Trois paroles de Jésus, toutes d’une gravité particulière, suivirent immédiatement la promesse de la Primauté. La première, verset 20, avait pour but de recommander aux Apôtres un silence complet sur ce qui venait de se passer ; la seconde, ℣. 21, accompagnée d’un incident extraordinaire, ℣℣. 22 et 23, leur annonce les prochaines souffrances et la mort de leur Maître ; la troisième, ℣℣. 24-28, leur rappelle la nécessité du parfait renoncement.
En même temps Il ordonna à Ses disciples de ne dire à personne qu'Il était Jésus, le Christ.
Tunc præcepit discipulis suis ut nemini dicerent quia ipse esset Jesus Christus.
τότε διεστείλατο τοι̃ς μαθηται̃ς αύτου̃ ίνα μηδενὶ είπωσιν ότι αύτός έστιν 'Iησου̃ς ό Χριστός
16.20. — Première parole de Jésus. — Tunc, aussitôt après la double confession de Pierre relativement à Jésus et de Jésus relativement à Pierre. — Præcepit, διεστείλατο, il leur enjoignit formellement. Les deux autres synoptiques expriment cet ordre en termes très énergiques, pour montrer toute l’importance que Jésus y attachait. « Et comminatus est illis ne cui dicerent », Marc. viii, 30. « At ille increpans illos, præcepit ne cui dicerent hoc », Luc. ix, 21. — Ut nemini dicerent, à personne absolument jusqu’à sa Résurrection. — Quia ipse esset Jesus Christus. « Ipse » est emphatique ; lui-même et pas un autre. Bien que le mot « Jesus » soit aussi dans la « Recepta » grecque, son absence dans les témoins les plus autorisés parait prouver qu’il est apocryphe. Il n’ajoute du reste absolument rien à la pensée, qu’il affaiblirait plutôt ; nous préférons donc lire avec les meilleurs critiques : ότι αύτὸς έστιν ό Χριστός ; le Christ par antonomase, avec l’article. — De cette injonction du Sauveur, il suit, d’après les observations très justes de saint Jérôme et de Grotius, que, durant la mission que les Apôtres avaient récemment prêchée aux Galiléens, ils s’étaient bornés, suivant les recommandations antérieures de leur Maître, cf. x, 7 et parall., à proclamer la proximité de l’avènement du Messie, sans dire que Jésus était personnellement le Christ. — Mais pourquoi cet ordre qui a lieu de sembler étrange ? Nous avons répondu autrefois à cette question, en indiquant le motif pour lequel Jésus interdisait si fréquemment aux malades qu’il guérissait, aux possédés qu’il délivrait, de faire connaître le miracle dont ils avaient été l’objet. L’heure actuelle ne convenait pas pour une révélation de ce genre. Le peuple n’était pas encore capable de recevoir l’enseignement messianique proprement dit : les Apôtres n’étaient pas davantage en état de le porter ; ils avaient besoin d’être instruits, formés plus longuement par Jésus, d’être fortifiés, éclairés par l’Esprit Saint. Ce n’est qu’après la Résurrection du Sauveur que les prédicateurs et l’auditoire seront suffisamment préparés. Comme les disciples auraient pu supposer, à la suite de la confession de saint Pierre et de la réponse de Jésus, que le temps était venu de manifester hautement le caractère messianique et divin de leur Maître, celui-ci met des bornes à leur enthousiasme par un commandement sévère.
Dès lors Jésus commença à montrer à Ses disciples qu'il fallait qu'Il allât à Jérusalem, qu'Il souffrît beaucoup de la part des anciens, et des scribes, et des princes des prêtres, et qu'Il fût mis à mort, et qu'Il ressuscitât le troisième jour.
Exinde cœpit Jesus ostendere discipulis suis, quia oporteret eum ire Jerosolymam, et multa pati a senioribus, et scribis, et principibus sacerdotum, et occidi, et tertia die resurgere.
