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DEUXIÈME DIMANCHE DE PÂQUES

7. LA FOI DE THOMAS

— Jésus apparaît aux apôtres en l’absence de Thomas. Que faisons-nous à l’égard de ceux qui ont connu le Christ, mais qui ne le fréquentent plus ?

— Le merveilleux acte de foi de l’apôtre Thomas. Notre foi est-elle opérative, confiante, apostolique ?

— La Résurrection est un appel à témoigner par toute sa vie, grâce à une solide formation, que le Christ est bien vivant.

 

I. Le premier jour de la semaine [01], le jour de la Résurrection du Seigneur, ce premier jour du nouveau monde, est rempli d’événements. Il commence très tôt[02], quand les femmes vont au tombeau, et s’achève très tard [03], quand Jésus vient réconforter ses amis les plus intimes : La paix soit avec vous, dit-il. Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Or Thomas n’est pas là ; il ne voit pas le Seigneur et n’entend pas non plus ses paroles consolatrices.

Juste avant la Passion, Thomas avait dit : Allons-y nous aussi, pour mourir avec lui [04]. Puis dans la Dernière Cène il avait exprimé son ignorance au Seigneur, avec une candeur désarmante : Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment saurions-nous le chemin [05] ? Remplis de joie mais soucieux de son absence immotivée, les apôtres ont dû chercher Thomas dans tout Jérusalem, cette nuit même ou le jour suivant. Dès qu’ils le rencontrent, ils s’écrient : Nous avons vu le Seigneur ! Mais comme les autres, Thomas avait été profondément affecté par ce qu’il avait vu : obsédé par la terrible Crucifixion et la Mort affreuse du Maître, il ne croit pas les apôtres : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l’endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas[06]. Ceux qui ont été ses compagnons pendant trois ans, avec qui il était uni par tant de liens d’amitié, lui répètent sans doute de mille manières la même vérité, leur joie et leur certitude : Nous avons vu le Seigneur !

Mais Thomas pense que le Seigneur est mort, point final ! Dialogue de sourds ! Les autres lui assurent qu’il est vivant, qu’ils l’ont vu et entendu, qu’ils ont passé un moment avec lui... Voilà une situation bien fréquente de nos jours : pour beaucoup d’hommes et de femmes le Christ est mort, ne représente rien et compte peu dans leur vie. Seigneur, que ma foi en ta Résurrection me pousse à aller à leur rencontre, à leur dire de mille manières que tu es vivant, que tu nous aimes, que tu es présent dans nos vies, que tu donnes un sens à toute existence...

En accomplissant cette exigence de la foi — la transmettre par l’exemple et la parole — je veux contribuer à édifier l’Église, comme les premiers chrétiens. Le nombre de ceux qui croyaient au Seigneur allait toujours croissant : des hommes et des femmes en masse.[07]

 

II. Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison et Thomas était avec eux. Jésus entre alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! ». Puis à Thomas : « Avance ton doigt ici et vois mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant [08] ».

Saisi par la miséricorde et l’affection du Seigneur, Thomas réagit immédiatement et balaie toute réticence par un acte de foi, d’adoration et de don de soi sans limite : Mon Seigneur et mon Dieu ! Cinq mots qui disent tout ! La foi resurgit de l’évidence de la présence de Jésus, mais surtout d’une douleur réparatrice. Ce ne sont pas tant les preuves qui ramène saint Thomas à l’adoration et à l’élan apostolique (il ne posait pas de conditions, il demandait un signe), mais l’amour. La Tradition en témoigne : l’apôtre Thomas mourra martyr pour la foi en son Seigneur après avoir consacré toute sa vie à son service.

