Triomphe d’autant plus intéressant à étudier qu’il est unique dans la vie de Notre-Seigneur. Sur son caractère spécial, voyez l’ Évangile selon saint Matthieu, Mt 21.1. Théophylacte en détermine fort bien le but : « Ut (Judæi), si velint, valeant gloriam ejus (Jesu) agnoscere, et per prophetias de eo completas scirent quod est verus Deus ; si vero noluerint, majus fieret eis judicium, quia tot claris miraculis non crediderunt ». — Le récit de saint Marc est de nouveau remarquable en cet endroit par sa vie et sa fraîcheur.
Comme ils approchaient de Jérusalem et de Béthanie, vers la montagne des Oliviers, il envoya deux de ses disciples,
Et cum appropinquarent Jerosolymæ et Bethaniæ ad montem Olivarum, mittit duos ex discipulis suis,
Καὶ ότε έγγίζουσιν είς 'Iερουσαλήμ είς Βηθφαγὴ καὶ Βηθανίαν πρὸς τὸ ̋Oρος τω̃ν 'Eλαιω̃ν άποστέλλει δύο τω̃ν μαθητω̃ν αύτου̃
11.1. — Quum appropinquarent ; dans le grec, έγγίζουσιν au présent. Notre Évangéliste, de même que saint Matthieu, abandonne ici l’ordre réel des faits, pour suivre l’ordre logique : il place, lui aussi, l’entrée solennelle de Jésus à Jérusalem immédiatement après le départ de Jéricho, qui avait été déjà, nous l’avons vu, une marche triomphale. Cf. Mc 10.46. Saint Jean nous dira clairement, Jn 12.1-19, qu’avant de pénétrer dans la capitale juive, le Sauveur s’arrêta pendant au moins une nuit, probablement même pendant un jour et deux nuits, chez ses amis de Béthanie ; Lazare, Marthe et Marie. C’est de leur maison, hospitalière que nous le voyons en ce moment sortir pour son triomphe. — Jerosolymæ et Bethaniæ. Ce n’est pas sans surprise qu’on lit ici le nom de Jérusalem avant celui de Béthanie ; car, le voyageur qui va de Jéricho à la Ville sainte rencontre nécessairement Béthahie sur sa route avant d’arriver au terme de son voyage. Il faudrait donc, d’après la topographie, « Bethaniæ et Jerosolymæ ». Saint Marc se serait-il rendu coupable d’une erreur géographique ? Pas le moins du monde. Mais, suivant de nouveau l’ordre des idées, il signale d’abord, comme point principal, le but vers lequel se dirigeait Notre-Seigneur ; ensuite, il mentionne la station intermédiaire, près de laquelle se firent les premiers préparatifs du triomphe. Le texte grec cite trois localités au lieu de deux : είς 'Iερουσαλήμ, είς Βηθφαγὴ καὶ Βηθανίαν. Cette leçon, qui est vraisemblement authentique, justifie ce que nous venons de dire : elle nous montre Jérusalem nettement désigné comme le but final du voyage de Jésus ; puis elle détermine, en citant les noms de Bethphagé et de Béthanie, l’endroit précis où commença l’ovation. Ces deux villages étaient situés à peu de distance l’un de l’autre, et seulement à une demi-heure de Jérusalem, du côté de l’Orient[457].
et il leur dit : « Allez au village qui est devant vous, et aussitôt que vous y serez entrés, vous trouverez un ânon attaché, sur lequel nul homme ne s’est encore assis ; déliez-le, et amenez-le.
et ait illis : Ite in castellum, quod contra vos est, et statim introëuntes illuc, invenietis pullum ligatum, super quem nemo adhuc hominum sedit : solvite illum, et adducite.
καὶ λέγει αύτοι̃ς 'Yπάγετε είς τὴν κώμην τὴν κατέναντι ύμω̃ν καὶ εύθὲως είσπορευόμενοι είς αύτὴν εύρήσετε πω̃λον δεδεμένον έφ’ ὸν ούδεὶς άνθρώπων κεκάθικεν λύσαντες αύτὸν άγάγετε
11.2. — Castellum quod contra vos est, τὴν κώμην τὴν κατέναντι ύμω̃ν. D’après le récit de saint Matthieu, ce hameau, qui se dressait en face de Jésus et de ses deux envoyés, ne différait vraisemblablement pas de Belhphagé. — Invenietis pullum ligatum. Le premier Synoptique faisait dire à Jésus : « Invenietis asinam alligatam et pullum cum ea » : saint Marc, saint Luc et saint Jean parlent seulement de l’ânon. Où se trouve la vérité ? des deux côtés à la fois. En effet, dit saint Augustin, « ubi utrumque factum potest intelligi, nulla repugnantia est ; nec si alius unum, alius alium commemoraret ; quanto minus moveri oportet, si alius unum, alius utrumque commemorat[458] ? » Néanmoins, la relation de saint Matthieu, étant la plus complète, est par là même la plus exacte. Dans les trois autres Évangiles, il n’est pas question de l’ânesse, parce que ce ne fut pas elle, mais l’ânon, qui servit de monture à Jésus : saint Matthieu la mentionne, en partie parce que Notre-Seigneur avait commandé qu’on l’amenât, en partie afin de rendre plus évidente la réalisation de la prophétie de Zacharie, qu’il cite un peu plus bas. — Super quem nemo… Saint Luc note aussi ce détail, qui avait bien son importance ; car, soit chez les Juifs[459], soit chez les païens[460], on employait de préférence à des usages sacrés les animaux qui n’avaient encore rendu aucun service profane. Il convenait que la pacifique monture du Christ, au jour de son triomphe, n’eut jamais porté d’autre cavalier. — Adducite mihi. La Recepta dit pareillement άγάγετε. Mais d’importants manuscrits (B, C, L, Δ, Sinait.) portent φέρετε, et telle nous semble avoir été la leçon originale. Saint Marc use volontiers du verbe φέρω dans le sens de conduire, amener[461].
Et si quelqu’un vous dit : “ Que faites-vous ? ” répondez : “ Le Seigneur en a besoin ” ; et aussitôt on le laissera amener ici ».
Et si quis vobis dixerit : Quid facitis ? dicite, quia Domino necessarius est : et continuo illum dimittet huc.
