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b. La cène légale.

Mc 14.17-21. — Parall. Mt 26.20-26 ; Lc 22.13,21-23 ; Jn 13.1-30.

Le soir étant venu, il se rendit là avec les douze.
Vespere autem facto, venit cum duodecim.
Καὶ όψίας γενομένης έρχεται μετὰ τω̃ν δώδεκα

14.17. — Vespere facto. Le narrateur nous transporte tout à coup au soir du jeudi saint, et il nous montre Jésus faisant son entrée (venit est au présent, έρχεται) avec les Douze dans la salle du festin. Les deux Apôtres désignés pour faire les préparatifs de la Pâque avaient sans doute rejoint leur Maître dans l’après-midi.

Et tandis qu’ils étaient à table et qu’ils mangeaient, Jésus dit : « En vérité, je vous le dis : l’un de vous qui mange avec moi me trahira ».
Et discumbentibus eis, et manducantibus, ait Jesus : Amen dico vobis, quia unus ex vobis tradet me, qui manducat mecum.
καὶ άνακειμένων αύτω̃ν καὶ έσθιόντων εί̃πεν ό 'Iησου̃ς Άμὴν λέγω ύμι̃ν ότι εί̃ς έξ ύμω̃ν παραδώσει με ό έσθίων μετ’ έμου̃

14.18. — Discumbentibus eis et mandugantibus. Marc condense dans ces quelques paroles les nombreuses cérémonies de la cène pascale, sur laquelle il n’avait pas à s’étendre. On en trouvera la description abrégée dans l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 26.20. Sur la manière dont les Juifs célèbrent aujourd’hui la Pâque, voyez Stauben[515] et Coypel[516]. — Vers la fin du repas légal, Jésus, d’une voix émue, prédit tout-à-coup aux siens que l’un d’eux se disposait à le trahir. Les mots qui manducat mecum sont emphatiques. En tous lieux, mais surtout en Orient, l’action de prendre un repas en commun établit une certaine union entre, les convives. Trahir quelqu’un avec qui l’on a mangé est donc une circonstance aggravante. Mais, sur les lèvres de Jésus et relativement à Judas, cette phrase élait beaucoup plus significative encore ; car elle revenait a dire : Je vais être livré à mes ennemis par l’un de mes plus intimes amis.

Ils commencèrent à s’attrister, et à lui dire l’un après l’autre : « Est-ce moi ? ».
At illi cœperunt contristari, et dicere ei singulatim : Numquid ego ?
οί δὲ ήρξαντο λυπει̃σθαι καὶ λέγειν αύτω̣̃ εί̃ς καθ’ εί̃ς Μήτι έγώ καὶ άλλος, μήτι έγώ

14.19. — Cœperunt dicere ei singulatim. Cette dernière expression (εί̃ς καθ’ εί̃ς pour καθ’ ένα. Cf. Jn 8.9 ; Rm 12.15) est très pittoresque. — Après numquid ego, la Recepta ajoute : καὶ άλλος, Μήτι έγώ ; « Et alter, Numquid ego ? » Il n’est pas sûr que ces mots soient authentiques. — Mais pourquoi tous les Apôtres adressaient-ils cette question à Jésus ? C’est que, répond délicatement Théophylacte, bien qu’ils se sentissent étrangers à la coupable intention dont avait parlé leur Maître, ils croyaient cependant beaucoup plus à Celui qui connaît le cœur de tous, qu’ils ne croyaient à eux-mêmes.

Il leur répondit : « C’est l’un des douze, qui met avec moi la main au plat.
Qui ait illis : Unus ex duodecim, qui intingit mecum manum in catino.
ό δὲ άποκριθεὶς εί̃πεν αύτοι̃ς Εί̃ς έκ τω̃ν δώδεκα ό έμϐαπτόμενος μετ’ έμου̃ είς τὸ τρύϐλιον

14.20. — Qui ait illis. Jésus réitère sa triste prédiction, en la rendant encore plus précise. C’est ainsi qu’il dit unus ex duodecim, au lieu de « unus ex vobis », qu’on aurait pu appliquer aux disciples en général. — Qui intingit… Ces mots sont également plus expressifs que le simple « qui manducat mecum » du V. 18. Nous avons montré, en expliquant le passage parallèle de saint Matthieu (Mt 26.23), qu’ils ne désignaient pas ouvertement Judas[517]. L’équivalent du substantif manum manque dans la Recepta, bien que plusieurs anciens témoins aient τὴν χει̃ρα, comme la Vulgate.

