Jésus lui répondit : Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, parce que ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais Mon Père qui est dans les Cieux.
Respondens autem Jesus, dixit ei : Beatus es Simon Bar Jona : quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meus, qui in cælis est.
καὶ άποκριθεὶς ό 'Iησου̃ς εί̃πεν αύτω̣̃ Μακάριος εί̃ Σίμων Βαρ 'Iωνα̃, ότι σὰρξ καὶ αί̃μα ούκ άπεκάλυψέν σοι άλλ' ό πατήρ μου ό έν τοι̃ς ούρανοι̃ς
16.17. — À la profession de foi de son disciple, Jésus répond, lui aussi, par une confession : confession non moins grave, non moins solennelle, qui s’adresse indirectement à toute l’Église chrétienne, directement, immédiatement à celui qui s’était fait, avec un si bel élan d’amour, l’interprète de ses frères. — Beatus es. Jésus commence par féliciter son disciple, ou plutôt par le proclamer bienheureux, à cause de l’étonnante faveur qu’il a reçue de Dieu. — Simon Bar-Jona ; Notre-Seigneur mentionne à dessein l’ancien nom de l’Apôtre, son nom terrestre en quelque sorte, pour établir un contraste avec la glorieuse appellation de l’avenir. « Simon », c’était le nom donné à saint Pierre au jour où il fut circoncis ; « Bar-Jona » était une dénomination patronymique formée des mots בר, synonyme araméen de בן, et יונה, qui signifiont « fils de Jona ». Nous retrouverons la même composition dans plusieurs autres noms évangéliques, par exemple Barabbas, Barthélemi, Bartimée. — Quia… Jésus passe à l’indication du motif spécial qui lui a fait dire à Simon fils de Jona : « Tu es bienheureux ». Ce motif est exprimé d’abord d’une manière négative : « Ce n’est pas la chair et le sang qui te l’ont révélé », puis en termes positifs : « mais mon Père qui est dans les cieux ». — Caro et sanguis. Pour parler comme il l’a fait, le chef des Apôtres a reçu évidemment des instructions extraordinaires, il a eu des révélations en partage, revelavit tibi ; mais quel était le principe révélateur ? Afin de dire ce qu’il n’a pas été, Jésus-Christ emploie une formule hébraïque qui revient plusieurs fois dans la Bible, cf. Eccli. xiv, 49 ; Gal. i, 16 ; Eph. vi, 12, et à chaque instant dans le Talmud (בשר ודם) pour désigner l’homme en tant qu’être faible, ignorant, misérable. La chair et le sang, c’est-à-dire les hommes, ou bien l’instinct naturel, ou encore ces deux éléments réunis : Ce que tu viens de dire, Simon fils de Jona, ne vient d’aucun principe humain ; ce n’est pas le fruit d’un enseignement que d’autres mortels, tes frères, auraient pu te transmettre ; ce n’est pas non plus le produit de ta sagesse et de tes réflexions personnelles. Le divin seul a pu te faire connaître le divin ; le Père seul a pu te faire connaître le Fils ; cf. xi, 27 ; I Cor. xii, 3. — En disant : Pater meus qui in cœlis est, Jésus accepte et confirme la déclaration de son Apôtre, entendue d’après le sens que nous avons indiqué. Celui qu’il appelle son Père est au ciel, c’est Dieu lui-même, dont il est le Fils par une génération éternelle. — Le poête Juvencus a très bien paraphrasé cette parole du Sauveur à saint Pierre :
Nam talia pandere certe
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Humanus sanguis, vel terræ portio corpus
Haud unquam poterit : Genitoris munera sola
Possunt tam validum fidei concedere robur.Hist. Evang., l. iii.
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Et Moi, Je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre Je bâtirai Mon église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle.
Et ego dico tibi, quia tu es Petrus, et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam, et portæ inferi non prævalebunt adversus eam.