καὶ έάν τις ύμι̃ν είπη̣ Τί ποιει̃τε του̃το είπατε ότι ʻO κύριος αύτου̃ χρείαν έχει καὶ εύθὲως αύτὸν άποστελει̃ ώ̃δε
11.3. — Quid facitis ? De même saint Luc « Quare solvitis ? » Ce langage direct est beaucoup plus vivant que le « Si quis vobis aliquid dixerit » de saint Matthieu. — Domino necessarius est. En tant que Messie, Jésus était le souverain Seigneur et Maître de toutes choses : il jouissait du droit de réquisition, dont il usait ici pour la première fois. — Et continuo illum dimittet. Par ces mots, le Sauveur prédit qu’au seul nom de « Dominus » (ʻO κύριος avec l’article) le propriétaire de l’animal se prêtera aussitôt au dessein des Apôtres. Quelques auteurs, déroutés par l’adverbe εύθὲως, donnent à tort une autre signification à ce passage. Suivant eux, les mois « et continuo… » ne contiendraient pas une prédiction de Jésus, mais la suite de la communication qu’il chargeait ses envoyés d’adresser au maître supposé récalcitrant de l’ânon : « Dites que le Seigneur en a besoin, et qu’il le renverra bientôt là-bas ». Cette interprétation nous paraît manquer de grandeur, surtout dans la circonstance où se trouvait Jésus. — Μ. Reuss, bien que rationaliste à ses heures, fait ici une remarque très juste, qu’on nous permettra de citer : « Le récit de la mission des deux disciples doit faire sur le lecteur l’impression d’un double miracle, d’après l’intention même des narrateurs. Jésus sait, sans l’avoir vu, qu’un âne se trouve attaché à une porte, à l’entrée même du village ; il voit que cet âne n’a jamais encore servi de monture à qui que ce soit ; il prédit, non seulement que le propriétaire trouvera à redire à ce qu’on le détache, ce qui était bien naturel, mais que cette seule parole : Le Seigneur en a besoin, suffira pour lever toute difficulté. Si l’on voulait dire que Jésus avait pris d’avance ses mesures, et retenu l’âne de concert avec le propriétaire, cela reviendrait à l’accuser d’avoir joué la comédie devant ses disciples, qui auraient sans doute raconté le fait dans des termes très différents s’ils avaient eu connaissance d’un pareil arrangement préalable. Mais ils nous le représentent comme voyant à distance et comme exerçant une influence surnaturelle sur la volonté d’autrui[462] ». Voyez dans Stanley[463], une curieuse légende musulmane touchant l’ânon qui servit au triomphe de Jésus.
Étant donc allés, ils trouvèrent l’ânon attaché dehors, devant une porte, entre deux chemins, et ils le délièrent.Quelques uns de ceux qui étaient là leur disaient : « Que faites-vous ? Pourquoi déliez-vous cet ânon ? ».Ils leur répondirent comme Jésus le leur avait ordonné ; et ils le leur laissèrent emmener.
Et abeuntes invenerunt pullum ligatum ante januam foris in bivio : et solvunt eum.Et quidam de illic stantibus dicebant illis : Quid facitis solventes pullum ?Qui dixerunt eis sicut præceperat illis Jesus, et dimiserunt eis.
άπη̃λθον δὲ καὶ εύ̃ρον τὸν πω̃λον δεδεμένον πρὸς τὴν θύραν έξω έπὶ του̃ άμφόδου καὶ λύουσιν αύτόν καί τινες τω̃ν έκει̃ έστηκότων έλεγον αύτοι̃ς Τί ποιει̃τε λύοντες τὸν πω̃λον οί δὲ εί̃πον αύτοι̃ς καθὼς ένετείλατο ό 'Iησου̃ς καὶ άφη̃καν αύτούς
11.4-6. — Description très détaillée et très précise, qui nous permet de suivre dans leur mission les deux ambassadeurs de Jésus, et d’assister à l’accomplissement intégral des prédictions que nous venons d’entendre. Les traits si minutieux et si pittoresques du V. 4, ligatum ante januam foris in bivio, appartiennent en propre à saint Marc, d’où l’on a parfois conclu que saint Pierre, la source ordinaire de notre Évangéliste, était l’un des envoyés. On discute sur le sens du mot grec άμφοδος, qui peut désigner tout aussi bien l’« ambitus » des Latins, c’est-à-dire un chemin de ronde qui tourne autour d’une maison, d’une propriété, que le « bivium », ou croisée de plusieurs chemins. L’article (έπὶ του̃ άμφόδου) paraît favoriser la première interprétation. — Quidam de illis stantibus. Autre trait propre à saint Marc. De même, au V. 6, dimiserunt eis (scil. pullum) ; la leçon du texte grec diffère légèrement, καὶ άφη̃καν αύτούς, « et dimiserunt eos », ils laissèrent aller les deux Apôtres avec l’ânon. Ces hommes aussi, qu’ils fussent ou ne fussent pas les disciples de Jésus, le regardaient donc comme un roi puissant, qui avait le droit de tout commander, de tout exiger.
Ils amenèrent à Jésus l’ânon, sur lequel ils mirent leurs vêtements, et il s’assit dessus.
Et duxerunt pullum ad Jesum : et imponunt illi vestimenta sua, et sedit super eum.
καὶ ήγαγον τὸν πω̃λον πρὸς τὸν 'Iησου̃ν καὶ έπέϐαλον αύτω̣̃ τὰ ίμάτια αύτω̃ν καὶ έκάθισεν έπ’ αύτω̣̃
11.7. — Et duxerunt. Ici, comme au V. 2, nous abandonnons la Recepta (ήγαγον), pour adopter la leçon φέρουσι de plusieurs manuscrits anciens. — Imponunt illi vestimenta sua. C’était une housse improvisée. Les amples manteaux à couleur éclatante que les Orientaux portent ordinairement par-dessus leur tunique convenaient parfaitement pour ce dessein.
Beaucoup étendirent leurs vêtements sur le chemin ; d’autres coupaient des branches d’arbres, et les jetaient sur le chemin.
Multi autem vestimenta sua straverunt in via : alii autem frondes cædebant de arboribus, et sternebant in via.
πολλοὶ δὲ τὰ ίμάτια αύτω̃ν έστρωσαν είς τὴν όδόν άλλοι δὲ στοιϐάδας έκοπτον έκ τω̃ν δένδρων, καὶ έστρώννυον είς τὴν όδόν·
11.8. — Multi autem vestimenta… L’exemple des deux disciples est bientôt imité par la foule. De même que les disciples, par honneur pour Jésus, s’étaient servi de leurs vêtements pour orner la monture de son triomphe, de même la foule emploie les siens pour tapisser le chemin par lequel il devait passer. Ainsi avaient fait antérieurement les Juifs de Suze pour le célèbre Mardochée[464] ; ainsi avaient fait les soldats persans pour Xerxès au moment où ce prince allait franchir l’Hellespont[465]. Voyez d’autres traits analogues dans l’explication de l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 21.8.— Alii autem frondes cædebant. Il est à remarquer qu’au lieu du mot κλάδοι, employé dans le passage parallèle de Mt 21.8, nous trouvons ici une expression spéciale, στοιϐάδες, qui ne désigne pas simplement des branches, mais les parties les plus feuillues et les plus tendres des rameaux, par conséquent les parties les plus en rapport avec la destination qu’on avait en vue. Hésychius en donne la définition suivante : στιϐὰς (ou στοιϐάς) άπò ρ́άϐδων ή χλωρω̃ν χόρτων στρω̃σις καί φύλλων[466]. — De arboribus. Quelques manuscrits portent έκ τω̃ν άγρω̃ν, « de agris » ; de même les versions copte et syriaque. Les champs qui environnaient Jérusalem étaient remplis d’oliviers, de palmiers, de dattiers et autres arbres semblables. C’est donc au fond la même idée. — « Multitudo, donec corrupta non fuit, cognovit quod congruum erat : propter quod honoravit Jesum unusquisque secundum propriam virtutem[467] ».
