11° DIMANCHE. ANNEE C
39. LA CONTRITION POUR LES PÉCHÉS
— L’effet de la contrition est de nous oublier nous-mêmes pour nous approcher à nouveau du Seigneur. Les chutes ne doivent pas nous décourager.
— Reconnaître nos fautes est un premier pas vers le repentir.
— L’humilité est nécessaire au repentir.
I. Nous lisons dans l’Évangile de la Messe [01] que Jésus fut invité à manger par un pharisien nommé Simon. Le lieu ne nous est pas indiqué, mais c’était probablement en Galilée, peut-être à Capharnaüm.
Simon ne montre pas un amour spécial pour le Christ, puisqu’il ne lui manifeste pas les témoignages de déférence habituels parmi les Juifs qui recevaient un hôte important : le baiser de bienvenue, l’eau parfumée pour se laver, l’onguent...
Tandis qu’ils étaient à table, une femme entra et alla directement vers le Christ. C’était une pécheresse de la ville. Elle devait déjà connaître le Seigneur, et avait été probablement impressionnée par ses paroles ou par un de ses gestes miséricordieux. Aujourd’hui elle est décidée à rencontrer le Seigneur personnellement. Et elle manifeste de nombreux signes de repentir et de contrition : Elle apportait un vase précieux plein de parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, à ses pieds, et ses larmes mouillaient les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et y versait le parfum. Nous savons ce qui se passait en elle grâce aux paroles que le Seigneur prononça ultérieurement : elle avait un grand amour. Elle démontre une vénération sans limites envers Jésus. Elle a oublié les autres comme elle-même, car pour elle, seul le Christ est important.
Si ses nombreux péchés sont pardonnés, c’est à cause de son grand amour : voilà la raison du pardon miséricordieux du Seigneur. La scène se termine par ces paroles consolantes du Seigneur :Ta foi t’a sauvée. Va en paix. Recommence ta vie avec une nouvelle espérance.
La paix a toujours été le résultat d’une contrition profonde. Va en paix : c’est ainsi que le prêtre prend congé après avoir donné l’absolution des péchés. La foi et l’humilité ont sauvé cette femme de son désespoir et grâce à la contrition elle a commencé une vie nouvelle. “ Cette femme, dit saint Grégoire le Grand, nous a tous représentés lorsque, après avoir péché, nous revenons de tout cœur au Seigneur et nous l’imitons dans ses pleurs de pénitence. [02] ” La contrition fait que nous nous oubliions nous-mêmes et que nous nous approchions à nouveau de Dieu par un acte d’amour. Elle est aussi une preuve de la profondeur de notre amour, et attire la miséricorde divine sur nos vies : Mes regards, dit le Seigneur, se posent sur les humbles et sur ceux qui ont le cœur contrit[03]. Nos pires défauts et nos fautes ne peuvent pas nous décourager, même s’ils sont nombreux et fréquents, pourvu que nous soyons humbles et revenions vers Jésus pleins de repentir.
Demandons au Seigneur de graver dans nos âmes cette doctrine pleine d’espérance, pour ne pas renoncer à lutter pour être saints et pour atteindre l’Amour de Dieu. “ Dans ce tournoi d’amour, nous ne devons pas nous attrister des chutes, même des chutes graves, si nous nous approchons de Dieu, dans le sacrement de pénitence, avec repentir et désir de nous corriger. Le chrétien n’est pas un maniaque qui collectionne des états de services irréprochables. Jésus-Christ Notre Seigneur, si ému de l’innocence et de la fidélité de Jean, est aussi attendri par le repentir de Pierre, après sa chute. Jésus comprend notre faiblesse et nous attire à lui, comme par un plan incliné, en nous demandant de savoir persévérer dans notre effort pour monter un peu, jour après jour. Il nous cherche comme il a cherché les deux disciples d’Emmaüs, en allant à leur rencontre ; comme il a cherché Thomas pour lui faire toucher, avec ses doigts, les plaies ouvertes de ses mains et de son côté. Jésus vit continuellement dans l’espoir que nous nous tournions vers lui, précisément parce qu’il connaît notre faiblesse.[04] ”
II. Simon, qui contemple la scène en silence, n’a que du mépris pour cette femme. Jésus l’a pardonnée, et lui, s’érigeant en juge, la condamne et pense même que le Christ, dont on parle tant, n’est pas un vrai prophète. Peut-être était-ce pour l’observer de plus près qu’il l’avait invité.
