Car Hérode avait envoyé prendre Jean, et l’avait enchaîné en prison, à cause d’Hérodiade, femme de son frère Philippe, qu’il avait épousée.
Ipse enim Herodes misit, ac tenuit Joannem, et vinxit eum in carcere propter Herodiadem uxorem Philippi fratris sui, quia duxerat eam.
Αύτὸς γὰρ ό 'Ηρώ̣δης άποστείλας έκράτησεν τὸν 'Iωάννην καὶ έδησεν αύτὸν έν τη̣̃ φυλακη̣̃ διὰ 'Ηρω̣διάδα τὴν γυναι̃κα Φιλίππου του̃ άδελφου̃ αύτου̃ ότι αύτὴν έγάμησεν·
6.17. — Ipse enim Herodes. « Marc l’Évangéliste, à l’occasion de ce qu’il vient de raconter, rappelle ici la mort du Précurseur », Théophylacte. Saint Matthieu avait fait de même, signalant d’abord l’idée singulière qu’Antipas s’était faite de Jésus, et revenant ensuite sur ses pas, afin de décrire les circonstances parmi lesquelles saint Jean avait été arrêté, puis décapité par le tétrarque voluptueux et cruel. — Misit ac tenuit. Hébraïsme[309]. — In carcere. Saint Jean fut incarcéré à Machéronte, « la forteresse noire », citadelle bâtie par Hérode-le-Grand dans la province de Pérée, vers le N.-E. de la mer Morte, pour tenir en respect les tribus de pillards arabes domiciliées à l’Est du Jourdain[310]. — Propter Herodiadem. Nous trouvons ici le motif de cet emprisonnement injuste et sacrilège. C’était moins Hérode qui l’avait décreté que sa nièce et belle-sœur Hérodiade, devenue récemment son épouse, en dépit des lois divines et humaines. En effet, d’une part, la femme légitime du tétrarque était encore vivante : d’autre part, Philippe, mari d’Hérodiade et frère d’Hérode, vivait aussi. Il y avait donc trois ou quatre empêchements au mariage. Mais la passion des deux conjoints avait impudemment franchi tous les obstacles[311].
Car Jean disait à Hérode : « Il ne t’est pas permis d’avoir la femme de ton frère ».
Dicebat enim Joannes Herodi : Non licet tibi habere uxorem fratris tui.
έλεγεν γὰρ ό 'Iωάννης τω̣̃ 'Ηρώ̣δη̣ ότι Ούκ έξεστίν σοι έχειν τὴν γυναι̃κα του̃ άδελφου̃ σου
6.18. — Dicebat enim Joannes. Le nouvel Elie rappela énergiquement à Hérode les droits de la morale outragée. L’imparfait « dicebat » montre qu’il, ne se borna pas à dire une seule fois au coupable : Non licet, mais qu’il lui donna sur ce point des avertissements réitérés.
Or Hérodiade tendait des pièges à Jean, et voulait le faire mourir ; mais elle ne le pouvait pas,
Herodias autem insidiabatur illi : et volebat occidere eum, nec poterat.
ή δὲ 'Ηρω̣διὰς ένει̃χεν αύτω̣̃ καὶ ήθελεν αύτὸν άποκτει̃ναι καὶ ούκ ήδύνατο·
6.19. — Herodias autem. Les transitions sont très élégamment ménagées dans tout ce récit, à l’aide des particules γάρ, δὲ, que nous rencontrons presque à chaque verset. Voici donc la Jézabel du Nouveau Testament qui apparaît sur la scène évangélique. Elle agira d’une manière digne de sa conduite antérieure. — Insidiabatur illi. Nouvel imparfait, qui exprime une série interminable d’embûches et de machinations perfides, telles que les femmes savent les dresser. Le verbe grec ένει̃χεν serait peut-être mieux traduit par « elle lui en voulait ». On comprend sans peine pourquoi l’épouse adultère était si profondément hostile à saint Jean. « Timebat enim Herodias ne Herodes a liquando resipisceret…, atque illicitæ nuptiæ repudio solverentur », Bède. — Volebat occidere eum : ses souhaits de vengeance allaient jusqu’à l’homicide. Il lui fallait la tête de l’audacieux qui l’avait attaquée. Et pourtant, non poterat. Le V. 20 nous montrera d’où provenait cette impuissance surprenante.
car Hérode craignait Jean, sachant qu’il était un homme juste et saint, et il le gardait, faisait beaucoup de choses selon ses avis, et l’écoutait volontiers.