Pour le Fils de l’homme, il s’en va selon ce qui a été écrit de lui ; mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’homme sera trahi ! Mieux vaudrait pour cet homme qu’il ne fût pas né ».
Et Filius quidem hominis vadit sicut scriptum est de eo : væ autem homini illi per quem Filius hominis tradetur ! bonum erat ei, si non esset natus homo ille.
ό μὲν υίὸς του̃ άνθρώπου ύπάγει καθὼς γέγραπται περὶ αύτου̃ ούαὶ δὲ τω̣̃ άνθρώπω̣ έκείνω̣ δι’ ού̃ ό υίὸς του̃ άνθρώπου παραδίδοται· καλὸν η̃ν αύτω̣̃ εί ούκ έγεννήθη ό άνθρωπος έκει̃νος

14.21. — Filius quidem hominis… Vœ autem… Les particules μὲν et δὲ rattachent l’une à l’autre les deux pensées contenues dans ce verset, pour montrer le rapport qui existe entre elles. C’est comme s’il y avait : Sans doute il a été décrété, prophétisé, que le Fils de l’homme serait trahi par l’un des siens ; et pourtant, malheur à l’homme qui doit remplir l’office de traître ! — Bonum erat ei. « Jésus ne dit pas : Il vaudrait mieux absolument ; car, par rapport au conseil de Dieu, et au bien qui revient au monde de la trahison de Judas, il faut bien qu’il vaille mieux qu’il ait été ; mais la puissance de Dieu n’empêche ni n’excuse la malice de cet homme… Il vaudrait mieux pour cet homme qu’il n’eût jamais été, puisqu’il est né pour son supplice, et que son être ne lui sert de rien que pour rendre sa misère éternelle[518] ». Cette menace terrible était un dernier appel de Jésus au cœur de Judas. « Pœna prædicitur ut, quem pudor non vicerat, corrigant denuntiata supplicia ». Saint Jérôme. Mais elle demeura sans effet.

c. La cène eucharistique.

Mc 14.22-25. — Parall. Mt 26.26-29 ; Lc 22.15-20; 1Co 11.23-25.

Pour l’explication détaillée, voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 26.26. Le récit de saint Marc ressemble en effet beaucoup à celui du premier synoptique.

Pendant qu’ils mangeaient, Jésus prit du pain, et l’ayant béni, il le rompit et le leur donna, en disant : « Prenez, ceci est mon corps ».
Et manducantibus illis, accepit Jesus panem : et benedicens fregit, et dedit eis, et ait : Sumite, hoc est corpus meum.
Καὶ έσθιόντων αύτω̃ν λαϐὼν ό 'Iησου̃ς άρτον εύλογήσας έκλασεν καὶ έδωκεν αύτοι̃ς καὶ εί̃πεν Λάϐετε φάγετε· του̃τό έστιν τὸ σω̃μά μου

14.22. — Manducantibus illis. Cet épisode commence de la même manière que le précédent. Cf. V. 18. L’Évangéliste a voulu montrer par là l’union étroite des deux cènes : la seconde fut comme la continuation de la première, qu’elle devait désormais remplacer. « Finitis Paschæ veteris solemniis, transit (Jesus) ad novum, ut scilicet pro carne agni ac sanguine, sui corporis sanguinisque Sacramentum substitueret ». V. Bède. — Accepit Jesus panem ; l’un des pains azymes qui étaient placés en face de lui sur la table. — Benedicens fregit. Cette cérémonie n’avait lieu d’ordinaire qu’au commencement du repas : en la renouvelant ici, Jésus indiquait qu’il passait à un second festin. — Après sumite, la Recepta ajoute φάγετε, mangez. Ce mot, que les plus anciennes versions et les meilleurs manuscrits ont omis, est probablement un emprunt fait à saint Matthieu. — Hoc est corpus meum. « Hoc », του̃τό : Jésus ne dit pas Ce pain, mais Ceci, ce que je vous offre. « Corpus meum », τὸ σω̃μά μου, mon propre corps, « scilicet substantiæ pars materialis et solida, quæ non solum ab anima, verum etiam a sanguino distinguitur. Sanguinis enim consecratio seorsum ac peculiaribus verbis perficitur[519] ».

