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§ II. Période de préparation.

Mt 3.14.11.

Cette période, qui correspond aux derniers mois de l’année 779 U. C., comprend deux faits généraux, le ministère du Précurseur et l’entrée en fonctions de Jésus.

1. — Le Précurseur.

Mt 3.1-12. — Parall. Mc 1.1-8 ; Lc 3.1-18.

« C’est ici, dit Bengel dans son Gnomon, que la toile du Nouveau Testament est en quelque sorte levée, ici que commence la plus grande de toutes les époques de l’Église ». Sur la scène, nous apercevons non pas Jésus, qui vit encore dans sa retraite de Nazareth, mais Jean-Baptiste. Le héraut ne précède-t-il pas son maître ? le Précurseur ne-doit-il pas frayer les voies au Messie ? La vie publique a donc sa petite préface de même que la vie cachée ; le ministère de saint Jean-Baptiste, qu’on a élégamment appelé « l’aurore du jour évangélique », sert d’introduction au ministère de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Tous les évangélistes nous présentent cette grande figure du Précurseur au début de leur narration ; c’est qu’elle avait une importance considérable pour eux et pour Jésus-Christ, à cause des anciennes prophéties qui devaient s’accomplir en saint Jean. Notons encore que Jean-Baptiste est au Messie ce que l’Ancien Testament est au Nouveau : le Précurseur, qui est le dernier prophète, le représentant universel de la Loi ancienne, sert en quelque sorte d’anneau pour rattacher la Théocratie à l’Église chrétienne fondée par Jésus.

En ces jours-là, Jean-Baptiste vint, prêchant dans le désert de Judée,

In diebus autem illis venit Joannes Baptista prædicans in deserto Judææ,

'Eν δὲ ται̃ς ήμέραις έκείναις παραγίνεται 'Iωάννης ό βαπτιστὴς κηρύσσων έν τη̣̃ έρήμω̣ τη̃ς 'Iουδαίας

3.1.In diebus autem illis.— C’est ici seulement que commençait, d’après saint Épiphane, Hæres. xix, 14, l’édition de l’Évangile selon saint Matthieu tronquée par les Ébionites. — L’évangéliste fixe d’abord, mais en termes très vagues, l’époque vers laquelle le Précurseur fit sa première apparition : « in diebus illis ». Les Hébreux disaient de même בימים ההם, cf. Ex 2.11,23 ; Es 38.1. Cette expression, empruntée au style populaire de l’Orient,recevra de saint Luc, Lc 3.1 et ss., le commentaire le plus clair et le plus complet : elle désigne directement le temps durant lequel Jésus vivait retiré à Nazareth, Mt 2.23 : « Jesu habitante Nazarethæ ; notatur non breve, sed nulla majori mutatione notabile intervallum » (Bengel). C’est donc avant la fin de ce long séjour que le Précurseur parut tout à coup sur la scène. — Venit est au présent, παραγίνεται, ce qui donne de la vie et du pittoresque au récit. — Joannes Baptista ; nom glorieux qui se compose de deux parties distinctes, comme celui de Jésus-Christ. Il y a d’abord le nom propre et personnel « Joannes », en héhreu יוחנן, Iochanan, qui avait été apporté du ciel par l’Ange Gabriel, Lc 1.13, et dont la signification, « Jéhova est propice », était d’heureux augure pour le peuple juif ; il y a ensuite le surnom « Baptistsa » tiré d’une des fonctions principales de saint Jean et dérivé du grec βάπτω, βαπτίζω, baptiser. Saint Matthieu garde le silence le plus absolu sur l’origine et la vie antérieure de Jean-Baptiste ; il était réservé à saint Luc de nous fournir ces précieux renseignements. Le nouvel Élie était du reste parfaitement connu des lecteurs du premier Évangile. Il avait alors environ trente ans comme Jésus. — Le premier théâtre de son ministère fut le désert de Judée, in deserto Judææ. Ou nommait ainsi une région peu habitée et à peu près inculte, quoique riche en pâturages, située à l’Ouest de la mer Morte. Elle est mentionnée plusieurs fois dans l’Ancien Testament, cf. Jg 1.16 ; Ps 62.1. C’était un désert d’après la signification orientale de ce mot, c’est-à-dire, « terræ tractus nec oppidis, nec vicis, nec incolis adeo celebris et frequens, sed pascuis abundans », Rosenmüller, Schol. in h.l., et non pas, comme on est porté à le croire en Occident, une contrée complètement aride et désolée, un petit Sahara. Les déserts de Thécua, d’Engaddi, de Ziph et de Maon, souvent mentionnés dans l’Écriture, lui servaient de prolongements au N. O., au S. E. et au S. : sa pointe septentrionale venait aboutir aux environs de Jéricho, à quelque distance de l’endroit où le Jourdain se jette dans la mer Morte, et c’est là précisément que le Précurseur prêchait et baptisait au début de son ministère. Cependant il ne s’y fixa pas d’une manière définitive ; il parcourait tour à tour les rives orientale et occidentale du fleuve, ainsi que nous l’apprendra la suite de sa vie.

et disant : Faites pénitence, car le royaume des Cieux est proche.

et dicens : Pœnitentiam agite : appropinquavit enim regnum cælorum.

