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SOLENNITÉ DE LA PENTECÔTE

49. LA VENUE DE L’ESPRIT SAINT

— La fête juive de la Pentecôte : vent impétueux et langues de feu, signes de l’envoi de l’Esprit Saint.

— Le Paraclet sanctifie continuellement l’Église et chaque âme.

— Trois oui à l’Esprit Saint : docilité, vie de prière, union à la Croix.

 

I. L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par son Esprit qui habite en nous, alléluia [01].

La Pentecôte était l’une des trois grandes fêtes juives ; beaucoup d’Israélites allaient en pèlerinage à Jérusalem pour adorer Dieu au Temple. L’origine de la fête remontait à une très ancienne célébration : on y rendait grâce à Dieu pour la récolte de l’année sur le point déjà d’être engrangée. Par la suite s’y est ajouté le souvenir de la promulgation de la Loi donnée par Dieu sur le mont Sinaï. Cela se célébrait cinquante jours après la Pâque. La récolte matérielle que les Juifs fêtaient avec tant de joie s’est transformée, par vouloir divin, dans la Nouvelle Alliance, en une fête d’immense joie : la venue du Saint-Esprit avec tous ses dons et ses fruits.

Quand arriva la Pentecôte, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain il vint du ciel un bruit pareil à celui d’un violent coup de vent : toute la maison où ils se tenaient en fut remplie[02]. L’Esprit Saint se manifeste à travers les éléments qui accompagnaient normalement la présence de Dieu dans l’Ancien Testament : le vent et le feu [03].

Le feu apparaît dans la Sainte Écriture comme l’amour qui pénètre tout et comme un élément qui purifie[04]. Ces images aident à mieux comprendre l’action que le Saint-Esprit réalise dans les âmes : Ure igné Sancti Spiritus renés nostros et cor nostrum, Domine... « Purifie, Seigneur, avec le feu du Saint-Esprit nos entrailles et notre cœur... »

Le feu produit aussi de la lumière, il signifie la nouvelle clarté avec laquelle le Saint-Esprit fait comprendre la doctrine de Jésus-Christ : Quand Il viendra, Lui, l’Esprit de vérité, Il vous guidera vers la vérité tout entière... Il me glorifiera, car Il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître [05]. Une autre fois, Jésus avait déjà prévenu les siens : c’est le Paraclet, l’Esprit Saint... qui vous enseignera tout et vous remettra en mémoire tout ce que Moi Je vous ai dit[06]. C’est Lui qui mène à la pleine compréhension de la vérité enseignée par le Christ : « enfin par l’envoi que Jésus-Christ fait de l’Esprit de vérité, Il donne à la révélation son dernier achèvement et la confirme par le témoignage divin.[07] »

Dans l’Ancien Testament, l’œuvre de la troisième personne de la Sainte Trinité est fréquemment suggérée par le souffle, qui exprime en même temps la délicatesse et la force de l’amour divin. Rien de plus subtil que le vent, qui pénètre partout, qui semble même atteindre les corps inanimés et leur donner une vie propre. Le violent coup de vent du jour de Pentecôte exprime la force nouvelle avec laquelle l’Amour divin fait irruption dans l’Église et dans les âmes.

Saint Pierre fait voir à la foule qui se rassemble aux alentours du Cénacle, que ce qui avait été annoncé par les Prophètes est en train de s’accomplir[08] : Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que Je répandrai de mon Esprit sur toute chair...[09]. Ceux qui reçoivent l’effusion de l’Esprit ne sont plus quelques privilégiés, comme les compagnons de Moïse[10], ou les Prophètes, mais tous les hommes, dans la mesure où ils reçoivent le Christ [11]. L’action du Saint-Esprit a rempli d’une telle admiration les disciples et ceux qui les écoutaient, qu’ils étaient tous hors d’eux-mêmes, tellement ils se trouvaient remplis d’amour et de joie.

