OCTAVE DE PÂQUES. JEUDI
4. À LA RENCONTRE DU SEIGNEUR
— Jésus apparaît aux Onze et les réconforte. Il le fait aujourd’hui encore et pour toujours, dans nos tabernacles.
— La visite au Saint Sacrement est un prolongement de l’action de grâces de la Communion.
— Quels sont les effets de ces actes de piété ?
I. Après être apparu à Marie-Madeleine, aux autres femmes, à Pierre, aux disciples d’Emmaüs, Jésus apparaît enfin aux Onze réunis, comme le raconte l’Évangile de la Messe [01]. Il leur dit : Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées ? Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os, et vous constatez que j’en ai.
Il leur montre ses mains et ses pieds puis il mange avec eux. Les apôtres en tirent la certitude définitive que leur foi dans le Ressuscité n’est pas le fruit de leur crédulité, de l’enthousiasme ou de l’autosuggestion, mais repose sur des faits historiques dont ils sont les témoins directs. Jésus, dans ses apparitions, s’adapte avec une condescendance divine à l’état d’âme et aux situations de ceux à qui il se manifeste. Il ne les traite pas tous de la même manière et les conduit par divers chemins à la certitude de sa Résurrection qui est la pierre angulaire sur laquelle repose toute la foi chrétienne. Le Seigneur veut donner toutes les garanties nécessaires à ceux qui constituent cette Église naissante pour que, à travers les siècles, la foi des chrétiens s’appuie sur un fondement inébranlable : Le Seigneur est vraiment ressuscité ! Jésus est vivant !
La paix soit avec vous ! dit le Seigneur aux disciples remplis d’effroi. Voyant tout de suite ses plaies ils retrouvent la joie et l’admiration affectueuse. Voilà le refuge : les plaies du Christ. On y puise la paix de l’âme et les forces nécessaires pour suivre Jésus chaque jour. « Nous accourons comme ces colombes qui, au dire de l’Écriture (Cf. Ct 2, 14), se blottissent dans le creux des rochers à l’heure de la tempête. Cachons-nous dans ce refuge, pour trouver l’intimité du Christ : et nous verrons combien sa parole est affable et son visage aimable (Cf. Ct 2, 14), parce que ceux qui savent que sa voix est douce et agréable sont ceux qui ont reçu la grâce de l’Évangile qui leur fait dire : " Tu as les paroles de la vie éternelle " (saint Grégoire de Nysse, In Canticum Canticorum homiliae, V) [02]. »
Aujourd’hui, Jésus est toujours aussi près de ses frères, les hommes et les femmes de ce temps. Dans les nations de tradition chrétienne, il existe tant de lieux de culte et de tabernacles que personne n’est séparé du Christ de plus de quelques kilomètres. Il est même bien difficile de ne pas voir les murs ou le clocher d’une église quand on se trouve dans une ville de taille moyenne ou dans une métropole, quand on voyage en voiture, en car ou en train... Eh bien là, le Christ nous attend ! « C’est le Seigneur » [03] proclame la foi du passant amoureux, le Seigneur qui m’attend réellement et substantiellement présent dans le tabernacle, le Seigneur qui est apparu à ses disciples et qui se montre attentionné et disponible aujourd’hui encore ! »
Oui, Jésus a voulu rester parmi nous dans la Sainte Eucharistie. Dans ce sacrement mémorable se trouvent vraiment, réellement et substantiellement, le Corps et le Sang ainsi que l’Âme et la Divinité de Notre Seigneur, et par conséquent le Christ tout entier, Christus totus. Cette présence est réelle et permanente car une fois la Messe terminée, le Seigneur demeure dans chacune des particules consacrées non consommées [04].
C’est le même Christ qui est né, mort et ressuscité en Palestine, le même qui est aujourd’hui à la droite de Dieu le Père.
Devant le tabernacle, nous pouvons parler au Seigneur qui nous voit et nous connaît, comme le faisaient les apôtres. Nous pouvons lui raconter ce qui nous enthousiasme et ce qui nous préoccupe. C’est là que se trouve la vraie paix, celle qui demeure au plus profond de l’âme même quand on est tourmenté par la douleur ou une difficulté majeure.
