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HOMÉLIE I : Sur le Prologue de Luc, jusqu'à ces mots : Écrire pour toi, excellent Théophile.

 

Autrefois, chez les Juifs, un grand nombre prétendaient avoir le don de prophétie, mais certains étaient de faux prophètes. Mentionnons, parmi eux, Ananias, fils d'Azor. D'autres, par contre, étaient d'authentiques prophètes et le peuple avait un charisme pour discerner les esprits, ce qui lui en faisait admettre certains et, à la manière de “ changeurs très exercés ”, en rejeter d'autres. Il en va de même, au temps du Nouveau Testament, où beaucoup “ ont essayé ” d'écrire des évangiles, mais tous n'ont pas été acceptés. Et si vous ignoriez qu'on n'a pas écrit seulement quatre évangiles mais un plus grand nombre, parmi lesquels ceux que nous possédons ont été choisis et remis aux églises, que le prologue de Luc, dont voici le texte, vous l'apprenne : “ Parce que beaucoup ont essayé de composer un récit. ” Ces mots “ ont essayé ” contiennent une accusation cachée contre ceux, qui, sans la grâce du Saint-Esprit, se sont lancés dans la rédaction des évangiles. Matthieu, Marc, Jean et Luc n'ont pas “ essayé ” d'écrire mais, remplis du Saint-Esprit, ils ont écrit les évangiles. “ Beaucoup ” donc “ ont essayé de composer un récit de ces événements qui nous sont parfaitement connus. ”

L'Église possède quatre évangiles ; les hérétiques, un très grand nombre ; ils en ont un qui s'intitule “ selon les Égyptiens ”, un autre “ selon les douze Apôtres ”. Basilide même a eu l'audace d'écrire un évangile et de lui donner pour titre son propre nom. Ainsi “ beaucoup ont essayé ” d'écrire, mais quatre évangiles seulement sont approuvés ; et c'est d'eux que l'on doit tirer, pour le mettre en lumière, ce qu'il faut croire de la personne de notre Seigneur et Sauveur. Je sais qu'il existe un évangile qu'on appelle “ selon Thomas ”, un autre “ selon Matthias ” ; et nous en lisons quelques autres encore pour ne pas avoir l'air d'être ignorants à cause de ceux qui s'imaginent savoir quelque chose quand ils connaissent ces textes. Mais, en tout cela, nous n'approuvons rien sinon ce qu'approuvé l'Église : on doit admettre quatre évangiles seulement. Voilà ce qu'on peut dire sur le texte du prologue : “ Beaucoup ont essayé de composer un récit de tous les événements qui se sont accomplis parmi nous ”, ils ont tenté et “ essayé ” de rédiger un récit des événements que nous tenons pour absolument certains.

Luc révèle ses sentiments lorsqu'il écrit : “ Nous ont été très clairement manifestés ”, selon le sens du grec ? ? ? ? ? ? ? , que la langue latine ne peut pas exprimer d'un seul mot. C'est en effet avec la certitude de la foi et de la raison qu'il avait connu les faits et il n'hésitait absolument pas pour savoir si c'était bien ainsi ou autrement qu'ils avaient pu se passer. C'est ce qui arrive à ceux qui ont cru avec beaucoup de fidélité : ils ont obtenu ce que le prophète demande avec insistance et ils peuvent dire : “ Affermis mon âme dans tes paroles ” ; c'est pourquoi, de ceux qui étaient solides et vigoureux, l'Apôtre dit de même : “ Que vous soyez enracinés et fondés dans la foi. ” Pour celui, en effet, qui est enraciné et fondé dans la foi, la tempête peut s'élever, les vents souffler, la pluie tomber en averse, rien ne l'ébranlera et ne le fera s'écrouler, car l'édifice a été fondé “ sur la pierre ”, sur une base solide. Et ne pensons pas que ce soit à nos yeux de chair qu'est accordée la solidité de la foi, fruit de l'intelligence et de la raison. Laissons les infidèles croire à cause de signes et de prodiges à la portée du regard humain, tandis que le croyant avisé et fort doit se laisser guider par la raison spirituelle et discerner ainsi la vérité de l'erreur.

