8° DIMANCHE. ANNEE C
12. LE TRIOMPHE SUR LA MORT
— Le mérite des bonnes œuvres et la dette des péchés : voilà ce que nous emporterons avec nous.
— Le sens chrétien de la mort.
— Méditation sur les fins dernières.
I. Saint Paul enseigne dans la deuxième lecture de la Messe [01] que lorsque le corps ressuscité et glorieux revêtira l’immortalité, la mort sera définitivement vaincue. Nous nous demanderons alors : Ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton dard venimeux ?Le dard de la mort, c’est le péché, le péché qui a introduit la mort dans le monde. Dieu a créé l’homme, en lui donnant la grâce et en perfectionnant sa nature propre, en lui accordant, entre autres, l’immortalité du corps, que nos premiers parents devaient transmettre avec la vie à leur descendance. Le péché originel entraîna avec lui la perte de l’amitié avec Dieu et de ce don de l’immortalité. La mort, salaire du péché[02], entra dans ce monde qui avait été conçu pour la vie. La Révélation affirme que Dieu n’a pas fait la mort, et qu’il n’éprouve pas de joie quand périssent les vivants[03].
Mais le péché d’un seul donna la mort à tous : “ meurt tout autant le juste et l’impie, le bon et le méchant, le propre et le sale, celui qui offre des sacrifices et celui qui ne le fait pas. Le bon et celui qui pèche courent le même sort. Celui qui jure, de même que celui qui craint le serment.. .[04] ” Aucun homme n’échappe à la mort.
La mort dépouille l’homme de tout ce qu’il a eu pendant la vie. Comme Jésus le dit au riche de la parabole qui n’a pensé qu’à lui-même, à son bien-être et à son confort : Insensé !... Ce que tu as préparé, qui l’aura [05] ? Devant la mort, seuls demeurent le mérite des bonnes actions et la dette des péchés. Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! Oui, dit l’Esprit, que dès à présent ils se reposent de leurs peines, car leurs œuvres les suivent[06]. Avec la mort s’achève la possibilité de se rapprocher de Dieu en vue de la vie éternelle. C’est le Seigneur qui l’a dit : ensuite la nuit vient, et personne ne peut plus travailler[07]. Avec la mort, la volonté se détermine dans le bien ou dans le mal de façon définitive ; elle s’affirme dans l’amitié avec Dieu ou dans le rejet de sa miséricorde pour toute l’éternité.
La méditation des fins dernières est un puissant remède à la tiédeur, à la paresse devant les choses de Dieu, à l’attachement aux choses d’ici-bas ; surtout elle aide à sanctifier le travail et à comprendre que cette vie est un temps bien court pour préparer l’éternité.
Nous sommes faits d’argile périssable, mais nous avons été créés pour l’éternité ; notre âme ne mourra jamais et nos propres corps ressusciteront glorieux pour s’unir de nouveau à l’âme. Voilà la raison profonde de la joie et de la paix des enfants de Dieu dans le monde.
II. La Résurrection du Christ a vaincu la mort. Elle a libéré l’homme de son esclavage. Nous recevons cette souveraineté dans la mesure où nous sommes unis à celui qui possède les clefs de la mort [08]. La mort véritable, celle qui tue la vie, c’est le péché : terrible séparation (entre l’âme et Dieu), à côté de laquelle la séparation provisoire du corps et de l’âme, est bien moins importante. Celui qui croit en moi, dit le Seigneur, fût-il mort, revivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais [09]. “ Dans le Christ, la mort a perdu son pouvoir, son aiguillon lui a été arraché, la mort a été vaincue. Cette vérité de notre foi peut paraître paradoxale lorsque, autour de nous, nous voyons encore des hommes affligés par la certitude de la mort et atterrés par le tourment de la douleur. Certainement la douleur et la mort déconcertent l’esprit humain et continuent d’être une énigme pour ceux qui ne croient pas en Dieu, mais par la foi nous savons qu’elles seront vaincues, que la victoire a déjà été obtenue dans la mort et la résurrection de Jésus-Christ, notre Rédempteur.[10] ”
Le matérialisme, qui nie la subsistance de l’âme après la mort, essaie de calmer le désir d’éternité que Dieu a mis dans le cœur humain, et d’apaiser les consciences en leur faisant considérer que les œuvres perpétuent la vie comme le souvenir et l’affection de ceux qui vivent encore dans le monde. Certes..., mais le Seigneur enseigne bien davantage : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne [11]. C’est la sainte crainte de Dieu, qui peut tellement nous aider parfois à nous éloigner du péché.