Jésus lui montre qu’il connaît non seulement l’âme de cette femme, mais aussi ses propres pensées. Il lui dit : Simon, un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ni l’un ni l’autre ne pouvaient rembourser, il remit à tous deux leur dette. Lequel des deux l’aimera davantage ?
La réponse était claire : celui à qui on a davantage pardonné devra aimer davantage. Simon répondit juste. Et alors la parabole devient réalité, car les deux débiteurs sont présents. Ce que le Seigneur dit ensuite est une grande louange de cette femme qui n’ose même pas parler. C’est pourquoi Jésus la regarde, tout en s’adressant à Simon, c’est à la femme qu’il parle : il se tourna vers la femme, en disant à Simon : Tu vois cette femme ? Je suis entré chez toi, et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas... Tu ne m’aimes pas, elle, si. Elle m’aime malgré ses nombreux péchés, ou, peut-être, à cause d’eux, car son besoin d’être pardonnée est très grand.
Simon n’a pas accompli les signes d’hospitalité habituels pour les hôtes importants. Il n’a pas offert d’eau pour laver les pieds fatigués par les chemins ; il n’a pas non plus salué avec le baiser de paix ; il n’a pas non plus oint la tête avec du parfum. En revanche la femme, elle, le fit largement : elle lui lava les pieds, les essuya avec ses cheveux et ne s’arrêtait pas de les embrasser.
Simon ne se rend pas compte de ses fautes ; il n’est pas non plus conscient de ce que s’il n’a pas commis plus de péchés et de plus graves, c’est la miséricorde divine qui l’a préservé du mal. “ Aime peu, commente saint Augustin, celui qui est pardonné pour peu de choses. Toi, qui dis ne pas avoir commis beaucoup de péchés, pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Sans doute parce que Dieu t’a mené par la main (...). Il n’y a en effet aucun péché qu’un homme commette qui ne puisse être commis aussi par un autre si Dieu, qui fit l’homme, ne le conduit pas par la main.[05] ”
Nous ne pouvons pas oublier la réalité de nos fautes, ni les attribuer à l’environnement, aux circonstances, ou les admettre comme une chose inévitable, en nous excusant et en éludant la responsabilité, car en agissant ainsi nous fermerions les portes au pardon et à la nouvelle rencontre avec le Seigneur, comme ce fut le cas pour ce pharisien. “ Plus que le péché lui-même, dit saint Jean Chrysostome, ce qui irrite et offense Dieu, c’est que les pécheurs ne sentent aucune douleur de leurs péchés.[06] ” Et il ne peut pas y avoir de douleur si nous excusons nos faiblesses. Où en sommes nous ? Faisons-nous souvent un examen de conscience profond, et concret, sans nous limiter à l’acceptation générique du fait d’être pécheurs ? “ Nous ne pouvons pas rester, disait le cardinal Wojtyla, futur Jean-Paul II, à la superficie du mal, il faut en arriver à sa racine, aux causes, à la plus profonde vérité de la conscience.[07] ” Jésus connaît bien notre cœur et désire le nettoyer et le purifier.
III. Je t’ai fait connaître ma faute, lisons-nous dans le psaume responsorial de la Messe, je n’ai pas caché mes torts. J’ai dit : Je rendrai grâce au Seigneur, en confessant mes péchés. Et toi, tu as enlevé l’offense de ma faute. Tu es un refuge pour moi, mon abri dans la détresse, tu m’as entouré de chants de délivrance [08].
