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10. La Transfiguration.

Mt 17.1-22.

Nouvel épisode d’une gravité tout exceptionnelle : point culminant dans la vie du Sauveur, entre son baptême et sa résurrection. Schleiermacher a osé dire qu’il est « inutile de se fatiguer à chercher un but précis pour cet événement mystérieux ». En parlant ainsi, il a fait preuve d’une ignorance affectée ; car d’autres rationalistes n’ont pas eu de peine à indiquer, après les Pères de l’Église, le motif et le sens de la glorieuse Transfiguration de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est, d’une part, un moment de repos accordé au Fils de l’homme après la lutte qu’il a si vaillamment soutenue ; c’est, d’autre part, un avant-goût de la gloire et des délices célestes, destiné à le réconforter, au moment où le calice va devenir plus amer, au moment où il faudra le vider iusqu’à la lie. Il est remarquable, à ce second point de vue, que la Transfiguration ait été immédiatement précédée et immédiatement suivie d’une annonce officielle de la Passion. Cf. Matth. xvi, 31 et parall. ; xvii, 21-22 et parall. ; il n’est pas moins remarquable qu’au moment principal de la scène imposante à laquelle nous allons assister, la conversation ait précisément roulé sur les souffrances que Jésus devait bientôt endurer à Jérusalem. Cf. Luc. ix, 31. La Transfiguration consacre donc le Messie pour la croix et pour la mort, en même temps qu’elle le remplit de force pour subir avec courage sa douloureuse Passion. Nous étudierons dans ce paragraphe, outre le glorieux incident dont il porte le nom, ℣℣. 1-8, trois faits secondaires qui s’y rapportent d’une manière évidente d’après la triple narration des synoptiques, savoir : un entretien de Jésus-Christ avec ses disciples touchant l’avénement d’Élie, ℣℣. 9-13, la guérison d’un lunatique possédé du démon, ℣℣. 14-20, la seconde prédiction officielle de la Passion en présence de tout le corps apostolique, ℣℣. 21-22.

1° Le miracle.

Mt 17.1-8. Parall. Mc 9.1-7 ; Lc 9.28-36.

Six jours après, Jésus prit avec Lui Pierre, Jacques, et Jean son frère, et les conduisit à l'écart sur une haute montagne.

Et post dies sex assumit Jesus Petrum, et Jacobum, et Joannem fratrem ejus, et ducit illos in montem excelsum seorsum :

Καὶ μεθ'' ήμέρας ὲξ παραλαμβάνει ό 'Iησου̃ς τὸν Πέτρον καὶ 'Iάκωβον καὶ 'Iωάννην τὸν άδελφὸν αύτου̃ καὶ άναφέρει αύτοὺς είς όρος ύψηλὸν κατ' ίδίαν