κάγὼ δέ σοι λέγω ότι σὺ εί̃ Πέτρος καὶ έπὶ ταύτη̣ τη̣̃ πέτρα̣ οίκοδομήσω μου τὴν έκκλησίαν καὶ πύλαι ά̣δου ού κατισχύσουσιν αύτη̃ς
16.18. — Après la félicitation, la récompense. Dans ce beau verset, il n’est pas un mot qui n’ait son importance particulière. — Et ego : « Elegans antithesis » dit Maldonat ; mais elle est encore plus expressive dans le texte grec, κάγὼ δέ. — Dico tibi. Tu m’as dit qui je suis ; moi aussi je vais t’apprendre en échange qui tu es ; ou bien, d’apres saint Léon, « sicut Pater meus tibi manifestavit divinitatem meam, ita et ego tibi nolam facio excellentiam tuam[662] ». Le Sauveur calque visiblement sa confession sur celle de saint Pierre. L’Apôtre avait dit : Vous êtes le Christ ; Jésus lui répond : Tu es Petrus. Dans la langue araméenne, que Notre-Seigneur parlait alors, l’équivalent de « Petrus » est כיפא, Kêpha, dont on a fait en grec Κηφα̃ς en latin Cephas. Ce mot signifiant pierre ou rocher, la vraie traduction serait Πέτρα, Petra : « tu es Petra ». Mais les traducteurs grec et latin ont préféré donner au nom propre la forme masculine qui était plus conforme au génie de leurs langues. De la sorte, le jeu de mots qui existait dans le texte original a en partie disparu : Tu es Céphas, avait dit Jésus-Christ, et sur ce Céphas je bâtirai mon Église. Notre langage le reproduit de la façon la plus heureuse : Tu es Pierre, et sur cette pierre, etc. Mais ce n’est là qu’un détail de grammaire et il en est de plus importants. Jésus avait donné prophétiquement le nom de Céphas au fils de Jona dès la première entrevue qu’ils eurent ensemble, cf. Joan. i, 43 ; il lui en confirme aujourd’hui la possession, et il indique en même temps le but qu’il se proposait en faisant cette transformation. Simon-Pierre, vous réaliserez désormais en toute vérité le sens de la dénomination nouvelle que je vous ai autrefois imposée. — Super hanc petram. Selon toutes les lois grammaticales, ce que Jésus appelle « cette pierre » ne doit pas différer de l’homme qu’il a nommé précédemment « Petrus ». Le Kêpha, le rocher sur lequel il veut bâtir son Église, n’est autre que le Kêpha à qui il adresse la parole, c’est-à-dire saint Pierre, et il faut faire une véritable violence à la phrase pour prétendre, comme saint Augustin et plusieurs anciens exégètes protestants, que Jésus voulait désigner sa propre personne par les mots « super hanc petram ». On croit simplifier les choses en ajoutant que Notre-Seigneur montra, par un geste, qu’il parlait certainement de lui-même : on ne réussit qu’à les rendre plus singulières. N’aurait-ce pas été une contradiction flagrante, et Jésus n’eût-il pas retiré d’une main ce qu’il accordait de l’autre ? Que dirait-on d’un architecte qui, après avoir préparé une pierre d’assise et après l’avoir fait conduire sur le terrain, la négligerait entièrement et bâtirait sur un autre fondement l’édifice qu’il voulait tout d’abord appuyer sur elle ? — Ædificabo Ecclesiam meam : Dans le grec, μου τὴν έκκλησίαν, le pronom étant mis en avant avec emphase. C’est dans cette circonstance imposante que l’Église de Jésus-Christ est nommée pour la première fois d’une manière directe ; il était juste qu’elle reçût de son divin fondateur lui-même, et précisément à l’heure où il en posait la première pierre, l’appellation historique sous aquelle elle devait devenir si célèbre dans la suite des âges. Ce nom sacré vient des deux mots grecs έκ, καλέω dont la réunion signifie convoquer : il désigne par conséquent une assemblée publique. Chose étonnante, le mot synagogue, formé de σύν et άγω, rassembler, a presque le même sens ; mais quelle différence entre les sociétés représentées par ces deux expressions synonymes ! Dans les anciens temps, le peuple juif, en tant qu’il formait une congrégation religieuse, était désigné par le nom de קהל, Kâhal, cf. Lev. xvi, 17 ; Deut. xxxi, 30, Jos. viii, 35 ; etc. ; et, aujourd’hui encore, toute communauté israëlite assez importante pour avoir son temple et son culte prend le nom de Kéhila[663]. L’Église chrétienne est la Kéhila de Jésus, de même que la théocratie était l’έκκλησία