La sincérité est source de salut : la vérité vous rendra libres[09], avait dit le Seigneur. Au contraire, la duperie, la simulation et le mensonge mènent à la séparation du Seigneur et à la stérilité des fruits de la charité : ma sève se desséchait, comme aux ardeurs de l’été[10], dit encore le même psaume.
La racine du manque de sincérité est l’orgueil : il empêche l’homme de se soumettre à Dieu, de reconnaître sa dépendance de Dieu. À cause de ce vice il lui devient plus difficile de reconnaître qu’il a mal agi et rectifier sa conduite. Si cette attitude persiste, l’objectivité avec soi-même devient de plus en plus difficile, car l’âme qui ne veut pas reconnaître ses fautes cherche des excuses à ses erreurs. Si elle persiste sur ce chemin elle en arrive à l’aveuglement. C’est pourquoi nous avons besoin d’une attitude humble — celle de cette femme pécheresse — pour mieux nous connaître nous-mêmes et pouvoir ainsi confesser nos péchés. L’examen de conscience fait en présence de Dieu, sans fausses justifications et l’accusation sincère de nos péchés dans la confession sacramentelle nous aideront aussi à avancer dans la vertu de l’humilité.
Et l’humilité permet de constater l’immense dette que nous avons contractée envers notre Seigneur et de ressentir notre radicale insuffisance personnelle, qui nous pousse à demander souvent pardon à Dieu pour ce qui ne va pas bien dans notre vie ou ce qui ne va pas aussi bien qu’il faudrait. Les fautes nombreuses mènent à beaucoup aimer, et s’il n’y en a que peu, remercions le Seigneur qui, par son amour, nous a empêchés de tomber. C’est en étant sincères avec nous-mêmes, que nous comprendrons aussi les défauts des autres et nous n’aurons plus aucune raison de nous ériger en juges de leurs défauts.
Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est...
La charité et l’humilité nous enseignent à voir dans les fautes et les péchés des autres notre propre faiblesse, et elles nous aident à nous unir à la douleur de tout pécheur qui se repent, car nous aussi nous tomberions dans les mêmes fautes ou dans de plus grandes, si la miséricorde du Seigneur nous abandonnait.
“ Le Seigneur, conclut saint Ambroise, aima non seulement l’onguent, mais aussi l’affection ; il remercia la foi, loua l’humilité. Et toi aussi, si tu désires la grâce, augmente ton amour ; répands sur le corps de Jésus ta foi en la Résurrection, le parfum de la sainte Eglise et l’onguent de la charité des autres. [11] ”
Très sainte Vierge Marie, Refugium peccatorum, obtiens-nous de ton Fils une sincère douleur pour nos péchés et une vive gratitude pour le sacrement de la Pénitence.
NOTES
[01] Lc 7, 36-8, 3. – 2. SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, Homélies sur les Évangiles, 13, 5.
[03] Is 66, 2.
[04] SAINT J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 75.
[05] SAINT AUGUSTIN, Sermon 99, 6.
[06] SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur saint Matthieu, 14, 4.
[07] CARDINAL K. WOJTYLA, Signe de contradiction.
[08] Ps 31, 5, 7.
[09] Cf. Jn 8, 32.
[10] PS 31, 4.
[11] SAINT AMBROISE, Traité sur l’Évangile de saint Luc, in loc.
11° SEMAINE. LUNDI
40. LA VIE DE LA GRÂCE
— La dignité du chrétien.
— La grâce sanctifiante est une participation de la nature divine.
— La grâce nous conduit à l’identification avec le Christ.
I. À partir du moment où nous recevons la grâce sanctifiante dans le baptême, nous avons une nouvelle vie, surnaturelle, différente de l’existence commune des hommes ; c’est une vie particulière, exclusive à ceux qui croient au Christ, à ceux qui ne sont nés ni du sang, ni d’un vouloir charnel, ni d’un vouloir humain, mais de Dieu [01]. Par le baptême, le chrétien commence à vivre la vie même du Christ[02]. Entre lui et nous s’est établie une communion de vie supérieure, plus forte et plus intime que celle des membres de la société humaine. L’union avec le Seigneur est si profonde qu’elle transforme radicalement l’existence du chrétien, et permet à la vie de Dieu d’avoir son propre développement à l’intérieur de l’âme. Pour en parler, notre Seigneur utilise l’exemple de la vigne et des sarments[03] et saint Paul la compare à l’union entre le corps et la tête[04], car une même sève et un même sang parcourent la tête et les membres.
