8° SEMAINE. MERCREDI
15. APPRENDRE À SERVIR
— L’exemple du Fils de Dieu : servir, c’est régner.
— On sert Dieu en servant l’Église, la société, et tous ses frères.
— Servir avec joie et compétence professionnelle.
I. L’Évangile de la Messe[01] rapporte la demande des fils de Zébédée d’occuper les premières places dans le nouveau Royaume de Dieu. Les autres disciples, en entendant leur ambitieuse requête, s’indignent contre les deux frères. Pourtant leur réaction n’est probablement pas motivée par la témérité, mais plutôt par le sentiment qu’ils ont tous le même droit que Jacques et Jean à réclamer ces places privilégiées. Jésus connaît bien l’ambition de ceux qui seront les piliers de son Église, et il leur recommande de ne pas se comporter comme les roitelets qui oppriment et asservissent leurs sujets. L’autorité dans l’Église est un service : celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous. Voilà une nouvelle hiérarchie, une nouvelle manière de devenir grand ; et le Seigneur insiste, en leur montrant le fondement de cette nouvelle noblesse et sa raison d’être : le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude.
La vie du Christ et sa doctrine sont une invitation constante à servir les autres. Jésus est le modèle parfait de ceux qui exercent l’autorité dans l’Église comme de tout chrétien. Il est Dieu, créateur et législateur de l’univers, et pourtant il ne s’impose pas, il sert par amour jusqu’à donner sa vie pour tous [02] : c’est sa manière de régner. C’est ce que finirent par comprendre les apôtres, particulièrement aidés après la venue du Saint-Esprit. Saint Pierre exhortera plus tard les prêtres à faire paître le troupeau que Dieu leur a confié, non pas comme des dominateurs, mais en servant d’exemple[03]; de même saint Paul, qui écrit : bien que libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous, afin d’en gagner le plus grand nombre[04].
Comme d’habitude le Seigneur ne s’adresse pas seulement à ses apôtres, mais aussi à ses disciples de tous les temps : l’honneur d’un chrétien se trouve dans le degré d’amour avec lequel il aide ses frères. “ Cette dignité s’exprime dans la disponibilité à servir, selon l’exemple du Christ, qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. Si, par conséquent, à la lumière de cette attitude du Christ on ne peut vraiment régner qu’en servant, en même temps, servir exige une telle maturité spirituelle qu’il faut la définir comme régner. Pour pouvoir servir dignement et efficacement les autres, il faut savoir se dominer, il faut posséder les vertus qui rendent possible une telle maîtrise de soi[05] ”, l’humilité de cœur, la générosité, la force, la joie..., qui permettent de mener jusqu’à la fin toute une vie au service de Dieu, de la famille, des amis, des pauvres, des souffrants, de toute la société.
II. La vie de Jésus est entièrement donnée au service, même matériel, des hommes : il s’occupe d’eux, les enseigne, les réconforte..., jusqu’à donner sa vie pour eux. Pour être son disciple, comment ne pas alimenter dans son cœur la disposition de se donner constamment à ceux avec qui l’on vit ?
La dernière nuit avant sa Passion, le Christ a donné un enseignement particulièrement éloquent. Tandis qu’ils célébraient la Cène, le Seigneur se leva, ôta ses vêtements et prit un linge dont il se ceignit. Après quoi, il versa de l’eau dans le bassin, et il se mit à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture[06]. C’était la tâche des serviteurs de la maison. “ Il a de nouveau prêché par l’exemple, par les œuvres. Devant ses disciples qui discutaient pour des raisons d’orgueil et de vanité, Jésus se baisse et remplit avec plaisir la fonction de serviteur (...). Personnellement cette délicatesse de notre Christ m’émeut. Parce qu’il n’affirme pas : si je m’occupe de cela que ne devrez-vous pas faire de plus ? Il se met au même niveau, il n’oblige pas par la force : il censure affectueusement le manque de générosité de ces hommes.
