Lorsqu'ils descendaient de la montagne, Jésus leur donna cette ordre : Ne parlez à personne de ce que vous avez vu, jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts.
Et descendentibus illis de monte, præcepit eis Jesus, dicens : Nemini dixeritis visionem, donec Filius hominis a mortuis resurgat.
Καὶ καταβαινόντων αύτω̃ν άπὸ του̃ όρους ένετείλατο αύτοι̃ς ό 'Iησου̃ς λέγων, Μηδενὶ είπητε τὸ όραμα έως ού̃ ό υίὸς του̃ άνθρώπου έκ νεκρω̃ν άναστη̣̃
17.9. — Descendentibus autem… L’entretien commença immédiatement après la scène de la Transfiguration, tandis que Jésus et ses disciples descendaient le long des flancs rapides de l’Hermon. Le Sauveur intima d’abord aux trois Apôtres la défense de raconter les faits qu’ils avaient eu le bonheur de contempler. — Præcepit eis : c’était un ordre formel, à l’exécution duquel il tenait vivement. — Nemini dixeritis : le secret devait être absolu ; il n’était pas même permis, à ceux auxquels Jésus-Christ l’imposait d’en faire part aux autres membres du collège apostolique. Toutefois, ce secret ne les obligeait pas à perpétuité : la Résurrection du Sauveur y mettrait fin prochainement. — Donec Filius hominis… Saint Luc, bien qu’il ne mentionne pas la défense de Jésus, a soin de nous dire cependant que « ipsi tacuerunt, et nemini dixerunt in illis diebus quidquam ex his quæ viderant », Luc. ix, 36 ; saint Marc, Marc. ix, 8 et 9, signale tout à la fois l’ordre du Maître et l’obéissance des disciples. Mais quelles raisons pouvaient bien porter Notre-Seigneur à exiger de ses amis ce silence extraordinaire ? Nous les avons indiquées précédemment, lorsque nous avons rencontré des injonctions, du même genre ; cf. surtout xvi, 20. Il en est une autre plus particulière que Saint Jérôme déduit, dans les termes suivants, du fait même de la Transfiguration : « Futuri regni præmeditatio et gloria triumphantis demonstrata fuerat in monte. Non ergo vult hoc in populos prædicari, ne et incredibile esset pro rei magnitudine, et post tantam gloriam apud rudes animos sequens crux scandalum faceret[707] ». En prescrivant le secret, même pour les Apôtres, Jésus se proposait sans doute aussi d’éviter de fâcheuses rivalités dans le cercle de ses meilleurs amis. — Le mot visionem doit s’entendre ici d’une manifestation objective, pleine de réalité : il équivaut à « spectaculum » et n’est nullement synonyme de vision, comme le montrent les expressions plus claires de saint Marc, « quæ vidissent », et de saint Luc, « quæ viderant ». ̏Oραμα, dans le style biblique, s’emploie aussi bien pour désigner ce que l’on voit en état de veille que pour représenter une vision purement subjective[708]. Nous avons encore à noter dans ce verset la construction irrégulière et peu classique de la première ligne. Il faudrait : « Quum descenderent de monte, præcepit eis ».
Ses disciples L'interrogèrent alors, en disant : Pourquoi donc les scribes disent-ils qu'il faut qu'Élie vienne auparavant ?
Et interrogaverunt eum discipuli, dicentes : Quid ergo scribæ dicunt, quod Eliam oporteat primum venire ?
