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10° Le signe du ciel.

Mt 16.1-4. Parall. Mc 8.11-13.

Alors les pharisiens et les sadducéens s'approchèrent de Lui pour Le tenter, et ils Le prièrent de leur faire voir un signe qui vînt du Ciel.

Et accesserunt ad eum pharisæi et sadducæi tentantes : et rogaverunt eum ut signum de cælo ostenderet eis.

Καὶ προσελθόντες οί Φαρισαι̃οι καὶ Σαδδουκαι̃οι πειράζοντες έπηρώτησαν αύτὸν σημει̃ον έκ του̃ ούρανου̃ έπιδει̃ξαι αύτοι̃ς

16.1. — Et accesserunt ad eum. À peine Jésus est-il de retour du voyage qu’il avait semblé entreprendre tout exprès pour échapper aux embûches des Pharisiens, que ces perfides ennemis l’assaillent pour lui tendre un nouveau piège. Selon leur coutume, ils viennent accompagnés : Pharisæi et Sadducæi, dit le premier évangéliste. Mais, tandis que leurs associés ordinaires en pareille circonstance élaient les Scribes ou docteurs de la Loi, cf. xii, 38 ; xv, 1, etc., qui appartenaient en grand nombre à la secte, cette fois ils se liguent, pour attaquer Jésus, avec les Sadducéens, c’est-à-dire avec leurs adversaires les plus déclarés. Aussi une telle connivence a-t-elle paru tout à fait invraisemblable à plusieurs exégètes rationalistes (de Wette, Strauss), qui se sont hâtés, d’affirmer que le fait est évidemment controuvé. Comme s’il n’était pas naturel et fréquent de voir des hommes ou des partis, quoique très hostiles entre eux, conclure un accord momentané afin d’affronter de concert un ennemi commun ! Ce que les sectes les plus dissidentes ont fait tant de fois contre l’Église, les Pharisiens et les Sadducéens le faisaient déjà contre son divin fondateur ; κα̃ν τοι̃ς δόγμασι διίσταντο Φαρισαι̃οι καὶ Σαδδούκαι̃οι, άλλὰ γε χατὰ Χρίστου̃ συμπνέουσι, Théophylacte. Du reste, les Pharisiens ne s’étaient jamais montrés bien délicats relativement à leurs alliances, lorsqu’il s’était agi de nuire au Sauveur : unis un jour aux disciples de saint Jean, cf. Marc. ii, 18, ils n’avaient pas craint, le lendemain, de faire cause commune avec les Hérodiens qui étaient pourtant les partisans avérés des Romains, cf. Marc. iii, 6. Ces bizarres alliances, dont on trouve des exemples à chaque page de l’histoire ecclésiastique, ont fait dire à Tertullien, avec autant de force que de vérité : « Semper Christus inter duos latrones crucifigitur ». C’est donc la hiérarchie tout entière, représentée par ses deux éléments, le sacerdoce et la science officielle, que nous trouvons en ce moment auprès du divin Maître. — Tentantes, « captiose et malo animo ipsos instigante, quærentes calumniæ occasionem », Rosenmüller. Les questions adressées à Jésus par les Pharisiens avaient rarement un autre but ; elles dissimulaient presque toujours un piège destiné à ruiner sa réputation auprès du peuple, ou à fournir quelques motifs sérieux de l’accuser devant les tribunaux religieux du pays. — Signum de cœlo. Un signe du ciel, un miracle opéré sous leurs yeux dans les régions sidérales ou atmosphériques, tel est l’objet de leur demande. Ils voudraient que Notre-Seigneur arrêtât le soleil comme Josué, qu’il fit éclater subitement un orage comme Samuel, ou descendre le feu du ciel comme Élie. Alors ils consentiraient à reconnaître sa dignité messianique. Quant à ses nombreux prodiges antérieurs, que personne ne songeait alors à révoquer en doute, ils n’avaient pour les Pharisiens aucune force probante, le démon pouvant l’avoir aidé à les accomplir ; mais un signe céleste serait certainement divin, Dieu, d’après les idées superstitieuses des Juifs, s’étant réservé à lui seul le droit d’opérer des miracles dans l’atmosphère ou le firmament. L’insuffisance des miracles précédents est clairement insinuée dans la demande des Pharisiens et des Sadducéens. Cette demande n’est du reste pas nouvelle ; nous l’avons déjà entendue il y a quelque temps, xii, 38 ; cf. Luc. xi, 16. Bien plus, dès le début de sa Vie publique, sous les galeries du temple, Jésus avait été sommé déjà de produire un signe, cf. Joan. ii, 18, et tout récemment, dans la synagogue de Capharnaüm, cf. Joan. vi, 30, ceux qui avaient été nourris par lui la veille d’une manière toute miraculeuse n’avaient-ils pas eu l’audace de lui dire : « Quod ergo tu facis signum ? » Voilà bien ces Juifs caractérisés par saint Paul : « Judæi signa petunt », I Cor. i, 22.

Mais Il leur répondit : Le soir venu, vous dites : Il fera beau, car le ciel est rouge.

At ille respondens, ait illis : Facto vespere dicitis : Serenum erit, rubicundum est enim cælum.

ό δὲ άποκριθεὶς εί̃πεν αύτοι̃ς 'Οψίας γενομένης λέγετε, Εύδία, πυρράζει γὰρ ό ούρανός·

16.2. — At ille respondens. Réponse tout à fait spirituelle et habilement rattachée à la demande des adversaires. Ils ont parté du firmament, Jésus leur en parle à son tour ; mais pour tirer de là un argument qui les couvrira de confusion. — Facto vespere, dicitis. Le Sauveur fait appel à leur expérience personnelle, cela avec d’autant plus de finesse que les Rabbins aimaient beaucoup à s’occuper des pronostics de la température. Le Talmud contient de nombreuses règles qu’ils avaient établies pour aider la population agricole de la Palestine à deviner le beau et le mauvais temps[643]. — Serenum erit ; le grec a simplement εύδία, sans verbe : Beau temps ! C’est une exclamation vivante.