II. La piété eucharistique, dit Jean-Paul II, « doit se centrer avant tout sur la célébration de la Cène du Seigneur qui perpétue son amour immolé sur la croix. Mais elle a une prolongation logique (...) dans l’adoration du Christ dans ce divin sacrement, dans la visite au Saint Sacrement, dans la prière devant le tabernacle et dans les autres exercices de dévotion, personnels et collectifs, privés et publics, qui ont été pratiqués pendant des siècles (...). Jésus nous attend dans ce sacrement de l’Amour. Ne lésinons pas sur notre temps pour aller le trouver dans l’adoration, dans la contemplation pleine de foi qui mène à réparer pour les graves fautes et les délits du monde .[05] »
Oui, Jésus est là. À quelques kilomètres, peut-être à quelques mètres. Comment résister à aller le voir, l’aimer, lui raconter nos affaires, lui demander conseil ? Serait-ce cohérent avec la foi ! Maintenant, dans ce moment de prière, nous commençons à comprendre, toi et moi, comment est née cette coutume séculaire des « visites quotidiennes aux divins tabernacles[06] » . Là, le Maître nous attend depuis vingt siècles[07], et nous propose d’être aussi près de lui que l’était Marie, la sœur de Lazare — celle qui choisit la meilleure part [08]
— dans sa maison de Béthanie. « Je vous dirai, confiait le bienheureux Josemaria Escriva, que le tabernacle a toujours été pour moi comme Béthanie, cet endroit tranquille et paisible qu’aimait le Christ, où nous pouvons lui raconter nos préoccupations, nos souffrances, nos espérances et nos joies, avec la simplicité et le naturel avec lesquels lui parlaient ses amis, Marthe, Marie et Lazare. C’est la raison pour laquelle, quand je parcours les rues d’une ville ou d’un village, je me réjouis de découvrir, même de loin, la silhouette d’une église : c’est un nouveau tabernacle, une occasion déplus de laisser l’âme s’échapper, pour être, par le désir, aux côtés du Seigneur dans le Saint Sacrement.[09] »
Jésus attend ces visites qui, d’une certaine manière, lui rendent celle qu’il nous fait dans la Communion. Elles sont « une preuve de gratitude, un signe d’amour, un devoir d’adoration envers le Christ Seigneur présent dans le tabernacle[10] », la prolongation de l’action de grâces de la dernière Communion et une préparation à mieux le recevoir désormais.
Devant un tabernacle on peut dire en toute vérité : Dieu est ici ! Devant un tel mystère de foi, quelle autre attitude adopter que celle de l’adoration ? Adoro te devote… Je t’adore avec dévotion, Divinité cachée, avec respect, avec étonnement mais aussi avec une confiance sans limites. « Quand les fidèles restent devant le Christ Seigneur, ils jouissent d’une relation intime avec lui. Ils lui ouvrent leurs cœurs en intercédant pour eux-mêmes et pour tous les leurs et prient pour la paix et le salut du monde. En offrant avec le Christ toute leur vie au Père dans l’Esprit Saint, ils tirent de cette relation admirable une augmentation de leur foi, de leur espérance et de leur charité. Ils font ainsi grandir les dispositions qui leur permettent de célébrer avec la dévotion convenable le mémorial du Seigneur et de recevoir fréquemment le pain que nous a donné le Père. [11] »
III. « Tu as commencé par lui rendre une visite, chaque jour... aussi je ne m’étonne pas que tu me dises : je commence à aimer à la folie la lampe du tabernacle [12]. » Une visite au Saint Sacrement est un acte de piété qui prend quelques minutes à peine ; mais combien de grâces, combien de force et de paix puise-t-on près du Seigneur ! Comme le fer se réchauffe à proximité du feu, on apprend devant le tabernacle à garder la présence de Dieu tout au long de la journée ; la force de supporter avec élégance les contrariétés grandit ; on renouvelle le désir de mieux travailler ; on reconstitue sa provision de paix et de joie pour la vie de famille... Le Seigneur est bon payeur et si reconnaissant qu’on aille lui rendre visite ! « Il est si reconnaissant qu’il ne manquera pas de nous récompenser même si seulement nous levons les yeux en nous souvenant de lui [13] »
