62ième sermon de Saint Pierre Chrysologue
Si le pieux nourricier ne s’engage pas à fond au service de l’enfant, jamais il n’en fera un adulte parfait. Tantôt il affaiblit sa voix, tantôt il se tait et ne parle que par signes. Il met ses sens à rude épreuve, s’affaiblit, s’épuise, va au bout de ses forces. Tantôt il traîne de la patte, tantôt il trouve sa joie non à marcher mais à ramper. Il fait des grimaces, simule la crainte, contrefait la douleur, parce qu’en lui les bouffonneries et les pitreries sont de la piété, l’extravagance est chez lui de la prudence, l’infirmité de la vertu. Je pense que c’est ce qu’a fait Paul quand il a dit : Je me suis fait petit au milieu de vous, comme une nourrisse qui tient au chaud ses fils. Mais quelqu’un s’étonnera-t-il en voyant une nourrisse agir ainsi ? S’il est parent il n’en rira pas; s’il est père, il ne s’en étonnera pas. Celui qui sait ce que c’est qu’aimer ne peut pas appeler cela de la sottise. Je vous implore donc vous qui déjà êtes des pères prudents et forts de souffrir qu’aux petits de mon Seigneur je procure avec soin la nourriture qui leur est due, et que je choisisse aujourd’hui des paroles qui se rapprochent plus à des compliments et à des flatteries qu’à la science des choses divines. Qu’on me permettre de faire des sermons non selon les règles de l’art, mais qui soient clairs et limpides, et de vous les infuser d’une voix faible comme si c’était du lait, selon l’enseignement de l’Apôtre : Je vous ai donné du lait, non de la nourriture solide. Modifier son langage, se plaire à la diversité des sentiments, quoi de meilleur ? Qu’y a-t-il d’autre que de disposer son esprit, son cœur et son corps à se mettre à la portée des esprits imbéciles des tout petits. Mais j’apostrophe déjà les pieux germes avec un sermon prophétique : Venez, fils, écoutez-moi. Je dirai plus : par moi et par ma voix, écoutez les commandements de votre Père, parce que c’est Dieu qui vous parle par ma voix. Venez, fils. D’où venez-vous et où allez vous? Je vous enseignerai, dit-il, la crainte de Dieu. Et qui viendra à la crainte ? Celui qui veut la vie, celui qui désire voir les bons jours, qui veut faire le bien, fuir le mal; celui qui après les conflits de la chair et de l’esprit aspire au repos de la paix divine. Venez, fils, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte de Dieu. Quel est l’homme qui veut la vie, et désire voir de bons jours ? Détourne ta langue du mal, ainsi que tes lèvres, pour qu’elles ne disent pas de mensonge. Comme les crimes vicient la conscience, le mensonge pollue les lèvres et les malédictions contaminent la langue. Et celui qui a la langue et les lèvres souillées ne peut pas confesser Dieu. Et parce que l’on croit avec le cœur en vue de la justice, et que la confession orale se fait en vue du salut, sanctifiez vos cœurs, purifiez vos lèvres, que votre langue ne dise que des choses justes, pour que la voix de la foi, qui puise sa force dans un cœur totalement purifié, provienne d’un exemple de sainteté. Signez-vous ! La charte ou le pacte qui contient l’espoir du profit futur à venir, nous constatons qu’il est appelé symbole à cause d’un contrat humain. Une entente amicale entre deux personnes est entérinée par un symbole. Cela a été stipulé pour que, rendus prudents par la défiance humaine, personne ne surprenne traitreusement personne, et pour que la perfide qui est toujours l’ennemie des contrats n’escroque personne. C’est entre les hommes, que la fraude lèse toujours, aussi bien celui qui fraude que celui qui est fraudé. Mais entre Dieu et les hommes, le symbole de la foi n’est confirmé que par la foi. On ne croit pas à une signature mais à l’esprit. La foi est confiée au cœur, non à un parchemin, parce que le crédit divin n’a pas besoin de caution humaine. Dieu ne sait pas frauder, Il ne peut pas non plus être victime, car Il n’est pas conditionné par le temps. Il n’est pas vaincu par l’âge, n’est pas induit en erreur par ce qui est caché, mais voit les choses abscondes. Il tient entre les mains ce qui a été volé et possède ce qu’on Lui refuse. La raison de Dieu est toujours sauve, car ce qu’Il pense