Et ayant pris le calice et rendu grâces, il le leur donna, et ils en burent tous.Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui sera répandu pour un grand nombre.
Et accepto calice, gratias agens dedit eis : et biberunt ex illo omnes.Et ait illis : Hic est sanguis meus novi testamenti, qui pro multis effundetur.
καὶ λαϐὼν τὸ ποτήριον εύχαριστήσας έδωκεν αύτοι̃ς καὶ έπιον έξ αύτου̃ πάντες καὶ εί̃πεν αύτοι̃ς Του̃τό έστιν τὸ αί̃μά μου τὸ τη̃ς καινη̃ς διαθήκης τὸ περὶ πολλω̃ν έκχυνόμενον

14.23. et 24. — Jésus transforme le vin en son sang de même qu’il avait changé le pain en son corps. Les mots et biberunt ex illo omnes sont propres à saint Marc. Ils sont placés en cet endroit par anticipation ; car certainement le Sauveur ne fit pas circuler la coupe entre les mains des Apôtres avant de l’avoir consacrée. — Hic est sanguis meus novi Testamenti. La formule est plus précise dans le texte grec : Του̃τό έστιν τὸ αί̃μά μου, τὸ τη̃ς καινη̃ς διαθήκης, ceci est mon propre sang, le propre (sang) de la Nouvelle Alliance. Les Apôtres comprirent de quelle alliance il s’agissait, car jusqu’alors il n’y en avait pas eu d’autre que celle du Sinaï. Les jours étaient venus où devait s’accomplir l’oracle célèbre de Jerémie, Jr 31.31 et ss. : « Dicit Dominus : Feriam domui Israel et domui Juda fœdus novum, non secundum pactum quod pepigi cum patribus eorum, in die qua apprehendi manum eorum, ut educerem eos de terra Ægypti ». — Pro multis… Hélas, s’écrie saint Jérôme, ce sang divin ne purifie pas tous les hommes ! — « Chrétien, te voilà instruit ; tu as vu toutes les paroles qui regardent l’établissement de ce mystère. Quelle simplicité ! quelle netteté dans ces paroles ! Il ne laisse rien à deviner, à gloser… Quelle simplicité encore un coup, quelle netteté, quelle force dans ces paroles ! S’il avait voulu donner un signe, une ressemblance toute pure, il aurait bien su le dire… Quand il a proposé des similitudes, il a bien su tourner son langage d’une manière à le faire entendre, en sorte que personne n’en doutât jamais : Je suis la porte ; Je suis la vigne… Quand il fait des comparaisons, des similitudes, les évangélistes ont bien su dire : Jésus dit cette parabole, il fit cette comparaison. Ici, sans rien préparer, sans rien tempérer, sans rien expliquer, ni devant, ni après, on nous dit tout court : Jésus dit : Ceci est mon corps ; Ceci est mon sang ; mon corps donné, mon sang répandu ; voilà ce que je vous donne… Ô mon Sauveur, pour la troisième fois, quelle netteté, quelle précision, quelle force ! Mais en même temps, quelle autorité et quelle puissance dans vos paroles !… Ceci est mon corps ; c’est son corps : Ceci est mon sang ; c’est son sang. Qui peut parler en cette sorte, sinon celui, qui a tout en sa main ?… Mon âme, arrête-toi ici, sans discourir : crois aussi simplement, aussi fortement que ton Sauveur a parlé, avec autant de soumission qu’il fait paraître d’autorité et de puissance… Je me tais, je crois, j’adore : tout est fait, tout est dit[520] ». Cf. Patrizi[521], Perrone[522].

En vérité, je vous le dis, désormais je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’au jour où J’en boirai du nouveau dans le royaume de Dieu ».
Amen dico vobis, quia jam non bibam de hoc genimine vitis usque in diem illum, cum illud bibam novum in regno Dei.
άμὴν λέγω ύμι̃ν ότι ούκέτι ού μὴ πίω έκ του̃ γεννήματος τη̃ς άμπέλου έως τη̃ς ήμέρας έκείνης όταν αύτὸ πίνω καινὸν έν τη̣̃ βασιλεία̣ του̃ θεου̃

14.25. — Jam non bibam… Parole solennelle, qui ouvre un double horizon, le premier très rapproché, le second très lointain. Jésus ne boira plus de vin sur la terre ; c’est dire qu’il va bientôt mourir. Il en boira plus tard dans le ciel avec ses Apôtres, d’une manière mystique : c’est annoncer son triomphe et la consommation de son royaume dans les splendeurs de l’éternité. On le voit, le verbe bibam est pris successivement en deux acceptions distinctes : la première fois au propre, la seconde fois au figuré, pour désigner les délices du ciel. — Des mots « jam non bibam », faut-il conclure que Jésus, avant de faire passer à ses disciples la coupe qui contenait le vin transsubstantié, y avait le premier trempé ses lèvres, et, par analogie, qu’il avait de même communié sous les espèces du pain ? De très graves auteurs l’ont pensé, en particulier saint Jean Chrysostome[523], saint Augustin[524], saint Jérôme[525], saint Thomas d’Aquin[526]. « Ipse conviva et convivium, dit saint Jérôme, ipse comedens et qui comeditur ». Malgré le profond respect que nous avons pour ces grands savants et ces grands saints, nous nous permettons avec plusieurs exégètes et théologiens des divers temps, d’adopter l’opinion contraire. Il nous semble en effet que l’acte ainsi attribué au Sauveur répugne à l’idée de la communion, qui suppose l’union de deux êtres au moins. En outre, la phrase « Je ne goûterai plus du fruit de la vigne », non seulement ne suppose pas d’une manière nécessaire que Jésus ait bu à la coupe qu’il faisait circuler pour la dernière fois, mais elle devient au contraire plus claire, plus rigoureusement exacte, s’il s’abstint d’y toucher. Comme le père de famille, dont Notre-Seigneur jouait alors le rôle, buvait toujours le premier quelques gouttes des différentes coupes pascales, par ces paroles, le Sauveur s’excusait en quelque sorte de ne pas prendre sa part de ce calice. Buvez tous ; pour moi je ne boirai plus de vin ici-bas : cependant je partagerai avec vous la coupe délicieuse du paradis.