de Jéhova, l’Église chrétienne est donc la réalisation du Royaume messianique sur la terre. — Cette Église, Notre-Seigneur dit qu’il la bâtira sur Pierre comme sur un fondement inébranlable : il la compare ainsi à un édifice construit en l’honneur de Dieu, et destiné à recevoir tous les hommes pour les abriter et les sauver. Il en est lui-même l’architecte : Je bâtirai ! et, en constructeur habile, il a soin d’appuyer son temple sur une base solide, qui défiera les efforts combinés du temps et des tempêtes ; cf. vii, 25. Si le temple de Jérusalem était bâti sur le rocher du Moria, l’Église du Christ s’élève plus fièrement encore sur le rocher vivant qui se nomme saint Pierre et le pape de Rome. — Tout est parfaitement clair jusqu’ici : Simon-Pierre est choisi entre tous les disciples, entre tous les Apôtres de Jésus, pour être le fondement de l’Église chrétienne. « Tanta est adhibitæ a Christo formulæ evidentia, ut planiore commentario vix illustrari posse videatur. Clara namque est distinctaque fundamenti notio : clara distinctaque notio ædificii fundamento impositi ; et clara distinctaque notio σχέσεως (relationis) qua fundamentum ad ædificium et ædificium vicissim ad fundamentum refertur[664] ». Une courte explication pourra cependant n’être pas déplacée. Comment saint Pierre peut-il être dans un sens spécial, d’une manière extraordinaire, le fondement de l’Église, puisque, en d’autres passages des Saints Livres, Jésus d’une part, de l’autre tous les Apôtres sans exception, reçoivent une attribution identique ? « Fundamentum aliud nemo potest ponere, dit saint Paul, I Cor. iii, 11, præter id quod positum est, quod est Christus Jesus » ; cf. I Petr. ii, 4-6. Parlant aux Ephésiens, Eph. ii, 20, saint Paul dit encore : « Estis cives sanctorum… superædificati super fundamentum Apostolorum, ipso summo angulari lapide Christo Jesu » ; cf. Apoc. xxi, 14. Ce sont les protestants, et l’on devine aisément dans quelle intention, qui ont fait cet insidieux rapprochement. Mais l’objection se résout sans peine. Oui, le palais de Jésus est assis sur plusieurs pierres fondamentales : les Apôtres, saint Pierre, le Christ. Et pourtant, saint Pierre peut et doit être appelé le fondement de l’Église d’une façon toute particulière et unique. 1° « Si c’est le Christ qui bâtit l’Église, il la fonde sur Pierre ; si c’est Pierre qui bâtit l’Église, il la fonde sur le Christ. Y a-t-il donc là une contradiction ? Une maison peut-elle avoir une double base ? Non, s’il s’agit d’une maison de pierre ou de bois ; oui, s’il s’agit de l’Église, parce qu’elle a un double caractère, en tant qu’elle est la société visible et spirituelle des croyants. Si c’est le Christ qui bâtit l’Église, il doit la bâtir comme un édifice visible sur un fondement visible, qui est Pierre, attendu qu’il trône lui-même dans le ciel à la droite de Dieu. Si c’est Pierre qui la construit, il doit la bâtir sur le Christ, autrement elle cesserait d’être l’Église du Christ[665] ». La conciliation est parfaite à ce point, de vue. 2° Elle est tout aussi simple pour ce qui regarde les autres Apôtres. « Vides, s’écrie, saint Grégoire de Nazianze, quemadmodum ex Christi discipulis, magnis utique omnibus et excelsis atque electione dignis, hic quidem (Petrus) petra vocetur, ecclesiæque fundamenta in fidem recipiat ? » Simon-Pierre, d’après la pensée du saint Docteur, est donc fondement d’une manièro unique, exclusive, relativement aux autres membres du collège apostolique, puisque ceux-ci ne sont des bases de l’Église qu’autant qu’ils sont appuyés eux-mêmes sur la pierre vraiment fondamentale qui est Simon, fils de Jona. — Nous devons encore nous poser ici une autre question. En quel sens Jésus a-t-il déclaré qu’il bâtirait son Église sur Céphas ? Il semble tout naturel de répondre que le Sauveur voulait désigner la personne même du prince des Apôtres et, comme nous le disons plus bas, tous les successeurs de saint Pierre. Comment se fait-il donc que plusieurs Pères, exégètes distingués pour la plupart, saint Jean Chrysostome, saint Hilaire, saint Grégoire de Nysse, saint Augustin, saint