Herodes enim metuebat Joannem, sciens eum virum justum et sanctum : et custodiebat eum, et audito eo multa faciebat, et libenter eum audiebat.
ό γὰρ 'Ηρώ̣δης έφοϐει̃το τὸν 'Iωάννην είδὼς αύτὸν άνδρα δίκαιον καὶ άγιον καὶ συνετήρει αύτόν καὶ άκούσας αύτου̃ πολλὰ έποίει, καὶ ήδέως αύτου̃ ήκουεν
6.20. — Tous les détails que nous lisons ici appartiennent en propre à saint Marc. C’est une profonde étude psychologique. — Herodes metuebat Joannem : il le craignait d’une crainte religieuse, car il savait, sciens, l’ayant appris par sa propre expérience, que c’était un homme de Dieu. Virum justum et sanctum : magnifique éloge du Précurseur, venant d’un homme tel qu’Hérode. La première épithète, comme le fait remarquer la « Glossa ordinaria », concerne les rapports de Jean avec les hommes, la seconde ses rapports avec Dieu. Avec tous il était parfait. — Custodiebat eum. Le verbe grec συνετήρει a une signification douteuse. Les uns le traduisent comme la Vulgate par « garder en prison », et cette interprétation semble autorisée par plusieurs passages du Nouveau Testament, Ac 4.3 ; 5.48, où le substantif τήρησις a le sens de « carcer ». D’autres lui font signifier tantôt « observer », tantôt « avoir en haute considération », tantôt « protéger ». Nous nous en tenons à notre version latine. — Audito eo multa faciebat. « Multa » est pris en bonne part : beaucoup d’excellentes choses. Hélas ! que ne commençait-il par la plus nécessaire de toutes, par celle que le Précurseur lui conseillait le plus vivement ? Le livre des Actes, Ac 24.26, nous montrera le proconsul Félix s’inspirant de même des conseils d’un autre prisonnier non moins illustre. — Au lieu de έποίει, « faciebat », le Codex Sinaiticus a une curieuse variante : ήπόρει, il était dans l’embarras. Si cette leçon était authentique, elle exprimerait un fait très naturel, nous montrant Hérode, au sortir des entretiens qu’il avait avec Jean-Baptiste, déconcerté, embarrassé sur une foule de points, c’est-à-dire agité par de légitimes scrupules à propos de la plupart de ses actes. Quoi, qu’il en soit, libenter eum audiebat, la vérité gardant par intervalles toute sa puissance, même sur cette âme corrompue. Hérode, dans les cachots de Machéronte, écoutant son prisonnier avec une respectueuse attention : quel beau sujet pour un peintre chrétien !
Mais il arriva un jour opportun : à l’anniversaire de sa naissance, Hérode donna un grand festin aux grands, aux officiers et aux principaux de la Galilée.
Et cum dies opportunus accidisset, Herodes natalis sui cœnam fecit principibus, et tribunis, et primis Galilææ :
Καὶ γενομένης ήμέρας εύκαίρου ότε 'Ηρώ̣δης τοι̃ς γενεσίοις αύτου̃ δει̃πνον έποίει τοι̃ς μεγιστα̃σιν αύτου̃ καὶ τοι̃ς χιλιάρχοις καὶ τοι̃ς πρώτοις τη̃ς Γαλιλαίας
6.21. — Cependant l’âme mobile du tétrarque subissait encore un autre ascendant que celui du Précurseur, et c’est du côté du crime qu’Hérode finira par tomber, — Dies opportunus. Hammond, Paulus, Kuinœl, etc., donnent à cette locution le sens du יום טוב hébreu, « jour de fête » ; d’autres exégètes pensent que l’Évangéliste a plutôt voulu parler d’un jour opportun pour la réalisation des sanglants desseins d’Hérodiade. Selon M. Schegg, il s’agirait simplement d’un jour convenable pour la célébration de l’anniversaire du tétrarque. Le contexte favorise ce sentiment. — Natalis sui cœnam ; les « natalitiæ dapes » des Romains. « Soli mortalium Herodes et Pharao (in Scriptura) leguntur dies natalis sui gaudiis festivis celebrasse ; sed uterque rex infausto auspicio nativitatem suam sanguine fœdavit. Verum Herodes tanto majore impietate, quanto sanctum et innocentem doctorem veritatis occidit, et hoc pro voto ac petitione saltatricis ». V. Bède. — Principibus… Saint Marc seul mentionne les trois catégories de convives invités par Hérode. La première, nommée en grec μεγιστα̃νες, se composait des officiers de la cour ; la seconde (tribunis, χιλιάρχοι), des principaux chefs de l’armée, cf. Ac 21.31 ; 26.26 ; la troisième (primis Galilææ), d’un certain nombre de notables du pays. Ce détail nous donne une idée de la magnificence avec laquelle Antipas célébrait son anniversaire. Aussi le « Herodis dies » était-il proverbial à Rome[312].