17.1. — Et post dies sex. Cette date, qui est fixée de la même manière par saint Marc, Marc. ix, 1, a pour point de départ la confession de saint Pierre et la promesse de la Primauté. Saint Luc, il est vrai, parle de huit jours environ, « post hæc verba fere dies octo », ix, 28 ; mais il a dû comprendre dans son calcul le jour de la confession du Prince des Apôtres et celui de la Transfiguration, tandis que les deux premiers Évangélistes n’ont supputé que les journées intermédiaires. Au surplus, le troisième synoptique montre, par l’emploi de la parlicule ώσεί, qu’il ne se pique pas, dans cette circonstance, d’une rigoureuse exactitude. Entre les deux événements, il s’écoula donc environ une semaine. Ce temps dût être triste et pénible pour les Apôtres, à cause des sombres pensées que les dernières paroles du Sauveur avaient agitées dans leur esprit. Mais le divin Maître tenait en réserve pour les principaux d’entre eux un sabbat plein de douceur, un jour plein de bienheureux repos. — Assumit Jesus Petrum et Jacobum… Après la date de ce mystère, l’Évangéliste en mentionne les témoins, qui furent saint Pierre et les deux fils de Zébedée. Ces trois Apôtres avaient été choisis une première fois pour assister, à l’exclusion des neuf autres, à la résurrection de la fille de Jaïre, cf. Marc. v, 37 : nous les retrouverons plus tard tout auprès de Jésus lorsqu’aura lieu la lutte terrible de Gethsémani. C’étaient les amis de cœur, les disciples privilégiés : c’est pourquoi ils avaient le bonheur d’être présents aux scènes les plus intimes de la vie de Notre-Seigneur. « Acceptis coryphæis, Petrus quod admodum diligeret Christum ; Joannes quod valde diligeretur ; Jacobus ex sua cum fratre responsione, quando dixit : Possumus bibere calicem ; neque ab hac responsione solum, sed etiam ex operibus[686] ». Jésus ne voulut pas emmener avec lui tous les Apôtres parce qu’il désirait que le secret fût gardé pendant un certain temps sur sa Transfiguration. Convenait-il que Judas, dont la haine pour son Maître était déjà très accentuée, cf. Joan. vi, 65-72, fût témoin d’un pareil mystère ? — Ducit illos in montem excelsum : « Ipsa transfiguratio videbatur montem poscere, eumque sublimem ; loci ratio responderet conditioni gloriæ in qua tunc Christus conspiciebatur[687] ». Il est du reste digne de remarque que la plupart des événements extraordinaires de la vie du Sauveur ont eu des montagnes pour théâtre, par exemple ses prières, plusieurs de ses miracles, sa Passion et sa Mort, son Ascension, etc. Le rôle religieux des montagnes dans l’Ancien Testament et dans les cultes païens a été aussi très considérable. Il y a là un symbolisme naturel facile à découvrir, puisque tous les peuplés anciens l’ont saisi[688]. — Il est assez difficile de préciser au juste la montagne sur laquelle se passa le mystère de la Transfiguration. Une ancienne tradition, qui remonte au moins jusqu’au premier tiers du quatrième siècle, confère cet honneur au Thabor, dont le nom, dans le langage mystique, est devenu synonyme de gloire et de triomphe. C’est un dôme isolé, aux formes extrêmement gracieuses, que les voyageurs vantent tous à l’envi, situé à l’extrémité N.-E. de la plaine d’Esdrelon, à deux heures environ de Nazareth, verdoyant de la base au sommet, haut d’environ 1750 pieds, et surpassant d’une manière notable toutes les hauteurs environnantes[689]. À sa cime existe un plateau arrondi que recouvrent des ruines considérables, entre autres celles de plusieurs Églises bâties en souvenir de la Transfiguration. Le הר חבור (όρος Θαβώρ, ou même 'Iθαβύριον des LXX et de Josèphe) si célèbre déjà dans l’Ancien Testament, cf. Jud. iv, 6-15 ; Jerem. xlv, 18, etc., l’aurait donc été davantage encore dans le Nouveau. Saint Cyrille de Jérusalem est, parmi les Pères, le plus ancien témoin de la tradition que nous signalions plus haut[690] ; saint Jérôme la proclame hautement à son tour dans plusieurs de ses écrits. « Scandebat montem