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VI.  CONTROVERSE  DE  JÉSUS AVEC LES PHARISIENS  ET LES  SCRIBES AU SUJET DE LA TRADITION DES ANCIENS

 

À quel moment se situe cette controverse ?

 

Alors s'approchent de lui, venus de Jérusalem, des pharisiens et des scribes, qui lui disent : “ Pourquoi tes disciples transgressent-ils la tradition des anciens ? En effet ils ne se lavent pas les mains, quand ils prennent de la nourriture.

 

Quiconque observera dans quelles circonstances s'approchèrent de Jésus, venus de Jérusalem, les pharisiens et les scribes qui lui disent : “ Pourquoi tes disciples transgressent-ils la tradition des anciens ? ” et la suite, notera que Matthieu se devait d'écrire, non pas simplement que “ des pharisiens et des scribes venus de Jérusalem s'approchèrent ” du Sauveur, pour lui poser cette question, mais de dire : “ Alors, ils s'approchent de lui, venant de Jérusalem. ” Quel moment désigne ce “ alors ” ? c'est à quoi il faut réfléchir. C'est le moment où, “ après la traversée, arrivèrent dans la terre de Génésareth ”, en barque, Jésus et ses disciples, le vent s'étant calmé dès que Jésus était monté à bord ; le moment où, “ l'ayant reconnu, les gens de ce pays firent circuler la nouvelle dans tout le voisinage, lui amenèrent tous leurs malades et le supplièrent de les laisser toucher au moins la frange de son manteau, après quoi tous ceux qui l'avaient touché furent guéris ” ; c'est donc à ce moment-là que “ s'approchèrent de lui, venus de Jérusalem, les pharisiens et les scribes ”, qui n'étaient nullement frappés d'admiration devant la puissance de Jésus, capable de guérir ceux qui avaient “ au moins touché la frange de son manteau ”, et que, dans leur amour de la chicane, ils dénoncent devant le maître la transgression non pas d'un commandement de Dieu, mais d'une seule tradition des anciens Juifs.

 

Reproches adressés aux disciples par les pharisiens et les scribes

 

Il semble que l'accusation même de ces gens qui aiment la chicane démontre que les disciples sont respectueux de la loi divine, puisqu'ils ne fournissent aux pharisiens et aux scribes aucune occasion de blâme concernant la transgression des commandements de Dieu, et ils n'auraient pas accusé les disciples de Jésus de transgresser le commandement des anciens, s'ils avaient pu démasquer ceux qu'ils accusaient, en prouvant qu'ils transgressaient un commandement de Dieu.

Mais ne va pas croire que je veuille, par là, affirmer qu'il faut observer la loi de Moïse selon la lettre, sous prétexte que les disciples de Jésus l'avaient respectée jusqu'alors ; en effet ce n'est qu'au moment de la Passion, “ qu'il nous a rachetés de la malédiction de la loi ”, celui qui, en souffrant pour les hommes, “ est devenu malédiction pour nous ”. Mais, de même que, par convenance, Paul lui aussi “ s'est fait Juif avec les Juifs, pour gagner les Juifs ”, pourquoi serait-il absurde que les Apôtres, vivant au milieu des Juifs, même s'ils comprenaient le sens spirituel de la loi, fassent preuve de condescendance, tout comme Paul circoncit Timothée, se conforme à un rite à la suite d'un vœu prévu par la loi', selon ce qui est écrit dans les Actes des Apôtres ? Cependant ils se montrèrent vraiment amis de la chicane, ces gens qui, n'ayant rien à reprocher aux disciples de Jésus, concernant un commandement de Dieu, s'arrêtent à une seule tradition des anciens. Et ce qui manifeste surtout cet amour de la chicane, c'est qu'ils font cette accusation en présence de ceux-là mêmes qui viennent d'être guéris de leurs maladies et, tout en ayant l'air de s'en prendre aux disciples, en réalité se proposent d'attaquer le maître : car c'était la tradition des anciens de regarder le lavement des mains comme nécessaire à la piété. En effet, selon leur croyance, elles étaient impures et souillées, les mains de ceux qui ne se les étaient pas lavées avant le repas, mais pures et sanctifiées, les mains de ceux qui les avaient lavées dans l'eau ; et ce n'était pas un symbole, mais un geste conforme à la loi de Moïse selon la lettre. Nous au contraire, sans nous inquiéter de la tradition de leurs anciens, essayons plutôt, à la lumière du bon sens, de purifier nos actions et ainsi de laver les mains de nos âmes, quand nous allons manger “ les trois pains ” que nous demandons à celui qui veut être notre ami, Jésus : car il ne faut pas prendre notre part de ces pains, avec des mains sales, souillées et impures.