 

II. La venue de l’Esprit Saint le jour de la Pentecôte n’est pas resté un fait isolé dans la vie de l’Église : le Paraclet la sanctifie continuellement. Il sanctifie aussi chaque âme, par ces inspirations, qui sont « tous les attraits, mouvements, reproches et remords intérieurs, les lumières et connaissances que Dieu nous donne, en préparant notre cœur avec ses bénédictions, par son soin et amour paternel, afin de nous réveiller, de nous remuer, de nous pousser et de nous attirer vers les saintes vertus, vers l’amour divin, vers les bonnes résolutions ; en un mot, vers tout ce qui nous conduit à notre vie éternelle. [12] » Son action dans l’âme est « douce et paisible (...) ; Il vient sauver, soigner, illuminer. [13] »

Le jour de la Pentecôte, les apôtres ont été fortifiés dans leur mission de témoins de Jésus, pour annoncer la Bonne Nouvelle à toutes les nations. Mais pas seulement eux : tous ceux qui croient en lui auront le doux devoir d’annoncer que le Christ est mort et ressuscité pour notre salut. Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair : vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes. Oui, en ces jours-là, je répandrai de mon Esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes : ils prophétiseront [14]. Ainsi parle Pierre ce matin de la Pentecôte qui inaugure déjà l’époque des derniers jours, ceux où le Saint-Esprit a été répandu d’une manière nouvelle sur tous ceux qui croient que Jésus est le Fils de Dieu, et qui mettent en pratique sa doctrine.

Tous les chrétiens ont depuis lors la mission d’annoncer, de chanter les magnalia Dei [15], les merveilles que Dieu a faites en son Fils et en tous ceux qui croient en Lui. Nous sommes déjà le peuple saint appelé à publier les grandeurs de Celui qui nous a fait sortir des ténèbres à son admirable lumière[16].

Quand nous comprendrons enfin pleinement que la sanctification et l’efficacité apostolique de notre vie dépendent de notre réponse aux motions du Saint-Esprit, nous éprouverons le besoin de lui demander souvent : Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé [17]. Nous le lui demandons parce que nous savons bien qu’en nous il y a des taches, des éléments qui ne donnent pas tout le fruit qu’ils devraient , des éléments malades, de la tiédeur, de petits égarements qu’il faut redresser.

Il n’est certes pas inutile non plus de demander une plus grande docilité, une docilité active qui accueille les inspirations et les motions du Paraclet avec un cœur pur.

III. Voulons-nous être fidèles aux motions et inspirations du Saint-Esprit dans l’âme ? Alors « nous pouvons nous arrêter à trois réalités fondamentales : docilité (...), vie de prière, union à la Croix.

« Docilité, tout d’abord, parce que c’est le Saint-Esprit qui, par ses inspirations, imprime un ton surnaturel à nos pensées, à nos désirs et à nos actes. C’est Lui qui nous pousse à adhérer à la doctrine du Christ et à l’assimiler en profondeur. C’est Lui qui nous éclaire, nous rend conscients de notre vocation personnelle et nous donne la force de réaliser tout ce que Dieu attend de nous. [18] »

Le Paraclet agit sans cesse : on ne peut dire une seule oraison jaculatoire sans que ce soit grâce à une motion du Saint-Esprit[19], comme saint Paul l’indique dans la deuxième lecture de la messe. C’est Lui qui est présent et agit en nous dans la prière, quand nous lisons l’Évangile, quand nous découvrons une lumière nouvelle dans un conseil que nous recevons, lorsque nous méditons une vérité de foi que nous avions peut-être déjà considérée plusieurs fois. On se rend compte peu à peu que cette clarté ne dépend pas de la volonté. Cela ne vient pas de nous, mais de Dieu. C’est le Saint-Esprit qui conduit avec douceur vers le sacrement de la pénitence pour confesser ses péchés, à élever son cœur à Dieu à un moment inattendu, à réaliser une bonne action. C’est lui qui suggère une petite mortification, qui fait trouver le mot approprié pour inviter quelqu’un à mieux se comporter.