Personne ne nie que la mort ne soit un moment difficile. Mais la Rédemption opérée par le Christ, lui donne un sens nouveau : elle n’est plus l’amer tribut que l’homme doit payer pour ses péchés, elle est surtout le point culminant du don de soi dans les mains de son Rédempteur, le passage de ce monde auprès du Père [12], le passage à une vie nouvelle de bonheur éternel. Celui qui reste fidèle au Christ peut dire en toute confiance : même quand je marche dans une vallée pleine d’ombre, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi[13]. Cette sérénité et cet optimisme devant la mort sont le fruit de l’espérance en Jésus-Christ, qui a assumé intégralement la nature humaine, avec ses faiblesses, à l’exception du péché[14], pour détruire par sa mort celui qui avait l’empire de la mort, à savoir le diable, et pour affranchir tous ceux que la crainte de la mort tenait en servitude toute leur vie [15]. C’est pourquoi saint Augustin disait que “ notre héritage, c’est la mort du Christ[16] ” : c’est elle qui nous donne la Vie.
L’incertitude devant notre avenir doit nous stimuler à avoir confiance en la miséricorde divine et être fidèles à notre vocation, à dépenser notre vie au service de Dieu et de l’Église là où il nous a placés. N’oublions jamais que le Seigneur est un Père plein de tendresse pour ses enfants. C’est notre Père qui nous accueillera dans le Royaume ! Le Christ l’a promis : Viens, béni de mon Père... !
L’amitié avec Jésus-Christ, le sens chrétien de la vie et la considération de notre filiation divine permettent de voir et d’accepter la mort avec sérénité, comme la rencontre d’un enfant avec ce Père qu’il a essayé de servir tout au long de sa vie. Même quand je marche dans une vallée pleine d’ombre, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi.
III. L’Église recommande la méditation des fins dernières en raison des bienfaits qu’elle entraîne puisque la considération de la brièveté de la vie n’éloigne pas des affaires que le Seigneur nous a confiées dans ce monde, dans la famille, au bureau, avec nos amis... mais nous aide à vivre le détachement des biens, à placer chaque chose à sa vraie place, à sanctifier toutes les réalités terrestres dans une perspective d’éternité. La mort d’un ami, d’un parent, d’une personne chère est un inévitable moment pour considérer ces vérités, pour prier pour ces âmes et pour la nôtre.
Le Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit [17]. Nous trouvera-t-il prêts ? L’attachement désordonné aux choses d’ici-bas est une erreur. Il faut bien sûr garder les pieds sur terre : nous sommes au milieu du monde et c’est dans le monde que Dieu nous appelle. Mais il serait triste d’oublier que nous sommes des voyageurs en chemin vers le seul but définitif, le Christ et son Royaume. Vivons-nous tous les jours avec la conscience d’être des pèlerins qui se dirigent vers la rencontre de Dieu ? Chaque matin nous faisons un pas de plus vers lui, chaque soir nous nous trouvons plus près. Vivons plutôt comme si le Seigneur allait nous appeler tout de suite, puisque nous ne connaissons ni le jour ni l’heure. L’incertitude qui entoure la fin de la vie terrestre est une aide pour qui apprend à vivre chaque journée comme si c’était la dernière, toujours disposé à “ changer de demeure[18] ”. De toutes façons, ce jour “ ne peut pas être très loin[19] ” et n’importe quel jour peut être le dernier ! Aujourd’hui des milliers de personnes sont décédées dans des circonstances diverses, et probablement beaucoup d’entre elles n’avaient jamais imaginé qu’elles étaient à l’heure du choix définitif.