“ Comme aux douze premiers disciples, le Seigneur peut nous suggérer quelque chose, et il le fait continuellement : exemplum dedi vobis (Jn 13, 15), je vous ai donné un exemple d’humilité. Je me suis transformé en esclave, pour que vous sachiez, avec un cœur doux et humble, servir tous les hommes.[07] ” Servir le Seigneur c’est essayer d’accomplir parfaitement ses devoirs, et tâcher de faire connaître les enseignements de l’Église avec clarté, avec courage dans un monde troublé, ignorant, voire dans l’erreur sur des points clés de la vie et même de la loi naturelle. Étant donné cet état du monde, “ le meilleur service que nous pouvons rendre à l’Église et à l’humanité, c’est donner de la doctrine [08] ”.
Pour un chrétien, l’exercice d’une profession n’est pas seulement un moyen de gagner sa vie et de développer noblement sa personnalité ; c’est aussi un service à rendre à la société, un moyen de contribuer à son développement et au bien commun général. Certaines professions constituent un service direct envers les personnes et donnent une plus grande possibilité d’exercer une série de vertus qui rendent le cœur plus généreux et plus humble ; l’abaissement du Christ qui s’occupe de ceux qui s’approchent de lui, qui lave les pieds de ses disciples, est un puissant stimulant pour s’occuper de ceux dont on a professionnellement la charge.
La méditation fréquente des paroles du Seigneur — je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir — nous aidera à persévérer dans les activités les moins agréables qui sont parfois les plus nécessaires : c’est cela servir comme le fit le Seigneur. La vie familiale est un contexte privilégié pour mettre en pratique cet esprit de service dans de multiples détails qui passeront le plus souvent inaperçus, mais qui créent une ambiance agréable et aimable, dans laquelle le Christ est présent. Ces petits services — qu’une âme attentive rend avant qu’on les lui demande — sont un excellent exercice de la charité, un bon moyen de ne pas tomber dans l’embourgeoisement et de vivre uni à Dieu, que l’on sert en servant ses frères. Le Seigneur appelle ses amis à l’occasion des besoins des autres, particulièrement des malades, des exclus, des personnes âgées, et des plus nécessiteux. Ces petits services font d’autant plus plaisir au Seigneur qu’on les rend avec une telle humilité, une telle discrétion et une telle finesse qu’on les remarque à peine : accomplis avec naturel, ils n’attendent aucune récompense.
III. Peut-on imaginer que le Seigneur prenne une mine renfrognée ou triste, voire mécontente, comme s’il était dérangé lorsque les foules accourent à lui, ou pendant qu’il lave les pieds des disciples ? Le Seigneur sert aimablement, avec un amour cordial. Pour un chrétien il ne peut y avoir une autre façon d’agir ; ses occupations sont un service à Dieu, à la société et à tous ceux qui lui sont proches : Servez le Seigneur avec joie[09], dit le Saint-Esprit des lèvres du psalmiste. Plus encore, le Seigneur promet la joie, le bonheur, à ceux qui servent les autres : après avoir lavé les pieds de ses disciples, il affirme : sachant cela, heureux serez-vous, si vous agissez ainsi[10]. C’est sans doute la première qualité d’un cœur qui se donne à Dieu et cherche des motifs — si petits soient-ils — de se donner aux autres. Ce que l’on donne avec un sourire, de façon aimable, acquiert une valeur nouvelle et on l’apprécie davantage. Et lorsque se présente l’occasion ou le devoir de rendre un service qui en soi est désagréable ou gênant, “ fais-le avec une joie particulière, avec humilité, comme tu le ferais si tu étais l’esclave de tous. Tu tireras de cette pratique des trésors immenses de vertu et de grâce demande : “ Jésus, que je fasse bonne figure ![12].