ne peut pas périr. Si l’homme renie Dieu, ce n’est pas Dieu qui périt mais l’homme. Mais tu dis : Celui qui ne pas être trompé, pourquoi exige-t-Il un gage ? Pourquoi demande-t-Il un symbole ? Il le demande à cause de toi, pas à cause de Lui. Non parce qu’Il doute, mais pour que tu croies. Il demande le symbole parce que comme Il dispose toujours tout convenablement, Il veut que nous soyons ses débiteurs. Il demande un symbole parce que, pour le moment, Il ne te convoque pas aux réalités célestes mais à la foi; et parce que par l’engagement, le présent attire le futur et l’invite au profit. L’Apôtre rappelle cela en disant : De la foi à la foi. Et ailleurs : Le juste vit de la foi. Qu’il n’y ait personne qui ne sache par cœur le symbole ! Que personne n’oublie la charte qui vient de Dieu ! Personne au moment où il reçoit la foi n’exige de recevoir l’objet de la foi. Quand il vient à la foi, pourquoi ne reçoit-il pas, ne conquiert-il pas sur- le- champ ce qu’il espère ? Ecoute l’Apôtre qui dit : Nous sommes sauvés par la foi., La foi qui est vision n’est pas de la foi, car qui espère voir ce qu’il voit ? Si donc ce que nous espérons c’est ce que nous ne voyons pas, attendons-le patiemment. L’espérance tend vers les choses à venir, la foi nous transporte vers les choses promises. Quand la chose crue apparaîtra, quand les choses promises seront rendues présentes, l’espérance prendra fin, la foi cessera. La lettre est douce, mais aussi longtemps que n’est pas encore arrivé celui qui l’a envoyée. Une facture est nécessaire, mais jusqu’au remboursement de la dette. Les fleurs sont agréables mais seulement avant que ne poussent les pommes. Mais la présence enlève tout le charme de la lettre, mais le paiement congédie la prudence, et les fleurs sont consumées par les pommes. Et c’est pourquoi la foi doit te faire savoir que tu es déclaré, toi personnellement, fils du Père éternel, héritier de Dieu, cohéritier du Christ, participant du royaume céleste, confesseur du Juge divin, habitant du ciel, possesseur du Paradis. C’est dans l’espérance que tu connais maintenant cette promotion, non dans la réalité de la chose. Recevez donc la foi, gardez l’espoir, dites le symbole, pour que vous puissiez parvenir à la réalité des choses que nous vous avons annoncées. Signez-vous ! Aujourd’hui, o homme, ton âme est présentée à Dieu à l’avance.
Je crois en Dieu. Ces choses que pendant longtemps tu appelais Dieu sans Le connaître, tu les nommais dieu, mais tu ne savais rien de Dieu. Tu ignorais, en effet, Celui que tu recherchais dans les pierres et les arbres. Dis donc maintenant, dis : Je crois en Dieu le Père tout-puissant. Aussi longtemps que tu as vu des pierres, tu n’as rien vu en qui croire. Mais Il est vraiment Dieu Celui qui t’a accordé de voir quand tu ne voyais pas, toi que les dieux des nations rendaient aveugle quand tu voyais. Ecoute le Seigneur qui dit : Je suis venu dans ce monde pour un jugement, pour que ceux qui ne voient pas voient, et pour que ceux qui voient deviennent aveugles. Je crois en Dieu le Père. La piété est en Dieu, l’affection est toujours en Dieu, la paternité demeure en Lui. Crois donc que le Fils a toujours existé, pour ne pas blasphémer en prétendant qu’il fut un temps où le Père n’a pas été Père. Mais tu dis : S’il L’a engendré, comment L’a-t-Il toujours eu ? Comment L’a-t-Il engendré ? Si tu poses ce genre de questions, tu renies la foi que tu professes. Tu as dit : Je crois. Si tu crois, d’où vient le comment ? C’est là le discours de quelqu’un qui doute non de quelqu’un qui croit. Tu as dit : Je crois en Dieu le Père tout puissant. S’il y a quelque chose qui ne peut pas être, Il n’est pas tout puissant. Mais tu penses qu’Il L’a engendré à partir d’un autre Celui que tu confesses avoir tout fait à partir de rien ? Car Il l’aurait fait à partir d’un autre s’Il provenait du temps. Si le Père est étranger au temps, le Fils ne connaît aucun commencement. Mais misérable es-tu si tu veux rendre temporel celui qui veut te rendre éternel ! Le Père n’engendre donc pas par une conception temporelle ni dans la douleur des entrailles, mais en nous Le révélant.
