En abordant l’explication de ce passage, les exégètes déclarent à l’envi, même les exégètes protestants, même les exégètes rationalistes, qu’il renferme des paroles et des actes de la plus haute conséquence. La confession enflammée de Pierre, les magnifiques promesses que cet Apôtre reçoit en échange, l’annonce claire et directe de la Passion et de la Résurrection, ce sont là en effet des événements extraordinaires, même dans une vie semblable à celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais, pour le commentateur catholique, cet incident prend aussitôt des proportions supérieures, puisqu’il nous fait assister à l’origine sublime de la Papauté. Admirons la conduite du Sauveur et les gradations parfaites qu’il fait suivre à son œuvre. Il a réuni les brebis dispersées, il a constitué des pasteurs ; mais il faut, pour le remplacer lui-même quand il aura quitté la terre, un Chef suprême du bercail, et c’est ce Chef qu’il va maintenant établir. Il accomplit donc une démarche décisive pour l’établissement et pour la perpétuité de son Église, puisqu’il se choisit un successeur, un représentant visible, non-seulement pour quelques années, mais pour toute la durée du monde. Aussi est-ce avec un esprit plein de foi, avec un cœur plein de reconnaissance que nous étudierons ces lignes toute divines. — Saint Luc, qui s’était séparé depuis quelque temps des deux autres synoptiques, les rejoint de nouveau pour raconter de concert avec eux l’un des événements les plus importants de la Vie publique du Sauveur. Son récit est toutefois moins complet, moins exact que celui de saint Matthieu et de saint Marc. C’est du reste le premier évangéliste qui, en sa qualité de témoin oculaire, a pu nous Conserver les détails les plus nombreux et les plus précis. Dans sa narration nous distinguerons trois parties : la promesse de la Primauté, ℣℣. 17-19, ce qui la précéda, ℣℣. 13-16, et ce qui la suivit, ℣℣. 20-28.
Jésus vint aux environs de Césarée de Philippe, et Il interrogeait Ses disciples, en disant : Que disent les hommes touchant le Fils de l'homme ?
Venit autem Jesus in partes Cæsareæ Philippi : et interrogabat discipulos suos, dicens : Quem dicunt homines esse Filium hominis ?
'Eλθὼν δὲ ό 'Iησου̃ς είς τὰ μέρη Καισαρείας τη̃ς Φιλίππου ήρώτα τοὺς μαθητὰς αύτου̃ λέγων, Τίνα με λέγουσιν οί άνθρωποι είναι τὸν υίὸν του̃ άνθρώπου
16.13. — Venit autem, ou plutôt « quum venisset », έλθὼν. Sint Marc, Marc. viii, 27, suppose en effet que Jésus était déjà sur le territoire de Césarée, et qu’il en parcourait les hameaux lorsqu’eut lieu l’incident actuel. — In partes Cæsareæ Philippi. Après avoir traversé Bethsaïda-Julias, Marc, viii, 22, le Sauveur, suivant en amont le cours du Jourdain, arriva auprès de Césarée de Philippe : une journée de marche avait pu lui suffire pour franchir la distance qui sépare ces deux villes[651]. Césarée avait porté pendant longtemps le nom de Panéas, qui lui venait du mont Panium, dédié à Pan[652], auprès duquel elle était bâtie. On a prétendu, mais à tort, qu’elle avait succédé à Lesem, Laïs ou Dan de l’Ancien Testament (Winer, Realwœrterbuch s. v. Cæsarea). « Son emplacement est unique : combinant à un rare degré les éléments de la grandeur et de la beauté. Elle reposait à la base méridionale du puissant Hermon, qui s’élève majestueusement à une hauteur de sept à huit mille pieds. Les eaux abondantes de la source du Jourdain répandent tout autour une fertilité luxuriante : c’est une gracieuse succession de taillis, de pelouses et de champs cultivés[653] ». Après la mort d’Hérode-le-Grand, Panéas était échue avec la province de Gaulanite dont elle faisait partie au tétrarque Philippe qui l’avait agrandie, embellie et dédiée à Tibère. C’est alors qu’elle fut nommée « Cæsarea Philippi », Césarée en l’honneur de l’empereur, de Philippe en l’honneur du tétrarque et pour qu’on put la distinguer d’une autre Césarée, située sur les bords de la Méditerranée, au Sud du Carmel, et connue sous le nom de « Cæsarea Stratonis » ou « Cæsarea Palæstinæ ». De cette glorieuse cité, il ne reste aujourd’hui que des ruines et un petit village appelé Banias : c’est donc l’appellation primitive qui a reparu après de longs siècles, celles que la flatterie lui avait imposées (Césarée, puis Néronias au temps d’Agrippa II) n’ayant pas survécu à sa splendeur. Mais cette splendeur existait dans tout son éclat au moment de la visite du Sauveur[654]. — Et