Et le matin : Il y aura aujourd'hui de l'orage, car le ciel est sombre et rougeâtre.

Et mane : Hodie tempestas, rutilat enim triste cælum.

καὶ πρωΐ Σήμερον χειμών, πυρράζει γὰρ στυγνάζων ό ούρανός· ύποκριταί, τὸ μὲν πρόσωπον του̃ ούρανου̃ γινώσκετε διακρίνειν, τὰ δὲ σημει̃α τω̃ν καιρω̃ν ού δύνασθε

16.3. — Rutilat. Dans le texte grec, il n’y a qu’un seul et même verbe, πυῤρ́άζει, pour exprimer la rougeur du soir et celle du matin. — Les deux proverbes populaires cités par Notre-Seigneur sont, chez nous comme en Orient, d’une frappante vérité ; aussi toutes les nations en ont-elles de semblables pour désigner les mêmes phénomènes.

Rosso nella sera
Buon tempo si spera !

nous disait un Italien en nous montrant, par une soirée pluvieuse, le ciel magnifiquement empourpré. Et Pline : « Sol ventos prædicit, quum ante exorientem eum nubes rubescunt ; si circa occidentem rubescunt nubes, serenitatem futuræ diei spondent[644] ». On trouvera d’autres exemples dans l’ouvrage de Wettstein. Au figuré, nous pourrions dire que la rougeur qui se manifestait au coucher de l’ancienne Alliance, présageait la belle et splendide aurore du Nouveau Testament ; et de même, que le lever de l’Église, annoncé à l’horizon par des couleurs éclatantes, présageait l’orage pour la synagogue incrédule. — Saint Jérôme, parlant des versets 2 et 3, écrivait : « Hoc in plecisque codicibus non habetur » ; leur authenticité n’est cependant l’objet d’aucun doute.

Vous savez donc discerner l'aspect du ciel, et vous ne pouvez pas connaître les signes des temps ! Cette génération mauvaise et adultère demande un signe, et il ne lui sera pas donné d'autre signe que celui du prophète Jonas. Et les laissant, Il s'en alla.

Faciem ergo cæli dijudicare nostis : signa autem temporum non potestis scire ? Generatio mala et adultera signum quærit : et signum non dabitur ei, nisi signum Jonæ prophetæ. Et relictis illis, abiit.

Γενεὰ πονηρὰ καὶ μοιχαλὶς σημει̃ον έπιζητει̃ καὶ σημει̃ον ού δοθήσεται αύτη̣̃ εί μὴ τὸ σημει̃ον 'Iωνα̃ του̃ προφήτου καὶ καταλιπὼν αύτοὺς άπη̃λθεν

16.4. — Faciem ergo cœli. D’après le texte grec, la réponse du Sauveur commence par le mot ύποκριταὶ ; saint Marc ajoute qu’avant de la commencer, il poussa un profond soupir. La gracieuse métaphore « faciem cœli » nous rappelle le passage suivant d’Aulu-Gelle : « Non solum autem in hominum corporibus, sed etiam in rerum cujusquemodi aliarum facies dicitur. Nam montis et cœli et maris facies, si tempestive dicatur, probe dicitur[645] ». Les Pharisiens et leurs alliés savent donc prédire la pluie ou le beau temps d’après la figure que fait le ciel ; mais qu’on ne leur demande pas les signes d’une température plus relevée, car ils les ignorent entièrement. — Signa autem temporum… Il est aisé de comprendre le sens de cette expression. Les signes des temps, ce sont en général les phénomènes caractéristiques qui se produisent dans la suite des siècles, les grandes crises historiques qui déterminent la couleur d’une époque déterminée ; dans le cas présent, c’étaient les signes avant-coureurs de la venue du Christ, par exemple l’accomplissement des anciennes prophéties, les miracles de Jésus, ]’ensemble de sa conduite. — Non potestis scire ? avec interrogation. Ne pourriez-vous pas discerner également ces signes ? Le sceptre n’est-il pas sorti de Juda ? Les semaines de Daniel ne se sont-elles pas écoulées ? Le Précurseur n’a-t-il pas fait son apparition ? La fermentation extraordinaire qui règne maintenant dans tous les esprits au sujet du Christ n’indique-t-elle pas que de grandes choses se préparent ? Mais ils ferment volontairement les yeux à la lumière : c’est pourquoi ils ne voient pas. Quelle ironie sanglante dans le reproche que Jésus adresse à ces prêtres et à ces docteurs : Vous êtes de bons astrologues, mais c’est tout ! — Le Sauveur ajoute, comme dans une circonstance analogue, xii, 39 : Generatio mala… etc. Mais, cette fois, il ne donne aucune explication sur le rapport de ressemblance qui existe entre lui et Jonas. À quoi bon perdre le temps en vaines discussions avec ces adversaires de mauvaise foi ? Aussi, relictis illis abiit. Il leur tourne le dos ! Cette conduite était sévère, mais ils avaient bien mérité la sainte indignation du Sauveur. Ils avaient cru humilier Jésus-Christ en exigeant de lui un signe qu’ils s’attendaient bien, d’après sa réponse d’autrefois, à ne pas obtenir, et ce sont eux qui sont confondus. — Léonard de Vinci a composé un beau tableau qui représente une des discussions du Sauveur avec les Pharisiens : on y admire surtout le contraste frappant qui existe entre le visage doux, serein, resplendissant de Jésus et les physionomies dures et sombres de ses interlocuteurs.

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