IV. LA PREMIÈRE MULTIPLICATION DES PAINS
Les disciples veulent que Jésus congédie la foule
“ C'est le soir venu que s'approchèrent de lui ses disciples ”, c'est-à-dire à la consommation du siècle, au moment où l'on peut dire justement que “ la dernière heure est là ”, celle dont il est question dans l'Épître de Jean ; eux ne comprenant pas encore ce que le Logos allait faire, ils lui dirent que “ l'endroit était désert ”, car ils constataient l'absence de la loi et de la parole divines parmi les masses. Ils ajoutent que “ l'heure est déjà avancée ”, comme si s'en était allé le temps favorable de la loi et des prophètes. Peut-être parlaient-ils ainsi parce qu'ils s'exprimaient en langage spirituel, que Jean avait été décapité et que la loi et les prophètes, qui avaient duré jusqu'à Jean, avaient pris fin. L'heure est donc avancée, disent-ils, et il n'y a pas ici de nourriture, car il n'est plus, le temps favorable de celle-ci, qui eût fait que ceux qui l'ont suivi dans le désert fussent soumis à la loi et aux prophètes. Et les disciples ajoutent : “ Congédie-les donc ”, afin que chacun, s'il n'est plus possible de s'en procurer dans les villes, achète de quoi manger dans les villages, lieux plus méprisés.
Les disciples parlaient ainsi parce qu'ils ignoraient que les foules allaient découvrir, après l'abrogation de la lettre de la loi et la cessation des prophéties, des nourritures extraordinaires et nouvelles. Quant à Jésus, considère ce qu'il répond aux disciples, presque en criant, et dans un langage clair : Vous, vous croyez que, si elle s'éloigne de moi, cette foule nombreuse, qui a besoin de nourriture, en trouvera dans les villages, plutôt qu'auprès de moi, et dans les agglomérations humaines, non pas celles des villes, mais celles des campagnes, plutôt qu'en demeurant en ma compagnie. Mais, moi, je vous déclare que, ce dont vous croyez qu'ils ont besoin, ils n'en ont pas besoin, car il ne leur est pas nécessaire de s'en aller ; mais celui dont, à votre avis, ils n'ont nul besoin, c'est-à-dire moi — car vous croyez que je suis incapable de les nourrir — c'est de lui, contrairement à votre attente, qu'ils ont besoin. Donc, puisque, par mon enseignement, je vous ai rendus capables de donner, à ceux à qui elle fait défaut, la nourriture spirituelle, c'est à vous de donner à manger aux foules qui m'ont accompagné : car vous possédez, puisque vous l'avez reçue de moi, la puissance de donner à manger aux foules et, si vous en aviez tenu compte, vous auriez compris que moi, je puis les nourrir bien davantage, et vous n'auriez pas dit : “ Congédie les foules, pour qu'elles aillent s'acheter de quoi manger. ”
Les cinq pains et deux poissons
Ainsi Jésus, parce qu'il a donné à ses disciples la puissance de nourrir même les autres, leur dit : “ C'est à vous de leur donner à manger. ” Pour eux, sans nier qu'ils ont le pouvoir de donner les pains, ils se croient pourtant trop démunis et incapables de nourrir ceux qui ont accompagné Jésus, car ils ne voient pas que Jésus, en prenant chaque pain ou chaque parole, l'accroît autant qu'il le veut et lui donne de suffire à tous ceux qu'il veut nourrir, et ils disent : “ Nous n'avons ici que cinq pains et deux poissons ”, cinq, parce que, peut-être, en langage énigmatique, les cinq pains sont les sens perceptibles des Écritures, qui, à cause de cela, sont au nombre de cinq, comme les cinq sens, quant aux deux poissons, ils désignent soit le sens exprimé et le sens intérieur, comme s'il s'agissait de l'aliment des sens contenus dans les Écritures, soit peut-être la parole parvenue jusqu'à eux concernant le Père et le Fils. C'est pourquoi lui aussi “ mangea du poisson grillé ”, après sa résurrection, “ recevant un morceau ” de la main de ses disciples et accueillant ce qu'ils pouvaient lui annoncer “ partiellement ” de la doctrine concernant le Père. Voilà donc ce que nous avons pu découvrir sur la signification des cinq pains et des deux poissons ; mais vraisemblablement ceux qui, mieux que nous, pourraient comprendre les cinq pains et les deux poissons, parviendraient, à ce sujet, à une explication plus complète et plus satisfaisante.