 

Reproches de Jésus aux pharisiens et aux scribes

 

Quant à Jésus, ce n'est pas à propos d'une tradition des anciens Juifs, qu'il leur fait des reproches, mais sur deux commandements divins très impérieux, dont l'un, le cinquième du Décalogue, s'énonce ainsi : “ Honore ton père et ta mère, pour que tu t'en trouves bien et que tu aies longue vie sur la terre que le Seigneur Dieu te donne ”, l'autre se trouvant inscrit dans le Lévitique en ces termes : “ Si un homme maudit son père ou sa mère, qu'il subisse la mort ; c'est son père ou sa mère qu'il a maudits, il en portera la faute. ” Mais puisque nous voulons nous en tenir au texte même écrit par Matthieu et qui dit : “ Quiconque maudit son père ou sa mère, qu'il soit mis à mort ”, à toi d'établir si par hasard il a tiré du passage : “ Celui qui frappe son père ou sa mère, qu'il soit mis à mort ”, le suivant : “ Quiconque maudit son père ou sa mère, qu'il soit mis à mort ! ” Nous avons donné le texte de la loi concernant les deux commandements : mais Matthieu les a cités de façon partielle et résumée, et non selon le texte lui-même.

 

Le corban

 

Mais que reproche donc aux pharisiens et aux scribes venus de Jérusalem, le Sauveur qui déclare qu'ils transgressent le commandement de Dieu en observant leur propre tradition ? C'est ce qu'il faut examiner. Dieu a dit : “ Honore ton père et ta mères ” enseignant que les parents doivent recevoir de l'honneur de la part de celui à qui ils ont donné la vie. Une part de cet honneur dû aux parents consistait à subvenir à leurs besoins vitaux en nourriture et en vêtements, ainsi qu'en tout autre avantage dont on était à même de faire bénéficier les parents. Mais les pharisiens et les scribes ont enseigné la tradition en question, contraire à la loi et exprimée de manière assez obscure dans l'évangile, si bien que nous n'y aurions même pas prêté attention, si un Hébreu ne nous avait donné, sur ce passage, les renseignements que voici : quelquefois dit-il, des prêteurs, quand ils tombaient sur des débiteurs intraitables, qui pouvaient mais ne voulaient pas rembourser leur prêt, inscrivaient la dette au compte des pauvres, en faveur desquels on jetait son offrande dans le trésor, quand on voulait, selon ses moyens, leur venir en aide. Quelquefois donc, ils disaient à leurs débiteurs, dans la langue du pays : “ Corban ” est ta dette, c'est-à-dire “ offrande ” ; car je l'ai inscrite au compte de la piété envers Dieu, en faveur des pauvres. Alors le débiteur, sachant qu'il était redevable non plus envers des hommes, mais envers Dieu et la piété qui lui est due, était, pour ainsi dire, contraint de rembourser sa dette, bon gré mal gré, non plus à son prêteur, mais désormais à Dieu, pour le compte des pauvres et au nom de ce prêteur. Or le geste du prêteur à l'égard de son débiteur était parfois le fait de certains fils à l'égard de leurs parents : ils leur disaient : Ce qui, de ma fortune, pourrait te venir en aide, ô mon père — ou : ô ma mère —, sache que, à la suite du “ corban ”, tu l'enlèves au compte des pauvres consacrés à Dieu. Alors les parents, apprenant que ce qui leur revenait était “ corban ”, consacré à Dieu, ne voulaient plus le recevoir, même s'ils étaient tout à fait démunis du nécessaire, de la main de leurs fils. Aussi les anciens enseignaient-ils cette tradition à ceux du peuple et disaient-ils : Quiconque dit à son père ou à sa mère que ce qui revient à l'un d'eux est “ corban ” et offrande, celui-là n'est plus redevable envers son père ou sa mère, de ce qu'il devrait leur donner pour les besoins de leur subsistance.

 

C'est une violation de la loi divine

 

C'est donc cette tradition que blâme le Sauveur, car elle n'était pas pure, mais contraire au commandement de Dieu. Car si Dieu dit : “ Honore ton père et ta mère ”, alors que la tradition disait : Il n'est pas obligé d'honorer son père et sa mère par ses dons, celui qui a consacré à Dieu comme “ corban ” ce qu'il aurait dû donner à ses parents, il est évident que le commandement de Dieu, sur l'honneur dû aux parents, était abrogé par la tradition des pharisiens et des scribes, celle-ci disant qu'il n'était plus obligé d'honorer son père et sa mère, celui qui, une fois pour toutes, avait consacré à Dieu ce qu'auraient dû recevoir ses parents. Et c'est certainement parce qu'ils étaient cupides que les pharisiens, afin de s'emparer, sous le couvert des pauvres, même de ce qui aurait dû revenir aux parents d'un individu quelconque, enseignaient de tels principes. D'ailleurs l'évangile témoigne de leur cupidité, quand il dit : “ Ils entendaient toutes ces paroles, les pharisiens qui étaient cupides, et ils se moquaient de lui.”

