11° SEMAINE. MERCREDI
42. LA PRIÈRE MENTALE
— La nécessité de la prière et ses fruits.
— La préparation à la prière : la présence de Dieu.
— La Communion des Saints.
I. L’Évangile de la Messe d’aujourd’hui [01] est un appel à la prière personnelle. Quand vous priez, dit Jésus, ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle quand ils font leurs prières, ils aiment à se tenir debout dans les synagogues et les carrefours pour bien se montrer aux hommes... Mais toi, quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret...
Le Seigneur pratiqua lui-même cet enseignement pendant toute sa vie sur terre. L’Évangile nous parle des nombreuses fois où il se retirait tout seul pour prier [02]. Et les apôtres, les premiers chrétiens et tous ceux qui ont voulu l’imiter ont suivi son exemple. “ Le sentier qui conduit à la sainteté est un sentier de prière ; et la prière doit «prendre» peu à peu dans l’âme, comme la petite graine qui deviendra plus tard un arbre feuillu.[03] ”
La prière quotidienne nous maintient en veille face à un ennemi qui guette continuellement ; elle nous rend fermes dans les épreuves et les difficultés. Nous apprenons dans la prière à servir les autres, car elle est le phare qui éclaire le chemin et permet de voir les obstacles. C’est la prière qui nous permet de mieux réaliser le travail, de mieux accomplir les devoirs envers la famille et la société ; elle a une influence décisive sur toute la vie et particulièrement dans les relations avec les autres. Mais elle nous enseigne surtout à fréquenter le Maître et à croître en amour. “ Ne cessez pas de prier ! conseille le Pape Jean-Paul II. La prière est un devoir, mais elle est aussi une grande joie, parce qu’elle est un dialogue avec Dieu par l’intermédiaire de Jésus-Christ ! [04] ”
Dans la prière, nous sommes avec Jésus et cela devrait suffire. Nous y allons pour nous donner à lui, pour le connaître et pour apprendre à aimer. La manière de la faire dépend de nombreuses circonstances : de notre état physique et moral, des joies que nous avons reçues, des peines... qui, près du Christ, se transforment en joie. Souvent nous pouvons méditer un passage de l’Évangile et contempler ainsi l’Humanité de Jésus pour apprendre à l’aimer, car on n’aime que ce que l’on connaît bien. D’autres fois, la prière permet de faire un examen de conscience et voir par exemple comment nous sanctifions le travail, s’il nous approche ou non de Dieu, ou comment nous nous comportons avec les personnes qui nous entourent, la famille, les amis... Utiliser un livre, comme celui que tu as entre les mains, peut rendre cela plus facile pourvu que l’on transforme en sujet personnel ce qu’on lit, en personnalisant l’oraison jaculatoire que le livre propose, en nous arrêtant sur ce que le Saint-Esprit a suggéré au fond de l’âme, en prenant une résolution pour la journée ou en réactualisant une autre que nous avions déjà prise mais qui n’a pas été accomplie...
La prière mentale est une tâche qui exige de mettre en jeu, avec l’aide de la grâce, l’intelligence et la volonté, disposées à lutter avec décision contre les distractions, sans admettre jamais celles qui sont volontaires, en faisant un effort pour dialoguer avec le Seigneur, ce qui est l’essence de la prière : lui parler avec le cœur, le regarder, écouter sa voix dans l’intimité de l’âme... Et toujours avec la ferme détermination de donner à Dieu le temps prévu pour la prière, pour être seul avec lui, même si nous ne ressentions rien et qu’il nous semble perdre notre temps. “ Peu importe si l’on ne peut pas faire mieux que rester à genoux pendant ce temps de prière, et combattre avec un absolu manque de succès les distractions : on ne perd pas son temps.[05] ” La prière porte toujours des fruits s’il y a un effort pour bien la faire, malgré les distractions et les moments d’aridité. Jésus récompense toujours la générosité par d’abondantes grâces dans la journée. Il «remercie» toujours avec beaucoup de grâces du temps que nous avons passé à l’accompagner.