Le premier des services à rendre est de se former de façon responsable pour être compétent dans sa profession. Sans cette compétence, la meilleure bonne volonté serait inefficace : “ pour servir, servir. Parce que, pour faire les choses, il faut d’abord savoir les achever. Je ne crois pas en la droiture d’intention d’une personne qui ne s’efforce pas d’acquérir la compétence nécessaire pour bien accomplir les tâches qui lui ont été confiées. Il ne suffit pas de vouloir faire le bien : il faut d’abord savoir le faire. Et si nous le voulons vraiment, ce désir se traduira par un souci d’employer les moyens adéquats pour atteindre au fini, à la perfection humaine dans ce que nous faisons.[13] ”
L’esprit de service que le Christ a laissé en héritage requiert enfin que l’on n’attende rien en échange, que l’on soit généreux, en sachant que tout service dilate le cœur et l’enrichit, car le Christ est bon payeur et il tient compte du moindre geste, de l’aide la plus petite que l’on puisse rendre en son nom. Jésus le regarde, et nous sommes bien payés.
Demandons aujourd’hui au Seigneur de faire grandir en nous ces dispositions de service dans l’exercice de notre profession. Est-ce que nous servons réellement la société dans ce métier ? Est-ce que dans notre foyer, sur notre lieu de travail, nous imitons le Seigneur, qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir ? Sommes-nous conscients que nous lui sommes d’autant plus redevables que nous avons un poste de responsabilité, de direction ou de formation ? Essayons-nous d’éviter, d’ordinaire, que les autres nous rendent des services qui ne nous sont pas dus et que nous pouvons réaliser nous-mêmes ? Nous servons-nous de l’autorité, du prestige, de l’âge, de l’état de santé, pour demander, voire exiger parfois des prestations qui sont inutiles, voire intolérables même d’un point de vue exclusivement humain. Achevons notre prière auprès de saint Joseph, serviteur fidèle et prudent, qui fut toujours disposé à protéger la sainte Famille avec les multiples sacrifices que cela impliquait, et qui rendit d’innombrables services à Jésus et à Marie. Saint Joseph, apprends-moi à avoir cette même disposition d’âme avec ma propre famille, avec mes enfants, avec mon entourage — quels que soient mon âge ou ma profession — avec mes amis, mes relations, avec cet inconnu qui s’approche pour me demander un renseignement ou une petite faveur au milieu de la rue... Saint Patriarche, aide-moi à voir en eux tous Jésus et Marie, car il sera alors plus facile de les servir.
NOTES
[01] Mc 10, 32-42.
[02] Cf. Jn 15, 13.
[03] 1 P 5, 1-3.
[04] 1 Cor 9, 19.
[05] JEAN-PAUL II, Enc. Redemptor hominis, 4 mars 1979, 21.
[06] Jn 13, 4-5.
[07] SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 103.
[08] IDEM, Lettre, 9 janvier 1932.
[09] PS 99, 2.
[10] Jn 13, 17.
[11] J. PECCI, LÉON XIII, Pratique de l’humilité, 32.
[12] Cf. SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n. 626. – 13. IDEM, Quand le Christ passe, 50.
8° SEMAINE. JEUDI
16. LA FOI DE BARTIMÉE
— La prière de l’aveugle Bartimée surmonte tous les obstacles.
— Une invocation personnelle et directe, sans crainte.
— Suivre le Christ quel que soit le chemin de la vie.
I. Jésus, en sortant de Jéricho pour aller vers Jérusalem, passe près d’un mendiant aveugle, Bartimée, le fils de Timée, qui était assis au bord de la route [01]. Bartimée “ est un homme qui vit dans l’obscurité, un homme qui vit dans la nuit. Il ne peut pas, comme le font d’autres malades, arriver jusqu’à Jésus pour être guéri. Et il a entendu dire qu’il y a un prophète de Nazareth qui rend la vue aux aveugles.[02] ” Nous aussi, écrit saint Augustin, “ nous avons les yeux du cœur fermés et Jésus passe pour que nous l’appelions[03] ”.
