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c. Résurrection de la fille de Jaïre.

Mc 5.35-43.

Comme il parlait encore, survinrent des gens du chef de la synagogue, qui dirent : « Ta fille est morte ; pourquoi importuner davantage le Maître ? ».
Adhuc eo loquente, veniunt ab archisynagogo, dicentes : Quia filia tua mortua est : quid ultra vexas magistrum ?
̋Eτι αύτου̃ λαλου̃ντος έρχονται άπὸ του̃ άρχισυναγώγου λέγοντες ότι 'Η θυγάτηρ σου άπέθανεν· τί έτι σκύλλεις τὸν διδάσκαλον

5.35. — Adhuc eo loquente. Cette transition nous ramène à Jaïre. Sa foi en Jésus, qui avait dû s’accroître à la vue du prodige auquel il venait d’assister, va être aussitôt soumise à une rude épreuve ; car, à peine Jésus achevait-il de consoler l’hémorrhoïsse, qu’on vint annoncer au malheureux père la mort de sa fille. — Veniunt ab archisynagogo ; de même dans le texte grec : άπὸ του̃ άρχισυναγώγου. Évidemment, cela doit signifier άπὸ τη̃ς οίκείας του̃ άρχισυναγώγου, selon la juste interprétation d’Euthymius, (« ab ædibus principis », comme traduit la version syriaque), puisque Jaïre était alors auprès de Jésus. Du reste, cette locution est très classique dans ce sens soit chez les Latins, soit chez les Grecs. Quelques vieux manuscrits latins portent : « Veniunt ad archisynagogum », ou « venerunt ad principem synagogæ ». Mais ce sont là des corrections maladroites. — Quid ultra vexas… « Ultra », encore, davantage. À quoi bon ennuyer le Rabbi, maintenant qu’il n’y a plus rien à faire ? Ces mauvais conseillers supposent, dans l’imperfection de leur foi, que Jésus est incapable d’opérer une résurrection. Οί γὰρ περὶ τὸν άρχιαυνάγωγον… ύπελάμϐανον ότι νοσήματα μὲν πάντα δύναται θεραπεύειν, άναστη̃σαι δὲ νεκρόν ού δύναται. Euthymius. — Le verbe σκύλλω, que la Vulgate traduit par « vexare », est très énergique. Il signifie proprement : enlever la peau, déchirer, puis, au figuré : fatiguer extrêmement, « metaphora ducta ab eo qui alterum distorquet et vi trahit ut veniat, faciat aliquid[287][288] ».

Mais Jésus, ayant entendu cette parole, dit au chef de la synagogue : « Ne crains point, crois seulement ».
Jesus autem audito verbo quod dicebatur, ait archisynagogo : Noli timere : tantummodo crede.
ό δὲ 'Iησου̃ς εύθέως άκούσας τὸν λόγον λαλούμενον λέγει τω̣̃ άρχισυναγώγω̣ Μὴ φοϐου̃ μόνον πίστευε

5.36. — Jesus autem audito… Le grec ajoute εύθέως, « statim » et il est regrettable que cet adverbe ait disparu dans notre version latine, car il exprime d’une manière très forte, et en même temps très délicate, la bonté prévenante du cœur de Jésus. Si le Maître prend immédiatement la parole, c’est pour empêcher le pauvre père de se laisser décourager par la triste nouvelle que lui ont apportée ses amis. Quelque pensée d’incrédulité aurait pu passer de leur esprit dans le sien : voilà pourquoi Jésus se hâte de jeter dans cette âme désolée une parole de vive espérance. Titus de Bosra exprime très bien cette idée : Ἳνα γὰρ μὴ έιπη̣ καὶ αύτὸς· 'Eπίσχες, ού χρείαν σου έχω, Κύριε, ήδη γέγονε τò πέρας, άπέθανεν, ήν προσεδοκω̃μεν ύγιαίνειν… φθάνει ό Κύριος καὶ φησι· Μὴ φοϐου̃, παυ̃σων τη̃ς άπιστίας τα ρ́ήματα[289]. — Au lieu de la leçon άκούσας, qu’on lit dans la Recepta et dans la plupart des anciens témoins, les manuscrits B, C, L, Δ, Sinait., etc., ont le verbe composé παρακούσας, que plusieurs critiques croient avoir existé dans le texte primitif. Il signifie « entendre par accident des paroles destinées à d’autres », ou bien « ne pas faire attention ». — Tantummodo crede. « Tu contra audentior ito ». Jésus soutient ainsi la foi de Jaïre, la maintenant à flot parmi les vagues qui menaçaient de la faire sombrer. D’après les intentions du Sauveur, le miracle devait être la récompense de cette foi : c’est par elle qu’il devait être en quelque sorte gagné.

Et il ne permit à personne de le suivre, si ce n’est à Pierre, à Jacques et à Jean, frère de Jacques.
Et non admisit quemquam se sequi nisi Petrum, et Jacobum, et Joannem fratrem Jacobi.
καὶ ούκ άφη̃κεν ούδένα αύτω̣̃ συνακολουθη̃σαι εί μὴ Πέτρον καὶ 'Iάκωϐον καὶ 'Iωάννην τὸν άδελφὸν 'Iακώϐου

5.37. — Et non admisit… Arrivé à la maison de Jaïre, Notre-Seigneur en interdit l’entrée à la foule. Indépendamment du père et de la mère de la jeune fille, il n’y aura auprès de lui au moment du prodige que ses trois disciples privilégiés, Pierre, Jacques et Jean. Ce petit nombre de témoins suffisait largement pour prouver la vérité de la résurrection. — Nisi Petrum… C’était la première fois que le fils de Jona et les fils de Zébédée recevaient une pareille marque de distinction : mais ce ne sera pas la dernière.

Ils arrivèrent à la maison du chef de la synagogue, et Jésus voit le tumulte, et des personnes qui pleuraient et poussaient de grands cris.
Et veniunt in domum archisynagogi, et videt tumultum, et flentes, et ejulantes multum.
καὶ έρχεται είς τὸν οί̃κον του̃ άρχισυναγώγου καὶ θεωρει̃ θόρυϐον κλαίοντας καὶ άλαλάζοντας πολλά

5.38. — Veniunt in domum. En Orient, quand on pénètre dans l’habitation d’une personne riche ou aisée, on trouve habituellement, après avoir franchi le seuil, une grande salle qui sert aux réceptions : les appartements privés sont rangés de chaque côté de cette espèce de salon. — Videt tumultum. Quoique la mort de l’enfant datât à peine d’une demi-heure, la maison offrait déjà un étrange aspect. Au lieu du recueillement et du silence qui conviennent dans ces tristes circonstances et auxquels chacun se conforme de nos jours en Occident, nous y trouvons le tumulte et les démonstrations bruyantes de l’Orient ancien et moderne. — Fientes et ejulantes. Ces mots désignent les pleureurs à gages, dont le métier consiste à faire entendre, dans les maisons mortuaires et pendant l’enterrement, des lamentations lugubres[290]. Le premier Évangile mentionnait aussi les joueurs de flûte.