interrogabat… Dans cette contrée lointaine, perdue à l’extrémité septentrionale de la Palestine, Jésus adresse à ses Apôtres une question extraordinaire, parmi des circonstances que les deux autres évangélistes ont signalées. C’était, dit saint Marc, Marc. viii, 27, le long du chemin, « in via » ; c’était, ajoute saint Luc, Luc. ix, 18, au sortir d’une prière solitaire. — Quem dicunt homines… Nous lisons dans le texte grec : τίνα με λέγουσιν, « quem me dicunt » ; la Vulgate, de concert avec plusieurs manuscrits (B, Sinaït.), plusieurs versions anciennes (l’éthiop., la copte, la syr., la persane, l’anglo-saxone) et plusieurs Pères (saint Irénée, saint Ambroise, etc.), a rejeté le pronom comme superflu. Son authenticité est cependant regardée comme plus probable : il donne à la question plus de force, plus de solennité : Qui dit-on que je suis, moi, le Fils de l’homme ? « Homines » est un hébraïsme, et désigne le peuple en général, surtout le peuple croyant qui accompagnait si volontiers Jésus. — Les deux derniers mots, filium hominis, sont une simple apposition au pronom. « Quem me dicunt esse, qui ex humilitate soleo me Filium hominis nuncupare[655] » ? Jésus connaissait mieux que personne les pensées et les dires du peuple à son égard, et il n’y attachait pas une grande importance, sachant bien, comme le disait saint Jean dans une autre circonstance, Joan. ii, 25, « ce qui était dans l’homme ». Cette question n’est donc pas posée pour elle-même ; son but est d’en introduire une seconde beaucoup plus importante.
Ils Lui répondirent : Les uns, qu'Il est Jean-Baptiste ; les autres, Élie ; les autres, Jérémie, ou quelqu'un des prophètes.
At illi dixerunt : Alii Joannem Baptistam, alii autem Eliam, alii vero Jeremiam, aut unum ex prophetis.
οί δὲ είπον, Οί μὲν 'Iωάννην τὸν βαπτιστήν, άλλοι δὲ 'Ηλίαν, έτεροι δὲ 'Iερεμίαν, ή ένα τω̃ν προφητω̃ν
16.14. — At illi dixerunt. Leurs rapports continuels avec les multitudes qui suivaient Jésus leur ont permis de connaître à fond les dispositions et les jugements populaires relativement à leur Maître : ils peuvent donc répondre avec l’exactitude la plus parfaite. — Alii… alii. D’après Marc. vi, 14-15, et Luc. ix, 7-8, la plupart de ces opinions avaient déjà fait leur apparition à la cour d’Hérode Antipas, où elles s’étaient peut-être même formées. Le tétrarque, comme nous l’a montré saint Matthieu, Matth. xiv, 1-2, avait adopté la première : C’est Jean-Baptiste, s’était-il écrié après avoir entendu parler de Jésus ; il est ressuscité d’entre les morts, c’est pourquoi il opère des miracles. Beaucoup de personnes faisaient un raisonnement semblable ; d’autres, au contraire, établissaient une grande différence entre le Précurseur et Jésus de Nazareth, cf. xi, 18-19. — Eliam. Il y avait, dans le zèle brûlant de Notre-Seigneur Jésus-Christ, quelque chose qui pouvait faire penser au grand prophète de Thisbé, dont on attendait du reste la réapparition avant l’avénement du Messie. — Jeremiam. Le rapport est plus difficile à saisir ; mais les Juifs croyaient aussi que Jérémie serait un des précurseurs du Christ, et qu’il ressusciterait pour venir lui servir de héraut[656]. — Aut unum ex prophetis. « Non certo nomine, sed vere tamen unum aliquem antiquissimorum illorum ac miraculis celeberrimorum prophetarum redivivum apparere credebant[657] ». La célèbre prédiction de Moïse, annonçant que Dieu donnerait un jour aux Juifs un prophète semblable à lui, Deut. xviii, 15, pouvait fort bien s’être dénaturée dans l’esprit des contemporains du Sauveur, et avoir donné lieu à cette opinion bizarre. — Les quatre opinions signalées par les Apôtres prouvent que Jésus-Christ jouissait d’une grande réputation auprès du peuple ; car, tout en variant beaucoup sur sa nature, on s’accordait généralement à le regarder comme un personnage important. Mais ce n’était que du petit nombre qu’il recevait son véritable titre, le titre de Messie, puisque les disciples ne mentionnent pas même ce sentiment. Et pourtant, ne semble-t-il pas qu’après chacun de ses principaux miracles les individus comme les multitudes se sentaient portés à l’acclamer comme le Christ ? Mais d’une part la réserve de Notre-Seigneur, son opposition aux préjugés messianiques du vulgaire, d’autre part les calomnies des Pharisiens, avaient refroidi l’enthousiasme de la foule, qui s’était mise à ne plus voir en Jésus qu’un Précurseur du Libérateur promis.