Il faut noter cependant que les disciples disent “ qu'ils ont cinq pains et deux poissons ”, selon Matthieu, Marc et Luc, sans préciser s'il s'agit de pain de blé ou d'orge ; Jean est le seul à dire que c'étaient des pains d'orge, et c'est peut-être la raison pour laquelle les disciples n'avouent même pas, dans l'évangile de Jean, qu'ils sont en leur possession, mais, selon cet Évangéliste, ils disent qu'“ il y a ici un jeune garçon qui a cinq pains d'orge et deux petits poissons ”. Or, tant que les disciples n'apportaient pas à Jésus ces cinq pains et ces deux poissons, ils n'étaient ni accrus, ni multipliés et ne pouvaient nourrir un plus grand nombre de personnes ; mais quand le Sauveur les eut pris, d'abord il leva les yeux au ciel, comme si, par l'acuité de son regard, il faisait descendre d'en-haut une puissance qui allait pénétrer les pains et les poissons destinés à nourrir les cinq mille personnes, après quoi il bénit les cinq pains et les deux poissons, les accroissant et les multipliant par sa parole et sa bénédiction, et, en troisième lieu, il les partagea, les rompit et les donna à ses disciples, pour que ceux-ci les servissent aux foules ; alors les pains et les poissons suffirent, si bien que tous en mangèrent à satiété et que l'on ne put manger de tous les pains qui avaient été bénits. Car ce que les foules laissèrent, ce n'est pas ce qu'elles avaient auprès d'elles, mais ce qui se trouvait près des disciples, capables de recueillir les morceaux qui restaient, pour les mettre dans des couffins qui se remplissaient du superflu et dont le nombre égalait celui des tribus d'Israël. Or il est écrit, à propos de Joseph, dans les Psaumes : “ Ses mains furent au service dans le couffin ”, mais, à propos des disciples de Jésus : “ Ils ramassèrent les morceaux qui restaient ”, les douze, à ce que je crois, remplissant douze couffins, non pas à moitié, mais jusqu'aux bords. Jusqu'à maintenant, je le crois, et jusqu'à la consommation du siècle, les douze couffins pleins des morceaux du “ pain vivant ” que les foules sont incapables de manger, restent auprès des disciples de Jésus, qui sont supérieurs aux foules. Ceux qui mangèrent des cinq pains, avant que les douze couffins eussent recueilli les restes, avaient un point commun avec le chiffre cinq, car ils avaient les premiers atteint les nourritures sensibles, et c'est pourquoi ils étaient cinq mille, ou bien encore les convives avaient atteint ces nourritures sensibles, parce que, eux aussi, c'est de celui qui avait levé les yeux au ciel qu'ils les tenaient, de celui qui les avait bénites et rompues ; et ce n'étaient ni des enfants, ni des femmes, mais des hommes. Car il y a aussi des différences, je crois, parmi les nourritures sensibles, si bien que certaines d'entre elles appartiennent à ceux qui ont abrogé, “ ce qui est de l'enfant ”, alors que d'autres appartiennent à ceux qui sont encore enfants et charnels, “ dans le Christ ”.