Dans la visite au Saint Sacrement on tient compagnie à Jésus quelques minutes, un jour peut-être où rares ont été ceux qui lui ont rendu visite, même s’ils en étaient attendus. Ainsi, nous voir près de lui le réjouit beaucoup, surtout si nous offrons une petite prière comme celle de la Communion spirituelle, si nous lui demandons son aide spirituelle ou matérielle, si nous lui racontons ce qui nous préoccupe ou nous réjouit, si nous lui disons que, malgré nos misères, il peut compter sur nous pour évangéliser le monde ou parler de lui à un ami... « Que ferons-nous, demandez-vous parfois, en présence de Dieu dans le Saint Sacrement ? L’aimer, le louer, le remercier et lui demander. Que fait un homme assoiffé à la vue d’une source cristalline [14] ? »
Tu quitteras l’église, après ces moments de prière, avec une paix, une décision d’aider les autres, un désir de communier accrus sachant que l’intimité avec Jésus ne se réalisera complètement que dans la Communion. Te maintenir en présence de Dieu dans le travail et tes occupations quotidiennes te sera beaucoup plus facile, et tu entretiendras avec lui une relation d’amitié et de confiance au long de tes journées. Les premiers chrétiens, dès qu’ils ont eu des églises et la réserve eucharistique, ont vécu cette pieuse coutume comme l’atteste saint Jean Chrysostome : « Jésus entre dans le temple. C’était propre à un bon fils : passer tout de suite à la maison de son père, pour lui témoigner l’honneur qui lui est dû. Comme toi qui dois imiter Jésus-Christ, quand tu entres dans une ville tu dois en premier lieu aller à l’église [15]. »
Une fois dans l’église, on localise facilement le tabernacle — l’endroit où doit se diriger en premier lieu l’attention des fidèles— car il se trouve en un lieu « vraiment éminent » et « apte à la prière privée » ; et la présence de la Très Sainte Eucharistie doit normalement être indiquée par une petite veilleuse qui, signe d’honneur envers le Seigneur, reste allumée continuellement près du tabernacle [16].
La fin de la prière arrive. Une dernière pensée : que notre Mère Sainte Marie nous apprenne à aimer Jésus réellement présent dans le tabernacle comme elle l’aima dans les années de Nazareth. Je voudrais, Seigneur, te recevoir avec la pureté, l’humilité et la dévotion avec lesquelles ta très sainte Mère te reçut, avec l’esprit et la ferveur des saints [17].
NOTES
[01] Cf. Lc 24, 35-48.
[02] Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 302.
[03] Cf. Jn 21, 7.
[04] Cf. Concile de Trente, Can. 4 sur l’Eucharistie, Dz 886.
[05] Jean-Paul II, Allocution, 31 octobre 1982.
[06] Pie XII, Enc. Mediator Dei, 20 novembre 1947.
[07] Cf. Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 537.
[08] Cf. Lc 10, 42.
[09] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 154.
[10] Paul VI, Enc. Mysterium fidei, 3 septembre 1965.
[11] Cf. Instruction sur le Mystère Eucharistique, 50.
[12] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 688.
[13] Sainte Thérèse d’Avila, Chemin de perfection, 23, 3.
[14] Saint Alphonse de Liguori, Visites au Très Saint Sacrement, 1.
[15] Saint Jean Chrysostome, Catena Aurea, III.
[16] Cf. Instruction sur le Mystère Eucharistique, 53 et 57. Cf. Code de Droit Canon, can. 938 et 940.
[17] Formule de communion spirituelle transmise par le bienheureux Josémaria Escriva.
OCTAVE DE PÂQUES. VENDREDI
5. LA CONSTANCE DANS L’APOSTOLAT
— La pêche miraculeuse : qui demeure près du Seigneur obtient des fruits de sainteté et d’apostolat abondants.
— Les fleurs du jardin ont besoin d’un jardinier.
— Si les âmes offrent des résistances à la grâce, le temps est l’allié de l’apôtre qui en fait bon usage.
I. Jésus-Christ... est la pierre d’angle. En dehors de lui, il n’y a pas de salut. Et son nom, donné aux hommes, est le seul qui puisse nous sauver [01].