Thabor in quo transû-guratus est Dominus », dit-il de l’illustre saint Paule[691] ; et de même tous les pieux pèlerins qui, depuis cette époque reculée jusqu’au dernier siècle, ont consigné dans de touchants récits la croyance de leur temps sur ce point. Qu’il suffise de mentionner, avant les croisades, Antonin-le-Martyr (fin du sixième siècle), Arculfe (vers 696), saint Willibald (en 765), Seovulf (vers l’an 1103). — Mais, à part des exceptions bien rares, les géographes et les exégètes de notre siècle enlèvent d’un commun accord au Thabor sa gloire traditionnelle, pour la conférer à quelque autre montagne située à l’Orient du Jourdain et beaucoup plus au Nord. Ils agissent ainsi pour de graves raisons : 1° Nous savons par des témoignages anciens et irrécusables qu’à l’époque de Notre-Seigneur Jésus-Christ le sommet du Thabor était surmonté d’une place forte et entouré de retranchements considérables, dont les fondements sont encore visibles[692] : ce n’est donc pas là que le divin Maître dût aller chercher la retraite qu’il souhaitait, car moins qu’ailleurs il y eût été κατ’ ιδίαν. 2° Bien que le Thabor soit plus élevé que les sommets voisins, il ne mérite guère l’épithète d’excelsum que lui donne ici l’Évangéliste. Peut-on désigner par les mots όρος ύψηλόν, la haute montagne par excellence, un mont que l’on peut gravir en une heure ? 3° Les notions géographiques éparses dans cette partie du premier Évangile et dans les passages parallèles de saint Marc, et de saint Luc, supposent assez clairement, que Jésus était alors bien loin de la Galilée et du Thabor. Au moment de la confession de saint Pierre, xvi, 13, le divin Maître était auprès de Césarée de Philippe, tout à fait au N. de la Palestine, et vers la rive gauche du Jourdain : Presque aussitôt après la Transfiguration, xvii, 21 ; cf. Marc. ix, 29, les écrivains sacrés signalent son retour en Galilée ; mais, dans l’intervalle, ils ne mentionnent absolument aucun voyage. N’ont-ils pas suffisamment indiqué par là que c’est en dehors de la Galilée que Jésus-Christ fut transfiguré ? Les six jours qui s’écoulèrent entre la Promesse de la Primauté et la Transfiguration suffirent largement, il est vrai, pour aller de l’ancienne Panéas au Thabor, puisqu’on peut opérer le trajet en trois journées, seulement ; mais il est difficile de croire qu’un voyage si considérable ait eu lieu sans que les Évangélistes l’aient noté, surtout à une période ou ils se montrent si fidèles à relever les moindres points dignes d’intérêt. Ces divers motifs ne peuvent-ils pas contrebalancer une tradition, sérieuse sans doute, mais qui demeure complétement muette avant l’an 400 ? Nous n’hésitons pas à nous prononcer pour l’affirmative avec la plupart des auteurs contemporains : la première et la troisième raison surtout nous paraissent irréfutables. Voir l’exposé complet de la thèse dans Robinson, Palæstina, iii, p. 463 et suiv. ; le Dr Sepp et M. Gratz maintiennent l’opinion traditionnelle, quoique sans approfondir la question. — Mais quelle sera la montagne de la Transfiguration, si le Thabor perd ainsi tous ses droits ? Le choix ne saurait être malaisé maintenant, malgré le silence des Évangiles. Si le glorieux épisode que nous étudions se passa aux environs de Césarée, de l’autre côte du Jourdain, il n’y a là qu’une seule montagne vraiment digne de ce nom, le Djébel esch-Schêkh des Arabes, ou le grand Herman des Saints Livres, gigantesque avant-coureur de l’Anti-Liban, haut d’environ 9050 pieds et assis sur une base immense[693]. C’est donc son sommet principal, ou du moins l’une de ses cimes secondaires, qui aurait servi de théâtre à la Transfiguration de Jésus. Nul autre endroit de la Palestine ne pouvait mieux convenir pour une pareille scène que cette montagne perdue entre le ciel et la terre. Là, Notre-Seigneur pouvait trouver sans peine, après une ascension de quelques heure, le lieu calme et solitaire (seorsum, κατ’ ιδίαν) qu’il désirait[694].