καὶ λέγων, Μετανοει̃τε· ήγγικεν γὰρ ή βασιλεία τω̃ν ούρανω̃ν

3.2.Pænitentiam agite, μετανοει̃τε ; c’est le cri שובו, « convertimini », que les Prophètes avaient fait si souvent retentir : ce sera également le cri de Jésus, cf. Mt 4.17, le cri de tous les messagers envoyés par Dieu aux hommes pour les sauver : μετανοει̃ν exprime très érergiquement la nature de la vraie pénitence. Ce mot suppose une transformation complète du sens moral, toute une révolution opérée dans l’âme, et par suite dans les voies extérieures des pénitents ; mais l’essentiel se passe au fond du cœur. Voir Trench, Synon. of the N. Test. § lxix. Le Tatlmud assure en termes exprès que cette pénitence est nécessaire pour avoir part au royaume et au salut messianiques : « Si Israelitæ pœnitentiam agunt, tunc per Goëlem (h. e. Messiam) liberantur », Sanh. f. 97, 2. Elle était d’autant plus nécessaire que, d’une part, le Messie venait précisément sur la terre pour effacer le péché, cf. Mt 1.21, ce qui ne saurait avoir lieu sans un repentir sincère, et que, d’autre part, les Juifs étaient alors très corrompus. L’historien Josèphe, leur concitoyen, témoigne dans les termes suivants l’indignation quo lui inspiraient leurs vices honteux : « Quidem arbitror si Romani sceleratis istis exitium inferre cessassent, futurum fuisse ut urbs aut terræ hiatu absorberetur, aut eluvione deleretur, aut soli Sodomitici fulmina experiretur, multo enim magis impiam progeniem edidit quam erant qui et hæc perpessi sunt », de Bell. Jud. xv, 43. — Appropinquavit enim. Nous allons entendre le motif pour lequel saint Jean-Baptiste exhorte à !a pénitence d’une manière si pressante : Le royaume des cieux est proche ! « Appropinquavit » au prétérit ; par conséquent « propo jam est, adest ». — Mais que faut-il entendre par le regpum cœlorum qui nous apparaît ici pour la première fois ? Distinguons le nom et l’idée. 1° Parmi les écrivains du Nouveau Testament, saint Matthieu emploie seul cette locution qu’il répète environ trente fois et qui désigne, selon la lettre, un royaume venu du ciel, établi par le ciel, tendant au ciel. Cependant les autres évangélistes et saint Paul parlent fréquemment aussi d’un royaume semblable et en des termes à peu près identiques : « Regnum cœleste, regnum Dei, regnum Christi, regnum filii Dei, regnum filii hominum », ou simplement « regnum ». Toutes ces expressions sont évidemment synonymes ; elles ne diffèrent guère que par le sujet auquel elles attribuent le royaume en question : c’est tantôt le Père, tantôt le Fils, selon le point de vue auquel on se place. Il ne faudrait pas croire qu’elles fussent alors complètement nouvelles et qu’on ne les rencontre que dans les pages du Nouveau Testament. Les Rabbins les emploient très souvent ; le livre de la Sagesse, Sg 10.10, connaît de même la βασιλεία του̃ Θεoυ̃. En remontant plus haut jusqu’à Daniel, jusqu’à David, nous trouvons ce royaume annoncé déjà d’une manière générale ; Cf. Da 7.13,14,27, etc ; Ps 2 ; 109. Le « regnum cœlorum » est donc une de ces notions, qui, visibles à l’état de germe dans les livres protocanoniques de l’Ancienne Alliance, se développent en passant par les écrits deutérocanoniques et sous la plume des vieux Rabbins, pour se montrer en parfaite maturité et en pleine lumière dans le Nouveau Testament. 2° L’idée représentée par ce nom était très claire pour les Juifs contemporains de Notre-Seigneur Jésus-Christ : tout le monde savait fort bien qu’il désignait le royaume messianique, ce royaume éminemment céleste dans son origine, dans ses moyens, dans sa fin, dans son auguste Souverain. Mais la connaissance exacte de Dieu et de ses relations avec le monde nous fournit là-dessus des lumières plus complètes encore, capables d’éclaircir maint passage dogmatique des Saints Évangiles. Dès que le Seigneur sortit de lui-même comme Créateur, qu’il eût formé des êtres libres, il exista un royaume dont il devint l’unique Maître. Ce « regnum Dei » demeura pur et parfait tant, que le péché ne se fût pas introduit sur la terre ; car, jusqu’à cette heure funeste, la plus étroite union ne cessa d’exister entre le gouvernant et les gouvernés. Mais, après la désobéissance d’Adam, le mal pénétra dans le royaume de Dieu, qui se serait immédiatement transformé en un royaume de Satan si le Créateur n’eût agi dès lors pour nous sauver. À ce moment, du vivant même de notre premier père, commence le royaume du Messie. À la place du « regnum Dei simpliciter » s’ouvre donc le « regnum Filii Dei » qui eut trois phases distinctes dans le cours des temps. 1. Il fut d’abord tout intérieur, existant dans l’âme des justes, des enfants de Dieu, comme les appelle la Bible. 2. Plus tard, il se manifesta au dehors, quand Jéhova fit une alliance spéciale avec Israël, et qu’il le choisit pour son peuple de prédilection. 3. Mais la théocratie juive n’était qu’une figure, qu’une préparation à la forme parfaite du royaume messianique. C’est l’Église chrétienne qui est aujourd’hui, qui sera jusqu’à la fin du monde le véritable royaume du Messie. Cependant, durant ces trois périodes, le royaume du mal, ή βασιλεία τη̃ς άμαρτίας ou bien του̃ πονηροὺ, subsiste à côté de celui du Christ auquel il fait une guerre acharnée, et cette lutte durera jusqu’au jugement final. Mais alors, quand le règne de Satan aura été anéanti avec la mort et le péché, quand notre corps, ainsi que notre âme, aura participé à la Rédemption, quand toute la nature aura été régénérée, le Messie victorieux remettra son autorité entre les mains de son Père, et l’antique βασιλεία του̃ Θεου̃ reparaîtra, comme aux premiers jours du monde. En réunissant ces différentes notions, on peut avoir une idée suffisamment exacte du « regnum cœlorum » tel qu’il est dépeint dans les écrits du Nouveau Testament, et l’on comprend pourquoi il ne nous y est pas toujours présenté sous le même aspect, mais tantôt comme présent, tantôt comme futur, tantôt comme intérieur, tantôt comme extérieur. Voir Olshausen et Bisping in h.l. ; — Le royaume des cieux ou du Messie était alors impatiemment attendu par les Juifs ; aussi furent-ils vivement émus quand le Précurseur leur en annonça l’établissement prochain, et qu’il leur dit de s’y préparer par une conversion sincère, s’ils voulaient avoir part à ses suites heureuses. Mais quelle idée grossière et charnelle ils s’en faisaient ! Vraiment, ce n’était plus un royaume céleste, tant ils l’avaient défiguré en rattachant au trône messianique des espérances étranges, nées de l’orgueil, de l’égoïsme et des autres passions humaines ! Le Messie-Roi devait d’abord faire son apparition au milieu de prodiges signalés : son premier acte serait de ressusciter tous les descendants d’Abraham, le second de marcher avec eux contre les païens qu’il soumettrait par la force des armes à la domination israëlite. Alors commencerait un règne de mille ans, règne de prospérité, de gloire et de plaisirs. Voilà ce qu’enseignaient ouvertement les Rabbins, ce que les Apôtres croyaient comme les autres ainsi que nous le verrons par plusieurs passages des Évangiles. Jésus luttera constamment, ouvertement, contre ces idées fausses de ses contemporains ; mais il réussira bien rarement à les convaincre, et tout le secret de son insuccès auprès de la plupart des Juifs consiste précisément dans son refus perpétuel de se prêter au rôle tout humain qu’ils attribuaient au Messie.