Et ceux qui marchaient devant, et ceux qui suivaient criaient, en disant : « Hosanna !
Et qui præibant, et qui sequebantur, clamabant, dicentes : Hosanna : benedictus qui venit in nomine Domini :
καὶ οί προάγοντες καὶ οί άκολουθου̃ντες έκραζον λέγοντες, ̔Ωσαννά· Εύλογημένος ό έρχόμενος έν όνόματι κυρίου·
11.9. — Qui præibant et qui sequebantur. Le cortège entoure Jésus de toutes parts. Comme un triomphateur, le divin Maître s’avance au milieu de cette procession glorieuse, — Clamabant, Hosanna. Sur ce mot hébreu, voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 21.9. Contre sa coutume, saint Marc n’en donne pas la traduction ; mais les chrétiens de Rome en devaienl connaître la signification, car Hosanna, de même que les expressions analogues Amen, Alleluia, s’était introduit de bonne heure dans la liturgie de l’Église du Christ.
Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le règne de notre père David, qui arrive ! Hosanna au plus haut des Cieux ! ».
benedictum quod venit regnum patris nostri David : hosanna in excelsis.
Εύλογημένη ή έρχομένη βασιλεία έν όνόματι Κυρίου, του̃ πατρὸς ήμω̃ν Δαϐίδ· ̔Ωσαννὰ έν τοι̃ς ύψίστοις
11.10. — Benedictus qui venit… Souhait d’heureuse bienvenue, adressé à Jésus au moyen de paroles inspirées. Cf. Ps 118.26. — À ce souhait qui concernait la personne du Messie, saint Marc en ajoute un autre, qu’on trouve seulement dans sa rédaction, et qui était relatif au royaume du Christ : Benedictum quod venit regnum… ! La manière dont le peuple caractérisait ce royaume est significative. Patris nostri David : c’était le royaume de David continué, restauré, transfiguré par le plus illustre de ses descendants. Voilà le pendant de la parole de l’Ange : « Dabit illi Dominus sedem David patris ejus, et regnabit iri domo Jacob in æternum ». Lc 1.32. Voilà Jésus ouvertement acclamé par la multitude comme le Roi-Messie ! — Hosanna in excelsis. Gloire à Dieu qui trône au plus haut des deux ! Du Messie, la foule remonte à celui qui l’envoie, pour le remercier de ce que les temps si ardemment désirés sont enfin accomplis.
Jésus entra à Jérusalem dans le temple ; et, après avoir regardé toutes choses, comme il était déjà tard, il s’en alla à Béthanie avec les douze.
Et introivit Jerosolymam in templum : et circumspectis omnibus, cum jam vespera esset hora, exiit in Bethaniam cum duodecim.
Καὶ είση̃λθεν είς ̔Iεροσόλυμα ό 'Iησου̃ς, καὶ είς τὸ ίερόν καὶ περιϐλεψάμενος πάντα όψίας ήδη ούσης τη̃ς ώρας έξη̃λθεν είς Βηθανίαν μετὰ τω̃ν δώδεκα
11.11. — Et introivit Jerosolymam. Saint Marc ne dit rien d’une scène touchante que nous trouverons dans Lc 19.41-44 ; il ne dit rien non plus de l’émoi que l’entrée solennelle de Jésus suscita dans Jérusalem, Mt 21.10,11. Il préfère, et ce trait a une signification profonde, conduire immédiatement la procession triomphale à son terme, in templum. C’est donc droit au temple que Jésus se fit escorter par le peuple. On ne le mène pas sur une place publique comme un tribun vulgaire, ni à un palais comme μη roi ordinaire ; on le mène au temple de Jéhova. C’est là en effet sa résidence en tant que Messie. Comme ce détail nous fait bien voir la nature toute religieuse de l’ovation qu’on venait de lui décerner ! Saint Marc nous l’a seul conservé. — Circumspectis omnibus. Autre trait caractéristique et spécial. On en a parfois mécompris la portée, par exemple le Vén. Bède, qui suppose que le Sauveur, en jetant ainsi les yeux de tous côtés, voulait voir « si quis eum hospitio susciperet ! » Non, le véritable sens est à la fois et plus simple et plus noble. Ce regard provient de l’œil du Maître ! Arrivé à son palais messianique, Jésus inspecte toutes choses à la façon d’un roi : il contemple les désordres qu’il reviendra châtier le lendemain. — Cum jam vespera esset… La marche triomphale et l’inspection du Sauveur avaient rempli une grande partie de la journée. — Exiit in Bethaniam. Pourquoi Jésus ne passa-t-il point la nuit à Jérusalcm, au milieu de ce bon peuple ? On le conçoit sans peine. Il n’avait pas que des amis dans la capitale juive ; il y avait aussi des ennemis nombreux, puissants, acharnés à sa perle. Le séjour de la ville sainte n’eut donc pas été sûr pour lui. C’est pourquoi nous le verrons chaque soir chercher un refuge à Béthanie, jusqu’à la nuit du Jeudi saint.
[457] Voyez Victor Ancessi, Atlas Géographique Et Archéologique Pour L'étude De L'ancien Et Du Nouveau Testament, pl. xviii ; Richard von Riess, Bibel-Atlas, pl. iv.
[458] Saint Augustin d’Hippone, De Consensu Evangelistarum, l. II, c. lxvi.
[459] Cf. Nb 19.2 ; Dt 21.3 ; 1Ro 6.7.
[460] voyez Ovide, Métamorphoses, iii, 12.
[461] Cf. Mc 1.32 ; 7.22 ; 9.17, etc.
[462] Édouard Reuss, Histoire évangélique, p. 549.
[463] Arthur Penrhyn Stanley, Sinai and Palestine, 2e éd., p. 190.
[464] Cf. Targum Esther, viii, 15.
[465] Herodotus, vii, 54.
[466] Voyez Carl Ludwig Wilibald Grimm, A Greek-English Lexicon of the New Testament, s. v. στοιϐὰς.
[467] Saint Jérôme de Stridon, in Matth., xxi.
Le lendemain, comme ils sortaient de Béthanie, il eut faim.