Les hommes, les enfants et les femmes
Voilà ce que nous avions à dire sur : “ Ceux qui avaient mangé étaient au nombre de cinq mille hommes, à l'exclusion des enfants et des femmes ”, passage d'ailleurs à double sens : ou bien, en effet, ceux qui avaient mangé étaient des hommes, au nombre de cinq mille, et il n'y avait, parmi les convives, ni enfant, ni femme, ou bien les hommes à eux seuls étaient cinq mille, sans compter les enfants ni les femmes. Certains ont donc compris, comme nous l'avons dit en premier lieu, que ni enfants ni femmes n'avaient eu accès à ce qui avait été accru et multiplié à partir des cinq pains et des deux poissons. Mais on pourrait dire que, alors que beaucoup avaient mangé et pris leur part des pains de bénédiction dans la mesure de leur dignité et de leur capacité, ceux qui méritaient d'être comptés, à l'exemple des Israélites de vingt ans recensés dans le Livre des Nombres, c'étaient les hommes ; et ceux qui ne méritaient pas d'être ainsi recensés et comptés, c'étaient des enfants et des femmes. Mais, je t'en prie, interprète de manière allégorique le mot “ enfants ”, selon le passage : “ Je n'ai pu vous parler comme à des êtres spirituels, mais comme à des êtres charnels, comme à de petits enfants dans le Christ ”, ainsi que le mot “ femmes ” selon le texte : “ Je veux vous présenter tous au Christ, comme une vierge pure ”, et le mot “ homme ”, selon ce qui est écrit : “ Quand je suis devenu un homme, j'ai abrogé ce qui était du petit enfant. ”
La place des convives de la multiplication des pains
Mais ne laissons pas de côté, sans l'expliquer, le passage : “ Il donna aux foules l'ordre de s'étendre sur l'herbe, prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux au ciel, bénit, rompit et donna ces pains aux disciples et ceux-ci aux foules. Et ils mangèrent tous. ” Que signifient en effet ces mots : “ Il donna à toutes ces foules l'ordre de s'étendre sur l'herbe ”, et quel enseignement digne de l'ordre de Jésus, pouvons-nous tirer de ce passage ? Je crois qu'“ il a donné aux foules l'ordre de s'étendre sur l'herbe ” — dans le sens de la parole d'Isaïe : “ Toute chair est comme l'herbe ” —, c'est-à-dire de dominer la chair et de soumettre “ l'orgueil de la chair ”, pour qu'ainsi on puisse avoir part aux pains que Jésus bénit.
Ensuite il y a diverses catégories de gens qui ont besoin de la nourriture donnée par Jésus, car tous ne sont pas nourris des mêmes enseignements, et je pense que c'est la raison pour laquelle Marc a écrit : “ Et il leur donna à tous l'ordre de s'étendre, groupes par groupes, sur l'herbe verte. Et ils s'assirent, carrés par carrés de cent et de cinquante ”, et Luc : “ Il dit à ses disciples : “ Faites-les étendre par rangées d'environ cinquante. ” Car il fallait que ceux qui allaient trouver leur repos dans les nourritures de Jésus fussent dans une catégorie ou bien de cent, chiffre saint et réservé à Dieu, à cause de la monade, ou bien de cinquante, chiffre qui implique le pardon, d'après le mystère du Jubilé, qui avait lieu tous les cinquante ans, et celui de la Pentecôte. Et, à mon avis, les douze couffins se trouvaient auprès des disciples auxquels il a été dit : “ Vous siégerez sur douze trônes, jugeant les douze tribus d'Israël. ” Et de même qu'on pourrait dire que c'est un mystère3 que le trône de celui qui juge la tribu de Ruben, le trône de celui qui juge la tribu de Siméon, de celui qui juge la tribu de Juda et ainsi de suite, il pourrait en être de même pour le couffin de la nourriture de Ruben, de Siméon, de Lévi. Mais notre présent développement ne nous permet pas de sortir de notre sujet, au point d'y rattacher ce qui concerne les douze tribus et chacune d'elles en particulier, et de dire ce que représente chaque tribu d'Israël.
La foule et les disciples
Et aussitôt il obligea les disciples à s'embarquer et à le précéder sur le rivage d'en face, en attendant qu'il eût congédié les foules.
Il faut observer, dans des passages identiques, les nombreux emplois du mot “ foules ” et de l'autre mot “ disciples ”, afin de découvrir, dans les observations et confrontations faites à ce propos, que le dessein des évangélistes fut de montrer, à travers le récit de l'Évangile, qu'il y a des différences chez ceux qui viennent à Jésus ; parmi eux, il y a les foules, auxquelles ils ne donnent pas le titre de disciples, il y a aussi les disciples qui se trouvent supérieurs aux foules. Il nous suffît pour l'instant de citer quelques passages, dans l'espoir que prenant exemple sur ces recherches, on pourra faire le même travail sur l'ensemble des évangiles.