Et ses premiers doutes serviront à confirmer la foi de ceux qui devaient plus tard croire en Jésus. « Pensez-vous, écrit saint Grégoire le Grand, qu’il soit arrivé par pur hasard que ce disciple élu ait été alors absent, qu’en revenant il ait entendu relater l’apparition et qu’en l’écoutant il ait douté, en doutant qu’il ait touché et en touchant qu’il ait cru ? Ce ne fut pas par hasard mais par une disposition de Dieu. La clémence divine a agi d’une manière admirable pour que l’exemple du disciple dubitatif qui touche les blessures physiques de son Maître soigne en nous les blessures de l’incrédulité (...). Ainsi le disciple, en doutant et en touchant, s’est converti en témoin de la vraie résurrection [09]. »

Si ta foi est ferme, celle de beaucoup d’autres s’appuiera aussi sur elle. Médite encore cette page d’Évangile : ta foi en Jésus-Christ croît-elle de jour en jour ? Regardes-tu les événements et les personnes

comme lui les regarde ? Ta manière d’agir au milieu du monde est-elle vivifiée par sa doctrine ? Hélas, le fait est que nous nous trouvons parfois aussi dépourvus de foi que l’apôtre Thomas, aussi dépourvus de confiance dans les difficultés de l’apostolat, aussi incapables d’interpréter d’un point de vue surnaturel certains événements de la vie, autant submergés par les moments d’obscurité que Dieu permet pourtant pour nous aider à grandir dans certaines vertus...

La vertu de Foi est celle qui nous donne la vraie dimension des événements et celle qui nous permet de juger correctement toute chose : « Seules la lumière de la foi et la méditation de la Parole de Dieu peuvent permettre toujours et partout de reconnaître Dieu en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être (Ac 17, 28). C’est par elles seulement que l’on pourra découvrir en tout sa Volonté, discerner le Christ derrière chaque homme, proche ou étranger, juger sainement du vrai sens et de la valeur des réalités temporelles, en elles-mêmes et par rapport à la fin de l’homme [10]. »

Revenons à l’Évangile : « Tournons à nouveau nos regards vers le Maître. Peut-être entends-tu, toi aussi, en ce moment, le reproche adressé à Thomas : Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté et ne sois plus incrédule mais croyant (Jn 20, 27), et du fond de ton cœur tu t’écries avec l’apôtre, dans un élan de contrition sincère : " Mon Seigneur et mon Dieu ! (Jn 20, 28) Je te reconnais pour mon Maître à tout jamais et, avec ton secours, je garderai comme un trésor tes enseignements et je m’efforcerai de les suivre loyalement [11]. »

Mon Seigneur et mon Dieu ! Combien de fois ces mots ont-ils servi d’oraison jaculatoire aux chrétiens, d’acte de foi en la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie, d’acte d’amour devant un tabernacle ou dans la Sainte Messe au moment de la Consécration... Mots simples et brûlants qui rendent plus actuels notre foi et notre amour envers le Christ ressuscité, réellement présent, aujourd’hui comme hier, dans la Sainte Hostie.

 

III. Le Seigneur répond à l’acte de foi et d’amour de Thomas : Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu [12]. « Sentence qui sans aucun doute fait référence à nous, dit saint Grégoire le Grand, car nous confessons avec l’âme ce que nous n’avons pas vu dans la chair. On fait allusion à nous si nous vivons selon la foi, parce que seul croit vraiment celui qui met en pratique ce qu’il croit. [13] »

La Résurrection est un appel permanent à témoigner par toute notre vie que Jésus est vivant. Toutes les actions du chrétien peuvent et doivent être le fruit et la manifestation de l’amour du Christ.

Dans les premiers siècles, la propagation du christianisme se fit principalement par ce témoignage personnel d’un petit nombre de chrétiens convertis. Ils n’avaient pas de technique particulière mais prêchaient simplement la Bonne Nouvelle : de personne à personne, de famille à famille, de collègue à collègue, de voisin à voisin... Et cela partout : dans tous les quartiers, les marchés, les rues, les temples... Aujourd’hui aussi le Seigneur désire ardemment que le monde, la rue, le travail, les familles, la culture, l’économie, les loisirs, la recherche... tout, soit chemin pour la transmission de la foi.