Et alia die cum exirent a Bethania, esuriit.
Καὶ τη̣̃ έπαύριον έξελθόντων αύτω̃ν άπὸ Βηθανίας έπείνασεν
11.12. — Alia die. C’est-à-dire le lundi de la Semaine Sainte, l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem ayant eu lieu un dimanche, d’après l’opinion commune des exégètes, ta chronologie de saint Marc est ici d’une précieuse clarté. Il distingue très nettement trois séjours de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le temple, durant cette grande et dernière semaine : 1° le séjour qui suivit immédiatement l’entrée triomphale, VV. 1-11 ; 2° le séjour du lundi saint, qui fut marqué par l’expulsion des vendeurs, VV. 12-19 ; 3° le séjour du mardi saint, durant lequel Jésus lutta si vigoureusement contre ses adversaires, VV. 20 et ss. — Cum exirent. Le Sauveur, en compagnie des douze Apôtres, sortait de Béthanie pour retourner à Jérusalem. — Esuriit. Sur la nature de cette faim matinale de Jésus, voyez l’Évangile selon sant Matthieu, Mt 21.18. Divers hérétiques ont prétendu qu’elle n’exista pas en réalité, mais que Notre-Seigneur la simula pour donner plus commodément une leçon à ses disciples. Nous admettons qu’elle fut tout à la fois véritable, naturelle et providentielle.
Et voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelque chose ; et, s’en étant approché, il n’y trouva que des feuilles, car ce n’était pas le temps des figues.
Cumque vidisset a longe ficum habentem folia, venit si quid forte inveniret in ea : et cum venisset ad eam, nihil invenit præter folia : non enim erat tempus ficorum.
καὶ ίδὼν συκη̃ν μακρόθεν έχουσαν φύλλα η̃λθεν εί άρα εύρήσει τι έν αύτη̣̃ καὶ έλθὼν έπ’ αύτὴν ούδὲν εύ̃ρεν εί μὴ φύλλα· ού γὰρ η̃ν καιρὸς σύκων
11.13.— Cumque vidisset a longe. Μακρόθεν est une particularité de saint Marc. Dans cette région, si fertile en figuiers que Bethphagé (« la maison des figues ») en tirait son nom, Jésus aperçut donc à quelque distance un de ces arbres tout couvert de feuilles, bien que la saison fût encore peu avancée. Il était peut être d’une espèce plus précoce, ou bien il jouissait d’une meilleure exposition que les autres. — Venit si quid forte inveniret (scil. fructuum). L’advjerbe « forte » ne rend pas parfaitement la nuance exprimée par άρα du texte grec. Mieux vaudrait « si itaque » : la présence de feuilles sur ce figuier, tandis que les arbres voisins n’avaient pas encore bourgeonné, était un fait dont on pouvait conclure qu’il portait probablement des fruits. — Mais pourquoi l’Évangéliste, après avoir constaté que Jésus ne trouva pas la moindre figue, ajoute-t-il aussitôt : Non enim erat tempus ficorum ? Cette note exégétique, qui est propre à saint Marc, a jeté les interprètes dans une grande perplexité, parce qu’elle semble taxer d’inconséquence la conduite de Notre-Seigneur. Aussi a-t-on recouru aux subterfuges les plus singuliers pour lui trouver un sens acceptable. Heinsius et plusieurs autres commentateurs, par le simple changement d’un accent, ού̃ au lieu de ού, obtiennent cette traduction : Là où Jésus se trouvait, c’était le temps des figues. Saint Marc se serait donc proposé de rappeler à ses lecteurs que, grâce au climat tempéré de la Judée, Jésus pouvait chercher déjà des figues mûres. D’autres (Majus, etc.) essayent d’échapper à la difficulté en plaçant un point d’interrogation après συχω̃ν : « Nonne enim erat tempus ficorum ? » D’autres encore (Deyling, Kuinœl, Wetstein) donnent à la négation ού la signification de ούπω, « nondum », et à καιρός celle de « tempus colligendi fructus », d’où il suit, disent-ils, que la démarche du Sauveur était très naturelle, la récolte n’ayant pas encore eu lieu, les arbres n’étant pas encore dépouillés de leurs fruits. Hammond, Paulus, Olshausen, etc., traduisent de leur côté και̃ρός par καιρός εύφορος : « Ce n’était pas une année favorable pour les figues ». Quelques interprètes trouvent plus commode de dire que ce passage est apocryphe. Nous ne parlons pas des rationalistes, qui se tirent non moins aisément d’affaire en le déclarant illogique (de Wette), inexplicable (Holtzmann), contradictoire (Strauss, Hilgenfeld). On peut cependant lui trouver un sens très raisonnable sans qu’il soit besoin d’avoir recours à toutes ces mesures plus ou moins outrées. En faisant remarquer que « ce n’était pas la saison des figues », car il faut maintenir aux mots ού γὰρ η̃ν καιρὸς σύκων leur signification obvie, saint Marc voulait indiquer que la démarche du Sauveur (« venit si quid forte inveniret ») n’était pas fondée sur l’époque de l’année où l’on se trouvait alors, mais sur quelque autre circonstance propre à l’arbre en question. Celle circonstance a été mentionnée plus haut : « Ficum habentem folia ». Le figuier émettant ses fruits avant ses feuilles, une plante de cette espèce qui attirait l’attention des passants par la précocité de son feuillage, les invitait par là-même à venir chercher sur lui un fruit rafraîchissant.
Prenant la parole, il lui dit : « Que jamais personne ne mange de toi aucun fruit ». Et ses disciples l’entendirent.
Et respondens dixit ei : Jam non amplius in æternum ex te fructum quisquam manducet. Et audiebant discipuli ejus.