 

Charité, justice et pureté d'intention

 

Par conséquent si l'un de ceux que nous appelons chez nous anciens ou, comme il arrive parfois, chefs du peuple, préférait, au nom de la communauté, donner aux pauvres plutôt qu'aux proches des donateurs, s'il s'en trouvait qui fussent démunis du nécessaire, et si les donateurs étaient incapables d'assurer ce double devoir, on le nommerait à juste titre le frère des pharisiens qui abrogèrent “ la parole de Dieu à la suite de leur propre tradition ” et que le Sauveur convainquit d'hypocrisie. D'autre part nous sommes avertis sévèrement de ne pas retirer par zèle quelque chose du compte des pauvres, et de ne pas “ regarder comme un profit la piété des autres ”, non seulement par ce texte, mais aussi par ce qui est écrit à propos du traître Judas, qui, en apparence, s'occupait des pauvres avec sollicitude, et s'indignait en disant : “ Ce parfum de myrrhe aurait pu être vendu pour trois cents deniers qu'on aurait donnés aux pauvres ”, alors qu'en réalité “ c'était un voleur, et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu'on y mettait ”. Si donc, maintenant encore, quelqu'un tient la bourse de l'Église et plaide, comme Judas, en faveur des pauvres, mais dérobe ce qu'on y met, il se rangerait aux côtés de Judas qui s'est comporté de même. C'est à cause de ce mal, qui le rongeait comme une gangrène, que le diable lui jeta “ dans le cœur ” le projet de livrer le Sauveur et, quand il eut reçu “ le trait enflammé ” à ce sujet, le diable, faisant ensuite lui-même irruption dans son âme, l'occupa tout entière. Et il est possible que, quand l'Apôtre dit : “ La racine de tous les maux c'est la cupidité ”, il le dise en pensant à la cupidité de Judas, qui est la racine de tous les maux dont Jésus fut victime.

 

La malédiction à l'égard des parents

 

Mais revenons donc au texte cité plus haut, dans lequel le Sauveur énonçait, en abrégé, deux commandements de la loi, l'un pris dans le Décalogue de l'Exode, l'autre tiré du Lévitique ou d'autres passages de l'un des livres du Pentateuque. Maintenant, puisque nous avons expliqué comment “ ils abrogèrent la parole de Dieu qui dit : “ Honore ton père et ta mère ”, ces gens qui disaient : “ Il n'honorera pas son père ou sa mère, quiconque dira à ce père ou à cette mère : Don, ce qui me permettrait de t'aider ”, on pourrait se demander pourquoi il n'est pas inutile d'ajouter : “ Celui qui maudit son père ou sa mère, qu'il subisse la mort ! ” Admettons-le en effet, “ il n'honore pas son père et sa mère ”, celui qui consacre à ce qu'on nomme le “ corban ” les dons qui auraient dû servir à honorer son père et sa mère ; mais comment la tradition des pharisiens abroge-t-elle donc aussi la parole qui dit : “ Celui qui maudit son père ou sa mère, qu'il subisse la mort ” ? Eh bien, il est possible que “ celui qui dit à son père ou à sa mère : “ Don, ce qui me permettrait de t'aider ”, inflige une sorte d'outrage à son père ou à sa mère, par exemple en traitant ses parents de voleurs sacrilèges, s'ils prenaient le don consacré au “ corban ” à celui qui l'y avait consacré.

 

Tradition et commandement divin

 

Ainsi les Juifs châtient, comme des fils “ maudissant leur père ou leur mère ”, ceux qui disent à ce père ou à cette mère : “ Don, ce qui me permettrait de t'aider ”, conformément à la loi ; mais vous, au nom d'une seule de vos traditions, vous abrogez deux commandements de Dieu. Après quoi, vous ne rougissez pas d'accuser mes disciples, qui ne transgressent aucun commandement — en effet “ ils marchent irréprochables dans tous ses commandements et observances ” — mais qui transgressent “ une tradition des anciens ”, tout en se souciant de ne pas transgresser un commandement de Dieu. Si vous aviez eu, vous aussi, un tel souci, vous auriez observé le commandement sur l'honneur dû au père et à la mères, et l'autre qui dit : “ Celui qui maudit son père ou sa mère, qu'il subisse la mort ” ; quant à la tradition des anciens, qui va à l'encontre de ces commandements, vous ne l'auriez pas observée.

 

Le Livre est scellé pour les Juifs

 