Il en sera ainsi si chacun connaît bien le contenu de la Révélation. C’est la raison pour laquelle l’Église a fait un si grand effort tout au long des siècles pour réaliser des livres de Catéchisme qui exposent d’une manière brève et simple l’essentiel de ce qu’un chrétien doit connaître et vivre. Saint Augustin exhortait ainsi les catéchumènes qui devaient recevoir le Baptême prochainement : « Ainsi, donc, samedi prochain, quand nous célébrerons la veillée, si Dieu le veut, vous devrez offrir non l’oraison (le Notre Père), mais le symbole de la foi (le Credo) ; car si vous ne l’apprenez pas maintenant, ensuite dans l’église, vous ne l’entendrez pas tous les jours récité par le peuple. Et, en l’apprenant bien, dites-le chaque jour pour ne pas l’oublier : en vous levant du lit, quand vous allez dormir, récitez votre symbole, offrez-le à Dieu en essayant de vous le rappeler et de le répéter sans paresse. C’est une bonne chose que de répéter pour ne pas oublier. Ne dis pas : " Je l’ai déjà dit hier, et je le dis aujourd’hui, et je le dis chaque jour ; je l’ai bien gravé dans ma mémoire". Qu’il soit pour toi comme un rappel de ta foi et un miroir dans lequel tu te regardes. Regarde-toi donc en lui ; examine-toi pour voir si tu continues à croire toutes les vérités que de vive voix tu dis croire, et réjouis-toi chaque jour dans ta foi. Que ces vérités soient ta richesse ; qu’elles soient comme des vêtements pour la parure de ton âme. [14] » Que ces mots seront utiles à ceux qui ont oublié peut-être l’essentiel du contenu de leur foi baptismale ! Aux chrétiens à qui Jésus-Christ demande encore et toujours de la confesser en actes et en vérité devant les hommes ! Et toi, et moi, sommes-nous courageux dans les controverses et les polémiques, devant les déviations ? Nous dérobons-nous quand mener à bien nos responsabilités familiales, professionnelles, civiles, apostoliques... demande un sacrifice ? Pensons à notre comportement dans le monde du travail, dans notre milieu : nous connaît-on comme des personnes qui ont des convictions morales solides et ouvertes, une vie de foi transparente et cohérente ? Savons-nous être audacieux quand l’apostolat le demande ? Connaissons-nous en profondeur l’essentiel de la foi ?

Terminons notre prière en demandant à la Vierge, Siège de la Sagesse, Reine des apôtres, de nous inciter à manifester par toute notre conduite et par nos paroles que le Christ, notre Amour, est bien vivant.

 

NOTES

[01] Jn 20, 1.

[02] Me 16, 2.

[03] Jn 20, 19.

[04] Jn 11, 16.

[05] Jn 14, 5.

[06] Jn 20, 25.

[07] Ac 5, 14.

[08] Jn 20, 26-27.

[09] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles. 26, 7.

[10] Concile Vatican II, Decr. Apostolicam actuositatem, 4.

[11] Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 145.

[12] Jn 20, 29.

[13] Saint Grégoire le Grand, loc. cit., 26, 9.

[14] Saint Augustin, Sermon 58, 15.



PÂQUES. 2° SEMAINE. LUNDI

8. L’IMAGINATION

— L’émondage des puissances internes favorise la croissance de la vie surnaturelle.

— La mortification intérieure aide à faire bon usage de l’imagination.

— L’imagination est l’alliée de la prière !

 

I. Aujourd’hui, l’Évangile de la Messe [01] raconte le surprenant dialogue nocturne entre Jésus et Nicodème. Ce notable juif est troublé par la prédication et les miracles du Maître ; et sa loyauté le pousse à aller discrètement voir Jésus qu’il traite d’ailleurs avec une grande délicatesse (il l’appelle Rabbi, mon Maître). Une fois de plus le Fils de Dieu se montre disponible bien que l’heure soit des moins opportunes... Nicodème vient l’interroger sur sa mission, peut-être avec un doute : est-il un prophète de plus ou le Messie que les juifs attendent ? Nous le savons bien, dit-il, c’est de la part de Dieu que tu es venu nous instruire, car aucun homme ne peut accomplir les signes que tu accomplis si Dieu n’est pas avec lui. Et Jésus lui répond d’une manière complètement inattendue. Nicodème l’interroge sur sa mission concrète, et Jésus lui répond apparemment à côté : il faut naître de nouveau ! Nicodème ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit d’une naissance spirituelle par l’eau et l’Esprit Saint, de la nécessité du Baptême. Un monde complètement nouveau s’ouvre à ses yeux.