Άπὸ τότε ήρξατο ό 'Iησου̃ς δεικνύειν τοι̃ς μαθηται̃ς αύτου̃ ότι δει̃ αύτὸν άπελθει̃ν είς ̔Iεροσόλυμα καὶ πολλὰ παθει̃ν άπὸ τω̃ν πρεσβυτέρων καὶ άρχιερέων καὶ γραμματέων καὶ άποκτανθη̃ναι καὶ τη̣̃ τρίτη̣ ήμέρα̣ έγερθη̃ναι
16.21. — Seconde parole. — Exinde, άπὸ τότε, à partir de cet instant, sur l’heure. — Cœpit. Auparavant déjà, et presque aussitôt après l’ouverture de sa Vie publique, Jésus avait prophétisé sa Passion et la mort qu’il devait endurer sur la croix[677]. Toutefois il s’était exprimé en termes assez obscurs, qui ne devaient être bien compris qu’après l’accomplissement de sa prophétie. Aujourd’hui, il parle pour la première fois de cet évènement douloureux d’une manière claire et directe dans le cercle intime de ses Apôtres. Il vient de leur révéler avec une précision inaccoutumée sa nature et son rôle ; il les a confirmés dans la foi à l’égard de sa personne : l’heure est donc excellente pour leur faire connaître de graves détails qui, communiqués plus tôt, auraient pu les scandaliser. Du reste, la Passion n’est pas éloignée : ne faut-il pas qu’ils soient préparés à cette terrible épreuve ? — Ostendere. Ce mot a été choisi à dessein pour marquer la clarté des paroles du Sauveur dans cette circonstance. Il ne se borna pas à quelques allusions, à de vagues indications ; il « montra » d’une façon très explicite, comme on le voit par le contexte. — Quia oporteret. Il s’agissait donc, non pas d’une simple convenance à laquelle il eût été aisé de se soustraire, mais d’une vraie nécessité, en tant du moins que Dieu avait décrété, puis annoncé par ses prophètes, que le Christ souffrirait et mourrait pour racheter le monde ; cf. xxvi, 54 ; Luc. xxiv, 26. — Les disciples apprennent ensuite de la bouche de Notre-Seigneur, 1° le théâtre de sa Passion, eum ire Jerosolymam ; 2° l’étendue de ses souffrances, multa pati : non pas seulement « multum », mais « multa » ; 3° le nom du tribunal qui les décrétera en premier lieu, a senioribus et Scribis… : elles seront le résultat d’une cons-piration générale des autorités juives, dési-gnées par les trois sections qui composaient le Sanhédrin ; cf. ii, 4 et le commentaire ; 4° la mort qui en sera la conséquence, et occidi ; 5° enfin la résurrection glorieuse qui terminera le tout, tertia die resurgere. Ce n’est pas sans raison que Jésus mentionne sa résurrection en même temps que sa mort. « Redemptor noster prævidens ex passione sua discipulorum animos perturbandos, eis longe ante et ejusdem passionis pœnam et resurrectionis suæ gloriam prædixit ; ut quum eum morientem cernerent, etiam resurrecturum non dubitarent[678] ». Voilà pourquoi il ajoute encore que sa résurrection suivra de près sa mort et qu’elle aura lieu dès le troisième jour.
Et Pierre, Le prenant à part, commença à Le reprendre, en disant : À Dieu ne plaise, Seigneur ; cela ne Vous arrivera point.
Et assumens eum Petrus, cœpit increpare illum dicens : Absit a te, Domine : non erit tibi hoc.