C'est lui qui a été désigné par le prophète Isaïe, lorsqu'il dit : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droit Ses sentiers.

Hic est enim, qui dictus est per Isaiam prophetam dicentem : Vox clamantis in deserto : Parate viam Domini ; rectas facite semitas ejus.

ού̃τος γάρ έστιν ό ρ́ηθεὶς ύπὸ 'Ησαΐου του̃ προφήτου λέγοντος Φωνὴ βοω̃ντος έν τη̣̃ έρήμω̣· ʻEτοιμάσατε τὴν όδὸν κυρίου εύθείας ποιει̃τε τὰς τρίβους αύτου̃

3.3.Hic est enim. « Causa cur Joannes ita exoriri tum debuerit, uti ℣. 1, 2, describitur, quia sic prædictum erat », Bengel. Ces mots équivalent donc à la formule « ut adimpleretur », ou « tunc adimpletum est ». Évidemment, c’est une réflexion personnelle de l’Évangéliste que nous entendons dans en verset. — Per Isaiam prophetam. Cf. Es 40.3-5. Le rapport de cette prophétie avec le ministère de saint Jean-Baptiste était tellement manifeste que les quatre Évangélistes l’ont expressément signalé. Les synoptiques appliquent eux-mêmes au Précurseur les paroles d’Isaïe ; d’après saint Jn 1.23, le Baptiste s’en fit une application directe, lorsqu’il répondit à la délégation du Sanhédrin venue tout exprès de Jérusalem pour lui demander qui il était. La citation est faite suivant les Septante. Le prophète, divinement éclairé, contemple en esprit et décrit sous une forme dramatique le futur retour des Juifs en Palestine, aprèsla captivité de Babylone. Jéhova, leur roi, marche à leur tête à travers le désert pour les reconduire sûrement dans leur patrie ; un héraut le précède, selon, l’usage de l’Orient, pour annoncer son prochain passage et faire remettre en bon état les routes auxquelles, aujourd’hui comme dans ces temps reculés, aucune main ne touche si ce n’est dans des circonstances analogues. Tel est le sens primitif et direct de l’oracle. D’après le sens typique, que les Rabbins admettaient déjà en faveur du Messie, Jéhova figure ici le Christ ; les Israélites revenant de la Chaldée représentent les enfants de Dieu délivrés de la captivité du péché par la Rédemption ; le héraut n’est autre que Jean-Baptiste. — Vox, la voix du héraut, c’est-à-dire du Précurseur. — In deserto ; d’après le parallélisme et la ponctuation actuelle du texte hébreu, ces deux mots dépendent de « parate » et non de « clamantis » : Voix d’un homme qui crie, Préparez dans le désert la route de Jéhova ; rectifiez dans les lieux inhabités les chemins de notre Dieu. Mais comme Jean-Baptiste prêchait dans le désert, cf. ℣. 1, cette variante est pleine de naturel et d’intérêt. — Parate viam… rectas facite semitas. Euthymius fait justement observer que les voies et les sentiers de Jésus-Christ sont les âmes de ceux qu’il vient sauver, et que ces routes spirituelles par lesquelles il veut passer doivent être aplanies, redressées, dégagées de tout obstacle moral, sans quoi il s’arrêterait aussitôt et prendrait une autre direction. Les Juifs étaient alors orgueilleux, infatués d’eux-mêmes et remplis d’hypocrisie : Jean-Baptiste avait pour mission d’abaisser ces montagnes, de rendre droits ces chemins tortueux. Il fut loin de réussir complètement dans ce ministère difficile.

Or Jean avait un vêtement de poils de chameau et une ceinture de cuir autour de ses reins ; et sa nourriture était des sauterelles et du miel sauvage.

Ipse autem Joannes habebat vestimentum de pilis camelorum, et zonam pelliceam circa lumbos suos : esca autem ejus erat locustæ, et mel silvestre.

Αύτὸς δὲ ό 'Iωάννης εί̃χεν τὸ ένδυμα αύτου̃ άπὸ τριχω̃ν καμήλου καὶ ζώνην δερματίνην περὶ τὴν όσφὺν αύτου̃ ή δὲ τροφὴ αύτου̃ η̃ν άκρίδες καὶ μέλι άγριον