Aujourd’hui encore, ces paroles du Seigneur offrent un horizon sans limites à tout chrétien qui se laisse mener docilement par les inspirations de l’Esprit Saint. Car la vie intérieure ne consiste pas seulement à acquérir une série de vertus morales naturelles ou à garder vivantes des formes traditionnelles de piété. Elle est bien plus que cela : elle est une transformation complète, une nouvelle naissance ! Vous devez renoncer à votre vie passée et dépouiller le vieil homme, annonçait saint Paul aux fidèles d’Éphèse [02].

En quoi consiste cette transformation intérieure ? Avant tout, en l’action de la grâce qui unit de plus en plus l’âme au Christ ; mais aussi dans la collaboration humaine qui opère par la rectification des activités de l’intelligence, de la mémoire et de l’imagination, dont le fruit, nécessaire au plein développement de la vie divine en notre âme, est la purification des puissances. Beaucoup de chrétiens ne mûrissent pas dans leur relation à Dieu dans la prière, parce qu’ils négligent cette mortification intérieure.

L’imagination est sans aucun doute une faculté très utile, puisque l’âme, qui est unie au corps, ne peut penser sans images. Le Seigneur parlait beaucoup en paraboles, exprimant en images les vérités les plus profondes, et il utilise ce procédé même avec Nicodème qui est un grand intellectuel. Ainsi l’imagination est-elle d’une grande aide dans la vie intérieure. Elle favorise la contemplation de la vie du Seigneur ou des saints, soutient celle des mystères de la Foi ou du Rosaire... « Mais pour qu’elle soit profitable et utile, l’imagination doit être réglée par la raison droite éclairée par la foi. Autrement, elle pourrait devenir ce que l’on a appelé " la folle du logis ". Elle nous sépare alors de la considération des choses divines et nous entraîne vers les choses vaines, frivoles, fantastiques et même défendues. Dans le meilleur des cas elle nous mène au rêve, d’où naît le sentimentalisme si opposé à la vraie piété [03] »

L’ascèse est nécessaire car la nature, quoique bonne, reste marquée des blessures du péché originel. En particulier, sans la mortification, il est difficile d’obtenir la soumission de l’imagination à l’intelligence.

C’est par cette discipline que l’imagination « cesse d’être la folle du logis et s’en tient à sa propre finalité, qui est de servir l’intelligence éclairée par la foi[04] ».

 

II. Donner libre cours à l’imagination pour s’évader du réel ou prendre sa revanche sur lui, implique de perdre pas mal de temps. Or le temps est un don de Dieu et une partie du patrimoine qu’il nous a confié. « Éloigne de toi ces pensées inutiles qui, pour le moins, te font perdre du temps[05]. » Mais en plus, l’imagination perdue dans des rêves fantastiques et stériles est un terrain propice au développement de nombreuses tentations volontaires, qui transforment parfois ces pensées inutiles en véritables occasions de péché[06].

L’imagination nous fait facilement contempler nos talents — réels ou prétendus — nous flatte devant nos éventuels succès, nous amène à nous complaire de l’admiration que nous avons pu susciter — nous semble-t-il... — aux yeux de quelqu’un ou d’un groupe... Ainsi, bien souvent, ce qui n’est au départ que pensée inutile finit par détruire toute droiture d’intention ; et l’orgueil profite de cette occasion qui semblait si innocente. Les choses se précipitent car l’orgueil est ravageur et détruit tout ce qui lui résiste. Il méprise en particulier l’esprit de service et finit par tuer la charité. « L’horizon de l’orgueilleux est terriblement limité : il s’arrête sur lui-même. L’orgueilleux ne parvient pas à regarder au-delà de sa personne, de ses qualités, de ses vertus, de son talent. Son horizon est un horizon sans Dieu. Et dans ce panorama si mesquin, les autres n’apparaissent même pas : il n’y a pas de place pour eux.[07] » Il peut arriver facilement, si on laisse l’imagination juger la façon d’agir des autres, que l’on en vienne à émettre des jugements négatifs, peu objectifs, car lorsqu’on ne regarde pas les autres avec compréhension, dans le désir de les aider, on risque d’en avoir une vision injuste et partiale. Quand on regarde quelqu’un sans la compréhension que donne la charité, on juge souvent avec froideur sa conduite, sans tenir compte de ses intentions profondes, et on lui attribue gratuitement, sans raison objective, ce qui est mal ou ce qui est moins bon. Or Dieu seul connaît ce qui est caché, lui seul lit la vérité dans les cœurs et donne leur vraie valeur aux circonstances. Par légèreté coupable, ces pensées inutiles peuvent déboucher sur un jugement téméraire né d’un cœur peu droit et qui s’est privé de la présence de Dieu. La mortification des pensées inutiles aurait évité ce manque intérieur de charité qui éloigne de Dieu et des autres. « La cause de tant de jugements téméraires est de les considérer comme une chose peu importante ; et, cependant, s’il s’agit de matière grave, on peut commettre des péchés graves[08]. »