Et Il fut transfiguré devant eux : Son visage resplendit comme le soleil, et Ses vêtements devinrent blancs comme la neige.

et transfiguratus est ante eos. Et resplenduit facies ejus sicut sol : vestimenta autem ejus facta sunt alba sicut nix.

καὶ μετεμορφώθη έμπροσθεν αύτω̃ν καὶ έλαμψεν τὸ πρόσωπον αύτου̃ ώς ό ήλιος τὰ δὲ ίμάτια αύτου̃ έγένετο λευκὰ ώς τὸ φω̃ς

17.2. — Après les détails préliminaires contenus dans le premier verset, nous arrivons au fait même de la Transfiguration, qui commença, rapporte saint Luc, Luc. ix, 29, immédiatement après une nouvelle et mystérieuse prière de Jésus. Le phénomène est d’abord exprimé par un seul mot μετεμορφώθη, transfiguratus est de la Vulgate, puis décrit à l’aide de quelques circonstances particulières. — Le verbe μετεμορφρόω, « formam muto, transformo », s’emploie surtout pour désigner un changement extérieur du visage. Saint Luc l’explique par une périphrase : « Facta est species vultus ejus altera ». C’est en effet sur la physionomie, qui est la partie la plus mobile et la plus intelligente du corps humain, que se manifestent tout d’abord les transfigurations, de quelque nature qu’elles soient. On sait que la joie, un mouvement de vive affection, la sainteté, les communications intimes avec Dieu, illuminent et transforment le visage, faisant passer sur lui une beauté, un éclat inaccoutumés, L’on a vu des saints transfigurés de la sorte au lit de mort, à l’oraison, après la sainte communion. Les Prophètes l’étaient parfois quand Dieu leur révélait sa volonté. Moïse, en descendant du Sinaï, avait un visage si resplendissant qu’il était impossible aux Hébreux de fixer les yeux sur lui, Ex. xxxiv, 29. Mais il y a ici quelque chose de plus que le rayonnement d’une âme céleste brillant sur une physionomie humaine ; il y a plus qu’un reflet de la Divinité transformant le visage d’un saint. C’est le Verbe divin lui-même qui dépose momentanément la forme de serviteur, sous laquelle il a consenti à se cacher humblement par amour pour nous, et qui revêt la forme de Fils unique du Père. À ce point de vue, nous dirons avec l’Ange de l’École que la Transfiguration fut beaucoup moins un miracle que la cessation temporaire d’un miracle habituel ; car c’était en vertu d’un prodige réel que le Sauveur voilait et dissimulait l’éclat dont sa nature divine eût sans cesse inondé sa sainte humanité. « Quando volebat, non fiebat refluxus : sed quando volebat, refluxus fuit, et apparuit splendidus ». — Ante eos : c’est sous les regards ravis des trois Apôtres que Jésus fut tout à coup transfiguré. — Saint Matthieu note deux traits caractéristiques dont ils furent témoins : 1° Resplenduit facies ejus… Cette clarté lumineuse, éblouissante (sicul sol), qui s’échappait du visage de Notre-Seigneur fut produite par un rayonnement intérieur de sa divinité. L’enveloppe mortelle de son corps, qui était d’ordinaire comme un écran chargé d’arrêter sa gloire, fut elle-même pénétrée, envahie, par ses splendeurs. — 2° Vestimenta autem ejus… Les vêtements mêmes de Jésus participent à l’éclat merveilleux qui émanait de tous ses membres : son corps brille à travers eux pour ainsi dire. Ils deviennent étincelants non pas sicut nix, comme le dit la Vulgate, mais « sicut lux », ώς τὸ φω̃ς, ainsi que nous lisons dans le texte grec. Telles furent, pour ce qui concerne la personne sacrée du Sauveur, les principales circonstances de la Transfiguration. Elles nous montrent, dans ce mystère, un vrai prélude de la Résurrection, de l’Ascension, de la gloire éternelle du ciel. L’Évangéliste va passer maintenant aux circonstances plus extérieures du prodige, ℣℣. 3-5.

Et voici que Moïse et Élie leur apparurent, s'entretenant avec Lui.

Et ecce apparuerunt illis Moyses et Elias cum eo loquentes.