“ L’aveugle, sentant la foule, demanda ce qui se passait ; il avait sûrement l’habitude de distinguer les bruits : les bruits des gens qui vont travailler dans les champs, les bruits des caravanes qui voyagent jusqu’à des terres lointaines. Mais un jour (...) il apprit que celui qui passait était Jésus de Nazareth. Bartimée entendit des bruits à une heure peut-être inhabituelle et demanda — car ce n’étaient pas les bruits qui lui étaient familiers, ils étaient différents. Que se passe-t-il ?[04] ” Et on lui dit : C’est Jésus de Nazareth.
En entendant ce nom, son cœur vibre de foi. Jésus était la grande chance de sa vie. Et il se met à crier de toutes ses forces : Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! Dans son âme, la foi devient prière. “ Toi aussi, quand tu as senti que Jésus passait près de toi, ton cœur a battu plus fort et tu t’es mis à crier, en proie à une agitation profonde.[05] ”
Les difficultés surgirent très tôt pour cet homme qui cherche, malgré sa cécité, le Christ qui passe près de lui. Beaucoup de gens l’interpellaient vivement pour le faire taire. Saint Augustin remarque à propos de cette phrase de l’Évangile que lorsqu’une âme se décide à suivre le Seigneur, à l’appeler, elle doit parfois ignorer les personnes qui l’entourent et qui l’interpellent vivement pour le faire taire : “ Quand je commençais à réaliser ces choses, mes parents, mes voisins et mes amis commencèrent à bouillir. Ceux qui aiment le secret s’affrontent à moi. Es-tu devenu fou ? Comme tu es excessif ! Est-ce que par hasard les autres ne sont pas chrétiens ? C’est une bêtise, c’est une folie. Voilà que la foule crie pour que nous, les aveugles, nous ne criions pas.[06] ” “ Alors tes amis, tes habitudes, ton confort, ton milieu t’ont conseillé de te taire, de ne pas crier. Pourquoi appeler Jésus ? Ne l’importune pas ![07] ”
Justement, Bartimée ne leur prête pas la moindre attention : Jésus est sa grande espérance, et il ne sait pas s’il le rencontrera à nouveau. Au lieu de se taire, il crie plus fort : Fils de David, aie pitié de moi. “ Pourquoi dois-tu obéir aux reproches de la foule et ne pas marcher sur les traces de Jésus qui passe ? On vous insultera, on vous mordra, on vous rejettera, mais toi appelle jusqu’à ce que ta clameur arrive aux oreilles de Jésus, car celui qui sera constant dans ce que le Seigneur a demandé, sans s’occuper des opinions des foules et sans prêter grande attention à ceux qui ne suivent le Christ qu’en apparence, en préférant la vue que Jésus doit lui donner au fracas de ceux qui crient, il n’y aura aucun pouvoir qui le retienne, et Jésus s’arrêtera et le guérira.[08] ”
N’est-il pas vrai que “ lorsque nous insistons avec ferveur dans notre prière, nous arrêtons Jésus qui passe[09] ” ? La prière de l’aveugle est écoutée. Il a obtenu ce qu’il voulait, malgré les difficultés réelles, la pression de ceux qui l’entouraient et sa propre cécité qui l’empêchait de savoir exactement où se trouvait Jésus qui restait en silence, sans se soucier apparemment de ses cris.
“ Toi que voilà arrêté au bord du chemin de la vie, qui est si courte, n’as-tu pas envie de crier, toi aussi ? Toi qui manques de lumières, qui as besoin de nouvelles grâces pour te décider à te mettre en marche vers la sainteté, ne ressens-tu pas un besoin irrésistible de crier : Jésus, fils de David, aie pitié de moi. Une belle oraison jaculatoire, à répéter souvent ![10] ”
II. “ Le Seigneur, qui l’avait entendu dès le début, le laissa persévérer dans sa prière. Il en va de même pour toi. Jésus perçoit instantanément l’appel de notre âme, mais il attend. Il veut que nous soyons bien convaincus que nous avons besoin de lui. Il veut que nous le suppliions, avec obstination, comme cet aveugle au bord du chemin à la sortie de Jéricho. [11] ”
Le cortège s’arrête et Jésus ordonne d’appeler Bartimée : Confiance, lève-toi ; il t’appelle. L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. “ Il rejette son manteau ! Je ne sais si tu as été à la guerre. Il y a bien des années, il m’est arrivé de parcourir un champ de bataille, quelques heures après la fin du combat. Des capotes, des gourdes, des havresacs pleins de souvenirs de famille— lettres, photos d’êtres chers — jonchaient le sol. Et ils n’appartenaient pas aux vaincus, mais aux vainqueurs ! Tous ces objets étaient de trop. Ils les empêchaient de courir plus vite et de sauter par-dessus le parapet ennemi. Ainsi fit Bartimée, quand il s’élança vers le Christ.