Si l’on ne veille pas à couper court à ces pensées inutiles, à offrir au Seigneur cette mortification, l’imagination tourne de plus en plus autour d’elle-même et crée des situations fictives, peu ou pas du tout compatibles avec la vocation d’un fils de Dieu. Ces pensées refroidissent le cœur, éloignent de Dieu et rendent donc de plus en plus difficile le dialogue avec le Seigneur au milieu des occupations ordinaires. Examinons par exemple, dans ce moment de prière, la manière dont nous vivons cette mortification intérieure qui aide tant à maintenir la présence du Seigneur et qui évite tant d’inconvénients, de tentations et de péchés. Cela vaut vraiment la peine de le méditer sérieusement, avec le désir de prendre des résolutions efficaces.

 

III. La mortification de l’imagination apporte à l’âme d’innombrables biens ; ce n’est pas une tâche négative car elle ne se limite pas à rester à la frontière du péché. Elle purifie l’âme et la dispose à mieux vivre la considération habituelle de la présence de Dieu, à aimer d’un cœur pur, à bien profiter du temps consacré à la prière... A contrario, c’est l’imagination et ses fantaisies qui distraient fréquemment le dialogue avec le Seigneur, nous dérangent quand nous essayons de mieux participer à la Messe ou d’être plus attentifs au moment de la Communion. La mortification de l’imagination permet aussi de mieux tirer profit du temps consacré au travail que l’on fait plus consciencieusement pour le sanctifier. .. La charité bénéficie aussi du bon usage de l’imagination : on est plus attentif aux autres car moins replié sur soi-même ou plongé dans ses rêveries artificielles.

L’imagination ainsi maîtrisée occupe donc une place majeure dans la vie intérieure. C’est elle qui nous introduit dans les scènes de l’Évangile, qui nous place aux côtés de Jésus, Joseph et Marie à Nazareth, qui nous mêle aux foules qui l’écoutent, qui nous entraîne derrière les apôtres.... D’une manière particulière, c’est grâce à l’imagination que nous sommes capables d’être émus dans la contemplation de la Passion et des mystères du Rosaire.

« Habituez-vous à vous mêler aux personnages du Nouveau Testament, conseillait le bienheureux Josémaria Escriva. Savourez ces scènes émouvantes où le Maître agit de manière divine et humaine à la fois, où il raconte avec des expressions, elles aussi humaines et divines, l’histoire sublime du pardon, qui est celle de son Amour ininterrompu pour ses enfants. Ces aperçus du Ciel nous sont donnés encore maintenant dans la pérennité actuelle de l’Évangile[09]. »

« Si parfois vous vous trouvez sans force pour suivre les traces de Jésus-Christ, échangez des mots d’amitié avec ceux qui ont vécu à ses côtés quand il était sur cette terre. En premier lieu Marie qui l’a mis au monde pour nous. Puis les apôtres. Il y avait là quelques Grecs, de ceux qui montaient en pèlerinage à l’occasion de la fête. Ils abordèrent Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et lui firent cette demande : " Seigneur, nous voudrions voir Jésus". Philippe va le dire à André ; André et Philippe vont le dire à Jésus (Jn 12, 20-22). N’est-ce pas encourageant ? Ces étrangers n’osent pas se présenter au Maître et cherchent une bonne introduction (...).