καὶ ίδού, ώφθησαν αύτοι̃ς Μωση̃ς καὶ 'Ηλίας μετ' αύτου̃ συλλαλου̃ντες

17.3. — Et ecce… Trois fois de suite, cf. ℣. 5, l’interjection « Voici » introduira des particularités surprenantes d’un fait où tout est merveilleux. Ici, nous voyons apparaître de nouveaux témoins de la Transfiguration, témoins mystérieux, envoyés par le Père céleste, de même que Pierre, Jacques et Jean avaient été amenés par Jésus. — Apparuerunt Saint Jérôme a lu « apparuit », de même que plusieurs manuscrits latins : le verbe est en effet au singulier (ώφθη) dans le texte grec. Ce fut une apparition réelle, objective, non pas une simple vision des Apôtres, comme le prétendent plusieurs interprètes à la suite de Tertullien. « Erat rationi consentaneum ut, quemadmodum Christus non falsam el adumbratam, sed veram et expressam gloriam ostendebat, sic non falsis et imaginariis sed veris confirmaretur testibus », Maldonat. Cf. Luc. ix, 30 et s. ; II Petr. i, 16-48. — Moyses et Elias. Ainsi que les Pères l’ont fréquemment attesté, Moïse et Élie venaient, comme les deux principaux représentants de l’ancienne Alliance, rendre hommage au fondateur de la nouvelle : Moïse au nom de la Loi, Élie au nom des Prophètes ; Moïse qui avait été le médiateur de la théocratie juive, Élie qui avait contribué plus que tout autre à sa restauration et à son rétablissement durant des jours mauvais. « Evangelium testimonium habet a Lege et Prophetis. Ideo et in monte quando voluit ostendere Dominus noster Jesus gloriam suam, inter Moysen et Eliam stetit, medius in honore fulgebat ; Lex et Prophetæ a lateribus adtestabantur[695] ». Ainsi donc, suivant une pensée très juste de M. de Pressensé, « tandis que le faux Judaïsme repousse le Messie, le véritable, dans ses plus authentiques représentants, le reconnaît et l’adore. L’ancienne Alliance et la Nouvelle se rejoignent sur le mont glorieux comme la justice et l’amour s’uniront bientôt sur une autre colline qui est déjà à l’horizon de Jésus[696] ». — Mais, s’est-on demandé, comment les trois Apôtres surent-ils que c’étaient Moïse et Élie qui s’entretenaient alors avec Jésus ? Ils le connurent ou par quelque signe extérieur qui les caractérisait, ou par l’objet même de l’entretien dont ils entendirent des fragments, ou par une communication subséquente de Jésus, ou, ce qui est plus probable, par une révélation immédiate :

Ignotos oculis viderunt lamine cordis

dit fort bien Sédulius[697]. — Les anciens exégètes sa sont vivement inquiétés du mode d’apparition de Moïse, pour lequel il existait en effet une difficulté spéciale, puisqu’il ne lui a pas été donné, comme à Élie, de vivre en chair et en os jusqu’à ce jour. Mais c’est là une question plus curieuse qu’utile, à laquelle il suffit de répondre par le mot de saint Thomas ; « Moyses fuit ibi in anima solum, sed qualiter visus est ? dicendum quod sicut angeli videntur ». — Cum eo loquentes. Saint Luc nous fera connaître dans sa généralité le sujet de cette conversation mystique : « Dicebant excessum ejus quem completurus erat in Jerusalem », Luc. ix, 31. C’est de la Passion que l’on parle en un tel moment ! À l’acte même de la glorification passagère du Sauveur s’unit l’indication détaillée des nombreuses souffrances par lesquelles il doit mériter pour sa sainte humanité une gloire sans interruption et sans fin.

Alors Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : Seigneur, il nous est bon d'être ici ; si Vous le voulez, faisons-y trois tentes, une pour Vous, une pour Moïse, et une pour Élie.

Respondens autem Petrus, dixit ad Jesum : Domine, bonum est nos hic esse : si vis, faciamus tria tabernacula, tibi unum, Moysi unum, et Eliæ unum.

άποκριθεὶς δὲ ό Πέτρος είπεν τω̣̃ 'Iησου̃ Κύριε καλόν έστιν ήμα̃ς ώ̃δε εί̃ναι· εί θέλεις ποιήσωμεν ώ̃δε τρει̃ς σκηνάς, σοὶ μίαν καὶ Μωση̣̃ μίαν καὶ μίαν 'Ηλία̣