5. — Trois prédictions.

Mc 14.26-31. — Parall. Mt 26.30-35 ; Lc 22.31-34 ; Jn 13.36-38.

De ces trois prédictions, deux sont bien tristes, car elles ressemblent à celle que Jésus avait prononcée précédemment sur Judas, VV. 48 et ss. ; l’autre est joyeuse, et annonce la prochaine Résurrection du divin Maître.

Et après avoir dit l’hymne, ils s’en allèrent à la montagne des Oliviers.
Et hymno dicto exierunt in montem Olivarum.
Καὶ ύμνήσαντες έξη̃λθον είς τὸ ̋Oρος τω̃ν 'Eλαιω̃ν

14.26. — Hymno dicto, ύμνήσαντες. Ces mots représentent ici la prière d’action de grâces après le repas, spécialement celle qu’on récitait à la fin de la cène légale et qui portait le nom de Hallel (הלל, louange). — Exierunt in montem Olivarum. Ce n’était pas vers le sommet de cette montagne que Jésus et les siens se dirigeaient alors, mais seulement vers sa base, à l’endroit où elle émerge du profond ravin où coule le Cédron[527].

Et Jésus leur dit : « Vous serez tous scandalisés cette nuit à mon sujet, car il est écrit : je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées.
Et ait eis Jesus : Omnes scandalizabimini in me in nocte ista : quia scriptum est : Percutiam pastorem, et dispergentur oves.
Καὶ λέγει αύτοι̃ς ό 'Iησου̃ς ότι Πάντες σκανδαλισθήσεσθε έν έμοὶ έν τη̣̃ νυκτὶ ταύτη, ότι γέγραπται Πατάξω τὸν ποιμένα καὶ διασκορπισθήσεται τὰ πρόϐατα

14.27. — Omnes scandalizabimini in me. C’est la première des prédictions. Elle annonce aux onze Apôtres demeunés fidèles la honteuse attitude qu’ils prendront bientôt à l’égard de leur Maître. Ils ne le trahiront pas comme Judas ; du moins ils l’abandonneront lâchement ; ils s’enfuiront comme de timides brebis dès que leur Pasteur aura été frappé, ainsi qu’il était écrit dans la prophétie de Zacharie, Za 13.7.

Mais, après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée ».
Sed postquam resurrexero, præcedam vos in Galilæam.
άλλὰ μετὰ τὸ έγερθη̃ναί με προάξω ύμα̃ς είς

14.28. — Sed postquam resurrexero… Seconde prédiction : Jésus ressuscitera, et, après son triomphe, il ira attendre ses chers Apôtres en Galilée. Comme la bonté de Notre-Seigneur éclate dans ces paroles ! « Ne enim putarent (discipuli) eum ipsorum infidelitate, quam prædicebat, adeo offensum iri, ut ipsis nulla spes superesset cupi eo in gratiam redeundi, simul prædicit se in vitam reversum una cum ipsis futurum[528] ».

Or Pierre lui dit : « Quand tous seraient scandalisés à votre sujet, je ne le serai pas ».
Petrus autem ait illi : Et si omnes scandalizati fuerint in te, sed non ego.
ό δὲ Πέτρος έφη αύτω̣̃ Εί καὶ πάντες σκανδαλισθήσονται, άλλ’ ούκ έγώ.

14.29. — Petrus autem… Pierre ne peut supporter, pour ce qui le concerne, l’idée d’une si lâche désertion. Il proteste donc avec énergie de sa fidélité à toute épreuve. — Et si omnes…, sed non ego ! Quelle vigueur dans ces paroles ! Mais en même temps quelle présomption ! « Et si » est pour « eliam si ».