II. Fréquemment le fruit de la prière dépend des premières minutes, pendant lesquelles nous nous efforçons de nous mettre près de celui dont nous nous savons aimés et qui attend nos requêtes, un acte d’amour, que nous parlions avec lui d’une affaire qui nous préoccupe..., ou tout simplement que nous restions en sa présence pour le regarder et savoir qu’il nous regarde. Si nous soignons avec amour ces premiers moments, si nous nous plaçons vraiment devant le Christ, une bonne partie de l’aridité et des difficultés pour parler avec lui disparaissent..., parce qu’elles étaient simplement fruit de la dissipation, du manque de recueillement intérieur. Pour nous mettre en sa présence nous pouvons nous aider de quelques considérations, pour éloigner de notre esprit d’autres préoccupations. Nous pouvons dire à Jésus : “ Mon Seigneur et mon Dieu, je crois fermement que Tu es ici, pour m’écouter. Il est dans le Tabernacle, réellement présent sous les espèces sacramentelles, avec son Corps, son Sang, son Âme et sa Divinité ; et Il est présent dans notre âme par la grâce, en étant le moteur de nos pensées, de nos affections, de nos désirs et de nos œuvres surnaturelles (...) : que Tu me vois, que Tu m’entends !
“ Aussitôt vient le salut, continue saint Josémaria Escriva, comme nous avons l’habitude de le faire lorsque nous parlons avec une personne sur la terre. Dieu, on le salue en l’adorant : je t’adore avec profonde révérence ! Et si en une occasion nous avons offensé cette personne, si nous l’avons mal traitée, nous lui demandons pardon. Eh bien nous faisons la même chose avec Dieu Notre Seigneur : je te demande le pardon de mes péchés, et la grâce de faire avec profit ce moment de conversation avec Toi. Et nous sommes déjà en train de prier, nous nous trouvons déjà dans l’intimité de Dieu.
“ Mais, en plus, que ferions-nous si cette personne importante, avec laquelle nous voulons parler, avait une mère, et une mère qui nous aime ? Nous irions chercher sa recommandation, un mot de sa part en notre faveur ! Eh bien nous devons invoquer la Mère de Dieu qui est aussi notre Mère et qui nous aime tant : ma Mère Immaculée ! et avoir recours à saint Joseph, le père nourricier de Jésus, qui peut aussi beaucoup en la présence de Dieu : saint Joseph, mon Père et Seigneur ! Et nous dirons à l’Ange Gardien, ce prince du Ciel qui nous aide et nous protège... Intercédez pour moi !
“ Une fois achevée la prière préparatoire, avec ces présentations qui sont de rigueur entre personnes bien éduquées sur terre, nous pouvons déjà parler avec Dieu. De quoi ? De nos joies et de nos peines, de nos travaux, de nos désirs et nos enthousiasmes... De tout !
“ Nous pouvons aussi Lui dire, tout simplement : Seigneur, me voici ici comme un sot, sans savoir que te raconter... Je voudrais parler avec Toi, faire oraison, me mettre dans l’intimité de ton Fils Jésus. Je sais que je suis près de Toi, et je ne sais pas Te dire deux mots. Si j’étais avec ma mère, avec cette personne bien aimée, je lui parlerais de ceci et de cela ; avec Toi je ne sais pas quoi dire.
“ C’est cela la prière (...) ! Rester devant le Tabernacle, comme un petit chien au pied de son maître, pendant tout le temps prévu d’avance. Seigneur, je suis ici ! Cela me coûte ! Je m’en irais facilement, mais je continue ici, par amour, parce que je sais que tu es en train de me voir, de m’écouter, de me sourire.[06] ” Près de Lui, même quand nous ne savons pas très bien que Lui dire, nous nous remplissons de paix, nous récupérons les forces pour mener à bien nos devoirs, et la croix devient légère parce qu’elle n’est plus seulement la nôtre : le Christ nous aide à la porter.
