PÂQUES. 2° SEMAINE. MERCREDI
10. AIMER EN ACTE ET EN VÉRITÉ
— Le Seigneur nous a aimés le premier. L’Amour se paie avec de l’amour.
— Amour authentique et volonté de Dieu.
— L’amour n’est pas seulement un sentiment, ni l’abandon en Dieu passivité.
I. Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas mais obtiendra la vie éternelle [01].
Ces mots de l’Évangile révèlent que la Passion et la Mort de Jésus-Christ sont la manifestation suprême de l’amour de Dieu pour les hommes. C’est lui qui a pris l’initiative de l’amour en nous donnant celui qui a toute sa faveur, son Fils bien-aimé[02]. La foi « est révélation de la bonté, de la miséricorde, de l’amour de Dieu pour nous. Dieu est amour (Cf. 1 Jn 4, 16), c’est-à-dire amour qui se répand et se prodigue ; et tout se résume en cette grande vérité qui explique tout et illumine tout. Il faut voir l’histoire de Jésus sous cette lumière. Il m’a aimé, écrit saint Paul ; et chacun de nous peut et doit se le répéter : il m’a aimé et s’est livré pour moi (Gai 2, 20).[03] »
L’amour de Dieu pour nous culmine dans le Sacrifice du Calvaire. Dieu a retenu le bras d’Abraham quand il s’apprêtait à sacrifier son fils Isaac, mais il n’a pas retenu le bras de ceux qui clouèrent son Fils Unique sur la Croix. C’est la raison pour laquelle saint Paul, plein d’espérance, s’exclame : lui qui n’a pas épargné son propre fils (...), comment ne nous ferait-il pas don de tout avec lui[04] ?
La vie et la mort du Christ sont un appel pressant à correspondre à cet amour : l’amour se paie avec de l’amour car l’homme a été créé à l’image et la ressemblance de Dieu[05] qui est Amour[06]. Le cœur de l’homme a été fait pour aimer, et plus il aime avec droiture, plus il se rapproche de Dieu qui le veut heureux dès ici-bas ; l’homme ne peut vivre sans amour.
L’œuvre de sanctification personnelle n’est pas centrée sur la lutte contre le péché mais avant tout sur l’amour envers Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme. L’amour de Dieu pour les hommes et des hommes pour Dieu est une amitié mutuelle qui ne peut se passer de la fréquentation régulière. Pour aimer le Seigneur, il faut le connaître, lui parler, méditer sa vie dans les Évangiles qui nous le présentent si humain, si proche de nos vies. Fréquentons-le aussi, inlassablement, dans l’oraison et dans les sacrements, en particulier dans la Sainte Eucharistie.
La considération de la Très Sainte Humanité du Seigneur — dans l’Évangile, les mystères du Rosaire — alimente continuellement notre amour de Dieu et nous offre un vivant exemple de sanctification de la vie ordinaire. En effet, ignoré de tous, dans ce petit village de Nazareth, Jésus-Christ a assumé ce qu’il y a de plus ordinaire dans l’existence humaine : la vie quotidienne d’un artisan qui, presque toute sa vie, travaille jour après jour, entretient les instruments du petit atelier de son père, reçoit simplement les voisins qui lui commandent une table ou une poutre, s’occupe avec affection de sa Mère... C’est ainsi qu’il a accompli la Volonté de Dieu son Père pendant ces trente années de vie cachée. En contemplant sa vie, nous découvrons comment sanctifier la nôtre dans le travail, la famille, l’amitié... Tout ce qui est humain peut être saint, occasion d’aimer Dieu, puisque le Seigneur en l’assumant l’a sanctifié.
