Etant parti de là, Jésus Se retira du côté de Tyr et de Sidon.
Et egressus inde Jesus secessit in partes Tyri et Sidonis.
Καὶ έξελθὼν έκει̃θεν ό 'Iησου̃ς άνεχώρησεν είς τὰ μέρη Τύρου καὶ Σιδω̃νος
15.21. — Et egressus inde ; c’est-à-dire de l’endroit où il se trouvait au moment de l’épisode qui vient d’être raconté. La dernière note topographique de saint Matthieu, Math. xiv, 34, nous avait montré le Sauveur dans la plaine de Gennésareth ; mais nous avons dit, en expliquant le premier verset du chap. xv, que Jésus s’était transporté depuis à Capharnaüm. — Secessit. Ce mot semble avoir été choisi à dessein pour indiquer que le nouveau déplacement de Notre-Seigneur était en réalité une prudente retraite, destinée à détourner pendant quelque temps l’attention, des Pharisiens irrités ; cf. xiv, 13. — In partes Tyri et Sidonis. Ces deux villes, qu’on trouve fréquemment associées dans les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, représentent ici la Phénicie tout entière dont elles avaient été successivement la capitale. Leur territoire faisait partie de la province romaine de Syrie : entre elles et la Palestine il n’existait donc plus en ce moment que des limites morales, marquées par la différence des religions et des mœurs. Jésus-Christ, durant son voyage actuel, alla-t-il vraiment sur le sol de l’ancience Phénicie, ou bien se borna-t-il à venir jusqu’auprès, sans y pénétrer ? C’est un point vivement débattu entre les interprètes de l’Évangile. Plusieurs donnent à « in », είς, le sens de « versus », de manière à n’amener le Sauveur que « in partes Palestinæ regioni Tyriorum et Sidoniorum finitimas », Kuinœl ; Cf. Vatable, Grotius, etc. ; les autres, à la suite de saint Jean Chrysostome et de Théophylacte, conservent à ces prépositions leur signification accoutumée et font franchir à Jésus les frontières juives. Saint Marc nous paraît affirmer trop clairement le passage de Notre-Seigneur à travers les régions phéniciennes, cf. Marc. vii, 31, pour que nous hésitions le moins du monde à adopter ce second sentiment. Le Sauveur, parti des bords du lac, prit la direction du Nord-Ouest, traversa les montagnes de Galilée, et, après quelques jours de marche, arriva sur le territoire païen. Sans doute, il avait autrefois défendu à ses disciples d’aller avant sa mort évangéliser les régions habitées par les Gentils, cf. x, 5 ; mais remarquons bien qu’il n’y vient nullement lui-même pour exercer le saint ministère. Il s’y retire momentanément, comme avait fait autrefois le prophète Élie, persécuté sur sa terre natale. Toutefois, « etsi prædicandi evangelii causa non adiit Christus harum Gentium partes, quia tamen imminebat illud tempus, quo Christus a Judæis rejectus ad gentes transferretur, voluit ejus rei quædam edere præludia[629] ».
Et voici qu'une femme chananéenne, venue de ces contrées, s'écria, en Lui disant : Ayez pitié de moi, Seigneur, Fils de David ; ma fille est affreusement tourmentée par le démon.
Et ecce mulier chananæa a finibus illis egressa clamavit, dicens ei : Miserere mei, Domine fili David : filia mea male a dæmonio vexatur.