Ainsi il est écrit, au moment où les foules se trouvaient dans la plaine, alors que les disciples avaient la force de rejoindre Jésus qui avait gravi la montagne, sur laquelle les foules étaient incapables de se rendre : “ À la vue des foules, il gravit la montagne ; il s'assit et ses disciples s'approchèrent de lui, puis, ouvrant la bouche, il les enseignait, disant : Bienheureux les pauvres en esprit, et la suite. Dans un autre passage également, parce que les foules ont besoin de guérison, il est dit : “ Des foules nombreuses le suivirent et il les guérit. ” Mais nous n'avons pas trouvé de récit de guérison concernant les disciples ; car, si quelqu'un est déjà disciple de Jésus, il est sain et, se trouvant en bonne santé, il a besoin de Jésus, non pas comme médecin, mais en tant qu'il possède d'autres puissances. Et encore, dans un autre passage : “ Alors qu'il parlait aux foules, sa mère et ses frères se tenaient dehors, cherchant à lui parler ” : quelqu'un les lui montra et il lui répondit “ en étendant la main ”, non pas vers les foules, mais vers les disciples : “ Voici ma mère et voici mes frères ” ; et, rendant témoignage à ses disciples de ce qu'ils accomplissaient la volonté de son Père des cieux, ce qui les rendait dignes d'être appelés les parents et les familiers de Jésus, après avoir dit : “ Voici ma mère et voici mes frères ”, il ajoute : “ Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est pour moi un frère et une sœur et une mère. ” Il est écrit aussi, dans un autre passage, que “ toute la foule se tenait sur le rivage et qu'il leur parla longuement en paraboles ” ; puis, après la parabole de la semence, “ ils s'approchèrent de lui ” — non plus les foules, mais les disciples — et ils lui dirent, non pas : “ Pourquoi nous parles-tu en paraboles ? ” mais : “ Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? ” À quoi il répondit, non pas aux foules, mais aux disciples : “ C'est à vous qu'il a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux, les paraboles sont pour les autres. ” Ainsi donc, parmi ceux qui s'approchent du nom de Jésus, les uns, parce qu'ils “ connaissent les mystères du royaume des cieux ”, peuvent être appelés disciples ; mais ceux “ à qui ce don n'a pas été fait ”, on peut les nommer “ foules ”, eux qui sont inférieurs aux disciples. Remarque en effet avec soin que c'est aux disciples qu'il a dit : “ À vous il a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux ”, et, en parlant des foules, qu'il a dit : “ Aux autres ce don n'a pas été fait. ” Dans un autre passage il congédie “ les foules ” et non les disciples et “ il va dans sa maison ” ; et ceux qui le “ rejoignent à l'intérieur de cette maison ”, ce ne sont pas les foules, mais les disciples qui lui disent : “ Explique-nous la parabole de l'ivraie du champ. ” Mais il y a aussi un autre passage : lorsque, “ à la nouvelle ” des événements qui concernaient Jean, “ Jésus se retira en barque dans un lieu désert, à l'écart ”, les foules l'accompagnèrent, “ il sortit, vit une foule nombreuse, l'émotion le prit aux entrailles a son sujet et il guérit ses malades ”, ceux de la foule, et non pas ceux des disciples ; mais, “ le soir venu ”, il s'approchèrent de lui — non pas les foules, mais les disciples — et lui dirent, en hommes qui sont différents des foules : “ Congédie les foules, pour qu'elles aillent dans les villages, s'acheter de quoi manger. ” Et également lorsqu'“ il eut pris les cinq pains et les deux poissons, qu'il eut levé les yeux au ciel, qu'il eut béni et rompu les pains ”, ce n'est pas aux foules, mais “ aux disciples qu'il les donna ”, à charge pour les disciples de les donner “ aux foules ”, car celles-ci étaient incapables de prendre de ses mains les pains de bénédiction de Jésus, mais pouvaient à peine les recevoir par l'intermédiaire des disciples ; et elles ne mangent même pas les pains en entier car, une fois rassasiées, les foules abandonnèrent les restes (que l'on recueillit) dans douze couffins remplis jusqu'aux bords.