“ N’oublie pas cela : pour atteindre le Christ, le sacrifice est indispensable. Se défaire de tout ce qui encombre : manteau, havresac, bidon.[12] ”
Bartimée est maintenant devant Jésus. La foule, silencieuse, contemple la scène. Le Seigneur lui demande : Que veux-tu que je fasse pour toi ? Lui, qui pouvait rendre la vue, ignorait-il ce que voulait l’aveugle ? Bien qu’il connaisse mieux que nous nos besoins et qu’il veuille y porter remède, Jésus désire que nous les lui exposions.
“ L’aveugle répondit tout de suite : Seigneur, que je voie. Il ne demande pas au Seigneur de l’or, mais la vue. Rien ne l’intéresse, si ce n’est voir.
“ Imitons donc ce que nous venons d’entendre. [13] ” Imitons la grande foi de l’aveugle, sa persévérance dans la prière, sa force pour ne pas capituler devant l’hostilité de l’environnement dans lequel il fait ses premiers pas vers le Christ.“ Pourvu que, lorsque nous nous rendons compte de notre cécité, assis près du chemin des Écritures et en entendant dire que Jésus passe, nous le fassions s’arrêter près de nous avec la force d’une prière [14] ” semblable à celle de Bartimée : personnelle, directe, sans anonymat. En appelant Jésus par son nom on apprend plus facilement à le fréquenter d’une manière directe et concrète.
III. L’histoire de Bartimée pourrait être notre histoire, car nous aussi nous sommes aveugles pour pas mal de choses, et Jésus est en train de passer dans nos vies.
Ces paroles, Seigneur, que je voie ! peuvent servir souvent d’oraison jaculatoire, surtout lorsque les lumières nous manquent dans l’apostolat ou dans des questions que nous ne savons pas résoudre, en matière de foi et de vocation. “ Quand on se trouve dans les ténèbres, quand on a l’âme aveugle et inquiète, il faut aller, comme Bartimée, vers la Lumière. Répète, crie, insiste avec plus de force, Domine, ut videam ! — Seigneur, que je voie ! ... Et sur tes yeux se lèvera le jour, et tu pourras te réjouir des lumières qu’il t’accordera. [15] ” En ces moments d’obscurité, lorsque l’enthousiasme sensible des premiers temps de notre vocation nous quitte ; lorsque la prière devient difficile et que la foi semble s’affaiblir ; lorsque nous ne voyons plus clairement le sens d’une petite mortification et que les fruits de l’apostolat tardent à venir, alors Seigneur, que je voie ! Au lieu d’abandonner les rapports avec Dieu, ou de se laisser vaincre par le plus grand effort qu’ils supposent, montrons notre loyauté, notre fidélité au Seigneur, en renouvelant le désir de lui plaire.
Jésus lui dit : Va, ta foi t’a sauvé, et aussitôt l’homme se mit à voir. La première chose que voit Bartimée en ce monde, c’est le visage du Christ. Il ne l’oubliera jamais. Et il suivait Jésus sur la route. C’est la seule chose que nous savons de Bartimée : qu’il le suivait sur la route. Par saint Luc nous savons qu’il le suivait en glorifiant Dieu. Et tout le peuple, à cette vue, célébra les louanges de Dieu [16]. Durant toute sa vie, Bartimée se rappellera la miséricorde de Jésus, et beaucoup se convertiront grâce à son témoignage.