III. Près du Christ dans le Tabernacle, ou bien là où nous nous trouvons, nous persévérerons par amour, quand nous nous sentons à l’aise et quand cela nous est difficile. Souvent le fait de nous savoir unis à l’Église priante de toutes les parties du monde sera une bonne aide. Notre voix s’unit à la clameur qui, en tout moment, s’adresse à Dieu le Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit. “ Lorsque vous faites votre prière mentale, et aussi pendant la journée, continue de nous dire Mgr. Escriva, rappelez-vous que nous ne sommes jamais seuls, bien que peut-être matériellement nous nous trouvions isolés. Dans notre vie (...) nous restons toujours unis aux saints du Paradis, aux âmes qui se purifient dans le Purgatoire et à tous nos frères qui luttent encore sur terre. De plus, et cela est une grande consolation pour moi, parce que c’est une preuve admirable de la continuité de la sainte Église, vous pouvez vous unir à la prière de tous les chrétiens de toute époque : ceux qui nous ont précédés, ceux qui vivent maintenant, ceux qui viendront dans les siècles futurs. Ainsi, en ressentant cette merveille de la Communion des saints, qui est un chant interminable de louange à Dieu, bien que vous n’en ayez pas envie ou bien que vous ressentiez des difficultés— que vous vous sentiez secs ! — vous prierez avec effort, mais avec plus de confiance.
“ Remplissez-vous de joie, en pensant que notre prière s’unit à celle de ceux qui ont vécu avec Jésus-Christ, à l’incessante prière de l’Église triomphante, souffrante et militante, et à celle de tous les chrétiens qui viendront. Par conséquent (...), lorsque tu te trouves aride dans la prière, efforce-toi et dis au Seigneur : mon Dieu, je ne veux pas que manque ma voix dans ce chœur de louange permanente dirigée à Toi et qui ne cessera jamais.[07] ”
C’est dans la prière quotidienne que se trouve l’origine du progrès spirituel et la source de la joie, si nous y allons décidés à être “ seul à seul avec celui dont nous nous savons aimés[08]”. La vie intérieure progresse au rythme de la prière, et elle se manifeste dans les actions extérieures de la personne, dans le travail, dans l’apostolat, dans la pénitence...
Si nous avons recours à sainte Marie, elle nous apprendra à fréquenter son Fils, car personne au monde n’a su s’adresser au Christ comme sa Mère. Et près d’elle, saint Joseph, qui a parlé si souvent avec Jésus, en travaillant, dans le repos, pendant les voyages ou quand ils se promenaient dans les alentours de Nazareth... Joseph a été, après Marie, celui qui a passé le plus de temps près du Fils de Dieu. Il nous apprendra à fréquenter le Maître et il nous aidera chaque jour à prendre des résolutions, concrètes et claires pour améliorer le travail, pour limer les aspérités du caractère, pour être plus serviables, pour être joyeux malgré toutes les peines qui peuvent survenir...
Ioseph, ora pro eis, ora pro me / Saint Joseph, prie pour eux (nous pouvons penser aux personnes pour qui nous demandons une grâce particulière) prie pour moi.
NOTES
[01] Mt 6, 1-6 ; 16-18.
[02] Cf. Mt 14, 23 ; Mc 1, 35 ; Lc 9, 18 ; etc.
[03] SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 295.
[04] JEAN-PAUL II, Allocution, 14 mars 1979.
[05] E. BOYLAN, L’amour suprême.
[06] SAINT J. ESCRIVA, Registre Historique du Fondateur, 20165, p. 1410.
[07] IDEM, 20165, p. 1411.
[08] SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Vie, 8, 2.
11° SEMAINE. JEUDI
43. LA PRIÈRE VOCALE
— La nécessité de la prière vocale.
— Les principales prières vocales.
— La lutte contre la routine et les distractions.
I. Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés, dit le Seigneur dans l’Évangile de la Messe [01]. Il veut écarter ses disciples de la fausse vision qu’avaient beaucoup de Juifs de son époque, qui pensaient qu’il fallait de longues prières vocales pour que Dieu les écoute, et il leur apprend à fréquenter Dieu avec la simplicité d’un fils qui parle à son père. La prière vocale est très agréable à Dieu, pourvu qu’elle soit une vraie prière : les mots doivent exprimer ce que le cœur ressent. Il ne suffit pas de réciter de simples formules, car Dieu ne veut pas un culte seulement extérieur, il veut notre intimité[02].
La prière vocale est un moyen simple et efficace, indispensable, approprié à notre manière d’être, pour maintenir la présence de Dieu pendant la journée, manifester notre amour et demander dans nos besoins. Notre Seigneur a voulu nous apprendre lui-même la prière vocale par excellence, le Notre Père, dans laquelle, en peu de mots, il a résumé tout ce que l’homme peut demander à Dieu[03]. Tout au long des siècles, cette prière est montée à Dieu, remplissant d’innombrables âmes d’espérance et de consolation, dans les situations et les moments les plus divers.