3.4. — Le ℣. 4 décrit en peu de mots la vie mortifiée du Précurseur. Quelle harmonie parfaite nous trouvons, d’après ce tableau, entre la prédication et les mœurs de Jean-Baptiste ! Il n’est pas de ceux qui placent sur les épaules d’autrui de lourds fardeaux qu’ils se gardent bien de toucher eux-mêmes du bout du doigt : il est au contraire le premier à pratiquer la pénitence qu’il prêche aux autres. Les détails qui suivent concernent son habillement et sa nourriture. — a. Vestimentum… Son habillement se composait de deux pièces aussi rudes que communes : la première était une tunique de pilis camelorum. De tout temps, dans plusieurs contrées de l’Orient, on a fabriqué avec les poils du chameau un drap épais et grossier, qui sert de vêtement aux pauvres et de toile pour les tentes. Tandis qu’un Tibère et qu’un Hérode étaient revêtus de la pourpre, tandis qu’Anne et Caïphe brillaient sous les ornements sacerdotaux, le Précurseur « erat vestitus pilis cameli », Mc 1.6. Divers auteurs ont pensé que la tunique de Jean-Baptiste était faite d’une peau de chameau, et qu’elle ressemblait aux pardessus en peau de chèvre qu’on porte fréquemment de nos jours : le texte évangélique s’oppose formellement à cette interprétation, car il parle de poils et non d’une peau. — Et zonam pelliceam. C’est la seconde pièce du costume. Pour relever la lourde robe que nous venons de décrire, le Baptiste avait une ceinture du même genre. Les riches et les élégants affectaient de porter des ceintures précieuses, couvertes de broderies : la sienne était simplement une lanière de cuir. Il est intéressant de noter la ressemblance non seulement d’âme et d’esprit, mais encore de formes extérieures, qui existait entre saint Jean-Baptiste et Élie, son modèle. Le premier Élie était, lui aussi, quant à l’habillement, « vir pilosus et zona pellicea accinctus renibus », 2Ch 1.2-8. — b. Esca autem, ejus. Deux mets principaux la composaient, les sauterelles et le miel sauvage. — Locustæ. « Apud Orientales et Lybiæ populos… locustis vesci moris est[178] » ; cet usage, est plus que jamais en vigueur, surtout dans les classes pauvres. Moïse, Lv 11.22, indique quatre familles de sauterelles qui étaient pures suivant la Loi, et qui pouvaient servir d’aliment aux Hébreux. Pline l’Ancien nous fournit de très curieux renseignements sur ce comestible[179] ; de même la plupart des voyageurs modernes qui ont visité l’Orient : on enlève habituellement les pattes et les ailes de l’insecte, et on le prépare ensuite de mille manières. Tantôt il est frit au beurre ou cuit à l’étuvée, tantôt on se contente de le faire bouillir, tantôt on le rôtit, tantôt on le fume, ou bien on le fait sécher au four et on le pile pour faire des gâteaux avec cette singulière farine. Les sauterelles de l’Orient sont en général plus grosses que les nôtres dont elles diffèrent d’ailleurs notablement. Bien loin d’exciter la moindre répugnance, elles sont pour la plupart des Orientaux un mets très agréable. D’anciens interprètes, ignorant cette coutume, et trouvant les sauterelles indignes du Précurseur, ont proposé plusieurs leçons singulières pour remplacer άκρίδες qu’ils voulaient à toute force éliminer du texte ; par exemple έγκρίδες, gâteaux à l’huile ou au miel, καρίδες, sorte d’écrevisses, άκρόδρυα, fruits à noyau. Ces conjectures sont sans valeur. — Mel silvestre. Il y a deux manières d’expliquer pette expression. D’après l’opinion la plus commune et la plus naturelle, elle désigne, selon les paroles d’Euthymius, τὸ έν ται̃ς τω̃ν πετρω̃ν σχισμαι̃ς ύπὸ τω̃ν μελισσω̃ν γεωργούμενον, un miel composé par les abeilles sauvages dans les vieux troncs d’arbres et dans les fissures des rochers. Ce miel se rencontre abondamment dans le désert de Judée où il coule parfois le long des arbres, selon la description de Virgile. Il est un peu amer, mais très aromatique et très délicat. Suivant plusieurs écrivains modernes, ce « mei silvestre » ne serait pas un miel proprement dit, mais une sorte de gomme sucrée que distillent, en Orient et spécialement au Sud de la Palestine, certains arbres tels que le figuier, le palmier, etc. Suidas et Diodore de Sicile donnent à ce produit le nom de μέλι άγριον. On mentionne aussi un suc du même genre fourni par une espèce particulière de sapins aux environs de Vienne en Autriche ; les paysans le recueillent et l’étendent sur leur pain en guise de beurre. Malgré ces raisons nous persistons à trouver le premier sentiment beaucoup plus naturel. Quoi qu’il en soit, du reste, rien n’était plus simple et plus vulgaire que la nourriture de Jean-Baptiste.

Alors Jérusalem, et toute la Judée, et tout le pays des environs du Jourdain, venaient à lui ;

Tunc exibat ad eum Jerosolyma, et omnis Judæa, et omnis regio circa Jordanem ;

τότε έξεπορεύετο πρὸς αύτὸν ̔Iεροσόλυμα καὶ πα̃σα ή 'Iουδαία καὶ πα̃σα ή περίχωρος του̃ 'Iορδάνου

3.5.Tunc exibat. La nouveauté, l’extraordinaire, la sainteté attirent promptement la multitude ; on veut voir cet homme austère et mystérieux, on veut entendre de sa propre bouche la grande nouvelle qu’il proclame. — Jerosolyma ; les habitants de la capitale quittent eux-mêmes leurs occupations et leurs plaisirs pour accourir auprès de Jean-Baptiste. — Omnis Judœa ; c’était la province dans laquelle se tenait alors le Précurseur. — Omnis regio circa Jordanem : la région appelée autrefois ככר הירדן « le cercle du Jourdain », aujourd’hui « le Ghôr » ; vallée profonde située entre le lac de Tibériade et la mer Morte. Cette expression désigne toutes les parties riveraines du Jourdain, de quelque province qu’elles ressortissent : on venait non seulement de la Judée, mais encore de la Pérée, de la Gaulanite, de la Galilée et de la Samarie. À coup sûr il y avait dans cette foule un très grand nombre de curieux ; mais le Précurseur savait distinguer ces auditeurs mal disposés ou mal préparés et il s’efforçait de toucher leurs cœurs en leur inspirant une frayeur salutaire ; cf. ℣. 7 et ss.

et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain, confessant leurs péchés.

et baptizabantur ab eo in Jordane, confitentes peccata sua.

καὶ έβαπτίζοντο έν τω̣̃ 'Iορδάνη̣ ύπ' αύτου̃ έξομολογούμενοι τὰς άμαρτίας αύτω̃ν

3.6.Et baptizabantur. À sa prédication, saint Jean avait joint un rite extérieur qui lui avait été sans doute directement inspiré de Dieu, et qui consistait dans une immersion complète dans les eaux du Jourdain, selon l’étymologie du mot « baptiser ». On a parfoie affirmé, mais sans preuves suffisantes, qu’au moment où le baptisé descendait dans le fleuve, le Baptiste prononçait les paroles suivantes qui servaient de forme : βαπτίζω σε ει̃ς τὸv έρχόμενον ; Olshausen, etc. — Ce rite était un symbole très intelligible, qui figurait la purification de l’âme nécessaire pour participer au royaume du Christ : c’était donc le corollaire ou plutôt l’explication pratique de la grave parole « Pœnitentiam agite… » ; c’était en même temps un acte d’initiation au règne messianique. Rien ne prouve que ce baptême fût obligatoire ; cependant toutes les âmes pieuses et croyantes s’empressaient de le recevoir. Le livre des Actes, Ac 19.3, nous apprend qu’il survécut pendant longtemps au Précurseur. Quoique nouveau sous le rapport du but spécial qu’il indiquait, il était déjà très ancien et très universel au point de vue extérieur, c’est-à-dire dans la matière et dans le mode d’administration qui lui servaient de bases : les ablutions de divers genre prescrites par la Loi mosaïque à ceux qui avaient contracté des souillures légales, en dehors du judaïsme, les « lustrations » nombreuse qui avaient lieu chez les peuples paiens, n’étaienl-elles pas en vérité des cérémonies analogues à celle de Jean-Baptiste ? — Confitentes peccata sua. L’immersion dans le Jourdain était accompagnée non d’holocaustes matériels comme la plupart des purifications légales, mais de l’élément le plus spirituel du sacrifice, la confession des péchés. En quoi consistait cette confession ? Jusqu’à quel point était-elle laissée à la liberté de chaque pénitent ? Il est assez difficile de le déterminer. L’expression έξομολογούμενοι du texte grec semble supposer un aveu public qui entrait sans doute dans quelques détails, mais dont l’étendue variait selon le degré de ferveur et d’humilité des baptisés.