“ Comme nous l'ont transmis ceux qui, dès le début, témoins oculaires, sont devenus ensuite serviteurs de la Parole.” Dans l'Exode, il est écrit : “ Le peuple voyait la voix du Seigneur. ” Sans doute entend-on une voix plutôt qu'on ne la perçoit des yeux, mais l'expression biblique a pour but de nous montrer que voir la voix de Dieu, c'est posséder d'autres yeux qui permettent de voir à ceux qui le méritent. Mais, dans l'Évangile, ce n'est pas la voix que l'on perçoit, mais la Parole, réalité supérieure à la voix. Aussi est-il dit maintenant : “ Comme nous l'ont transmis ceux qui, dès le début, témoins oculaires, sont devenus ensuite serviteurs de la Parole. ” Les Apôtres ont contemplé la Parole, non parce qu'ils avaient regardé le corps du Seigneur Sauveur, mais parce qu'ils avaient vu le Verbe. Si, en effet, avoir vu Jésus selon la chair, c'est avoir vu la Parole de Dieu, dans ce cas, Pilate, qui condamna Jésus, a vu la Parole, ainsi que le traître Judas et tous ceux qui vociféraient : “ Crucifiez-le, enlevez-le de la terre ! ” ont vu la Parole. Loin de moi cette pensée que n'importe quel incroyant puisse voir la Parole de Dieu. Voir la Parole de Dieu se comprend dans le sens où le Sauveur a dit lui-même : “ Celui qui m'a vu a vu aussi le Père qui m'a envoyé. ”

“ Comme nous l'ont transmis ceux qui, dès le début, témoins oculaires, sont devenus ensuite serviteurs de la Parole. ” Implicitement les paroles de Luc nous apprennent que la fin d'un savoir peut être le savoir lui-même, mais qu'il y a une connaissance d'un autre genre dont la fin est la mise en pratique de ce qu'elle contient. Ainsi la géométrie a pour fin d'être uniquement une science théorique. Tout autre est la science dont la fin exige la pratique, la médecine par exemple. Dans ce cas, il me faut connaître la méthode et les principes de la médecine, non seulement pour savoir que faire, mais pour agir, c'est-à-dire débrider une plaie, ordonner un régime mesuré et strict, sentir le feu de la fièvre en prenant le pouls, dessécher des humeurs trop abondantes par des soins périodiques, les modérer et les contenir. Se contenter de connaître ces traitements sans savoir les appliquer est un savoir inutile. Il existe une similitude entre science et pratique médicales, d'une part, connaissance et ministère de la Parole, d'autre part. Aussi est-il écrit : “ Comme nous l'ont transmis ceux qui, dès le début, témoins oculaires, sont ensuite devenus serviteurs de la Parole. ” L'expression “ témoins oculaires ” indiquent la connaissance théorique, mais le mot “ serviteurs ” désigne les œuvres.

“ J'ai décidé, moi aussi, après m'être informé soigneusement de tout, depuis les origines. ” Luc insiste et répète que ce qu'il va écrire, il ne le tient pas des on-dit, mais qu'il s'est personnellement informé depuis les origines. Aussi, à juste titre, l'Apôtre fait son éloge en ces termes : “ Luc, dont la louange en ce qui concerne l'évangile est répandue dans toutes les églises. ” On ne le dit d'aucun autre, mais on le rapporte au sujet de Luc.

“ J'ai décidé moi-même, après m'être informé soigneusement de tout depuis les origines, d'en écrire pour toi l'exposé suivi, excellent Théophile. ” On pourrait penser que c'est pour un personnage nommé Théophile qu'il a écrit l'évangile.

Vous tous qui écoutez nos discours, si vous êtes des hommes vraiment aimés de Dieu, vous aussi, vous êtes également des “ théophiles ” et c'est pour vous que l'évangile est écrit. Si quelqu'un est “ théophile ”, lui aussi est à la fois “ très bon ” et “ très fort ”, comme l'exprime de manière plus nette le mot grec ? ? ? ? ? ? ? ;. Aucun “ théophile ” n'est faible et, de même qu'il est écrit du peuple d'Israël, à sa sortie d'Égypte, “ qu'il n'y eut pas dans ses tribus d'homme faible ”, de même oserai-je dire : tout homme qui est “ théophile ” est fort ; il tient sa force et sa vigueur de Dieu et de sa Parole, il peut ainsi connaître “ la vérité des paroles qui l'ont instruit ”, comprenant la parole de l'Évangile dans le Christ “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.