Les apôtres ont quitté Jérusalem et sont allés en Galilée, comme le leur avait indiqué le Seigneur[02]. Ils sont près du lac de Tibériade, à l’endroit, ou à un autre semblable, où un jour Jésus les avait rencontrés et invités à le suivre. Ils sont revenus à leur ancienne profession, celle qu’ils avaient quand le Seigneur les appela. Jésus les retrouve maintenant plongés dans leur travail habituel. Et voici comment : Il y avait là Simon-Pierre, avec Thomas, dont le nom signifie « Jumeau », Nathanaël de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres disciples[03]. Sept au total, à l’heure du crépuscule. D’autres barques sont déjà sorties pour pêcher. Simon-Pierre leur dit : « Je m’en vais à la pêche ». Ils lui répondent : « Nous allons avec toi ». Ils partirent et montèrent dans la barque ; or, ils passèrent la nuit sans rien prendre.
À l’aube, Jésus était là, sur le rivage. Jésus ressuscité vient chercher les siens pour les fortifier dans la foi et dans son amitié. Pour continuer aussi à leur expliquer la grande mission qui les attend. Les disciples ne savaient pas que c’était Jésus, ils ne le reconnaissent pas ; ils étaient à deux cents coudées, environ une centaine de mètres. À cette distance, dans la pâle lumière de l’aube, ils ne distinguent pas bien les traits de cet homme, mais ils peuvent l’entendre quand il élève la voix. « Auriez-vous un peu de poisson ? » leur demande le Seigneur. Ils lui répondent : « Non ». Il leur dit : « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez ». Et Pierre obéit, peut-être machinalement : Ils jetèrent donc le filet, et cette fois ils n’arrivaient pas à le ramener tellement il y avait de poissons. Jean est le premier à reconnaître la voix du Christ, il confirme peut-être l’intuition intérieure de Pierre. S’inclinant vers lui, il s’exclame : « C’est le Seigneur ! »
Pierre sursaute comme s’il avait été poussé par un ressort, et sans attendre que les barques arrivent au rivage, met sa tunique et se jette à l’eau. Les autres disciples arrivent en barque, tirant le filet plein de poissons : la terre n’était qu’à une centaine de mètres.
C’est l’amour de Jean qui distingue l’Être aimé, le Seigneur, sur le rivage : « C’est le Seigneur ! »
« L’amour, l’amour le voit de loin. L’amour est le premier à percevoir ces délicatesses. L’apôtre adolescent, avec l’affection profonde qu’il ressent pour Jésus parce qu’il aime le Christ avec toute la pureté et la tendresse d’un cœur innocent, s’écrie : " C’est le Seigneur ! "[04]. »
Pendant la nuit, en l’absence du Christ, ils ont travaillé tenacement mais inutilement ; au matin, quand Jésus les illumine de sa Parole et oriente leur travail, les filets arrivent remplis sur le rivage...
Chaque jour, il arrive la même chose dans la vie de l’Église et du chrétien. En l’absence du Christ, le travail est pénible et plus ou moins stérile, l’enthousiasme fugace, les obstacles tenaces. Nos efforts humains ne suffisent pas, nous avons besoin de Dieu. Combien la présence du Christ enrichit-elle notre vie ! Grâce à elle, la douleur, la maladie, l’échec cessent d’être les ennemis ; ils peuvent même se transformer en trésors de patience et d’amour que même la mort ne détruit pas. Près du Christ, la vie avec les autres devient occasion de bienveillance, d’attention, d’encouragement, de douceur, de cordialité, de prière réciproque...
Le drame commence quand on ne voit plus le Christ dans sa vie ; quand par la tiédeur, le péché ou l’orgueil assombrissent l’horizon ; quand on agit comme si Jésus n’était pas près de nous, comme s’il n’était pas ressuscité.
Demandons souvent à la Vierge de savoir découvrir le Seigneur au milieu des événements de la vie, d’être capables de dire : « C’est le Seigneur ! » dans la douleur et dans la joie, dans la jeunesse et la maturité, dans les dernières années de la vie, en toute circonstance. Ainsi, près du Christ, nous serons apôtres, au milieu du monde, dans tous les milieux et toutes les situations.
II. En débarquant sur le rivage, les apôtres aperçoivent un feu de braise sur lequel cuit du poisson, et du pain. Jésus leur dit : « Apportez donc de ce poisson que vous venez de prendre. » Simon-Pierre monta dans la barque et amena jusqu’à terre le filet plein de gros poissons : il y en avait cent cinquante-trois. Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré.