II. Savoir que Dieu nous aime d’un amour infini, voilà la bonne nouvelle qui réjouit et donne un sens à la vie, voilà l’extraordinaire nouvelle que le Christ ressuscité nous envoie annoncer à tous les hommes. Toi et moi, nous pouvons aussi l’affirmer : nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru [07]. Devant cet amour, il est bien difficile d’exprimer ce que le cœur ressent : « Savoir que tu m’aimes tant mon Dieu et... je n’en suis pas devenu fou ?[08] »Tout ce que le Seigneur a fait et fait pour chaque homme n’est que profusion d’attentions et de grâces : que ce soit son Incarnation, sa Passion et sa Mort sur la Croix — que nous avons contemplées si récemment —, son infatigable pardon, sa présence continuelle dans le tabernacle, ou l’aide qu’il envoie chaque jour... Quand nous considérons tous ces bienfaits, pouvons-nous trouver suffisante notre réponse à tant d’amour ? La meilleure preuve de la sincérité de notre désir de l’aimer sera en tous cas, la fidélité, la loyauté, l’adhésion inconditionnelle à sa Volonté. Ainsi, l’enseigne Jésus dans son désir infini de faire la Volonté du Père ou quand il dit que son aliment est de faire la volonté de celui qui l’a envoyé[09]. J’ai mis en pratique les commandements de mon Père et je demeure en son amour [10].
La Volonté de Dieu sur chacun se trouve d’abord dans l’accomplissement fidèle des Commandements et des autres enseignements que propose l’Église en son nom. Obéir loyalement, par amour et en présence de Dieu, voilà le secret de la sainteté.
L’amour de Dieu est rarement mû par des sentiments sensibles, bien que le Seigneur puisse en accorder et les concède parfois pour aider à la générosité. Il consiste plutôt en une pleine identification de la volonté à celle de Dieu, et l’on peut l’examiner en se demandant par exemple : est-ce que je suis en train de faire exactement ce que je dois faire [11] ? Est-ce que j’offre mes occupations à Dieu quand je les commence, et pendant leur réalisation ? Est-ce que je rectifie l’intention avec laquelle je travaille quand je m’aperçois que s’y introduisent la vanité, l’appréhension du « qu’en dira-t-on »... ? Est-ce que j’essaie de travailler avec la plus grande perfection humaine possible ? Suis-je une source de joie pour ceux qui vivent ou travaillent à mes côtés ? Ma présence au milieu d’eux les approche-t-elle de Dieu ?
« L’Amour se paie avec de l’amour », avec un amour effectif, nourri de réalisations concrètes, de l’accomplissement des devoirs envers Dieu et envers les autres, même si le sentiment en est absent et le chemin ardu. « Pour ce qui est de la suprême perfection, il est clair qu’elle ne consiste pas en des faveurs intérieures ni en de grandes extases (...), écrit sainte Thérèse d’Avila, mais en ce que notre volonté soit si identifiée à la Volonté de Dieu que tout ce que nous comprenons que Dieu veut, nous le voulions pleinement [12]. »
L’amour authentique subsiste même dans l’aridité persistante, quand le Seigneur permet cette situation qui purifie et affermit nos rapports avec lui.