Et Jésus lui dit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, pendant cette nuit, avant que le coq ait chanté deux fois, tu me renieras trois fois ».
Et ait illi Jesus : Amen dico tibi, quia tu hodie in nocte hac, priusquam gallus vocem bis dederit, ter me es negaturus.
καὶ λέγει αύτω̣̃ ό 'Iησου̃ς Άμὴν λέγω σοι ότι σὺ σήμερον ταύτη̣ τη̣̃ νυκτὶ πρὶν ή δὶς άλέκτορα φωνη̃σαι τρίς με άπαρνήση̣.

14.30. — Amen dico tibi. Jésus connaît mieux son disciple que son disciple ne se connaît lui-même. Aussi annonce-t-il à Pierre, avec une douloureuse assurance, et c’est là notre troisième prédiction, qu’avant peu il l’aura renié trois fois. — Quia tu. Ce pronom est emphatique : Jésus l’oppose au « Non ego » du verset précédent. Oui, toi-même, toi en personne ! — Hodie in nocte hac. Tout est nettement déterminé. « Hodie », car, chez les Juifs, les jours se comptaient du soir au soir, et la nuit du jeudi au vendredi était déjà assez avancée. — Priusquam gallus vocem bis dederit. « Bis » est un détail propre à saint Marc : notre Évangéliste le tenait sans doute de saint Pierre lui-même. Nous en verrons plus bas la réalisation parfaite. Cf. VV. 68 et 72. Jésus signale ce trait comme une circonstance aggravante ; car l’Apôtre, ainsi averti, aurait dû se tenir davantage sur ses gardes et revenir à résipiscence dès le premier chant du coq. Il ne le fit pas, soit par faiblesse, soit plutôt par inattention. — À cette prédiction, si simple et si claire, on a parfois opposé le texte suivant du Talmud (Bava Kama, cap. vii), d’après lequel, nous dit-on, il ne devait pas y avoir de coqs à Jérusalem : « Non alunt gallos Hierosolymis propter sacra, nec sacerdotes eos alunt per totam terram Israeliticam ». — « Etiam Israelitis, ajoute la Glose, prohibitum est gallos alere Hierosolymis propter sacra ; nam Israelitæ comederunt illic carnem sacrificiorum… : jam vero mos est gallis gallinaceis vertere stercoraria, atque inde forsan educere possent carnem reptilium, unde pollui possent sacra ista comedenda ». Cela étant, on a pris le· mot άλέκτωρ dans un sens figuré, et on lui a fait désigner tantôt le « Buccinator » romain qui annonçait les heures au son du clairon, tantôt les gardes de nuit qui les proclamaient à haute voix pour les Juifs, comme cela se pratique encore dans plusieurs contrées. Mais ce sont là des subtilités inacceptables. « Aderant certo galli gallinacei Hierosolymisæque ac alibi, dit Lightfoot, Hor. hebr. in Evang. Matthæi, xxvi, 34. Et memorabilis est historia de gallo ex sententia Synedrii lapidato ob interfectum ab eo puerulum. Hieros. Erubin, f. 26, 1 ». Cf. Sepp[529]. On peut donc prouver par le Talmud même qu’il y avait des coqs à Jérusalem. Supposé que les habitants juifs eussent eu quelque scrupule à en élever, la garnison romaine ne se serait nullement gênée à cet égard. Au reste, la touchante comparaison dont Jésus s’était servi peu de jours auparavant afin de marquer la tendresse qu’il éprouvait pour Jérusalem, prouve suffisamment que les habitants de la capitale, auxquels il s’adressait alors, connaissaient les mœurs des Gallinacés, par conséquent que ces volatiles ne leur étaient pas étrangers.

Mais Pierre insistait encore davantage : « Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas ». Et tous disaient la même chose.
At ille amplius loquebatur : Et si oportuerit me simul commori tibi, non te negabo. Similiter autem et omnes dicebant.
ό δὲ έκπερισσω̃ς έλάλει 'Eὰν δέη̣ με συναποθανει̃ν σοι, ού μή σε άπαρνήσομαι. ώσαύτως δὲ καὶ πάντες έλεγον.

14.31. — At ille amplius loquebatur. Bien loin d’avoir été ramené à des sentiments plus humbles par cette prophétie de son Maître, Pierre ose donner à Jésus un formel démenti, en protestant de plus en plus fort de son attachement inaltérable. « Amplius » : dans le grec, έκ περισσου̃ ; littéralement, « ex abundanti ». L’adverbe μα̃λλον, qu’on lit dans la Recepta avant les mots έὰν με δέη…, a été omis par d’importants manuscrits. Peut-être est-ce une note marginale, destinée d’abord à expliquer l’expression très rare έκ περισσου̃, et insérée plus tard maladroitement dans le texte. — Me simul commori tibi. Le vaillant apôtre est prêt, dit-il, à répandre pour Jésus jusqu’à la dernière goutte de son sang. Comment donc serait-il capable de le renier ? Hélas ! « ecce avis sine pennis in altum volare nititur ; sed corpus aggravat animam, ut, timore humano mortis, timor Domini superetur[530] ».