Les Pères de l’Église ont commenté fréquemment cet épisode en expliquant que la barque représente l’Église, dont l’unité est symbolisée par le filet qui ne se déchire pas ; la mer, c’est le monde, et Pierre dans la barque, symbolise la suprême autorité de l’Église. Le nombre de poissons désigne les appelés [05] et les pécheurs dont nous sommes, ceux qui, à la suite des apôtres, doivent mener les gens aux pieds du Christ parce que les âmes sont à Dieu[06].
« Pourquoi le Seigneur avait-il tant de pécheurs parmi ses apôtres ?(...) Pour quelle qualité Notre Seigneur les a-t-il choisis ? Je crois qu’il y avait une chose qu’il appréciait particulièrement en ceux qui devaient être ses apôtres : leur patience inébranlable (...). Ils ont travaillé toute la nuit et n’ont rien péché ; beaucoup d’heures d’attente, dans lesquelles la lumière grise de l’aurore devait leur apporter le prix de leur labeur mais rien ne vint. (...)
« Combien l’Église du Christ a attendu tout au long des siècles (...) en propageant inlassablement son invitation et en laissant la grâce faire son œuvre ! (...). Qu’importé si dans un endroit ou dans un autre elle a travaillé durement et recueilli très peu pour son Maître ! Sur sa parole, malgré tout, elle recommencera à jeter le filet jusqu’à ce que sa grâce dont la puissance est sans commune mesure avec l’effort humain, lui apporte une nouvelle pêche[07]. » On ne sait pas toujours quand ni comment, mais tout effort apostolique donne son fruit même si on ne le voit pas. Le Seigneur demande seulement la patience des pêcheurs, la constance dans l’apostolat personnel, la persévérance avec chacun de nos amis, la fidélité même avec celui dont il semble impossible de tirer quelque chose de bon.
La patience est une partie principale de la vertu cardinale de la force qui, quand la situation le requiert, mène à savoir attendre, à mettre en œuvre davantage de moyens humains et surnaturels, à recommencer très souvent la même tâche, à tenir compte de nos défauts et de ceux des personnes que nous voulons orienter vers Dieu. « La foi est une condition indispensable à l’apostolat : bien souvent, elle se manifeste dans la constance pour parler de Dieu, même si les fruits tardent à venir.
« Si nous persévérons, si nous insistons, bien convaincus que le Seigneur le veut, on remarquera aussi autour de toi, de tous côtés, les symptômes d’une révolution chrétienne : les uns se donneront, d’autres prendront au sérieux leur vie intérieure, et d’autres (les plus faibles) seront au moins prévenus [08]. »
III. Le Seigneur a son heure et sait de quelle manière il va sanctifier chaque homme. Mais il compte aussi sur la réponse libre et personnelle de chacun à son appel. Il nous demande d’être de bons canaux de la grâce, autrement dit de faciliter l’action de l’Esprit Saint dans notre âme ainsi que dans celles de nos parents et amis. Renouvelons, toi et moi, dans ce moment de prière, le désir d’être de bons instruments entre ses mains ; car le Seigneur ne se lasse jamais de donner son aide mais d’habitude ne concède pas non plus de grâces qui accordent immédiatement et définitivement la sainteté — il veut notre collaboration. En général, c’est progressivement que les âmes se rapprochent de Dieu. D’ailleurs, pourquoi s’étonner de rencontrer des résistances dans la nature humaine puisqu’elle a été blessée par le péché originel et qu’il en reste des séquelles dans l’âme auxquelles s’ajoutent celles des péchés personnels ?
Alors facilitons, toi et moi, ce travail de Dieu dans les âmes, par la prière, la mortification, une charité exemplaire, la sincérité dans l’amitié, la compréhension, la bienveillance... Et s’il te semble qu’un ami tarde à répondre à l’action de la grâce, ne pense pas que cela t’autorise à mesurer tes témoignages d’amitié et d’affection, à retirer les liens humains par lesquels Dieu te rend apostolique. Consolide au contraire ces rapports humains avec celui qui semble ne pas vouloir vivre près du Christ. Ce sera le signe que ton amitié est désintéressée, que ton intention est droite : la preuve que tu aimes dans le désir que Dieu ait beaucoup d’amis sur la terre et que beaucoup de tes amis deviennent amis de l’Ami.
