HOMÉLIE VI. Sur le texte : Après qu'elle eut conçu, Élisabeth se tint cachée, jusqu'à ces mots : Celui-ci sera grand.
Quand Élisabeth eut conçu, “ elle se tenait cachée cinq mois durant : voilà donc, se disait-elle, ce qu'a fait pour moi le Seigneur au temps où il m'a regardée pour ôter mon opprobre aux yeux des hommes. ” Je me demande pourquoi, dès qu'elle se vit enceinte, Élisabeth ne se montra plus en public. Si je ne me trompe, c'est que même ceux qui sont unis par les liens du mariage ne peuvent pas toujours se livrer à l'acte conjugal et il vient un temps où ils s'abstiennent de rapports charnels. En effet, si l'homme est un vieillard et si la femme est âgée, c'est vraiment manquer de pudeur que de se livrer à la passion charnelle et d'accomplir l'acte conjugal que ne semblent plus permettre ni le dépérissement du corps et la vieillesse ni la volonté de Dieu. Mais Élisabeth qui, selon la parole de l'ange et l'économie voulue par Dieu, s'était unie une fois encore à son époux, rougissait d'être revenue, elle déjà âgée et sur le déclin, à un acte de jeunesse. C'est pourquoi “elle se tenait cachée durant cinq mois ” ; non pas cependant jusqu'au neuvième mois, jusqu'au temps de l'accouchement, mais jusqu'au temps de la conception de Marie. Quand, après avoir conçu, Marie vint trouver Élisabeth et que “ sa salutation eut frappé les oreilles de sa cousine, l'enfant tressaillit de joie dans le sein ” d'Élisabeth, qui se mit à prophétiser ; remplie du Saint-Esprit, elle prononça les paroles que rapporte l'Évangile. Et “ ces paroles se répandirent dans tout le haut pays. ” De fait, quand le bruit se répandit dans le peuple qu'Élisabeth porte en son sein un prophète, plus grand qu'un homme, elle ne se tient plus cachée mais se montre en toute liberté et se réjouit d'avoir en elle le précurseur du Sauveur.
L'Écriture raconte ensuite qu'au “ sixième mois ” de la grossesse d'Élisabeth, “ l'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, nommée Nazareth, à une vierge fiancée à un homme, appelé Joseph, de la maison de David ; la vierge s'appelait Marie ”. Réfléchissant encore à ces faits, je me demande pourquoi Dieu, qui avait une fois pour toutes décidé que le Sauveur naîtrait “ d'une vierge ”, n'a pas choisi de préférence une jeune fille sans fiancé, mais bien Marie déjà “ promise en fiançailles ”. Sauf erreur, en voici la raison : le Sauveur devait naître d'une vierge qui non seulement serait déjà fiancée mais qui, selon le mot de Matthieu, serait déjà confiée à un homme qui toutefois ne l'avait pas encore connue, afin de supprimer par cette situation tout motif de honte pour la vierge quand elle paraîtrait enceinte. C'est pourquoi, j'ai trouvé, noté avec finesse, dans la lettre d'un martyr — je fais allusion à Ignace, second évêque d'Antioche après Pierre, qui à Rome fut livré aux bêtes pendant la persécution — : “ La virginité de Marie fut cachée au Prince de ce siècle ” ; elle fut cachée grâce à Joseph, elle fut cachée grâce aux noces, elle fut cachée parce qu'on pensait qu'elle était mariée. Si elle n'avait point eu de fiancé et, comme on le pensait, de mari, cette virginité n'aurait jamais pu être cachée “ au Prince de ce monde ”. Aussitôt une pensée se serait insinuée secrètement dans l'esprit du diable : “ Comment donc cette femme, qui n'a point eu de relations avec un homme, peut-elle être enceinte ? Cette conception doit être œuvre divine, ce doit être une œuvre qui dépasse la nature humaine. ” Au contraire, le Sauveur avait décrété de laisser le diable ignorer l'économie de son Incarnation ; aussi le laissa-t-il dans l'ignorance de sa génération et, plus tard, il commandait aux disciples “ de ne pas le faire connaître ”. Lorsqu'il était tenté par le diable lui-même, il ne lui révéla en aucune occasion sa filiation divine, mais se contentait de lui répondre : “ Il ne faut pas que je t'adore, ni que je fasse des pains de ces pierres, ni que je me précipite de ce sommet. ” En disant cela, il ne cessa de taire sa filiation divine. Cherchez ailleurs dans l'Écriture, vous y trouverez que la volonté du Christ fut de laisser ignorer au diable l'avènement du Fils de Dieu. L'Apôtre, affirmant que les forces adverses ont ignoré la Passion, dit : “ C'est une sagesse que nous prêchons parmi les parfaits, ce n'est pas la sagesse du monde ni celle des princes de ce monde qui sont renversés ; mais nous parlons de la Sagesse de Dieu, cachée dans le mystère, qu'aucun prince de ce monde n'a connue. Car s'ils l'avaient connue, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de gloire. ” Le mystère du Sauveur a donc été caché aux princes de ce monde.