Mais voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens qui venaient à son baptême, il leur dit : Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui va venir ?

Videns autem multos pharisæorum, et sadducæorum, venientes ad baptismum suum, dixit eis : Progenies viperarum, quis demonstravit vobis fugere a ventura ira ?

'Iδὼν δὲ πολλοὺς τω̃ν Φαρισαίων καὶ Σαδδουκαίων έρχομένους έπὶ τὸ βάπτισμα αύτου̃ εί̃πεν αύτοι̃ς Γεννήματα έχιδνω̃ν τίς ύπέδειξεν ύμι̃ν φυγει̃ν άπὸ τη̃ς μελλούσης όργη̃ς;

3.7.Multos Pharisæorum et Sadducæorum. L’évangéliste nous a fait connaître plus haut, ℣. 2, le ton général de la prédication de saint Jean-Baptiste ;· il donne maintenant un échantillon de sa prédication particulière. Le Précurseur savait admirablement adapter ses paroles aux différents genres d’auditoires qui affluaient autour de lui ; il excellait surtout dans les applications pratiques, sans lesquelles il n’y a point de véritable enseignement religieux ; les ℣℣. 7-12 vont nous le faire apprécier sous ce rapport. — Les Pharisiens et les Sadducéens, qu’on retrouvera plus tard presque à chaque page de l’Évangile, formaient deux sectes ou partis, célèbres dans l’histoire des derniers temps de la théocratie juive. Leur origine, qu’on n’a pas encore réussi à dégager complètement des obscurités qui l’environnent, semble remonter jusqu’au milieu du second siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire à l’époque des Macchabées. Cependant, grâce aux noms qu’ils adoptèrent ou qui leur furent imposés par le peuple, on parvient à se faire une idée assez précise de leur naissance et de leurs premiers développements. Il faut se souvenir que, sous la domination des princes Asmonéens, l’Hellénisme envahit peu à peu l’antique religion de Moïse, par suite des relations forcées que les Juifs eurent alors avec les nations étrangères. Dès l’apparition de cet élément corrupteur, il se forma au sein de la nation, ou du moins dans les classes supérieures, deux tendances à peine perceptibles d’abord, l’une pour repousser, l’autre pour admettre les idées et les coutumes grecques. La première fut appelée άμιξία, cf. 2M 14.38, « continentia » dans la Vulgate, en hébreu יפרישות perischout, et ses adeptes « les séparés », פרושין ou פרושים, peroushin ou perouschim, « Pharisæi » : c’étaient les Puritains du Judaïsme. La seconde reçut au contraire le nom de έπιμιξία, 2M 14.3, « commistio » dans la Vulgate, c’est-à-dire mélange, que ses partisans traduisirent en hébreu par צדקה, tsedâka, la justice, montrant ainsi qu’ils desiraient s’en tenir à la vertu légale et modérée : de là leur propre dénomination de עדוסים, tsedonkim, les justes. Mais peu à peu ces tendances, suivant leur cours naturel, furent érigées en vrais systèmes qui allèrent s’écartant de plus en plus l’un de l’autre, poussés qu’ils étaient jusqu’à leurs conséquences les plus rigoureuses : finalement, ce furent deux partis extrêmes, toujours en guerre et se servant de la religion comme de la politique pour se renverser mutuellement. Il ne nous appartient pas de tracer l’histoire de leurs luttes ; on en trouvera les détails, parfois sanglants, dans les écrits de l’historien Josèphe et dans le Talmud. Qu’il suffise de dire ici que cette guerre intestine, et aussi les principes pernicieux des deux sectes, portèrent un coup mortel à la théocratie, de telle sorte qu’elle n’était plus qu’une ombre d’elle-même au temps où nous sommes arrivés. Les Évangiles nous fourniront les renseignements les plus intéressants sur leurs mœurs et sur leur attitude à l’égard de Jésus. Pour éviter des redites inutiles, nous renvoyons aux divers passages où il sera question de ces puissants partis, l’examen des doctrines qu’ils professaient et de la conduite qu’ils tenaient au dehors. Aux notes qui précèdent, nous ajouterons seulement quelques traits qu’il importe de connaître dès à présent. Les Sadducéens étaient pour la plupart des prêtres ou des nobles ; les Pharisiens se recrutaient surtout parmi les lettrés et les scribes. Les premiers avaient en mains la puissance civile et politique ; les seconds jouissaient d’une immense autorité morale, grâce à l’appui du peuple qui, ébloui par leur sainteté apparente, avait conçu pour eux les sentiments de la plus vive estime. À l’époque de Jésus, les Sadducéens étaient arrivés au bas de la pente fatale sur laquelle ils s’étaient imprudemment lancés : beaucoup d’entre eux avaient perdu la foi. D’un autre côté, la piété pharisaïque, dirigée dès le début vers l’extérieur, était devenue un pur formalisme, une affaire de parade et souvent d’hypocrisie, comme Jésus saura bien le dire. Voilà ce qu’étaient alors les chefs du Judaïsme, ses membres les plus influents. Quel besoin par conséquent de pénitence et de rédemption ! — À côté des Pharisiens et des Sadducéens, florissait une troisième secte également célèbre, quoique elle ne soit pas mentionnée dans le Nouveau Testament ; nous voulons parler des Esséniens, ces moines de la religion mosaïque, si on peut les nommer ainsi, qui menaient une vie vraiment édifiante. Malheureusement, ils avaient pour mobile un mysticisme exagéré qui gâta sous plus d’un rapport leurs bonnes intentions. Il a été de mode, pendant quelque temps, de prétendre que Jean-Baptiste et Jésus lui-mème appartenaient à l’Essénisme, et que le dogme chrétien n’est pas autre chose que la doctrine essénienne perfectionnée : mais c’était là une assertion si manifestement ridicule, si dépourvue de tout fondement, qu’on a fini par y renoncer d’une manière à peu près générale.[180]Venientes ad baptismum ; ils venaient soit pour faire comme tout le monde, soit parce qu’ils prenaient Jean-Baptiste pour le Messie ; cf. Jn 1.19-24. Il est probable que la sévère réprimande du Précurseur les arrêta, car saint Luc déclare formellement que les Pharisiens en général ne reçurent pas son baptême ; cf. Lc 7.30. Notons en passant l’opinion singulière d’Oléarius qui donne à la préposition έπὶ le sens de « contra » ; d’après cet auteur les Pharisiens et les Sadducéens viennent donc auprès de Jean « ut baptismo se opponant ». — Progenies viperarum. À deux reprises, Mt 12.34 ; 23.33, Jésus-Christ lui-même infligera aux Pharisiens en particulier ce titre infamant que les écrivains de l’Ancienne Alliance, Es 14.29 ; 59.5 ; Ps 587.5, et les auteurs classiques (δεινη̃ς έχίδνης θρέμμα, Sophocle) emploient aussi, dans des circonstances analogues, pour désigner des hommes pleins de venin et d’astuce. Les deux sectes, par leur doctrine et leurs exemples, n’empoisonnaient-elles pas lentement les esprits ? C’est là sans doute un langage dur et sévère, mais il est inspiré par le zèle et par la charité ; il faut parfois frapper de grands coups sur les pécheurs endurcis et superbes, afin de les faire sortir de leur torpeur. — Quis demonstravit vobis. « Verba sunt admirantis, et simul suspicionem malam indicantis », Van Steenkiste. — A ventura ira. Quelle est cette colère future dont saint Jean menace les orgueilleux sectaires, et, que saint Paul mentionne également dans sa première épître aux Thessalonicieus, 1Th 1.10 ? C’est la sainte fureur de Dieu à l’égard des pécheurs impénitents ; non qu’elle soit cormplétement « à venir », car elle se manifeste habituellement dès ce monde ; mais ses effets ne seront irrévocables et complets qu’après le jugement dernier et la sentence finale. Les Pharisiens et les Sadducéens n’avaient nullement pensé à fuir la divine colère et ses suites en venant auprès du Jourdain ; le Précurseur leur suggère cet excellent motif, afin de faire sur eux une plus vive impression. Ne dirait-on pas qu’il prophétise les malheurs épouvantables qui tomberont bientôt sur les Juifs !