L’Évangile montre en effet à quel point le Seigneur était l’Ami de ses disciples et combien de temps il leur consacrait. Ainsi, à ce retour de la pêche, il leur demande d’abord s’ils ont quelque chose à manger, avant d’entamer la conversation. Lui qui est Dieu, il leur prépare un petit déjeuner au bord du lac. Ensuite, il s’en va se promener avec Pierre, et Jean les suit ; il les encourage à garder confiance en lui. Est-il étonnant que des amis traités ainsi par l’Ami, donnent ensuite leur vie jusqu’au martyre, pour lui et pour le salut du monde ? Demandons à Sainte Marie qu’elle nous aide à imiter Jésus, de telle sorte que, dans l’amitié, nous ne nous résignions pas « à n’être qu’un élément passif. Tu dois devenir un véritable ami de tes amis : " les aider ". D’abord, par ton exemple. Et ensuite, par tes conseils et par cet ascendant que donne l’intimité[09]. »
NOTES
[01] Première lecture de la Messe, Ac 4, 12.
[02] Cf. Mt 28, 7.
[03] Jn 21, 2 et s.
[04] Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 266.
[05] Cf. Saint Augustin, Commentaire sur saint Jean, in loc.
[06] Cf. Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 267.
[07] R. À. Knox, Sermon prêché en la festivité de saint Pierre et saint Paul, 29 juin 1947.
[08] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 207.
[09] Ibidem, n. 731.
OCTAVE DE PAQUES. SAMEDI
6. ALLEZ DANS LE MONDE ENTIER...
— Le Seigneur envoie ses frères et sœurs partout dans le monde pour faire connaître sa doctrine.
— Comme à l’époque des apôtres, les obstacles imposent d’aller parfois à contre-courant.
— Le secret de l’apostolat : « S’occuper des âmes une à une » avec un optimisme surnaturel.
I. La Résurrection du Seigneur est pour les chrétiens un appel ardent à l’apostolat dans le monde jusqu’à la fin des temps [01]. C’est la raison pour laquelle chacune de ses apparitions se termine par un mandat d’ordre apostolique. À Marie-Madeleine : va-t’en vers mes frères et dis-leur que je vais remonter vers mon Père et votre Père[02] ; aux autres femmes : allez annoncer à mes frères qu’ils doivent partir pour la Galilée :
c’est là qu’ils me verront [03]. Les disciples d’Emmaus, eux, ressentent spontanément, la nuit-même de leur rencontre avec le Christ, le besoin de communiquer aux autres sa Résurrection[04]. Dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui, saint Marc rapporte ce grand commandement apostolique valable jusqu’à la fin des temps : Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table (...). Et il leur dit : « Allez dans le monde entier. Proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création[05]. »
Dès lors, les apôtres commencent à rendre témoignage de ce qu’ils ont vu et entendu, et à prêcher au nom de Jésus la pénitence pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem[06]. Ce qu’ils prêchent, ce dont ils témoignent, ce ne sont pas des spéculations, des théories, des opinions, mais des faits décisifs dont eux-mêmes ont été des témoins oculaires et directs. Quand, à cause de la mort de Judas, il est question de remplacer ce douzième apôtre, on exige que le candidat ait été témoin de la Résurrection [07]. Ces Onze représentent toute l’Eglise. En eux, tous les chrétiens de tous les temps reçoivent ce commandement de communiquer à ceux qu’ils rencontrent sur leur chemin que le Christ est vivant, qu’il a vaincu le péché et la mort, qu’il appelle chaque homme à partager sa vie divine, que par lui tous les maux ont une solution plus ou moins proche. .. C’est le Christ lui-même qui nous a donné ce droit et ce devoir. « La vocation chrétienne est aussi, par nature, vocation à l’apostolat[08] » et « tous les fidèles, depuis le Pape jusqu’au dernier baptisé, participent de la même vocation, de la même foi, du même Esprit, de la même grâce (...).
Tous participent activement et avec la même responsabilité (...) à l’unique mission du Christ et de l’Église[09]. »
Personne — aucune autorité, aucun groupe de pression — ne peut empêcher l’exercice de ce droit, l’accomplissement de ce devoir. La première lecture de la Messe raconte la réaction des apôtres devant la défense que leur font les grands prêtres et les scribes de prêcher et d’enseigner au nom de Jésus. Pierre et Jean expliquent : Est-il juste devant Dieu de vous écouter, plutôt que d’écouter Dieu ? À vous déjuger. Quant à nous, il nous est impossible de ne pas dire ce que nous avons vu et entendu "‘.