La première conséquence de cette réalité est le don incomparable de la filiation divine, qui n’est pas un simple titre. Lorsque quelqu’un adopte un enfant, il lui donne son nom et ses biens, il lui offre son affection, mais il n’est pas capable de lui communiquer ni sa propre nature ni sa propre vie. L’adoption humaine est quelque chose d’extérieur : elle ne change pas la personne et ne lui ajoute que d’éventuelles perfections ou des qualités extérieures (plus d’affection, de meilleurs vêtements, plus de moyens pour élargir la culture... ). Dans l’adoption divine tout est différent : il s’agit d’une nouvelle naissance, qui produit une admirable amélioration de la nature de celui qui est adopté. Très chers, écrit saint Jean, nous sommes déjà dès maintenant enfants de Dieu[05]. Ce n’est pas une fiction, ce n’est pas s’octroyer un titre honorifique, car l’Esprit lui-même atteste avec notre esprit que nous sommes enfants de Dieu [06]. C’est une réalité si grande et si joyeuse que saint Paul en arrive à écrire : vous n’êtes plus étrangers, vous êtes concitoyens des saints et membres de la famille de Dieu[07].
Considérer souvent que le Christ est la source d’où jaillit cette nouvelle vie fera un grand bien à l’âme ! Saint Pierre écrit : C’est par là qu’il nous a fait don des précieuses et magnifiques promesses, afin que grâce à elles vous deveniez participants de la nature divine [08].
Devant une telle dignité, la tête et le cœur s’inclinent pour rendre grâce au Seigneur, qui a voulu nous accorder une telle richesse. Les anges regardent l’âme en grâce pleins de respect et d’admiration. Mais nous, comment regardons-nous nos frères les hommes, qui ont reçu ou sont appelés à recevoir cette dignité ? Comment nous comportons-nous pour conserver et faire grandir un trésor d’une si grande valeur ? Savons-nous vraiment ce que vaut notre âme ? Le manifestons-nous dans notre conduite, dans la délicatesse pour éviter jusqu’à la plus petite chose qui s’opposerait à la dignité de notre condition chrétienne ?
II. Au commencement, après la première création, la créature était parfaite, comme Dieu l’avait voulue. Mais le péché lui causa de grands ravages. C’est pourquoi Dieu fit une autre création nouvelle[09] : la grâce sanctifiante, une participation limitée de la nature divine, par laquelle l’homme, sans cesser d’être une créature, est semblable à Dieu et participe intimement de la vie divine.
C’est une réalité intérieure qui produit “ une espèce d’éclat et de lumière qui lave toutes les taches de nos âmes et les rend très belles et très brillantes [10] ”. C’est cette grâce qui unit notre âme à Dieu dans un étroit lien d’amour[11]. Convaincus qu’elle est notre bien suprême, protégeons la : la sainte Écriture la compare à un gage que Dieu met dans les cœurs des fidèles[12], à une semence qui prend racine à l’intérieur de l’homme[13], à une source d’eau qui jaillit sans cesse jusqu’à la vie éternelle [14]. La grâce sanctifiante n’est pas un don passager et transitoire, comme c’est le cas de ces impulsions et ces mouvements intérieurs pour réaliser ou pas une action, que nous appelons grâces actuelles ; la grâce sanctifiante est “ un principe permanent de vie surnaturelle[15] ”, une disposition stable qui a sa racine dans l’essence même de l’âme. Puisqu’elle est un don stable et permanent, bien qu’elle puisse se perdre par le péché mortel, on l’appelle aussi grâce habituelle.