« En deuxième lieu, vie de prière, parce que le don, l’obéissance et la bonté du chrétien naissent de l’amour et s’orientent vers l’amour. Et l’amour conduit à la fréquentation, à la conversation et à l’amitié. La vie chrétienne requiert un dialogue constant avec le Dieu Un et Trine, et c’est à cette intimité que nous conduit le Saint-Esprit (...). Habituons-nous à fréquenter le Saint-Esprit, car c’est Lui qui doit nous sanctifier ; à avoir confiance en Lui, à Lui demander son aide, et à Le sentir près de nous. Notre pauvre cœur s’agrandira peu à peu, nous aurons davantage envie d’aimer Dieu et, pour Lui, toutes les créatures.[20] »

« Union à la Croix enfin, parce que, dans la vie du Christ, le Calvaire a précédé la Résurrection et la Pentecôte. Le même processus doit se reproduire dans la vie de chaque chrétien (...). Le Saint-Esprit est le fruit de la Croix, du don total à Dieu, de la recherche exclusive de sa gloire et du renoncement absolu à nous-mêmes.[21] »

Terminons notre prière en faisant nôtres les demandes de l’hymne chanté dans la séquence de la messe de ce jour de la Pentecôte : Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière. Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs. Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur. Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles (...). À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés. Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle[22].

Pour mieux fréquenter le Saint-Esprit rien de plus efficace que de s’approcher de Sainte Marie, qui sut seconder mieux que toute autre créature les inspirations. Les apôtres, avant le jour de la Pentecôte, d’un même cœur, persévéraient dans la prière, avec quelques femmes et Marie la Mère de Jésus [23].

 

NOTES

[01] Antienne d’ouverture. Messe de la vigile, Rom 5, 5 ; 8, 11.

[02] Ac 2, 1-2.

[03] Cf. Ex 3, 2.

[04] Cf. M. D. Philippe, Mystère de Marie.

[05] Jn 16, 13-14.

[06] Jn 14, 26.

[07] Concile Vatican II, const. Dei Verbum, 4.

[08] Joël 2, 28.

[09] Ac 2, 17.

[10] Cf. Nm 11, 25.

[11] Cf. Jn 7, 39.

[12] Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, II, 18.

[13] Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèse 16, sur le Saint-Esprit, 1.

[14] Ac 2, 17-18.

[15] Ac 2, 11.

[16] 1 P 2, 9.

[17] Cf. Missel Romain, Séquence de la Messe de Pentecôte.

[18] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 135.

[19] Cf. 1 Cor 12, 3.

[20] Saint Josémaria Escriva, o. c., 136.

[21] Idem, 137.

[22] Missel Romain, Séquence de la Messe de Pentecôte.

[23] Cf. Ac 1, 14.



7° DIMANCHE. ANNEE A

1. UN MÊME CŒUR POUR TOUS

— La charité n’a pas de frontières. Compréhension envers toutes les opinions, tous les comportements et fermeté devant la vérité et le bien.

— Ceux qui ne nous apprécient pas, ceux qui calomnient et diffament, ceux qui se sentent ennemis... prier pour eux.

— L’amitié a un profond sens chrétien.

 

I. Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Eh bien moi, Je vous dis... si quelqu’un veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui... Ces mots surprenants de Jésus dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui [01], invitent à une charité sans frontières au-delà de toute restriction suggérée par l’expérience. Dans les rapports avec les autres, être ingénu serait puéril, et la justice requiert d’exiger ses propres droits, comme la prudence le réclame aussi ; cela n’exclut pourtant pas le renoncement de soi ou le sacrifice de ses intérêts quand le bien d’autrui est sérieusement en jeu. Voilà comment on ressemble au

Christ qui, par sa mort sur la Croix, a donné un tel exemple d’amour, au-delà de toute mesure humaine.