6. — Gethsémani.

Mc 14.32-42. — Parall. Mt 26.36-46 ; Lc 22.39-46 ; Jn 18.1.

Jésus, prêtre et victime dans l’institution du sacrifice non sanglant de l’autel, est encore prêtre et victime dans le sacrifice sanglant de Gethsémani et du Calvaire. Nous verrons la victime s’effrayer un moment et trembler, mais nous verrons aussi le prêtre l’immoler sans hésitation.

Ils allèrent ensuite dans une propriété appelée Gethsémani. Et il dit à ses disciples : « Asseyez-vous ici, pendant que je prierai ».
Et veniunt in prædium, cui nomen Gethsemani. Et ait discipulis suis : Sedete hic donec orem.
Καὶ έρχονται είς χωρίον ού̃ τὸ όνομα Γεθσημανί, καὶ λέγει τοι̃ς μαθηται̃ς αύτου̃ Καθίσατε ώ̃δε έως προσεύξωμαι.

14.32. — Et veniunt in prædium… Notez l’emploi du temps présent, qui est propre à saint Marc : έρχονται, λέγει ; de même au verset suivant, παραλαμϐάνει. Voyez la description du jardin de Gethsémani dans l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 26.36. On a souvent établi d’ingénieuses comparaisons entre ce douloureux jardin et les ombrages du paradis terrestre. Ici un bonheur sans mélange, là d’affreuses angoisses ; mais ici le péché avec ses châtiments divers, et là la vie spirituelle rendue à l’humanité :

Attulit mortem vetus hortus, unde
Culpa prodivit : novus iste vitam
Hortus en affert, ubi nocte Jesus
Permanet orans.

--Hymn. Laud, pro Fest. Orat. D. N. J. C.

Et il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à être saisi de frayeur et d’angoisse.
Et assumit Petrum, et Jacobum, et Joannem secum : et cœpit pavere et tædere.
καὶ παραλαμϐάνει τὸν Πέτρον καὶ τὸν 'Iάκωϐον καὶ τὸν 'Iωάννην μετ’ αύτου̃, καὶ ήρξατο έκθαμϐει̃σθαι καὶ άδημονει̃ν,

14.33. — À peine entré avec ses trois disciples privilégiés dans la partie la plus reculée du jardin, Jésus cœpit pavere et tædere, έκθαμϐει̃σθαι καὶ άδημονει̃ν. Ce second verbe est commun aux deux premiers Évangélistes : il signifie « gravissime angi ». L’autre, propre à saint Marc, est beaucoup plus fort que le λυπει̃σθαι de saint Matthieu, et désigne un violent effroi. Cf. Mc 9.15. Tel est le début de la Passion proprement dite de Notre-Seigneur. Quelle horrible agonie ! « Ô Jésus ! ô Jésus ! Jésus que je n’oserais plus nommer innocent, puisque je vous vois chargé de plus de crimes que les plus grands malfaiteurs ; on va vous traiter selon vos mérites. Au jardin des Olives, votre Père vous abandonne à vous-même : vous y êtes tout seul, mais c’est assez pour votre supplice ; je vous y vois suer sang et eau… Baissez, baissez la tête ; vous avez voulu être caution, vous avez pris sur vous nos iniquités ; vous en porterez tout le poids ; vous paierez tout du long la dette, sans remise, sans miséricorde[531] ».

Et il leur dit : « Mon âme est triste jusqu’à la mort ; demeurez ici, et veillez ».
Et ait illis : Tristis est anima mea usque ad mortem : sustinete hic, et vigilate.
καὶ λέγει αύτοι̃ς Περίλυπός έστιν ή ψυχή μου έως θανάτου· μείνατε ώ̃δε καὶ γρηγορει̃τε.

14.34. — Tristis est anima mea… « Je ne crains point de vous assurer qu’il y avait assez de douleur pour lui donner le coup de la mort… La seule douleur de nos crimes suffisait pour… épuiser sans ressource les forces du corps, en renverser l’économie, et rompre enfin tous les liens qui retiennent l’âme. Il serait donc mort, il serait mort très certainement par le seul effort de cette douleur, si une puissance divine ne l’eût soutenu pour le réserver à d’autres supplices[532] ». — Sustinete, μείνατε, c’est-à-dire « manete ». — Et vigilate. Saint Matthieu ajouté « mecum ». Peut-être avons-nous ici la seule requête personnelle que Jésus ait jamais adressée à ses amis. Hélas ! elle ne fut pas exaucée, comme nous l’apprend la suite du récit.