En effet, « la situation actuelle, non seulement du monde mais aussi de tant de secteurs de l’Église, exige absolument que la parole du Christ reçoive une obéissance plus prompte et généreuse. Chaque disciple est appelé personnellement ; aucun ne peut refuser de donner sa réponse personnelle : " Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile " (1 Co 9, 16) ". » Non, nous ne pouvons rester à ne rien faire ! « On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur le lampadaire, pour qu’elle éclaire tous ceux de la maison ; que votre lumière brille ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les deux. « Et, quand s’achève son séjour sur la terre, Jésus donne cet ordre : euntes docete — allez et enseignez. Il veut que sa lumière brille dans la conduite et dans les paroles de ses disciples, et dans les tiennes aussi [12]. »
II. Dès que les apôtres commencèrent, non sans courage et audace, à transmettre la doctrine du Christ, les obstacles surgirent, et plus tard la persécution et le martyre. Mais en peu de temps la foi dépassa les limites de la Palestine, atteignit l’Asie Mineure, la Grèce et l’Italie, et parvint à des hommes de toute culture, de toute position sociale et de toute race.
Les apôtres virent les incompréhensions comme des signes de prédilection divine, car le disciple n’est pas au-dessus de son maître [13]. À leur exemple, nous les accueillerons, toi et moi, comme des occasions de fortifier la foi, l’espérance et l’amour. Ces difficultés nous amèneront en plus à prier davantage et à être plus généreux dans la mortification, confiants en l’efficacité de la prière et du sacrifice[14], sachant que les élus du Seigneur ne travailleront pas en vain [15]. Enfin, et quoiqu’il arrive nous répondrons à l’appel du Christ en traitant toujours charitablement les autres, afin de noyer le mal dans une abondance de bien [16].
D’ailleurs, comment s’étonner de devoir souvent aller à contre-courant dans un monde qui s’éloigne de Dieu parce que la recherche obsessionnelle du bien-être matériel ignore ou relègue au second plan les valeurs spirituelles ? C’est un fait que certains s’acharnent à organiser le monde de telle manière qu’il tourne le dos à son Créateur. En effet, au pouvoir qu’exercé la recherche désordonnée des biens matériels sur ceux qui ont perdu tout rapport avec Dieu, s’ajoute malheureusement l’exemple de certains chrétiens qui « par la négligence dans l’éducation de leur foi, par des présentations trompeuses de la doctrine et aussi par des défaillances de leur vie religieuse, morale et sociale, voilent l’authentique visage de Dieu et de la religion plus qu’ils ne le révèlent [17] ».
Le champ que les apôtres et les premiers chrétiens devaient exploiter était un terrain dur, parsemé de chardons et d’épines. Et pourtant, la semence qu’ils répandirent sur toute la terre a fructifié au long de l’histoire : à cent, à soixante, à trente pour un selon les pays et les âmes... Il suffit qu’il y ait un minimum de correspondance à l’œuvre de la grâce pour que, avec le temps, le fruit mûrisse, parce que la semence vient de Dieu qui fait croître la vie divine dans les âmes [18]. La part de travail qui nous revient dans cet apostolat divin est la préparation du terrain par la prière, la mortification et les œuvres de miséricorde qui attirent la faveur divine, par l’amitié, la compréhension et l’exemple.
Le Seigneur compte sur la présence de ses enfants dans les familles, à l’Université, à l’usine, dans les associations les plus diverses, pour qu’ils contribuent à rechristianiser ce monde : Allez dans le monde entier et prêchez l’Évangile à toute la création, nous dit-il encore aujourd’hui, à toi et à moi. Notre époque a besoin d’hommes et de femmes qui sachent être près de la Croix, forts, simples, travailleurs, sans respect humain, joyeux, dont la vie plonge ses racines dans la prière et l’amitié avec le Christ.
Mais cela suppose que nous renouvelions sans cesse notre désir de sainteté, que nous recommencions à chaque instant s’il le faut la lutte contre tout défaut — même le plus insignifiant en apparence —, contre tout ce qui peut nous séparer de Dieu. Le Seigneur compte sur toi pour réaliser cet apostolat constant parmi les innombrables personnes qui t’entourent. Profitons de ce moment de prière pour penser aux premiers chrétiens : notre vie influence-t-elle aussi en bien ceux avec qui nous partageons un lien de parenté, une amitié, un travail professionnel... ?