Et en Jésus-Christ son Fils unique, notre Seigneur. Observe, o homme, avec quelle révérence la foi t’est inculquée et transmise. Entends qu’Il est Père pour que tu saches, que tu comprennes, que du croies qu’Il est Fils, non pour que tu en dissertes à perte de vue. Et tu confesses qu’Il est, non pas d’où Il est, non depuis quand Il est ou comment Il est. Voilà ce que recherche le fouineur téméraire. Le sermon céleste qui t’annonce le Père te conduit aussitôt par la pensée au Christ, à Jésus, au Fils, à Celui qui est seul à être Notre Seigneur, pour que quand tu verras que tu ne peux pas imiter ce qu’il y a d’humain en Lui, tu n’oses pas capter et saisir ce qu’il y a de divin en Lui. Qui est né du Saint-Esprit de la vierge Marie. Courage, o homme si tu en es un ! Avance avec ton cœur, élève-toi en esprit, dilate tous tes sens, aiguise la pointe de ton âme, mobilise toutes les ressources de ta science, fais appel à tout ce qu’il y a en toi de raison, examine, discute, scrute à la loupe, et découvre ce que, d’une façon stupéfiante, l’Esprit est le seul à engendrer, ce que la Vierge conçoit et enfante, tout en demeurant vierge après l’enfantement. Examine omment le Verbe est devenu chair, Dieu homme; comment l’homme est transféré en Dieu; comment un berceau contient ce que le ciel ne peut contenir; comment est porté dans des bras Celui qui soutient tout l’univers; pourquoi Celui qui a fait toutes choses, qui a produit l’univers, qui gouverne toutes choses, a voulu naître de toi, et être régi par toi; pourquoi Il a décidé d’être nourri et de vivre avec toi comme parent, toi dont Il avait autrefois méprisé la servitude. Et si tu as pu atteindre un peu de la face cachée de la divinité et parler du secret de la déité, pénètre à l’intérieur de toi, monte plus haut, examine avec plus de licence encore, et maintenant, explorateur nouveau, singulier inventeur, révélateur de la divinité, explore les âges du Père, les débuts du Fils. Sois plus grand qu’Isaïe qui a dit : Comme une brebis il a été conduit à l’abattoir, et commet un agneau devant le tondeur qui est sans voix, il n’a pas ouvert la bouche. Son jugement a été offert dans l’humilité, et sa génération qui la racontera ? La génération de qui ? La génération de Celui qui a été conduit à la mort comme une brebis. Le Christ a une génération humaine et en a une divine. Quand tu as voulu comprendre comment Il a été engendré, on ne peut raconter quelles ondes, quels flots t’ont conduit à ce naufrage, quel est l’esprit qui t’a poussé à voleter dans les airs pour ta ruine. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont une seule déité, une seule vertu, une seule éternité, une seule majesté. La naissance temporelle et la croissance dans le temps du Fils, tout ce qui le rend inférieur à son Père, Il le tient de mon corps, non de sa substance. T’étonnes-tu, o homme, qu’Il appelle Dieu son Père Celui qui a daigné avoir une mère sur la terre ? Qui a été crucifié sous Ponce Pilate et a été enseveli. Pourquoi accuses-tu, o homme, Celui qui en Lui-même est égal au Père d’avoir voulu être en toi inférieur à son Père ? Pourquoi crois-tu quand on te dit qu’Il a comparu devant le tribunal de Pilate, qu’Il a été jugé par Pilate qui avait à instruire la cause ? Pourquoi te contentes-tu d’accepter qu’Il a été convaincu de crimes par ses accusateurs, qu’Il a été condamné après avoir été reconnu coupable ? Mais Il a voulu naître de ta chair, être nourri de ton sein, reposer sur ton cœur, sauter sur tes épaules, Celui qui a toujours voulu être aimé par toi, non redouté. Regarde ce qu’Il avait d’abord commandé dans la loi, et tu verras ce qu’Il a demandé dans la grâce. Quand on demanda à Jésus, comme le rapporte l’évangéliste, quel était le premier commandement dans la loi, il répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Il s’est adressé à ton cœur et à ton esprit, parce qu’Il a cherché à être aimé par toi dès le début avec ton cœur, ton esprit et ton corps. Qui a été crucifié sous Ponce Pilate et a été enseveli. Le Juif et l’hérétique nous suivent jusqu’ici. Qu’ils attendent ! Que personne n’ait part aux priorités de ceux qui se repaissent et s’engraissent des injures infligées au Christ. Mais vous, fils, écoutez, pour qu’après la passion de la mort et la douleur de la sépulture, vous vous enfuyiez vers les joies de la résurrection. Il est ressuscité le troisième jour. Pour qu’Il soit la résurrection de notre corps, la vertu, la grâce, le don de la Trinité. Il est monté aux cieux. Il est monté par moi Celui qui par Lui-même n’a jamais quitté le ciel. Il est assis à la droite du Père. Selon l’ordre de la vertu divine, non de l’honneur humain. Nous avons déjà dit que le Fils s’assoit à droite, de façon à ce que le Père ne soit jamais assis à gauche. D’où Il viendra juger les vivants et les morts. Et pourquoi la mort doit-elle être jugée ? Pour qu’elle revienne à la vie, comme elle le doit.