Et s’étant avancé un peu, il se prosterna contre terre, et il priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui.
Et cum processisset paululum, procidit super terram, et orabat ut, si fieri posset, transiret ab eo hora.
καὶ προελθὼν μικρὸν έπιπτεν έπὶ τη̃ς γη̃ς, καὶ προσηύχετο ίνα εί δυνατόν έστιν παρέλθη̣ άπ’ αύτου̃ ή ώρα,

14.35. — Cum processisset paululum. Le divin agonisant cherche pour quelques instants une solitude complète, afin d’épancher librement son cœur devant son Père céleste. — Orabat : imparfait qui indique une prière prolongée. — Ut, si fieri posset, transiret… Saint Marc a seul spécifié d’une manière indirecte l’objet de la supplication du Sauveur, avant d’en citer directement, la formule. Hora doit s’entendre, comme on le voit par le contexte, des souffrances et de la mort réservées à Jésus. Cf. Jn 12.24. Notre-Seigneur désirait donc, en tant qu’homme, que cette heure terrible passât sans l’atteindre.

Et il dit : « Abba, Père, tout vous est possible ; transportez ce calice loin de moi ; toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que vous voulez ».
Et dixit : Abba pater, omnia tibi possibilia sunt : transfer calicem hunc a me : sed non quod ego volo, sed quod tu.
καὶ έλεγεν Άϐϐα̃ ό Πατήρ, πάντα δυνατά σοι· παρένεγκε τὸ ποτήριον του̃το άπ’ έμου̃· άλλ’ ού τί έγὼ θέλω άλλὰ τί σύ.

14.36. — Abba, Pater. Le mot araméen Άϐϐα̃, אב) אבא, Ab, en hébreu), propre à notre Évangéliste, nous rappelle les locutions analogues Ephpheta, Talitha koumi, etc., que saint Marc s’était complu à insérer dans son récit telles que Jésus les avait prononcées. Saint Paul l’emploie deux fois dans ses Épitres, cf. Rm 8.15 ; Ga 4.6, et il a soin, lui aussi, d’en donner immédiatement la traduction, ό πατήρ. C’est de là que sont venus les substantifs « Abbas », abbé. — Omnia tibi possibilia sunt. Il y a, s’il est permis de parler ainsi, un grand art dans cette prière du Sauveur. Après avoir lancé vers le ciel une appellation de vive tendresse, Mon Père, elle rappelle à Dieu que tout lui est possible, qu’il sait atteindre ses fins de mille manières, qu’il peut par conséquent éloigner du suppliant la coupe amère qui le menace : de là ces mots pressants, transfer calicem… Elle se termine pourtant par un acte d’entier abandon au bon plaisir du Père tout-puissant : Non quod ego volo (scil. fiat), sed quod tu. Sur l’importance dogmatique de ce passage, voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 26.39.

Il vint vers les disciples, et il les trouva endormis. Et il dit à Pierre : « Simon, tu dors ? Tu n’as pas pu veiller une heure ?Veillez et priez, afin que vous n’entriez point en tentation. L’esprit est prompt, mais la chair est faible ».
Et venit, et invenit eos dormientes. Et ait Petro : Simon, dormis ? non potuisti una hora vigilare ?vigilate et orate, ut non intretis in tentationem. Spiritus quidem promptus est, caro vero infirma.
καὶ έρχεται καὶ εύρίσκει αύτοὺς καθεύδοντας, καὶ λέγει τω̣̃ Πέτρω̣ Σίμων, καθεύδεις; ούκ ίσχυσας μίαν ώραν γρηγορη̃σαι; γρηγορει̃τε καὶ προσεύχεσθε, ίνα μὴ έλθητε είς πειρασμόν· τὸ μὲν πνευ̃μα πρόθυμον, ή δὲ σὰρξ άσθενής.

14.37. et 38. — Venit et invenit eos dormientes. « Ils commencent à se séparer de Jésus dans la prière, ceux qui vont s’en séparer dans sa Passion : il prie, mais eux ils dorment ». Saint Jérôme. C’était la réalisation de la parole d’Isaïe, Es 63.3 : J’ai foulé seul le pressoir ; il n’y a personne pour le fouler avec moi. — Ait Petro : Simon, dormis. D’après saint Matthieu, le reproche de Jésus retombait simultanément sur les trois Apôtres : « Non potuistis… ? » Ici, il est adressé tout spécialement à saint Pierre, qui avait fait naguère de si magnifiques promesses. Qu’est devenu son courage ? Le nom de « Simon », que Jésus lui donne dans cette circonstance, est de mauvais augure. C’est le nom de l’homme faible et naturel, tandis que Pierre était l’appellation de l’homme surnaturel, du fondement inébranlable de l’Église du Christ. — Spiritus promptus, caro infirma. Comme l’a dit le Sage, « corpus quod corrumpitur aggravat animam et terrena inhabitatio deprimit sensum multa cogitantem ». Sg 9.15. Mais ce que les Saints Livres appellent la « chair » produit des effets encore plus fâcheux que le corps : c’est contre la σάρξ que viennent se briser les meilleures résolutions de notre esprit. Tel était le cas pour saint Pierre, saint Jacques et saint Jean.