Car l’homme n’a rien d’aussi divin, d’aussi propre au Christ, que la mansuétude et la patience pour faire le bien[02]. “ De toutes les vertus qui mènent au salut, conseille saint Jean Chrysostome, cherchons celles qui profitent principalement au prochain... Dans les choses de ce monde, personne ne vit pour soi-même ; l’artisan, le soldat, le cultivateur, le commerçant, tous sans exception, contribuent au bien commun et au profit du prochain. À plus forte raison dans la vie spirituelle, la vraie vie. Celui qui ne vit que pour lui et méprise les autres est un être inutile, ce n’est pas un homme...[03] ”

Que d’appels multiples du Seigneur à vivre à tout moment la charité — surtout le commandement nouveau [04] — qui nous stimulent à le suivre de près et en actes, résolument utiles, donneurs de joies, jamais satisfaits de notre niveau dans cette vertu. Dans la majorité des cas, celle-ci se nourrit de petits détails, de simples sourires, d’encouragements discrets, de gestes aimables ... mais tout cela est grand aux yeux de Dieu. Considérons donc aujourd’hui dans notre prière toutes ces facettes, peut-être un peu négligées, où il est si facile de manquer à la charité : des jugements précipités, des critiques négatives, des manques de considération envers certaines personnes, peut-être parce que nous sommes tout simplement trop occupés par nos affaires personnelles, des oublis... La norme d’un chrétien ne peut pas être celle du œil pour œil, dent pour dent ; il persévère dans le bien, même s’il n’en retire en ce monde guère de profit, car son cœur, lui, en sera enrichi. La charité le conduit à comprendre, à excuser, à vivre parfaitement, car “ le respect et l’amour doivent aussi s’étendre à ceux qui pensent ou agissent autrement que nous en matière sociale, politique ou religieuse. (...)

“ Cet amour et cette bienveillance ne doivent en aucune façon nous rendre indifférents à l’égard de la vérité et du bien. Mieux, c’est l’amour même qui pousse les disciples du Christ à annoncer à tous les hommes la vérité qui sauve. Mais on doit distinguer entre l’erreur, toujours à rejeter, et celui qui se trompe, qui garde toujours sa dignité de personne, même s’il se fourvoie dans des notions fausses ou insuffisantes en matière religieuse.[05] ” Ainsi, “ jamais un disciple du Christ ne maltraitera quelqu’un. Il qualifie l’erreur d’erreur ; mais il doit corriger avec affection celui qui est dans l’erreur ; sinon, il ne pourra pas l’aider, il ne pourra pas le sanctifier[06] ” ce qui est justement la meilleure preuve d’amour.

 

II. Ce précepte de la charité ne s’étend pas seulement à ceux qui nous aiment ou qui nous traitent bien, mais à tous les hommes, sans exception. Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien moi, je vous dis : aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent.

Cela arrive. Pour ce qui concerne ceux qui font du mal, ceux qui diffament, qui minent notre image de marque ou notre honneur, qui cherchent positivement à nous nuire, le Seigneur nous donne l’exemple sur la Croix[07], et ses disciples suivent depuis le début le même chemin[08]. Il nous enseigne à n’avoir aucun ennemi personnel — comme en témoignent avec héroïsme tant de saints de toutes les époques — et à ne considérer que le péché comme seul vrai mal. La charité se déploie en innombrables manifestations compatibles avec la prudence de jugement et la juste défense de ses intérêts, avec la proclamation de la vérité face à la diffamation, avec la fermeté dans la protection des légitimes intérêts (les siens et ceux du prochain), et des droits de l’Église. En tout état de cause, un chrétien a toujours un grand cœur pour respecter tout le monde, même ceux qui se manifestent comme ses adversaires, “ non pas parce qu’ils sont des frères, estime saint Augustin, mais pour qu’ils le soient ; pour vivre toujours l’amour fraternel envers qui est déjà un frère et envers qui se manifeste comme ennemi, mais pour que celui-ci en arrive à être un frère.[09] ”

Cette manière d’agir ne s’enracine pas sans une vie de prière profonde, qui la protège de l’utilitarisme païen et des tactiques de qui ne veut pas vivre en disciple du Christ. Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Ainsi la foi chrétienne ne se limite-t-elle pas à un comportement droit et digne, mais elle inclut aussi la pratique héroïque des vertus exercées dans le champ illimité de la vie ordinaire.

