde et les empêche de se développer intégralement en tant que personnes. Devant cette pauvreté, qui est carence et privation, l’Église élève la voix en invoquant et suscitant la solidarité de tous pour la vaincre.[11] »

Oui, nous devons voir des frères en ceux qui nous entourent, des frères dans le besoin avec qui nous partageons l’immense trésor de la foi que nous avons reçu, la joie, l’amitié, les biens économiques, sans rester indifférents en contemplant ce monde où tant de personnes souffrent du besoin de pain, de culture…, de foi.

En même temps, examinons si notre détachement est réel, pourvu de conséquences pratiques, d’une vie exemplaire par la sobriété et la tempérance dans l’utilisation de ces biens ; et surtout, comme une conséquence effective de ce détachement, avons-nous le cœur rempli du trésor qui ne passe pas, qui résiste au temps, à la rouille et aux mites[12] ? Le Christ, Lui, nous l’aurons pour une éternité sans fin. Lorsque nous aurons laissé derrière nous tout ce qui est d’ici-bas, il ne nous coûtera pas trop d’avoir le cœur rempli de Lui. « Oh, quelle douceur m’a produit le fait de manquer si soudainement des plaisirs de ces bagatelles ! s’exclamait saint Augustin en se rappelant sa conversion; tout ce qu’auparavant je craignais de perdre, j’avais maintenant le plaisir de le laisser. Car Toi, qui es la vraie et suprême douceur, Tu les chassais de moi ; et non seulement Tu les chassais, mais Tu entrais Toi-même à leur place. Toi qui es plus doux que tout plaisir, plus clair que toute lumière, plus intérieur que tout secret et plus sublime que tous les honneurs.[13] »

[01]. Am 6, 1. 4-7.
[02]. Lc 16, 19-31.
[03]. Saint Augustin,
Sermon 24, 3.
[04]. Ac 20, 35.
[05]. 1 Tim 6, 11-16.
[06]. 1 Tim 6, 10.
[07]. A. Fuentes,
Le sens chrétien de la richesse.
[08]. Rom 12, 2.
[09]. Jean-Paul II,
Homélie au Yankee Stadium, New York, 2 octobre 1979.
[10]. S. C. pour la Doctrine de la Foi, Instr.
Libertatis conscientia.
[11]. Jean-Paul II,
Homélie, Mexico, 7 mai 1990.
[12]. Cf. Lc 12, 33.
[13]. Saint Augustin,
Confessions, 9, 1, 1.


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