« Dans ta prière, je te conseille d’entrer dans les scènes de l’Évangile, comme un personnage de plus. Représente-toi d’abord la scène ou le mystère qui te servira à te recueillir et à méditer. Ensuite mets à contribution ton intelligence pour contempler un trait de la vie du Maître : son Cœur attendri, son humilité, sa pureté, son accomplissement de la Volonté du Père. Puis raconte-lui ce qui t’arrive habituellement dans ce domaine, ce qui se passe chez toi en ce moment. Sois attentif. Il voudra peut-être t’indiquer quelque chose ; et c’est alors que viendront les motions intérieures, les découvertes, les reproches ». [10]

Ainsi suivrons-nous l’exemple de la Sainte Vierge, qui gardait toutes ces choses — les événements de la vie du Seigneur — et les méditait dans son cœur [11].

 

NOTES

[01] Jn 3, 1-8.

[02] Ep 4, 22.

[03] R. Garrigou-Lagrange. Les trois âges de la vie intérieure.

[04] Idem.

[05] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 13.

[06] Cf. Idem, Sillon, n. 135.

[07] S. Canals, Dieu parmi nous.

[08] Saint Curé d’Ars, Sermon sur le jugement téméraire.

[09] Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 216.

[10] Idem, 252-253.

[11] Lc 2, 19.



PÂQUES. 2° SEMAINE. MARDI

9. L’UNITÉ DES PREMIERS CHRÉTIENS

— L’unité de tous les chrétiens est un don de Dieu.

— Qu’est-ce qui détruit l’unité fraternelle ?

— La charité unit, l’orgueil divise. La fraternité des premiers chrétiens est-elle notre modèle ?

 

I. La multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi n’avait qu’un seul cœur et qu’une seule âme [01]. Ces mots des Actes des Apôtres résument magnifiquement la profonde unité et l’amour fraternel des premiers chrétiens qui rayonnaient tellement parmi leurs concitoyens. « Les disciples témoignent de la Résurrection non seulement par la parole mais aussi par leurs vertus[02] », et en particulier par cette propension — née de la charité — à toujours chercher la concorde.

Cette unité vécue dès les débuts de l’Église est un désir exprès du Christ qui parle d’un seul pasteur [03], et insiste sur l’unité du royaume qui ne peut être divisé[04], de l’édifice qui n’a qu’une seule fondation[05]. Unité enracinée dans la profession d’une seule foi, la pratique d’un même culte, l’adhésion profonde à l’unique autorité hiérarchique constituée par Jésus-Christ lui-même. « Il n’y a qu’une seule Église de Jésus-Christ, dit le Pape Jean-Paul II, qui est comme un grand arbre auquel nous sommes greffés. Elle procède d’une unité profonde, vitale, qui est un don de Dieu. Ce n’est pas seulement ni surtout une unité extérieure ; c’est un mystère et un don (...).

« Cette unité se manifeste autour de celui qui, dans chaque diocèse, a été constitué pasteur, à savoir l’Évêque. Et pour l’ensemble de l’Église, elle se manifeste autour du Pape, successeur de Pierre[06]. »

L’unité de foi des premiers chrétiens est la source de la force et de la vie qui émane de leur communauté. Une même vie chrétienne vécue par des personnes absolument différentes — chacune avec ses caractéristiques particulières psychologiques, sociales, raciales, linguistiques — ne pouvait que surprendre. Là où il y avait des chrétiens, « ils participaient, exprimaient et transmettaient une seule doctrine avec la même âme, avec le même cœur et d’une seule voix[07] ».

Les premiers fidèles défendirent cette unité, même dans les persécutions et au prix du martyre ; et depuis, l’Eglise incite ses enfants à la protéger et à prier constamment pour elle. Nous indiquant le chemin, le Seigneur la demande au Père, dans la dernière Cène, priant pour toute l’Église : Ut omnes unum sint... que tous soient un ; comme toi, Père, en moi et moi en toi, qu’ils soient ainsi en nous [08].