Nous avons reçu nous aussi beaucoup de grâces. Aussi grandes ou plus grandes même que celle de l’aveugle de Jéricho. Il est normal que le Seigneur attende aussi, de notre vie et de notre conduite qu’elles soient pour beaucoup d’hommes et de femmes de notre époque, le témoignage qui les pousse vers lui.
Et il le suivait sur la route en glorifiant Dieu. Voilà un résumé de ce que peut être toute vie sincèrement chrétienne si elle cultive la foi vive et opérative de Bartimée.
Achevons notre prière avec ces mots de l’hymne Adoro te devote : Ô Jésus qu’à présent je contemple voilé // Je te prie d’exaucer ce que je désire tant // Montre-moi ton regard, pour te voir face à face // Pour goûter le bonheur de la vue de ta gloire. Amen.
NOTES
[01] Mc 10, 46-52.
[02] A. GARCIA DORRONSORO, Temps pour croire.
[03] SAINT AUGUSTIN, Sermon 88, 9.
[04] A. GARCIA DORRONSORO, loc. cit.
[05] SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 195.
[06] SAINT AUGUSTIN, op. cit., 13.
[07] SAINT J. ESCRIVA, loc. cit.
[08] SAINT AUGUSTIN, loc. cit.
[09] SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, Homélies sur les Évangiles, 2, 5.
[10] SAINT J. ESCRIVA, loc. cit.
[11] IDEM.
[12] IDEM, 196.
[13] SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, op. cit., 2, 7.
[14] ORIGÈNE, Homélies sur saint Matthieu, 12, 20.
[15] SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n. 862.
[16] Lc 18, 43.
8° SEMAINE. VENDREDI
17. LES ŒUVRES SONT AMOUR
— Jésus maudit un figuier qui n’avait que des feuilles : tout temps est bon pour donner des fruits de sainteté et d’apostolat.
— Les œuvres sont amour, non les bonnes raisons.
— L’amour de Dieu se manifeste dans un apostolat joyeux et audacieux.
I. Jésus sortit de Béthanie et à peu de kilomètres sur le chemin de Jérusalem, il eut faim. C’est par ces mots de saint Marc que s’ouvre l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui[01] ; ils révèlent une fois de plus la sainte Humanité du Christ qui, pour être très proche des hommes, a voulu assumer les limitations et les besoins de la nature humaine, pour que nous apprenions à les sanctifier. Jésus apercevant un figuier éloigné du chemin s’approche de lui pour y cueillir des fruits, mais il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. Alors le Seigneur le maudit : Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! Le soir même, rentrant de Jérusalem à Béthanie, Jésus et ses disciples allèrent probablement chez Lazare, Marthe et Marie, ces amis qui l’avaient toujours si bien reçu. Le matin suivant, se dirigeant à nouveau vers la ville sainte, ils constatèrent tous que le figuier était desséché jusqu’aux racines.
Jésus savait bien que ce n’était pas le temps des figues et que le figuier ne pouvait donc pas en porter, mais il voulut insister auprès de ses disciples sur le contraste entre l’amour du Père et la réponse de son peuple : Dieu est venu à la rencontre d’Israël avec le désir d’y trouver des fruits de sainteté mais il n’a trouvé que des pratiques extérieures sans vie, un feuillage abondant mais sans fruits. Les apôtres comprirent alors qu’il n’y a pas d’heure dans la vie pour donner du fruit. Toute occasion est bonne pour se sanctifier, la maladie comme le travail, les moments où l’on semble dépassé par les événements comme les vacances les plus paisibles, la fatigue comme l’enthousiasme, l’échec ou la ruine économique si le Seigneur les permet comme l’abondance... Ce sont précisément ces circonstances qui doivent donner du fruit, car nous ne vivons pas dans un monde différent et c’est là que nous trouverons Dieu. “ Toi aussi, commente saint Bédé, tu dois te garder d’être un arbre stérile, pour pouvoir offrir à Jésus qui s’est fait pauvre, le fruit dont il a besoin.[02] ” Il demande un amour authentique qui se traduise par des réalités quelles que soient les circonstances de la vie. Est-ce que j’essaie de donner ce fruit que tu attends maintenant, Seigneur, dans ma situation actuelle (mon âge, le lieu où je suis, d’autres circonstances...) ? Est-ce qu’en ce moment je tâche de rapprocher de toi mes amis ?