 

 

HOMÉLIE II

 

Ceux qui veulent donner une excuse à leurs péchés estiment que personne n'est sans péché et ils en appellent au témoignage rapporté dans le Livre de Job : “ Personne n'est exempt de souillure, sa vie n'eut-elle été que d'un seul jour sur la terre ; or ses mois sont faciles à compter. ” Mais, de ce témoignage, ils ne retiennent que le contenu verbal, dans l'ignorance totale de sa signification. Nous leur répondrons brièvement qu'être sans péché peut s'entendre dans l'Écriture de deux façons, soit “ n'avoir jamais péché ”, soit “ avoir cessé de pécher ”. Si donc ils affirment qu'on ne peut déclarer sans péché que celui qui n'aurait jamais péché, nous aussi, nous sommes d'accord pour dire que personne n'est sans péché, parce que nous tous, hommes, avons péché un jour ou l'autre, bien qu'ensuite nous ayons pu suivre le chemin de la vertu. Mais, si “ être sans péché ” revient à affirmer qu'après s'être adonné aux vices, il soit impossible de se porter à la vertu, au point de ne plus jamais pécher, cette opinion est fausse. Il peut se faire, en effet, qu'un ancien pécheur, cessant de pécher, soit déclaré “ sans péché ”. Ainsi notre Seigneur Jésus-Christ “ a fait paraître devant lui une Église resplendissante, sans tache ”, non que l'homme qui appartient à l'Église n'ait jamais eu de tache, mais parce que désormais il n'en aura plus ; “ ni ride ”, non que la ride “ du vieil homme ” n'ait pas un jour marqué son visage, mais parce qu'il a cessé de la porter. C'est de cette façon qu'il faut comprendre aussi la suite : “ Pour qu'elle soit sainte et sans tache ”, non qu'à l'origine l'âme fût “ sans tache ” — on ne peut pas, en effet, imaginer que l'âme humaine n'ait pas été tachée —, mais parce qu'on estime pure et intacte celle où la tache a disparu. Toutes ces remarques, pour faire comprendre que l'homme qui a cessé de pécher peut être appelé sans péché et sans tache ; aussi est-il écrit très clairement de Zacharie et d'Élisabeth : “ Ils étaient tous deux justes devant Dieu, marchant dans tous les commandements et préceptes du Seigneur d'une manière irréprochable. ”

Regardons de plus près l'éloge de Zacharie et d'Élisabeth que saint Luc rapporte dans son récit, non seulement pour savoir que ces personnes méritèrent ces louanges, mais pour que, faisant nôtre leur saint zèle, nous devenions nous-mêmes dignes d'éloges. Il aurait pu simplement écrire : “ Tous deux étaient justes, marchant selon tous les commandements. ” Mais en fait il ajoute, comme suite nécessaire : “ Ils étaient tous deux justes devant Dieu. ” Il peut en effet arriver à quelqu'un d'être juste aux yeux des hommes, sans l'être aux yeux de Dieu. Prenons un exemple : un homme ne trouve aucun mal à dire de moi et, examinant tout ce qui me concerne, ne découvre rien à me reprocher : je suis juste aux yeux des hommes. Si tous les hommes ont de moi la même opinion, s ils cherchent en moi un sujet de critique sans pouvoir le découvrir et me louent d'une bouche unanime, je suis juste aux yeux d'une multitude. Or, en fait, le jugement des hommes n'est pas sûr : ils ignorent si je n'ai pas un jour péché dans le secret de mon cœur, si je n'ai pas regardé une femme avec concupiscence et n'ai pas enfanté l'adultère en mon cœur. Les hommes, quand ils me voient faire l'aumône selon mes moyens, ignorent si je la fais pour obéir au commandement de Dieu ou pour rechercher les éloges et la faveur des hommes. Il est bien difficile d'être juste “ devant Dieu ”, de manière à ne faire le bien pour aucun autre motif que le bien lui-même et pour que Dieu seul soit recherché comme récompense des bonnes œuvres. L'Apôtre dit quelque chose d'analogue, quand il parle de “ ceux dont la louange ne vient pas des hommes mais de Dieu ”. Heureux celui qui, “ aux yeux de Dieu ”, est juste et digne d'éloges, car les hommes ont beau paraître avoir un jugement sûr, ils ne peuvent pas juger en pleine clarté. Et, de fait, il leur arrive parfois de louer celui qui n'est pas digne de louanges et de critiquer celui qui ne mérite absolument aucune critique. Dieu seul, en matière d'éloges et de blâmes, est un juge équitable. Aussi est-il normal que dans notre verset on ajoute à la louange des justes : “ Tous deux étaient justes aux yeux de Dieu. ” Salomon également nous exhorte à une attitude semblable lorsqu'il dit dans les Proverbes : “ Recherche le bien devant Dieu et devant les hommes. ”