Négliger la prière vocale signifierait un appauvrissement de la vie spirituelle. Au contraire, lorsqu’on apprécie ces prières, parfois très courtes mais pleines d’amour, le chemin de la contemplation de Dieu dans le travail ou dans la rue devient plus facile. “ Nous commençons par des prières vocales que, pour beaucoup d’entre nous, nous avons répétées lorsque nous étions enfants : phrases ferventes et simples, adressées à Dieu et à sa Mère, qui est notre Mère. Maintenant encore, matin et soir, non pas de temps en temps, mais de façon habituelle, je renouvelle cette offrande que mes parents m’ont apprise : Notre Dame, ma Mère, je m’offre entièrement à vous. Et comme preuve de mon affection filiale, je vous consacre aujourd’hui mes yeux, mes oreilles, ma bouche, mon cœur... N’y a-t-il pas là, en quelque sorte, un début de contemplation, la preuve manifeste d’un abandon confiant ? (...)
“ D’abord une invocation, puis une autre, et une autre... jusqu’à ce que cette ferveur semble insuffisante, tant les mots paraissent pauvres... : alors on donne libre cours à l’intimité divine, dans une contemplation de Dieu qui ne connaît ni repos, ni fatigue.[04] ” Sainte Thérèse d’Avila, comme tous les saints, connaissait bien ce chemin accessible à tous pour arriver jusqu’au Seigneur : “ Je sais, affirmait la sainte, que beaucoup de personnes, quand elles prient vocalement (...), sont élevées par Dieu à une haute contemplation, sans qu’elles sachent comment. [05] ” Examinons aujourd’hui l’intensité de nos prières vocales, leur fréquence tout au long de la journée, le calme nécessaire pour que ce que nous disons au Seigneur ne soit pas “ de simples mots qui viennent les uns après les autres [06] ”. Nous efforçons-nous d’écarter la routine, qui signifierait vite la mort de la vraie dévotion, du vrai amour ? Faisons-nous en sorte que chaque oraison jaculatoire, chaque prière vocale soit un acte d’amour ?
II. Le secret de la fécondité des chrétiens se trouve dans la prière, dans le fait qu’ils prient beaucoup et bien. C’est de la prière, mentale et vocale, que nous tirons des forces pour l’abnégation et le sacrifice, pour offrir à Dieu la fatigue du travail, pour être fidèles dans les petits actes héroïques de chaque jour... On a dit que la prière est comme la respiration de l’âme, parce que c’est elle qui donne et maintient la vie de l’âme, qui met l’âme en relation intime avec Dieu et la pousse à mieux le connaître et à l’aimer davantage. La piété authentique est une attitude stable qui permet d’apprécier, avec le regard de Dieu, les occupations quotidiennes, parce que c’est là que l’on trouve l’occasion d’exercer les vertus, d’offrir le travail bien achevé, la petite mortification... Sans presque nous en rendre compte, nous nous «mettons en Dieu», et nous prions lorsque nous faisons notre travail sans le bâcler, même si nous ne faisions pas d’actes explicites de prière. Un regard au crucifix ou à une image de Notre Dame, une oraison jaculatoire, une brève prière vocale, aident à maintenir “ cette manière d’être stable de l’âme ”, et c’est ainsi qu’il est possible de prier sans interruption [07] de parvenir à prier toujours comme le Seigneur le demande [08]. Le travail, qui occupe la plus grande partie de la journée exige une concentration qui empêche de penser en même temps à Dieu de manière explicite. Cependant, si nous maintenons la disposition habituelle de l’âme à l’union à Dieu, au moins à l’intention de tout faire pour le Seigneur, nous sommes en train de prier sans interruption.