Et étant entré, il leur dit : « Pourquoi êtes-vous troublés et pleurez-vous ? La jeune fille n’est pas morte, mais elle dort ».
Et ingressus, ait illis : Quid turbamini, et ploratis ? puella non est mortua, sed dormit.
καὶ είσελθὼν λέγει αύτοι̃ς Τί θορυϐει̃σθε καὶ κλαίετε τὸ παιδίον ούκ άπέθανεν άλλὰ καθεύδει

5.39. — Et ingressus. Le narrateur décrit graduellement l’entrée du Sauveur. Le V. 37 signalait son approche vers la maison ; le V. 38 le montrait arrivant jusqu’à la porte et jetant un coup d’œil dans l’intérieur de la salle principale ; celui-ci l’introduit d’une manière définitive. Le récit est dramatisé par là-même. — Non est mortua, sed dormit. La jeune fille était bien morte en réalité : Cf. Lc 8.53 ; mais Jésus, en tenant ce langage, voulait simplement indiquer qu’il allait lui rendre la vie aussi aisément et aussi promptement qu’on éveille une personne endormie. Sa mort aurait duré si peu de temps, qu’elle ressemblerait à un sommeil passager. Sur l’usage de cette locution et sur l’abus qu’en ont fait les rationalistes, voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 9.24.

Et ils se moquaient de lui. Mais lui, ayant fait sortir tout le monde, prend le père et la mère de l’enfant, et ceux qui étaient avec lui, et il entre au lieu où la jeune fille était couchée.
Et irridebant eum. Ipse vero ejectis omnibus assumit patrem, et matrem puellæ, et qui secum erant, et ingreditur ubi puella erat jacens.
καὶ κατεγέλων αύτου̃ ό δὲ έκϐαλὼν άπαντας, παραλαμϐάνει τὸν πατέρα του̃ παιδίου καὶ τὴν μητέρα καὶ τοὺς μετ’ αύτου̃ καὶ είσπορεύεται όπου η̃ν τὸ παιδίον άνακείμενον·

5.40. — Irridebant eum. Jésus, qui n’avait pas encore vu l’enfant, qui ne faisait même que d’entrer dans la maison, affirmait que la fille de Jaïre n’était pas morte : eux, au contraire, ils l’avaient contemplée et touchée. Ils se moquent donc ouvertement du Sauveur. — Ejectis omnibus. Admirons la sainte autorité de Jésus : d’un mot, « recedite » (Mt 9.24), il fait sortir toute cette foule aussi bruyante qu’inutile, et il pénètre, avec les témoins qu’il avait choisis, dans la chambre de la défunte. — Le mot άνοκείμενον (jacens de la Vulgate), qu’on lit dans la Recepta à la fin du verset est probablement une interpolation.

Et prenant la main de la jeune fille, il lui dit : « Talitha, cumi » ; ce qui signifie : « Jeune fille (je te l’ordonne), lève-toi ».
Et tenens manum puellæ, ait illi : Talitha cumi, quod est interpretatum : Puella (tibi dico), surge.
καὶ κρατήσας τη̃ς χειρὸς του̃ παιδίου λέγει αύτη̣̃ Ταλιθα κου̃μι· ό έστιν μεθερμηνευόμενον Τὸ κοράσιον σοὶ λέγω έγειραι

5.41. — Et tenens manum puellæ. Jésus avait fait de même pour la belle-mère de saint Pierre. Cf. Mc 1.31. — À ce geste, il joignit quelques paroles que saint Marc seul nous a conservées dans la langue araméenne, telles par conséquent qu’elles furent proférées par le divin Maître, car c’est cet idiôme qui était alors généralement parlé dans toute la Palestine. Talitha, טליתא, contraction de tal’yeta, est la forme féminine de טלי, tali, jeune, qui est en croissance. Cf. Johann Buxtorf, Lexicon chaldaicum talmudicum et rabinicum, p. 875. Cumi, ou mieux koumi, קומי, est à la seconde personne du singul. fémin. de קומ, koum, forme Kal. Nous verrons en d’autres endroits encore, Mc 7.34 ; 14.36, saint Marc insérer dans son récit les « ipsissima verba » de Jésus. Il les tenait sans doute de saint Pierre. — Quod est interpretatum. L’Évangéliste traduit pour ses lecteurs romains et grecs les expressions syro-chaldaïques qu’il vient de citer. — Puella, (dans le grec τό κοράσιον, au nominatif avec l’article, pour remplacer le vocatif[291], correspond à Talitha, surge à Cumi. La parenthèse tibi dico a été ajoutée par saint Marc, « ut sensum vocantis atque imperantis exprimeret », saint Jérôme.

Et aussitôt la jeune fille se leva, et se mit à marcher ; car elle avait douze ans. Et ils furent frappés d’une grande stupeur.
Et confestim surrexit puella, et ambulabat : erat autem annorum duodecim : et obstupuerunt stupore magno.
καὶ εύθὲως άνέστη τὸ κοράσιον καὶ περιεπάτει· η̃ν γὰρ έτω̃ν δώδεκα καὶ έξέστησαν έκστάσει μεγάλη̣

5.42. — Et confestim, εύθὲως. L’adverbe favori de saint Marc ne pouvait manquer de faire son apparition à cet endroit du récit. Jésus est la Résurrection et la Vie, Jn 11.25 : il n’a qu’à prononcer une parole, et la mort s’enfuit soudain. — Et ambulabat. Trait spécial à saint Marc, destiné à prouver la réalité et la promptitude de la résurrection. Le Prophète, Es 35.6, avait prédit que, sous l’ère du Christ, onv errait les boiteux marcher ; et voici que ce sont les morts eux-mêmes qui marchent ! — Erat… annorum duodecim. Ce détail a pour but d’expliquer la parole qui précède. À plusieurs reprises, dans le récit, la jeune fille avait été appelée θυγάτριòν, παιδίον : l’Évangéliste indique ici son âge exact, afin de montrer que ce n’était plus une enfant, et qu’elle pouvait se lever et marcher sans aide. — Obstupuerunt stupore… En grec : έξέστησαν έκστάσει μεγάλη̣. Expression emphatique et d’une grande énergie, qui est du reste calquée sur l’hébreu. Le juif Philon définit ainsi l’έκστασις : ή σφόδρα κατάπληξις έπὶ τοι̃ς έξαπιναίως καὶ άπροσδοκήτως συμϐαίνειν έιωθοσιν[292], « une grande frayeur qui s’empare de ceux auxquels il arrive quelque chose de subit et d’inopiné ». On comprend après cela l’effroi des cinq témoins du prodige.