Zacharie et Élisabeth reçoivent ensuite un autre éloge : “ marchant selon tous les commandements et préceptes du Seigneur. ” Quand nos jugements sont justes et droits,

nous marchons “ selon les préceptes ” du Seigneur ; mais quand nous faisons ceci ou cela, nous marchons “ selon ses commandements ”. C'est pourquoi, à mon avis, S. Luc, voulant faire d'eux un éloge parfait, a ajouté : “ Ils étaient justes tous les deux, marchant selon tous les commandements et préceptes du Seigneur. ”

On me dira peut-être : si cette louange est parfaite, que signifient ces mots “ sans reproche ” ? Il suffisait de dire : “ Marchant selon toutes les voies et tous les préceptes du Seigneur ”, à moins qu'il soit possible de marcher selon tous les commandements de Dieu sans pour autant marcher “ sans reproche ”. Mais ! comment peut-il se faire qu'un homme, marchant selon tous les commandements et préceptes de Dieu, soit susceptible de reproches ? À cette question, je répondrai brièvement : si ce n'était pas possible, nous n'aurions jamais connu ce texte, rapporté en un autre passage : “ Suivez avec justice ce qui est juste. ” S'il n'y avait pas possibilité d'accomplir injustement une action juste, il serait vain de nous prescrire de suivre avec justice ce qui est juste. Quand, en effet, nous accomplissons le commandement divin et que, dans notre conscience, nous sommes éclaboussés par les taches de la vaine gloire, en cherchant à plaire aux hommes ou bien lorsque, à l'origine de notre action, se trouve n'importe quel autre motif qui ne plaît pas à Dieu, nous avons beau accomplir le commandement de Dieu, nous ne l'accomplissons pas “ sans reproche ” et nous suivons sans justice ce qui est juste. Il est donc difficile de marcher “ selon tous les commandements et préceptes du Seigneur de façon irréprochable ”, conformément au témoignage et à la louange de Dieu, dans le Christ Jésus ; cette louange doit être manifestée au jour du jugement par Celui “ devant le tribunal de qui nous devons tous être mis à découvert pour que chacun retrouve ce qu'il aura accompli durant sa vie, soit en bien soit en mal ”. “ Tous, en effet, nous paraîtrons devant le tribunal de Dieu ”, pour recevoir ce que nous méritons dans le Christ Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.

 

HOMÉLIE III

 

Les réalités physiques, privées d'intelligence, n'exercent par elles-mêmes aucune activité pour être objet de perception visuelle : c'est seulement le regard d'autrui qui, dirigé sur elles, qu'elles le veuillent ou non, les perçoit, lorsqu'il oriente vers elles sa contemplation. Que peut faire un homme ou n'importe quelle autre réalité entourée d'un corps épais, en présence d'autrui, pour se soustraire à ses regards ? Au contraire, les êtres supérieurs et divins, même présents, on ne les voit pas, à moins qu'eux-mêmes n'y consentent. Il dépend de leur consentement d'être vus ou non. Et ce fut par une grâce que Dieu s'est montré à Abraham ou aux autres prophètes, car l'œil du cœur ne fut pas pour Abraham la seule cause qui lui permit de voir Dieu, mais c'est une grâce de Dieu, accordée librement à l'homme juste, qui permet la contemplation. Or cela, ne l'entendez pas seulement de Dieu le Père, mais aussi du Seigneur notre Sauveur et du Saint-Esprit et, si l'on veut en venir à des êtres qui leur sont inférieurs, des Chérubins et des Séraphins. Il peut arriver que, maintenant aussi, un ange se tienne à côté de nous tandis que nous parlons, et pourtant, parce que nous ne le méritons pas, nous ne pouvons pas le voir. L'œil du corps ou celui de l'âme peuvent bien faire effort pour atteindre à cette contemplation, si l'ange, de lui-même, ne s'est pas montré ni offert au regard, celui qui désire le voir ne le verra pas. C'est pourquoi, partout où sera écrit : “ Dieu a apparu ” à celui-ci ou à celui-là ou, comme nous le lisons maintenant dans notre texte : “ Il lui apparut un ange du Seigneur, debout à droite de l'autel de l'encens ”, comprenez ces mots comme je viens de le dire. Que ce soit Dieu ou un ange, qu'il apparaisse à Abraham ou à Zacharie, selon qu'il le voudra ou non, il sera vu ou il ne le sera pas.