De même que le corps a besoin d’être nourri et les poumons de respirer de l’air pur, de même l’âme a besoin de s’adresser au Seigneur. “ Le cœur s’épanche habituellement en paroles, dans ces oraisons vocales que Dieu lui-même nous a apprises, le Notre Père, ou que ses anges nous ont enseignées, l’Ave Maria. D’autre fois, nous nous servirons de prières consacrées par le temps, des prières grâce auxquelles la piété de millions de frères dans la foi s’est épanchée : celles de la liturgie, lex orandi, celles qui sont nées de la passion d’un cœur amoureux, comme beaucoup d’antiennes : Sub tuum praesidium..., Memorare..., Salve Regina...[09] ” Beaucoup d’oraisons vocales à la Vierge Marie, beaucoup de poèmes d’amour à Notre Seigneur, comme l’Adoro te dévote de saint Thomas d’Aquin (que l’on peut prier par exemple tous les jeudis en l’honneur de Notre Seigneur dans le saint Sacrement) ont été composés par des hommes et des femmes qui ont aimé Dieu et l’Église les a conservés comme des pierres précieuses pour que tous les fidèles les utilisent. Ils ont souvent la candeur de ces enseignements fondamentaux que les mères transmettent à leurs enfants. Ils sont une partie importante du bagage spirituel que nous possédons pour nous affronter à toute sorte de difficultés et que nous transmettrons aux générations à venir.
La prière vocale est une surabondance d’amour. C’est pourquoi il est logique qu’elle soit fréquente depuis la première pensée, au début de la journée, jusqu’à la dernière, avant le repos quotidien. Et elle apparaîtra sur nos lèvres, peut-être sans bruit de paroles, aux moments les plus inattendus. “ Habitue-toi à réciter des prières vocales, le matin, quand tu t’habilles, comme les petits enfants. — Et tu auras davantage de présence de Dieu ensuite, tout au long de la journée. [10] ”
III. La sainte Écriture dit du patriarche Hénok qu’il se conduit selon Dieu, Dieu l’avait pris [11], c’est-à-dire qu’il était toujours en sa présence, dans ses joies, dans ses fatigues et dans ses travaux. “ Plaise à Dieu qu’il nous arrive une chose semblable ! Plaise à Dieu que nous puissions marcher en ce monde avec Dieu à nos côtés ! Si près de lui, en sentant si vivement sa présence, que nous partagions tout avec lui. Nous recevrions alors tout de sa main, chaque rayon de soleil, chaque ombre d’incertitude qui passerait dans notre vie ; nous accepterions avec une gratitude consciente tout ce qu’il nous enverrait, obéissant ainsi au plus léger souffle de son appel.[12] ” Mais fréquemment notre vrai centre de référence n’est malheureusement pas le Seigneur, mais nous-mêmes, même si nous n’en sommes pas conscients. D’où le besoin d’un effort continuel pour rester en Dieu, attentifs à ses inspirations, en évitant d’être absorbés dans nos affaires, ou en tout cas en regardant ces affaires dans la mesure où elles font référence à Dieu, parce que nous les utilisons pour faire le bien, parce que nous les lui avons offertes...
Les prières vocales sont un grand moyen pour maintenir la présence de Dieu tout au long de la journée, à condition de prêter attention à ce que l’on dit au Seigneur, en luttant parfois sur des détails petits mais nécessaires : prononcer clairement, posément, fuir la routine, en laissant du temps pour nous rendre compte de ce que nous disons, de telle manière que cette prière vocale finisse, en quelque sorte, par être une prière mentale, même s’il n’est pas possible d’éviter toujours les distractions.
Sans une grâce spéciale de Dieu, on ne peut pas maintenir une attention continuelle et parfaite au sens et à la signification des mots. C’est pourquoi il sera opportun de fixer des objectifs partiels : parfois ce sera la manière de prononcer ; à d’autres moments on peut considérer la personne à qui on parle... Il est fréquent qu’il y ait des occasions dans lesquelles, à cause de circonstances personnelles ou du milieu, on ne peut prier de cette manière. Mais il est toujours possible de repousser toute activité extérieure qui, par sa nature même, empêche l’attention intérieure. Certains travaux manuels, par exemple, n’empêchent pas de se concentrer sur une autre chose. Ainsi la mère de famille, si elle ne dispose pas d’un autre moment, prie le chapelet chez elle tout en faisant le ménage ou tout en étant attentive aux petits enfants. Même si par moments elle est distraite, elle maintient au moins l’attention intérieure, ce qui ne serait pas possible si elle voulait en même temps voir la télévision. De toutes façons, la générosité envers le Seigneur se manifeste aussi dans la manière d’organiser un plan de vie de manière à ce que, chaque fois que ce sera possible, le temps que nous consacrons à certaines prières vocales, le chapelet par exemple, soit un moment qui permette de bien prier, sachant que les simples distractions involontaires sont des imperfections que le Seigneur pardonne s’il nous voit faire un effort pour bien prier.