Jésus nourrit la foule avant de la congédier
Ce qui nous a amené à faire ce développement, c'est le texte cité plus haut, disant que Jésus, ayant séparé “ les disciples ” de la foule, “ les obligea à s'embarquer et à le précéder sur le rivage d'en face, en attendant que lui-même eût congédié les foules ”. Car les foules ne pouvaient partir pour le rivage d'en face, étant donné que spirituellement ces gens n'étaient pas des Hébreux, ce qui signifie “ habitants de l'autre rivage ” ; mais ce travail était réservé aux disciples de Jésus, je veux dire qu'ils devaient partir pour le rivage d'en face, dépasser “ le visible ” et le charnel, car ils sont “ transitoires ”, et parvenir les premiers vers “ l'invisible et le définitif ”. C'était donc pour les foules un bienfait suffisant qu'elles recevaient de Jésus, puisqu'elles n'étaient pas capables — car elles étaient des foules — de partir pour le rivage d'en face, que d'être congédiées par Jésus. Ce congé, personne n'a le pouvoir de le donner, sinon le Christ seul, et il est impossible que quelqu'un soit congédié avant d'avoir mangé des pains que Jésus bénit, comme il est impossible que quelqu'un mange des pains de bénédiction de Jésus, sans que Jésus lui ait donné l'ordre de le faire “ et de s'étendre sur l'herbe ”, comme nous l'avons dit plus haut. Mais ce geste n'est même pas possible aux foules, si elles n'ont pas accompagné Jésus, en abandonnant leurs villes, alors qu'“ il se retirait dans un lieu désert, à l'écart ”. Et bien que les disciples l'eussent prié une première fois de congédier les foules, il ne les a pas congédiées, avant de les avoir nourries des pains de bénédiction ; maintenant il les congédie, mais seulement après avoir “ obligé ses disciples à s'embarquer ”, et il les congédie alors qu'elles se trouvent en bas, car ce pays désert est en bas ; quant à lui il gravit la montagne pour prier.
Jésus est le compagnon de navigation
Mais il convient de le noter, aussitôt après avoir nourri les cinq mille personnes, Jésus “ obligea les disciples à s'embarquer et à le précéder sur le rivage d'en face ”. Et pourtant les disciples ne purent “ précéder Jésus sur le rivage d'en face ”, mais, parvenus au milieu de la mer, comme la barque était secouée, à cause du vent qui leur était contraire, “ ils prirent peur ” quand, vers la quatrième veille de la nuit, Jésus les rejoignit. Et si Jésus n'était pas monté sur la barque, le vent n'aurait pas cessé d'être contraire à la navigation des disciples, et les navigateurs n'auraient pu faire la traversée et “ débarquer sur le rivage d'en face ”. Et c'est peut-être parce qu'il voulait leur apprendre par l'expérience qu'il n'est pas possible, séparé de lui, de “ débarquer sur le rivage d'en face ”, qu'il “ les obligea à s'embarquer et à le précéder sur le rivage d'en face ” ; et alors qu'ils n'avaient pu accomplir que la moitié de la traversée, il leur apparut, et, agissant comme il est écrit, il leur montra que celui qui fait voile vers le rivage d'en face n'y parvient que si Jésus navigue avec lui. Mais qu'est-ce que cette barque dans laquelle Jésus obligea ses disciples à monter, sinon, peut-être, la lutte contre les tentations et les périls, dans laquelle on s'embarque, sur l'ordre du Logos, pour ainsi dire malgré soi, car le Sauveur veut mettre ses disciples à l'épreuve dans cette barque secouée par les vagues et le vent contraire ?
Nécessité des épreuves
Puisqu'il “ obligea aussitôt les disciples à s'embarquer et à le précéder sur le rivage d'en face ”, et que Marc, donnant une version légèrement différente, a écrit : “ Et aussitôt il obligea ses disciples à s'embarquer et à le précéder sur le rivage d'en face, à Bethsaïde”, il est obligatoire de s'arrêter à ce mot : “ il les obligea ”, après avoir, au préalable, noté le léger changement de Marc, qui donne une précision supplémentaire par l'addition du possessif : il n'y a pas la même précision, en effet, dans les mots : “ il obligea aussitôt les disciples ”, et il y a quelque chose de plus dans le texte de Marc : “ ses disciples ”, par rapport à l'expression réduite : “ les disciples ”. Mais, pour en revenir à notre mot, peut-être les disciples éprouvaient-ils de la difficulté à s'arracher à Jésus et étaient-ils incapables de se laisser séparer de lui, au gré des circonstances, car ils voulaient demeurer en sa compagnie : lui, cependant, jugea bon qu'ils connussent l'épreuve des vagues et du vent contraire, ce qui ne se serait pas produit, s'ils avaient été avec Jésus, et il leur fît une obligation de se séparer de lui et de s'embarquer. Il oblige donc les disciples à monter sur la barque des tentations, lui, le Sauveur, et à le précéder sur le rivage d'en face, à parvenir au delà des périls, en triomphant de ceux-ci. Quant à eux, arrivés au milieu de la mer, aux prises avec les vagues, soulevées par les tentations, et les vents contraires, qui s'opposaient à leur progression vers le rivage d'en face, malgré leur combat ils n'ont pas pu, en l'absence de Jésus, venir à bout des vagues et du vent contraire, et le précéder sur le rivage d'en face. Aussi le Logos les prit-il en pitié, car ils avaient fait tout leur possible pour parvenir au rivage d'en face, et il les rejoignit en marchant sur la mer, qui n'avait pas de vagues ni de vents qui pussent s'opposer à lui, même si elle l'avait voulu. Et en effet le texte ne dit pas qu'il marcha sur les vagues pour venir à eux, mais sur les eaux. Alors Pierre dit : “ Donne-moi l'ordre d'aller à ta rencontre ” — non pas sur les vagues — mais “ sur les eaux ” ; et alors qu'au début, Jésus lui ayant dit : “ Viens ! ”, “ descendu de la barque, il marchait ”, non pas sur les vagues, mais “ sur les eaux ” pour aller à la rencontre de Jésus, quand il se mit à douter, “ il vit la force du vent ”, bien qu'elle n'existe pas pour celui qui s'est libéré de son manque de foi et du doute. Puis Jésus monta avec Pierre sur la barque, et le vent se calma, car il ne pouvait plus agir contre elle, maintenant que Jésus était à bord.