Et ceci est vrai non seulement du “ siècle présent ” mais aussi de la vie future, lorsque nous aurons quitté ce monde : Dieu ou les anges n'apparaissent pas à tout le monde, ce qui supposerait qu'à peine sorti de son corps, n'importe qui mériterait immédiatement de contempler les anges, le Saint-Esprit, le Seigneur Sauveur et Dieu le Père lui-même ; alors que seul jouira de la vision, celui qui aura eu un cœur pur et se sera montré digne de regarder Dieu. Celui qui a un cœur pur et celui qui est encore éclaboussé de quelque tache auront beau être dans un même lieu, ce n'est pas l'identité du lieu qui pourra leur nuire ou leur être utile : l'homme au cœur pur verra Dieu, l'homme au cœur souillé ne verra pas ce que d'autres contempleront.

C'est ainsi, à mon sens, qu'il faut comprendre ce qui se passait pour le Christ : quand on le voyait dans son être corporel, ce n'étaient pas tous ceux qui le voyaient qui pouvaient voir le Verbe. Ils ne voyaient que son corps, mais ne pouvaient pas voir le Christ en tant que Christ. Ses disciples, par contre, le voyaient et ils contemplaient la grandeur de sa divinité. C'est pour cela, je crois, qu'à Philippe qui le suppliait en ces termes : “ Montre-nous le Père et cela nous suffit ”, le Sauveur répondit : “ Depuis si longtemps je suis avec vous et vous ne me connaissez pas encore ? Philippe, qui me voit, voit aussi le Père. ” Ni Pilate, en effet, qui voyait Jésus, ne contemplait le Père, ni le traître Judas, car ni l'un ni l'autre ne voyaient le Christ en tant que Christ ; pas davantage la multitude qui le pressait. Seuls voyaient Jésus, ceux qu'il estimait dignes de le contempler.

Travaillons donc, nous aussi, pour que, aujourd'hui, Dieu nous apparaisse, puisque la parole de l'Écriture sainte a promis “ qu'il sera trouvé de ceux qui ne le tentent pas et qu'il se manifestera à ceux qui ne sont pas incrédules à son égard ”, et pour que, dans le siècle futur, il ne nous soit pas caché, pour que nous le voyions “ face à face ”, que nous possédions l'assurance d'une vie heureuse et que nous jouissions de la vue du Dieu tout-puissant, dans le Christ Jésus et l'Esprit-Saint, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.

 

 

HOMÉLIE IV. Sur le texte : Ne crains point, Zacharie, jusqu'au passage où il est dit de Jean : Il le précédera dans l'esprit et la puissance d'Élie.

 