καὶ άποκριθεὶς ό 'Iησου̃ς εί̃πεν αύτη̣̃ Μηκέτι έκ σου̃ είς τὸν αίω̃να μηδεὶς καρπὸν φάγοι καὶ ήκουον οί μαθηταὶ αύτου̃
11.14. — Respondens dixit ei. Jésus traite cet arbre trompeur comme un être doué d’intelligence ; bien plus, en le maudissant, il le traite en être moral, libre et responsable. Il y a là évidemment un symbole. En effet, dit Eusèbe d’Emèse (cité par Westcott), « Dominus, qui nunquam sino ratione aliquid agit, quando sine ratione agere videtur, alicujus magnæ rei significatio est ». Dans ce fait extraordinaire, qui n’a pas son parallèle dans la vie du Sauveur, nous devons donc voir, suivant l’heureuse expression du Vén. Bède, une parabole de choses ; autrement, il n’aurait pas de raison d’être, et serait incompréhensible pour nous. « Non erat illius pomi tempus, sicut Evangelista testatur, et tamen esuriens poma quæsivit Christus. Christus nesciebat quod rusticus sciebat ? Quum ergo esuriens poma quæsivit in arbore, significavit se aliquid esurire, et aliquid aliud quærere. Arborem illam maledixit, et aruit. Quæ culpa arboris infecunditas[468] ? » Voici maintenant, d’après le même Père, la chose signifiée : « Illorum est culpa sterilitas, quorum fecunditas est voluntas. Erant ergo judæi, habentes verba Legis, et facta non habentes ; pleni foliis et fructus non ferentes ». Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 21.19. Jéhova ne disait-il pas déjà, par l’intermédiaire du prophète Michée, Mi 7.1,2, en parlant du peuple théocratique : « Væ mihi, quia factus sum sicut qui colligit in autumno racemos vindemiæ. Non est botrus ad comedendum ; præcoquas ficus desideravit anima mea. Periit sanctus de terra, et rectus in hominibus non est ». — Jam non amplius in æternum… Accumulation emphatique, exprimée avec plus de force encore dans le texte grec : μηχέτι έκ σου̃ είς τὸν αίω̃να ούδεὶς καρπὸν φάγοι. Cette forme de la sentence est spéciale à saint Marc. Nous lisions dans saint Matthieu : « Numquam ex te fructus nascatur in sempiternum ». — Et audiebant discipuli. Ce trait est également propre au second Évangile. Il a pour but de préparer la suite du récit, VV. 20 et 21.
Ils vinrent ensuite à Jérusalem, et Jésus, étant entré dans le temple, se mit à chasser ceux qui vendaient et qui achetaient dans le temple ; et il renversa les tables des changeurs et les sièges de ceux qui vendaient des colombes.
Et veniunt in Jerosolymam. Et cum introisset in templum, cœpit ejicere vendentes et ementes in templo : et mensas numulariorum, et cathedras vendentium columbas evertit :
Καὶ έρχονται είς ̔Iεροσόλυμα καὶ είσελθὼν ό 'Iησου̃ς είς τὸ ίερὸν ήρξατο έκϐάλλειν τοὺς πωλου̃ντας καὶ άγοράζοντας έν τω̣̃ ίερω̣̃ καὶ τὰς τραπέζας τω̃ν κολλυϐιστω̃ν καὶ τὰς καθέδρας τω̃ν πωλούντων τὰς περιστερὰς κατέστρεψεν
11.15. — Et veniunt Jerosolymam. Quittant le figuier maudit, Jésus poursuit sa marche vers Jérusalem, passant ainsi du type à l’antitype, du symbole à la chose signifiée. À peine arrivé dans le temple, nous le voyons accomplir un nouvel acte judiciaire, non moins terrible que le précédent. Par un coup éclatant d’autorité, il rend à la maison de Dieu le calme, le silence, l’honneur dont on l’avait dépouillée par d’étonnants abus. Un mot de topographie ne sera pas déplacé en, cet endroit. Ce que nous appelons le Temple de Jérusalem était loin de ressembler à nos églises actuelles. Il se composait de parties très distinctes, dont la principale, qui formait le sanctuaire proprement dit (ό να̃òς), n’était accessible qu’aux seuls prêtres. Autour de ce να̃òς il y avait plusieurs cours, que des clôtures de divers genre séparaient les unes des autres : c’étaient 1° le parvis des prêtres, où l’on offrait les sacrifices, 2° la cour dite d’Israël ; 3° ce qu’on appelait la cour des femmes ; enfin 4° en communication avec les rues avoisinantes, la cour des Gentils, où les païens eux-mêmes pouvaient pénétrer[469]. C’est dans cette cour, entourée de magnifiques galeries, la plus extérieure et la plus vaste de toutes, qu’eut lieu la scène qui va suivre. — Cœpit ejicere vendentes… En soi, l’existence d’un marché à l’entrée du temple, pour faciliter aux personnes pieuses, et plus spécialement aux pèlerins venus de loin, l’emplette des objets nécessaires pour les sacrifices qu’ils voulaient offrir au Seigneur, n’avait rien que de légitime et même de louable. C’est donc l’abus, et non la chose même, que Jésus réprouve par ses actes et par ses paroles. Or l’abus était manifeste, palpable. Au lieu d’un marché pacifique, on avait un bruyant bazar, une foire perpétuelle ; de plus, les pèlerins étaient odieusement rançonnés par les marchands, qui étaient souvent des prêtres, ou du moins les commis des prêtres. On en vint jusqu’à vendre une colombe au prix exhorbitant d’un denier d’or[470]. — Mensas numulariorum, cathedras vendentium… Pour tous ces détails, nous renvoyons à l’Évangile selon Saint Matthieu, Mt 21.12.
Et il ne permettait pas que personne transportât aucun objet à travers le temple.
et non sinebat ut quisquam transferret vas per templum :
καὶ ούκ ήφιεν ίνα τις διενέγκη̣ σκευ̃ος διὰ του̃ ίερου̃
11.16. — Et non sinebat… Voici encore un trait des plus intéressants, qui est propre à saint Marc. Cette interdiction du Sauveur suppose un autre genre de liberté que les Juifs de son temps s’élaient permise a l’égard du temple. Après avoir transformé les cours intérieures en un lieu de trafic, ils en avaient fait encore un passage public et profane, qu’ils traversaient sans gène, chargés de toute sorte d’objets[471], pour s’épargner un détour dans les rues de la ville. — Per templum, διὰ του̃ ίερου̃. Ce second abus concernait donc pareillement le ίερὸν, c’est-à-dire les cours, et non le να̃òς. — « Les Rabbins, dit fort bien Calmet, nous étalent avec emphase les règles que l’on devait observer dans le Temple : mais il paraît par l’Évangile que les lois étaient fort mal gardées… Ils disent donc qu’il n’est pas permis d’y entrer, pas même dans le parvis des Gentils, avec son bâton, ses souliers, sa bourse, ou ses pieds crottés, ou avec de l’argent dans un mouchoir, ou avec une besace, ou d’y cracher, ou d’en faire un lieu passager, etc… Tout cela est fort beau dans la spéculation ; mais il en faudrait montrer la pratique ». Wetstein et Lightfoot citent tout au long dans leurs Recueils les décrets talmudiques auxquels fait allusion le savant exégète de Lorraine. Megilla, f. 28, 1, nous lisons l’ordonnance suivante : « Synagogam jam devastatam ne faciat quis (viam) compendiariam ». Et Josèphe ne dit-il pas, dans les mêmes termes que saint Marc : « Ne vas quidem aliquod portari licet in templo[472] ».
Et il enseignait, en leur disant : « N’est-il pas écrit : “ Ma maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations ” ? Mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs ».
et docebat, dicens eis : Nonne scriptum est : Quia domus mea, domus orationis vocabitur omnibus gentibus ? vos autem fecistis eam speluncam latronum.