La fille d’Hérodiade étant entrée, et ayant dansé, et ayant plu à Hérode et à ceux qui étaient à table avec lui, le roi dit à la jeune fille : « Demande-moi ce que tu voudras, et je te le donnerai ».
cumque introisset filia ipsius Herodiadis, et saltasset, et placuisset Herodi, simulque recumbentibus, rex ait puellæ : Pete a me quod vis, et dabo tibi :
καὶ είσελθούσης τη̃ς θυγατρὸς αύτη̃ς τη̃ς 'Ηρω̣διάδος καὶ όρχησαμένης καὶ άρεσασης, τω̣̃ 'Ηρώ̣δη̣ καὶ τοι̃ς συνανακειμένοις εί̃πεν ό βασιλεὺς τω̣̃ κορασίω̣ Αίτησόν με ὸ έὰν θέλη̣ς καὶ δώσω σοι·
6.22. — Filia ipsius Heradiadis. Le pronom est emphatique : ce fut la fille d’Hérodiade « elle-même », et non une danseuse de profession, qui, sur la fin du repas, vint égayer les convives par un de ces ballets en général très licencieux qui ont toujours été l’accompagnement obligatoire des fêtes orientales. On y représente par des poses variées des caractères, des situations morales, des passions[313]. — La fille d’Hérodiade s’appelait Salomé[314]. — Le verbe introisset suppose qu’elle n’assistait pas au festin : en effet, les femmes en Orient ne prennent qu’en de très rares occasions leurs repas avec les hommes.
Et il fit ce serment : « Tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai, quand ce serait la moitié de mon royaume ».
et juravit illi : Quia quidquid petieris dabo tibi, licet dimidium regni mei.
καὶ ώμοσεν αύτη̣̃ ότι, ̏O έάν με αίτήση̣ς δώσω σοι έως ήμίσους τη̃ς βασιλείας μου
6.23. — Quidquid petieris dabo. Le prince échauffé par la volupté et par le vin, promet à la jeune danseuse, sous le sceau du serment, de lui octroyer tout ce qu’elle lui demandera, dût-elle exiger la moitié de son royaume. Cette locution, dimidium regni, dans la bouche du roi, était proverbiale pour signifier qu’il était disposé à ne rien refuser, quelque extravagant que pût être le désir[315].
Elle, étant sortie, dit à sa mère : « Que demanderai-je ? ». Sa mère lui dit : « La tête de Jean-Baptiste ».
Quæ cum exisset, dixit matri suæ : Quid petam ? At illa dixit : Caput Joannis Baptistæ.
ή δὲ έξελθου̃σα εί̃πεν τη̣̃ μητρὶ αύτη̃ς Τί αίτήσομαι ή δὲ εί̃πεν Τὴν κεφαλὴν 'Iωάννου του̃ βαπτίστου
6.24. — Quæ cum exisset. Embarrassée d’une telle promesse, la jeune fille sort (trait spécial à saint Marc) pour aller consulter sa mère ; car Hérodiade non plus n’assistait pas au banquet. — Caput Joannis. Celle-ci n’hésita pas un instant. Profitant habilement d’une situation qu’elle ne retrouverait peut-être jamais, tirant parti de l’imprudence royale qui la rendait elle-même toute-puissante, elle veut que sa fille demande la tête du Précurseur.