L'objection qu'on peut faire me paraît pouvoir être résolue avant même d'être proposée : comment se fait-il que ce qui avait échappé aux princes de ce monde n'a pas échappé au démon qui dit dans l'Évangile : “ Tu es venu ici nous tourmenter avant le temps, nous savons qui tu es, Fils de Dieu. ” Mais, constatez-le, c'est le plus petit en malice qui a reconnu le Sauveur ; mais le plus grand dans le crime, le plus malin, le plus méchant, parce qu'il est plus grand dans le mal, n'a pas pu reconnaître le Fils de Dieu. Et nous aussi, moins nous appartiendrons au mal, plus nous pourrons facilement avancer sur le chemin de la vertu ; au contraire, plus le mal sera grand en nous, plus grand sera notre travail, plus abondantes nos sueurs, pour nous libérer d'une trop grande malice. Voilà le commentaire sur les fiançailles de Marie.
Je dois ajouter quelques mots sur la formule employée par l'ange pour saluer Marie, formule nouvelle que je n'ai pas pu trouver ailleurs dans toute l'Écriture. Voici ces paroles : “ Salut, pleine de grâce ! ”, ce qui se dit en grec, ? ? ? ? ? ? ? . Où aurais-je pu lire cela ailleurs dans l'Écriture ? Je ne m'en souviens pas. Jamais cette formule ne fut adressée à un homme : Salut, plein de grâce. À Marie seule, cette salutation était réservée. Si, en effet, Marie avait su qu'une formule de ce genre avait été adressée également à un autre — elle avait, en effet, la connaissance de la Loi, elle était sainte et connaissait par ses méditations de chaque jour les oracles des prophètes, — jamais elle n'eût été effrayée de cette salutation qui lui semblait étrange. C'est pourquoi l'ange lui dit : “ Ne crains point, Marie, car tu as trouvé grâce devant le Seigneur. Voici que tu concevras et enfanteras un fils, tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. ”
Il est dit aussi de Jean : “ Il sera grand ” et c'est l'ange Gabriel aussi qui l'atteste ; mais à la venue de Jésus, vraiment grand, vraiment sublime, Jean qui auparavant avait été grand est devenu plus petit. “ Jean, en effet, dit Jésus, fut une lampe ardente et brillante et vous avez voulu vous réjouir un instant, à sa lumière. ” La grandeur de notre Sauveur n'apparut pas au moment de sa naissance mais maintenant elle resplendit après avoir semblé écrasée par ses adversaires.