Je crois dans l’Esprit Saint. Il renie le Dieu dans lequel il croit celui qui renie le Saint-Esprit. Dans la sainte église. Parce que l’église est dans le Christ, et le Christ dans l’église. Celui qui reconnaît l’église confesse qu’il a cru dans l’église. La rémission des péchés. O homme, accorde-toi à toi-même le pardon en croyant, toi que le désespoir a plongé dans tous les péchés. La résurrection de la chair. Voilà qui complète le document de la foi, si tu crois que la chair qui était corrompue, qui était putréfiée, qui avait disparue peut revenir, se reformer, ressusciter, par Dieu, par Celui que tu as juré pouvoir tout quand tu L’as confessé. La vie éternelle. C’est une bonne chose que le symbole ajoute la vie éternelle, pour que tu croies qu’il ressuscitera celui qui reprend vie par Celui qui vit et règne avec le Père et le Saint Esprit maintenant et toujours, et pendant les siècles immortels des siècles. Amen.
63ième sermon de Saint Pierre Chrysologue
A nous qui désirons, après la lecture apostolique, retourner aux vertus évangéliques, Lazare accourt, tout d’un coup, de retour des enfers, en nous apportant le secret de la victoire contre la mort, et en nous proposant un exemple de la résurrection. Si la chose vous agrée, avant de pénétrer au cœur de la leçon, avant de nous attaquer aux questions épineuses, avant de pénétrer la profondeur d’un tel fait, contemplons la figure de la résurrection, parce que nous y voyons le signe des signes, nous y décernons la vertu des vertus et nous y détectons la merveille des merveilles. Le Seigneur avait ressuscité la fille de Jaïre, le chef de la Synagogue, mais son cadavre était encore chaud, et pour ainsi dire, entre la vie et la mort. Il l’a ressuscitée en présence du corps, quand Il était encore un homme demeurant avec les hommes. L’esprit de la défunte était encore en plein vol, et son âme ignorait tout de la prison du tartare. Et Il a rendu la vie à la morte sans préjudice du droit que l’enfer possède sur le grand nombre. Il a ressuscité aussi le fils unique de sa mère, mais porté sur un brancard, avant l’inhumation, avant que le corps ne se corrompe, avant l’apparition de la puanteur, afin de rendre la vie à un défunt avant que le mort n’entre complètement dans les droits de la mort.