L'épreuve est réservée à qui peut la porter
C'est alors que les disciples, “ la traversée accomplie, vinrent dans la terre de Génésareth ”, mot dont la signification, si nous la connaissions, nous serait d'une certaine utilité pour l'explication du passage proposé. Note cependant — puisque “ Dieu est fidèle ” et ne permet pas que les foules soient éprouvées au delà de leurs forces — la manière d'agir du Fils de Dieu qui a obligé les disciples à s'embarquer, car ils sont plus forts et capables d'atteindre le milieu de la mer et de supporter l'épreuve des vagues, jusqu'au moment où ils méritent le secours divin, voient Jésus, entendent ses paroles et peuvent, une fois Jésus à bord, achever la traversée et aborder sur la terre de Génésareth1, alors qu'il a congédié les foules, en leur évitant, puisqu'elles étaient faibles, l'épreuve de la barque, des vagues et du vent contraire, après quoi “ il gravit la montagne, à l'écart, pour prier ”. Pour qui prie-t-il, sinon, vraisemblablement, pour les foules, afin que, congédiées après (avoir mangé) les pains de bénédiction, elles ne fassent rien qui aille à l'encontre de ce congé donné par Jésus, ainsi que pour les disciples, afin que, “ obligés ” par lui de “ s'embarquer et de le précéder sur le rivage d'en face ”, ils ne subissent aucun dommage sur la mer, ni de la part des vagues qui secouent leur embarcation, ni de la part du vent contraire ? Et, si j'osais, je pourrais dire que c'est à cause de la prière de Jésus à son Père, en faveur des disciples, que ceux-ci n'ont subi aucun dommage, alors que la mer, les vagues et le vent contraire s'acharnaient contre eux.
Cette traversée, c'est la vie chrétienne
Que quelqu'un de plus simple se contente du récit des événements ! Mais nous, si, un jour, nous sommes aux prises avec des tentations inévitables, souvenons-nous que Jésus nous a obligés à nous embarquer et qu'il veut que nous le précédions sur le rivage d'en face”. Car il est impossible, pour qui n'a pas supporté l'épreuve des vagues et du vent contraire, de parvenir au rivage d'en face. Puis, quand nous nous verrons entourés par des difficultés nombreuses et pénibles, fatigués de naviguer au milieu d'elles avec la pauvreté de nos moyens, pensons que notre barque est alors au milieu de la mer, secouée par les vagues qui voudraient nous voir “ faire naufrage dans la foi ” ou quelque autre vertu. Si par ailleurs nous voyons le souffle du mauvais s'acharner contre nos entreprises, songeons qu'alors le vent nous est contraire. Quand donc, parmi ces souffrances, nous aurons enduré trois veilles de la nuit obscure qui règne dans les moments de tentation, luttant de notre mieux et nous surveillant pour éviter “ le naufrage dans la foi ” ou une autre vertu, la première veille représentant le père des ténèbres et du péché, la deuxième son fils, “ l'adversaire ”, “ en révolte contre tout ce que l'on nomme dieu ou ce qui est objet d'adoration ”, la troisième l'esprit ennemi de l'Esprit-Saint, soyons sûrs alors que, la quatrième veille venue, “ quand la nuit sera avancée et qu'approchera le jour ”, arrivera près de nous le Fils de Dieu, pour nous rendre la mer bienveillante, en marchant sur ses flots. Et lorsque nous verrons le Logos nous apparaître, nous serons saisis de trouble jusqu'au moment où nous comprendrons clairement que c'est le Sauveur qui s'est exilé parmi nous et, croyant encore voir un fantôme, remplis de crainte nous crierons ; mais lui nous parlera aussitôt et nous dira : “ Ayez