Outre les prières vocales, l’âme a toujours besoin de l’aliment quotidien de la prière mentale : “ Grâce à ces moments de méditation, aux oraisons vocales, aux oraisons jaculatoires, nous saurons, avec naturel et sans spectacle, faire de notre journée une louange continuelle à Dieu. Nous resterons en sa présence, comme les amoureux qui ne cessent de penser à la personne qu’ils aiment, et toutes nos actions, même les plus infimes, se rempliront d’efficacité spirituelle.[13] ” Le Seigneur les regardera avec complaisance et les bénira.
NOTES
[01] Mt 6, 7-15.
[02] SAINT CYPRIEN, Traité sur le Notre Père. LITURGIE DES HEURES, 11» Dimanche du temps ordinaire. Deuxième Lecture.
[03] Cf. SAINT AUGUSTIN, Sermon 56.
[04] SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 296.
[05] SAINTE THÉRÈSE, Chemin de perfection, 30, 7.
[06] R. GARRIGOU-LAGRANGE, Les trois âges de la vie intérieure.
[07] 1 Th 5, 17.
[08] Lc 18, 1.
[09] SAINT J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 119.
[10] IDEM, Sillon, n. 473.
[11] Cf. Gen 5, 24.
[12] R. A. KNOX, Exercices spirituels pour laïcs.
[13] SAINT J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 119.
11 ° SEMAINE. VENDREDI
44. LÀ OÙ EST TON CŒUR
— La famille, “ premier milieu favorable pour y jeter la semence de l’Évangile ”.
— L’affection envers les personnes que Dieu nous a confiées.
— Leur donner le temps nécessaire. La prière en famille.
I. Le Seigneur conseille de ne pas amasser de trésors sur la terre, parce qu’ils durent peu et sont instables et fragiles : les mites et la rouille les dévorent, ou bien les voleurs percent les murs pour les voler [01]. On aura beau accumuler de l’argent pendant toute une vie, cela ne vaut pas la peine ! Rien sur terre ne mérite d’une manière absolue les affections du cœur, car il est fait pour Dieu et, en Dieu, pour les choses nobles de la terre. Il est toujours utile de se demander : où est mon cœur ? quel est mon trésor ? à quoi est-ce que je pense habituellement ? quel est le centre de mes préoccupations ? ... Est-ce Dieu, présent dans le Tabernacle, tout près peut-être de la maison ou du bureau ? Ou bien, au contraire, est-ce que ce sont mes affaires, mes études, mon travail..., ou les égoïsmes insatisfaits, le désir d’avoir plus... ? Si les réponses étaient sincères l’on trouverait sans doute des réponses du type : je pense à moi, rien qu’à moi et aux personnes en tant qu’elles m’apportent un intérêt. Mais nous, nous désirons que Dieu soit le centre de notre cœur, et en lui, la mission qu’il nous confie, les personnes et les choses.
Avec une sagesse infinie, Jésus dit : Faites-vous des trésors dans le ciel, là où les mites et la rouille ne dévorent pas, où les voleurs ne percent pas les murs pour voler. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. Notre cœur est placé dans le Seigneur, parce qu’il est le seul trésor, d’une manière absolue et réelle. La santé n’est pas un trésor, ni le prestige, ni le bien-être... rien que le Christ. Et pour lui, de manière ordonnée, les autres occupations nobles d’un chrétien ordinaire qui est par vocation appelé à se sanctifier dans le monde. Le Seigneur veut tout particulièrement que nous placions notre cœur dans les personnes de la famille humaine ou surnaturelle, qui sont, de manière habituelle, celles que nous devons aider à aller vers Dieu, et la première réalité que nous devons sanctifier.
La préoccupation pour les autres est une aide pour que l’homme sorte de son égoïsme, pour développer la vertu de la générosité, et de la vraie joie. Celui qui se sait appelé par le Seigneur à le suivre de près ne peut pas se considérer lui-même comme le centre de l’univers, parce qu’il a trouvé de nombreuses personnes de qui s’occuper, en qui il voit le Christ dans le besoin [02].