Et il leur ordonna fortement que personne ne le sût, et il dit de donner à manger à la jeune fille.
Et præcepit illis vehementer ut nemo id sciret : et dixit dari illi manducare.
καὶ διεστείλατο αύτοι̃ς πολλὰ ίνα μηδεὶς γνω̣̃ του̃το καὶ εί̃πεν δοθη̃ναι αύτη̣̃ φαγει̃ν

5.43. — Præcepit illis, c’est-à-dire aux parents de la jeune fille et à ses trois disciples, plus spécialement aux premiers. Cf. Lc 8.56. Néanmoins, il était impossible que le secret fût gardé, puisqu’il y avait à la porte de la maison une foule nombreuse qui attendait l’issue de cette scène. Aussi saint Matthieu ajoute-t-il, Mt 9.26, que « le bruit de ce miracle se répandit dans toute la contrée ». — Dari illi manducare. Ordre singulier en apparence, mais qui avait sa raison d’être dans le cas actuel : Jésus, en le donnant, se proposait de montrer que la jeune fille était rendue non seulement à la vie, mais encore à la santé. « Graviter ægroti, observe justement Grotius, vix solent cibum sumere ». La ressuscitée ne sortait donc pas de léthargie, comme le prétendent les rationalistes. — Les guérisons de femmes sont relativement rares dans l’Évangile : ce jour-là, Notre-Seigneur en opéra deux, qui se suivirent de très près.

13. — Jésus à Nazareth.

Mc 6.1-6. — Parall. Mt 13.54-58.

Étant sorti de là, il alla dans son pays, et ses disciples le suivaient.
Et egressus inde, abiit in patriam suam : et sequebantur eum discipuli sui :
Καὶ έξη̃λθεν έκει̃θεν καὶ η̃λθεν είς τὴν πατρίδα αύτου̃ καὶ άκολουθου̃σιν αύτω̣̃ οί μαθηταὶ αύτου̃

6.1. — Egressus inde. L’adverbe « inde » ne désigne point, comme le veut Meyer, la maison de Jaïre, dans laquelle nous avons vu Jésus vers la fin du chapitre v, mais la ville de Capharnaüm, par opposition à « la patrie » du Sauveur, dont il sera question dans un instant. Désormais Notre-Seigneur mènera presque toujours la vie d’un missionnaire. Capharnaüm ne cessera pas d’être son domicile de droit ; mais il n’y résidera que par intervalles, entre ses différentes courses apostoliques. — In patriam suam. C’est-à-dire à Nazareth, à deux petites journées de Capharnaüm[293]. « Diximus, écrit très bien Maldonat,… ex Scripturæ et bonorum auctorum observatione, triplicem Christo fuisse patriam, Bethlehem nativitatis, Nazareth educationis, Capernaum commorationis et prædicationis. Hoc loco neque Bethlehem, quæ nusquam, ut opinor, in Scripturis ejus vocatur patria, neque Capernaum, quia ibi erat, cum dicitur in patriam abiisse, sed solam Nazareth intelligere debemus, ubi ejus fratres et sorores erant, ut dicitur infra ». C’était la seconde fois que Jésus venait à Nazareth depuis le début de saint Vie publique (cf. les commentaires sur Mt 13.54, et sur Lc 4.16 et ss.). Mal reçu lors de sa première visite, il veut essayer de toucher les cœurs de ses compatriotes. Hélas ! sa tentative sera vaine. Les habitants de Nazareth demeureront incrédules. Cette fois du moins, ils n’auront plus recours à la violence ouverte : ils se contenteront de mépriser Jésus. — Sur Nazareth, voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 2.22. — Et sequebantur eum… Précieuse notice, spéciale à notre Évangéliste. Elle nous apprend que les disciples furent témoins de cette nouvelle humiliation de leur Maître.

Le jour du sabbat étant venu, il se mit à enseigner dans la synagogue ; et beaucoup de ceux qui l’entendaient, étonnés de sa doctrine, disaient : « D’où lui viennent toutes ces choses ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et
et facto sabbato cœpit in synagoga docere : et multi audientes admirabantur in doctrina ejus, dicentes : Unde huic hæc omnia ? et quæ est sapientia, quæ data est illi, et virtutes tales, quæ per manus ejus efficiuntur ?
καὶ γενομένου σαϐϐάτου ήρξατο έν τη̣̃ συναγωγη̣̃ διδάσκειν καὶ πολλοὶ άκούοντες έξεπλήσσοντο λέγοντες Πόθεν τούτω̣ ταυ̃τα καὶ τίς ή σοφία ή δοθει̃σα αύτω̣̃, ότι καὶ δυνάμεις τοιαυ̃ται διὰ τω̃ν χειρω̃ν αύτου̃ γινόνται