Et étant rentrée aussitôt en hâte auprès du roi, elle fit sa demande, en disant : « Je veux que tu me donnes à l’instant sur un plat la tête de Jean-Baptiste ».
Cumque introisset statim cum festinatione ad regem, petivit dicens : Volo ut protinus des mihi in disco caput Joannis Baptistæ.
καὶ είσελθου̃σα εύθὲως μετὰ σπουδη̃ς πρὸς τὸν βασιλέα ή̣τήσατο λέγουσα Θέλω ίνα μοι δω̣̃ς έξ αύτη̃ς έπὶ πίνακι τὴν κεφαλὴν 'Iωάννου του̃ βαπτιστου̃
6.25. — Quumque introisset. Quelle vie, quel pittoresque dans ce récit tragique ! La scène tout entière est mise sous nos yeux. — Statim cum festinatione. Des appartements d’Hérodiade, Salomé revient en courant à la salle du festin ; pas une minute n’est perdue par cette digne fille de sa mère. Elles avaient en effet l’une et l’autre mêmes raisons de haïr et de redouter Jean-Baptiste. La conversion du roi eût été pour toutes deux le renvoi de la cour et le Retour à une position relativement humble et pauvre. — Volo. Elle appuie sur ce mot : Je veux, vous m’avez donné le droit d’être absolue dans ma volonté. - Protinus (en grec έξ αύτη̃ς, sous-entendu ώρας, sur l’heure), immédiatement, car elle ne veut pas laisser à Hérode le temps de se repentir. — Mihi : dans ses propres mains, de crainte qu’on ne la trompe. Quel langage, et dans quelles circonstances !
Le roi fut attristé ; mais, à cause de son serment et de ceux qui étaient à table avec lui, il ne voulut pas l’affliger par un refus.
Et contristatus est rex : propter jusjurandum, et propter simul discumbentes, noluit eam contristare :
καὶ περίλυπος γενόμενος ό βασιλεὺς διὰ τοὺς όρκους καὶ τοὺς συνανακειμένους ούκ ήθέλησεν αύτὴν άθετη̃σαι
6.26. — Contristatus est rex. Le texte grec est très expressif : περίλυπος γενόμενος, étant devenu très affligé. Saint Matthieu, Mt 24.38, et saint Marc, Mc 14.34 emploient l’adjectif περίλυπος pour décrire la tristesse qui envahit la sainte âme de Jésus à Gethsémani. — Hérode regrette sa parole imprudente. Il pourrait, il est vrai, la rétracter ; mais son serment le retient, propter jusjurandum, comme si un pareil serment eût été obligatoire ! Ce qui le retient encore davantage, c’est l’assistance, propter simul discumbentes. Il croirait forfaire à l’honneur en retirant la promesse faite devant une si honorable assemblée. Ce faux honneur mondain a fait commettre bien des crimes ! — Noluit eam contristare. Le verbe άθετη̃σαι devrait être traduit par « rejicere, repudiare ». Le tétrarque n’osa donc pas renvoyer Salomé sans l’exaucer.
Il envoya donc un de ses gardes, et lui ordonna d’apporter la tête de Jean sur un plat. Le garde le décapita dans la prison,
sed misso spiculatore præcepit afferri caput ejus in disco. Et decollavit eum in carcere,
καὶ εύθὲως άποστείλας ό βασιλεὺς σπεκουλάτωρα έπέταξεν ένεχθη̃ναι τὴν κεφαλὴν αύτου̃ ό δὲ άπελθὼν άπεκεφάλισεν αύτὸν έν τη̣̃ φυλακη̣̃
6.27. — Misso spiculatore. Nous lisons le même mot (σπεκουλάτωρα) dans le texte grec : c’est là une des expressions latines grécisées par saint Marc. Cf. la Préface, § IV, 3. Le substantif « spiculator », dérivé suivant les uns de « spiculum », selon les autres de « speculari », avait primitivement la signification de sentinelle. Les écrivains latins contemporains de saint Marc l’emploient peur désigner des soldats auxquels on confiait les fonctions d’éclaireurs ou d’aides de camp[316]. Mais il indiquait aussi les exécuteurs des hautes œuvres[317] et tel est ici son véritable sens. Σπεχουλάτωρ ό δήμιος λέγεται, στρατιώτης, ός πρòς τό φονεύειν τέτακται. Théophylacte. Les Rabbins, du reste, l’avaient fait passer dans la langue hébraïque et s’en servaient aussi pour nommer le bourreau[318] הסחוריים מיתה למלר ספקלטרר הירג. « Le spiklator exécute ceux qui ont été condamnés à mort par le roi[319] ».