La grâce ne violente pas l’ordre naturel, mais elle le suppose, l’élève et le perfectionne, et les deux ordres, le naturel et le surnaturel, se rendent service mutuellement, car l’un et l’autre proviennent de Dieu[16]. C’est pourquoi le chrétien, loin de renoncer aux œuvres propres à sa vie sur terre, le travail, la famille..., les développe et les perfectionne sans les séparer de la vie surnaturelle, au point d’ennoblir la vie naturelle elle-même[17].
C’est avec ce privilège, et la dignité qu’il confère, que nous vivons et nous comportons dans toutes nos actions. Ne négligeons pas les dons dont nous avons été favorisés ! Notre existence est bien différente lorsqu’au milieu des occupations quotidiennes, nous nous rappelons l’honneur que Dieu notre Père nous a fait : par la grâce, nous nous appelons enfants de Dieu, et nous le sommes vraiment[18].
III. La grâce sanctifiante divinise le chrétien et le convertit en enfant de Dieu et en temple de la très Sainte Trinité. Cette ressemblance dans l’être se reflète nécessairement dans la conduite, les pensées, les actions et les désirs, à mesure que nous progressons dans la lutte ascétique. C’est ainsi que la vie purement humaine cède le pas à la vie du Christ. Le processus intérieur qu’indiquent les paroles de Jean-Baptiste s’accomplit dans l’âme : Lui, il faut qu’il croisse, et moi, que je diminue[19]. Demandons au Seigneur aujourd’hui que devienne chaque fois plus ferme en nous le désir d’avoir dans le cœur les mêmes sentiments que ceux du cœur de Jésus-Christ[20] et de chasser l’égoïsme, la préoccupation excessive de nous-mêmes, tout symptôme d’embourgeoisement... Ceux qui se vantent de porter le nom de chrétiens, devraient non seulement contempler le Maître comme un modèle parfait de toutes les vertus, mais aussi chercher à reproduire dans leur comportement la doctrine et la vie de Jésus-Christ, pour devenir semblables à lui[21] : dans la manière de traiter les autres, par exemple, dans la compassion pour la douleur d’autrui, dans la perfection du travail professionnel...
C’est ainsi que la vie de Jésus se répétera dans la nôtre, dans une union croissante avec lui que le Saint-Esprit réalise d’une manière admirable, et qui a comme but l’union avec notre Seigneur, qui ne sera parfaite que dans le Ciel. Considérons cela dans notre prière, avec sérénité : pour parvenir à l’identification avec le Christ, il est nécessaire de donner une orientation claire à notre vie : collaborer avec le Seigneur dans la tâche de notre propre sanctification, en enlevant les obstacles à l’action du Paraclet et en essayant de faire toujours ce qui plaît le plus à Dieu, de sorte que nous puissions dire, nous aussi : ma nourriture est défaire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre[22]. Cette correspondance à la grâce, qui doit devenir réalité jour après jour, pourrait se résumer en trois points : être dociles aux inspirations du Saint-Esprit, maintenir en toute circonstance la vie de prière, grâce aux pratiques de dévotion précisées souvent dans la direction spirituelle, et développer un esprit de pénitence constant.
Docilité aux inspirations du Saint-Esprit parce que “ c’est le Saint-Esprit (...) qui nous pousse à adhérer à la doctrine du Christ et à l’assimiler en profondeur. C’est Lui qui nous éclaire, nous rend conscients de notre vocation personnelle et nous donne la force de réaliser tout ce que Dieu attend de nous[23] ” dans notre croissance intérieure personnelle et dans l’abondant apostolat que nous devons faire parmi nos amis, parents et collègues.