Zacharie fut bouleversé à la vue de l'ange. De fait, quand une figure inconnue s'offre aux regards humains, elle trouble l'intelligence et met le cœur dans l'effroi. Aussi l'ange, sachant ce qu'est la nature humaine, porte d'abord remède à son trouble par ces mots : “ Ne crains point, Zacharie ”, il réconforte son âme effrayée et la remplit de joie par ce message nouveau : “ Ta prière a été exaucée, ta femme Élisabeth t'enfantera un fils, tu l'appelleras Jean et il t'apportera joie et allégresse. ” Quand un juste paraît dans le monde et pénètre dans le stade qu'est la vie humaine, les responsables de sa naissance se réjouissent et s'enthousiasment. Mais à la naissance d'un être prédisposé à une vie mauvaise et condamné pour ainsi dire à la prison par châtiment, le responsable de cet événement en est consterné et abattu. Voulez-vous connaître l'exemple d'un saint homme dont toute l'œuvre est digne d'éloges, regardez Jacob ; il engendre douze enfants mâles qui tous devinrent les patriarches, les chefs du peuple de Dieu et de son héritage. Tous étaient, pour Jacob leur père, l'occasion d'une grande joie, comme maintenant aussi la naissance de Jean est pour tout le monde l'annonce d'une joyeuse nouvelle. Et celui qui une fois, pour être utile aux autres, a consenti à avoir des enfants et a voulu s'asservir à cette fonction, doit supplier Dieu que son fils soit capable de faire une pareille entrée dans le monde, et cette naissance lui procurera une grande joie.

Il est donc écrit de Jean : “ Il sera grand aux yeux du Seigneur. ” Ces paroles révèlent la grandeur de l'âme de Jean, celle qui apparaît aux regards de Dieu, mais il y a aussi une certaine petitesse qu'on aperçoit, à proprement parler, dans la vertu de l'âme. C'est ainsi, du moins, que je comprends ce passage de l'Évangile : “ Ne méprisez pas un de ces tout-petits qui sont dans l'Église. ” “ Tout-petit ” s'entend ici par comparaison avec un plus grand. On ne me demande pas de ne pas mépriser celui qui est grand, parce que celui qui est grand ne peut pas être méprisé ; mais on me dit : “ Ne méprise pas un de ces tout-petits. ” Et pour que vous sachiez que “ tout-petit ” et “ petit ” ne sont pas des mots pris au hasard mais selon le sens que nous avons exposé, il est écrit : “ Quiconque scandalise l'un de ces tout-petits. ” Un tout-petit est scandalisé mais un plus grand ne peut pas éprouver de scandale.

Vient ensuite au sujet de Jean : “ Et il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère. ” La naissance de Jean est pleine de miracles. Un archange annonça l'avènement de notre Seigneur et Sauveur, un archange, de même, annonce la naissance de Jean. ” Il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère. ” Le peuple juif ne voyait absolument pas que notre Seigneur accomplissait “ des miracles et des prodiges ” et guérissait leurs maladies, mais Jean, encore dans le sein maternel, exulte de joie, on ne peut pas le retenir et, à l'arrivée de la mère de Jésus, l'enfant tente de sortir du sein d'Élisabeth. “ Dès l'instant que ta salutation a frappé mes oreilles, dit Élisabeth, l'enfant a tressailli de joie dans mon sein. ” Jean était encore dans le sein de sa mère et il avait déjà reçu le Saint-Esprit ; le Saint-Esprit, en effet, n'était pas le principe de sa substance et de sa nature.

L'Écriture dit ensuite “ qu'il ramènera de nombreux fils d'Israël au Seigneur leur Dieu. ” Jean en ramena “ un grand nombre ” ; le Seigneur, non pas un grand nombre, mais tous. Ce fut, en effet, son œuvre de ramener tout le monde à Dieu le Père.

“ Et il marchera le premier en présence du Christ dans l'esprit et la puissance d'Élie. ” Il ne dit pas dans l'âme d'Élie mais “ dans l'esprit et la puissance d'Élie ”. Il y eut en Élie puissance et esprit comme en tous les prophètes et, de même, selon l'économie de l'Incarnation, en notre Seigneur et Sauveur lui-même. À ce sujet, il est dit à Marie, quelques versets plus loin : “ L'Esprit-Saint viendra en toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. ” L'Esprit, qui avait reposé sur Élie, vint sur Jean et la puissance qui habitait Élie apparut en lui. L'un fut transporté au ciel mais l'autre fut le précurseur du Seigneur et il est mort avant lui pour descendre aux enfers annoncer son avènement.

Pour ma part, je pense que le mystère de Jean s'accomplit dans le monde jusqu'à maintenant. Quiconque est destiné à croire au Christ Jésus, il faut qu'auparavant l'esprit et la puissance de Jean viennent en son âme pour préparer au Seigneur un peuple parfait et, dans les aspérités du cœur, aplanir les chemins et redresser les sentiers. Ce n'est pas seulement en ce temps-là que les routes furent aplanies et les sentiers redressés, mais aujourd'hui encore l'esprit et la puissance de Jean précèdent l'avènement du Seigneur Sauveur. Ô grandeur du mystère du Seigneur et de son dessein sur le monde ! Les anges précèdent Jésus, les anges chaque jour montent ou descendent pour le salut des hommes dans le Christ Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen. ”

 

 

HOMÉLIE V : Sur le mutisme de Zacharie .