καὶ έπηρώτησαν αύτὸν οί μαθηταὶ αύτου̃ λέγοντες Τί ου̃ν οί γραμματει̃ς λέγουσιν ότι 'Ηλίαν δει̃ έλθει̃ν πρω̃τον
17.10. — Et interrogaverunt. Les détails importants qui vont suivre font complètement défaut dans le troisième Évangile : saint Marc les raconte presque dans les mêmes termes que saint Matthieu. — Quid ergo… Sur quoi repose cet « ergo » ? Quel enchaînement y a-t-il entre les antécédents et la question que les Apôtres adressent à Notre-Seigneur d’une manière si soudaine ? Les exégètes varient beaucoup d’opinion lorsqu’il s’agit d’établir la connexion logique des idées dans ce passage. Plusieurs rattachent l’objection des disciples à la défense que Jésus venait de leur intimer. Vous ne nous permettez pas de parler de ces choses : serait-ce parce que les Scribes nous trompent quand ils annoncent le futur avènement d’Élie ? D’autres attribuent la réflexion des Apôtres à l’étonnement où ils étaient de voir que le prophète Élie n’avait fait son apparition qu’après Jésus, bien qu’il dût être le précurseur du Christ, « primum venire », selon l’enseignement des Docteurs[709]. Suivant un troisième sentiment qui semble plus naturel, c’est le brusque départ d’Élie qui inquiéterait les Apôtres. Pourquoi, pensaient-ils, nous dit-on qu’Élie viendra et rétablira toutes choses, puisque, après une si courte apparition, il a aussitôt disparu sans rien faire ? — Alii aliter. — Quoi qu’il en soit de l’enchaînement particulier, la liaison générale est claire : « Quia putabant Christi adventum (c’est-à-dire sa prise de possession en tant que roi messianique) instare, videbantque Eliam non venisse, interrogabant[710] ». — Eliam oporteat primum venire. Les mots essentiels sont « oporteat » et « primum » : le prophète viendrait nécessairement et son avènement précéderait celui du Christ. La question mystérieuse du retour d’Élie sur la terre intéressait vivement les Juifs : il n’est donc pas surprenant qu’elle fît partie de l’enseignement des Scribes, et que les Apôtres eussent si bien retenu ce qu’on leur avait appris à ce sujet. Les écrits talmudiques en sont remplis ; ils cherchent de toutes manières à fixer l’époque précise de l’apparition du Prophète. Mais ils n’ont réussi à déterminer qu’un seul point, regardé comme certain par les Rabbins, savoir qu’Élie ne fera pas son apparition en un jour de sabbat :בשבת לא אתי אליהו[711]. Les Juifs modernes ne s’occupent pas moins d’Élie que leurs ancêtres, car ils ont la ferme confiance que ce saint personnage s’occupe d’eux à toute heure, et qu’il assiste, quoique invisible, à leurs cérémonies religieuses et à leurs fêtes de famille[712].
Mais Jésus leur répondit : Il est vrai qu'Élie doit venir, et qu'il rétablira toutes choses.
At ille respondens, ait eis : Elias quidem venturus est, et restituet omnia.
ό δὲ 'Iησου̃ς άποκριθεὶς εί̃πεν αύτοι̃ς, 'Ηλίας μὲν έρχεται πρω̃τον καὶ άποκαταστήσει πάντα·
17.11. — At ille respondens. Réponse précieuse qui jette une vive lumière sur une question jusqu’alors très confuse. — Elias quidem ven turns est : en grec, έρχεται, au présent, mais avec le sens du futur. Donc Élie viendra, il viendra un jour en personne : les Docteurs de la Loi n’ont pas tort quand ils annoncent cet événement. Et, quand il sera venu, restituet omnia, il opérera, spécialement dans son peuple, une restauration morale universelle, selon cette parole du Seigneur qui termine le livre des prophéties de l’Ancien Testament : « Ecce ego mittam vobis Eliam prophetam antequam veniat dies Domini magnus et horribilis. Et convertet cor patrum ad filios et cor filiorum ad patres eorum : ne forte veniam et percutiam terram anathemate », Malach. iv, 5, 6. Saint Thomas rend très bien la pensée du Sauveur quand il traduit les mots άποκαταστήσει πάντα par « convertet Judæos ad fidem patriarcharum[713] ». Mais à quelle époque Élie viendra-t-il, puisque Jésus-Christ affirme catégoriquement qu’il doit venir ? À la fin du monde, avant le second avénement du Christ, comme l’enseignent unanimement les Pères et les Docteurs catholiques. Les protestants se refusent pour la plupart à admettre cette interprétation, disant que le ℣. 12 corrige le ℣. 11 et montre « qu’Élie est déjà venu ». Mais nous leur répondrons avec un des leurs, homme de talent et de bonne foi : « Quiconque, dans cette réponse du Christ, voudrait enlever la confirmation manifeste et frappante de ce fait qu’un avénement d’Élie est encore à réaliser, doit faire une grande violence aux paroles[714] ». Nier l’avénement futur et personnel d’Élie c’est, dit Bellarmin[715], une hérésie, ou une erreur qui approche de l’hérésie.
Mais Je vous dis qu'Élie est déjà venu, et ils ne l'ont point connu, mais ils lui ont fait tout ce qu'ils ont voulu. C'est ainsi que le Fils de l'homme doit souffrir par eux.
Dico autem vobis, quia Elias jam venit, et non cognoverunt eum, sed fecerunt in eo quæcumque voluerunt. Sic et Filius hominis passurus est ab eis.