Vie de prière, “ parce que le don, l’obéissance et la bonté du chrétien naissent de l’amour et s’orientent vers l’amour. Et l’amour conduit à la fréquentation, à la conversation et à l’amitié. La vie chrétienne requiert un dialogue constant avec le Dieu Un et Trine, et c’est à cette intimité que nous conduit le Saint-Esprit.[24] ”
Amour de la Croix, “ parce que, dans la vie du Christ, le Calvaire a précédé la Résurrection et la Pentecôte. Le même processus doit se reproduire dans la vie de chaque chrétien[25]”, tout d’abord en acceptant les contradictions, petites ou grandes, que tout homme rencontre dans sa vie, et en offrant au Seigneur chaque jour beaucoup d’autres petites mortifications qui nous unissent à la Croix du Christ, avec un sens de corédemption. Nous purifions ainsi notre vie et nous nous disposons à un dialogue intime et profond avec Dieu.
En terminant notre prière, demandons-nous, en présence du Seigneur, comment nous correspondons à la grâce en ces trois points, sûrs que le développement de la vie de la grâce en nous dépend de cette correspondance. Seigneur, je ne veux pas me contenter du niveau atteint dans la prière, dans la présence de Dieu, dans l’esprit de sacrifice. Avec la grâce et avec la protection de sainte Marie, je ne m’arrêterai pas tant que je n’arriverai pas au but qui donne un sens à notre vie : la pleine identification avec Jésus-Christ.
NOTES
[01] Jn 1, 13.
[02] Cf. Gai 3, 27.
[03] Jn 15, 1-6.
[04] 1 Cor 12, 27.
[05] 1 Jn 3, 2.
[06] Rom 8, 16.
[07] Eph 2, 19.
[08] 2 Pi 1, 4.
[09] Cf. SAINT THOMAS, Commentaire à la Deuxième Épître aux Corinthiens, IV, 192.
[10] CATECHISME ROMAIN, II, 2, n. 50.
[11] Cf. IDEM, I, 9, n. 8.
[12] Cf. 2 Cor 5, 5.
[13] Cf. 1 Jn 3, 9.
[14] Jn 4, 14.
[15] PIE XI, Enc. Casti connubii, 31 décembre 1930.
[16] Cf. IDEM, Enc. Divini illius Magistri, 31 décembre 1929.
[17] Cf. IDEM ; cf. CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium, 40.
[18] Cf. 1 Jn 3, 1.
[19] Jn 3, 30.
[20] Ph 2, 5.
[21] Cf. PIE XII, Enc. Mystici Corporis, 29 juin 1943.
[22] Jn 4, 34.
[23] SAINT J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 135.
[24] IDEM, 136.
[25] IDEM, 137.
11° SEMAINE. MARDI
41. SAINTETÉ AU MILIEU DU MONDE
— L’appel universel à la sainteté.
— Lutter pour être saints là où nous nous trouvons. La mystique du si.
— Toutes les circonstances sont bonnes pour croître en sainteté et faire de l’apostolat.
I. Toute l’Écriture est un appel à la sainteté, mais aujourd’hui Jésus nous dit explicitement dans l’Évangile de la Messe : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait [01]. Le Christ ne s’adresse pas aux apôtres, ou à quelques personnes choisies, mais à tout le monde. Saint Matthieu fait remarquer qu’à la fin de ses discours, les foules étaient dans l’admiration pour l’enseignement qu’il donnait[02]. Jésus ne demande pas la sainteté au petit groupe de disciples qui l’accompagnent, mais à tous ceux qui s’approchent de lui, aux foules où il y avait sans doute des mères de famille, des paysans, des artisans qui s’arrêtaient pour l’écouter au retour du travail, des enfants, des publicains, des mendiants, des malades... Le Seigneur appelle sans distinction d’état, de race ou de condition...
À nous aussi, à chacun en particulier, aux voisins, aux collègues de travail ou d’étude, à ces personnes qui marchent dans la rue..., à tous le Christ dit: Soyez parfaits..., et il donne les grâces nécessaires. Ce n’est pas un conseil du Maître, mais un ordre exigeant. “ Tous les membres de l’Église, tant ceux qui appartiennent à la hiérarchie que ceux qui sont dirigés par elle, sont appelés à la sainteté, selon l’expression de l’Apôtre : La volonté de Dieu c’est votre sanctification (1 Th 4, 3).[03] ” “ Chacun des fidèles, peu importe son état ou son rang, est appelé à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité.[04] ” Dans la doctrine du Christ il n’y a pas d’appel à la médiocrité, mais à l’amour, à l’héroïsme, au sacrifice joyeux.