III. La foi est meilleur maître que les états d’âme... « Me guider par le sentiment serait donner la direction de la maison au domestique et faire abdiquer le maître de maison. Ce qui est mauvais, ce n’est pas le sentiment, mais l’importance qu’on lui concède (...). Les émotions constituent pour certaines âmes toute la piété, jusqu’au point qu’elles sont persuadées de l’avoir perdue quand disparaît en elles le sentiment (...). Si ces âmes savaient comprendre que c’est précisément le moment de commencer à l’avoir ! [13] »
Cet amour, sensible ou non, comprend tous les aspects de l’existence en une unité de vie qui conduit à « mettre Dieu dans toutes les choses qui, sans lui, sont insipides. Une personne pieuse, d’une piété sans bigoterie, essaie d’accomplir son devoir : la dévotion sincère conduit au travail, à l’accomplissement plaisant — même s’il coûte — du devoir de chaque jour... Il y a un lien étroit entre cette réalité surnaturelle intérieure et les manifestations extérieures de l’occupation humaine. Le travail professionnel, les relations humaines d’amitié et de vie sociale, les désirs d’obtenir — coude à coude avec nos concitoyens — le bien et le progrès de la société, sont les fruits naturels, la conséquence logique, de cette sève du Christ qu’est la vie de notre âme. [14] » Une piété purement sentimentale n’aurait pas de conséquence dans la vie ordinaire du chrétien, ni d’effet sur l’amélioration de la conduite ou de la disponibilité envers les autres. L’accomplissement de la volonté de Dieu dans les devoirs généralement modestes de chaque jour est le chemin le plus sûr de la sanctification des réalités terrestres. Il y a plusieurs degrés dans l’accomplissement de ces devoirs : on s’y résigne et on les subit parce qu’on n’a pas le choix... ; on les accepte de façon plus profonde et réfléchie ; on s’y conforme en voulant ce que Dieu veut sachant qu’il est notre Père et qu’il veut ce qu’il y a de mieux pour ses enfants, même quand ils ne le voient pas ; ou enfin, on s’abandonne pleinement à la Volonté du Seigneur, sans opposer aucune limitation. Aimer sans condition. Sans attendre des situations plus favorables. Aimer dans les circonstances ordinaires de chaque jour et, si Dieu le permet, dans d’autres plus difficiles voire extraordinaires. « Quand tu t’abandonneras vraiment entre les mains du Seigneur, tu apprendras à te contenter de ce qui arrive et à ne pas perdre ta sérénité si tes activités ne prennent pas la tournure que tu souhaites malgré ton acharnement et les bons moyens que tu as employés... C’est qu’elles auront pris la " tournure " que Dieu voulait qu’elles prennent. [15] »
L’Église nous propose de redire après chaque Messe cet acte d’abandon : Volo quidquid vis, volo quia vis, volo quomodo vis, volo quamdiu vis[16] : « je veux ce que tu veux, je veux parce que tu le veux, je veux comme tu le veux, je veux autant que tu le veux ».
La très Sainte Vierge, qui a prononcé et mis si merveilleusement en pratique ce qu’il me soit fait selon ta parole [17], nous aidera à accomplir en tout la Volonté de Dieu.
NOTES
[01] Jn 3, 15. Évangile de la Messe. Mercredi. 2° Semaine de Pâques.
[02] Cf. Mt 3, 17.
[03] Paul VI, Homélie de la Fête-Dieu, 13 juin 1975.
[04] Rom 8, 32.
[05] Cf. Oen 1, 27.
[06] 1 Jn 4, 8.
[07] I Jn 4, 16.
[08] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 425.
[09] Cf. Jn 15, 10.
[10] Jn 15, 10.
[11] Cf. Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 772.
[12] Sainte Thérèse d’Avila, Fondations, 5, 10.
[13] J. Tissot, La vie intérieure.
[14] Saint Josémaria Escriva, In memoriam, Pampelune 1976.
[15] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 860.
[16] Missel romain, Prière du Pape Clément XL
[17] Lc 1, 38.
PÂQUES. 2° SEMAINE. JEUDI
11. FAIRE LE BIEN ET RÉSISTER AU MAL
— La résistance des apôtres à obéir à des ordres injustes est un modèle de fermeté dans la foi.
— Toutes les réalités peuvent et doivent être orientées vers Dieu grâce à l’unité de vie.
— La vision surnaturelle dans les affaires humaines.
I. Malgré l’interdiction formelle du grand prêtre et du Sanhédrin de recommencer à enseigner au nom de Jésus, les apôtres prêchaient chaque jour [01] avec toujours plus de liberté et d’énergie la doctrine du Christ. Et nombreux étaient ceux qui se convertissaient et se faisaient baptiser. Alors, raconte la première lecture de la Messe, ils furent amenés de nouveau devant le Sanhédrin. Le grand prêtre les interrogea :
« Nous vous avions formellement interdit d’enseigner le nom de cet homme-là, et voilà que vous remplissez Jérusalem de votre enseignement ! » (...) Pierre, avec les apôtres, répondit alors : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes [02] ». Et ils continuèrent à proclamer la Bonne Nouvelle.