Cyrille, cf. Maldonat in h.l., aient assuré que le fondement sur lequel Jésus-Christ a bâti l’Église c’est simplement la foi ou la confession de son disciple ? Les protestants n’ont pas manqué de relever cette opinion, pour attaquer la Primauté de saint Pierre et des Pontifes Romains, ses successseurs. Mais, ici encore, la conciliation est aisée ; « Quod nonnulli Patres fidem Petri, seu confessionem Petri, dicunt esse petram super quam ædificata sit Ecclesia, verum est locutione causali, non formali ; nempe quia confessio ista causa fuit meritoria, cur formaliter supra Petrum Ecclesia ædificaretur » ; Jansenius in h.l. En d’autres termes, ce n’est pas sur la foi de saint Pierre considérée d’une manière abstraite que Jésus-Christ a promis d’établir son Église, car cela n’aurait aucun sens, mais sur cette même foi concrétisée, c’est-à-dire sur saint Pierre croyant, sur saint Pierre à cause de sa foi. — Et portæ inferi… En face du glorieux édifice qu’il se propose de construire, le Sauveur voit maintenant en esprit un autre édifice dressé contre le sien, le menaçant d’une ruine complète. Mais rassurons-nous ; cet édifice ténébreux ne réussira jamais à renverser l’Église de Jésus. Quel est-il ? Notre-Seigneur le désigne par une expression figurée : les portes de l’Enfer. Pour se faire une juste idée de cette expression, il ne faut pas la prendre dans le sens restreint des temps modernes, mais dans son acception ancienne, en particulier dans son acception juive. Elle n’indique donc pas directement ce que nous appelons l’enfer, la région des démons et des reprouvés, mais le שאור, Scheôl, l’Hadès, le sombre royaume des morts, que les anciens plaçaient dans les entrailles de la terre et qu’ils nommaient « Abîme » pour ce motif. Or les Orientaux, les Hébreux spécialement, se représentaient l’empire des morts comme une citadelle munie de portes solides qui laissent bien pénétrer à l’intérieur les âmes des trépassés, mais qui ne leur permettent jamais de sortir une fois qu’elles sont entrées ; cf. Cant. viii, 6 et s. ; Job. xxxviii, 17 ; Is. xxxviii, 10 ; Ps. cvii, 18 ; Iliade, v, 646 ; etc. Ces portes semblent béantes pour engloutir tour à tour les fondateurs et les membres de l’Église, y compris Jésus-Christ et saint Pierre. Toutefois, le divin Maître affirme qu’elles ne l’emporteront pas dans cette lutte morale. Elles seront au contraire vaincues elles-mêmes : « Ubi est, mors, victoria tua ? ubi est, mors, stimulus tuus ? » I Cor. xv, 55, pouvons-nous répondre à leurs attaques incessantes. Cette interprétation, qui parait plus conforme aux données fournies par l’archéologie biblique et à l’image dont Jésus s’est servi pour dépeindre l’Église, est communément admise par les exégètes modernes. Elle revient à dire, sans figure, que l’Église du Sauveur, bâtie sur le roc, n’a rien à craindre de la mort. Mais les anciens auteurs expliquaient ce passage un peu différemment. Pour eux, il s’agit de l’enfer proprement dit, de l’empire de Satan et des damnés. Les portes de cet affreux séjour représentent les puissances infernales avec les nombreux alliés qu’elles possèdent en ce monde, tels que le péché sous ses différentes formes, les doctrines perverses des hérétiques et des impies, les persécutions dirigées contre l’Église. En effet, dans l’antique Orient, c’est aux portes des villes que se tenaient les assemblées judiciaires présidées par les autorités du pays, de sorte que le mot « porte » était devenu synonyme de pouvoir public, comme on le voit encore par l’expression Sublime-Porte conservée jusqu’à nos jours. D’après cette seconde interprétation, Jésus-Christ promettait à son Église, et aux chefs chargés par lui de la diriger, une victoire constante sur le démon et tous ses suppôts. Elle sera incessamment attaquée ; mais, appuyée sur le fondement indéfectible que lui a donné le divin architecte, elle n’a pas à craindre d’être jamais ébranlée. Le lecteur peut faire son choix entre les deux opinions ; elles sont l’une et l’autre parfaitement admissibles et expriment très bien, quoique sous des aspects différents, la pensée de