Sachez voir la grandeur du Seigneur : “ sur toute la terre s'est répandu le bruit de sa doctrine, et jusqu'aux confins de la terre ses paroles. ” Notre Seigneur Jésus, parce qu'il est “ la force de Dieu ”, est répandu sur toute la terre et il est actuellement avec nous, suivant le texte de l'Apôtre : “ Vous êtes rassemblés et mon esprit est au milieu de vous avec la force du Seigneur Jésus. ” La force du Seigneur Sauveur est avec ceux qui, en Bretagne, sont séparés de notre continent et avec ceux qui habitent en Mauritanie et avec tous ceux qui, sous le soleil, ont cru en son nom. Sachez donc voir que la grandeur du Sauveur s'étend sur toute la terre ; mais, à dire vrai, je n'ai pas encore mis en évidence sa véritable grandeur. Montez aux cieux et voyez comment il remplit les demeures célestes, car “ il est apparu aux anges. ” Descendez par la pensée dans les abîmes, vous verrez que là aussi il y est descendu. En effet, “ celui qui est descendu est aussi celui qui est monté afin de tout remplir ”, “ afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre, dans les enfers ”. Réfléchissez à la puissance du Seigneur, voyez comment elle remplit le monde, c'est-à-dire les cieux, la terre et les enfers, comment elle est entrée dans les cieux et en atteint le faîte, car nous lisons que le Fils de Dieu “ a traversé les cieux ”. Si vous avez bien saisi ces vérités, vous comprendrez également que ce n'est point par hasard qu'il est dit : “ Il sera grand. ” L'œuvre du Seigneur donne à ce mot tout son sens. Présent ou absent, notre Seigneur Jésus est grand et il communique une part de sa puissance à notre assemblée et à notre communauté ; mais pour que chacun d'entre nous mérite de la recevoir, prions le Seigneur Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE VII. Sur le texte : Marie partit et se rendit en hâte vers la montagne, jusqu'au passage : L'accomplissement de ce qui lui a été dit.
Les meilleurs vont au devant des moins bons pour leur procurer, par leur venue, quelque avantage. Ainsi le Sauveur vient à Jean pour sanctifier son baptême. Et dès que Marie eut entendu, selon le message de l'ange, qu'elle allait concevoir le Sauveur et que sa cousine Élisabeth était enceinte, “ elle partit, se rendit en hâte vers la montagne et entra dans la maison d'Élisabeth. ” Jésus, dans le sein de la Vierge, se hâtait de sanctifier Jean-Baptiste, encore dans le sein de sa mère. Avant l'arrivée de Marie et la salutation à Élisabeth, le petit enfant “ n'exulta pas dans le sein de sa mère ” ; mais dès que Marie eut prononcé la parole que le Fils de Dieu, dans son sein, lui avait suggérée, “ l'enfant exulta dans la joie ” et dès lors Jésus fit de son précurseur un prophète.
Marie, après son entretien avec l'ange, infiniment digne d'être mère du Fils de Dieu, devait aussi gravir la montagne et demeurer sur les hauteurs. C'est pourquoi il est écrit : “ En ces jours-là, Marie se leva et se rendit vers la montagne. ” Elle devait également, parce qu'elle était attentive et diligente, se hâter avec zèle et, remplie du Saint-Esprit, être conduite sur les hauteurs, protégée par la puissance de Dieu dont l'ombre déjà l'avait recouverte. Elle vint donc “ dans une cité de Juda, dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Lorsque Élisabeth entendit la salutation de Marie, l'enfant qui était dans son sein tressaillit et elle fut remplie du Saint-Esprit. ”
C'est pourquoi, sans aucun doute, si Élisabeth fut alors remplie du Saint-Esprit, c'est à cause de son Fils. Ce n'est pas la mère qui mérita la première le Saint-Esprit ; mais lorsque Jean, encore enfermé dans le sein maternel, eut reçu le Saint-Esprit, Élisabeth, à son tour, après la sanctification de son fils, “ fut remplie de l'Esprit-Saint ”. Vous pourrez le croire si vous savez qu'il s'est produit quelque chose de semblable au sujet du Sauveur. On lit, comme nous l'avons trouvé dans un assez grand nombre d'exemplaires, que la bienheureuse Vierge a prophétisé. Mais nous n'ignorons pas que, selon d'autres manuscrits, ce fut Élisabeth qui a proféré aussi ces oracles. Marie fut donc remplie du Saint-Esprit dès l'instant où elle porta en elle le Sauveur. Dès qu'elle reçut le Saint-Esprit, créateur du corps du Seigneur, et que le Fils de Dieu eut commencé à exister en elle, Marie aussi fut remplie de l'Esprit-Saint.