Puis, voulant, avec les paroles des prophètes, blâmer toutes les traditions des anciens en vigueur chez les Juifs, il cita un texte tiré d'Isaïe, dont les termes exacts sont les suivants : “ Et le Seigneur dit : Il s'approche de moi, ce peuple, avec sa bouche ”, et la suite”. Nous avons déjà dit que Matthieu n'a pas cité dans ses termes mêmes le texte du prophète. Mais s'il faut, puisque l'évangile l'a utilisé, l'expliquer selon nos moyens, nous partirons des mots qui le précèdent et que nous avons étudiés utilement, je pense, pour expliquer le passage emprunté par l'évangile au prophète. Pris dès le début, ce texte, chez Isaïe, est le suivant : “ Soyez abrutis et stupides, ayez la tête lourde, non pas de boissons fermentées ni de vin ; car le Seigneur vous a abreuvés d'un esprit de torpeur et il fermera vos yeux, ceux des prophètes et même ceux des chefs, eux qui voient ce qui est caché. Et toutes ces paroles seront pour vous comme les mots d'un livre scellé et si on les donne à un homme qui connaît ses lettres en lui disant : ' Lis cela ! ' il répondra : ' Je ne puis lire, car il est scellé. ' Et on mettra ce livre dans les mains d'un homme qui ne connaît pas ses lettres en lui disant : ' Lis cela ', et il dira : , Je ne connais pas mes lettres. ' Et le Seigneur a dit : ' Il s'approche de moi, ce peuple... ” et la suite jusqu'à : “ Malheur à ceux qui mûriront leurs projets dans le secret et dont les œuvres seront dans l'ombre. ” Je suis donc parti du texte cité dans l'évangile, lui ajoutant quelques lignes de ce qui précède et quelques lignes de ce qui vient ensuite, pour montrer de quelle manière le Logos menace de “ fermer les yeux ” de ceux du peuple qui “ sont stupides, ont la tête lourde, ont été abreuvés d'un esprit de torpeur ”, menaçant aussi d'aveugler leurs prophètes et leurs chefs qui prétendent voir “ ce qui est caché ”. Cette menace s'est réalisée, à mon sens, après la venue du Sauveur au milieu de ce peuple ; car pour eux se sont réalisées toutes les paroles de l'ensemble des Écritures, et en particulier celles d'Isaïe, “ comme les mots d'un livre scellé ”. “ Livre scellé ”, est-il dit, comme s'il était fermé par l'obscurité, et n'était pas ouvert par la clarté : tout aussi obscur pour ceux qui sont radicalement incapables de lire, car ils ne connaissent pas leurs lettres, que pour ceux qui prétendent connaître leurs lettres, mais ignorent le sens de ce qui est écrit. Il ajoute donc avec raison : lorsque le peuple, abruti par suite de ses péchés et plein de stupidité, se déchaînera contre lui, dressé contre lui dans son ivresse et “ un esprit de torpeur ” dont les abreuvera le Seigneur en fermant leurs yeux, car ils sont indignes de voir, et ceux de leurs prophètes et de leurs chefs qui prétendent voir ce qui est caché parmi les mystères contenus dans les Écritures divines, et quand leurs yeux seront fermés, c'est alors que, pour eux, les paroles des prophètes seront scellées et cachées ; et ce malheur s'est abattu sur le peuple de ceux qui ne croient pas en Jésus, en tant que Christ. Et une fois que les paroles prophétiques sont devenues pour eux “ comme les mots d'un livre scellé ”, non seulement pour ceux qui ne connaissent pas leurs lettres, mais aussi pour ceux qui prétendent les connaître, c'est alors que, selon la parole du Seigneur, “ le peuple des Juifs ne s'approche de Dieu que de bouche ; et il ne l'honore que des lèvres ”, dit-il, parce que “ leurs cœurs ”, à cause de leur refus de croire en Jésus, “ sont loin du Seigneur ”.

 

Les Juifs ont perdu sagesse et prophétie

 

Et c'est surtout maintenant, depuis qu'ils ont rejeté notre Sauveur, que Dieu pourrait dire d'eux : “ Ils m'honorent en vain ” ; car “ ils n'enseignent plus les commandements de Dieu, mais ceux des hommes ”, et cet enseignement ne vient pas de “ la sagesse ” de l'esprit, mais il n'est plus qu'humain. C'est à la suite de cette attitude, que le Seigneur a transformé le peuple des Juifs et anéanti “ la sagesse des sages ” qui se trouvaient parmi eux, car il n'y a plus, chez eux, de sagesse, comme il n'y a même plus de prophétie ; mais “ l'intelligence des intelligents ” de ce peuple a été enterrée en quelque sorte et cachée par Dieu, et elle n'est plus brillante ni visible. Aussi, alors même qu'ils semblent mûrir quelque projet “ en profondeur ”, puisqu'ils ne le font pas à cause du Seigneur, sont-ils déclarés malheureux ; et quand ils prétendent connaître quelque secret du dessein de Dieu, ils mentent, car leurs œuvres ne sont pas celles “ de la lumière ” et du jour, mais celles de l'obscurité et de la nuit. Il nous a paru bon d'expliquer brièvement la prophétie et de l'éclairer, comme nous l'avons pu, puisque Matthieu s'en est souvenu. Marc lui aussi s'en est souvenu et nous lui emprunterons utilement, à propos de la transgression des anciens, qui enseignent aux Juifs à se laver les mains quand ils vont prendre de la nourriture, les détails qui concernent ce passage et qui sont les suivants : “ En effet les pharisiens et tous les Juifs ne mangent que s'ils se sont lavé soigneusement les mains, car ils observent la tradition des anciens et, au retour de l'agora, ils ne mangent qu'après s'être aspergés ; et il y a d'autres usages qu'ils ont appris à observer : lavages de coupes, de cruches, de vases d'airain et de lits. ”

 

La morale de l'intention

 

Et il appela la foule et il leur dit : Écoutez et comprenez... et la suite.