6.2. — Facto sabbato. Autre détail spécial à saint Marc. À Nazareth, Jésus demeure fidèle à la coutume qu’il avait adoptée dès les premiers jours de son ministère (cf. Mc 1.21 et ss.) : il choisit, pour faire entendre la divine parole, le jour du sabbat et la synagogue, un temps sacré et un lieu sacré. Au pieux pèlerin qui visite la patrie du Sauveur, on montre encore l’emplacement de la synagogue où prêcha Notre-Seigneur. — Multi audientes. Les meilleurs manuscrits grecs ont οί πολλοὶ avec l’article, c’est-à-dire « plerique », la plus grande partie de la population. — Admirabantur. L’expression du texte grec, έξεπλήσσοντο, serait mieux traduite par « obstupescebant, percellebantur » : elle dénote un très vif étonnement. Les habitants de Nazareth, comparant le passé de Jésus à sa situation présente, ne pouvaient comprendre comment le jeune charpentier était devenu en si peu de temps un puissant thaumaturge et un docteur célèbre. De là pour eux une profonde stupéfaction. — Les mots in doctrina (hébraïsme pour « super doctrinam ») et omnia un peu plus bas manquent dans le texte grec, — Unde huic…? Cette délibération intéressante des concitoyens du Sauveur nous a été conservée d’une manière beaucoup plus complète dans le second Évangile que dans le premier. Au lieu d’une simple et froide mention de la sagesse et des miracles de Jésus (cf. Mt 13.54), nous avons ici une description pittoresque. Cette sagesse, il l’a reçue d’ailleurs, quæ data est illi. D’où ? C’est précisément la question. Ces miracles, on les voit en quelque sorte s’échapper des mains de l’humble ouvrier, habituées jusqu’alors à manier de grossiers outils, à accomplir de rudes travaux. — Notons que le mot virtutes, δυνάμεις du grec, est une des quatre expressions qui servent à désigner les miracles dans l’Évangile. Nous le trouvons encore employé en plusieurs autres passages de saint Marc : Mc 5.30; 6.2,14 ; 9.39. Notre Évangéliste ne se sert qu’une fois, Mc 13.22, du mot « portenta » (τέρατα). « Signa » (σημει̃α) revient plusieurs fois sous sa plume : cf. Mc 13.22 ; 16.17,20. Il n’emploie nulle part la quatrième expression, « opera » (έργα).

d’où vient que de telles merveilles se font par ses mains ?N’est-ce pas là le charpentier, fils de Marie, frère de Jacques, de Joseph, de Jude et de Simon ? Et ses soeurs ne sont-elles pas ici avec nous ? ». Et ils se scandalisaient à son sujet.
Nonne hic est faber, filius Mariæ, frater Jacobi, et Joseph, et Judæ, et Simonis ? nonne et sorores ejus hic nobiscum sunt ? Et scandalizabantur in illo.
ούκ ού̃τός έστιν ό τέκτων ό υίὸς Μαρίας άδελφὸς δὲ 'Iακώϐου καὶ 'Iωση̃ καὶ 'Iούδα καὶ Σίμωνος καὶ ούκ είσὶν αί άδελφαὶ αύτου̃ ώ̃δε πρὸς ήμα̃ς καὶ έσκανδαλίζοντο έν αύτω̣̃

6.3. — Nonne hic est faber. Nous lisons dans saint Matthieu : « Nonne hic est fabri filius ? ». Saint Marc fait dire aux habitants de Nazareth, avec une légère variante : Celui-ci n’est-il pas un τέκτων, un pauvre ouvrier ? Il suit de là que Notre-Seigneur Jésus-Christ avait lui-même exercé durant sa Vie cachée le dur métier de son père adoptif[294]. Le Verbe incarné, après avoir autrefois créé le monde d’une seule parole, Jn, 1.2,10, n’a donc pas dédaigné de travailler péniblement à la sueur de son front ! Grande consolation que le prêtre doit souvent offrir aux artisans, cette partie si nombreuse et si intéressante de nos populations, qu’on égare par de fausses doctrines. Combien ils gagneraient à contempler Jésus ouvrier ! — Sur le sens des mots τέκτων, « faber », voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 13.55. Aujourd’hui, le bois de charpente fait complétement défaut à Nazareth et aux alentours : les maisons y sont pour la plupart voûtées. Ainsi donc le Sauveur ne pourrait plus guère exercer dans sa patrie sa profession de charpentier. Hélas ! par les rationalistes modernes, comme alors par ses compatriotes, Notre-Seigneur Jésus-Christ n’est regardé que comme un simple artisan ! — Filius Marim. De l’omission du nom de saint Joseph, on a justement conclu qu’à cette époque le père nourricier de Jésus avait sans doute cessé de vivre. — Frater Jacobi… Les noms sont les mêmes que dans le premier Évangile. Seulement, Simon, à qui saint Matthieu attribue la troisième place, occupe ici la quatrième. Celui que la Vulgate appelle Joseph est nommé tour à tour 'Iωση̃ et 'Iωσήφ dans les manuscrits grecs. — Sorores ejus. La légende réduit le plus souvent à deux le nombre des « sœurs » de Jésus : elles se seraient appelées Esther et Thamar (ou Marthe selon d’autres). — Nous avons prouvé dans notre commentaire sur Mt 13.55, que les personnes désignées dans l’Évangile, d’après la coutume orientale, sous l’appellation de frères ou de sœurs de Jésus, étaient simplement ses cousins et ses cousines, issus, selon l’opinion la plus probable, du mariage de Cléophas avec Marie, sœur, ou du moins belle-sœur de la Très Sainte Vierge. Voir l’intéressante dissertation du P. Corluy intitulée : Les Frères de Notre-Seigneur Jésus-Christ[295]. M. Renan, après avoir audacieusement affirmé que « Jésus avait des frères et des sœurs, dont il semble avoir été l’aîné[296] », se corrige à moitié quand il écrit dans son récent ouvrage : « Seulement, il est possible que ces frères et ces sœurs ne fussent que des demi-frères, des demi-sœurs. Ces frères et ces sœurs étaient-ils aussi fils ou filles de Marie ? Cela n’est pas probable[297] ». D’après le professeur du Collège de France, les « frères » et les « sœurs » de Jésus seraient nés d’un mariage antérieur de saint Joseph. — Et scandalizabantur in illo. Triste conséquence des raisonnements tout humains que nous venons d’entendre. Celui qui apportait aux habitants de Nazareth des paroles de salut devenait ainsi pour eux une occasion involontaire de ruine spirituelle. Mais pourquoi fermaient-ils les yeux à la lumière ? Pourquoi commettaient-ils de gaieté de cœur le « péché contre l’Esprit-Saint ? ».

Et Jésus leur dit : « Un prophète n’est sans honneur que dans sa patrie, et dans sa maison, et dans sa parenté ».
Et dicebat illis Jesus : Quia non est propheta sine honore nisi in patria sua, et in domo sua, et in cognatione sua.
έλεγεν δὲ αύτοι̃ς ό 'Iησου̃ς ότι Ούκ έστιν προφήτης άτιμος εί μὴ έν τη̣̃ πατρίδι αύτου̃ καὶ έν τοι̃ς συγγενέσιν καὶ έν τη̣̃ οίκία̣ αύτου̃

6.4. — Les Nazaréens n’étaient ni les premiers ni les derniers à traiter dédaigneusement un prophète sorti de leurs rangs. Notre-Seigneur leur rappelle ce triste fait, dont on trouve plus d’un exemple dans les fastes sacrés. « Il est presque nécessaire que des concitoyens se jalousent entre eux. Sans regard pour les œuvres actuelles d’un homme, ils n’ont de lui que le souvenir de sa fragile enfance », V. Bède. « On estime toujours plus ce qui est absent que ce qu’on ne connaît que par la réputation, ce qu’on n’a pas que ce qu’on a. Quelque mérite qu’ait un homme, dès qu’on s’accoutume à le voir souvent et familièrement, on l’estime moins. Notre Sauveur, qui avait, dans lui-même un fond infini de mérite, et qui n’avait pas l’ombre du moindre défaut, n’a pas laissé d’éprouver cet effet de la bizarrerie de l’esprit de l’homme », Calmet. — La conjonction quia est récitative. — Sine honore, άτιμος, est l’opposé de εϋτιμος, « in pretio habitus ». — Les mots et in cognatione sua sont propres au second Évangile. Ils représentent toute la parenté, tandis que in domo ne désigne que le cercle plus restreint de la maison paternelle.