et il apporta sa tête sur un plat, et la donna à la jeune fille, et la jeune fille la donna à sa mère.
et attulit caput ejus in disco : et dedit illud puellæ, et puella dedit matri suæ.
καὶ ήνεγκεν τὴν κεφαλὴν αύτου̃ έπὶ πίνακι καὶ έδωκεν αύτὴν τω̣̃ κορασίω̣ καὶ τὸ κοράσιον έδωκεν αύτὴν τη̣̃ μητρὶ αύτη̃ς
6.28. — Et attulit caput. Chef sacré, que l’on vénère aujourd’hui dans l’église d’Amiens. — Hérode n’eût pas honte de le faire porter tout sanglant devant ses hôtes : Salomé le saisit sans frémir pour le présenter à sa mère. Mais les cours orientales étaient accoutumées à de pareils spectales ! « De cet horrible exemple, dit pieusement le V. Bède, nous devons conclure qu’il vaut bien mieux nous rappeler le jour de notre mort dans la prière et la chasteté, que de célébrer le jour de notre naissance par la luxure ». Citons une autre belle réflexion: « Je ne puis sans un profond étonnement me souvenir que cet homme, rempli de l’esprit de prophétie dès le sein de sa mère, lui qui n’eut pas plus grand que lui parmi les fils de la femme, ait été jeté par des pervers dans une prison, décapité pour payer la danse d’une jeune fille, et que cet homme d’une telle austérité soit mort sous le rire des êtres les plus vils. Pouvons-nous admettre qu’il y ait eu dans sa vie quelque chose qui excuse sa mort ?… D’où vient que le Dieu tout-puissant ait pu abandonner d’une manière si terrible ceux auxquels il a accordé une élection si sublime avant le commencement du monde ? À moins que ce ne soit, ainsi qu’il parait évident à la piété des fidèles, que Dieu brise en les faisant tomber si bas ceux qu’il sait devoir récompenser en les portant sur les hauteurs. Au dehors, il les laisse déchoir jusque dans l’abjection, parce qu’au dedans il les fait pénétrer jusque dans une gloire incompréhensible[320] ». Voir aussi un beau passage de saint Ambroise[321].
L’ayant appris, les disciples de Jean vinrent, et prirent son corps, et le mirent dans un sépulcre.
Quo audito, discipuli ejus venerunt, et tulerunt corpus ejus : et posuerunt illud in monumento.
καὶ άκούσαντες οί μαθηταὶ αύτου̃ η̃λθον καὶ η̃ραν τὸ πτω̃μα αύτου̃ καὶ έθηκαν αύτὸ έν τω̣̃ μνημείω̣
6.29. — Malgré sa lâche cruauté, Hérode permit cependant aux disciples du Précurseur de donner à leur Maître une sépulture honorable. D’après la tradition, ils l’enterrèrent à Sébaste en Samarie, auprès des tombeaux d’Élisée et d’Abdias. Puis, ajoute saint Matthieu, Mt 14.12, « venientes nuntiaverunt Jesu ».
Or les Apôtres, revenant auprès de Jésus, lui racontèrent tout ce qu’ils avaient fait et tout ce qu’ils avaient enseigné.
Et convenientes Apostoli ad Jesum, renuntiaverunt ei omnia quæ egerant, et docuerant.