Chaque journée ressemble un peu à une feuille blanche sur laquelle on peut écrire des merveilles ou que l’on peut remplir de taches. Qui sait combien de pages il manque au livre qu’il offrira au Seigneur au jour de sa mort ?
L’amitié avec Jésus-Christ, l’amour envers Marie notre Mère, le sens chrétien avec lequel nous nous efforçons de vivre l’existence, permettent d’envisager avec sérénité la rencontre définitive avec Dieu. Saint Joseph, avocat de la bonne mort, qui eut à ses côtés la douce compagnie de Jésus et de Marie à l’heure de son passage de ce monde à celui du Père, est un bon guide pour préparer jour après jour cette rencontre ineffable avec Dieu.
Saint Paul prend congé des premiers chrétiens de Corinthe avec les mots sur lesquels s’achève la deuxième lecture. Ainsi, mes frères bien-aimés, soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’œuvre du Seigneur, car vous savez que, dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez ne sera pas stérile.
Sainte Marie, notre Mère, obtiens-nous de ton Fils la grâce de ne jamais oublier le but du Ciel, de travailler avec ardeur, le regard fixé sur l’éternité. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen.
NOTES
[01] 1 Cor 15, 54-58.
[02] Rom 6, 23.
[03] Sagl, 13-14.
[04] SAINT JÉRÔME, Lettre 39, 3.
[05] Lc 12, 20-21.
[06] Ap 14, 13.
[07] Jn 9, 4.
[08] Api, 18.
[09] Jn 11, 25-26.
[10] JEAN-PAUL II, Homélie, 16 février 1981.
[11] Mt 10, 28.
[12] Cf. Jn 13, 1.
[13] PS 22, 4.
[14] Cf. Heb 4, 15.
[15] Heb 2, 14-15.
[16] SAINT AUGUSTIN, Épître 2, 94.
[17] 1 Th 5, 2.
[18] Cf. SAINT J.ESCRIVA, Chemin, n. 744.
[19] SAINT JÉRÔME, Épître 60, 14.
8° SEMAINE. LUNDI
13. LE JEUNE HOMME RICHE
— Nous recevons tous un appel de Dieu.
— La réponse à la vocation.
— Pauvreté et détachement dans la vie ordinaire.
I. L’Évangile de la Messe[01] décrit la rencontre de Jésus et d’un jeune homme qui le rattrape en courant, au moment où le Seigneur quittait la ville. Les trois évangélistes s’accordent à dire qu’il a une bonne situation sociale. Il se jette à genoux aux pieds du Christ, et lui pose la seule question vraiment fondamentale : Maître, lui dit-il, que dois-je faire de bon pour avoir en héritage la vie éternelle ? Jésus est debout, entouré de ses disciples qui contemplent la scène ; le jeune est à genoux. Le Seigneur commence par lui donner une réponse générale : Garde les commandements. Et il les énumère : ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol.. Le garçon l’interrompt impatient... : Maître, j’ai observé tous ces commandements depuis ma jeunesse... Que me manque-t-il encore ?[02] C’est la question que nous nous sommes tous posés, une fois ou l’autre, lorsque nous sentons plus intimement que même les choses les plus merveilleuses du monde ne remplissent jamais pleinement le cœur, et que la vie qui passe n’apaise pas cette soif cachée que rien ne peut satisfaire. Le Christ a une réponse personnelle pour chacun. Jésus voit bien qu’une grande capacité de don de soi anime le cœur de ce jeune homme. C’est pourquoi il le regarde avec affection, et lui témoigne un amour de prédilection en l’invitant à le suivre sans condition, détaché de tout. Il le regarde intensément, avec ce regard qui a transpercé tant d’âmes... “ Il regarde avec amour tout homme. L’Évangile le confirme à tout moment. On peut dire aussi que dans ce «regard amoureux» du Christ est contenue, presque comme un résumé et une synthèse, toute la Bonne Nouvelle (...). L’homme a besoin de ce regard amoureux ; il a besoin de se savoir aimé, de se savoir aimé éternellement et choisi de toute éternité (cf. Eph 1, 4). En même temps, cet amour éternel d’élection divine accompagne l’homme pendant sa vie comme le regard d’amour du Christ.[03] ” C’est ainsi que le Seigneur nous voit maintenant et toujours, avec un amour personnel de prédilection.