καὶ έδίδασκεν λέγων αύτοι̃ς, Ού γέγραπται ότι ʻO οί̃κός μου οί̃κος προσευχη̃ς κληθήσεται πα̃σιν τοι̃ς έθνεσιν ύμει̃ς δὲ εποιήσατε αύτὸν σπήλαιον λη̣στω̃ν
11.17. — Le verbe docebat, mis à l’imparfait, a fait croire à plusieurs exégètes que les paroles attribuées à Notre-Seigneur seraient simplement le résumé d’un discours qu’il aurait prononcé après l’expulsion des vendeurs. Opinion assez peu vraisemblable. — Nonne scriptum est… ? Le Sauveur justifie par deux paroles inspirées, Es 56.7 et Jr 7.11, l’action de zèle à laquelle il venait de se livrer. Le temple était une maison de prière ; mais on l’avait honteusement changé en un antre de brigands : Jésus, en vertu de ses droits messianiques, l’a purifié, lui a rendu sa destination première. — Omnibus gentibus. Saint Marc a seul cité ces mots du texte d’Isaïe. Ils convenaient d’autant mieux, que la scène se passait dans une cour ouverte aux païens aussi bien qu’aux Juifs.
Ayant entendu cela, les princes des prêtres et les scribes cherchaient un moyen de le faire mourir ; car ils le craignaient, parce que toute la foule était dans l’admiration au sujet de sa doctrine.
Quo audito principes sacerdotum et scribæ, quærebant quomodo eum perderent : timebant enim eum, quoniam universa turba admirabatur super doctrina ejus.
καὶ ήκουσαν οί γραμματει̃ς καὶ οί άρχιερει̃ς καὶ έζήτουν πω̃ς αύτὸν άπολέσουσιν· έφοϐου̃ντο γὰρ αύτόν ότι πα̃ς ό όχλος έξεπλήσσετο έπὶ τη̣̃ διδαχη̣̃ αύτου̃
11.18. — Ce verset décrit l’impression que produisit sur les hiérarques juifs la nouvelle de ce qui avait eu lieu dans le temple. Leur haine contre Jésus ne connut plus de bornes, quand ils apprirent que leur adversaire était venu agir en maître et en réformateur sur leur propre terrain. « Odio habuerunt corripientem… et loquentem perfecte abominati sunt[473] ». — Timebant eum. Une seule chose les empêcha d’exécuter sans délai les projets homicides qu’ils avaient depuis longtemps formés à son égard : c’était la crainte que le peuple, charmé par ses divines leçons et visiblement passionné pour lui, ne s’insurgeât contre quiconque tenterait de lui faire quelque mal. Cf. Lc 19.48. De là leur grand embarras et leurs délibérations pour savoir quomodo eum perderent.
Quand le soir fut venu, il sortit de la ville.
Et cum vespera facta esset, egrediebatur de civitate.
Καὶ ότε όψὲ έγένετο έξεπορεύετο έξω τη̃ς πόλεως
11.19. — Cum vespera facta esset egrediebatur. L’emploi de l’imparfait semble insinuer que l’Évangéliste veut parler ici d’un fait qui se passa non seulement le soir du lundi saint, mais encore les deux jours suivants. Telle est même la seule interprétation permise si nous lisons avec Tischendorf όταν, « quoties », au lieu de ότε.
C’est ici le second acte du petit drame relatif au figuier maudit (VV. 12-14). Saint Matthieu avait réuni tous les détails de l’épisode, comme s'ils s'étaient immédiatement succédé.
Le matin, en passant, ils virent le figuier, desséché jusqu’à la racine.
Et cum mane transirent, viderunt ficum aridam factam a radicibus.
Καὶ πρωῒ παραπορευόμενοι εί̃δον τὴν συκη̃ν έξηραμμένην έκ ρ́ιζω̃ν
11.20. — Cum mane transirent. C’était le matin du mardi saint. Cf. V. 12 et le commentaire. Jésus et les Douze revenaient de Béthanie à Jérusalem. Cf. V. 27. — Viderunt ficum aridam factam. La veille au soir, en se rendant de la capitale à leur tranquille retraite, les Apôtres n’avaient pas remarqué le merveilleux effet de la parole de Jésus, soit qu’il fit déjà nuit, soit qu’ils eussent passé par un autre chemin. Deux ou trois routes distinctes conduisent aujourd’hui de Jérusalem à Béthanie[474]. — A radicibus : détail pittoresque, spécial à saint Marc, pour signifier que le figuier était totalement desséché.
Et Pierre, se ressouvenant, lui dit : « Maître, voici que le figuier que vous avez maudit s’est desséché ».
Et recordatus Petrus, dixit ei : Rabbi, ecce ficus, cui maledixisti, aruit.
καὶ άναμνησθεὶς ό Πέτρος λέγει αύτω̣̃ ʻPαϐϐί ίδε ή συκη̃ ὴν κατηράσω έξήρανται
11.21. — Et recordatus Petrus. Autre détail spécial, que notre évangéliste tenait assurément de saint Pierre lui-même. Saint Matthieu, bien que témoin oculaire du fait, attribue d’une manière générale la réflexion qui suit à tous les Apôtres, Mt 20.20. Saint Pierre donc, à la vue de cet arbre dont les feuilles, si fraîches la veille, retombaient tristement le long des rameaux, se souvint de la malédiction que Jésus avait lancée contre lui, et il se hâta, en termes vifs et naïfs tout ensemble, d’attirer l’attention du Sauveur sur ce prodige. — Ecce est une exclamation de surprise, d’admiration.
Jésus, prenant la parole, leur dit : « Ayez foi en Dieu.
Et respondens Jesus ait illis : Habete fidem Dei.
καὶ άποκριθεὶς 'Iησου̃ς λέγει αύτοι̃ς ̋Eχετε πίστιν θεου̃
11.22. — Respondens Jesus. Notre-Seigneur profite de cette réflexion pour donner aux siens une leçon importante sur la puissance irrésistible de la foi, surtout de la foi dans la prière. Saint Marc nous communique cette leçon avec plus d’ampleur et d’une manière plus complète que saint Matthieu. — Habete fidem Dei. De même en grec : πίστιν Θεου̃ pour πίστιν έπί Θεóν, la foi en Dieu. C’est ce qu’on appelle le génitif de l’objet[475].
En vérité, je vous le dis, quiconque dira à cette montagne : “ Ôte-toi de là, et jette-toi dans la mer ”, s’il n’hésite pas dans son coeur, mais s’il croit que tout ce qu’il aura dit arrivera, il le verra arriver.
Amen dico vobis, quia quicumque dixerit huic monti : Tollere, et mittere in mare, et non hæsitaverit in corde suo, sed crediderit, quia quodcumque dixerit fiat, fiet ei.