Et il ne put faire là aucun miracle, si ce n’est qu’il guérit un petit nombre de malades, en leur imposant les mains.
Et non poterat ibi virtutem ullam facere, nisi paucos infirmos impositis manibus curavit :
καὶ ούκ ήδύνατο έκει̃ ούδεμίαν δύναμιν ποιη̃σαι εί μὴ όλίγοις άρρώστοις έπιθεὶς τὰς χει̃ρας έθεράπευσεν

6.5. — Et non poterat… Saint Marc emploie ici une expression très forte, pour indiquer le fâcheux résultat produit par l’incrédulité des compatriotes du Sauveur. Tandis que saint Matthieu, Mt 14.58, se borne à mentionner simplement le fait, notre Évangéliste semble dire que les mains du divin Thaumaturge étaient liées. Mais on comprend sans peine, sa pensée ; « Non poterat igitur illic virtutes facere, non quod ipsi vis, sed quod ejus civibus fides deesset… In operationibus miraculorum duobus opus est, virtute in auctore, et fide in illis quibus præstantur ; quarum alterutra deficiente altera non sufficit[298] ». Les miracles de Jésus étaient en effet des actes moraux, qui supposaient dans les cœurs de bonnes dispositions. Ainsi donc,

Talibus indignans pressit sua munera Christus.

-- Juvencus

— Nisi est pour « tantum » ou « attamen ». L’évangéliste corrige en quelque sorte son assertion précédente, pour dire que si Jésus n’opéra pas alors à Nazareth des prodiges insignes (virtutem ullam), tels que la résurrection des morts, l’expulsion des démons, les guérisons à distance au moyen de sa seule parole, il y accomplit cependant des miracles de second ordre, en rendant la santé à quelques infirmes par l’imposition de ses mains divines.

Il s’étonnait de leur incrédulité ; et il parcourait les villages d’alentour, en enseignant.
et mirabatur propter incredulitatem eorum, et circuibat castella in circuitu docens.
καὶ έθαύμαζεν διὰ τὴν άπιστίαν αύτω̃ν Καὶ περιη̃γεν τὰς κώμας κύκλω̣ διδάσκων

6.6. — Et mirabatur. Plusieurs manuscrit grecs ont έθαύμαζον au pluriel (mirabantur), comme si c’étaient les habitants de Nazareth qui se fussent étonnés. Mais c’est là évidemment une correction malheureuse, émanée d’un copiste peu intelligent auquel il avait été impossible de comprendre que le sentiment de l’admiration pût trouver place dans l’âme de Jésus. Oui, le Sauveur s’étonne ! il est surpris en face de la réception qui lui est faite par les siens ! Toutefois, notons-le bien, son étonnement n’est pas la suite de l’ignorance (« non quasi inopinata et improvisa miratur qui novit omnia », Bède), il provient au contraire, de sa parfaite connaissance des cœurs. Les Nazaréens avaient tant de motifs de croire ! N’était-il pas étrange qu’ils demeurassent incrédules ? Les saints Évangiles ne nous montrent qu’en deux endroits Notre-Seigneur Jésus-Christ livré à l’étonnement, ici et Mt 8.10, à l’occasion de la foi si vive du centurion. Quel contraste entre les deux faits ! — Circuibat castella. Le divin Maître ne s’éloigne, dirait-on, qu’à regret de sa patrie. Il demeure dans le voisinage, cherchant des cœurs mieux disposés. Les bourgades qu’il parcourut en y répandant ses bienfaits durent être Dabrat, Naim, Gath-Hepher, Rimmon, Endor, Japhia, etc.[299]

14.— Mission des Douze.

Mc 6.7-13. — Parall. Mt 10.1-15 ; Lc 9.1-6.

Alors il appela les douze, et il se mit à les envoyer deux à deux, et il leur donna puissance sur les esprits impurs.
Et vocavit duodecim : et cœpit eos mittere binos, et dabat illis potestatem spirituum immundorum.
καὶ προσκαλει̃ται τοὺς δώδεκα καὶ ήρξατο αύτοὺς άποστέλλειν δύο δύο καὶ έδίδου αύτοι̃ς έξουσίαν τω̃ν πνευμάτων τω̃ν άκαθάρτων

6.7. — Vocavit duodecim. Le verbe grec est composé et au temps présent, προσκαλει̃ται, « advocat ». L’occasion de cette réunion solennelle, et du discours plus solennel encore que Jésus y prononça, a été fidèlement décrite par saint Matthieu, Mt 9.35-38. Avec son cœur et ses yeux de bon Pasteur, le divin Maître a reconnu la misère morale dans laquelle ses pauvres brebis sont plongées. Il se dispose à les secourir, et c’est pour s’associer en vue de ce grand œuvre des collaborateurs zélés et intelligents, qu’il transforme pour la première fois les Douze en prédicateurs de l’Évangile. — Cœpit n’est nullement un pléonasme, ainsi qu’on l’a prétendu. En ce moment, Jésus entreprend une chose nouvelle : il « commence » très réellement à envoyer ses disciples en qualité de missionnaires. Saint Marc a eu raison de noter cette nuance. — Seul aussi il a noté une circonstance importante de cette première mission des Apôtres, en disant que le Sauveur les avait envoyés prêcher deux à deux, binos (δύο δύο du texte grec est un hébraïsme pour κατὰ δύο, ou άνὰ δύο[300]). Jésus agit ainsi soit pour que ses missionnaires pussent se soutenir mutuellement, soit pour donner plus de poids à leur parole. Voici la manière dont les Douze semblent avoir été associés, d’après la liste que saint Matthieu nous fournit à propos de cet incident : Pierre et André, les deux fils de Zébédée, Philippe et Barthélemi, Thomas et Matthieu, Jacques-le-Mineur et Thaddée, Simon-le-Zélote et Judas. — Dabat illis potestatem. Tout en les séparant de lui momentanément afin de leur apprendre à voler de leurs propres ailes, Jésus demeure néanmoins d’une certaine manière avec eux en leur léguant son autorité, spécialement celle qu’il exerçait sur les esprits infernaux. — Sur le génitif irrégulier spirituum immundorum, au lieu de « adversus spiritus… » voir Winer[301]. Cf. Lc 9.1.