Avec l’aide de la grâce, vivons aussi la charité avec celui qui ne se comporte pas en fils de Dieu, celui qui l’offense, car “ aucun pécheur, en tant que tel, n’est digne d’être aimé ; mais tout homme, en tant que tel, est aimable par Dieu [10]. ” Quoi qu’il fasse, il demeure enfant de Dieu, capable de se convertir et d’atteindre la gloire éternelle. En faut-il davantage pour maintenir vivants la prière, l’exemplarité, l’apostolat, la correction fraternelle, sûrs que tout homme est capable de rectifier ses erreurs, comme nous-mêmes, nous tâchons de le faire. Si l’offense, l’injure, la calomnie étaient particulièrement douloureuses, demandons l’aide de Notre Dame, que nous contemplons souvent au pied de la Croix, frappée des infamies qui écrasent son Fils (une grande partie de ces injures, ne l’oublions pas, étaient les nôtres). Et ces injures ou ces calomnies nous feront souffrir davantage pour l’offense à Dieu qu’elles signifient, pour le mal qu’elles causent à d’autres personnes ; elles nous pousseront à nous unir au Seigneur et à réparer selon ce qui nous est possible.

 

III. Un chrétien doit avoir un grand cœur, une charité ordonnée vécue d’abord avec ceux qui lui sont les plus proches, qui sont autour de lui par volonté divine. Cependant, son estime et son affection n’excluent jamais quelqu’un et ne se limitent pas à un cercle réduit, à un apostolat aux horizons bornés !

Car l’union à Dieu, qui fructifie avec sa grâce dans toute notre conduite, amène à ne jamais oublier la dimension attractive de l’apostolat. L’attitude du baptisé et sa vie ouverte au monde, produisent une joyeuse abondance d’affection surnaturelle et de cordialité humaine, qui dépassent la tendance à l’égoïsme et à s’enfermer sur soi.

Demandons aujourd’hui au Seigneur d’agrandir notre cœur, de nous aider à offrir sincèrement et généreusement notre amitié, de nous pousser à faire de l’apostolat sans attendre immédiatement des réponses positives, même s’il faut souvent enterrer le moi, céder sur des points de vue ou des goûts personnels. L’amitié loyale accepte l’effort “ pour comprendre les convictions de nos amis, même si nous ne parvenons ni à les partager, ni à les accepter [11] ” si elles ne peuvent pas se concilier avec des convictions chrétiennes.

Le Seigneur pardonne nos offenses chaque fois que nous revenons à lui, sous l’effet de sa grâce, avec une patience infinie à l’égard des mesquineries et des erreurs. Il nous enseigne dans le Notre Père, d’une manière expresse, à avoir de la patience face aux situations et aux circonstances qui rendent difficiles à nos relations de revenir vers Dieu. Manque de formation, ignorance de la doctrine chrétienne, défauts évidents, apparente indifférence ? Ce ne sont pas des raisons d’abandonner, ce sont des appels pressants, des lumières qui dénotent un plus grand besoin d’aide spirituelle pour ceux qui en souffrent. Ce sont des stimulants pour intensifier notre intérêt pour chacun et pas des raisons pour nous éloigner d’eux.

Une résolution concrète qui nous rapproche de ceux qui en ont le plus besoin, et un appel à la très sainte Vierge pour aller jusqu’au bout : voilà une bonne dernière pierre à l’édifice de cette journée.