Faites donc de dignes fruits de pénitence.

Facite ergo fructum dignum pœnitentiæ.

ποιήσατε ου̃ν καρποὺς άξιους τη̃ς μετανοίας

3.8.Facite ergo fructum… Le « textus receptus » grec a καρπούς άξιούς au pluriel, mais il vaut mieux lire καρπὸν άξιὸν avec plusieurs Pères et la plupart des manuscrits. Après la parole de réveil que nous venons d’entendre, en voici une d’exhortation et de direction. Cet « ergo » est très énergique. Il suppose une déduction tirée de la pensée qui précède : Si vous voulez échapper aux terribles vengeances du ciel, faites donc… etc… καρπὸν πὸιει̃ν est un hébralsme, עשרת פרי, pour καρπὸν φερει̃ν. Il y a là une belle métaphore : le repentir ressemble à une plante dont la racine est au fond de notre cœur, et qui projette au dehors des branches chargées de fruits. La vraie pénitence se manifeste nécessairement par des œuvres ; cf. Ac 26.20. Nous trouverons dans Lc 3.11, l’énumération de plusieurs « fruits de pénitence » adaptés aux différentes classes d’auditeurs qui entouraient saint Jean-Baptiste.

Et ne prétendez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père. Car je vous déclare que Dieu peut susciter de ces pierres des enfants à Abraham.

Et ne velitis dicere intra vos : Patrem habemus Abraham. Dico enim vobis quoniam potens est Deus de lapidibus istis suscitare filios Abrahæ.

καὶ μὴ δόξητε λέγειν έν έαυτοι̃ς Πατέρα έχομεν τὸν Άβραάμ· λέγω γὰρ ύμι̃ν ότι δύναται ό θεὸς έκ τω̃ν λίθων τούτων έγει̃ραι τέκνα τω̣̃ Άβραάμ

3.9. — Parole de grave avertissement : Ne vous fiez point à vos privilèges extérieurs. — Ne velitis ; en grec μὴ δόξητε, ne vous imaginez pas que vous puissiez dire, etc. — Dicere intra vos, locution hébraïque, אמר בלבר, pour signifier « réfléchir », la réflexion étant comme un langage intérieur qu’on se parle à soi-même au fond de son cœur. — Ces cœurs charnels se disaient intérieurement bien des choses étranges ; le Précurseur signale ici la plus grossière de leurs imaginations : Patrem habemus Abraham. Abraham est notre père ; nous ne sommes donc pas une race de pécheurs comme les Gentils ; nous sommes essentiellement une nation sainte, qui n’a pas besoin de pénitence et à laquelle le royaume du ciel s’ouvrira de lui-même. Nous savons, par divers passages du Nouveau Testament et des livres rabbiniques, que les Juifs, les Pharisiens surtout, déduisaient de leur titre d’Abrahamides des conséquences aussi vaines qu’exhorbitantes. Être fils d’Abraham, c’était être certainement et en quelque sorte nécessairement sauvé, les mérites de l’aïeul suffisant, croyait-on, pour toute sa postérité, et devant être appliqués à tous les Israélites sans exception. « Tout Israël aura part au siècle futur (c’est-à-dire au bonheur éternel)[181] ». « Tempore futuro, Abraham sedet juxta portas Gehennæ, et non permittit ullum circumcisum Israelitam descendere eo[182] ». Ainsi donc, cette noblesse, car c’en était une véritable, au lieu d’obliger à une vie plus parfaite, dispensait au contraire de toute vertu personnelle, puisqu’elle assurait le salut quand même. Les Rabbins allaient juqu’à diviser l’humanité en deux classes composées l’une des enfants de la promesse ou des Juifs, l’autre des enfants de la menace ou des Gentils. Le Précurseur attaque de front ce préjugé immoral des sectaires qui l’entourent en ce moment, et, à la place du particularisme révoltant qu’ils enseignent, il établit, comme le fera plus tard Jésus-Christ, l’universalité, la catholicité du « royaume des cieux ». — Potens est Deus. Le pouvoir et la liberté de Dieu ne sont nullement restreints par le droit héréditaire des Juifs ; il peut rejeter, condamner ces faux enfants d’Abraham et extraire des matériaux les plus durs, les plus vils, les moins capables de formation, une nouvelle race de vrais Abrahamides. « Ne putetis, si vos pereatis, patriarcham sine filiis fore. Non ita, non ita utigue res se habet. Deus enim potest ex lapidibus filios ipsi dare, et ad ejus genus cognationemque illos deducere[183] » — De lapidibus istis. En prononçant ces mots, le Précurseur montrait du doigt les pierres qui abondent en ce lieu du désert et qui figuraient parfaitement les païens endurcis dans leurs péchés, mais destinés quand même à devenir les fils spirituels du Père des croyants. Abraham lui-même, suivant l’expression magnifique d’Isaïe, n’était-il pas un rocher dans lequel ses descendants selon la chair, ces Juifs orgueilleux, avaient été taillés ? « Attendite ad petram unde excisi estis, et ad cavernam laci de qua præcisi estis ; attendite ad Abraham patrem Vestrum [184] ». Saint Paul développera plus tard avec toute sa vigueur dogmatique cette légitime conclusion du Précurseur[185].