L’amour sait se mettre à la portée de l’enfant, du malade dans un lit d’hôpital, du chef d’entreprise, du médecin qui a à peine une minute de libre..., et la sainteté est une question d’amour, d’effort pour parvenir jusqu’au Maître, avec l’aide de la grâce. Il s’agit de donner un nouveau sens à la vie, et non pas de s’éloigner des joies, des travaux et des peines qu’elle comporte. La sainteté demande l’exigence pour combattre la tiédeur, l’embourgeoisement ; elle demande l’héroïcité, non pas dans des événements extraordinaires, que nous rencontrerons peu ou pas du tout, mais dans la continuelle fidélité aux devoirs de tous les jours.
La liturgie a recours aujourd’hui aux paroles de saint Cyprien, qui exhortait les chrétiens du troisième siècle : “ Nous devons donc nous rappeler et savoir, frères bien-aimés, lorsque nous appelons Dieu notre Père, que nous devons nous conduire en fils de Dieu ; de même que nous nous complaisons à considérer Dieu comme notre Père, il doit pouvoir se complaire lui aussi en nous. Vivons comme étant les temples de Dieu, pour qu’il soit évident que Dieu habite en nous (...). Il a dit lui-même soyez saints parce que je suis saint. Aussi demandons-nous instamment, puisque nous avons été sanctifiés au baptême, de persévérer dans ce que nous avons commencé à être. Prions pour cela chaque jour.[05] ” Demandons aujourd’hui à Dieu : Seigneur, donne-nous un vif désir de sainteté, d’être exemplaires dans nos occupations, de t’aimer chaque jour davantage. Aide-nous à répandre ta doctrine par toute la terre.
II. Le Seigneur ne se contente pas d’un amour tiède ou d’un don de soi à moitié. Tout sarment qui donne du fruit, Il l’émonde, pour qu’il en donne davantage[06]. C’est pourquoi le Maître purifie les siens, en permettant des épreuves et des contradictions. “ Si l’orfèvre martèle maintes fois l’or, c’est pour lui enlever la scorie ; si le métal est frotté à plusieurs reprises avec la lime, c’est pour augmenter son éclat. Le four met à l’épreuve le pot du potier, l’homme est éprouvé dans la tribulation.[07] ” Toute douleur, physique ou morale, que Dieu permet, sert à purifier l’âme et à ce qu’elle apporte davantage de fruit.
Toutes les époques sont bonnes pour entrer dans les profondeurs de la sainteté, toutes les circonstances sont bonnes pour aimer Dieu, car la vie intérieure se nourrit, avec l’aide constante du Saint-Esprit, des incidents quotidiens, comme les plantes, qui ne choisissent ni le lieu ni le milieu où elles sont ; c’est le semeur qui laisse tomber les semences dans un terrain, et c’est là qu’elles se développent, en transformant en substance propre les éléments utiles qu’elles trouvent dans la terre grâce à l’eau qui leur vient du ciel. C’est ainsi qu’elles croissent et se fortifient.
Dans notre cas, c’est Dieu notre Père qui a choisi le terrain et qui nous donne les grâces pour que nous apportions du fruit. La terre où le Seigneur nous a mis est la famille dont nous faisons partie, et non pas une autre, avec les caractères, les vertus, les défauts et les manières d’être des personnes qui la composent ; la terre, c’est le travail que nous devons aimer pour qu’il nous sanctifie, les collègues de l’entreprise ou les camarades de la classe, les voisins... ; la terre, c’est le pays, la région, le système social ou politique, notre propre manière d’être... et non pas une autre. C’est là, dans ce milieu, avec cet entourage, que le Seigneur dit que nous pouvons et que nous devons vivre les vertus chrétiennes, dans leur intégrité. Dieu appelle toujours à la sainteté en toute circonstance, en temps de guerre et en temps de paix, dans la maladie et dans la santé, lorsque nous réussissons et lorsque nous échouons, lorsque nous avons du temps libre et lorsque nous n’arrivons pas à tout faire. Le Seigneur veut que nous soyons saints à tout moment.