Jesus. On peut aussi les réunir en une seule, de manière à comprendre sous les mots « Porte de l’Enfer » tous les pouvoirs hostiles à l’Église, tout ce qui peut la menacer dans le cours des siècles : le royaume de la mort et le royaume de Satan ne sont-ils pas en un sens une seule et même chose ? — Non prævalebunt. Le verbe « prævalere », de même que son équivalent grec κατισχύω, peut recevoir une signification transitive ou intransitive ; on le traduira par « vaincre » dans le premier cas, par « prévaloir » dans le second. La mort ne prévaudra pas sur l’Église, Satan ne la vaincra jamais[666]. De là l’άφθαρσία de l’Église, selon la belle expression de saint Ignace. — Adversus eam. On peut se demander si le pronom démonstratif « eam » retombe sur « petram » ou sur « ecclesiam ». Bien que la grande majorité des Pères et des commentateurs le fassent rapporter à l’Église, nous préférons le rattacher à la pierre qui doit servir de base à l’édifice mystique de Jésus. Nos raisons, sont les suivantes : 1° Au point de vue grammatical, ce sentiment n’est pas moins licite que l’autre. 2° Jésus ne parle de l’Église que d’une manière secondaire et comme en passant : c’est du fondement, de la pierre inébranlable qu’il s’occupe avant tout il parait donc naturel que le pronom désigne le sujet principal au discours. 3° Notre interprétation, sans rien changer aux droits généraux de l’Église, est plus favorable aux privilèges particuliers de saint Pierre, que Jésus se proposait directement de mettre en relief, et, par conséquent, aux priviléges particuliers des souverains Pontifes : infaillibilité personnelle des Papes en ressort d’une manière très évidente. Nous sommes heureux de voir que Mgr Mac-Evilly adopte aussi cette opinion dans son commentaire récemment publié. Cf. Wettstein, in h.l. ; Bouix, de Papa, t. II, p. 173. Quoi qu’il en soit, concluons avec Origène, Comm. in h.l. : « Non exprimit (Jesus) utrum petræ non prævalebunt in qua ædificat Christus Ecclesiam, aut Ecclesiæ quam ædificat super petram ; tamen manifestum est quia nec adversus petram, nec adversus Ecclesiam portæ prævalent inferorum ».
Et Je te donnerai les clefs du royaume des Cieux ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera liè aussi dans les Cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aussi dans les Cieux.
Et tibi dabo claves regni cælorum. Et quodcumque ligaveris super terram, erit ligatum et in cælis : et quodcumque solveris super terram, erit solutum et in cælis.
καὶ δώσω σοι τὰς κλει̃ς τη̃ς βασιλείας τω̃ν ούρανω̃ν καὶ ὸ έὰν δήση̣ς έπὶ τη̃ς γη̃ς έσται δεδεμένον έν τοι̃ς ούρανοι̃ς καὶ ὸ έὰν λύση̣ς έπὶ τη̃ς γη̃ς έσται λελυμένον έν τοι̃ς ούρανοι̃ς
16.19. — Autres prérogatives pour expliquer et pour développer la première. — Et tibi dabo… Remarquons le pronom placé en avant : à toi entre tous, à toi d’une manière spéciale et supérieure. Le verbe est au futur, comme « ædificabo » du ℣. 18, parce qu’il est seulement question d’une promesse qui sera réalisée plus tard, et non d’une entrée immédiate en fonctions. — Claves regni cœlorum, c’est-à-dire de l’Église. Cette image des clefs continue celle du verset précédent, où le royaume des cieux était comparé à un édifice solidement assis sur le rocher : la construction est achevée et l’architecte livre le bâtiment à celui qui en doit être le régisseur souverain. La figure ne change donc que relativement à saint Pierre qui, après avoir été appelé plus haut le fondement de la maison, en est maintenant constitué l’intendant. Le sens de cette nouvelle image ne saurait être douteux. On sait en effet que, dans tous les temps et dans tous les pays, l’action de livrer à quelqu’un les clefs d’une ville, d’une forteresse, d’un édifice, a symbolisé l’autorité complète qu’on lui accordait sur les personnes et sur les objets renfermés dans cette ville, cette forteresse, cet édifice. « Et moi, dit Jéhova par la bouche du prophète Isaïe, Is. xxii, 22, je placerai sur ses épaules (du Messie) la clef de la maison de David, et il ouvrira et personne ne pourra fermer, et il fermera et personne ne pourra ouvrir » ; cf. Apoc. i, 18 ; iii, 7. Jésus place dans le même sens les clefs du royaume messianique sur les épaules de saint Pierre, comme un emblème de domination universelle dans l’Église, dont il est établi par là-même le chef suprême. — Et quodcumque ligaveris… Troisième métaphore, qui se rattache à la seconde et qui exprime, elle aussi, un pouvoir vraiment royal. Pour la bien comprendre, il faut tout d’abord déterminer la signification des verbes « ligare » et « solvere ». Les commentateurs sont loin d’être d’accord sur ce point. Plusieurs ont dit que lier signifie attacher à l’Église de Jésus, délier, séparer, retrancher de cette même Église. D’autres ont vu dans ces expressions l’indication du pouvoir spécial de remettre ou de retenir les péchés. Ou bien, on a traduit « ligare » par défendre, déclarer illicite, « solvere » par permettre, déclarer licite : ce sentiment, adopté par un assez grand nombre d’interprètes, s’appuie sur l’usage fréquent, dans le Talmud, d’une formule analogue, אסר והתיר, pour désigner l’interdiction ou la licéité d’une chose[667]. On a enfin regardé cette locution comme l’emblème d’une puissance absolue, d’une juridiction universelle conférées à saint Pierre par Notre-Seignear Jésus-Christ, et telle est, croyons-nous, l’interprétation véritable. Outre qu’elle a sur les trois autres l’avantage de mieux cadrer avec le contexte, en ne posant aucune limite à l’autorité spirituelle du prince des Apôtres, et en n’insérant pas au milieu d’idées générales un détail isolé, restreint, il est aisé de la confirmer à l’aide de plusieurs exemples que nous fournit l’antiquité. Diodore de Sicile raconte[668] qu’au bas d’une statue d’Isis on lisait l’inscription suivante : 'Eγὼ ̋Iσις είμὶ ή βασίλισσα πάσης τη̃ς χώρας, ή παιδευθει̃σα ύπὸ ʻEρμου̃, καὶ όσα έγὼ δήσω ούδεὶς δύναται λύσαι. Nous retrouvons précisément nos verbes δει̃ν et λύειν ; mais leur sens est nettement fixé par le titre : ή βασίλισσα πάσης τη̃ς χώρας, reine de toute la contrée, d’après lequel ils doivent représenter un pouvoir illimité. Il faut tirer la même conclusion d’un passage où l’historien Josèphe, parlant des Pharisiens, nous les montre s’insinuant avec habileté dans les bonnes grâces d’Alexandre, et s’emparant peu à peu du gouvernement tout entier, διοικηταὶ τω̃ν όλων έγένοντο[669]. Alors, ajoute-t-il, ils pouvaient délier et lier à leur gré, λύειν τε καὶ δει̃ν, c’est-à-dire qu’ils agissaient en maîtres absolus. De même, par conséquent, dans le passage que nous étudions. Du reste, le pronom relatif « quodcumque », deux fois répété, n’indique-t-il pas suffisamment que Jésus confiait tout à son Apôtre, sans restriction, sans exception, qu’il le nommait son plénipotentiaire ici-bas ? Lie ou délie, use du pouvoir législalif, judiciaire, doctrinal qui t’est confié ; Dieu, dont tu es le représentant sur la terre, ratifiera tout dans le ciel. « Ejus terrestre judicium præjudicata auctoritas erit in cœlo[670] ». Le protestant Fritzsche écrit de son côté : « His verbis præclara hæc Petri doctoris celebratur indoles, qua futurum sit, ut ejus decreta plane cum divinis concordent[671] ». Sans doute, nous entendrons bientôt Notre-Seigneur Jésus-Christ adresser au collège apostolique tout entier les paroles qu’il prononce en ce moment d’une manière exclusive pour saint Pierre : « En vérité je vous le dis, tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié aans le ciel », xvi, 18. Mais il est évident qu’en accordant aux onze autres cette autorité extraordinaire, requise par les besoins de l’Église primitive, il ne les égalera pas à saint Pierre constitué antérieurement leur chef. Il ne les établit pas fondements de son Église d’une manière absolue, il ne leur confie pas sans restriction les clefs du royaume des cieux, comme il l’a fait pour Simon-Pierre. Leur juridiction, quelque étendue qu’elle soit, n’est pas sans limites ; car, avant d’en être investis, ils ont été placés sous la direction d’un supérieur, qui continuera d’être pour eux ce qu’avait été Jésus-Christ. — Récapitulons les promesses faites par Jésus au fils de Jona. Il lui donnera la