La résistance des apôtres à obéir aux ordres du Sanhédrin n’était ni orgueil ni ignorance de leurs devoirs sociaux envers l’autorité légitime : on veut leur imposer un ordre injuste, qui va contre la loi de Dieu ; alors, ils rappellent simplement et avec courage à leurs juges, que l’obéissance à Dieu prime sur toute chose. Ils sont convaincus de ce qu’il « n’y a de danger que pour ceux qui ne craignent pas Dieu, mais pas pour ceux qui le craignent »[03], et qu’il est pire de commettre une injustice que de la souffrir.
Par leur fermeté, les apôtres témoignent de leur foi, prouvent que les enseignements du Seigneur ont pénétré profondément leur âme quand ils ont reçu l’Esprit Saint, et que leur honneur compte moins que celui de Dieu.
Aujourd’hui encore le Seigneur demande aux siens la force et la conviction de ces premiers chrétiens devant ceux qui ignorent, oublient ou combattent les valeurs humaines et chrétiennes. Un chrétien cohérent obéit aux lois comme le meilleur des citoyens mais prend aussi position face aux normes contraires à la loi naturelle qui s’y mêlent. En effet, l’État n’est pas juridiquement tout-puissant parce qu’il n’est pas la source ultime du bien et du mal.
C’est une obligation des catholiques présents dans les institutions politiques que d’exercer une action critique parmi leurs propres institutions pour que leurs programmes et leurs conduites répondent de mieux en mieux aux aspirations et aux critères de la morale chrétienne. Dans certains cas l’objection de conscience peut même devenir obligatoire face à des conduites ou des décisions qui s’opposent à un précepte de la morale chrétienne.
La protection effective des droits de l’homme, quand ils correspondent réellement à des biens fondamentaux ; le droit à la vie dès la conception ; la protection du mariage — fécond, fidèle et indissoluble — et de la famille ; l’égalité des chances dans l’éducation et le travail ; la liberté d’enseignement et d’expression ; la liberté religieuse ; la sécurité dans les villes ; une protection suffisante contre le chômage, la vieillesse, la maladie ; la contribution à la paix internationale ; tous ces éléments font partie du bien commun pour lequel les chrétiens doivent lutter puisque la société doit pourvoir à ce que la personne ne peut réaliser d’elle-même.
La passivité face à des questions si importantes est une erreur assez lamentable, une omission parfois grave du devoir de contribuer au bien commun. Cela fait justement partie de ces péchés d’omission, parfois si difficiles à discerner, dont les fidèles demandent pardon au début de chaque Messe. « Bien des réalités matérielles, techniques, économiques, sociales, politiques, culturelles... livrées à elles-mêmes ou aux mains de ceux qui n’ont pas la lumière de notre foi, deviennent des obstacles formidables pour la vie surnaturelle : elles constituent une sorte de chasse gardée, fermée, hostile à l’Église.
« Toi (travailleur, chercheur, intellectuel, scientifique, politicien...) parce que tu es chrétien, tu as le devoir de sanctifier ces réalités. Rappelle-toi que l’univers entier, nous dit l’Apôtre, gémit comme dans les douleurs de l’enfantement, attendant la délivrance des enfants de Dieu [04]. »
II. Ce tourbillon de courants d’opinion, de doctrines, d’idéologies, d’interprétations diverses sur l’homme et sur la vie est plus violent que jamais ; et ce, pas seulement dans des livres de spécialistes, mais dans les romans à la mode, les revues en tous genres, les journaux, les programmes de télévision destinés aux plus mûrs comme aux plus jeunes... Dans ce brouhaha, le besoin d’une norme de discernement, d’un critère de jugement clair et profond est essentiel pour préserver l’intégrité d’une vision chrétienne de la vie qui sait que tout procède de Dieu et retourne à Dieu.