Alors le Maître, d’une voix à l’intonation particulière, lui dit : Une seule chose te manque. Une seule. Avec quelle curiosité ce jeune attend-il la réponse, les mots les plus décisifs de toute son existence ! Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres... Puis viens et suis-moi. C’est clair, c’est une invitation à se donner totalement. Le jeune est dérouté, il n’attendait pas cela. Les plans de Dieu ne coïncident pas toujours avec les nôtres... et, d’une manière ou d’une autre, ils passent toujours par le détachement de tout ce qui nous attache. Pour suivre le Christ, il faut être libre. Quelle tristesse de voir que ce sont les nombreuses richesses de ce jeune homme qui le retiennent d’accepter la proposition de Jésus, la plus merveilleuse qu’on puisse lui faire.
Dieu appelle tout le monde : les malades, ceux qui sont en bonne santé, les personnes qui ont de grandes qualités, celles aux capacités modestes, les riches, les pauvres, les jeunes, les personnes d’âge mûr... car chaque homme, chaque femme est aimé personnellement de Dieu et, à ce titre, est appelé à une vocation particulière. Dieu nous appelle tous à la sainteté, à la générosité, au détachement, au don de soi. Il dit à chacun : viens et suis-moi. Devant l’invitation du Christ, est-il possible de poser des conditions ? Peut-on se donner à moitié, avec l’idée de revenir en arrière si les choses vont trop loin ? Alors qu’il ne s’y attendait sans doute pas, ce jeune homme voit soudain sa vocation : l’appel à un don total de soi. Sa rencontre avec Jésus lui révèle le sens fondamental de sa vie. Devant Jésus il découvre la vérité sur ses motivations profondes. Il avait cru réaliser la volonté de Dieu parce qu’il accomplissait les commandements de la Loi, mais lorsque le Christ lui propose de le suivre, il refuse parce qu’il est trop attaché à ses biens et pas assez à la volonté de Dieu. Aujourd’hui aussi la scène est actuelle. “ Tu me dis de ton ami qu’il fréquente les sacrements, qu’il mène une vie claire et qu’il est bon étudiant, mais qu’il ne «marche» pas : si tu lui parles de sacrifice et d’apostolat, il s’attriste et s’en va.
“ Ne t’inquiète pas. — Ce n’est pas un échec de ton zèle ; c’est, à la lettre, la scène de l’Évangile : si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux, pauvres (sacrifice)... puis viens, et suis-moi (apostolat).
“ L’adolescent abiit tristis — s’en alla, lui aussi, attristé. Il ne voulut pas répondre à la grâce.[04] ” Il s’en va, tout triste, parce que la joie n’est possible que dans la générosité et le détachement. La disponibilité au vouloir de Dieu qui se manifeste chaque jour en de petites choses et en des moments bien précis de notre vie est la condition de la joie véritable. Aide-moi, Seigneur, à accomplir généreusement ta volonté à chaque instant, pour que tu puisses compter effectivement sur moi pour ce que tu veux, sans aucune condition. “ Seigneur, je n’ai pas d’autre but dans la vie que de te chercher, t’aimer et te servir... Tous les autres objectifs de mon existence y tendent. Écarte de moi ce qui me sépare de toi. ”
II. “ La tristesse de ce jeune homme, explique le Pape Jean-Paul II, nous pousse à réfléchir. Nous pourrons avoir la tentation de penser que posséder beaucoup de choses, beaucoup de biens de ce monde, peut nous rendre heureux. En revanche, nous voyons dans le cas du jeune de l’Évangile que les nombreuses richesses se sont converties en obstacle à l’acceptation de l’appel de Jésus à le suivre : il n’était pas disposé à dire oui à Jésus, et non à lui-même, à dire oui à l’amour, et non à la fuite ! Le vrai amour est exigeant (...). Parce que c’est Jésus, notre Jésus lui-même, qui dit : Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande (Jn 15, 14). L’amour exige effort et engagement personnel pour accomplir la volonté de Dieu. Il signifie sacrifice et discipline, mais il signifie aussi joie et réalisation humaine (...). Avec l’aide du Christ et à travers la prière, vous pourrez répondre à son appel (...). Ouvrez vos cœurs à ce Christ de l’Évangile, à son amour, à sa vérité, à sa joie. Ne vous en allez pas tristes ![05] ”