Et il leur commanda de ne rien prendre pour le chemin, si ce n’est un bâton seulement, ni sac, ni pain, ni argent dans leur bourse,
Et præcepit eis ne quid tollerent in via, nisi virgam tantum : non peram, non panem, neque in zona æs,
καὶ παρήγγειλεν αύτοι̃ς ίνα μηδὲν αίρωσιν είς όδὸν εί μὴ ρ́άϐδον μόνον μὴ πήραν μὴ άρτον μὴ είς τὴν ζώνην χαλκόν

6.8. — Les VV. 8-11 contiennent des règles tracées par le Sauveur à ses Apôtres concernant la conduite qu’ils auraient à tenir pendant leurs courses apostoliques. Jésus ne dédaigna pas d’entrer dans les détails les plus minutieux, montrent aux Douze, au moyen d’exemples concrets et pratiques, jusqu’où ils devaient porter l’esprit de pauvreté et de détachement. Il est question du viatique dans les VV. 8 et 9, du logement dans les VV. 10 et 11. — Præcepit eis. Les prescriptions données en ce jour par Notre-Seigneur remplissent un long chapitre du premier Évangile (Mt 10) et concernent les missions de tous les temps. Saint Marc, fidèle à son plan, d’après lequel il transcrit des faits plutôt que des discours, s’est borné à consigner ici quelques avis relatifs à la mission actuelle, qui devait se passer tout entière sur le territoire de la Palestine, en plein pays juif. — Ne quid tollerent… Aucune provision n’était permise aux Douze. Le Vén. Bède indique fort bien le motif de cette injonction : « Tanta enim prædicatori in Deo debet esse fiducia, ut præsentis vitæ sumptus quamvis non provideat, tamen hos sibi non deesse certissime sciat, ne dum mens ejus occupatur ad temporalia, minus aliis provideat æterna ». Au reste, nous avons dit dans notre commentaire sur Mt 10.9, que, dans cette contrée hospitalière, les Apôtres n’avaient pas un besoin urgent de viatique. — Nous avons signalé aussi au même endroit, la divergence qui existe, à propos des mots nisi virgam, entre saint Marc et les deux autres synoptiques (« Nolite possidere aurum…, neque virgam », Matth. ; « Nihil tuleritis in via, neque virgam », Luc), et la solution de ce petit problème exégétique. Les deux rédactions sont exactes ; mais elles ont été faites à divers points de vue, et renferment plutôt la pensée que les « expressions mêmes » de Jésus. — Non peram. La « pera » des Latins, la θήκη des Grecs, était une sorte de petit havresac, habituellement en peau, dans lequel les voyageurs plaçaient leurs provisions pour la route, le pain en particulier ; de là les mots suivants neque panem. — Rien pour porter les vivres, pas de vivres, pas d’argent non plus pour s’en procurer, neque in zona æs. On revient aujourd’hui à la coutume antique de porter l’argent dans des ceintures de cuir ou d’étoffe. — Petit trait digne de remarque : saint Marc, qui écrit pour des Romains, emploie l’expression χαλκόν, l’équivalent de « æs », qui servait souvent à désigner l’argent monnayé ; saint Luc, qui écrit pour des Grecs, a άργύριον; saint Matthieu mentionne les trois métaux usités dans tous les temps pour servir de monnaie, l’or, l’argent et le billon. — Au lieu des ablatifs « in via, in zona », il faudrait, d’après le grec, « in viam, in zonam » : rien pour la route, de l’argent destiné à être mis dans la ceinture.

mais de chausser leurs sandales, et de ne pas revêtir deux tuniques.
sed calceatos sandaliis, et ne induerentur duabus tunicis.
άλλ’ ύποδεδεμένους σανδάλια καὶ μὴ ένδύσησθε δύο χιτω̃νας

6.9. — Calceatos sandaliis. Le lecteur a dû remarquer le brusque changement qui a lieu ici dans la construction, et l’agencement singulier de toute cette phrase. Les mêmes irrégularités existent dans le texte grec. C’est ce que les grammairiens nomment « oratio variata[302] ». — Nouvelle divergence dans ce passage, le Sauveur ne permettant pas à ses apôtres, selon la rédaction de saint Matthieu, de porter des chaussures avec eux. On peut choisir entre deux solutions : 1° d’après le premier Évangéliste, Notre-Seigneur interdit aux disciples les ύποδήματα, sorte de brodequins montants qui couvraient tout le pied et n’étaient guère portés que par les riches ; saint Marc nous montre les Douze simplement chaussés de sandales, c’est-à-dire d’une semelle de cuir attachée aux pieds par des lacets ou des courroies[303]. 2° Dans saint Matthieu, il s’agirait de souliers de rechange ; dans saint Marc, de ceux que les Apôtres avaient aux pieds au moment de leur départ. — Et ne induerentur : la construction change encore brusquement, pour reprendre, du moins dans la Vulgate, la forme qu’elle avait au V. 8. De nombreux manuscrits grecs ont ένδύσησθε, « induamini », au lieu de ένδύσασθαι, « indui », de la Recepta.