λέγω δὲ ύμι̃ν ότι 'Ηλίας ήδη η̃λθεν καὶ ούκ έπέγνωσαν αύτὸν άλλ' έποίησαν έν αύτω̣̃ όσα ήθέλησαν· ούτως καὶ ό υίὸς του̃ άνθρώπου μέλλει πάσχειν ύπ' αύτω̃ν
17.12. — Dicoautem vobis. Exact sur un point, l’enseignement des Scribes relativement à Élie était incomplet, inexact, sur un autre. Dans la prophétie de Malachie, ils n’avaient pas su, ou au moins ils n’avaient pas pu distinguer deux sens distincts, qui concernaient le double avènement du Christ, et le double avènement corrélatif de son Précurseur. Élie doit venir, telle est la signification littérale de la prédiction, d’après le ℣. 13. Et pourtant, indépendamment de ce sens littéral, il en est un autre non moins vrai, mais seulement typique, suivant lequel la prophétie a déjà reçu une première réalisation. En effet, Elias jam venit, le type, l’image fidèle d’Élie a déjà paru au milieu du monde juif, et ce type, cette image, c’est Jean-Baptiste, dont il avait été prédit dès avant sa naissance qu’il précéderait le Christ dans la force et dans l’esprit d’Élie. Cf. Luc. i, 17. Ainsi donc, « ne turberis, neque errorem in dictis suspiceris, si modo venturum esse, modo venisse dicat. Hæc omnia vera sunt ; nam quum dicat Eliam venturum et restituturum esse omnia, de ipso Elia loquitur deque futura Judaeorum conversione ; quum autem dicit, ipse est qui venturus erat, propter ministerii similitudinem Joannem Eliam vocat[716] ». — Et non cognoverunt eum. Du Précurseur, comme du Christ, il est écrit que « les siens ne l’ont point reçu ». Malgré la grande affluence de peuple que nous avons vue autour de lui, iii, 5, la majorité des Juifs était demeurée insensible à sa prédication ; surtout elle n’avait pas reconnu son vrai rôle, elle n’avait pas su voir en lui le Précurseur du Messie ; cf. xi, 18. — Sed fecerunt in eo… Allusion au long emprisonnement et à la mort de Jean-Baptiste ; tout ce qu’ils ont voulu, c’est-à-dire tout ce que souhaitaient leurs passions mauvaises, ils l’ont accompli en lui. Sans doute, cette accusation ne retombe pas directement sur le peuple juif tout entier, puisque c’était Hérode avec sa cour corrompue qui avait fait mourir le Précurseur ; mais, si l’on avait reconnu sa dignité, on aurait su le défendre contre le tyran. — L’expression « facere in altquo » est un hébraïsme (עשה ב). — Sic et Filius hominis. Les mauvais traitements infligés à Jean-Baptiste rappellent à Jésus-Christ ceux qu’il endurera bientôt à son tour de la part des Juifs, et il associe de nouveau à la Transfiguration le souvenir de ses souffrances prochaines.
Alors les disciples comprirent que c'était de Jean-Baptiste qu'Il leur avait parlé.
Tunc intellexerunt discipuli, quia de Joanne Baptista dixisset eis.
τότε συνη̃καν οί μαθηταὶ ότι περὶ 'Iωάννου του̃ βαπτιστου̃ εί̃πεν αύτοι̃ς
17.13. — Tunc intellexerunt… Cette fois, contre leur habitude, ils ont immédiatement compris les paroles de leur Maître. Ils voient que, dans leur dernière partie, elles désignent le Précurseur, et ils savent maintenant comment concilier la disparition d’Élie avec le caractère messianique de Jésus. — Du reste, Notre-Seigneur avait dit un jour publiquement aux Juifs, mais probablement en l’absence des Douze, que saint Jean était « ipso Elias qui venturus est », xi, 14 : voir l’explication. — Saint Augustin a écrit une page remarquable sur les deux Élie et leurs fonctions spéciales : voici quelques extraits de ce beau parallèle pour compléter l’explication de ce passage : « Quomodo duo adventus judicis, sic duo præconis. Misit ante se primum præconem, vocavit illum Eliam, quia hoc ent in secundo adventu Elias, quod in primo Joannes. Si figuram præcursoris advertas, Joannes est ipse Elias : si proprietatem personæ interroges, Joannes Joannes, Elias Elias. Ipsa præfiguratione venit iste, qua proprietate venturus est Elias. Tunc Elias per proprietatem Elias erit, nunc per similitudinem Joannes erat[717] ».