L'enfant tressaillit donc dans le sein d'Élisabeth, qui fut remplie du Saint-Esprit et s'écria d'une voix forte : “ Tu es bénie entre les femmes. ” Ici nous devons, pour que les hommes simples ne soient pas trompés, réfuter les objections habituelles des hérétiques. Au fait, je ne sais qui a pu se laisser aller à une telle folie pour affirmer que Marie avait été reniée par le Sauveur, parce qu'après la nativité elle se serait unie à Joseph. Voilà ce que quelqu'un a dit et puisse-t-il être capable de répondre de ses paroles et de ses intentions. Si parfois les hérétiques vous font une telle objection, répondez-leur par ces mots : c'est remplie du Saint-Esprit qu'Élisabeth a dit : “ Tu est bénie entre les femmes. ” Si Marie a été proclamée bienheureuse par le Saint-Esprit, comment le Seigneur a-t-il pu la renier ? Quant à ceux qui affirment qu'elle contracta mariage après son enfantement virginal, ils n'ont pas de quoi le prouver, car les fils attribués à Joseph ne sont pas nés de Marie ; et aucun texte de l'Écriture ne mentionne ce fait.
“ Tu es bénie entre les femmes et le fruit de tes entrailles est béni. D'où me vient cette faveur que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ? ” Ces mots : “ D'où me vient cette faveur ? ” ne sont pas signe d'ignorance, comme si Élisabeth toute remplie du Saint-Esprit ne savait pas que la Mère du Seigneur était venue à elle selon la volonté de Dieu. Mais voici le sens de ses paroles : “ Qu'ai-je fait de bien ? En quoi mes œuvres sont-elles assez importantes pour que la Mère du Seigneur vienne me voir ? Suis-je une sainte ? Quelle perfection, quelle fidélité intérieure m'ont mérité cette faveur, une visite de la Mère du Seigneur ? ” “ Car votre voix n'a pas plutôt frappé mes oreilles que mon enfant a exulté de joie dans mon sein. ”
L'âme du bienheureux Jean était sainte : encore enfermée dans le sein de sa mère et sur le point de venir au monde, elle connaissait celui qu'Israël ignorait. C'est pourquoi Jean “ exulta ”, et il ne fit pas qu'exulter, “ il exulta dans la joie ”. Il avait perçu que le Seigneur, même avant sa naissance, était venu pour sanctifier son serviteur. Puisse-t-il m'arriver, à moi qui ai foi en de tels mystères, d'être traité de fou par les incroyants. Les faits eux-mêmes et la vérité ont montré clairement que j'ai cru non à une folie mais à la sagesse, parce que ce qui est estimé folie par ces gens-là est pour moi occasion de salut. 6. Si la naissance du Seigneur n'avait pas été toute céleste et bienheureuse, si elle n'avait rien eu de divin et de supérieur à la nature humaine, jamais sa doctrine ne se serait répandue sur toute la terre. Si, dans le sein de la Vierge Marie, il n'y avait eu qu'un homme et non le Fils de Dieu, comment pourraient être guéries, au temps du Christ comme de nos jours encore, des maladies physiques et spirituelles si variées ? N'avons-nous jamais été insensés, nous qui, aujourd'hui, par la miséricorde divine, avons l'intelligence et la connaissance de Dieu ? N'avons-nous jamais manqué de foi en la Justice, nous qui, aujourd'hui, à cause du Christ, possédons et suivons la Justice ? N'avons-nous jamais été dans l'erreur et l'égarement, nous qui, aujourd'hui, par la venue du Seigneur, ne connaissons plus ni hésitation ni trouble mais sommes sur le chemin, c'est-à-dire en Jésus qui a dit : “ Je suis le chemin ” ?
Rassemblant tout ce qui est rapporté de Jésus, nous verrons que tout ce qui a été écrit à son sujet est considéré comme divin et digne d'admiration : sa naissance, son éducation, sa puissance, sa passion, sa résurrection n'ont pas eu lieu seulement au temps marqué, mais opèrent en nous aujourd'hui encore. Qui donc, ô catéchumènes, vous a rassemblés dans l'Église ? Quel aiguillon vous a poussés à laisser vos demeures pour vous rendre à cette assemblée ? Car ce n'est pas nous qui avons fait une à une la tournée de vos maisons mais c'est le Père tout-puissant qui, par sa force invisible, a inspiré en vos cœurs, qu'il en sait dignes, cette ardeur pour venir à la foi, comme malgré vous et rechignant, surtout au début de votre vie chrétienne, quand vous recevez la foi du salut avec crainte, pris, pour ainsi dire, de peur et de tremblement. Je vous en supplie donc, ô catéchumènes, ne reculez pas. Que nul parmi vous ne cède ni à la peur ni à l'épouvante. Mais suivez Jésus qui marche devant vous. C'est lui qui vous a attirés vers le salut, c'est lui qui, aujourd'hui, vous réunit dans l'Église, terrestre pour l'instant, mais, si vous portez de bons fruits, il vous réunira dans “ l'Église des premiers-nés, dont les noms sont inscrits dans les cieux ”.