Répondre à l’appel du Seigneur n’est pas l’œuvre d’un instant. C’est aussi une attitude de correspondance généreuse tout au long de l’existence. Dans l’intimité de ce moment de prière, je te demande moi aussi, Seigneur : Que me manque-t-il ? Que veux-tu de moi dans les circonstances de ma vie présente ? Quel chemin veux-tu que je suive ? Celui qui a de vrais désirs de savoir, finit toujours par connaître avec clarté les chemins de Dieu. “ Le chrétien découvre ainsi, au milieu de sa vie courante, comment sa vocation doit se déployer à travers un tissu menu et quotidien d’appels et de suggestions divins (...), d’instants significatifs, de «vocations» concrètes, pour réaliser, par amour de son Seigneur, de petites ou grandes tâches dans le monde des hommes. C’est au milieu de ce dialogue avec le Seigneur qu’un homme peut écouter cette voix divine qui lui demande de prendre des décisions définitives, radicales (...). La parole de Dieu peut arriver dans l’ouragan ou dans la brise (1 Rois 19, 22).[06] ” Mais pour la suivre il faut n’être attaché qu’au Christ : seul le Christ importe.
III. Consterné, le jeune homme se relève, détache ses yeux du regard de Jésus, esquive sans un mot son invitation à une vie profonde d’amour, et il s’en va triste au point que tout le monde s’en rend compte. Instinctivement nous comprenons que “ le refus de ce moment fut définitif [07] ”. Le Seigneur le voit s’éloigner avec peine et le Saint-Esprit, sous la plume des évangélistes, révèle le motif de ce refus de la grâce : il avait de grands biens, il leur était trop attaché.
Le cortège reprend son chemin, mais Jésus, qui gardait cette scène dans le cœur, regarde tout autour de lui et dit à ses disciples : Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Et le Seigneur de répéter : Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. Considérons avec attention cet enseignement de Jésus et appliquons-le à notre vie : on ne peut pas concilier l’amour de Dieu, le suivre de près, et l’attachement aux biens matériels : ces deux amours sont incompatibles dans un même cœur. Pour parvenir à Dieu, tous ne sont pas appelés à se détacher matériellement et radicalement des biens terrestres ; mais tous ceux qui en ont l’usage ne peuvent rejoindre le Christ qu’en ne les utilisant que comme moyens, en les mettant au service de la gloire de Dieu, sans mettre dans les richesses l’espérance de la plénitude et du bonheur par le désir démesuré de biens, de luxe, de commodité, d’ambition...
La prière d’aujourd’hui est un bon moment pour examiner sincèrement les motifs de mes actions : Est-ce que je tâche de vivre détaché des biens de la terre ? Ou est-ce que je me plains dès qu’il me manque quelque chose ? Suis-je attentif devant tout détail qui manifeste de l’embourgeoisement et de la commodité, souvent flattés par les publicités de la société de consommation ? Suis-je sobre dans mes besoins personnels ? Suis-je capable de maîtriser la tendance à dépenser, d’éviter les frais superflus, les faux besoins dont je pourrais me passer ? Est-ce que je m’efforce de ne pas céder aux caprices ? Est-ce que j’entretiens de mon mieux les affaires de mon foyer et les biens que j’utilise, conscient d’être un administrateur qui devra en rendre compte à Dieu notre Seigneur ? Est-ce que je supporte avec joie les incommodités ? Suis-je généreux dans l’aumône, sachant me priver des choses que j’aimerais posséder...