Mais ce qui est arrivé à Lazare est tout à fait singulier, car sa mort et sa résurrection n’ont rien en commun avec les cas précités.. Chez lui, la mort s’est épanouie dans toute sa force et dans toute sa plénitude. J’ose même dire que si Lazare était revenu après avoir séjourné trois jours dans les enfers, il se serait emparé de la totalité du sacrement de la résurrection du Seigneur. Mais le Christ revient au bout de trois jours parce qu’Il est le Seigneur ; Lazare est rappelé au bout de quatre jours parce qu’il est le serviteur. Mais pour démontrer ce que nous disons, dégustons quelques passages de l’évangile. Les sœurs envoyèrent vers Jésus des serviteurs pour Lui dire : celui que tu aimes est malade. En parlant ainsi, elles frappent à la porte de l’affection, interpellent l’amour et convoquent la charité. Elles s’efforcent de détourner une nécessité par une autre nécessité. Mais le Christ pour qui vaincre la mort compte plus que guérir une maladie, dont l’amour ne consiste pas à soulager un ami mais à le ramener des enfers, n’a pas préparé à celui qu’il aimait une panacée, mais la gloire de la résurrection Quant Il apprit la maladie de Lazare, Il demeura deux jours dans le lieu où il était . Vous voyez comme Il donne carte blanche à la mort, comme Il donne au tombeau toute la latitude possible, comme Il autorise la corruption. Il ne retranche rien à la putréfaction ni aux exhalaisons pestilentielles. Il fait en sorte que tout espoir humain soit anéanti, que le désespoir terrestre soit à son comble, pour que Son intervention ait un caractère divin et non humain. Il demeure dans ce lieu à attendre la mort de Lazare, et jusqu’à ce qu’Il puisse l’annoncer à ses disciples. Alors seulement, Il déclare venir voir Lazare. Car Il a dit : Lazare est mort, et je m’en réjouis. Est-ce cela aimer ? Le Christ se réjouissait, car la souffrance de la mort devait être changée bientôt en la joie de la résurrection. Et je me réjouis à cause de vous. Pourquoi dit-Il à cause de vous ? Parce que dans la mort et la résurrection de Lazare, était peinte toute la figure de la mort et de la résurrection du Seigneur; et parce que ce qui devait bientôt venir après dans le Maître précédait dans le serviteur. Et Il a dit une fois de plus à ses disciples : Voici que nous montons à Jérusalem, et le fils de l’homme sera livré aux princes des prêtres et aux scribes. Ils le condamneront à mort et le livreront aux Gentils pour qu’ils se moquent de Lui, le flagellent, et le crucifient. Et en disant cela, Il les voyait devenir tellement déprimés, bouleversés et comme sevrés de toute consolation. Et Il savait qu’ils seraient accablés outre mesure par le poids de la passion, au point qu’en eux ne demeurerait ni le goût de vivre, ni la foi en rien, ni la moindre lueur d’espoir, mais qu’ils seraient plongés dans la nuit noire de la perfidie. Il prolongea la mort de Lazare jusqu’au quatrième jour, et Il permit à la corruption de foisonner, pour que les disciples ne puissent en aucune façon douter que le Seigneur ne ressuscite après seulement trois jours, eux qui avaient vu le serviteur ressusciter après quatre jours de décomposition. Pour qu’ils croient que Celui qui avait rappelé quelqu’un à la vie pouvait facilement se rendre la vie à Lui-même. Voilà pourquoi Il dit : Je me réjouis à cause de vous. Il était donc nécessaire que Lazare meure, pour qu’avec l’ensevelissement de Lazare, ressuscite déjà la foi des disciples. Parce que Je n’étais pas là. Y avait-il un lieu où le Christ n’était pas ? Et comment n’était-Il pas dans le lieu à partir duquel Il a annoncé la mort de Lazare à ses disciples ? Mes frères, le Christ Dieu était là, mais le Christ homme n’y était pas. Le Christ Dieu était présent à la mort de Lazare, mais le Christ homme venait vers un mort au temps où le Christ Seigneur était sur le point de subir la mort. Il disait donc : Comme je n’étais pas là. Ce qui veut dire : comme je n’étais pas dans la mort, dans le sépulcre, dans l’enfer, là où par moi et par ma mort, toute la puissance de la mort sera renversée. Quand Marthe entendit dire que Jésus venait, elle accourut à Lui en disant : Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Femme, tu confesses qu’Il est Seigneur, et du dis : si tu avais été ici ? Les lieux n’ont pas le pouvoir de rendre Dieu absent, et le passé et le futur ne peuvent empêcher Dieu d’être présent. Lazare ne serait pas mort si le Seigneur avait été là où il était ? Ou plutôt, si toi, femme, tu n’avais pas été dans le paradis! Femme, c’est toi qui as sollicité les larmes, toi qui as inventé les gémissements, toi qui as acheté la mort au prix de la gourmandise. Et tu accuses l’absence de Dieu quand tu ne nies pas que c’est ta présence qui a été la cause de la mort ? Quand la mort t’a été préfigurée, c’est alors qu’il y avait lieu de pleurer. Maintenant, la mort est devenue une occasion de vertu, car elle est maintenant donnée comme une punition du péché; elle est maintenant permise en vue de la gloire de la résurrection. Le tartare alors avait acquis un homme, maintenant il le perd. Désormais, femme, cherche à retrouver par la foi ce que tu as perdu par la perfidie. Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais je sais même maintenant que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera. Cette femme ne croyait pas, mais fait des efforts pour pouvoir croire, elle dont l’incrédulité trouble la croyance. Tout ce que tu demanderas à Dieu il te le donnera. Dieu donne de Lui-même, Il ne se le demande pas à Lui-même. Femme, pourquoi t’attardes-tu à supplier, pourquoi procrastiner quand Il est déjà disposé à t’accorder ce que du demandes ? Femme, Celui que tu traites comme un avocat, c’est le Juge. En Lui se trouve le pouvoir de donner, non le besoin de demander. Je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu il te le donnera. Femme, croire cela, ce n’est pas croire; savoir cela c’est ignorer. L’Apôtre a déjà démontré que quand l’homme pense savoir quelque chose, il ne sait rien. (1,Cor. X1) Mais écoutons ce que le Seigneur a répondu : Ton frère ressuscitera. Et la femme : Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. Marthe, de nouveau tu sais ce que tu ne sais pas. Tu sais que ton frère peut ressusciter au dernier jour, mais qu’il le puisse maintenant, tu ne le sais pas. Se pourrait-il que Dieu qui pourra au dernier jour ressusciter tout le genre humain ne puisse pas maintenant ressusciter un seul mort ? Oui, Dieu peut, par manière de signe temporel, ressusciter un seul mort, Lui qui alors, ressuscitera tous les morts pour la vie perpétuelle. Je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera, et je sais qu’il ressuscitera au dernier jour. Marthe, devant toi est la Résurrection que tu renvoies si loin dans le temps. Je suis la résurrection. Pourquoi dire Je suis la résurrection, et non je ressusciterai ? Pourquoi ? Parce qu’Il a assumé l’homme, parce qu’Il a assumé la mort, afin que Celui qui, en commandant, en a ressuscité un, ressuscite en Lui tous les hommes en ressuscitant; et pour qu’à ceux qu’Adam a été un puits de mort, le Christ soit une fontaine de vie. Et pour que soit accompli ce mot de l’Apôtre : Comme tous sont morts en Adam, de la même façon tous seront rendus à la vie par le Christ. Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il est mort, vivra, et tous ceux qui vivent et croient en moi ne mourront pas éternellement. Crois-tu cela ? Et la femme : Oui Seigneur. J’ai cru et je crois que tu es le Christ, le fils du Dieu vivant qui est venu dans ce monde. Celui qui est venu pour Lazare, pourquoi se soucie-t-Il tant de Marthe ? Pourquoi ? Pour qu’elle croisse dans la foi avant qu’il soit ressuscité dans son corps. C’est ainsi que se comporte Celui qui est venu pour veiller aux intérêts des vivants et des morts. Et Il ne craint pas de perdre du temps auprès de qui demeurent et la puissance et l’effet du fait. Frères, souffrez que je coupe court à mon exposé, si vous désirez entendre plus tard des développements plus élaborés.
64ième sermon de Saint Pierre Chrysologue
Si chacune des paroles de l’Écriture était reléguée dans chacun des livres, les mystères qu’elles contiennent ne pourraient pas être mis en lumière pour les auditeurs. Et quel fruit peut bien récolter un sermon court et improvisé qui, à la manière d’un éclair, disparaît avant d’avoir éclairé les yeux, et apporte aux voyants de l’éblouissement plutôt que de la lumière ? Priez donc pour que nous qui sommes plongés dans l’obscurité du siècle, qui placés dans une chair, remplissons le quart de nuit non de jour, pour que le Christ allume la lumière de sa parole, qui nous fera entrer dans les obscurités prévisibles du mystère céleste; et pour que pas à pas, nous parvenions, autant que nous le pourrons, à la science divine de la charité. Comme ces mages qui, se défiant des yeux de leur esprit, n’osaient pas se commettre à la splendeur du soleil, ou à la clarté divine, mais fixaient de nuit la faible lumière de l’étoile avec leurs faibles yeux, et qui sont ainsi parvenus à la crèche du Christ.