Car déjà la cognée est mise à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu.

Jam enim securis ad radicem arborum posita est. Omnis ergo arbor, quæ non facit fructum bonum, excidetur, et in ignem mittetur.

ήδη δὲ καὶ ή άξίνη πρὸς τὴν ρ́ίζαν τω̃ν δένδρων κει̃ται· πα̃ν ου̃ν δένδρον μὴ ποιου̃ν καρπὸν καλὸν έκκόπτεται καὶ είς πυ̃ρ βάλλεται

3.10. — Parole de terreur salutaire. Jam enim, ήδη δὲ καὶ, « ut nos ad rem præsentem revocet », Klotz. « Jam imminens est divina vindicta,… res non patitur moram », Van Steenkiste. D’après le verset précédent, les Gentils pourront devenir fils d’Abraham ; d’après celui-ci, les Juifs peuvent être exclus du royaume messianique. Il y a gradation dans l’idée. Ce sont deux illusions que le Baptiste renverse tour à tour. — Securis ad radicem… Belle et vivante image ! Un arbre au pied duquel est placée la cognée du bûcheron n’a pas pour longtemps à rester debout ; or, les Pharisiens et les Sadducéens sont cet arbre. Ils sont marqués, eux aussi, pour la ruine, dans le cas ou ils refuseraient de s’améliorer. — Omnis ergo arbor. Métaphore très fréquente dans les saints Livres, qui représentent à chaque instant les hommes sous la figure d’arbres bons ou mauvais, fertiles ou stériles[186]. — Excidetur,… mittetur ; en grec ces verbes sont au présent κόπτεται, βάλλεται et indiquent ainsi avec plus de force la proximité des vengeances divines. — In ignem. Les Juifs croyaient qu’à la venue du Messie les païens, après d’horribles châtiments, seraient finalement précipités dans un lac de feu ; et voici qu’on les menace eux-mêmes des flammes dévorantes !

Moi, je vous baptise dans l'eau, pour la pénitence ; mais Celui qui doit venir après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de porter Ses sancales. Lui, Il vous baptisera dans l'Esprit-Saint et dans le feu.

Ego quidem baptizo vos in aqua in pœnitentiam : qui autem post me venturus est, fortior me est, cujus non sum dignus calceamenta portare : ipse vos baptizabit in Spiritu Sancto, et igni.

έγὼ μὲν βαπτίζω ύμα̃ς έν ύδατι είς μετάνοιαν ό δὲ όπίσω μου έρχόμενος ίσχυρότερός μου έστίν, ού̃ ούκ είμὶ ίκανὸς τὰ ύποδήματα βαστάσαι· αύτὸς ύμα̃ς βαπτίσει έν πνεύματι άγίω̣ καὶ πυρί·