Καὶ συνάγονται οί άπόστολοι πρὸς τὸν 'Iησου̃ν καὶ άπήγγειλαν αύτω̣̃ πάντα καὶ όσα έποίησαν Καὶ όσα έδίδαξαν
6.30. — Convenientes Apostoli. Cependant, la courte mission des Apôtres est achevée, et ils reviennent, au temps qui leur avait sans doute été fixé, rejoindre le Sauveur à Capharnaüm. « Discamus et nos, cum in ministerium aliquod mittimur, non elongari, et ultra commissum officium non efferri, sed mittentem visitare, et renuntiaro ei omnia quæ egimus et docuimus ». Théophylacte. Saint Marc et saint Luc mentionnent seuls le retour des Douze auprès de Jésus, et le compte-rendu détaillé qu’ils lui firent de leur prédication et de leurs œuvres.
Et il leur dit : « Venez à l’écart dans un lieu désert, et reposez-vous un peu ». Car ceux qui allaient et venaient étaient nombreux, et ils n’avaient pas même le temps de manger.
Et ait illis : Venite seorsum in desertum locum, et requiescite pusillum. Erant enim qui veniebant et redibant multi : et nec spatium manducandi habebant.
καὶ εί̃πεν αύτοι̃ς Δευ̃τε ύμει̃ς αύτοὶ κατ’ ίδίαν είς έρημον τόπον καὶ άναπαύεσθε όλίγον η̃σαν γὰρ οί έρχόμενοι καὶ οί ύπάγοντες πολλοί καὶ ούδὲ φαγει̃ν ηύκαίρουν
6.31. — Les détails pleins d’intérêt que contient ce verset sont propres au second Évangile. Ils consistent en une touchante invitation adressée par Jésus à ses disciples, et en une réflexion pittoresque du narrateur. — 1° La parole de Jésus : Venite seorsum… Le texte grec est beaucoup plus énergique : Δευ̃τε ύμει̃ς αύτοὶ κατ’ ίδίαν, « illuc vos ipsi seorsum » ; c’est-à-dire : Vous seuls, et pas d’autres, venez avec moi dans une retraite solitaire. — Requiescite pusillum. Quel bon Maître ! Lui qui ne s’accordait pas un seul instant de repos, il songe à procurer quelques jours de récréation et de vacances à ses Apôtres après leurs labeurs évangéliques. Il est vrai, comme le font remarquer les anciens exégètes, que ce ne devait pas être des vacances complètement oisives, mais une sorte de retraite spirituelle, Jésus voulant apprendre ainsi aux Douze, et à tous les missionnaires ou prédicateurs apostoliques, qu’un pasteur des âmes ne doit pas s’oublier dans la vaine comtemplation du bien qu’il a pu faire, mais qu’il a des obligations importantes à remplir envers soi-même. — 2° La réflexion de l’Évangéliste : Erant enim qui veniebant… Cette réflexion pittoresque, qui montre si bien au lecteur le prodigieux concours dont le Sauveur était alors le centre, renferme en même temps le motif pour lequel Jésus voulait conduire les siens dans la solitude. L’affluence était telle sur la rive occidentale du lac, qu’il eût été impossible, en y restant, de trouver une seule minute de repos. La sainte troupe n’avait pas même le temps de prendre ses repas ! s’écrie pour la seconde fois saint Marc. Cf. Mc 3.20. « Heureux temps ! où tel était le zèle des auditeurs, et le travail de ceux qui enseignaient ! », Bède. C’était la proximité de la Pâque qui attirait alors à Jésus un si grand nombre de visiteurs. Cf. Jn 4.4. Les pèlerins, accourus en foule de toutes les contrées septentrionales, se groupaient à Capharnaüm et partaient de là en longues caravanes pour gagner la capitale juive.
Montant donc dans une barque, ils se retirèrent à l’écart dans un lieu désert.
Et ascendentes in navim, abierunt in desertum locum seorsum.
καὶ άπη̃λθον είς έρημον τόπον τω̣̃ πλοίω̣ κατ’ ίδίαν
6.32. — Abierunt in desertum. M. Stanley, dans son bel ouvrage sur la Terre-Sainte[322], relève le caractère solitaire et l’aspect désert de la contrée située au N.-E. du lac de Tibériade. Moins arrosée, moins fertile, elle avait beaucoup moins d’habitants : elle convenait donc à merveille pour le but que se proposait Notre-Seigneur. C’est là qu’il se rendit avec les Douze après avoir franchi le lac de l’ouest à l’est. Cf. Jn 4.1.