17.4. — Respondens autem Petrus. Sur cet emploi particulier du verbe « respondere », comparer xi, 25 et l’explication. — D’après le troisième Évangile, Luc. ix, 33, c’est au moment où les augustes interlocuteurs de Jésus commençaient à se retirer, que saint Pierre, enivré de délices et sachant à peine ce qu’il disait, cf. Marc. ix, 5 ; Luc. l.c., s’écria tout à coup en s’adressant au divin Maître : Bonum est nos hic esse (en grec κάλον, qui signifie beau et bon tout à la fois). Les mots « nos » et « hic » sont emphatiques. Nous tous, tant que nous sommes, y compris Moïse et Élie que l’Apôtre songeait précisément à retenir. Restons ici : notre séjour en ce lieu est trop plein de suavité pour que nous songions si promptement à le quitter. Saint Pierre exprime son bonheur en termes simples et naïfs. Saint Jean Chrysostome, Théophylacte et Euthymius lui prêtent, mais à tort, une pensée lâche et imparfaite : « Quia audierat ipsum (Jesum) Jerosolymam venturum ac passurum esse, ea de causa adhuc timens et tremens, cogitabat majorem ibi securitatem esse[698] ». — Dans l’espoir de mieux faire accepter sa proposition, Pierre ajoute plus naïvement encore qu’il est tout prêt à construire avec ses deux amis trois tentes où Jésus, Moïse et Élie pourront commodément s’installer. — Si vis. Tournure délicate : il ne fera rien sans la permission expresse de son Maître. — Tria tabernacula : il pensait à des cabanes de feuillage, semblables à celles qui servaient aux Juifs de demeures transitoires pendant la fête des Tabernacles. Pour un séjour prolongé, tel qu’il le souhaitait, des habitations étaient nécessaires au sommet de la sainte Montagne : il s’offre résolûment pour en construire aussitôt. — Tibi unum… Dans cette énumération faite selon l’ordre de la dignité, Pierre s’oublie totalement lui-même ainsi que ses deux compagnons. C’est qu’il s’envisage et qu’il les envisage avec lui comme des serviteurs de l’auguste assemblée. Pour eux, un abri n’est pas nécessaire : qu’on les laisse seulement où ils sont, ils ne demandent rien de plus. Les choses célestes et les choses terrestres étaient pour le moment toutes confondues dans son esprit par suite du bonheur qu’il éprouvait. Il oublie qu’un pareil moment ne saurait durer, être fixé sur la terre.

Comme il parlait encore, voici qu'une nuée lumineuse les couvrit ; et voici qu'une voix sortit de la nuée, disant : Celui-ci est Mon Fils bien-aimé, en qui J'ai mis toutes Mes complaisances ; écoutez-Le.

Adhuc eo loquente, ecce nubes lucida obumbravit eos. Et ecce vox de nube, dicens : Hic est Filius meus dilectus, in quo mihi bene complacui : ipsum audite.

έτι αύτου̃ λαλου̃ντος ίδού, νεφέλη φωτεινὴ έπεσκίασεν αύτούς, καὶ ίδού, φωνὴ έκ τη̃ς νεφέλης λέγουσα Ού̃τός έστιν ό υίός μου ό άγαπητός, έν ώ̣̃ εύδόκησα· αύτου̃ άκούετε