3.11. — Parole d’instruction, relative à Jésus-Christ qui était le centre de la prédication de Jean-Baptiste. La liaison de ce verset avec le 10e a été diversement indiquée. Elle consiste, d’après l’opinion la plus probable, dans la pensée suivante : Ce n’est pas moi qui exécuterai le redoutable jugement dont je viens de vous parler, le Messie lui-même sera votre juge. On sait que le Précurseur rendit témoignage à Notre Seigneur Jésus-Christ devant trois sortes d’auditoires : l’ensemble du peuple, la délégation du Sanhédrin, ses propres disciples ; nous trouvons ici un exemple de la manière dont il proclamait la haute dignité et le rôle supérieur du Christ, en présence de la foule mélangée qui accourait de tous côtés pour l’entendre. — Ego quidem… ipse autem. Le témoignage a lieu sous la forme d’un double rapprochement, rapprochement entre les baptêmes, rapprochement entre les personnes. — a. Les baptêmes. Baptizo vos… Ces paroles du Précurseur achèvent de nous donner une juste idée de son baptême, dont elles précisent nettement la nature, le but et l’infériorité par rapport à celui qu’instituera le Christ. — In aqua : je n’administre que le symbole extérieur, c’est un autre qui donnera la réalité. — In pœnitentiam, ou mieux d’après le grec. « ad (είς) poenitentiam ». Saint Marc, Mc 1.4, appelle de même le baptême de saint Jean un « baptismus pœnitentiæ in remissionem peccatorum ». Ces mots indiquent la fin, la tendance des immersions prescrites par le Précurseur : elles sont destinées simplement à exciter le repentir dans les consciences ; elles ne sont pas assez puissantes pour agir « ex opere operato », pour effacer véritablement les taches de l’âme, car elles ne lavent qu’au dehors. — Au contraire, ipse vos baptizabit in Spiritu Sancto et igni. « In Spiritu Sancto » ; c’est donc l’Esprit de Dieu qui est le principe de la purification et de la profonde régénération intérieure produites par le baptême du Christ. Quelques anciens manuscrits ont supprimé les mots « et igni » que les copistes croyaient peut-être inutiles ; mais ils ont une très grande importance dans ce passage, et d’ailleurs leur authenticité est parfaitement démontrée. Les exégètes sont pourtant loin d’être d’accord relativement à leur vraie signification. Suivant Origène, saint Basile le Grand et un assez grand nombre d’auteurs contemporains, « igni » désignerait ici les flammes de l’enfer comme au ℣. 12, de telle sorte qu’il s’agirait d’un troisième baptême, le baptême des pécheurs impénitents dans le feu éternel. Mais il est manifeste que cette interprétation ne repose sur aucun fondement sérieux. 1° Elle introduit une regrettable confusion d’idées dans ce verset. 2° Elle a contre elle les expressions mêmes employées par saint Jean. Pourquoi dit-il « in Spiritu Sancto et igni », et non pas « et in igni », s’il vent parler de deux baptêmes distincte ou plutôt opposés ? L’union intime qu’il établit entre les substantifs suppose l’unité du fait représenté par eux. De même, comment peut-il vouer les mêmes personnes, « vos », à l’Esprit Saint et au feu de l’enfer ? Ne pouvait-il pas au moins mettre la particule « vel » à la place de « et »? 3° Nulle part, dans l’Écriture, les peines de l’enfer ne sont comparées à un baptême de feu. Pour tous ces motifs réunis, l’antiquité a vu le plus souvent dans l’expression « et igni » une apposition à « Spiritu Sancto », destinée à relever la force du baptême chrétien et sa supériorité sur celui du Précurseur. « Addit et igni ut melius significet antithesim cum aqua ; hæc lavat in superficie, non ad interiora penetrat ; ignis autem res intime pervadit et purificat », Van Steenkiste. Cette prophétie de Jean-Baptiste s’accomplit à la lettre au jour de la Pentecôte, quand l’Esprit Saint descendit sur les Apôtres sous la forme de langues de feu : du reste, il y a longtemps que ce double effet de la venue du Messie avait été annoncé ; cf. Jl 2.28 ; Ma 3.2,3. Ainsi donc le baptême de saint Jean est à celui de Jésus-Christ ce que l’eau est par rapport au feu, lorsqu’il s’agit de purifier : on voit par là toute son infériorité. Saint Thomas le range simplement parmi les sacramentaux[187]. « Baptisma Joannis Judaico longe sublimius erat, nostro autem humilius, veluti pons quidam utrorumquo horum baptismatum, ab illo ad hoc per se manu ducens[188] ». — b. Les personnes. Qui autem post me…, en grec ό έρχόμενος, « qui venit » ; le présent exprime de nouveau la proximité. Cette périphrase désigne évidemment le Messie, d’après le contexte. — Le Précurseur se compare ici au Christ relativement au rôle, au pouvoir personnel, et, comme résultat de sa comparaison, il trouve et avoue franchement que le Christ est plus puissant que lui, fortior me est ; bien plus, il va même jusqu’à ajouter ces humbles paroles : cujus non sum dignus… etc. Chez les Juifs, les Grecs et les Romains, c’étaient les derniers esclaves qui apportaient et remportaient les chaussures de leurs maîtres, qui en liaient et en déliaient les courroies : de là les noms de « puelli sandaligeruli », de « puella sandaligerula » qu’on rencontre dans les classiques. Saint Jean-Baptiste admet, par ce langage figuré, qu’il n’est que le dernier des valets du Messie. « Dixit R. Josaa filius Levi : Omnia opera quæ servus praestat hero, etiam discipulus praestat præceptori, præter solutionem calcei sui », dit le Talmud, cité par Wetstein, Hor. hebr. in h.l. Le Précurseur assure qu’il ne reculerait pas devant cet acte d’humilité.

Il a Son van dans Sa main, et Il nettoiera Son aire ; et Il amassera Son blé dans le grenier, mais Il brûlera la paille dans un feu qui ne s'éteindra pas.

Cujus ventilabrum in manu sua : et permundabit aream suam : et congregabit triticum suum in horreum, paleas autem comburet igni inextinguibili.

ού̃ τὸ πτύον έν τη̣̃ χειρὶ αύτου̃ καὶ διακαθαριει̃ τὴν άλωνα αύτου̃ καὶ συνάξει τὸν σι̃τον αύτου̃ είς τὴν άποθήκην τὸ δὲ άχυρον κατακαύσει πυρὶ άσβέστω̣

3.12. — Ce verset décrit l’autorité judiciaire du Christ. — Cujus ventilabrum… ; image dramatique, que les coutumes agricoles de l’Orient rendent facile à saisir. « Dans la Palestine, on avait des aires à la campagne, battues, durcies, aplanies et préparées exprès pour y battre le grain. On y amassait les gerbes et on les y battait sous les pieds des chevaux ou des bœufs, ou avec de grosses planches armées de fer ou de pierres que l’on traînait par dessus… Quand le grain est battu, on enlève la grosse paille et on la met dans des sacs pour la nourriture des animaux ; mais la paille qui est réduite en poussière (« paleas » de notre verset) on la jette au vent avec des pelles et le ban grain retombe dans l’aire. Quand l’aire et le bon grain sont nettoyés, on met le feu à cette menue paille ou aux balayures et on les laisse brûler jusqu’à ce qu’elles soient entièrement consumées », D. Calmet, in h.l. Nous avons vu nous-même pratiquer aux environs de Roanne ce mode expéditif de vanner le blé. — Permundabit, διακαθαριει̃, verbes composés qui expriment très bien la perfection avec laquelle aura lieu l’opération. — Inextinxguibili. Ce mot franchit les limites de la comparaison, mais il est parfaitement dans l’idée : « a figura ad rem figuratam transit », Van Steenkiste. Voir cette idée dans Es 66.24. L’application des expressions figurées « trilicum, paleas, horreum, aream, igni inextinguibili » est aisée. L’aire du Messie, c’est la terre ; le froment représente les hommes qui croient en lui ; la paille, les incrédules et les pécheurs ; le grenier figure l’Église et le ciel, tandis que le feu qui ne s’éteint jamais n’est autre que celui de l’enfer. — Telle était la prédication de Jean-Baptiste ; les détails contenus dans saint Luc nous permettront de l’apprécier d’une façon plus complète. Le crayon de Rembrandt, le pinceau de Léonard de Vinci, de Maratti, d’Albano (musée de Lyon), etc., en ont traduit habilement les principales pensées.

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