Et il leur disait : « Dans quelque maison que vous entriez, demeurez-y jusqu’à ce que vous partiez de ce lieu ;
Et dicebat eis : Quocumque introieritis in domum, illic manete donec exeatis inde :
καὶ έλεγεν αύτοι̃ς ̏Oπου έὰν είσέλθητε είς οίκίαν έκει̃ μένετε έως ὰν έξέλθητε έκει̃θεν

6.10. — Jésus trace maintenant aux nouveaux missionnaires les règles qu’ils devront suivre à propos de leur sejour et de leur logement, dans les lieux où ils s’arrêteront pour prêcher l’Évangile. Saint Marc a seulement noté deux de ces règles. La première, V. 10, recommande aux Apôtres la stabilité ; la seconde, V. 11, leur indique ce qu’ils auront à faire quand ils trouveront des maisons inhospitalières où on refusera de les recevoir. — Et dicebat eis. Le discours, qui avait été indirect dans les deux versets précédents, devient tout-à-coup direct. L’Évangéliste cite au lieu de raconter. — Quocumque introieritis… En Palestine, « lorsqu’un étranger arrive dans un village ou dans un camp, les voisins, l’un après l’autre, sont tenus de l’inviter à manger avec eux. L’étiquette est très sévère sur ce point, et elle exige un grand déploiement d’ostentation et de courtoisie ; le moindre oubli dans les formes est vivement ressenti et occasionne souvent de l’inimitié ou des luttes entre voisins. Ce système d’hospitalité consume aussi beaucoup de temps, cause une grande dissipation d’esprit, conduit à la légèreté, et en un mot nuit de toutes manières au succès d’une mission spirituelle. Les Apôtres étaient envoyés, non pour être fêtés et honorés, mais pour inviter les hommes à la pénitence, pour préparer les voies du Seigneur, pour proclamer que le royaume des cieux était proche. Ils devaient donc chercher tout d’abord une habitation convenable, et demeurer là jusqu’à ce que leur œuvre fût accomplie dans la localité[304] ». — Illic, c’est-à-dire « in hac domo » ; inde, de la ville ou de la bourgade.

et lorsqu’on ne voudra pas vous recevoir, ni vous écouter, sortez de là, et secouez la poussière de vos pieds, en témoignage contre eux ».
et quicumque non receperint vos, nec audierint vos, exeuntes inde, excutite pulverem de pedibus vestris in testimonium illis.
καὶ ὸσοι ὰν μὴ δέξωνταί ύμα̃ς μηδὲ άκούσωσιν ύμω̃ν έκπορευόμενοι έκει̃θεν έκτινάξατε τὸν χου̃ν τὸν ύποκάτω τω̃ν ποδω̃ν ύμω̃ν είς μαρτύριον αύτοι̃ς άμὴν λέγω ύμι̃ν, άνεκτοτερον έσται Σοδόμοις ή Γομόρροις έν ήμέρα̣ κρίσεως, ή τη̣̃ πόλει έκείνη

6.11. — Quicumque non receperint. La Recepta grecque a la même leçon que la Vulgate ; mais de nombreux manuscrits portent ὸσ άν τόπος μὴ δέξηται, variante qui a de grandes chances d’originalité. — Excutite pulverem,… Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 10.14. Par ce geste symbolique, les Apôtres éconduits montraient 1° qu’ils rompaient toute communion avec ceux qui les traitaient d’une façon si brutale, et qu’ils ne voulaient avoir absolument rien de commun avec eux ; 2° qu’ils déclinaient toute responsabilité dans leur refus obstiné, de recevoir l’Évangile. « Pulvis nimirum ille argumentum erat et signum viæ in gratiam contumacium istorum a Christi discipulis frustra peractæ[305] ». — La Recepta ajoute après le pronom illis : άμὴν λέγω ύμι̃ν, άνεκτοτερον έσται Σοδόμοις ή Γομόρροις έν ήμέρα̣ κρίσεως, ή τη̣̃ πόλει έκείνη. Mais c’est là vraisemblablement une glose insérée dans le texte et empruntée au passage parallèle de Mt 10.15.

Étant donc partis, ils prêchaient qu’on fît pénitence,
Et exeuntes prædicabant ut pœnitentiam agerent :
Καὶ έξελθόντες έκήρυσσον ίνα μετανοήσωσιν

6.12. — Exeuntes prædicabant. Ainsi invités à négliger à peu près totalement les moyens humains pour ne s’appuyer que sur Dieu, les Douze partent deux à deux, et s’en vont porter la bonne nouvelle dans les régions que leur Maître leur avait désignées. Saint Marc décrit fort bien le résultat de leurs premiers efforts. — Pœnitentiam agerent. La prédication des Apôtres ne différait pas de celle du Précurseur (cf. Mc 1.4), car elle était simplement préparatoire, comme la sienne. Toutefois, le verset suivant nous dira qu’ils faisaient des miracles aussi bien que leur Maître, ce qui les distinguait de Jean-Baptiste. — L’omission du sujet devant « agerent » est un hébraïsme : il faut sous-entendre « homines ».

et ils chassaient de nombreux démons, et ils oignaient d’huile de nombreux malades et les guérissaient.
et dæmonia multa ejiciebant, et ungebant oleo multos ægros, et sanabant.
καὶ δαιμόνια πολλὰ έξέϐαλλον καὶ ήλειφον έλαίω̣ πολλοὺς άρρώστους καὶ έθεράπευον

6.13. — Saint Marc mentionne deux catégories de prodiges opérés par les Apôtres durant celle mission : ils chassaient les démons, ils guérissaient les malades. Jésus leur avait précisément conféré ce double pouvoir au moment où il les éloignait de lui, cf. Mt 10.1. Mais quel est le sens de cette onction mystérieuse que les Douze pratiquaient sur les infirmes auxquels ils voulaient rendre la santé ? Les mots oleo ungebant ont suscité autrefois de longues et vives discussions parmi les exégètes. L’huile et les onctions ayant toujours joué un très grand rôle dans la médecine orientale[306], nos rationalistes ont prétendu que les Apôtres les employaient tout bonnement comme des remèdes naturels. C’est là un contre-sens grossier, puisqu’il s’agit dans tout ce verset d’une puissance surnaturelle ou miraculeuse. D’un autre côté, Maldonat (sa longue et savante dissertation sur ce point est à lire), Fr. Luc et d’autres ont pensé, à la suite du V. Bède et de Nicolas de Lyre, qu’il est ici question à n’en pas douter du sacrement de l’Extrême-Onction. Mais ce sentiment est à bon droit rejeté par la plupart des commentateurs catholiques. Pour le réfuter, il suffit de rappeler que l’Extrême-Onction requiert le caractère sacerdotal dans celui par qui elle est administrée, et le baptême dans le sujet : or, à cette époque, il n’existait pas encore de prêtres chrétiens, et rien ne montre que les Apôtres avaient d’abord baptisé les malades sur lesquels ils pratiquaient l’onction signalée par saint Marc. La vérité consiste à dire que cette onction était un symbole du divin pouvoir exercé par les Douze, en même temps qu’une cause médiatrice de la guérison. Néanmoins, il serait téméraire de n’y pas voir, selon les paroles de Bellarmin, « adumbratio quædam et figura sacramenti ». « Instituta est hæc unctio infirmonum tanquam vere et proprium sacramentum Novi Testamenti a Christo Domino nostro, apud Marcum quidem insinuatum, per Jacobum autem… promulgatum[307] ». — Évidemment, les Apôtres ne songèrent pas d’eux-mêmes à oindre ainsi les malades pour les guérir : c’est de leur Maître qu’ils tenaient cette pratique, comme le disait déjà Euthymius.