17.5. — Cependant la scène change tout à coup et nous voyons éclater de nouveaux prodiges. — Ecce nubes lucida. C’est la tente divine, au lieu des tentes fabriquées de main d’homme que proposait saint Pierre. Dans l’Ancien Testament, les théophanies, ou manifestations de Jéhova, étaient toujours accompagnées d’une nuée, Dieu dissimulant sa gloire sous cette enveloppe mystérieuse, parce que des yeux mortels n’en auraient pu supporter l’éclat, cf. Ex. xvi, 10 ; xl, 32 et ss. ; Num. xi, 25, etc. ; de là ces mots bien connus du Psalmiste : « Qui ponis nubem ascensum tuum », Ps. ciii, 3. La nuée lumineuse qui apparaît soudain est donc un symbole de la présence divine, de la Schechîna, שכינה, pour employer le langage consacré des Rabbins. — Obumbravit eos. Eux, c’est-à-dire les trois principaux personnages que saint Pierre vient de nommer, Jésus, Moïse et Élie. Le pronom ne se rapporte ni aux seuls disciples, ni à toute l’assistance, comme il ressort très clairement du récit de saint Luc, Luc. ix, 34. Quoique brillante, la nuée qui descendait du ciel enveloppa le Sauveur et ses deux visiteurs à la façon d’un voile : ils disparurent dans ce sanctuaire dont les trois Apôtres demeuraient exclus. — Ce prodige avait à peine eu lieu, qu’un nouveau miracle était produit : — Ecce vox de nube. C’élait la voix du Père céleste, comme l’indique le nom de Fils qu’elle donne à Jésus. Elle a salué le Messie au moment de son baptême, cf. iii, 17 ; elle le saluera plus tard encore à la veille de sa Passion, cf. Joan. xii, 28, elle le salue aujourd’hui pour le proclamer Législateur de la nouvelle Alliance. — Dicens. Les paroles qu’elle prononce diffèrent à peine de celles qu’elle avait fait entendre autrefois sur les bords du Jourdain. Ου̃τός έστιν ό υίός μου, dit-elle d’abord, « hic est Filius meus ». Ces mots sont presque littéralement empruntés au second Psaume, ℣. 7. Les suivants : ό άγαπητὸς έν ιώ̣̃ εύδόκησα, « ille dilectus, in quo mihi bene complacui », sont tirés d’Isaïe, Is. xlii, 1. Les derniers enfin, ipsum audite, écoutez-le, obéissez-lui, ne sont que la reproduction pure et simple de la recommandation adressée aux Hébreux par Moïse relativement au Messie, עליו תשמעול, Deut. xviii, 15 ; de sorte que Dieu le Père réunit ici trois prophéties messianiques pour les appliquer lui-même à Jésus. Voilà donc la confession de saint Pierre, xvi, 16, confirmée directement par le ciel !

Les disciples, l'entendant, tombèrent le visage contre terre, et furent saisis d'une grande crainte.

Et audientes discipuli ceciderunt in faciem suam, et timuerunt valde.

καὶ άκούσαντες οί μαθηταὶ έπεσον έπὶ πρόσωπον αύτω̃ν καὶ έφοβήθησαν σφόδρα

17.6. — Audientes discipuli ceciderunt… « Quia humana fragilitas conspectum majoris gloriæ ferre non sustinet, ac toto animo et corpore contremiscens, ad terram cadit[699] ». Ce n’est point pour adorer la majesté divine qu’ils se jettent à terre, leur attitude est celle de l’effroi[700]. Prosternés, ils couvrent leurs visages de leurs mains, sans oser regarder ce qui se passe alentour ; car c’était une persuasion des Juifs qu’on ne saurait voir Dieu sans mourir.

Mais Jésus, S'approchant, les toucha, et leur dit : Levez-vous, et ne craignez point.

Et accessit Jesus, et tetigit eos : dixitque eis : Surgite, et nolite timere.

καὶ προσελθὼν ό 'Iησου̃ς ήψατο αύτω̃ν καὶ εί̃πεν 'Eγέρθητε καὶ μὴ φοβει̃σθε

17.7. — Et accessit Jesus. Cependant le miracle de la Transfiguration est terminé : mais les Apôtres, qui l’ignorent, demeurent la face contre terre, et il faut que le bon Maître s’approche d’eux pour les avertir. — Tetigit eos : il les touche doucement pour leur montrer qu’il est lui-même auprès d’eux et qu’ils n’ont rien à redouter[701] ; puis il leur adresse quelques paroles aimables, afin de les rassurer de la voix en même temps que du geste.

Alors, levant les yeux, ils ne virent plus que Jésus seul.

Levantes autem oculos suos, neminem viderunt, nisi solum Jesum.