solidité du roc, et, sur cette base contre laquelle les efforts les plus violents de l’empire ténébreux viendront perpétuellement s’émousser, il construira le magnifique édifice qui est son Église ; puis il déposera entre ses mains toute puissantes et fidèles les clefs du royaume des cieux ; enfin il lui remettra son blanc-seing, contresignant, approuvant d’avance tous les actes qu’il jugera utiles ou nécessaires au bon gouvernement de l’Église. De bonne foi, nous le demandons à tout lecteur impartial des saints Évangiles, n’y a-t-il là qu’une promesse commune ou sans valeur ? La primauté de saint Pierre ne ressort-t-elle pas visiblement de ces lignes divines ? Et cette primauté ne confère-t-elle pas à l’élu du Christ la priorité de juridiction aussi bien que la priorité d’honneur ? Nous sommes heureux de pouvoir le dire, plusieurs exégètes protestants, laissant de côté tout préjugé de secte, l’affirment aussi hautement que nous. « Il n’y a pas de doute que Pierre ne reçoive en cet endroit la primauté parmi les Apôtres, en tant que le Christ le choisit de préférence, comme celui dont l’activité apostolique sera la condition d’existence de la société fondée par lui[672] ». « L’Église protestante n’aurait jamais dû nier que ces paroles s’appliquent à Pierre d’une manière personnelle, et qu’elles ne le concernent pas comme simple représentant des autres Apôtres : surtout elle n’aurait pas dû le nier en recourant à des interprétations peu naturelles[673] ». Ces mêmes auteurs ajoutent, il est vrai, qu’ils n’acceptent pas « les conséquences romaines[674] » de ces textes. Pour nous, nous les acceptons avec foi et avec amour, comme la seule doctrine vraiment catholique, comme l’expression de l’enseignement des Pères, des conciles et des docteurs, comme la conclusion logique des promesses faites par Jésus-Christ à son Apôtre. Nous confessons avec Origène, mais dans un sens plus exact que le sien, que « le Christ dit ces choses non-seulement à Pierre, mais aussi πρὸς πάντα τὸν γενόμενον όποι̃ος ό Πέτρος έκει̃νος », c’est-à-dire à tous les Pontifes romains ses successeurs. L’Église, en effet, n’est pas un édifice matériel bâti une fois pour toutes et abandonné à lui-même ; c’est un édifice vivant et mystique qui se renouvelle constamment, et qui a besoin d’un fondement vivant et mystique. Par conséquent, « si hoc tantum esset dictum personæ Petri, ut volunt hæretici, mortuo Petro, extincta esset Ecclesia ; nam destructo fundamento destruitur res[675] ». Aussi, les évêques de l’univers catholique naguère réunis en Concile général au palais du Vatican sous la présidence du glorieux et bien-aimé Pie IX, après avoir solennellement affirmé la primauté de saint Pierre, que la promesse de Notre-Seigneur Jésus-Christ exprimait en termes directs, cf. la Constitution « Pastor æternus », cap. i, ont-ils justement déduit de cette même promesse deux corollaires renfermés dans les décrets suivants : « Si quis dixerit, non esse ex ipsius Christi Domini institutione, seu jure divino, ut beatus Petrus in primatu super universam Ecclesiam habeat perpetuos successores ; aut Roma num Pontificem non esse beati Petri in eodem primatu successorem ; anathema sit », ibid. cap. ii. — « Docemus et divinitus revelatum dogma osse definimus : Romanum Pontificem, quum ex cathedra loquitur… per assistentiam divinam, ipsi in beato Petro promissam, ea infallibilitale pollere, qua divinus Redemptor Ecclesiam suam in definienda doctrina de fide vel moribus instructam esse voluit : ideoque ejusmodi Romani Pontificis definitiones ex sese, non autem ex consensu Ecclesiæ, irreformabiles esse », ibid. cap. iv. Nous renvoyons du reste pour les développements dogmatiques, qui concernent plutôt le théologien que l’exégète, aux grands ouvrages théologiques, notamment au livre déjà cité du P. Passaglia[676]. — Les peintres ont aussi commenté à leur manière la confession du prince des Apôtres et les promesses que Jésus lui adressa en échange : le Guide, fra Angelico, Bellini, Nicolas Poussin, le Pérugin, Raphaël ont laissé sur ce double fait des compositions pleines de grandeur.