Ne pensons pas que dans un autre lieu ou dans une autre situation nous suivrions de plus près le Seigneur et réaliserions un apostolat plus fécond. Laissons de côté la mystique du si. Les fruits de sainteté que le Seigneur attend sont ceux que produit la terre où nous sommes, ici et maintenant : fatigue, maladie, famille, travail, collègues de travail ou camarades d’étude... “ Laissez donc les rêves, les faux idéalismes, les fantaisies, en un mot, ce que j’ai coutume d’appeler la mystique du si — ah ! si je ne m’étais pas marié, ah ! si je n’avais pas cette profession, ah ! si j’avais une meilleure santé, ah ! si j’étais jeune, ah ! si j’étais vieux ! — , et, en revanche, tenez-vous-en à la réalité la plus matérielle et la plus immédiate, car c’est là que se trouve le Seigneur (...).[08] ” Voilà le milieu où doit grandir et se développer notre amour de Dieu, en sanctifiant précisément ces réalités. Ne les laissons pas passer, car c’est là que Jésus nous attend.
III. Il pourrait sembler qu’il y a des moments et des situations moins propices pour croître en sainteté ou pour réaliser un apostolat fécond : des voyages, des examens, des excès de travail, la fatigue, le manque d’enthousiasme... ou bien des milieux difficiles, une situation professionnelle délicate, un milieu paganisé, des contradictions... Cependant, ce sont là des moments plus ou moins courants dans toute vie : succès et échecs, santé et maladie, joies et tristesses, préoccupations ; des moments d’aisance financière et peut-être d’autres de pénurie... Le Seigneur désire que nous sachions transformer ces opportunités en occasions de sainteté et d’apostolat.
Aux moments difficiles nous nous efforcerons davantage pour être fidèles à la prière quotidienne (nous trouverons toujours le temps pour cela, car l’amour est ingénieux !), dans les rapports avec Jésus dans le saint Sacrement, avec la sainte Vierge... car ce sont précisément des moments où nous avons besoin de plus d’aide, et nous l’obtenons dans la prière et dans les sacrements. C’est ainsi que les vertus deviennent fortes, et que toute la vie intérieure mûrit.
Dans l’apostolat non plus nous ne devons pas attendre des circonstances particulières. Tous les jours sont bons, tout moment est bon. Si les premiers chrétiens avaient attendu une conjoncture favorable, ils auraient obtenu bien peu de conversions à la foi.
C’est au cultivateur qui peine de recevoir sa part des fruits[09]. L’effort est nécessaire, mettre en jeu les vertus humaines est nécessaire. L’apostolat requiert la constance : Prenez donc patience, frères, dit l’apôtre saint Jacques, jusqu’à la venue du Seigneur. Regardez le cultivateur qui attend les précieux fruits de la terre, tout en patientant jusqu’à ce qu’il ait reçu la pluie de l’automne et la pluie du printemps. Prenez patience, vous aussi, affermissez vos cœurs[10].
Très sainte Vierge, obtiens-nous un réel désir de sainteté là où nous nous trouvons en ce moment, sans attendre un temps plus opportun, car c’est maintenant le moment favorable pour aimer Dieu de tout mon cœur, de tout mon être...
NOTES
[01] Mt 5, 48.
[02] Mt 7, 28.
[03] CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium, 39.
[04] IDEM, 40.
[05] LITURGIE DES HEURES, Mardi de la 11e semaine. Deuxième Lecture.
[06] Jn 15, 2.
[07] SAINT PIERRE DAMIEN, Lettres 8, 6.
[08] Entretiens avec Monseigneur Escrivâ de Balaguer, n. 116.
[09] 2 Tim 2, 6.
[10] Jac 5, 7-8.