II. Certes, les paroles de Jésus sont fortes : Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! Jésus maudit ce figuier parce qu’il n’y trouva qu’une apparence de fécondité. Il attire ainsi l’attention pour que cet enseignement reste gravé pour toujours dans l’âme de ses disciples et dans la nôtre. La vie intérieure du chrétien, si elle est vraie, comporte des fruits de sainteté, des œuvres extérieures dont les autres tirent profit. “ On a très souvent mis en relief, écrivait saint Josémaria Escriva le danger des œuvres sans vie intérieure qui les anime mais l’on devrait aussi souligner les dangers d’une vie intérieure — si elle pouvait exister ainsi — sans œuvres “ Les œuvres sont amour, non les bonnes raisons : je ne peux pas me rappeler sans émotion cet affectueux reproche — locution divine — que le Seigneur grave avec clarté et au feu dans l’âme d’un pauvre prêtre, tandis qu’il distribuait la sainte Communion, il y a des années à des religieuses et disait sans bruit de paroles à Jésus avec le cœur : je t’aime plus que celles-ci.
“ Il faut se remuer, mes enfants, il faut agir ! Avec courage, avec énergie, et avec joie de vivre, car l’amour jette loin de lui la crainte (cf. 1 Jn 4, 18), avec audace, sans timidité...
N’oubliez pas que, si l’on veut, tout va de l’avant : Deus non denegat gratiam ; Dieu ne refuse pas son aide à celui qui fait ce qu’il peut.[03] ” À celui qui tâche de vivre de foi, de mettre en œuvre les moyens à sa portée, de ne pas attendre les bras croisés des situations idéales qui ne se présenteront peut-être jamais, pour faire de l’apostolat ; bref, à ne pas attendre d’avoir tous les moyens humains pour agir, mais au contraire à manifester en actes l’amour qu’il a dans le cœur. Une âme aimante devient toujours plus reconnaissante et admirative, car elle voit que le Seigneur multiplie et fait fructifier les forces qui sont peu de chose par rapport à ce qu’il demande.
Une vie intérieure authentique dans ses rapports avec Dieu (la prière et les sacrements) se traduit nécessairement en réalités concrètes (l’apostolat, l’amitié et les liens familiaux, des œuvres de miséricorde spirituelles ou matérielles, selon les circonstances). Par exemple l’enseignement par le biais de cours de formation, d’une catéchèse, d’un conseil opportun à celui qui hésite ou est désorienté... la collaboration à des entreprises d’éducation qui donnent une vision chrétienne de la vie, l’accompagnement des malades et des personnes âgées qui se trouvent pratiquement abandonnés...
En toute circonstance et sous les formes les plus variées, la vie intérieure doit s’exprimer par ces œuvres d’apostolat, faute de quoi elle en reste à de simples apparences, elle s’attiédit et finit par mourir. En revanche, si ton intimité avec le Christ grandit, il est logique que ton travail, ton caractère, ta générosité, ta manière de traiter ceux que tu rencontres habituellement, ta compréhension, ta cordialité, ton optimisme, ta lutte pour l’ordre, ton affabilité... s’en ressentent. Ce sont les fruits que le Seigneur trouvera quand il s’approchera de toi, car pour survivre, pour croître, l’amour a besoin de se manifester.