 

NOTES

[01] Mt 5, 38-48.

[02] Cf. SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANCE, Prière, 17, 9.

[03] SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur l’Évangile de saint Matthieu, 77, 6.

[04] Cf. Jn 13, 34-35 ; 15, 12.

[05] CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 28.

[06] SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 9.

[07] Cf. Lc 23, 34. – 8. Cf. Ac 7, 60.

[09] SAINT AUGUSTIN, Commentaire à la première Epître de saint Jean, 4, 10, 7.

[10] IDEM, Sur la doctrine chrétienne, 1, 27.

[11] SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n. 746.



7° DIMANCHE. ANNEE B

2. LA COOPÉRATION AU BIEN

— Il ne suffit pas d’aider les autres dans le domaine matériel.

— Ne pas être de simples spectateurs de la vie sociale. La coopération au mal. Apporter des solutions.

— Favoriser tout ce qui est bon. Esprit de collaboration loyale et désintéressée.

 

I. L’humanité entière éprouve un désir nouveau de libération, un rejet de toute oppression et de toute forme d’esclavage. Aujourd’hui, dans l’Évangile de la Messe], le Christ se révèle comme le seul et vrai libérateur. Quatre amis conduisent un paralytique silencieux, sûrement désireux de se voir libéré de la maladie qui le cloue depuis longtemps sur un brancard. Après d’émouvants efforts pour le mener tout près de Jésus, ils entendent ces paroles adressées à leur ami : Tes péchés sont pardonnes. Il est possible que ce ne soit pas, là, les paroles qu’ils attendaient du Maître face à cette maladie, mais le Christ voit beaucoup plus loin qu’eux : la pire de toutes les oppressions, le plus tragique des esclavages que peut souffrir un homme, se trouve là : dans le péché, qui n’est pas un mal parmi tant d’autres que souffrent les créatures, mais le plus grave, le mal absolu.

Les amis qui portent le paralytique découvrent ainsi un beau jour que Jésus octroie à leur ami cloué sur son brancard, en même temps que la guérison corporelle, un bien incomparablement plus élevé : la libération de ses péchés. Y a-t-il de plus grande coopération au développement de l’homme que de mettre en œuvre tous les moyens possibles pour chasser le péché du monde ? Le plus grand bénéfice que l’on puisse octroyer à un ami, à un frère, aux parents, aux enfants, ne consiste-t-il pas à leur faire découvrir la valeur des sacrements et surtout celui de la miséricorde divine ? Quel bien pour la famille, pour l’Église, pour l’humanité entière, même si bien peu d’hommes et de femmes s’en rendent compte !

Le Christ vient libérer de la mort spirituelle, avec son infaillible pouvoir divin : Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? Il n’est venu sur terre que pour cela : Dieu, dans la richesse de sa miséricorde, poussé par le grand amour dont il nous a aimés, nous a fait revivre avec le Christ, alors que nous étions en état de mort pour nos péchés[02]. Après avoir pardonné les péchés du paralytique, le Seigneur le guérit aussi de ses maux physiques, et cet homme sentit à l’instant son âme transpercée par la miséricorde divine, rendue apte à regarder enfin Jésus avec un cœur pur.

Le paralytique fut instantanément guéri dans son âme et dans son corps. Ce fut d’abord grâce à la ténacité et à l’esprit d’initiative de ses amis. Voilà l’exemple qui nous est destiné aujourd’hui : sommes-nous disposés à aider toutes les âmes, grâce à un apostolat d’amitié, à notre participation à des initiatives apostoliques, ... pour promouvoir un progrès authentique de la société ? Il y a tant de moyens à notre portée, tant d’œuvres en faveur de la dignité humaine, de la vie, de la diffusion de la culture..., tant de solutions positives pour diffuser le bien et s’opposer au mal ! Cela peut se faire sans action d’éclat, aussi bien dans le cadre normal du travail professionnel, dans le domaine ordinaire du voisinage, des associations de parents d’élèves, de la paroisse, ... en coopérant positivement au bien et en évitant absolument de coopérer au mal.