La foi offre ce critère de jugement stable et la force nécessaire pour le mettre en pratique. Elle donne une claire vision du monde, de la valeur des choses et des personnes, des vrais et des faux biens... Le mépris ou l’ignorance de la fin ultime de l’homme, ampute la compréhension des choses de ce monde qui devient opaque, tronqué, chaotique. La caractéristique la plus déplorable de l’époque moderne est l’absurde tentation de construire un ordre temporel solide et fécond sans Dieu, qui est pourtant le seul fondement sur lequel il puisse s’édifier [05].
Le chrétien peut-il se passer de sa foi ? « Laïcisme. "Neutralité"... Vieux mythes que l’on essaie toujours de rajeunir.
« As-tu pris la peine de penser à quel point il est absurde de se dépouiller de sa qualité de catholique comme d’un pardessus qu’on laisse au vestiaire, en entrant à l’université ou dans un groupement professionnel, à l’académie ou au parlement [06] ? » Serais-je capable — dans la vie politique, dans les affaires, dans le choix des vacances, des loisirs, des formes de convivialité, dans l’éducation des enfants, dans l’intimité conjugale... — de penser : dans cette affaire-là, Dieu n’a rien à voir, rien à me dire ?
Mais non ! La foi illumine toute l’existence, tout est ordonné à Dieu, même si cette ordonnance respecte la nature propre de chaque chose ; car il ne s’agit pas du tout de convertir le monde en une grande sacristie, ni les familles en mini-couvents, ni l’économie en Mont-de-Piété ou en œuvres de bienfaisance... Sans simplifications ingénues, ta foi doit informer tes pensées et tes actions car, en aucune circonstance, à aucun moment, on ne cesse d’être chrétien : les chrétiens exerceront leurs professions respectives poussés par l’esprit évangélique. Celui qui soumet son travail professionnel au désir de gagner de l’argent ou d’obtenir le pouvoir comme valeur suprême ou définitive, celui-là n’est pas bon chrétien. Les chrétiens qui ont une profession doivent être, dans toute leur vie, un exemple d’application au travail, de compétence, d’honnêteté, de responsabilité et de générosité.
III. La lumière de la foi est irremplaçable quand il s’agit d’apprécier à sa juste valeur un programme politique ou social ; une œuvre d’art ou culturelle ; les différents aspects d’une décision à prendre en matière économique, politique, familiale, technique, médicale... Peux-tu dire que ces réalisations humaines sont bonnes si, les regardant avec les yeux de la foi et même si elles ont des qualités d’une autre nature, tu y trouves la négation — peut-être implicite — de Dieu ou le contre-pied d’une exigence de la Loi naturelle ?
Peut-on encourager telle politique, tel ordre social, telle œuvre culturelle qui tolèrent ou stimulent le désordre moral ? Question de bon sens : qui resterait indifférent devant une calomnie envers sa propre mère, fût-elle composée dans le plus pur langage poétique ? Qui le propagerait en précisant qu’il n’en garde que les qualités formelles, l’esprit de créativité et la bonne foi ? La perfection technique des moyens ne fait qu’aggraver la malveillance d’une action désordonnée en soi car justement, sans cette perfection, elle passerait inaperçue ou serait moins virulente.