καὶ ίδού, γυνὴ Χαναναία άπὸ τω̃ν όρίων έκείνων έξελθου̃σα έκραύγασεν αύτω̣̃ λέγουσα, 'Eλέησόν με, κύριε, υίὲ Δαβίδ· ή θυγάτηρ μου κακω̃ς δαιμονίζεται
15.22. — Et ecce relève le caractère inopiné de l’incident. — Mulier chananæa. Une antique tradition la nomme Justa ; sa fille se serait appelé Bérénice[630]. D’après saint Matthieu, elle était Chananéenne ; Marc. vii, 26, en fait une Syro-Phénicienne. Mais ces données sont l’une et l’autre exactes, car les Juifs appelaient les Phéniciens des Chananéens, parce qu’ils étaient en effet d’origine chananéenne. Le premier Évangéliste a donc employé l’appellation générale et le second la dénomination particulière. — A finibus illis (scil. Tyri et Sidonis) egressa. Cette femme apprend de quelque manière l’approche de Jésus-Christ et, avant qu’il n’eût mis le pied sur le territoire phénicien, elle se précipite à sa rencontre pour obtenir la grâce qu’elle désire. Elle habitait donc tout près de la frontière juive. Ce renseignement de l’Évangéliste semble supposer que le miracle eut lieu sur le sol galiléen, avant l’entrée de Jésus en Phénicie. — Miserere mei : cependant, ce n’est point un privilège personnel qu’elle implore du Sauveur, mais « suam fecerat pia mater miseriam filiæ[631] ». — Fili David. Voisine des Juifs, la Chananéenne a entendu parler de leurs croyances particulières et de leurs espérances religieuses, dont ils ne faisaient aucun mystère. Elle sait qu’ils attendent un Messie gui sera fils du grand roi David, l’ami et l’allié du Phénicien Hiram ; elle a appris en outre que Jésus était regardé par un nombre considerable de ses compatriotes comme le Libérateur promis. Voilà pourquoi elle l’appelle « Fils de David », toute païenne qu’elle est. Saint Marc, Marc. iii, 8, et saint Luc, Luc., vi, 17, avaient noté précédemment que la réputation de Notre-Seigneur s’était répandue jusque dans les régions de Tyr et de Sidon, et qu’on était venu de ces contrées lointaines chercher quelques faveurs auprès de lui. — Male vexatur c’est-à-dire « misere » : la pauvre mère met on avant cette circonstance digne de pitié : sa fille souffrait affreusement. — A dæmonio ; elle indique en même temps la nature du mal, qui consistait en une possession. Les païens eux-mêmes croyaient aux démons et aux démoniaques ; il n’est donc pas nécessaire de recourir à une affiliation de la Chananéenne au Judaïsme en qualité de prosélyte, pour expliquer son assertion. — Quelle touchante prière, bien digne d’une mère !
Mais Il ne lui répondit pas un mot. Et les disciples, s'approchant de Lui, Le priaient, en disant : Renvoyez-la, car elle crie derrière nous.
Qui non respondit ei verbum. Et accedentes discipuli ejus rogabant eum dicentes : Dimitte eam : quia clamat post nos.
ό δὲ ούκ άπεκρίθη αύτη̣̃ λόγον· καὶ προσελθόντες οί μαθηταὶ αύτου̃ ήρώτων αύτὸν λέγοντες, Άπόλυσον αύτήν, ότι κράζει όπισθεν ήμω̃ν
15.23. — Qui non respondit… Jésus soumit la suppliante à une rude épreuve. Lui, si bon, si compatissant, qui d’ordinaire allait au-devant des infortunés, qui du moins a toujours exaucé leurs prières ! El pourtant il n’adresse pas même un seul mot à la Chananéenne. « Quam novum hoc et inauditum ! Judæos et ingratos inducit, et tentantes non dimittit ; hanc vero quæ ad ipsum accurrit, quæ rogat et supplicat, quæ nec in lege nec in prophetis educata tantam tamen pietatem exhibet, ne responsione quidem dignatur[632] ». « Le Verbe n’a pas de paroles, dit encore le saint Docteur, la fontaine est scellée, la médecine refuse ses remèdes ». Mais il veut donner à cette femme l’occasion de manifester toute sa foi. — Et accedentes discipuli. Les disciples eux-mêmes, quoique habitués à voir bien des misères réunies autour de Jésus, sont attendris par cette scène ; jamais encore ils n’avaient vu leur Maître se montrer sourd à une pareille requête : ils prennent donc sans hésiter le parti de la malheureuse mère. — Rogabant eum ; dans le grec on lit ήρώτων, qui signifie littéralement « interrogabant » ; mais ce verbe a souvent aussi le sens de demander, en particulier dans la version des LXX, dans saint Luc et dans saint Jean. — Dimitte eam : locution équivoque, employée à dessein par les Apôtres, qui ne veulent pas avoir l’air d’imposer un miracle à leur Maître. Toutefois, ici elle doit évidemment être prise en bonne part, comme le montre la réponse négative de Jésus, ℣. 24 : « Congédiez-la en exauçant ses désirs ». — Quia clamat post nos. Ils mentionnent un motif spécial qui leur fait désirer le prompt départ de cette femme, par conséquent la prompte guérison de sa fille : en répétant sa demande à haute voix, elle attirait l’attention sur le Sauveur, qui désirait précisément demeurer inconnu dans ce pays. Cf. Marc, vii, 24. La raison était habilement choisie pour appuyer la prière de la Chananéenne, soit que les disciples fussent réellement émus de pitié, soit qu’à leur attendrissement se joignît le déplaisir de se voir l’objet d’une scène bruyante, à laquelle ils eussent été heureux d’échapper au plus tôt. Ces derniers mots « post nos » signifient : en nous suivant (« constructio prægnans »), ce qui suppose que la plus grande partie de l’épisode se passa en plein air, bien qu’il eût commencé dans une maison[633].