Jésus leur dit : Et vous, qui dites-vous que Je suis ?
Dicit illis Jesus : Vos autem, quem me esse dicitis ?
λέγει αύτοι̃ς 'Yμει̃ς δὲ τίνα με λέγετε εί̃ναι
16.15. — Jésus reprend : Mais vous, qui dites-vous que je suis ? — Vos autem : ces deux mots sont emphatiques. Vous, mes disciples privilégiés, les auxiliaires et les continuateurs futurs de mon œuvre. « Autem », par opposition aux croyances erronées de la foule qu’ils venaient d’énumérer. « Hac secunda interrogatione illos evocans ut majus quid de illo opinarentur, ostendensque ipsis primam opinionem a dignitate sua procul abesse. Ait ergo : vos qui semper mecum estis et miracula edentem videtis, qui et ipsi per me virtutes multas fecistis, quem me esse dicitis[658] ? ». Notons bien toute l’importance que Jésus attache à la foi, à la confession explicite de ses Apôtres touchant la christologie proprement dite. Et cela se comprend. N’était-ce pas, ne sera-ce pas toujours la base de tout le reste ? C’est la première fois qu’il les interroge d’une manière directe sur l’opinion qu’ils se sont formée à son sujet ; mais l’heure de l’épreuve n’est pas éloignée, quelques mois seulement le séparent de sa Passion et, avant la crise, il veut savoir s’il peut compter sur eux. Moment solennel et décisif ! car si la réponse des Apôtres est telle que la souhaite et que l’attend Jésus, l’Église du Nouveau Testament va être séparée de la théocratie de l’Ancien ; elle sera définitivement fondée.
Simon Pierre, prenant la parole, dit : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant.
Respondens Simon Petrus dixit : Tu es Christus, Filius Dei vivi.
άποκριθεὶς δὲ Σίμων Πέτρος εί̃πεν Σὺ εί̃ ό Χριστὸς ό υίὸς του̃ θεου̃ του̃ ζω̃ντος
16.16. — Respondens Simon Petrus… Écoutons encore saint Jean Chrysostome, l.c. : « À cette question, que fera Pierre, la bouche des Apôtres ? Toujours ardent, coryphée du chœur apostolique, alors que tous sont interrogés, c’est lui qui répond. Quand Jésus leur demandait le sentiment du peuple, ils ont tous parlé ; maintenant qu’il désire connaître leur opinion personnelle, Pierre s’élance en avant, prévient tous les autres et s’écrie : Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant ». Pour quiconque a étudié dans les Évangiles le caractère et la conduite de saint Pierre, il n’est pas étonnant que ce soit lui qui réponde ici le premier : c’était en effet sa coutume de parler au nom de tous. Mais il est important de faire observer que, dans le cas présent, il s’inquiète moins de manifester au Sauveur le sentiment commun des Apôtres, que sa croyance personnelle ; autrement, pourquoi Jésus le féliciterait-il plus bas d’avoir reçu une révélation particulière ? pourquoi ne s’adressait-il qu’à lui dans les magnifiques promesses qui vont suivre ? Ou bien, s’il a parlé au nom de tous, il ne suit pas de là que tous auraient pu faire la même réponse. Les autres Apôtres se rangèrent à sa confession, mais elle ne cesse pas pour cela de lui appartenir en propre. « Confesser une chose et se ranger à l’avis de celui qui l’a confessée sont deux actes tout à fait distincts », dit fort bien M. Schegg[659]. C’est en ce sens seulement que nous dirons avec saint Thomas : « Ipse respondet et pro se et pro aliis ». — Tu es Christus Cette profession de foi est pleine d’énergie et annonce une parfaite certitude. « Firmiter dixit, Tu es, non, Dico te