καὶ προσλαβόμενος αύτὸν ό Πέτρος ήρξατο έπιτιμα̃ν αύτω̣̃ λέγων, ̋Iλεώς σοι κύριε· ού μὴ έσται σοι του̃το
16.22. — Les Apôtres ne comprirent pas ces choses. Nous verrons plus tard la peine qu’eut Notre-Seigneur à les faire entrer dans leur esprit, même après sa résurrection, tant un Messie souffrant et humilié était loin des préjugés dont ils avaient été imbus. Saint Pierre ne comprit pas mieux que les autres Apôtres : à peine a-t-il fait la déclaration qui lui a valu l’approbation éclatante du Sauveur, qu’une parole d’erreur remplace sur ses lèvres son noble témoignage. — Assumens eum ; en grec, προσλρβόμενος, c’est-à-dire, le prenant à part, car son respect pour la personne de Jésus ne lui permettait pas d’adresser à son Maître des reproches publics[679] ; ou bien, d’après Erasme, « manu prehendens, ut solent familiarius quid dicturi[680] ». Sainte liberté, dans tous les cas, par laquelle on peut juger de la bonté de Notre Seigneur dans ses rapports avec les Douze. — Cœpit. Ce mot n’est pas moins exact qu’au verset précédent. Ici, il signifie que l’Apôtre n’eut pas le temps d’aller bien loin dans ses objurgations familières, Jésus ne lui ayant pas permis d’achever. — Increpare, έπιτιμα̃ν : saint Pierre osa en venir jusque-là. Il se mit, comme nous dirions, à gronder son Maître avec une certaine vivacité. L’ardeur de son affection l’entraîne cette fois au-delà des bornes de la sagesse. Il n’y a qu’un instant, c’était Dieu qui parlait par la bouche de l’Apôtre ; maintenant c’est Simon Bar-Jona en personne, et c’est dans la chair et dans le sang qu’il puise sa révélation. — Absit a te ; ίλεώς σοι, sous-entendu είν ό Θεὸς, que Dieu te soit propice ! que Dieu t’en garde ! C’est le הלילה des Hébreux ; cf. II Sam. xx, 20 ; xxiii, 17, etc. «-Non erit hoc tibi. « Hoc », ce dont Jésus venait de parler, sa passion et sa mort. Non, cela n’est pas possible, cela n’arrivera jamais, s’écrie saint Pierre avec d’énergiques protestations que lui arrache une nouvelle si pénible, reçue au moment de son plus grand bonheur et de son plus haut enthousiasme. Être Messie et souffrir, être le Fils de Dieu et mourir ! Ces idées ne peuvent pénétrer dans son esprit ; aussi les rejette-t-il absolument. Mais il s’attire par là un reproche sévère de Jésus.
Mais Jésus, Se retournant, dit à Pierre : Va-t'en derrière Moi, Satan ; tu m'es un sujet de scandale, car tu n'as pas le goût des choses de Dieu, mais des choses des hommes.
Qui conversus, dixit Petro : Vade post me Satana, scandalum es mihi : quia non sapis ea quæ Dei sunt, sed ea quæ hominum.
ό δὲ στραφεὶς εί̃πεν τω̣̃ Πέτρω̣ 'Yπαγε όπίσω μου Σατανα̃· σκάνδαλον μου, εί̃ ότι ού φρονει̃ς τὰ του̃ θεου̃ άλλὰ τὰ τω̃ν άνθρώπων
16.23. — Qui conversus. « Verso tergo », dit Fritzsche : ce serait alors un geste qui exprimerait un mécontentement suprême et qui serait directement opposé au προσλαβόμενος de saint Pierre. Selon d’autres, Jésus se serait simplement retourné vers Pierre et les autres disciples qui marchaient à sa suite ; Cf. Marc. viii, 33. — Vade post me, Satana. Quelles paroles, surtout si on les compare à celles que Jésus-Christ avait adressées à saint Pierre quelques instants auparavant ! Ce sont, après tout, celles-là même dont Jésus s’était servi pour congédier le démon à l’issue de la tentation ; cf. iv, 10. Mais le chef des Apôtres ne se conduisait-il pas alors à l’égard de Jésus comme l’avait fait le tentateur ? C’est pourquoi Notre-Seigneur va jusqu’à lui donner le nom de Satan, c’est-à-dire de contradicteur. — Scandalum es mihi. Ces mots contiennent l’indication du motif pour lequel Jésus n’a pu conserver cette fois, extérieurement du moins, son égalité d’âme accoutumée : son disciple a essayé de le scandaliser, d’être pour lui une pierre d’achoppement sur le chemin du Golgotha, et le Sauveur, dans son amour pour ceux qu’il est venu racheter par la souffrance et par la croix, est extrêmement sensible sur ce point. — Non tapis ea quæ Dei sunt… Image délicate dans la Vulgate ; Tu ne goûtes pas les choses du ciel, ou mieux encore : Les choses du ciel ne sont pas à ton goût. Le texte grec dit simplement ού φρονει̃ς, « non cogitas » ; ton intelligence est fermée aux pensées divines, tu ne les comprends pas ; cf. Rom. viii, 5. Pierre, en effet, a parlé comme un homme naturel, qui n’entend rien au plan de Dieu. Il redoute la souffrance et la mort, et ce n’est que par la mort et la souffrance que pourra s’opérer la Rédemption ! Voir de très beaux développements sur ce passage dans la une homélie de saint Jean Chrysostome.