confiance, c'est moi ; n'ayez pas peur ! ” À ces mots rassurants, peut-être se trouvera-t-il parmi nous, animé d'une plus grande ardeur, un Pierre, en marche “ vers la perfection ”, sans y être encore parvenu, qui descendra de la barque, sachant qu'il a échappé à l'épreuve qui le secouait ; tout d'abord, dans son désir d'aller au-devant de Jésus, il marchera sur les eaux, mais, sa foi étant encore insuffisante, lui-même étant encore dans le doute, il verra “ la force du vente ”, il prendra peur et commencera à couler ; pourtant il échappera à ce malheur, car il appellera Jésus à grands cris en disant : “ Seigneur, sauve-moi ! ” Et, à peine cet autre Pierre aura-t-il fini de parler et de dire : “ Seigneur, sauve-moi ! ” que le Logos étendra la main, lui portera secours et le saisira au moment où il commencera à couler, lui reprochant son peu de foi et ses doutes. Note cependant qu'il n'a pas dit : “ Incrédule ”, mais “ homme de peu de foi ”, et qu'il est écrit : “ Pourquoi as-tu douté, car tu avais un peu de foi, mais tu as fléchi dans le sens contraire à celle-ci. ”
Et là-dessus, Jésus et Pierre remonteront sur la barque, le vent se calmera et les passagers, comprenant à quels dangers ils ont échappé, l'adoreront en disant, non pas simplement : “ Tu es le fils de Dieu ”, comme l'ont dit les deux possédés, mais : “ Vraiment, tu es le fils de Dieu ” ; et cette parole ce sont les disciples montés “ dans la barque ” qui la disent, car je ne crois pas que d'autres que les disciples l'aient dite.
Guérisons dans le pays d'en face
Quand, au milieu de tous ses périls, nous aurons achevé la traversée, nous entrerons dans le pays où Jésus nous a ordonné de le précéder. Un mystère indicible et caché nous est peut-être révélé, concernant certains malades guéris par Jésus, dans ces mots : “ Et l'ayant reconnu, les gens de ce pays — évidemment le pays d'en face — firent circuler la nouvelle dans tout le voisinage — le voisinage du pays d'en face, non pas dans ce pays lui-même mais dans ses alentours —, et on lui amena tous les malades. ” Note ici que ce n'est pas seulement de nombreux malades qu'on lui amena, mais tous ceux de la région avoisinante. Et ces malades, qu'on lui avait amenés, le priaient de les “ laisser toucher au moins la frange de son manteau ” ; et ils sollicitaient cette faveur, car ils étaient différents de “ la femme atteinte d'un flux de sang depuis douze ans, qui s'était approchée par-derrière et avait touché la frange de son manteau, se disant : “ Si seulement je touche à son manteau, je serai guérie ” — remarque en effet la similitude de l'expression : “ la frange de son manteau ” — à la suite de quoi son flux de sang s'arrêta sur-le-champs. ” Cependant les malades des environs de Génésareth, pays dans lequel, après la traversée, Jésus et ses disciples étaient venus, n'approchèrent pas d'eux-mêmes de Jésus, mais lui furent amenés par ceux qui avaient répandu la nouvelle, car ils étaient incapables, à cause de l'extrême gravité de leur état, de s'approcher de lui par leurs propres moyens, et ils ne purent même pas toucher la frange de son manteau, comme la femme atteinte d'un flux de sang, mais d'autres durent en faire la demande. Et pourtant parmi eux, tous ceux qui touchèrent, furent guéris. Y a-t-il une différence entre les mots “ ils furent guéris ”, qui s'appliquent à ces malades, et la guérison de cette femme — car l'hémorroïsse avait obtenu cette réponse : “ Ta foi t'a sauvée ” — ? c'est à toi de le décider.