Bienheureux celui et celle qui ont cru parce que s'accomplira ce qui leur a été dit de la part du Seigneur. C'est à leur sujet que “ Marie magnifie le Seigneur Jésus ”. “ Son âme magnifie le Seigneur, son esprit glorifie Dieu. ” Quelle interprétation donner à ces mots ? Si Dieu le permet, lors de notre prochaine réunion dans cette église, quand vous viendrez joyeux à la maison de Dieu pour accueillir sa parole, nous chercherons, nous étudierons et en parlerons à loisir dans le Christ Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE VIII. Sur le texte : Mon âme magnifie le Seigneur, jusqu'à ces mots : Sur ceux qui le craignent il a étendu sa puissance.
Avant Jean, Élisabeth prophétise ; avant la naissance du Seigneur notre Sauveur, Marie prophétise. Et de même que le péché a commencé par la faute d'une femme pour atteindre ensuite l'homme, ainsi le salut fit son entrée dans le monde par l'intermédiaire de femmes afin que toutes, surmontant la faiblesse de leur sexe, imitent la vie et la conduite des saintes, en particulier de celles que l'Évangile nous dépeint maintenant. Voyons donc la prophétie de la Vierge. “ Mon âme magnifie le Seigneur, dit-elle, et mon esprit exulta en Dieu mon Sauveur. ” Deux principes, “ l'âme ” et “ l'esprit ”, s'acquittent d'une double louange. L'âme célèbre le Seigneur, l'esprit célèbre Dieu, non pas que la louange du Seigneur soit différente de celle de Dieu, puisque Dieu est aussi Seigneur et le Seigneur également Dieu.
On se demande comment l'âme magnifie le Seigneur. En effet, si le Seigneur ne peut recevoir ni accroissement ni diminution et s'il est ce qu'il est, dans quelle mesure Marie peut-elle dire maintenant : “ Mon âme magnifie le Seigneur ” ? Si je considère que le Seigneur notre Sauveur est “ l'image du Dieu invisible ” et si je vois que mon âme est faite “ à l'image du Créateur ”, pour être l'image de l'image — mon âme en effet n'est pas expressément l'image de Dieu mais elle a été créée à la ressemblance de la première image — je comprendrai alors ceci : à la manière de ceux dont le métier est de peindre des images et d'utiliser leur art à reproduire un modèle unique, par exemple le visage d'un roi, chacun de nous transforme son âme à l'image du Christ et trace de lui une image plus ou moins grande, tantôt délavée ou ternie, tantôt claire et lumineuse, répondant à l'original. Lors donc que j'aurai fait grandir l'image de l'image, c'est-à-dire mon âme, et que je l'aurai “ magnifiée ” par mes œuvres, mes pensées et mes paroles, alors l'image de Dieu aura grandi et le Seigneur lui-même, dont notre âme est l'image, sera “ magnifié ”. De même que le Seigneur croît en cette image de Lui qui est en nous, de même, si nous sommes pécheurs, il diminue et il décroît. Plus exactement, le Seigneur ni ne diminue ni ne décroît, mais nous-mêmes, au lieu de l'image du Seigneur, nous revêtons d'autres images ; au lieu de l'image du Verbe, de la Sagesse, de la Justice et de toutes les autres vertus , nous prenons la forme du diable, au point qu'on peut dire de nous : “ Serpents, race de vipères. ” Oui, nous revêtons le masque du lion, du dragon, du renard, lorsque nous sommes venimeux, cruels, fourbes, le masque du bouc quand nous sommes trop portés à la luxure. Il me souvient d'avoir un jour expliqué le passage du Deutéronome où il est écrit : “ Ne faites aucun portrait d'homme ou de femme, aucune image d'animal. ” Je disais, puisque la “ Loi est spirituelle ”, que les uns font une image d'homme, d'autres, une image de femme, celui-ci possède une ressemblance avec des oiseaux, celui-là, avec des reptiles et des serpents, tel autre enfin réalise la ressemblance de Dieu. On comprendra le sens de ces mots en lisant le commentaire dont je parle.