esse », Bengel. Saint Pierre répond comme un homme qui exprime une conviction indubitable, ce qu’il croit être un dogme réel : son langage est celui de la foi vive et de la parfaite adoration. אתה משיח, Toi le Messie, dût-il dire en hébreu, donnant au mot Messie sa signification restreinte, pour désigner l’Oint de Dieu par excellence, le Christ unique au monde. Mais Pierre n’a exprimé qu’une partie de sa pensée ; se faisant l’écho de la voix céleste du baptême, il complète sa confession en disant : Filius Dei vivi. Pour tout interprète impartial, non imbu de préjugés dogmatiques, il est évident que ces mots doivent être pris ici dans leur sens strict. Ailleurs, nous l’avons vu, cf. iv, 3, 6 ; Marc. iii, 12 ; Joan. i, 49, etc., ils pouvaient avoir une signification figurative, s’employer comme un synonyme de Messie, représenter le Christ en tant qu’il devait être uni à Dieu par les liens d’une étroite amitié ; mais ici cela est tout à fait impossible. Cette impossibilité résulte 1° de l’addition de l’épithète « vivi » qui fait allusion à la vertu génératrice de Dieu et par conséquent à la filiation réelle de Jésus ; 2° de la réponse de Notre-Seigneur au ℣. 17. Le divin Maître atteste que c’est le Père céleste lui-même qui a daigné communiquer à Pierre d’une manière surnaturelle l’objet de sa profession de foi. L’apôtre a donc proclamé une vérité nouvelle pour lui et qu’il eût été incapable d’atteindre par ses seules forces. Or, ne savait-il pas depuis longtemps, et n’avait-il pas pu apprendre autrement que par une révélation spéciale, que Jésus était le Messie promis ? 3° de l’unanimité de la tradition sur ce point. « Petrus revelatione summi Patris corporea superans et humana transcendens, vidit mentis oculis Filium Dei vivi et confessus est gloriam deitatis[660] ». « Nisi Petrus sic ipsum vere confessus esset ut ab ipso Patre genitum, non fuisset hoc revelationis opus… Illum igitur proprie Filium confessus est[661] ». Et de même tous les autres Pères. Aussi n’y a-t-il que les rationalistes qui, pour des raisons faciles à comprendre, se refusent à prendre l’expression « Filius Dei vivi » dans sa signification supérieure et obvie. Suivant eux, saint Pierre sera donc tombé, en un moment si solennel, dans une tautologie presque banale. Mais c’est ce que nous ne saurions admettre. Ce qu’il avait naguère pressenti avec les autres disciples, cf. xiv, 33, Pierre, divinement éclairé, l’exprime maintenant avec toute l’ardeur de la foi. Vous êtes le Christ, bien plus, vous êtes le Fils du Dieu vivant ! D’autres disent que vous êtes Jean-Baptiste, Élie, Jérémie, quelque ancien prophète ; mais cela est faux, car vous êtes le Messie. Vous vous appelez humblement le Fils de l’homme ; mais quoique vous nous apparaissiez sous la forme d’un serviteur, vous pouvez sans injustice et sans blasphème vous dire le Fils de Dieu, car vous l’êtes : Σὺ εί̃ ό Χριστὸς, ό υίὸς του̃ θεου̃ του̃ ζω̃ντος ! Quelle vigueur dans cette phrase où l’article précède, pour les mieux accentuer, tous les mots capables de le recevoir ! Comme elle contient bien toutes les vérités essentielles du Christianisme ! Le caractère messianique de Jésus, sa divinité, son incarnation, un Dieu vivant et fécond, la pluralité des personnes divines : tous ces dogmes et les conséquences qu’ils renferment découlent clairement de la confession du Prince des Apôtres.