L’exemple des parents ou des frères apprend souvent aux autres membres de la famille à voir le monde d’un point de vue chrétien. La famille, par la volonté de Dieu, est d’une telle importance qu’en elle “ l’action évangélisatrice de l’Église a son commencement[03] ”. Elle “ est le premier milieu apte pour semer la semence de l’Évangile et où les parents et les enfants, comme des cellules vivantes, assimilent l’idéal chrétien du service de Dieu et des frères[04] ”. C’est un lieu splendide d’apostolat. Profitons de ce moment de prière, aujourd’hui, pour faire un examen de conscience : notre famille répond-elle à ce que le Seigneur attend ? Sommes-nous comme le levain qui jour après jour transforme ceux qui vivent avec nous ? Demandons-nous fréquemment au Seigneur qu’il appelle des enfants ou des frères, ou même nos parents, à un don complet de soi à Dieu, qui est la grâce la plus grande que le Seigneur puisse leur donner, le vrai trésor que beaucoup pourraient trouver ?
II. Là où est notre trésor, là se trouvent l’amour, le don de soi et les meilleurs sacrifices à offrir. C’est pourquoi nous devons beaucoup apprécier l’appel que chacun a reçu, et celui des personnes avec qui nous vivons, qui sont les bénéficiaires immédiats du trésor. Il est, en effet, difficile d’aimer ce qui a peu de valeur à nos yeux. Le Seigneur ne voudrait pas d’une charité qui ne s’occuperait pas en premier lieu de ceux qu’il a confiés à nos soins, soit par les liens du sang soit par un lien surnaturel, car ce ne serait pas une charité ordonnée et vraie.
La famille est la cellule la plus importante de la société, là où Dieu a son plus ferme appui. Elle est peut-être aussi celle qui est la plus attaquée : systèmes d’imposition qui ignorent la valeur de la famille, politiques éducatives, matérialisme et hédonisme qui essayent de favoriser une conception familiale antinataliste, faux sens de la liberté et de l’indépendance, programmes sociaux qui n’incitent pas les mères à consacrer le temps nécessaire à leurs enfants... Dans de nombreux pays, des principes aussi élémentaires que le droit des parents à l’éducation des enfants ont été oubliés par des citoyens qui, face au pouvoir de l’État, finissent par s’habituer à son interventionnisme excessif, en renonçant au devoir d’exercer un droit irrécusable. À cause de ces inhibitions, des formes d’enseignement orientées par une vision matérialiste de l’homme finissent par s’imposer : lignes pédagogiques et didactiques, textes, programmes et matériel scolaire qui oublient intentionnellement la nature spirituelle de l’âme humaine.
Les parents, conscients qu’aucun pouvoir terrestre ne peut les exempter de cette responsabilité qui leur a été donnée par Dieu en relation avec leurs enfants, ne peuvent pas être passifs. Nous avons tous reçu du Seigneur la mission de nous occuper d’autres personnes : le prêtre, des âmes qui lui sont confiées ; le maître, de ses élèves ; et tant d’autres personnes sur qui repose une mission de formation spirituelle. Personne ne répondra pour nous devant Dieu lorsqu’il nous demandera : Où sont ceux que je t’ai donnés ? Dieu veuille que chacun de nous puisse répondre : Je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés [05], parce que nous avons su mettre en pratique, Seigneur, avec ta grâce, tous les moyens ordinaires et extraordinaires pour qu’aucun ne s’égare.
Nous devrions pouvoir dire à propos de ceux que le Seigneur nous a confiés : Cor meum vigilat, mon cœur veille. C’est l’inscription écrite autour de nombreuses représentations de la Vierge à Rome. Le Seigneur désire que nous veillions sur tout le monde, mais particulièrement sur les nôtres, sur ceux qu’il nous a confiés.