“ L'âme ” de Marie magnifie d'abord le Seigneur et “ son esprit ” ensuite exulte en Dieu. De fait, si nous n'avons pas d'abord grandi, nous ne pouvons pas exulter. “ Parce que, dit-elle, il a jeté les yeux sur l'humilité de sa servante. ” Mais où est cette humilité que le Seigneur a regardée en Marie ? Qu'avait donc d'humble et d'abject la mère du Sauveur qui portait le Fils de Dieu en son sein ? Ces paroles : “ Il a jeté les yeux sur l'humilité de sa servante ”, équivalent à celles-ci : “ il a jeté les yeux ” sur la justice de sa servante, “ il a jeté les yeux ” sur sa tempérance, “ il a jeté les yeux ” sur sa force et sa sagesse. De fait il est normal que Dieu porte son regard sur les vertus et l'on me dira : je comprends bien que Dieu regarde la justice et la sagesse de sa servante, mais je ne vois pas très bien comment il peut prêter attention à son humilité. Celui qui cherche la solution de cette difficulté, remarquera que précisément dans l'Écriture l'humilité est considérée comme une des vertus. Le Sauveur l'affirme : “ Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos de vos âmes. ” Si vous voulez connaître le nom de cette vertu et savoir comment l'appellent les philosophes, sachez que la vertu d'humilité que Dieu considère est celle même que les
sages appellent ? ? ? ? ? ou, ? ? ? ? ? ? ?, “ absence d'orgueil ” ou “ modestie ”. Mais nous pouvons la définir en une périphrase : c'est l'état d'un homme qui ne s'enfle pas, mais s'abaisse lui-même. S'enfler d'orgueil, selon l'Apôtre, c'est “ tomber sous la condamnation du diable ” qui, précisément, a commencé par l'enflure de l'orgueil et de la superbe ; voici la citation : “ Afin que, n'étant pas bouffi d'orgueil, il ne tombe pas sous la condamnation du diable. ” “ Il a jeté les yeux sur l'humilité de sa servante. ” Dieu m'a regardée, dit-elle, parce que je suis humble et cherche la douceur et l'abjection.
“ Voici que désormais toutes les générations m'appelleront bienheureuse. ” Si je comprend l'expression “ toutes les générations ” selon le sens le plus simple, je l'interprète des croyants. Mais si je scrute ce verset plus profondément, je m'aperçois qu'il est préférable d'ajouter “ car le Tout-puissant a fait pour moi de grandes choses ”. Puisque “ tout homme qui s'humilie sera exalté ”, Dieu a jeté les yeux sur l'humilité de la bienheureuse Marie, c'est pourquoi “ le Tout-puissant, dont le nom est saint, a accompli pour elle de grandes choses ”.
“ Et sa miséricorde s'étend de génération en génération. ” Ce n'est pas sur une, deux, trois ni même cinq générations que s'étend “ la miséricorde ” de Dieu mais éternellement, “ de génération en génération ”. “ Pour ceux qui le craignent, il a déployé la puissance de son bras. ” Malgré ta faiblesse, si tu approches du Seigneur dans la crainte, tu pourras entendre sa promesse en réponse à ta crainte. Quelle est donc cette promesse du Seigneur ? “ Il se fait la force de ceux qui le craignent ”, dit Marie. La force ou la puissance est un attribut royal. De fait, le terme ? ? ? ? ?, que nous pouvons traduire par “ puissance ”, s'applique à celui qui gouverne ou à celui qui tient tout en son pouvoir. Si donc tu crains Dieu, il te communique sa force et sa puissance, il te donne son Royaume, afin que, soumis au “ Roi des rois ”, tu possèdes “ le royaume des cieux ”, dans le Christ Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE IX. Sur le texte : Elle demeure près d'elle trois mois, jusqu'à ce passage : Et il parlait, louant Dieu.