Et, s’en allant de nouveau, il pria, redisant les mêmes paroles.Et étant venu, il les trouva encore endormis ; car leurs yeux étaient appesantis de sommeil, et ils ne savaient que lui répondre.
Et iterum abiens oravit, eumdem sermonem dicens.Et reversus, denuo invenit eos dormientes (erant enim oculi eorum gravati), et ignorabant quid responderent ei.
καὶ πάλιν άπελθὼν προσηύξατο τὸν αύτὸν λόγον είπών. καὶ πάλιν έλθὼν εύ̃ρεν αύτοὺς καθεύδοντας, η̃σαν γὰρ αύτω̃ν οί όφθαλμοὶ καταϐαρυνόμενοι, καὶ ούκ ή̣δεισαν τί άποκριθω̃σιν αύτω̣̃.

14.39. et 40. — Iterum abiens oravit… Jésus, délaissé même par ses meilleurs amis, va se consoler, se réconforter de nouveau dans la prière. Puis, il revient auprès des trois Apôtres ; mais cette fois encore il les trouve profondément endormis. Comme au moment de la Transfiguration, Mc 9.4, et Lc 9.32, ils étaient en proie à un sommeil extraordinaire ; aussi leurs réponses étaient-elles confuses, embarrassées, ainsi qu’il arrive aux personnes qu’on vient subitement réveiller : ignorabant quid responderent ei. Ce dernier trait ne se trouve que dans le second Évangile.

Il revint pour la troisième fois, et il leur dit : « Dormez maintenant et reposez-vous. C’est assez, l’heure est venue ; voici que le Fils de l’homme va être livré aux mains des pécheurs.Levez-vous, allons ; voici que celui qui me livrera est proche ».
Et venit tertio, et ait illis : Dormite jam, et requiescite. Sufficit : venit hora : ecce Filius hominis tradetur in manus peccatorum.Surgite, eamus : ecce qui me tradet, prope est.
καὶ έρχεται τὸ τρίτον καὶ λέγει αύτοι̃ς Καθεύδετε τὸ λοιπὸν καὶ άναπαύεσθε· άπέχει· η̃λθεν ή ώρα, ίδοὺ παραδίδοται ό Υίὸς του̃ άνθρώπου είς τὰς χει̃ρας τω̃ν άμαρτωλω̃ν. έγείρεσθε άγωμεν· ίδοὺ ό παραδιδούς με ήγγικεν.

14.41. et 42. — Et venit tertio. Saint Marc ne mentionne pas en termes exprès la troisième prière de Jésus ; mais il la suppose implicitement en disant que Notre-Seigneur rejoignait ses disciples pour la « troisième fois ». La tentation de Gethsémani, de même que celle du désert, Mt 4.1 et ss., se composa donc de trois assauts consécutifs, victorieusement repoussés par le Sauveur. — Dormite jam et requiescite. Jésus, n’ayant plus besoin de consolations humaines, accorda aux siens, par ces paroles, quelque temps de repos. Puis, quand approcha l’heure de la trahison, il les éveilla en disant : Sufficit… surgite, eamus. La Vulgate a très bien traduit le verbe grec άπέχει, qui est en effet, d’après Hésychius, synonyme de άπόχρη, έξαρκει̃. Dans ce passage, il signifie donc : C’est assez de sommeil ! vous avez suffisamment dormi ! et non, comme le veulent quelques interprètes « Elongala est » (scil, angustia mea), ou bien : Assez veillé ! je n’ai plus besoin de vous. Entre ce mot, qui est une particularité de saint Marc, et « requiescite », il faut admettre une pause plus ou moins longue. — Tradetur, qui me tradet. Dans le texte grec, nous avons deux fois le présent au lieu du futur : παραδίδοται, ό παραδιδοὺς με. En effet, l’affreux mystère de la trahison de Judas était déjà en plein cours d’exécution. Bellini, fra Angelico, Carlo Dolci, Schidone, Murillo, le Pérugin ont admirablement reproduit cette scène douloureuse. Le Corrège y « a déployé toute la suavité de son pinceau » (Rio).

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