Je veux te suivre, Seigneur, de près, et ne pas ressembler à ce jeune homme, à l’âme baignée de tristesse parce qu’il n’a pas su se défaire de biens de peu de valeur face à la richesse infinie de ton amour.
NOTES
[01] Mc 10, 17-27.
[02] Mt 19, 20.
[03] JEAN-PAUL II, Lettre aux jeunes, 31 mars 1985, n. 7.
[04] SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n. 807.
[05] JEAN-PAUL II, Homélie, 1er octobre 1979.
[06] P. RODRIGUEZ, Foi et vie de foi.
[07] R. À. KNOX, Exercices pour laïcs.
8° SEMAINE. MARDI
14. LA GÉNÉROSITÉ ET LE DÉTACHEMENT
— Le détachement effectif des biens matériels seul permet de suivre le Christ.
— Jésus ne se laisse pas gagner en générosité.
— Suivre le Christ cela vaut certainement la peine.
I. Après sa rencontre avec le jeune homme riche que nous avons contemplée hier, Jésus et ses disciples reprennent le chemin de Jérusalem. La triste défection de ce jeune homme, trop attaché à ses biens, les a impressionnés et les mots sans ambiguïté de Jésus envers ceux qui, par un amour désordonné des biens de la terre, ne sont pas capables ou ne veulent pas le suivre, restaient gravés dans leur cœur. Sur la route, probablement pour rompre le silence qu’avait provoqué cette scène, Pierre dit à Jésus : Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre[01]. Saint Matthieu rapporte avec précision le sens des paroles de Pierre : Qu’en sera-t-il pour nous ?[02] Qu’allons-nous recevoir ?
Saint Augustin, commentant ce passage de l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui, nous interpelle : “ Je te le demande à toi, âme chrétienne. Si l’on te disait ce que l’on a dit à ce riche : Va, vends toi aussi tout ce que tu as et tu auras un trésor au ciel, puis viens et suis le Christ, t’en irais-tu triste comme lui ?[03] ”
Nous, comme les apôtres, nous avons laissé ce que le Seigneur nous a demandé, chacun selon sa vocation, et nous avons le ferme désir d’arracher de nos vies tout ce qui nous empêche de courir vers le Christ et de le suivre. Profitons de cette méditation pour renouveler la résolution de mettre le Seigneur au centre de notre existence dans un détachement effectif de ce que nous avons et utilisons pour que nous puissions dire comme saint Paul : Je regarde toutes choses comme de l’ordure, eu égard au bien suréminent qu’est la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur[04]. N’est-il pas juste, en effet, que “ celui qui connaît les richesses du Christ notre Seigneur, méprise pour elles toutes les choses ; pour lui, les propriétés, les richesses et les honneurs sont de l’ordure. Car il n’y a rien qui puisse se comparer à ce trésor suprême, ni même qui puisse entrer en compétition avec lui[05] ”. Rien n’est comparable au Christ.
Nous avons tout quitté... “ Qu’as-tu quitté, Pierre ? Une petite barque et un filet. Lui, cependant, pourrait me répondre : «J’ai quitté le monde entier, puisque je n’ai rien gardé pour moi « (...). Ils abandonnèrent tout (...) et suivirent celui qui fit le monde, et ils crurent en ses promesses.[06] ” Y a-t-il un autre chemin que de tout laisser, c’est-à-dire de se refuser tout ce qui s’oppose à l’amour du Christ ? Non. Et c’est pourquoi le Seigneur demande la vertu de pauvreté à tous ses disciples, à toutes les époques et quelles que soient les circonstances de la vie. Nous avons souvent considéré cette exigence de la vie chrétienne, parce que c’est un point essentiel, qui implique aussi une austérité réelle et effective dans la possession et l’utilisation des biens matériels, “ beaucoup de générosité, d’innombrables sacrifices et un effort sans repos[07] ”, dit Paul VI. Cela demande à être vécu d’une manière pratique dans les petits détails de la vie courante : à l’heure d’économiser des frais inutiles ne cédant pas aux caprices personnels, en utilisant correctement son temps, en étant généreux avec Dieu, en soutenant l’Église et les bonnes œuvres, en prenant soin de ses vêtements, des meubles, des affaires de la famille...