Il répondit : Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël.
Ipse autem respondens ait : Non sum missus nisi ad oves, quæ perierunt domus Israël.
ό δὲ άποκριθεὶς εί̃πεν Ούκ άπεστάλην εί μὴ είς τὰ πρόβατα τὰ άπολωλότα οίκου 'Iσραήλ
15.24. — Ipse autem respondens. La réponse si longtemps attendue arrive enfin : mais c’est un refus aussi dur que le silence de tout à l’heure ; la suppliante, qui avait cru sa cause gagnée lorsqu’elle entendit les Apôtres intercéder pour elle, dût être vivement attristée, en voyant son espoir déçu. — Non sum missus nisi… Nous laissons ici la parole à saint Augustin : « Hic verborum istorum oritur quæstio : Unde nos ad ovile Christi de gentibus venimus, si non est missus nisi ad oves quæ perierunt domus Israel ? Quid sibi vult hujus secreti tam alta dispensatio, ul quum Dominus, sciret quare veniret, utique ut Ecclesiam haberet in omnibus gentibus, non se missum dixerit, nisi ad oves quæ perierunt domus Israel ? Intelligimus ergo præsentiam corporis sui, nativitatem suam, virtutemque resurrectionis in illo populo exhibere non debuisse[634] ». Toute difficulté disparait en effet si, à la façon de saint Augustin, on établit une distinction entre l’œuvre de Jésus-Christ considérée en général, et son ministère personnel : celle-là était vaste comme le monde ; celui-ci, d’après le plan divin, devait être limité au Judaïsme. Ce n’est qu’en de rares circonstances que la fontaine scellée déborda vers cette époque, en signe des torrents de grâces qui devaient s’en échapper un jour[635]. — Ad oves quæ perierunt : plus haut déjà nous avons rencontré cette métaphore. Cf. ix, 36. Jérémie, Jér. l, 6, appelle aussi les Israélites des brebis qui périssent, צאן אבדדת.
Mais elle vint, et L'adora, en disant : Seigneur, secourez-moi.
At illa venit, et adoravit eum, dicens : Domine, adjuva me.
ή δὲ έλθου̃σα προσεκύνει αύτω̣̃ λέγουσα Κύριε βοήθει μοι
15.25. — At illa venit. Tout autre personne qu’une mère se serait aussitôt retirée humiliée, découragée ; mais la Chananéenne ne se décourage point, elle ne se retire pas. Au contraire elle s’approche davantage de Jésus, et, se prosternant, à ses pieds (adoravit eum), elle lui dit avec le sentiment de la confiance la plus entière : Adjuva me. Saint Jean Chrysostome a un beau mouvement d’éloquence pour faire ressortir la grandeur de cette foi, la fermeté de cette persévérance[636].
Il répondit : Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens.
Qui respondens ait : Non est bonum sumere panem filiorum, et mittere canibus.
ό δὲ άποκριθεὶς εί̃πεν Ούκ έστιν καλὸν λαβει̃ν τὸν άρτον τω̃ν τέκνων καὶ βαλει̃ν τοι̃ς κυναρίοις
15.26. — Qui respondens. La situation se détend peu à peu, et déjà l’on prévoit quel sera le dénouement. Notre-Seigneur a d’abord refusé de répondre ; s’il a pris ensuite la parole, c’était pour dire à ses disciples que leur intercession était inutile : mais voici qu’enfin il parle à la pauvre mère. Il lui adresse toutefois en apparence une véritable injure. Se comparant à un père de famille, il affirme qu’il ne doit pas donner aux chiens le pain destiné à nourrir ses enfants. — Non est bonum : il ne convient pas, cela ne saurait pas être. — Panem ; ici, les grâces et les faveurs messianiques, tels qu’étaient les miracles de Notre-Seigneur Jesus-Christ. — Filiorum désigne les Juifs qui étaient vraiment alors les enfants de Dieu, sa famille privilégiée : canibus représente les païens auxquels les Israélites donnaient habituellement ce titre injurieux[637]. — Mittere est un terme humiliant qui continue l’image ; on donne le pain aux enfants, on le jette aux chiens. Cependant, on voit que Jésus a tâché d’adoucir le trait : car, dans le texte grec, dès le ℣. 25 nous trouvons le diminutif « catelli », τοι̃ς κυναρίοις, qui est moins blessant que l’appellation ordinaire « canes ». Le Sauveur compare donc la Chananéenne et les païens en général non pas aux chiens délaissés qui remplissent les rues des villes orientales, mais aux petits chiens nourris et soignés dans la plupart des familles ; c’est précisément cette expression qui va donner une fin heureuse à l’incident.