Les paroles aussi bien que les faits rapportés doivent avoir un motif digne du Saint-Esprit et de la foi au Christ, à laquelle nous sommes appelés. Nous devons donc maintenant chercher pourquoi Marie, après avoir conçu, vint chez Élisabeth et “ demeura trois mois avec elle ”. Ou bien, pour quelle raison Luc, en écrivant l'histoire évangélique, y a-t-il inséré ce verset : “ Elle demeura trois mois avec Élisabeth, et revint ensuite dans sa propre maison. ” Il doit bien y avoir une raison que la présente homélie exposera, si le Seigneur ouvre notre cœur.
De fait, s'il a suffi de la venue de Marie chez Élisabeth et de sa salutation, pour que l'enfant “ exultât dans la joie ” et qu'Élisabeth, “ remplie du Saint-Esprit ”, prophétisât ce qui est écrit dans l'Évangile, si donc, en une seule heure, de telles transformations se sont produites, il nous reste à imaginer quels progrès Jean a pu accomplir pendant les trois mois que dura le séjour de Marie chez Élisabeth. Si en une seconde, instantanément, le petit enfant a tressailli et, pour ainsi dire, bondi de joie, si Élisabeth a été remplie du Saint-Esprit, il est vraiment inconcevable que, pendant trois mois, ni Jean ni Élisabeth n'aient accompli de progrès au voisinage de la mère de Dieu et dans la présence du Sauveur lui-même. Durant ces trois mois, Jean était entraîné, il recevait, pour ainsi dire, l'onction dans l'arène des athlètes et il était préparé, dans le sein de sa mère, pour une naissance merveilleuse suivie d'une éducation plus merveilleuse encore. Parce qu'il fut élevé d'une façon inaccoutumée, l'Écriture ne dit pas comment il fut allaité par sa mère , comment il fut tenu dans les bras de sa nourrice, mais elle ajoute aussitôt : “ Il vécut au désert, jusqu'au temps de sa présentation à Israël. ”
Nous lisons ensuite : “ Le temps où Élisabeth devait enfanter fut accompli et elle mit au monde un fils. ” Beaucoup estiment superflu de dire : “ Le temps où Élisabeth devait enfanter fut accompli et elle mit au monde un fils. ” Quelle femme en effet peut mettre au monde, si le temps de l'enfantement n'est pas accompli ? Mais celui qui médite avec grand soin l'Écriture et entend le conseil de saint Paul : “ Applique-toi à la lecture ”, peut chercher dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament, il ne trouvera nulle part, pour désigner la naissance d'un pécheur, la mention de ce verset : “ Le temps où elle devait enfanter fut accompli. ” Mais, à la naissance d'un juste, les jours sont accomplis, sa venue dans le monde est un accomplissement. La naissance du juste est plénitude, mais celle d'un pécheur est pour ainsi dire vide et néant. Tel est le commentaire de ces mots : “ Le temps où Élisabeth devait enfanter fut accompli. ”
Nous lisons ensuite qu'après la naissance de Jean, “ voisins et parents félicitaient sa mère ” et qu'en l'honneur du père, ils voulaient donner son nom à l'enfant et l'appeler Zacharie. Or Élisabeth, sous l'inspiration du Saint-Esprit, disait : “ Jean est son nom. ” Tout en lui demandant les justes motifs qui lui faisaient préférer le nom de Jean, puisque dans sa famille personne ne portait ce nom, ils interrogent aussi le père qui, incapable de répondre de vive voix, le fit d'un geste de la main et par écrit ; “ il écrivit ” sur une tablette : “ Jean est son nom. ” Dès que le stylet eut imprimé le mot sur la cire, “ sa langue ”, jusqu'ici enchaînée, “ se délia ” et il fut doué d'un langage qui n'était pas humain. Tant qu'elle était liée, sa langue était humaine ; le manque de foi l'avait liée. Dès qu'elle fut déliée, elle cessa d'être humaine, “ elle parlait, bénissant Dieu ”. Et elle prophétisa ce qui est écrit dans l'Évangile et dont nous parlerons en son temps, s'il plaît au Seigneur Jésus-Christ, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.