Face à des crimes abominables (le Concile Vatican II qualifie ainsi l’avortement) la conscience chrétienne ne peut collaborer. Elle doit les déconseiller vivement, les empêcher si c’est possible et contribuer de toutes ses forces à les éviter et à réparer l’aberration juridique qui les protège. Face à ces graves réalités, et à tant d’autres qui s’opposent également à la rectitude morale, peut-on rester sans rien faire ? Le peu que chacun peut faire, il doit le faire ; et en particulier, participer activement à la vie publique. Par l’exercice du vote, nous confions à certaines institutions et à certaines personnes la gestion des affaires publiques. De cette décision collective dépendent des aspects très importants de la vie sociale, familiale et personnelle, non seulement dans l’ordre économique et matériel, mais aussi dans l’ordre moral. Ainsi, par l’action que chacun mène avec bon sens surnaturel et humain, ce monde, que Dieu nous a confié, devient-il peu à peu un espace plus humain et un lieu de sanctification. Efforçons-nous d’accomplir avec responsabilité nos devoirs sociaux, que nous vivions dans une métropole ou dans un hameau perdu et inconnu, attachés à une fonction importante ou modeste, et même si nous pensons que notre apport n’a pas vraiment d’importance. Soyons fidèles au Seigneur dans ces apparentes petites choses, car qui est fidèle pour de très petites choses est fidèle aussi pour les grandes [07]. Virgo fidelis, Mère fidèle, modèle de foi, prie pour nous.
NOTES
[01] Cf. Ac 4, 18.
[02] Ac 5, 27-29.
[03] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur les Actes des Apôtres, 13.
[04] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 311.
[05] Jean XXIII, Enc. Mater et Magistra, 15 mai 1961, 72.
[06] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 353.
[07] Lc 16, 10.
PAQUES. 2° SEMAINE. VENDREDI
12. « AIDE-TOI ET LE CIEL T’AIDERA »
— Quand on fait tout ce que l’on peut, même si c’est très peu, le Seigneur comble les lacunes.
— L’optimisme surnaturel consiste à compter sur le Seigneur et sa puissance.
— Les fruits de l’apostolat dépendent de la conjonction des moyens humains et des moyens surnaturels.
I. L’Évangile de la Messe [01] d’aujourd’hui évoque Jésus qui se retire dans un lieu solitaire avec ses disciples, de l’autre côté du lac de Tibériade. D’autres récits évangéliques racontent que des foules, s’en étant aperçu, le suivirent. Le Seigneur accueille ces foules qui le cherchent, Il leur parle du Royaume de Dieu et guérit ceux qui en ont besoin[02]. Il se laisse toujours toucher par la douleur et l’ignorance.
Le jour commençait à baisser [03]. Le Seigneur a passé un long moment à dévoiler les mystères du Royaume des Cieux, à apporter la paix et le réconfort. Les apôtres, inquiets de l’heure avancée et du caractère désertique de ce lieu, se sentent obligés d’avertir le Maître : Renvoi la foule ; qu’ils aillent loger dans les bourgs et les fermes des environs, où ils trouveront du ravitaillement, car nous sommes ici dans un endroit désert [04].
Le Seigneur les prend de court : Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? Un peu consternés, les apôtres ne voient d’abord que le manque de moyens financiers : Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun ait un petit morceau de pain [05] ». Mais les apôtres font ce qu’ils peuvent et dénichent cinq pains et deux poissons. Ils sont désemparés. Cinq pains, deux poissons et environ cinq mille hommes !
Il nous arrive aussi d’être dépassés par les événements ou de ne pouvoir faire face à un contretemps. Le Seigneur, alors, nous invite à ne pas nous limiter aux recours humains qui mènent souvent au pessimisme, et à compter davantage sur les moyens surnaturels.
Sois surnaturellement réaliste ! Compte sur Jésus et son pouvoir infini ! Évite ces deux tentations extrêmes : d’une part penser à l’effort humain comme seule aide possible, et d’autre part s’abandonner totalement entre les mains de Dieu quand cette espérance apparente n’est que le masque d’une paresse spirituelle dissimulée.