Alors Jésus dit à Ses disciples : Si quelqu'un veut venir après Moi, qu'il renonce à lui-même, et qu'il porte sa croix, et qu'il Me suive.
Tunc Jesus dixit discipulis suis : Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et tollat crucem suam, et sequatur me.
Τότε ό 'Iησου̃ς εί̃πεν τοι̃ς μαθηται̃ς αύτου̃ Εί τις θέλει όπίσω μου έλθει̃ν άπαρνησάσθω έαυτὸν καὶ άράτω τὸν σταυρὸν αύτου̃ καὶ άκολουθείτω μοι
16.24. — Troisième parole. — Tunc Jesus dixit… La leçon que Jésus-Christ se proposait d’unir à cet incident ayant une importance universelle pour son Église, il eut soin, d’après Marc. viii, 34, de faire approcher la foule qui se tenait alors à quelque distance. Quand elle se fut groupée autour de sa personne divine, il tira la morale de la scène qui s’était passée entre saint Pierre et lui. Les lignes suivantes de saint Jean Chrysostome expriment fort bien la liaison qui existe entre les deux scènes : « Neque satis habuit illum (Petrum) increpasse, sed ex abundanti ostendere volens et dictorum Petri absurditatem, et utilitatem ex passione futuram, ait : Tu mihi dicis, non erit hoc tibi ; ego vero tibi dico, non modo perniciosum esse tibi si me impedias et si passionem meam moleste feras, sed etiam non posse te salutem consequi, nisi ot ipse semper ad moriendum sis paratus. Ne enim indignum se esse putarent quod talia patiantur, non prioribus tantum verbis, sed etiam sequentibus rei utilitatem docet[681] ». — Si quis vult… Tournure aimable pour exprimer une chose nécessaire et difficile. Il faut bien qu’on marche à la suite de Jésus, en d’autres termes, que l’on se fasse son disciple, si l’on veut arriver au salut ; mais comme de fait personne ne devient malgré lui disciple de Jésus-Christ, Dieu abandonnant cette démarche à la liberté individuelle, Notre-Seigneur dit en ce sens : Si quelqu’un a cette volonté bien arrêtée, à quoi doit-il s’attendre ici-bas, quelle sorte de vie faut-il qu’il embrasse ? Jésus l’indique très explicitement. — Abneget semetipsum : c’est l’élément fondamental de la vie chrétienne ; elle commence par le renoncement poussé à ses dernières limites, jusqu’à l’abnégation du moi. Sans ce détachement, tout le reste n’est rien ; par ce détachement, la transformation chrétienne est opérée en un clin d’œil. « Minus quippe est abnegare quod habet homo, valde autem multum est abnegare quod est, non sufficit nostra relinquere nisi relinquamuset nos[682] ». Quelle profonde philosophie dans ce précepte de Jésus ! Saint Jean Chrysostome fait observer que le Sauveur « non dixit, Neget, sod Abneget ; hoc parvo additamento vim magnam dictioni afferens. Nam abnegare multe plus est quam negare[683] ». — Une belle métaphore que nous avons déjà rencontrée, x, 38, exprime mieux encore l’étendue du renoncement exigé par Notre-Seigneur Jésus-Christ de tous ses disciples sans exception : — Tollat crucem suam. La croix, l’instrument du supplice le plus honteux, saisie avec empressement, glorieusement et constamment portée par chaque chrétien : perspective affreuse si nous étions livrés à nous-mêmes. Mais le Sauveur ajoute par mode d’encouragement : — et sequatur me, promettant ainsi de nous précéder sur la route du Calvaire. Il indique aussi par ces derniers mots la part active que nous devons prendre à notre rédemption. Renoncer à soi-même, c’est une chose négative : mais porter sa croix et suivre le divin Crucifié, c’est du positif, c’est de l’action.
Car celui qui voudra sauver sa vie, la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de Moi, la trouvera.