άμὴν γὰρ λέγω ύμι̃ν ότι ὸς ὰν είπη̣ τω̣̃ όρει τούτω̣ ̋Αρθητι καὶ βλήθητι είς τὴν θάλασσαν καὶ μὴ διακριθη̣̃ έν τη̣̃ καρδία̣ αύτου̃ άλλὰ πιστεύση̣ ότι ὰ λέγει̃ γίνεται έσται αύτω̣̃ ὸ έὰν είπη̣
11.23. — Amen dico vobis. Notre-Seigneur commence par garantir au nom de l’éternelle vérité l’exactitude du fait qu’il va signaler. — Quicumque dixerit… Ce fait est assurément bien extraordinaire ! Un chrétien quelconque qui dit à une montagne : Jette-toi dans la mer, et qui voit son ordre immédiatement obéi ! Une condition est pourtant exigée : Non hæsitaverit in corde suo, sed crediderit. Saint Jacques semble commenter cette promesse quand, parlant de la prière, il écrit, Jc 1.6 : « Postulet in fide nihil hæsitans : qui enim hæsitat similis est fluctui maris, qui a vento movetur et circumfertur ». L’idée d’hésitation, de défiance, est très bien rendue dans le texte grec par le verbe διακρίνω, dont la signification primitive indique des jugements portés en divers sens, un va et vient perpétuel de l’esprit qui ne sait se fixer, voyez Bretschneider[476].
C’est pourquoi je vous dis : quoi que ce soit que vous demandiez en priant, croyez que vous le recevrez, et cela vous arrivera.
Propterea dico vobis, omnia quæcumque orantes petitis, credite quia accipietis, et evenient vobis.
διὰ του̃το λέγω ύμι̃ν πάντα όσα άν προσεύχομενοι αίτει̃σθε πιστεύετε ότι λαμϐάνετέ καὶ έσται ύμι̃ν
11.24. Propterea dico vobis… Διὰ του̃το, en conséquence de la promesse que je viens de faire. — Quæcumque orantes… Si vous pouvez être certains d’obtenir par une prière pleine de foi la puissance d’accomplir les miracles les plus étonnants, à plus forte raison obtiendrez-vous toutes les autres choses que vous demanderez au Seigneur. — Accipietis. La Vulgate a lu λήψεσθε au futur. Le verbe est au présent dans la Recepta, λαμϐάνετέ. Nous préférons avec Tischendorf et Lachmann l’aoriste έλάϐετε, qu’on trouve dans les manuscrits B, C, L, Δ, Sinait. Cette leçon est très expressive : la prière du chrétien est à peine formulée qu’elle est déjà exaucée.
Et lorsque vous vous tiendrez debout pour prier, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez-lui, afin que votre Père qui est dans les Cieux vous pardonne aussi vos péchés ».
Et cum stabitis ad orandum, dimittite si quis habetis adversus aliquem : ut et Pater vester, qui in cælis est, dimittat vobis peccata vestra.
καὶ όταν στήκητε προσευχόμενοι άφίετε εί τι έχετε κατά τινος ίνα καὶ ό πατὴρ ύμω̃ν ό έν τοι̃ς ούρανοι̃ς άφη̣̃ ύμι̃ν τὰ παραπτώματα ύμω̃ν
11.25. — Souvent il arrive que, malgré une foi très vive, on n’obtient pas les grâces demandées au Seigneur. C’est qu’on n’est pas en règle avec ses frères, qu’on nourrit au fond du cœur quelque sentiment peu charitable. Telle est la liaison des idées. — Saint Marc mentionne seul en cet endroit les pensées contenues dans les VV. 25 et 26 ; saint Matthieu les passe sous silence, sans doute parce qu’il les avait déjà citées dans le Discours sur la Montagne, Mt 6.14,15. Elles durent revenir plus d’une fois sur les lèvres du Sauveur. — Cum stabitis ad orandum. Les Juifs se tenaient habituellement debout pour prier. Cf. 1Ro 1.26 ; Mt 4.5 ; Lc 18.11. De là le nom de מעמדות, « stations », qui servait souvent chez eux à désigner les prières, et que notre langage liturgique leur a emprunté. Parfois néanmoins ils priaient à genoux, 2Ro 8.54 ; Da 6.10, ou prosternés, Js 7.6 ; 2Ro 18.42. — Dimittite, άφίετε. Belle expression pour indiquer le pardon généreusement accordé.
Quod si vos non dimiseritis : nec Pater vester, qui in cælis est, dimittet vobis peccata vestra.
εί δὲ ύμει̃ς ου̃κ άφίετε, ούδε ό πατὴρ ύμω̃ν ό έν τοι̃ς ούρανοι̃ς άφησεὶ τὰ παραπτώματα ύμω̃ν
11.26. — Si vos non dimiseritis… C’est la même idée, présentée sous une forme négative. « Tremenda sententia ! » s’écrie la Glose. — Tischendorf et plusieurs autres critiques omettent ce verset, parce qu’il manque dans plusieurs manuscrits anciens (B, L, S, Δ, Sinaït. et quelques minuscules). Néanmoins son authenticité ne nous paraît pas douteuse.
Ils vinrent de nouveau à Jérusalem. Et comme Jésus se promenait dans le temple, les princes des prêtres, les scribes et les anciens vinrent à lui,
Et veniunt rursus Jerosolymam. Et cum ambularet in templo, accedunt ad eum summi sacerdotes, et scribæ, et seniores :
Καὶ έρχονται πάλιν είς ̔Iεροσόλυμα καὶ έν τω̣̃ ίερω̣̃ περιπατου̃ντος αύτου̃ έρχονται πρὸς αύτὸν οί άρχιερει̃ς καὶ οί γραμματει̃ς καὶ οί πρεσϐύτεροι
11.27. — Veniunt rursus Jerosolymam. « Rursus » fait allusion aux deux entrées des jours précédents, VV. 11 et 15. Nous sommes encore dans la matinée du mardi de la Semaine Sainte. Cf. V. 20 — Cum ambularet in templo. Ce détail pittoresque est propre à saint Marc. Il nous montre Jésus, entouré des siens, se promenant sous les vastes galeries de la cour des Gentils, et se mêlant aux groupes du peuple ; Saint Matthieu, Mt 21.23, ajoute que le Sauveur ne tarda pas à prendre la parole pour enseigner la foule. — Summi sacerdotes, et Scribæ et Seniores. Dans cette nomenclature, nous reconnaissons les noms des trois Chambres qui formaient le Sanhédrin. Ceux qui s’approchent en ce moment de Jésus viennent donc à lui avec un mandat officiel, comme délégués de la Cour suprême des Juifs. Leur but est manifeste : ils veulent engager avec leur ennemi un combat à mort, trouver une occasion de l’arrêter et de le perdre, malgré sa popularité. La narration claire et rapide de saint Marc nous permet d’assister aux diverses péripéties de cette lutte.
et lui dirent : « Par quelle autorité faites-vous ces choses ? et qui vous a donné le pouvoir de les faire ? ».
et dicunt ei : In qua potestate hæc facis ? et quis dedit tibi hanc potestatem ut ista facias ?