III. L’Église naît du mystère pascal et sa présence insignifiante au début de notre ère passe pratiquement inaperçue, comme le levain dans la pâte. Mais elle possède la richesse invisible de cette force divine capable de transformer le monde, de le rendre plus humain et plus proche de son Créateur. Beaucoup d’hommes de bonne volonté répondent aujourd’hui encore aux fréquents appels du successeur de Pierre pour donner de la lumière à tant de consciences qui marchent dans l’obscurité, dans des terres où autrefois on aimait beaucoup le Christ.
Devant l’expérience des premiers chrétiens, on comprend que « ce qui importe vraiment, c’est de fréquenter les âmes une à une, pour les approcher de Dieu [19] ». Mais pour cela il faut demeurer soi-même très près du Seigneur, rester uni à lui comme le sarment à la vigne [20]. Sans la sainteté personnelle, l’apostolat est-il possible ? Ne doit-on pas craindre que le levain ne finisse en masse inerte ? Que l’apôtre soit peu à peu absorbé par l’atmosphère redevenue païenne même parmi des personnes qui peut-être, auparavant, étaient des chrétiens convaincus ?
La première lecture de la Messe montre que les grands prêtres, les anciens et les scribes étaient surpris en voyant l’assurance de Pierre et de Jean, et en constatant que c’étaient des hommes quelconques et sans instruction, et ils reconnaissaient en eux des compagnons de Jésus [21]. Les apôtres se montrent sûrs, sans complexe, forts de l’optimisme que donne l’amitié du Christ, cette amitié qui croît de jour en jour dans la prière. Le chrétien uni au Seigneur sera toujours optimiste « d’un optimisme surnaturel qui plonge ses racines dans la foi, qui s’alimente de l’espérance et à qui l’amour donne des ailes (...).
« Foi : évitez le défaitisme et les lamentations stériles sur la situation religieuse de vos pays, et mettez-vous à travailler avec ardeur, en faisant bouger (...) de nombreuses autres personnes. Espérance : Dieu ne perd pas de batailles (Saint Josemaria Escriva) (...). Si les obstacles sont grands, la grâce divine est aussi plus abondante :
Dieu les écartera en se servant de chacun de nous comme d’un levier. Charité : travaillez avec beaucoup de droiture, par amour de Dieu et des âmes. Ayez de l’affection et de la patience avec votre prochain, cherchez de nouvelles manières de faire, prenez des initiatives : l’amour stimule l’ingéniosité. Profitez de toutes les occasions (...) pour édifier une société plus chrétienne et plus humaine [22]. »
Sainte Marie, Reine des apôtres, ravive en nous la foi, l’espérance et l’amour de ton Fils pour que nous collaborions efficacement, dans notre propre milieu et à partir de lui, à rechristianiser le monde d’aujourd’hui, comme le Pape le demande à tous les chrétiens. Que jamais ne se taisent en mon âme, ces mots du Seigneur : Allez dans le monde entier... Ils n’étaient alors que Onze, maintenant nous sommes tellement plus ! Donne-moi chaque jour leur foi et leur amour !
NOTES
[01] Cf. Catéchisme de l’Église catholique, n° 863 et s.
[02] Jn 20. 17.
[03] Mt 28, 10.
[04] Cf. Lc 24, 35.
[05] Mc 16. 14-15.
[06] Cf. Lc 24, 44-47.
[07] Cf. Ac 1, 21-22.
[08] Concile Vatican II. Decr. Apostolicam actuositatem, 2.
[09] A. del Portillo, Fidèles et laïcs dans l’Église.
[10] Ac 4, 20.
[11] Jean Paul II, Exort. Ap. Christifideles laici, 33.
[12] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 930.
[13] Mt 10, 24.
[14] Cf. Saint Josémaria Escriva, Chemin, nn. 694-697.
[15] Is65, 23.
[16] Cf. Rm 12, 21.
[17] Concile Vatican II, Const. Gaudium et spes, 19.
[18] Cf. 1 Cor 3, 6.
[19] À. del Portillo, Lettre pastorale, 25 décembre 1985, n. 9.
[20] Cf. Jn 15, 5.
[21] Ac 4, 13.
[22] À. del Portillo, Idem.n. 10.