Qui enim voluerit animam suam salvam facere, perdet eam : qui autem perdiderit animam suam propter me, inveniet eam.
ὸς γὰρ ὰν θέλη̣ τὴν ψυχὴν αύτου̃ σω̃σαι άπολέσει αύτήν· ὸς δ' ὰν άπολέση̣ τὴν ψυχὴν αύτου̃ ένεκεν έμου̃ εύρήσει αύτήν
16.25. — Ce verset et le suivant contiennent de puissants motifs destinés à rendre plus facile aux chrétiens l’accomplissement des préceptes pénibles que Jésus vient de leur imposer. Agir selon les prescriptions du Christ, quelque dures qu’elles soient pour la nature, c’est sauver son âme ; agir autrement, c’est la perdre sans retour. Montrant donc la fin de toute vie humaine, Notre-Seigneur rappelle à ses auditeurs soit pour les effrayer, soit pour les encourager, les châtiments ou les récompenses qui les attendent après leur mort. Or, dit-il, en face de ces récompenses, qu’est-ce que perdre la vie en ce monde puis ; qu’on la gagne ainsi pour l’éternité ? Qu’est-ce que sauver sa vie sur la terre, puisqu’on la perd ainsi à tout jamais ? — Nous avons précédemment expliqué cette sentence paradoxale, car Jésus l’avait déjà prononcée lorsqu’il envoyait les Apôtres prêcher l’Évangile à leurs compatriotes. Cf. x, 39.
Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme ? ou qu'est-ce que l'homme donnera en échange de son âme ?
Quid enim prodest homini, si mundum universum lucretur, animæ vero suæ detrimentum patiatur ? aut quam dabit homo commutationem pro anima sua ?
τί γὰρ ώφελει̃ται άνθρωπος έὰν τὸν κόσμον όλον κερδήση̣ τὴν δὲ ψυχὴν αύτου̃ ζημιωθη̣̃ ή τί δώσει άνθρωπος άντάλλαγμα τη̃ς ψυχη̃ς αύτου̃
16.26. — Quid enim prodest. Nouvel aphorisme étroitement lié à celui du ℣. 25, et probablement emprunté au Ps. xlix, 7 et 8. — Mundum universum lucretur. C’est une concession que fait ici Notre-Seigneur. Soit, je le veux bien, vous réussirez à conquérir le monde entier. Son argument n’en aura que plus de force, puisque ce n’est qu’une bien minime partie de l’univers et de ses trésors qui devient le partage des ambitieux même les plus privilégiés. Il s’adressa aux âmes nombreuses qui font du monde présent, sous ses formes variées, honneurs, richesses, plaisirs, l’objet de leurs poursuites suprêmes, qui placent toute leur fin dans les créatures. — Animæ vero suæ… On vient de voir, ℣. 25, qu’on ne saurait tout à la fois gagner le monde et sauver son âme. Si quelqu’un réussit à conquérir en tout ou en partie l’univers dans le sens indiqué par Jésus, cela suppose donc qu’il a perdu sa vie spirituelle et supérieure en même temps qu’il acquérait les biens matériels. Les mots detrimentum patiatur représentent en effet une perte totale et non pas simplement un dommage plus ou moins considérable. — Aut quam dabit… « Rursus eadem in re insistit. Num aliam, inquit, animam habes quam des pro anima tua ? Pecunias enim si perdideris, alias pro amissis poles supplere ; itemque si quamvis aliam possessionem : animam vero si perdideris, aliam non poteris dare animam ; sed, etiamsi mundum habeas, etiamsi rex orbis sis, non posses vel animam unam redimere[684] ». De même que, la vie physique une fois perdue, il est tout à fait impossible de la recouvrer, quelque compensation qu’on offrît à cette intention ; de même et à plus forte raison, si l’âme est perdue, condamnée, possédât-t-on l’univers et tous les biens qu’il renferme, on ne trouvera rien d’équivalent, qui puisse servir de rançon pour elle. « Geld verloren, iets verloren ; eer verloren, meer verloren ; ziel verloren, al verloren » (Proverbe flamand cité par M. van Steenkiste, h.l.). — C’est ainsi que, dans un langage très simple mais très frappant, Jésus-Christ fait comprendre à tous ceux qui liront ou entendront ces paroles jusqu’à la fin des temps la valeur inappréciable de l’âme. On sait l’impression qu’elles produisirent sur saint François-Xavier.