Le Seigneur, devant cette foule, utilise ce qu’il y a : quelques pains et quelques poissons, les seuls aliments que les apôtres ont pu recueillir. Le Seigneur fait le reste. Remarque qu’il n’a pas voulu se passer des moyens humains, même s’ils étaient insignifiants. Le Seigneur fait de même avec nous : il ne veut pas que nous restions sans rien faire à cause de l’insuffisance ou de la pauvreté des instruments sur lesquels nous comptons. Il demande la foi, l’obéissance, l’audace, un travail généreux, et en même temps la confiance en lui puisque, évidemment, nos possibilités sont toujours inadéquates. « L’agriculteur aussi, quand il laboure le champ avec la charrue ou le sème, souffre du froid, supporte la gêne de la pluie, regarde le ciel, le voit triste, et, cependant, continue à semer. Ce qu’il craint, c’est de s’arrêter à considérer les tristesses de la vie présente et qu’ensuite le temps passe et qu’il ne trouve rien à moissonner. Ne remettez pas à plus tard, semez maintenant[06] », même s’il semble que le champ ne va pas donner de fruits. N’attendez pas d’avoir réuni tous les moyens humains ou d’avoir levé toutes les difficultés. Ce qui est surnaturel porte toujours du fruit, car le Seigneur s’en charge ; il bénit nos efforts et les multiplie.
II. Ainsi, quand Jésus envoie pour la première fois ses disciples en mission : Ne vous procurez ni or, ni argent, ni menue monnaie pour vos ceintures, ni besace pour la route, ni deux tuniques, ni chaussures, ni bâton, car l’ouvrier a droit à sa nourriture [07]. Il les presse d’aller sans retard accomplir leur tâche. En outre, pour que, dès le début, ils apprennent à s’appuyer sur les moyens surnaturels, il leur supprime toute aide humaine. Et les apôtres s’en vont, sans rien. Ainsi, tous comprendront que les guérisons, les conversions, les miracles ne sont pas leur œuvre et que leurs qualités humaines ne suffisent pas à disposer les gens à recevoir le Royaume de Dieu. Dieu y pourvoit dans la mesure nécessaire ; ne te préoccupe pas du manque de moyens matériels !
Sainte audace dans l’apostolat ! Combien de grandes choses ont été entreprises sans le plus petit moyen humain ! Pense à ce qu’ont fait les saints parce qu’ils étaient convaincus que « le Christ envoyé par le Père est la source et l’origine de tout apostolat dans l’Église [08] ». Celui qui est persuadé de ce que Dieu veut, ne doit s’attarder que sur ce qui est indispensable quand il fait l’inventaire des moyens dont il dispose : « Dans les entreprises d’apostolat il est bon — c’est même un devoir — de tenir compte de tes moyens terrestres (2+ 2 = 4), mais n’oublie jamais que tu dois heureusement compter avec une autre addition : Dieu + 2 + 2.[09] » Par la bouche de Gamaliel — le maître de saint Paul — au Sanhédrin, l’épître de la Messe d’aujourd’hui nous dit la même chose. Expliquant l’attitude qu’il convient d’adopter à l’égard des apôtres et après avoir rappelé que les initiatives purement humaines — les insurrections de Teudas et de Judas le Galiléen — avaient échoué avec la mort de leurs promoteurs, Gamaliel conseille : Dans la circonstance présente, je vous le dis : ne vous occupez plus de ces gens-là, laissez-les. Car si leur intention ou leur action vient des hommes, elle tombera. Mais, si elle vient de Dieu, vous ne pourrez pas les faire tomber. Ne risquez donc pas de vous trouver en guerre contre Dieu [10].
La sécurité et l’optimisme de celui qui travaille pour Dieu reposent sur la certitude qu’il n’abandonnera jamais personne : Si Deus pro nobis, quis contra nos ? — Si Dieu est avec nous, qui peut être contre nous ? [11] En plus, compter toujours sur Dieu est un signe irréfutable d’humilité. Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Et qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs qui vous ont transmis la foi. Moi j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui a fait pousser [12], écrivait saint Paul aux habitants de Corinthe.
Cependant, le Seigneur demande aussi à ses enfants de mettre en œuvre tous les moyens humains à leur portée, comme si tout le succès de l’entreprise dépendait d’eux, afin que la confiance ne dégénère pas en passivité, en irresponsabilité, en quête d’une fausse tranquillité spirituelle...