 

II. Beaucoup adoptent dans la vie sociale une posture de simples spectateurs devant des problèmes qui les concernent pourtant de près, eux, leurs enfants et leur environnement social... Ils ont l’impression que ce sont d’autres personnes (plus douées ? plus compétentes ?) qui doivent prendre l’initiative ; alors ils se contentent de se lamenter.... Un chrétien peut-il adopter cette ligne de conduite, lui qui sait qu’à l’intérieur de la société il doit exercer un travail de ferment ? Si, dit un auteur du Hème siècle, “ ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde [03] ”, alors “ la place que Dieu leur a indiquée, il ne leur est pas licite de la déserter [04] ”.

L’obligation positive de coopérer au bien, spirituel, moral et social, de contribuer de toutes ses forces à informer avec le message du Christ tout le champ des activités humaines, et surtout des conduites professionnelles existe donc [05]. Limiter le problème à ne pas se rendre personnellement coupable de mauvaises actions, en se désintéressant de l’influence de ces actions sur autrui serait affligeant. Les amis du paralytique de la scène évangélique ne se limitent pas benoîtement à éviter que le mal empire : ils sont actifs ; ils portent le malade jusqu’à Jésus, ils coopèrent efficacement à son désir d’être guéri et finalement, ce sont eux qui rendent possible le miracle du Seigneur : Tes péchés sont pardonnés.

La coopération au bien inclut la non-coopération au mal, non seulement dans des décisions importantes, mais aussi dans tout ce qui est habituellement à la portée de la main : on ne dépense pas d’argent, même très peu, pour des revues, des journaux, des livres, des spectacles... qui, par leur caractère sectaire, antichrétien ou immoral, nuisent aux consciences ; on ne fera pas d’achat dans tel magasin, tel kiosque, même s’il faut marcher un peu plus, quand on constate qu’y sont distribuées des publications, des cassettes qui blessent la morale ou la foi ; la pharmacie qui fait de la publicité pour des produits contraceptifs, la chaîne de grande distribution qui sponsorise un programme immoral ou antichrétien à la télévision ou à la radio... Pourquoi jouer leur jeu, se laisser manipuler, les favoriser ? Si tous les chrétiens et les gens de bonne volonté cessent de soutenir certains médias, certains distributeurs... beaucoup d’entre eux ne pourront subsister, d’autres redresseront leur tir. Une bonne partie du mal qu’ils produisent, ils le réalisent grâce aux moyens financiers de clients faibles, les mêmes qui, ensuite, se plaindront de la ruine morale de la société.

Un chrétien doit offrir des solutions positives aux problèmes de toujours et à ceux qui sont sécrétés par les nouvelles circonstances mondiales. La seule défaite serait le silence et l’inhibition ; un homme, une femme de foi, ne se limitera pas à ne pas donner son vote à un parti ou à un programme hostiles à l’idéal de la famille, de la liberté d’enseignement ou du respect de la vie dès sa conception. Il faut réaliser dans son propre créneau, selon ses possibilités, un apostolat doctrinal et pratique, constant, intense, sans prudence excessive, sans crainte de naviguer parfois à contre-courant au milieu des polémiques, de la désorientation collective ou de demi-vérités. Un apostolat doctrinal aimable, pacifique, cordial. La doctrine du Christ répandue d’une manière capillaire, à la faveur de toutes les occasions possibles (les vacances, les voyages, les affaires...), telle que le levain transforme peu à peu la pâte.

 

III. La mission de rechristianiser la société ressemble à celle qu’entreprirent nos frères dans la foi de la première heure, avec des moyens analogues à ceux qui leur furent donnés : une conduite privée et publique irréprochable, un goût prononcé de la prière, de l’amitié et de la loyauté, un prestige mérité, une solidarité désintéressée, le désir de rendre heureux, la conviction qu’il n’existe pas de paix durable — personnelle, familiale ou sociale — si l’on met Dieu de côté...