Car le Fils de l'homme viendra dans la gloire de Son Père avec Ses Anges, et alors Il rendra à chacun selon ses oeuvres.
Filius enim hominis venturus est in gloria Patris sui cum angelis suis : et tunc reddet unicuique secundum opera ejus.
μέλλει γὰρ ό υίὸς του̃ άνθρώπου έρχεσθαι έν τη̣̃ δόξη̣ του̃ πατρὸς αύτου̃ μετὰ τω̃ν άγγέλων αύτου̃ καὶ τότε άποδώσει έκάστω̣ κατὰ τὴν πρα̃ξιν αύτου̃
16.27. — Filius enim hominis… « Enim », sert trois fois de trait d’union dans trois versets consécutifs, cf. ℣℣. 25 et 26 : les idées sont en effet très étroitement enchaînées. Jésus a posé les conditions d’une vie vraiment chrétienne, ℣. 24 ; il a ensuite indiqué la récompense éternelle, ou les châtiments sans fin qu’on peut s’attirer en remplissant ces conditions avec fidélité, ℣℣. 25 et 26. Maintenant, il transporte l’auditeur au jugement dernier, où se fera la distribution des châtiments et de la récompense. À cette heure solennelle, le Fils de l’homme fera un second avènement nécessaire d’après le plan divin, comme l’exprime le texte grec, έλλει γὰρ ό υίὸς του̃ άνθρώπου έρχεσθαι (au lieu de venturus est) ; avènement glorieux, in gloria Patris, c’est-à-dire qu’alors Jésus-Christ apparaîtra comme représentant de Dieu le Père, par conséquent revêtu, même pour ce qui concerne sa sainte humanité, de la splendeur et de la majesté divines, cf. xxvi, 64 : c’est pour cela qu’il sera entouré d’anges qui exécuteront ses jugements ; avènement qui aura pour but d’assigner à chacun son sort éternel dans l’autre vie, et tunc reddet… C’est en ce moment que recevront leur belle couronne ceux qui auront renoncé à eux-mêmes pour être les fidèles disciples de Jésus, et porté courageusement leur croix à sa suite. — Secundum opera ; le grec emploie le singulier κατὰ τὴν πρα̃ξιν, pour désigner collectivement l’ensemble de la vie morale. — Saint Jean Chrysostome avoue qu’il était vivement effrayé, toutes les fois qu’il entendait ce verset, à cause des terribles menaces qu’il renferme ; mais il contient aussi de magnifiques promesses pour les bons.
En vérité, Je vous le dis. il y en a quelques-uns de ceux qui sont ici présents, qui ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le Fils de l'homme venant en Son règne.
Amen dico vobis, sunt quidam de hic stantibus, qui non gustabunt mortem, donec videant Filium hominis venientem in regno suo.