 

Ces mots nous transmettent clairement l'enseignement du Sauveur : quand nous lisons, dans le Lévitique et le Deutéronome, ce qui a trait aux aliments purs et impurs, au sujet desquels nous sommes accusés de violer la loi par les Juifs “ selon la chair ” et les Ébionites, à peine différents de ces derniers, ne croyons pas que l'Écriture vise le sens matériel de ces prescriptions. Si, en effet, “ ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, mais ce qui sort de sa bouche ”, et surtout puisque, selon l'évangile de Marc, en parlant ainsi “ le Sauveur déclarait purs tous les aliments ”, il est évident que nous ne sommes pas souillés quand nous mangeons ce que les Juifs regardent comme impur, car ils veulent être esclaves de la lettre de la loi, mais que nous le sommes lorsque, bien loin de “ lier nos lèvres par l'intelligence ” et de “ faire, pour nos paroles, une balance et des poids ”, nous disons ce qui nous passe par la tête et tenons des conversations inconvenantes, qui sont, pour nous, source de péchés. Il appartient, certes, à la loi de Dieu, d'interdire les œuvres du mal et d'ordonner celles qui sont conformes à la vertu mais de laisser de côté les œuvres qui, par leur valeur propre, sont indifférentes, car elles peuvent, à cause de notre libre arbitre et de notre raisonnement intime, être viciées et devenir des péchés ou bien être accomplies en toute justice et devenir de bonnes actions. Et, si l'on y réfléchit soigneusement, on verra que ce qui est regardé comme bon, peut être fait avec une mauvaise intention et vicié sous l'empire d'une passion ; quant à ce que l'on dit impur, si l'on en use raisonnablement, il est possible de le compter comme pur. En effet, de même que la circoncision du Juif pécheur sera comptée comme prépuce, et le prépuce du païen qui vit dans la justice comme circoncision, de même ce que l'on regarde comme pur sera compté comme impur à celui qui en use contre son devoir, au mauvais moment, dans une mauvaise mesure ou pour un mauvais motif ; quant à ce que l'on dit impur, “ tout ” devient “ pur pour les purs ” ; en effet pour ceux qui sont souillés et n'ont pas la foi, il n'y a rien de pur, puisque même leur esprit et leur conscience ont été souillés ” ; et cette souillure rend impur tout ce qu'ils touchent, de même que, en sens inverse, l'esprit pur et la conscience pure purifient tout, même ce qui peut paraître impur ; car ce n'est pas par licence, ni sensualité, ni en balançant entre les deux attraits que les justes usent de nourriture et de boisson, se souvenant de la parole : “ Que vous mangiez, que vous buviez, que vous fassiez autre chose, faites-le pour la gloire de Dieu. ”

Et s'il faut indiquer quelles sont, selon l'évangile, les nourritures impures, nous dirons que ce sont celles que produit la convoitise, celles qui viennent de la cupidité, celles que nous choisissons par sensualité et parce que notre ventre est honoré comme un dieu, quand celui-ci et ses appétits sont maîtres de notre âme, à la place de la raison. Mais également, quand nous savons que des aliments ont été en relation avec des démons ou bien, sans le savoir mais en le supposant, quand nous balançons à ce sujet, si nous usons de tels aliments, ce n'est pas “ pour la gloire de Dieu ” que nous en avons usé, ni “ au nom du Christ ”, car ce n'est pas seulement la certitude d'avoir affaire à des idolothytes qui condamne celui qui en mange, mais aussi le doute à ce sujet. En effet “ celui qui doute, selon l'Apôtre, est condamné, s'il mange, parce qu'il n'est pas de bonne foi : or tout ce qui n'est pas de bonne foi est péché. ” Il mange donc “ de bonne foi ”, celui qui est persuadé que ce qu'il mange n'a pas été sacrifié dans le temple des idoles, qu'il ne s'agit ni de viande étouffée, ni de sang, mais il n'est pas “ de bonne foi ”, celui qui est dans le doute à ce sujet ; et il “ entre en communion avec les démons ” celui qui sait que ces aliments ont été sacrifiés “ à des démons ” et néanmoins les utilise, et son imagination est souillée auprès des démons qui ont contaminé la victime. Cependant l'Apôtre sait que ce n'est pas la nature des aliments qui nuit à qui les utilise ou profite à qui s'en abstient, mais l'intention et le raisonnement intime, car il dit : “ Ces aliments ne nous rapprochent pas de Dieu ; car, si nous en mangeons, nous n'avons rien de plus, et rien de moins, si nous n'en mangeons pas. ” Il savait aussi que ceux qui comprennent de manière plus noble ce qui, selon la loi, est aliment pur ou impur, ont rejeté toute différence dans leur utilisation, en tant qu'aliments purs et impurs, et toute superstition — c'est mon avis — à cet égard, usant indifféremment de ceux-ci, et, pour ce motif, sont accusés par les Juifs de violer la loi, et c'est pourquoi il a dit quelque part : “ Que personne ne vous juge sur votre nourriture ou votre boisson ” et la suite, nous apprenant ainsi que ce qui est “ selon la lettre ” est “ l'ombre ”, et que les vraies pensées de la loi, cachées sous la lettre, ce sont “ les biens à venir ”, grâce auxquels il est possible de découvrir quels sont, pour l'âme, les aliments spirituels de pureté et quels sont les aliments impurs, contenus dans les paroles mensongères et haineuses, qui nuisent à qui s'en nourrit : “ car la loi possédait l'ombre des biens à venir ”.