III. Jésus ne trouva que des feuilles... Il n’y a pas de fruits durables pour un chrétien sans vie intérieure, parce qu’alors il n’est pas plongé en Dieu et qu’il se laisse attirer par l’activisme (faire beaucoup de choses, s’agiter, s’inquiéter... sans une profonde vie de prière), ce qui risque d’être stérile et inefficace, voire un symptôme de manque de droiture d’intention, une œuvre humaine, sans relief surnaturel, fruit peut-être de l’ambition, du désir de figurer, qui peut s’introduire dans tout ce que l’homme réalise, même de plus élevé. Ce n’est pas sans raison que l’on a souligné le danger de l’activisme : des œuvres bonnes en elles-mêmes, mais sans vie intérieure qui les rende authentiques. Saint Bernard, va jusqu’à appeler ces œuvres occupations maudites[04].
L’activisme n’est pas le seul adversaire de l’apostolat. Il y a aussi la passivité, qui empêche l’amour de se manifester par des faits. Si l’activisme est un piètre compagnon, la passivité est une compagne funeste, car le chrétien peut se tromper lui-même, en croyant qu’il aime Dieu parce qu’il réalise des actes de piété : il est vrai qu’il les accomplit, mais pas jusqu’au bout, puisque ces actes ne le poussent pas à faire le bien. Ces pieuses pratiques sans fruits ressemblent aussi à un feuillage stérile : la vraie vie intérieure conduit à un apostolat intense, en toute situation et dans tous les milieux, avec audace et esprit d’initiative, sans respect humain, avec joie de vivre, avec la force de l’amour toujours jeune des enfants de Dieu.
Aujourd’hui, tandis que nous parlons avec le Seigneur dans ce moment de prière, examinons si, dans le moment présent, il y a des fruits dans notre vie. Ma prière, débouche-t-elle sur des initiatives apostoliques ? Ou bien, je pense que mon milieu — ma famille, mon université, l’usine, le bureau... — ne peut rien donner, qu’il n’est plus possible d’obtenir de fruits pour Dieu ? Est-ce que j’apporte une aide efficace à des entreprises apostoliques ..., ou bien est-ce que je ne fais que prier ? Est-ce que je me justifie en me disant qu’entre le travail, la famille, le repos, les pratiques de piété, je n’ai pas le temps ? Le travail, la vie de famille... ne seraient-ils donc pas des occasions d’apostolat ?
Les œuvres sont amour... Oui, le vrai amour de Dieu se manifeste par un apostolat audacieux et tenace. Si le Seigneur nous trouvait passifs, nous contentant de quelques pratiques de piété sans manifestations apostoliques, il pourrait nous dire dans l’intimité du cœur : davantage d’œuvres... et moins de bonnes raisons. Si l’amour est vrai, nombreuses sont les occasions de faire connaître le Christ. Une vie intérieure qui n’est pas accompagnée de désirs apostoliques se rapetisse et meurt, car elle n’est pas authentique. L’évangéliste précise que le matin suivant, en passant, les apôtres virent le figuier desséché jusqu’aux racines : image expressive de ceux qui par commodité, par paresse, par manque d’esprit de sacrifice, ne produisent pas les fruits que le Seigneur attend. La vie apostolique est à l’opposé de ce figuier sec : pleine de vie, d’initiative, d’enthousiasme, un amour transformé en œuvres, plein de joie, d’activité, silencieuse peut-être, mais constante...
Est-ce que nous pouvons présenter au Seigneur qui s’approche de nous avec soif d’âmes, des fruits mûrs, des réalités pleines de sacrifice joyeux ? La direction spirituelle nous aidera à bien distinguer ce qu’il peut y avoir d’activisme (nous devrons prier davantage) ou de passivité (nous devrons agir davantage). Sainte Vierge apprends-moi à être vigilant pour que ma vie intérieure, mon désir d’aimer Dieu ne se transforme jamais en feuillage vide et sans valeur.
NOTES
[01] Mc 11, 11-26.
[02] SAINT BEDE, Commentaire à l’Évangile de saint Marc, in loc.
[03] SAINT ESCRIVA, lettre, 6 mai 1945, n. 44.
[04] Cf. J. D. CHAUTARD, L’âme de tout apostolat.