άμὴν λέγω ύμι̃ν είσίν τινες τω̃ν ώ̃δε έστηκότων, οίτινες ού μὴ γεύσωνται θανάτου έως ὰν ίδωσιν τὸν υίὸν του̃ άνθρώπου έρχόμενον έν τη̣̃ βασιλεία̣ αύτου̃
16.28. — Passage bien difficile, si l’on en juge par la divergence qui règne parmi les exégètes. Deux points nous paraissent toutefois hors de conteste. Le premier, c’est qu’il s’agit ici d’un jugement solennel qui sera porté par le Fils de l’Homme ; cela ressort clairement des derniers mots du verset. Le second, c’est que ce jugement diffère des grandes assises qui auront lieu à la fin du monde, puisque plusieurs des auditeurs actuels de Jésus doivent en être témoins. Ces deux principes nous aideront à apprécier les interprétations discordantes des commentateurs. — Amen dico vobis. Notre-Seigneur Jésus-Christ vient d’annoncer son avènement futur en qualité de Juge souverain des vivants et des morts. Il confirme cette nouvelle par sa formule accoutumée de serment, ajoutant que le Fils de l’homme apparaîtrait plus tôt que son auditoire ne le pensait peut-être. — Quidam de hic stantibus. Ces mots doivent être pris à la lettre ; ils désignent plusieurs de ceux qui entouraient alors le divin Maître et nous avons vu (note du ℣. 24) que l’assistance était formée en partie par les Apôtres, en partie par la foule. — Qui non gustabunt mortem. « Goûter la mort », cela signifie simplement « mourir ». C’est une figure fréquemment employée par les Syriens, les Arabes et dans le langage rabbinique[685] : la mort y est présentée sous la forme d’un breuvage amer dans lequel chacun doit tremper ses lèvres. — Donec videant. Cela encore דoit se prendre à la lettre : avant de mourir, quelques-unes des personnes qui recueillaient alors avidement les paroles de Jésus-Christ devaient être témoins oculaires dו grave événement auquel il faisait allusion. Mais quel est cet évenement ? C’est ce qui nous reste maintenant à déterminer. Saint Matthieu le décrit d’une manière plus complète que les deux autres synoptiques : saint Luc, en effet, se contente de l’appeler « regnum Dei », Luc. ix, 29 ; Marc. viii, 39, est un peu plus explicite, car il dit que ce sera « le royaume de Dieu venant avec force ». Le premier Évangéliste affirme que le Fils de l’Homme viendra lui-même : Filium hominis venientem in regno suo. Cet ablatif, qui existe dans le texte grec tout aussi bien que dans la Vulgate et qui a un cachet assez extraordinaire, a été certainement employé à dessein au lieu de l’accusatif. Il signifie que, lors de la manifestation prédite en ce moment, Jésus-Christ ne viendra pas « dans son royaume » d’une manière proprement dite, comme à la fin des temps, mais « avec son royaume », c’est-à-dire avec une puissance royale, dont les effets feront dire à tous ceux qui les contempleront : Voilà l’œuvre du Roi-Messie ! Par conséquent, nous ne croyons pas qu’il faille entendre ce passage d’une apparition personnelle de Jésus, quelle qu’elle soit. Nous l’appliquerons, avec la plupart des exégètes modernes, à un avènement mystique du Sauveur, à un jugement historique opéré visiblement par lui, mais sans sa présence extérieure et visible. Or, parmi les actes judiciaires accomplis par Notre-Seigneur, nul ne nous paraît mieux convenir que le grand et terrible fait de la ruine, du peuple juif et de Jérusalem, sa capitale. Jésus s’y manifesta comme un juge sévère, inaugurant ainsi la série des décrets redoutables lancés depuis sa Résurrection jusqu’au jugement général et dernier. D’un autre côté, la destruction de Jérusalem n’était séparée que par quarante années environ de la prédiction du Sauveur, de sorte que plusieurs membres de l’auditoire purent facilement en être témoins. Telle est l’opinion de Grotius, de Wettstein, d’Ewald, de Beelen, de Reischl, de Schegg, etc. D’autres auteurs préfèrent rattacher la promesse de Notre-Seigneur à la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres, à la diffusion victorieuse de l’Évangile par toute la terre, à la fin du monde, à la Résurrection de Jésus lui-même, ou encore à sa Transfiguration, (nous devons dire que ce dernier sentiment a été communément adopté par les Pères et par les exégètes du moyen-âge) : mais il est aisé de voir que ces interprétations diverses viennent toutes se heurter contre l’une ou l’autre des deux règles que nous avons fixées plus haut, d’après les expressions mêmes du Sauveur. Dans plusieurs d’entre elles il n’est nullement question d’une manifestation de Jésus-Christ en tant que Juge ; d’autres ne sauraient s’accorder avec les mots « sunt quidam de hic stantibus qui non gustabunt mortem ». Quant à la dernière, malgré la grave autorité de ses anciens défenseurs, nous nous permettrons de faire observer qu’elle prêterait à Notre-Seigneur une singulière assertion. Qu’aurait-il promis aux auditeurs assez nombreux dont il était alors entouré ? Que plusieurs d’entre eux ne mourraient pas dans le courant de la semaine suivante et qu’il leur serait donné de contempler un de ses glorieux mystères. Il nous semble difficile que Jésus ait pu s’exprimer ainsi à propos d’un événement si prochain.