 

Scandale et aveuglement des pharisiens

 

Si, dans bien des cas, il faut observer l'étonnement des Juifs à propos des paroles du Sauveur”, car “ elles étaient dites avec autorité ”, c'est bien l'occasion de le faire dans ce passage. “ Ayant donc convoqué la foule, il leur dit : Écoutez et comprenez... ” et la suite ; et cela il le disait au grand scandale des pharisiens devant ce langage, car, par suite de leurs pensées perverses et de leur mauvaise interprétation de la loi, ils n'étaient pas “ la plantation de son Père des cieux ” et, pour ce motif, “ étaient déracinés ” ; de fait ils ont été “ déracinés ” parce qu'ils n'ont pas accepté la vraie vigne cultivée par le Père' : Jésus-Christ. Gomment, en effet, auraient-ils pu être la plantation du Père, eux qui se scandalisaient des paroles de Jésus, par lesquelles il libérait du précepte : “ Ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas, et tout cela, pour des choses vouées à périr par l'usage qu'on en fait, selon les commandements et enseignements des hommes ”, et faisait progresser son auditeur intelligent par la recherche “ des choses d'en-haut ” concernant ces questions, et non par celle “ des choses terrestres ”, comme les Juifs ? Et puisque, à cause de leurs pensées perverses, les pharisiens n'étaient pas la plantation du père des cieux, pour cette raison, il parle d'eux comme de malades incurables, disant aux disciples : “ Laissez-les ” ; “ laissez-les ”, parce que, aveugles, ils devraient s'apercevoir eux-mêmes de leur aveuglement et chercher des guides, tandis que, loin de s'apercevoir de leur aveuglement, ils prétendent guider les aveugles, sans se rendre compte qu'ils vont tomber dans le gouffre, dont il est écrit dans les Psaumes : “ Il a ouvert un fossé et l'a creusé, et il tombera dans le gouffre qu'il a fait. ” Aussi est-il écrit ailleurs : “ Voyant les foules, il gravit la montagne ; et, quand il fut assis, ses disciples s'approchèrent de lui ”, mais ici il étend la main vers la foule, après l'avoir convoquée, et il la libère de l'interprétation traditionnelle des questions concernant la loi, quand il leur dit d'abord : “ Écoutez et comprenez... ”, car ils ne comprenaient pas encore ce qu'ils entendaient, et qu'ensuite il leur parla comme en paraboles : “ Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, mais ce qui en sort. ”

 

Le Dieu de l'Évangile est-il différent de celui de la Loi ?

 

Il n'est pas sans intérêt d'examiner ensuite le texte utilisé de façon erronée par ceux qui prétendent que le Dieu de la loi n'est pas le même que celui du Jésus-Christ de l'Évangile : ces gens-là disent que le Père céleste de Jésus-Christ n'est pas le “ vigneron ” de ceux qui croient bon d'honorer Dieu, selon la loi de Moïse. Jésus lui-même a dit que les pharisiens, qui adoraient le Dieu qui a créé le monde et la loi, étaient “ une plantation que son Père des cieux n'avait pas plantée ” et que, pour ce motif, “ celle-ci était déracinée ”. Ils pourraient ajouter que, s'il était le Père de Jésus, celui qui “ a conduit ” et enraciné le peuple, à sa sortie d'Égypte, “ sur la montagne de son héritage ”, “ dans son séjour tout préparé ”, Jésus n'aurait pas dit, à propos des pharisiens que “ toute plantation que son Père céleste n'avait pas plantée serait déracinée ”. À cela nous répondrons que tous ceux qui, par suite de leur mauvaise interprétation de ce qui a trait à la loi, n'étaient pas “ la plantation du père des cieux ”, ceux-là avaient “ aveuglé ” leur esprit, car “ ils ne croyaient pas à la vérité, mais approuvaient le mal ”, sous l'influence de celui des “ fils de ce monde ”, qui s'est proclamé dieu et qui, pour cette raison, est appelé, chez Paul, “ le dieu de ce monde ”. Et ne va pas croire que Paul dise qu'il est vraiment notre dieu : car, de même que n'est pas un dieu “ le ventre ” de ceux qui, par amour du plaisir, honorent celui-ci plus que Dieu, même si Paul l'appelle leur dieu, de même, sans être dieu, “ le prince de ce monde ”, dont le Sauveur dit : “ Maintenant le prince de ce monde est jugé ”, est appelé le dieu de ceux qui ont refusé “ l'esprit d'adoption ”, qui ferait d'eux “ les fils de l'autre siècle et de la résurrection des morts ”, demeurant ainsi dans la filiation du siècle d'ici-bas. Telles sont, même si c'est une digression, les explications qu'il m'a paru nécessaire de donner, à cause des mots : “ Ce sont des aveugles, conducteurs d'aveugles. ” Qui donc ? Mais les pharisiens, dont “ le dieu de ce monde a aveuglé l'esprit ”, car ils sont “ sans foi ”, puisqu'ils n'ont pas cru en Jésus-Christ, et il les a aveuglés, “ pour que ne resplendisse pas, à leurs yeux, la lumière de l'évangile de la gloire divine sur le visage du Christ ”. Et non seulement il faut refuser de se laisser guider par des gens qui, étant aveugles, savent qu'ils ont besoin de guides, parce qu'ils n'ont pas encore reçu la faculté de voir par leurs propres yeux ; mais aussi, quand il s'agit de gens qui prétendent guider les autres dans une saine doctrine, il faut leur prêter une oreille prudente, porter sur leurs paroles un jugement sain, de peur que nous ne nous laissions guider au gré de l'ignorance de gens aveugles et qui ne perçoivent pas les réalités de la saine doctrine, et que nous ne soyons manifestement, nous aussi, des aveugles, par notre incapacité à percevoir le sens des Écritures, si bien que, tous deux, le guide et celui qu'il conduit, tombent dans le gouffre dont nous avons parlé plus haut.