έπάραντες δὲ τοὺς όφθαλμοὺς αύτω̃ν ούδένα εί̃δον εί μὴ τὸν 'Iησου̃ν μόνον

17.8. — Levantes autem… Détail pittoresque, tout à fait naturel. Les Apôtres étaient tellement effrayés de ce qu’ils avaient vu et entendu, qu’ils se bornèrent d’abord à lever timidement la tête pour regarder autour d’eux. — Mais ils n’aperçurent que Jésus : la nuée céleste avait disparu, Moïse et Élie s’étaient retirés : le Christ seul était là sous ses traits habituels, sous la forme de serviteur, semblable à un homme ordinaire. — Tel fut, dans ses principaux détails ; le grand mystère de la Transfiguration. Il resta gravé d’une manière ineffaçable dans l’esprit des trois Apôtres qui en avaient été témoins. Saint Jean y fait évidemment allusion lorsqu’il s’écrie, dans le Prologue de son Évangile, Joan. i, 14 : « Et vidimus gloriam ejus, gloriam quasi unigeniti a Patre ». Saint Pierre le raconte tout au long dans sa seconde Épitre, II P. i, 16-18 : « Ce n’est point en suivant des fables ingénieuses que nous vous avons fait connaître la puissance et l’avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais après avoir été les témoins de sa grandeur. Car il reçut de Dieu le Père honneur et gloire, lorsque cette voix descendit sur lui d’une gloire magnifique : C’est ici mon Fils bien-aimé en qui je me suis complu ; écoutez-le. Et nous avons entendu cette voix venue du ciel, lorsque nous étions avec lui sur la sainte montagne ». — Ce récit du prince des Apôtres, rapproché de la narration évangélique, démontre jusqu’à l’évidence le caractère réel et littéral du glorieux phénomène de la Transfiguration. Et pourtant, il n’est sorte d’interprétations ridicules qu’il n’ait reçues de nos jours dans le camp rationaliste. On a vu dans la Transfiguration de Notre-Seigneur tantôt un rêve pur et simple (Kuinœl, Neander), tantôt un rêve accompagné d’orage (Gabier), tantôt un jeu de lumière atmosphérique, c’est-à-dire un mélange extra-ordinaire d’ombres et de clartés (Paulus, Ammon), tantôt une entrevue de Jésus avec deux disciples inconnus (Venturini, Hase), tantôt un mythe (Strauss, Schulz), tantôt une allégorie (Weisse, B. Bauer), etc. D’autre part, sans aller aussi loin du côté négatif, plusieurs auteurs anciens et modernes, par exemple Tertullien[702], Herder et Gratz, ont prétendu que la Transfiguration a été un fait purement subjectif, une vision et rien de plus, bien que cette vision fût quelque chose de surnaturel. D’autres l’ont regardée comme un événement en partie subjectif, — l’apparition de Moïse et d’Élie, — en partie objectif — la transfiguration proprement dite (Meyer, etc.). Pour la réfutation de ces systèmes, nous renvoyons le lecteur à la polémique rationaliste de M. l’abbé Dehaut[703]. C’est une tâche plus agréable de noter quelques-uns des nombreux chefs-d’œuvre de peinture inspirés par cette scène grandiose, en particulier ceux de Bellini, de Pordenone, du Pérugin, de fra Angelico, de Raphaël. Dans la fresque de fra Angelico, les bras du Christ sont tendus en croix et rien n’est plus majestueux que sa pose et que le regard dont il accompagne cette muette allusion au sacrifice sanglant qui approche. M. Charles Blanc, dans son Histoire des peintres, décrit ainsi l’œuvre de Raphaël : « Radieuse figure du Christ, illuminant le Thabor, suspendue en l’air et portée sur l’aile de Dieu ; puis les trois disciples éblouis, terrassés par la lumière qui émane du visage et des vêtements du Fils de l’homme, vision glorieuse qu’Élie et Moïse peuvent seuls contempler… La tête du Christ fut le suprême effort du génie de Raphaël. Après l’avoir achevée, il ne toucha plus les pinceaux et la mort vint le frapper en ce moment[704] ». — Ajoutons enfin que, suivant la doctrine des Saints Pères, la Transfiguration de Jésus-Christ est un consolant emblème et une garantie vivante de notre future résurrection : « In transfiguratione… spes sanctæ Ecclesiæ fundabatur, ut totum corpus Christi agnosceret quali esset cqmmutatione donandum, ut ejus sibi honoris consortium membra promitterent, qui in capite præfulsisset[705] ». « In Transfiguratione, quid aliud quam resurrectionis ultima gloria nuntiatur[706] ? » C’est aussi ce qu’atteste la liturgie grecque : δει̃ξαι βουλόμένος τη̣̃ς άναστάσεως τὴν λαμπρότητα.

...suite