L’amour vrai est un amour attentif et actif, un amour capable de percevoir que quelqu’un est en train de négliger peut-être ses devoirs envers Dieu, et alors, plein d’affection, il se sent poussé à l’aider ; ou que cet ami est triste et cherche à s’isoler des autres, et on lui manifeste alors plus d’affection ; ou l’on aide un troisième à découvrir la joie du sacrement de pénitence avec toute la délicatesse nécessaire... Un cœur en veille pour percevoir si dans la famille s’introduisent des moyens de procéder incompatibles avec un foyer chrétien, si l’on regarde à la télévision des programmes non sélectionnés ou si trop fréquemment on parle peu de sujets communs à tous, s’il n’y a pas de climat de travail ou si la générosité pour se préoccuper des autres fait défaut... Évidemment tout cela sans colère, en étant plus exigeant pour soi-même que pour les autres, avec la prière, avec affection, en ayant recours à saint Joseph pour vivre la force et la constance. S’il y a un malade, tous les autres se mettent en quatre, parce que les malades sont les préférés de Dieu ; la personne qui souffre est le trésor de la maison, et les autres peuvent l’aider à offrir la maladie, à faire une prière, et l’on fait en sorte qu’il souffre le moins possible, parce que l’affection qu’on lui témoigne enlève la douleur ou la soulage.
III. Est-ce que ma famille et les personnes à ma charge ont pour moi l’importance voulue par Dieu ? Peut-on dire de mon cœur qu’il veille sur eux ? Voici quel est notre vocation et notre trésor, un trésor qui dure jusqu’à la vie éternelle !
La vie familiale demande que les uns et les autres y consacrent du temps : pour célébrer les fêtes de famille, pour parler, pour écouter, pour comprendre, pour prier ensemble... L’affection générique ne suffit pas, car elle doit se manifester dans la vie concrète, grandir... et cela s’obtient dans la prière, dans l’exercice des vertus humaines et l’oubli de soi-même. Il n’est pas inutile de nous demander : pour quoi, ou pour qui je vis ? Quels intérêts remplissent mon cœur ?
Aujourd’hui, le meilleur moyen pour défendre la famille c’est l’affection humaine entre ses différents membres, et faire en sorte que Dieu soit agréablement présent dans la vie du foyer, grâce aux coutumes que la tradition chrétienne nous a léguées : la bénédiction de la table, prier avec les plus petits le soir..., lire avec les plus grands un verset de l’Évangile, dire une courte oraison pour les défunts, prier pour les intentions de la famille, du Pape... et le chapelet, la prière que les Souverains Pontifes ont si souvent recommandé de réciter en famille et qui apporte tant de grâces. On peut prier pendant un voyage, ou à un moment prévu dans l’horaire de la famille ; ce ne doit pas être toujours à l’initiative de la mère (ou de la grand-mère), car le père ou les frères aînés prêtent s’ils le veulent une inestimable collaboration. De nombreuses familles ont conservé la coutume d’aller ensemble à la Messe le dimanche. Il n’est pas nécessaire que les pratiques de piété dans la famille soient nombreuses, mais il serait peu naturel qu’il n’y en ait aucune dans un foyer où tous, ou presque tous, se disent croyants. Cela n’aurait pas beaucoup de sens que chacun se considère chrétien et que cela n’ait pas de manifestations dans la vie familiale. L’on dit que les parents qui savent prier avec leurs enfants trouvent plus facilement le chemin qui mène au cœur de leurs enfants. Et les enfants n’oublient jamais l’aide que leurs parents leur ont prêtée pour prier le Seigneur et la sainte Vierge. Combien de personnes auront trouvé la porte du Ciel grâce aux prières qu’ils ont apprises de leur mère, grand-mère ou sœur aînée !
Une famille unie, où il y a de l’affection et une foi vigoureuse, résiste mieux et avec efficacité aux attaques extérieures. Si la douleur ou la maladie font irruption, on les, supporte entre tous, et c’est encore une occasion d’approfondir l’union, et la foi devient plus profonde.
Sainte Vierge, notre Mère, apprends-nous que le trésor se trouve dans l’appel du Seigneur, dans notre propre famille, dans notre propre foyer, dans les personnes que Dieu a voulu unir à notre vie.
NOTES
[01] Mt 6, 19-21.
[02] Cf. F. KOENIG, Lettre pastorale sur la famille, 23 mars 1977.
[03] JEAN-PAUL II, Discours à Guadalajara, Mexique, 30 janvier 1979.
[04] IDEM, Jean-Paul II aux évêques du Venezuela, 15 novembre 1979.
[05] Jn 18, 9.