Le Seigneur peut aussi demander, à ceux qui ont reçu un appel plus spécifique à l’apostolat au milieu du monde et dans l’exercice de leur profession — comme ses Douze — un détachement total des biens, des richesses, du temps, de la famille..., pour être plus pleinement disponibles au service de l’Église et des âmes.
II. Nous avons tout quitté... Combien de fois n’avons-nous pas expérimenté que, lorsque nous répondons avec une générosité renouvelée aux exigences de la vocation chrétienne, le détachement effectif des biens de ce monde apporte avec lui la libération d’un poids considérable ! Comme le soldat qui se dépouille de ses affaires avant le combat pour être plus agile dans ses mouvements, de même le chrétien, au service de Dieu, reçoit une sorte de maîtrise sur les choses qui l’entourent : il n’en est plus esclave et découvre la joie à laquelle saint Paul faisait allusion : nous sommes dans le monde comme des gens qui n’ont rien alors que nous possédons tout [08]. Le cœur du chrétien se dépouille ainsi de l’égoïsme et se remplit plus facilement de la charité qui fait dire à l’apôtre : Tout est à vous ; mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu[09].
Pierre rappelle à Jésus qu’à la différence du jeune homme qui vient de les quitter, eux ont tout abandonné pour lui. Simon ne regarde pas en arrière, mais semble avoir besoin de quelques paroles du Maître qui leur réaffirment qu’ils sont gagnants au change, qu’être près de lui vaut la peine. L’apôtre a une réaction très humaine, mais sa question manifeste en même temps la confiance qui l’unissait au Christ. Le cœur de Jésus se remplit alors de tendresse devant ceux qui, malgré leurs défauts, le suivaient fidèlement : Amen, je vous le dis : personne n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre, sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions et, dans le monde à venir, la vie éternelle... “Trouve-moi quelqu’un sur terre qui paie avec une telle générosité ![10] ” Jésus ne se laisse pas gagner en générosité. Pas même un verre d’eau — une aumône, un service, n’importe quelle bonne action si petite soit-elle — offerte par amour du Christ ne restera sans récompense» . Soyons sincères : comment vivons-nous le détachement, la pauvreté ; pouvons-nous affirmer devant Dieu que nous avons tout quitté ?
Jésus n’abandonne jamais ceux qui l’aiment. Comment celui qui tient compte de la plus petite action pourrait-il oublier la fidélité de celui qui lutte jour après jour par amour ? Celui qui multiplia les pains et les poissons pour une foule qui le suivit quelques jours, peut-être par curiosité, ne fera-t-il pas davantage pour ceux qui ont tout quitté pour le suivre leur vie durant ? Comment Jésus pourra-t-il oublier ceux qui désireux de le suivre ont besoin d’une aide particulière pour aller de l’avant ? Que pourra refuser Dieu le Père à ceux qui ont recours à lui lorsqu’ils sont désemparés ? “ Le seul fait que son fils (le fils prodigue) soit retourné à lui après l’avoir trahi suffit pour qu’il prépare une fête : que ne fera-t-il pas pour nous qui nous sommes efforcés de rester toujours à côté de lui ? [12] ”
Les paroles du Christ rassurent ceux qui l’accompagnent ce jour-là sur le chemin de Jérusalem, et tous ceux qui, à travers les siècles, après avoir tout donné au Seigneur, cherchent de nouveau dans l’enseignement du Seigneur la fermeté de la foi et du don de soi. La promesse du Christ dépasse largement tout le bonheur que le monde peut donner. Il nous veut heureux aussi ici sur la terre : ceux qui le suivent avec générosité obtiennent, en cette vie déjà, une joie et une paix qui surpassent de beaucoup les joies et les consolations humaines. Et à cette joie et cette paix, qui sont une avance du Ciel, il faut ajouter le bonheur éternel. “ Ce sont deux heures de vie, et .le prix est très grand ; et même s’il n’y en avait aucun, si ce n’est accomplir ce que le Seigneur nous a conseillé, grande est la récompense d’imiter en quelque chose sa Majesté.[13] ”
