Or Ses disciples, étant passés sur l'autre rive, avaient oublié de prendre des pains.
Et cum venissent discipuli ejus trans fretum, obliti sunt panes accipere.
Καὶ έλθόντες οί μαθηταὶ αύτου̃ είς τὸ πέραν έπελάθοντο άρτους λαβει̃ν
16.5. — Et quum venissent discipuli. Ce verset nous fait connaître la direction du voyage entrepris par Notre-Seigneur à la fin de la scène précédente, ℣. 4. Saint Matthieu ne mentionne que les disciples, parce qu’ils sont les héros de l’incident qui va suivre. Fritzsche se trompe quand il affirme qu’ils étaient seuls durant cette traversée, et qu’ils revenaient alors de la rive orientale à la rive occidentale, pour rejoindre leur Maître qui les y avait précédés après la seconde multiplication des pains, xv, 39. En comparant les relations des deux premiers synoptiques, cf. Marc. viii, 10, 13, 14, il eût été facile d’éviter cette erreur, car elles disent clairement que Jésus et ses disciples ne s’étaient point séparés. — Trans fretum : de Magdala (voir la note de xvi, 39), ils se dirigent par mer vers Bethsaïda-Julias, Marc. viii, 22, au N.-E. par conséquent. C’était la troisième fois que Jésus franchissait le lac et allait chercher un asile sur le rivage oriental contre les persécutions des grands : il avait fui d’abord le despotisme de la cour, xiv, 13, puis celui des défenseurs des traditions humaines, xv, 21 ; maintenant il évite la hiérarchie d’Israël. — Obliti sunt. À quel moment précis eut lieu cet oubli ? était-ce à Magdala, avant l’embarquement ? ne serait-ce pas plutôt à Bethsaïda, après la traversée, et au moment de s’enfoncer dans les régions désertes du Nord ? C’est ce qu’il est difficile de déterminer avec certitude : le récit de saint Marc paraît cependant favoriser davantage le premier sentiment, car il suppose que la conversation de Jésus avec ses disciples eut lieu sur la barque. « Obliti sunt » a donc le sens du plus-que-parfait ; ou bien « quum venissent » est pour « proficiscerentur », Grotius, Annot. in h.l. : le grec έλθόντες permet cette traduction. — Le départ avait été si précipité, si inattendu, que les Apôtres avaient oublié de se munir des provisions qu’ils emportaient d’ordinaire avec eux.
Il leur dit : Voyez, et gardez-vous du levain des pharisiens et des saduccéens.
Qui dixit illis : Intuemini, et cavete a fermento pharisæorum et sadducæorum.
ό δὲ 'Iησου̃ς εί̃πεν αύτοι̃ς ʻOρα̃τε καὶ προσέχετε άπὸ τη̃ς ζύμης τω̃ν Φαρισαίων καὶ Σαδδουκαίων
16.6. — Qui dixit illis. La pensée du Sauveur était demeurée fixée sur la conduite indigne des Pharisiens et des Sadducéens à son égard : lui-même il était resté silencieux pendant une partie de la traversée. Tout à coup, brusquement et sans transition, il dit à ses Apôtres : Intuemini et cavete… Le premier de ces deux verbes était destiné à attirer leur attention, le second à les mettre en garde contre un danger que Jésus signale au moyen d’une métaphore : a fermento Pharisæorum… Il voulait désigner par là, comme nous l’apprenons au ℣. 12, la doctrine corrompue et corruptrice des sectaires. C’était, sous ce rapport, une locution toute rabbinique[646]. Du reste, même chez les païens, le levain était regardé comme un symbole de corruption, de putréfaction morale[647]. Saint Paul dans ses Épitres aux Galates[648], et aux Corinthiens[649], en fait aussi l’emblème d’un enseignement dangereux ou d’une conduite perverse qui gâtent tout ce qu’ils atteignent. « Nescitis quia modicum fermentum totam massam corrumpit ? » C’est à cause des éléments impurs qu’il renferme, que la Loi mosaïque l’éloignait sévèrement de tout ce qui touche au culte divin, et en interdisait partout l’usage durant les solennités pascales.
Mais ils pensaient et se disaient entre eux : C'est parce que nous n'avons pas pris de pains.
At illi cogitabant intra se dicentes : Quia panes non accepimus.
οί δὲ διελογίζοντο έν έαυτοι̃ς λέγοντες ότι ̋Αρτους ούκ έλάβομεν
16.7. — At illi cogitabant. Les Douze, en ce moment, font un quiproquo singulier. Prenant à la lettre les paroles de leur Maître et passant du levain au pain, ils croient que Jésus leur défend, en haine des adversaires avec lesquels il vient de lutter, d’accepter ou d’acheter du pain provenant des Pharisiens et des Sadducéens. Or, comme ces deux sectes avaient beaucoup de partisans dans toute la Palestine, ils se demandent avec anxiété : Qu’allons-nous faire, puisque nous n’avons pas apporté de pain avec nous ? — Inter se, c’est-à-dire « ad alterutrum », comme le dit saint Marc[650]. Il s’agit donc d’un échange de pensées entre les Apôtres, et non de réflexions isolées que chacun aurait formées dans son esprit. — La particule quia, ὸτι, a, suivant divers auteurs, le sens récitatif ; selon d’autres, et plus probablement, elle signifie « ideo » : Il parle ainsi parce que nous avons oublié d’acheter des pains ; il nous punit par là de notre négligence.