 

La lettre et l'esprit de la loi

 

Ensuite le texte raconte de quelle manière Pierre, répondant au Sauveur, lui dit — car il n'a pas compris les mots : “ Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, mais ce qui sort de la bouche ” — : “ Explique-nous la parabole. ” À quoi le Sauveur répond : “ Etes-vous encore inintelligents, vous aussi ? ” et c'est comme s'il disait : Depuis si longtemps vous êtes avec moi, et vous ne comprenez pas encore l'intention contenue dans mes paroles, et “ vous êtes encore sans comprendre que ce n'est pas pour cela qu'“ est souillé l'homme ”, puisque ce qui entre dans sa bouche, s'en va dans son ventre et, sorti de ce ventre, est jeté aux lieux d'aisances ”. Ce n'est pas à cause de la loi, à laquelle ils semblaient croire, que les pharisiens “ n'étaient pas la plantation du père ” de Jésus, mais à cause de leur mauvaise interprétation de la loi et de ses textes. Car, puisque l'on distingue deux ministères par rapport à la loi, celui “ de la mort, gravé en lettres ”, sans rien de commun avec l'esprit, et “ le ministère de la vie ”, compris en relation avec la loi spirituelle, ceux qui, de par leur aptitude à la vérité, étaient capables de dire : “ Nous savons en effet que la loi est spirituelle ” et qu'à cause de cela “ la loi est sainte, saint est le commandement, et juste et bon ”, ceux-là étaient “ la plantation plantée par le père céleste ” ; mais ceux qui étaient autres, entourant d'honneur uniquement “ la lettre qui tue ”, n'étaient pas la plantation de Dieu, mais de celui qui avait obscurci leur cœur, étendant sur lui un voile qui les dominait, tant qu'ils ne se convertissaient pas au Seigneur : “ Car si quelqu'un se convertit au Seigneur, le voile lui est retiré : or le Seigneur est esprit. ”

 

Les aliments qui sanctifient

 

Quelqu'un dira peut-être à propos de ce texte que, de même que ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, encore que les Juifs croient à une telle souillure, de même ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui sanctifie l'homme, même si les gens qui n'ont pas de souillure croient que ce que l'on appelle le pain du Seigneur les sanctifie. Et, à mon sens, cette considération n'est pas à mépriser et c'est pourquoi elle nécessite une claire explication, qui me semble être la suivante. De même que ce n'est pas l'aliment, mais la conscience de celui qui mange malgré ses doutes, qui le souille quand il mange — en effet “ celui qui mange malgré ses doutes est condamné, car il n'est pas de bonne foi ” — et de même que, pour un homme souillé et non croyant, aucun aliment n'est pur par lui-même, en raison de cette souillure et de ce refus de croire, de même l'aliment qui sanctifie “ grâce à la parole de Dieu et à la prière ”, ne sanctifie pas par la parole seule celui qui l'utilise. Car, s'il en était ainsi, il sanctifierait même celui qui mange “ d'une manière indigne du Seigneur ”, et personne, pour en avoir mangé, ne serait faible, malade ou mort, car c'est bien une telle affirmation que Paul a exprimée dans le texte : “ C'est pourquoi, parmi vous, beaucoup sont faibles et malades et bon nombre sont morts. ” Donc, s'il s'agit du pain du Seigneur, quiconque l'utilise en tire avantage, quand, sans que son esprit soit souillé et avec une conscience pure, il prend sa part de ce pain. Ainsi ce n'est pas pour nous être abstenus, et à cause de cette abstention même, du pain “ sanctifié par la parole de Dieu et la prière ”, que nous sommes privés de quelque avantage, et ce n'est pas non plus parce que nous en avons mangé que nous bénéficions de quelque avantage. Car ce qui produit cette privation, c'est le mal et ce sont nos péchés, et ce qui produit cet avantage c'est la justice et la bonne conduite, si bien que nous retrouvons ici à peu près les mots de Paul dans ce texte : “ Si nous mangeons, nous n'avons rien de plus et, si nous ne mangeons pas, nous n'avons rien de moins. ” Et si “ tout ce qui entre dans la bouche s'en va dans le ventre et est jeté aux lieux d'aisances, l'aliment sanctifié “ par la parole de Dieu et la prière ”, lui aussi, en tant que matière, “ s'en va dans le ventre et est jeté aux lieux d'aisances ”. Mais, eu égard à la prière faite sur lui, “ conformément à notre foi ”, il devient utile et produit la claire vision de l'esprit qui discerne ce qui est utile ; et ce n'est pas la matière du pain, mais la parole prononcée sur lui qui profite à qui le mange d'une manière qui ne soit pas indigne du Seigneur. Voilà qui concerne le corps typique et symbolique3. Mais on pourrait en dire long sur le Logos lui-même qui “ s'est fait chair ” et “ véritable nourriture ” ; “ celui qui en mange, vivra — très certainement — pour l'éternité ”, tandis qu'aucun homme, s'il est mauvais, ne peut le manger ; car si, tout en demeurant encore mauvais, on était capable de manger “ le Logos devenu chair ”, qui est aussi “ le pain vivant ”, il ne serait pas écrit que “ tout homme qui mange de ce pain vivra pour l'éternité ”.