III. “Aux hommes et aux bêtes tu portes secours, Yahvé, dit le psalmiste ; combien est précieuse ta faveur, ô Dieu (Ps 35, 7). Si Dieu concède à tous, aux bons et aux mauvais, aux hommes et aux animaux, un don si précieux, mes frères, que ne réservera-t-il pas à ceux qui lui sont fidèles ?[14] ” Suivre le Seigneur, lui être fidèle à tout moment, tout donner pour lui, être généreux sans mesure vaut vraiment la peine, car il nous dit, par les lèvres de saint Jean Chrysostome : “ L’or que tu penses prêter, donne-le moi, car je te paierai plus d’intérêt et avec plus de sécurité. Le corps que tu penses enrôler dans la milice d’un autre, enrôle-le dans la mienne, car ma solde et ma rétribution dépassent celles de tout le monde... Son amour est grand. Si tu désires lui prêter, il est disposé à recevoir. Si tu veux semer, il vend la semence ; si tu veux construire, il te dit : édifie sur mes terrains. Pourquoi cours-tu derrière les choses des hommes, qui sont de pauvres mendiants et ne peuvent rien ? Cours après Dieu qui, pour de petites choses, t’en donne de grandes.[15] ”
N’oublions pas cependant que le Seigneur compte parmi ses récompenses les persécutions, car la gloire du chrétien est de ressembler à son Maître, en souffrant avec lui pour être aussi glorifié avec lui[16]. Si ces épreuves arrivent, sous les formes les plus diverses (la persécution sanglante, la calomnie, la discrimination professionnelle, la moquerie...), rappelons-nous qu’elles sont un trésor, une partie de la récompense par lesquelles le Seigneur permet que nous participions à sa Croix et nous unit davantage à lui. Celui qui est fidèle au Christ entendra la voix du Seigneur qu’il a essayé de servir sur la terre, lui dire : viens, béni de mon Père, au Ciel que j’avais préparé dès la création du monde [17]. Entendre ces mots de bienvenue à l’éternité ne compense-t-il pas abondamment tout ce que nous laissons de côté pour mieux suivre le Christ, le peu que nous aurons souffert pour lui ?
Et bien que nous suivions le Christ par amour, si la lutte devient un peu plus dure répétons lentement cette oraison jaculatoire : cela vaut la peine... ! Et elle fera renaître l’espérance qui rend vainqueurs.
Avec Jésus-Christ, on ne regrette rien. On raconte qu’un jour Notre Seigneur dit à saint Thomas d’Aquin : “ Tu as bien écrit sur moi, Thomas, quelle récompense désires-tu ? ” “ Seigneur, répondit le saint, aucune autre que toi. ” Nous non plus nous ne voulons rien d’autre : avec Jésus, près de nous, nous entrons dans la vie pleins de joie.
Sainte Marie obtiens-nous des dispositions fermes de détachement et de générosité, grâce auxquelles, comme toi, nous serons toujours des apôtres joyeux de la pauvreté chrétienne.
NOTES
[01] Mc 10, 28-31.
[02] Mt 19, 27.
[03] SAINT AUGUSTIN, Sermon 301 À, 5.
[04] Ph 3, 8.
[05] CATÉCHISME ROMAIN, IV, 11, n. 15. – 6. SAINT AUGUSTIN, loc. cit, 4. – 7. PAUL VI, Enc. Populorum progressio, 26 mars 1967.
[08] 2 Cor 6, 10.
[09] 1 Cor 3, 22-23.
[10] Cf. SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n. 670.
[11] Cf. Mt 10, 42.
[12] SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 309.
[13] SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Chemin de perfection, 2, 1.
[14] SAINT AUGUSTIN, Sermon 255, sur l’Alléluia.
[15] SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur l’Évangile de saint Matthieu, 76, 4.
[16] Rom 8, 17.
[17] Cf. Mt 25, 34.