C’est en effet un bien immense que nous devons demander nous aussi chaque jour, car tout royaume divisé contre lui-même court à la ruine, et toute ville ou maison divisée contre elle-même ne peut se maintenir [09]. Et saint Jean Chrysostome de commenter : « La maison et la ville, une fois divisées, se détruisent rapidement ; et de même un royaume (qui est ce qu’il y a de plus fort), car l’union des sujets est celle qui consolide les royaumes comme les maisons [10]. » Unité indivisible avec le Pape, avec les Évêques, avec nos frères dans la foi et avec tous les hommes pour les attirer à la foi du Christ.

 

II. « L’un, enseigne saint Thomas, ne s’oppose pas au multiple, mais à la division, et la multitude n’exclut pas non plus l’unité ; ce qu’elle exclut, c’est la division de chaque chose en ses composants". » Ce qui divise, c’est tout ce qui sépare du Christ, c’est le péché, tout péché, même si cette séparation est plus perceptible dans les fautes contre la charité et contre l’obéissance aux pasteurs auxquels le Christ a confié son Église. Aucune différence de caractères, de races, de manières d’être, d’opinions humaines ne s’oppose à l’unité. C’est la raison pour laquelle l’Eglise est catholique, universelle, une et unique en tout temps et en tout lieu. C’est « cette unité intérieure, affirmait Paul VI, (...) qui lui donne la surprenante capacité de réunir les hommes les plus divers en respectant, plus encore en revalorisant leurs caractéristiques spécifiques pourvu qu’elles soient positives, c’est-à-dire vraiment humaines ; et cela lui donne la capacité d’être catholique, d’être universelle [12] ».

Les apôtres et leurs successeurs souffrirent beaucoup à cause de ceux qui diffusaient erreurs et divisions.

« Ils parlent de paix et font la guerre, se plaint saint Irénée, ils avalent le chameau et filtrent le moustique. Les réformes qu’ils prêchent ne pourront jamais soigner les dommages de la désunion ". » [13]

Les premiers chrétiens étaient persuadés de ce que si leur foi « jouissait d’une bonne santé, ils n’avaient rien à craindre[14] ». Et nous, prions-nous pour l’unité de toute l’Église ? Pour que nous soyons tous un, fidèles à la foi reçue, désireux d’obéir avec promptitude aux indications du Souverain Pontife et des Évêques en union avec lui ?

L’unité exige évidemment un effort ascétique personnel d’humilité et d’étroite union au Christ. « Notre travail pour toute l’Église sera très limité, (...) si nous n’avons pas atteint cette étroite intimité avec le Seigneur Jésus : si nous ne sommes pas réellement avec lui et comme lui sanctifiés dans la vérité ; si nous ne gardons pas sa parole en nous, en essayant de découvrir chaque jour sa richesse cachée. " » [15]

L’unité de l’Église, dont le principe vital est l’Esprit Saint, prend racine dans la Sainte Eucharistie, « signe d’unité et lien d’amour[16] » : éloigner les discordes et prier pour l’unité « ne se fait jamais plus opportunément que lorsque le Corps Mystique du Christ qu’est l’Église offre le Corps et le Sang du Christ eux-mêmes dans le sacrement du pain et du vin [17] ».

 

III. Saint Paul s’en fait fréquemment l’écho : Je vous prie, il s’adresse ici aux chrétiens d’Éphèse, (...) de vivre une vie digne de la vocation à laquelle vous avez été appelés, en toute humilité et douceur, dans la patience, vous supportant mutuellement avec charité, vous appliquant à maintenir l’unité de l’Esprit par le lien de la paix.

Il fait ensuite référence à une ancienne acclamation, probablement utilisée dans la liturgie primitive au cours des cérémonies baptismales et qui expose l’unité de l’Église comme fruit de l’unicité de l’essence divine : Il n’est qu’un seul Corps et qu’un seul Esprit, de même que par votre vocation vous avez été appelés à une unique espérance. Il n’est qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême. Il n’est qu’un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, agit en tous et est en tous [18].

Saint Paul énumère enfin différentes vertus — l’humilité, la mansuétude, la longanimité... — comme autant de manifestations de la charité qui assure l’unité dans l’Église. « Le temple du Roi n’est pas ruiné, ni lézardé, ni divisé ; le ciment des pierres vives est la charité [19]», car celle-ci unit quand l’orgueil divise et corrompt.