 

La souillure du cœur

 

Voyons maintenant comment ce qui sort et souille l'homme ne le souille pas du fait même que cela sort de sa bouche ; mais la cause de cette souillure est dans le cœur, quand en sortent, avant même de passer par la bouche, les mauvaises pensées et spécialement “ meurtres, adultères, débauches, vols, faux-témoignages, diffamations ” : tels sont en effet les péchés qui souillent l'homme quand ils sortent du cœur et, sortis de celui-ci, passent par la bouche, car, s'ils ne venaient pas à l'extérieur du cœur, mais demeuraient enfermés quelque part dans le cœur, si on ne les laissait pas s'exprimer par la bouche, très vite ils disparaîtraient et l'homme ne serait pas souillé. Donc la source et le point de départ de toute faute ce sont les mauvaises pensées, car si elles ne triomphent pas, il n'y aura ni meurtre, ni adultère, ni aucun autre péché. Voilà pourquoi il faut que chacun, avec toute sa vigilance, garde son propre cœur ; en effet, au jour du jugement, “ le Seigneur viendra éclairer les secrets des ténèbres et mettre en lumière les desseins des cœurs ” et, “ aussi ” toutes “ les pensées ” des hommes, “ ceux qui blâment ou même ceux qui louent ”, quand ils seront cernés par leurs propres projets.

Et les mauvaises pensées sont si puissants que parfois même ce qui paraît bon et, du moins au jugement de la masse, louable, ils le rendent blâmable. Par exemple, si “ nous faisons l'aumône aux yeux des gens ”, comme, selon nos pensées, nous cherchons a “ paraître ” philanthropes aux yeux des gens et a être loues pour cette philanthropie, “ nous tenons déjà notre récompense ” de ces gens , et en un mot toute action qui inclut, chez son auteur, la conscience qu'il agit pour “ être loue par les gens ”, ne mente aucune récompense de celui “ qui voit dans le secret ” et qui donne leur salaire aux hommes dont la pureté est dans le secret. C'est ainsi que ce qu'on regarde comme la chasteté peut comporter des pensées de vaine gloire et d'argent, ce que l'on prend pour l'enseignement ecclésiastique, dissimuler dans la parole d'indignes désirs de flatterie, n'être que prétexte a gagner de l'argent, ou l'on peut, dans son enseignement, rechercher la gloire auprès du public, ce sont là des calculs étrangers a ceux qui “ ont été établis par Dieu, dans l'Église, d'abord comme apôtres, ensuite comme prophètes, troisièmement comme docteurs ”. Tu en diras autant de celui qui “ désire l'épiscopat ”, à cause de la gloire auprès du public, de la flatterie de la part de ce public ou de l'argent obtenu des auditeurs de la parole, qui donnent sous un prétexte de la piété. En tout cas un tel évêque ne “ désire pas une bonne fonction ”, il ne peut être “ à l'abri de tout reproche, ni sobre, ni sage ”, enivré qu'il est par la gloire dont il se rassasie sans retenue. Tu parleras de même au sujet des presbytres et des diacres. Ces observations, dussions-nous paraître à certains sortir du sujet, considère s'il n'était pas nécessaire de les faire, puisque la source de toutes les fautes, ce sont les mauvaises pensées, capables de souiller même les actes qui, accomplis hors de leur influence, auraient sanctifié leur auteur. Nous avons donc examiné, comme nous l'avons pu, ce qui provoque les souillures. Quant à “ manger sans se laver les mains, ce n'est pas ce qui souille l'homme ”, mais, s'il faut parler avec audace, ce qui le souille c'est de manger, sans se laver le cœur, tout ce que notre raison est naturellement apte à manger.

 

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