 

Pendant que le prêtre Zacharie offre l'encens dans le temple, il est condamné au silence et ne peut plus parler ou, plutôt, il ne parle que par signes et demeure muet jusqu'à la naissance de son fils Jean. Où cette histoire veut-elle en venir ?

Le silence de Zacharie, c'est le silence des prophètes dans le peuple d'Israël. Dieu ne parle absolument plus aux Juifs et “ la Parole qui dès le commencement était Dieu, auprès du Père ”, c'est à nous qu'elle est venue ; avec nous le Christ ne reste pas silencieux, mais avec les Juifs, jusqu'à nos jours, il garde le silence : voilà pourquoi le prophète Zacharie ne dit rien. Qu'il ait été prophète et prêtre, ses paroles propres en fournissent une preuve, on ne peut plus claire. Mais que signifie la suite : “ Il leur faisait des signes ” et compensait ainsi la perte de la parole. À mon avis, il y a des actions sans parole et sans raison ( ? ? ? ? ? ?) et qui ne diffèrent en rien de gestes sans signification . Mais si une parole raisonnable ( ? ? ? ? ? ? ?) ouvre la voie et qu'une œuvre en résulte, il ne faut pas taxer de gestes purs et simples ces gestes accompagnés de parole et de raison. Si vous considérez que les institutions juives sont sans parole et sans raison pour les expliquer, au point que les Juifs ne peuvent pas rendre compte de leurs actes ( ? ? ? ? ? ?), comprenez que ce qui s'est passé alors pour Zacharie est l'image de ce qui s'accomplit pour eux jusqu'à nos jours.

Leur circoncision ressemble à un simple geste sans signification ; en effet, si on ne rend pas compte de la circoncision, elle n'est qu'un simple geste et une œuvre muette. La Pâque et les autres fêtes sont de simples gestes plutôt que vérité. Jusqu'à ce jour, le peuple d'Israël est sourd et muet : il ne pouvait pas ne pas être sourd et muet, le peuple qui avait rejeté la Parole loin de lui. Moïse disait sans doute : “ Je suis ? ? ? ? ? ? ”, ce qui peut se traduire exactement — quoique le latin s'exprime autrement — “ sans parole ” ou “ sans raison ”. Et après avoir prononcé ces mots, il reçut la raison et la parole qu'il avait avoué ne pas posséder auparavant. Le peuple d'Israël, en Égypte, avant de recevoir la Loi, se trouvant sans parole et sans raison, était, en un certain sens, muet ; il reçut ensuite la parole dont Moïse fut l'image. Le peuple ne reconnaît donc pas seulement ce que Moïse avait avoué, à savoir qu'il était muet et ? ? ? ? ? ?, mais, par ses gestes et par son silence, il manifeste qu'il ne possède pas la parole, qu'il ne possède pas la raison. N'est-ce pas, semble-t-il, un aveu de déraison quand personne ne peut rendre compte des préceptes de la Loi et des oracles des prophètes ?

Le Christ a cessé d'être avec eux, la Parole les a abandonnés, et voilà qu'est accompli ce qui est écrit dans Isaïe : “ La fille de Sion sera laissée comme une tente dans la vigne, comme une hutte dans une melonnière, comme une ville ravagée. ” Après cet abandon, le salut est passé aux Gentils, pour que les Juifs soient incités à l'émulation.

Si nous considérons, dans le dessein mystérieux de Dieu, le rejet d'Israël comme condition de notre salut, nous devons bien faire attention à ceci : Israël a été rejeté à cause de nous, nous pouvons donc mériter un supplice plus dur encore ; c'est en notre faveur que d'autres ont été abandonnés et nous n'avons rien fait qui soit digne de notre adoption par Dieu et de sa clémence qui nous a adoptés et comptés au nombre de ses fils, dans le Christ Jésus “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.

 

 

 

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