Les premiers chrétiens trouvèrent un environnement social bien éloigné de la doctrine qu’ils portaient dans leur cœur ; pourtant il ne cessèrent jamais de faire entendre leur voix contre les coutumes qui dégradaient la dignité humaine et ils ne gaspillèrent pas leur énergie à se plaindre et à dénoncer le mal. Ils multiplièrent au cours des siècles le trésor qu’ils portaient dans un témoignage fraternel, en servant la société par d’innombrables initiatives en faveur de la culture, de l’assistance sociale, de l’enseignement, du rachat des captifs... Ils auraient pu passer des siècles à se garder seulement de ce qui ne concordait pas avec une vie moralement droite, en faisant perdre au monde la vraie solution, le grain de moutarde qui renfermait une force prodigieuse.

Percevoir le mal ne requiert pas une grande perspicacité, tandis que découvrir la présence de Dieu dans ce monde nécessite la lumière de Dieu, les yeux grands ouverts, comme ces amis du paralytique dont nous parle saint Marc. Alors, comme nous le conseille saint Paul, nous réussirons à vaincre le mal avec le bien[06].

Surtout parce qu’on devient expert à discerner l’aspect positif que contiennent beaucoup de situations, car ce qui est bon et droit dans les activités humaines incite à être meilleur et rapproche de Dieu. Soulignons les vertus de ceux qui vivent autour de nous : la générosité d’un tel, l’application au travail de tel autre, l’esprit de collaboration d’un voisin, la patience d’un professeur, la disponibilité de celui qui s’occupe de nous... Et si nous ne pouvons louer quelqu’un, taisons-nous ou aidons-le d’une aimable observation, voire simplement en priant. Faisons croître tout ce qui est positif autour de nous, d’où que cela vienne, d’un mot d’encouragement, d’une collaboration effective de temps ou d’argent. Face à tant de lectures inutiles ou nuisibles, faisons la publicité des bons livres, revues, programmes... dignes d’un foyer équilibré et sain. Écrivons de courtes lettres de félicitations et de remerciement pour de bons programmes audiovisuels, de bons articles de journaux ; cela ne coûte pas grand chose et c’est très efficace.

Dieu ne nous demande pas une ingénuité superficielle devant les durs événements de la vie, mais de ne pas être amers, acariâtres, myopes à ce qu’il y a de bon dans les personnes et les réalités sociales. Allons-nous passer le meilleur de notre vie à nous plaindre et à fustiger ou répandre l’immense trésor de la foi, capable de transformer les personnes et la société ? Mille preuves existent que le bien est attirant par lui-même et qu’il engendre beaucoup plus de bonheur que la tiédeur n’en procure. Une famille nombreuse, par exemple, avec toutes ses exigences et tous ses sacrifices, apportera toujours plus de bonheur que celle qui, par égoïsme, ne cherche le bonheur que dans les commodités de la vie et le bien-être matériel. Cette joie naturelle qui en émane est aussi une forme de coopération au bien, peut-être une des plus efficaces.

Un dernier regard, avant de conclure, sur la très sainte Vierge : elle va, cum festinatione [07], rapidement, aider sa cousine Elisabeth, fatiguée par l’attente d’une naissance ; voilà ce qui nous enseigne à garder l’âme vigilante pour être en toutes choses coopérateurs du bien, pour que son Fils Jésus, avec sa grâce, continue de faire, à travers ses disciples, des miracles sur terre, en faveur de tous les hommes.

 

NOTES

[01] Mc 2, 1-12.

[02] Eph 2, 4-5.

[03] Lettre à Diognète, 5.

[04] IDEM. – 5 . Cf. CONCILE VATICAN II, Decr. Apostolicam actuositatem, 16.

[06] Rom 12, 21.

[07] Lc 1, 39.


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