Mais elle dit : Oui, Seigneur ; mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
At illa dixit : Etiam Domine : nam et catelli edunt de micis quæ cadunt de mensa dominorum suorum.
ή δὲ εί̃πεν Ναί κύριε καὶ γὰρ τὰ κυνάρια έσθίει άπὸ τω̃ν ψιχίων τω̃ν πιπτόντων άπὸ τη̃ς τραπέζης τω̃ν κυρίων αύτω̃ν
15.27. — At illa dixit. Elle devrait être accablée par la réponse directe qui lui est enfin venue du Sauveur ; car, plus elle a insisté, plus le refus a été accentué. Mais, dit encore saint Jean Chrysostome (nous nous plaisons plus que jamais à le citer, puisque nous écrivons ces lignes le jour de sa fête), « mulier ilia philosophatur : Novi cibum filiis esse necessarum ; neque tamen ego, etsi catellus, repelli debeo. Nam si nefas est quidquam accipere, vel a micis abstinendum ; sin tantillam partem habere licet, nec ego prohibeor, licet catellus sim ». Sa foi lui fait ainsi trouver dans les paroles de Jésus un argument irrésistible, bien qu’elles parussent tout à fait écrasantes. — Etiam, Domine ; oui, Seigneur, ce que vous dites est vrai ; il n’est pas juste de prendre le pain des enfants pour le donner même aux petits chiens de la maison ; aussi n’est-ce point là ce que je vous demande. Daignez seulement vous souvenir que les chiens se tiennent auprès de la table de leur maître et qu’ils se nourrissent humblement des miettes qui tombent à terre. La Chananéenne prouve à Jésus qu’il est possible, sans nuire à l’intérêt des enfants, de donner quelque nourriture aux petits chiens qui leur servent de jouet, qu’il est possible, par conséquent, de l’exaucer elle-même sans priver le peuple privilégié. — Nam et (καὶ γὰρ) ne signifie pas « et pourtant », mais « et en effet » : la Chananéenne ne propose pas une objection à Notre-Seigneur, elle entre dans son idée et la confirme en en tirant la conséquence logique. On ne sait, qu’admirer le plus dans sa réplique, où brillent tout à la fois l’humilité, l’esprit, la confiance. « Christum suis verbis irretit, comprehendit et capit. Rationem contra se factam in ipsum leniter retorquet[638] ».
Alors Jésus lui répondit : O femme, ta foi est grande ; qu'il te soit fait comme tu le veux. Et sa fille fut guérie à l'heure même.
Tunc respondens Jesus, ait illi : O mulier, magna est fides tua : fiat tibi sicut vis. Et sanata est filia ejus ex illa hora.
τότε άποκριθεὶς ό 'Iησου̃ς εί̃πεν αύτη̣̃ ̔Ω γύναι μεγάλη σου ή πίστις· γενηθήτω σοι ώς θέλεις καὶ ίάθη ή θυγάτηρ αύτη̃ς άπὸ τη̃ς ώρας έκείνης
15.28. — Comment Jésus n’aurait-il pas cédé après une pareille réponse ? Il loue d’abord publiquement la foi persévérante de la Chananéenne : Magna est fides tua. À d’autres il était souvent obligé de dire : « Modicæ fidei » ; ici, c’est l’expression opposée qu’il emploie. — Après l’éloge vient une autre récompense non moins précieuse pour cette pauvre mère ; Fiat tibi sicut vis. L’effet suivit immédiatement la parole de Jésus et la démoniaque fut délivrée à l’instant même, malgré la distance qui la séparait du divin Thaumaturge. — Cet épisode si touchant a inspiré au peintre Germain Drouais un tableau remarquable qui orne les galeries du Louvre.