Les premiers chrétiens ont vécu cet amour pour l’Église dans une charité qui effaçait toute barrière sociale, économique, raciale, culturelle... Ceux qui avaient des biens matériels les partageaient avec ceux qui n’en avaient pas [20], tous priaient les uns pour les autres en s’encourageant à persévérer dans la foi du Christ. L’un des premiers apologistes les décrivait ainsi : » ils s’aiment les uns les autres, ne méprisent pas les veuves et délivrent l’orphelin de ceux qui les traitent avec violence ; et celui qui possède donne sans jalousie à celui qui n’a pas[21] ».

La meilleure preuve de charité consistait à fortifier ses frères dans la foi. Les Actes des martyrs sont remplis de ce souci de la fidélité des autres. Vraiment « c’est par l’amour qu’ils se sont frayés un chemin dans le monde païen et corrompu [22] ». Amour des frères dans la foi, amour des païens. Aujourd’hui aussi, mener ce monde à Dieu revient à imiter les premiers chrétiens dans la compréhension et l’affection pour tous, même si les efforts et les attentions restent quelquefois sans réponse favorable ; à fortifier dans la foi ceux qui faiblissent, par l’exemple, la parole, l’amabilité et la disponibilité : Le frère aidé par son frère est comme une ville forte. [23]

L’amour pour l’Église, implique de ne jamais nuire à l’unité des chrétiens : « Évite toujours les plaintes, les critiques, les médisances... Évite à tout prix tout ce qui peut introduire la discorde entre des frères[24]. » Favorise en revanche tout ce qui est occasion de compréhension mutuelle et de concorde, et si tu ne peux louer, tais-toi [25]. La liturgie demande justement aujourd’hui cette grâce au Seigneur : Que nous sachions repousser aujourd’hui le péché de discorde et d’envie [26].

Pour apprendre à bien vivre l’unité dans l’Église, accourons à notre Mère Sainte Marie. « Elle, la Mère de l’Amour et de l’unité, nous unit profondément les uns aux autres pour que, comme la première communauté née du Cénacle, nous soyons un seul cœur et une seule âme. Elle, la " Mère de l’unité " dans le sein de laquelle le Fils de Dieu s’est uni à l’humanité en inaugurant mystiquement l’union nuptiale du Seigneur avec tous les hommes, nous aide à être " un " et à nous transformer en instruments d’unité parmi les chrétiens et parmi tous les hommes.[27] »

 

NOTES

[01] Première lecture de la Messe. Ac 4, 32.

[02] Saint Jean Chrysostome. Homélies sur les Actes des Apôtres, 11.

[03] Cf. Jn 10. 16.

[04] Cf. Mt 12, 25.

[05] Cf. Mt 16, 18.

[06] Jean Paul II, Homélie à la paroisse de Orcasitas, Madrid, 3 novembre 1982.

[07] Saint Irénée, Adversus Haereses, 1, 10, 2.

[08] Jn 17, 21.

[09] Mt 12, 25.

[10] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur saint Matthieu, 48.

[11] Saint Thomas, Summa Theologiae, I, q. 30, a. 3.

[12] Paul VI, Allocution, 30 mars 1965.

[13] Saint Irénée, Adversus Haereses, 4, 33, 7.

[14] Tertullien, De praescriptione haereticorum, 2.

[15] Jean Paul II, Message pour l’Union des Chrétiens, 23 janvier 1981.

[16] Saint Augustin, Traité sur l’Évangile de saint Jean, 26.

[17] Saint Fulgence de Ruspe, Liturgie des Heures. Mardi 2e Semaine de Pâques. Deuxième lecture.

[18] Ep 4, 1-6.

[19] Saint Augustin, Commentaire sur le psaume 44.

[20] Cf. Ac 4, 32 et s.

[21] Aristides, Apologie XV, 5-7.

[22] Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 172.

[23] Pr 18, 19.

[24] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 918.

[25] Cf. Idem, Chemin, n. 443.

[26] Liturgie des Heures, Laudes. Mardi. 2e Semaine de Pâques.

[27] Jean Paul II, Homélie, 24 mars 1980.


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