15. — Le martyre de saint Jean-Baptiste.

Mc 6.14-19. — Parall. Mt 14.1-12 ; Lc 9.7-9.

Les trois synoptiques sont très inégaux dans leurs récits de ce douloureux événement. Saint Luc se borne à faire connaître d’un mot la décollation du Précurseur, en relatant l’opinion qu’Hérode s’était formée au sujet de Jésus. Saint Matthieu abrège, ainsi qu’il lui arrive presque toujours quand il passe des discours à des faits. Notre Évangéliste au contraire a une narration parfaite à tous les points de vue et pleine de détails pittoresques.

a. Jésus dans l’opinion d’Hérode.

Mc 6.14-16.

Or le roi Hérode entendit parler de Jésus, car son nom était devenu célèbre ; et il disait : « Jean-Baptiste est ressuscité d’entre les morts, et c’est pour cela qu’il se fait par lui des miracles ».
Et audivit rex Herodes (manifestum enim factum est nomen ejus), et dicebat : Quia Joannes Baptista resurrexit a mortuis : et propterea virtutes operantur in illo.
Καὶ ήκουσεν ό βασιλεὺς 'Ηρώ̣δης φανερὸν γὰρ έγένετο τὸ όνομα αύτου̃ καὶ έλεγεν ότι 'Iωάννης ό βαπτίζων έκ νεκρω̃ν ήγέρθη, καὶ διὰ του̃το ένεργου̃σιν αί δυνάμεις έν αύτω̣̃

6.14. — Et audivit. Le complément, quoique omis, se supplée sans peine. Ce qu’Hérode apprit, ce furent, directement, les miracles accomplis par les Apôtres à travers les bourgades galiléennes, puis, à cette occasion, les œuvres de Jésus lui-même, que chacun savait être leur Maître. Toute la contrée retentissait donc alors de son nom béni. Sa réputalion franchit jusqu’au seuil de la cour ! — Rex Herodes. Saint Matthieu et saint Luc disent plus exactement « Herodes tetrarcha » ; car cet Hérode, dont le « cognomen » était Antipas, ne fut jamais roi d’une manière proprement dite, malgré l’ardent désir qu’il avait d’en porter le nom, malgré les démarches officielles qu’il fit à Rome dans ce but : tétrarque, tel était son vrai titre. Mais saint Marc l’appelle roi dans le sens large et populaire de cette expression : de fait. Antipas exerçait vraiment en Galilée une autorité royale. C’est le second des Hérodes mentionnés dans le Nouveau Testament[308] : il était fils d’Hérode-le-Grand. — Dicebat. C’est à ses courtisans, à ses serviteurs, qu’il communiqua le sentiment que nous allons entendre. Cf. Mt 14.2. — Baptista resurrexit… Devenu depuis quelque temps le meurtrier de Jean-Baptiste, le tétrarque avait l’imagination hantée constamment par le spectre de sa victime. Il est donc naturel qu’au seul bruit des miracles de Jésus, il se soit persuadé que Jean était ressuscité d’entre les morts et, sous une forme nouvelle, revenu en Galilée pour y continuer son ministère avec une puissance encore plus grande qu’avant sa mort. — Operantur est employé au sens neutre, comme le montre le texte grec, ένεργου̃σιν : des forces miraculeuses sont énergiques en lui, agissent par lui.

D’autres disaient : « C’est Élie ». D’autres encore disaient : « C’est un prophète, comme l’un des anciens prophètes ».
Alii autem dicebant : Quia Elias est ; alii vero dicebant : Quia propheta est, quasi unus ex prophetis.
άλλοι έλεγον ότι 'Ηλίας έστίν· άλλοι δὲ έλεγον ότι προφήτης έστίν· ή ώς εί̃ς τω̃ν προφητω̃ν

6.15. — De l’opinion d’Hérode, saint Marc rapproche les sentiments divers qui avaient cours parmi le peuple touchant le Précurseur. — Elias est, disaient les uns. En le confondant ainsi avec le grand prophète de Thisbé, ils n’étaient pas loin de la vérité. Cf. Mt 11.14 ; Lc 1.17 ; etc. — Propheta est, disaient les autres d’une manière moins déterminée. L’article manquant dans le texte grec, il n’est point permis de traduire : C’est le Prophète, le prophète par antonomase, le Messie ! Le vérilable sens est précisé par les mots quasi unus ex prophetis. Donc : C’est un prophète, semblable aux anciens prophètes. La leçon de la Recepta, ότι προφήτης έστίν, ή ώς εί̃ς τω̃ν προφητω̃ν, a contre elle les meilleurs manuscrits ; il faut lire, comme a fait la Vulgate, ότι προφήτης ώς εί̃ς τω̃ν προφητω̃ν.

Ayant entendu cela, Hérode dit : « Ce Jean, à qui j’ai fait trancher la tête, c’est lui qui est ressuscité d’entre les morts ».
Quo audito Herodes ait : Quem ego decollavi Joannem, hic a mortuis resurrexit.
άκούσας δὲ ό 'Ηρώ̣δης εί̃πεν, ότι 'Oν έγὼ άπεκεφάλισα 'Iωάννην ού̃τος έστιν· αύτὸς ήγέρθη έκ νεκρω̃ν

6.16. — Quo audito, « Quo », c’est-à-dire ces différentes opinions. Hérode n’en admet aucune, mais il s’en tient fortement à celle qu’il a déjà énoncée lui-même, V. 44. Remarquons l’assurance avec laquelle il affirme la résurrection du Baptiste : c’est un effet de ses craintes, de ses remords, du ver qui le ronge intérieuremenl. Ego et hic sont emphatiques. — N’est-ce pas une allusion à ces terreurs d’Hérode, devenues célèbres dans tout le monde romain, que l’on croirait lire dans les vers suivants de Perse ?

At quum
Herodis venere dies, unctaque fenestra
Dispositæ pinguem nebulam vomuere lucernse.
Portantes violas, rubrumque amplexa catinum
Cauda natat thynni, tumet alba fidelia vino :
Labra moves tacitus, recutitaque sabbata palles. —
Tunc nigri lemures, ovoque pericula rupto.

--Perse, Saturæ v, 169-185.

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