III. Ne prenez ni bourse ni besace... Dès cette première mission apostolique les apôtres comprennent que c’est Jésus qui agit par eux : les guérisons, les conversions, les miracles ne sont pas le fruit de leurs qualités humaines mais de la force divine du Maître.
Avant son dernier voyage à Jérusalem, Jésus complète l’enseignement de la première mission : Quand je vous ai envoyés sans bourse ni besace ni chaussures, avez-vous manqué de quelque chose ? — De rien, dirent-Ils. Il leur dit : Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace, et que celui qui n’a pas de glaive vende son manteau pour en acheter un [13]. Dans l’apostolat, il n’y a donc rien à espérer sans moyens surnaturels. Cependant, le Seigneur veut que nous collaborions humainement le plus possible parce que la grâce ne supplante pas la nature et que nous ne pouvons demander une aide extraordinaire quand, par les voies ordinaires, le Seigneur met entre nos mains les instruments dont nous avons besoin. « Qui ne s’efforcerait pas de faire tout ce qu’il peut et attendrait tout de l’aide divine, tenterait Dieu [14] » et risquerait ainsi de se couper de la grâce de Dieu.
Nous comprenons maintenant, toi et moi, l’importance de cultiver ces vertus humaines, supports des vertus surnaturelles et instruments d’apostolat. Comment présenter en effet d’une manière attrayante la vie chrétienne, si l’on n’est pas joyeux, travailleur, sincère, loyal dans l’amitié... ? « Il y a des gens qui, pour parler de Dieu ou de l’apostolat, semblent éprouver le besoin de se défendre. Peut-être parce qu’ils n’ont pas découvert la valeur des vertus humaines et qu’en revanche ils n’ont que trop de déformation spirituelle et de lâcheté.[15] »
Ainsi, dans toute entreprise apostolique, les moyens matériels sont d’autant plus utiles que Dieu les a créés pour l’homme. Tout est à vous, nous dit saint Paul, le monde, la vie, la mort, le présent, l’avenir [16], mais nous poursuivons un but qui dépasse infiniment la capacité de ces moyens ; nous voulons mener les hommes au Christ pour qu’ils se convertissent et commencent avec lui une vie nouvelle.
Alors n’attendons pas d’avoir tous les moyens nécessaires pour agir (nous ne les aurons peut-être jamais) et mettons-nous au travail même en tâtonnant. « On commence comme on peut [17] » sachant que le Seigneur bénit la foi et la confiance en lui, tout comme l’intérêt et le travail que nous lui offrons. S’il le voulait, Dieu pourrait parfaitement se passer de ces moyens, mais il compte sur notre bonne volonté pour les mettre à son service et nous faire collaborer à son œuvre.
« Tu vois ? Avec lui, tu y es arrivé ! De quoi t’étonnes-tu donc ?
« Il faut t’en convaincre : il n’y a là rien de surprenant. Si l’on a confiance en Dieu — d’une confiance véritable ! — les choses deviennent faciles. Et en plus, on dépasse toujours la limite de ce que l’on avait imaginé. [18] »
Vierge Marie, Demeure du Saint Esprit, Reine des apôtres, apporte-nous ta maternelle protection, apprends-nous à être de bons instruments de la grâce.
NOTES
[01] Jn 6, 1-15.
[02] Lc 9, 11.
[03] Lc 9, 12.
[04] Idem.
[05] Jn 6, 5-7.
[06] Saint Augustin, Commentaire sur le Psaume 125, 5 \ PL 36. 164.
[07] Mt 10, 9-10.
[08] Concile Vatican II, Decr. Apostolicam actuositatem, 4.
[09] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 471.
[10] Ac 5. 38-39.
[11] Rm 8, 31.
[12] I Cor 3, 5-6.
[13] Lc 22, 35-36.
[14] Saint Thomas, Summa Theologiae. II-II, q. 53, a. 4, ad 1.
[15] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 37.
[16] 1 Cor 3, 22.
[17] Cf. Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 488.
[18] Idem, Sillon, n. 123.