Jésus, le sachant, dit : Hommes de peu de foi, pourquoi pensez-vous en vous-mêmes que vous n'avez pas de pains ?
Sciens autem Jesus, dixit : Quid cogitatis intra vos modicæ fidei, quia panes non habetis ?
γνοὺς δὲ ό 'Iησου̃ς εί̃πεν αύτοι̃ς, Τί διαλογίζεσθε έν έαυτοι̃ς όλιγόπιστοι ότι άρτους ούκ έλάβετε
16.8. — Sciens autem Jesus. Le Sauveur s’apercevant de leur erreur grossière les reprend avec une juste sévérité. Qu’ont-ils à s’inquiéter à propos d’un pain matériel ? — Modicæ fidei. Leur foi a-t-elle donc tout à fait disparu ? Jésus relève tout d’abord, dans sa réponse, ce manque de foi des Apôtres (℣℣. 8-10), puis il leur explique, mais seulement d’une manière négative, la parole qui les a tant surpris (℣. 11).
Ne comprenez-vous pas encore, et ne vous souvenez-vous pas des cinq pains distribués à cinq mille hommes, et du nombre des paniers que vous avez emportés ?
ni des sept pains distribués à quatre mille hommes, et du nombre de corbeilles que vous avez emportées ?
Nondum intelligitis, neque recordamini quinque panum in quinque millia hominum, et quot cophinos sumpsistis ?
neque septem panum in quatuor millia hominum, et quot sportas sumpsistis ?
ούπω νοει̃τε ούδὲ μνημονεύετε τοὺς πέντε άρτους τω̃ν πεντακισχιλίων καὶ πόσους κοφίνους έλάβετε
ούδὲ τοὺς έπτὰ άρτους τω̃ν τετρακισχιλίων καὶ πόσας σπυρίδας έλάβετε
16.9-10. — Nondum intelligitis ? Ces mots forment à eux seuls une phrase complète : N’avez-vous donc pas encore l’intelligence ouverte aux choses que je vous dis ? Ils équivalent au ℣. 16 au chap. précédent : « adhuc et vos sine intellectu estis ? » — Neque recordamini. C’est un autre grief. S’ils ne comprennent pas encore, du moins pourraient-ils se souvenir. Ont-ils donc oublié les deux multiplications de quelques pains opérées naguères par Jésus ? En compagnie de Celui qui a pu nourrir avec si peu de chose plusieurs milliers d’hommes, ont-ils à craindre de mourir de faim ? — Quinque panum… Là-dessus, Notre-Seigneur leur rappelle ses deux grands miracles, en mentionnant les plus petits détails, afin de mieux réveiller eur foi. — Quot cophinos… quot sportas. La forme interrogative donne beaucoup de vie à la pensée. Les Apôtres, qui avaient recueilli les restes des pains miraculeux , savaient mieux que personne le nombre des corbeilles.
Comment ne comprenez-vous pas que ce n'est point au sujet du pain que Je vous ai dit : Gardez-vous du levain des pharisiens et des sadducéens ?
Quare non intelligitis, quia non de pane dixi vobis : Cavete a fermento pharisæorum et sadducæorum ?
πω̃ς ού νοει̃τε ότι ού περὶ άρτου̃ εί̃πον ύμι̃ν προσέχειν άπὸ τη̃ς ζύμης τω̃ν Φαρισαίων καὶ Σαδδουκαίων
16.11. — Quare est synonyme de « quomodo ». Comment est-il possible que vous ne compreniez pas, alors que l’idée est si simple ? — Non de pane : ce n’est pas d’un pain ordinaire et matériel qu’il leur a parlé, mais d’un pain figuré, spirituel. — Dixi vobis. Fritzsche et d’autres auteurs suppléent un ou deux mots, de manière à obtenir la phrase suivante : « Non de pane me ad vos dixisse, sed dixisse, Cavete etc. » On admet plus communément qu’il faut un point après « vobis », et, qu’après le blâme adressé aux disciples, Jésus répète avec énergie son avertissement du ℣. 6 : « Prenez garde au levain des Pharisiens et des Sadducéens ».
Alors ils comprirent qu'Il ne leur avait pas dit de garder du levain qu'on met dans le pain, mais de la doctrine des pharisiens et des sadducéens.
Tunc intellexerunt quia non dixerit cavendum a fermento panum, sed a doctrina pharisæorum et sadducæorum.
τότε συνη̃καν ότι ούκ εί̃πεν προσέχειν άπὸ τη̃ς ζύμης του̃ άρτου, άλλ' άπὸ τη̃ς διδαχη̃ς τω̃ν Φαρισαίων καὶ Σαδδουκαίων
16.12. — Tunc intellexerunt. Jésus n’a pas expliqué directement ce qu’il entendait par le levain des sectaires ; mais il a mis ses Apôtres sur la voie, et maintenant ils comprennent qu’il était question de doctrines et non de pain. « Est quæstio, se demande ici Maldonat, quomodo Christus hoc loco jubeat ab eorum doctrina cavere, quum infra, xxii, 2, doceat facere quæcumque dicunt. Respondeo illic agere de Scribis et Pharisæis super cathedram Mosis sedentibus, id est, Mosis legem explicantibus, quod dum faciunt, ipsis credendum est ; hic autem non de lege Mosis sed de proprio eorum fermento loquitur, id est, de hæretica doctrina, a qua cavere jubet ».