καὶ λέγουσιν αύτω̣̃ 'Eν ποία̣ έξουσία̣ ταυ̃τα ποιει̃ς καὶ τίς σοι τὴν έξουσίαν ταύτην έδωκεν ίνα ταυ̃τα ποιη̣̃ς
11.28. — Dicunt ei. La bataille s’engage par une escarmouche livrée sur le terrain des pouvoirs de Notre-Seigneur : In qua potestate… « Qui êtes-vous donc pour faire des choses semblables ? Est-ce que vous vous établissaz docteur ? Vous consacrez-vous prince des prêtres ? » Théophylacte. — Hæc facis ; ista facias. Les pronoms « hæc » et « ista » désignent les divers actes que le Sauveur s’était permis d’accomplir dans le temple depuis la journée du dimanche, spécialement l’expulsion des vendeurs. — Au lieu de la conjonction et qui unit les deux phrases interrogatives, nous préférerions aut (ή, d’après plusieurs manuscrits et versions[477]. En effet, c’est une double question que les Sanhédristes posent ici à Jésus : 1° Avez-vous des titres personnels qui vous permettent d’agir comme vous le faites ? Êtes-vous prophète, par exemple ? 2° A défaut de titres semblables, qui vous a conféré un pouvoir légal ?
Jésus leur répondit : « Je vous adresserai, moi aussi, une question ; répondez-moi, et je vous dirai par quelle autorité je fais ces choses.Le baptême de Jean était-il du Ciel ou des hommes ? Répondez-moi ».
Jesus autem respondens, ait illis : Interrogabo vos et ego unum verbum, et respondete mihi : et dicam vobis in qua potestate hæc faciam.Baptismus Joannis, de cælo erat, an ex hominibus ? Respondete mihi.
ό δὲ 'Iησου̃ς άποκριθεὶς εί̃πεν αύτοι̃ς 'Eπερωτήσω ύμα̃ς κάγὼ ένα λόγον καὶ άποκρίθητέ μοι καὶ έρω̃ ύμι̃ν έν ποία̣ έξουσία̣ ταυ̃τα ποιω̃· τὸ βάπτισμα 'Iωάννου έξ ούρανου̃ η̃ν ή έξ άνθρώπων άποκρίθητέ μοι
11.29. et 30. — Les délégués du Grand-Conseil pensaient bien que Jésus serait incapable de fournir une réponse satisfaisante à ces demandes, qu’ils lui adressaient avec une certaine apparence de droit. Avec quelle noble simplicité il déjoue leurs manœuvres ! — Interrogabo vos et ego. On prétend lui faire subir un interrogatoire ; c’est lui au contraire qui va en imposer un aux orgueilleux personnages qu’il a en face de lui. — Baptismus Joannis… Jésus aurait pu demander d’une manière générale : D’où provenait la mission de Jean ? Il préféra mentionner la cérémonie qui résumait si bien le ministère du Précurseur, qui avait même valu à Jean son surnom célèbre de Baptiste. Cf. Mc 1.4.
Mais ils raisonnaient en eux-mêmes, disant : « Si nous répondons : “ Du Ciel ”, il dira : “ Pourquoi donc n’avez-vous pas cru en lui ? ”.Si nous disons : “ Des hommes ”, nous avons à craindre le peuple » ; car tous regardaient Jean comme un vrai prophète.
At illi cogitabant secum, dicentes : Si dixerimus : De cælo, dicet : Quare ergo non credidistis ei ?Si dixerimus : Ex hominibus, timemus populum : omnes enim habebant Joannem quia vere propheta esset.
καὶ έλογίζοντο πρὸς έαυτοὺς λέγοντες 'Eὰν είπωμεν 'Eξ ούρανου̃ έρει̃ Διὰτί ου̃ν ούκ έπιστεύσατε αύτω̣̃ άλλ’ έὰν είπωμεν 'Eξ άνθρώπων έφοϐου̃ντο τὸν λαόν άπαντες γὰρ εί̃χον τὸν 'Iωάννην ότι όντως προφήτης η̃ν
11.31. et 32. — Illi cogitabant secum ; mieux « inter se », πρός έαυτοὺς. La réponse était donc bien difficile, puisqu’elle exigeait une consultation en règle ! Elle était aisée en soi ; mais, d’une part, la conduite antérieure des Sanhédristes à l’égard de Jean-Baptiste, de l’autre la Crainte de blesser la foule en parlant d’une manière défavorable de celui qu’elle vénérait comme un saint, plaçait nos Docteurs dans une cruelle perplexité. — Au lieu de timemus populum, le texte grec porte έφοϐου̃ντο τὸν λαόν, « timebant populum », changement de personnes qui donne à la pensée un tour vif et saisissant. Saint Marc fait donc la réponse au nom des conseillers juifs, « idquo elegantissime fecisse videtur, quoniam haud facile quisquam sibi ipse aperte timorem adscribere consuevit[478] ». Il arrive plusieurs fois aux écrivains sacrés de passer ainsi du langage direct à l’indirect. Cf. Mc 2.10 ; Mt 9.6 Lc 5.24.
Ils répondirent donc à Jésus : « Nous ne savons ». Et Jésus leur répliqua : « Moi non plus, je ne vous dirai point par quelle autorité Je fais ces choses ».
Et respondentes dicunt Jesu : Nescimus. Et respondens Jesus ait illis : Neque ego dico vobis in qua potestate hæc faciam.
καὶ άποκριθέντες λέγουσιν τω̣̃ 'Iησου̃ Ούκ οίδαμεν καὶ ό 'Iησου̃ς άποκριθεὶς λέγει αύτοι̃ς Ούδὲ έγὼ λέγω ύμι̃ν έν ποία̣ έξουσία̣ ταυ̃τα ποιω̃
11.33. — Nescimus. Les Sanhédristes mentent pour cacher leur embarras ; mais ils perdent par là-même le droit d’avoir une réponse de Notre Seigneur. S’ils sont incapables de porter un jugement sur le ministère de saint Jean, ils sont incapables aussi de juger la mission de Jésus. En outre, ce que le Sauveur a fait n’a pas besoin de justification ; la nature de ses œuvres montre qu’elles proviennent d’une source divine. Au reste, dit un ancien, « obligés d’instruire celui qui cherche la vérité, nous pouvons renverser par un raisonnement vigoureux quiconque essaie de nous tendre un piége ». C’est précisément ce que nous avons vu faire à Jésus : d’un seul coup, il a déchiré le filet du sophisme.