Mais, comme nous vous l’avons promis, continuons l’explication de ce qui reste de l’évangile. Quand Marthe entendit dire que Jésus venait, elle accourut à lui. Il n’était certainement pas un serviteur, ni même un parent, ni seulement un ami le Consolateur qui approchait pour qu’une femme seule, au milieu de la foule, traversant toute sa propriété, accoure, en temps de deuil et à l’extérieur de la ville, au Sauveur qui arrivait. Frères, cette personne, ce ne sont pas des raisons qui l’amènent à courir, mais des sacrements qui sont par là exprimés. La femme qui présentement court à cause de la mort a couru autrefois vers la mort. Elle se hâte vers le pardon celle qui s’était précipitée vers la faute. Elle rejoint le pieux Rédempteur celle qu’avait prévenue le pervers séducteur. Elle recherche la résurrection celle qui a cherché la ruine. Et celle qui a apporté la mort à l’homme, c’est celle-là même qui halète pour rapporter la vie à l’homme. Voilà pourquoi le Christ était resté dans ce lieu, pourquoi Il attendait, pourquoi Il ne s’était pas mêlé à la foule. Voilà pourquoi Il ne s’était pas rendu à la maison, ne s’était pas encore dirigé vers le sépulcre, et ne s’était pas hâté vers Lazare pour qui Il était venu. Mais Il attend la femme, Il se souvient d’abord de la femme. Il accueille la première femme, celle que le tentateur avait d’abord infectée. Il chasse de la femme la perfidie, Il replace sa confiance en elle, pour que celle qui avait été l’instrument de la perdition, devienne ministre du salut; et qu’elle devienne enfin, par Dieu, la mère des vivants celle qui, par le démon, a été la mère des morts. Et parce que la femme avait été l’origine du mal, Il s’attaque à la cause de la mort pour écarter le crime avant d’accorder le pardon; pour enlever la cause de la condamnation avant de prononcer la sentence d’absolution. S’assurant ainsi que l’homme, qui avait été une fois trompé par la femme, ne lui refuse pas le droit de participer à la vie. Et de peur que, si le Christ Seigneur était parvenu d’abord à l’homme, la femme ne périsse dans la perte d’un grand nombre. Voilà pourquoi, mes frères, le Christ nait d’une femme. Voilà pourquoi la femme tire toujours l’homme du sépulcre de son ventre, pour qu’elle rappelle par les douleurs celui qu’elle avait exilé par des caresses, pour qu’elle répare en pleurant ce qu’elle avait perdu en mangeant.
Ensuite, après que Marthe eut confessé le Christ, et que sa pieuse confession eut effacé tout ce qu’il y avait de peccamineux dans la personne de la femme, Il est envoyé vers Marie, parce que sans Marie la mort ne pouvait pas être mise en fuite, et la vie ne pouvait pas être réparée. Qu’elle vienne Marie, qu’elle vienne celle qui porte le prénom de la Mère, pour que l’homme voie que le Christ a habité dans le secret d’un sein virginal, avant que les défunts puissent s’échapper de l’enfer, avant que les morts puissent sortir de leurs sépulcres.
Jésus voyant Marie pleurer, et pleurer aussi les Juifs qui l’accompagnaient, frémit en esprit et se troubla et dit : Où l’avez-vous mis ? Ils répondirent : Seigneur, viens et vois. Et Jésus pleura. Marie pleure, les Juifs pleurent et Jésus pleure aussi. Penses-tu que leur compassion soit de même nature ? Admettons que Marie ait des raisons valables de pleurer, la sœur qui n’a pas pu retenir le frère, qui n’a pas pu soustraire son frère à la mort. Bien qu’elle était sûre qu’il ressusciterait, la privation de toute consolation, la durée d’une si longue absence, la tristesse d’une séparation définitive ne pouvaient retenir ses larmes. Et de surcroit, une image si horrible, si cruelle, si funeste de la mort ne pouvait pas ne pas toucher, ne pas émouvoir son âme en dépit de toute sa fidélité. Les Juifs, eux, pleuraient en se souvenant de leur condition mortelle, et en désespérant de posséder la vie future. La mort qui est déjà amère aux hommes, apporte le trouble seulement à y penser. Mais un exemple secoue davantage. A chaque fois que quelqu’un voit un mort, il prend conscience qu’il est destiné à la mort. Voilà pourquoi un mortel ne peut pas ne pas pleurer devant la mort. Mais qu’a le Christ en commun avec tout cela ? Rien. Et s’Il n’a rien, pourquoi pleurait-Il ? A n’en pas douter, c’est Lui qui a dit : Lazare est mort, et je m’en réjouis. Celui de la mort duquel Il s’est réjoui, Il le pleurerait au moment où Il le ressuscite ? Celui qu’Il n’a pas pleuré quand Il l’a perdu, Il se lamenterait sur lui quand Il le retrouve ? Il répandrait des larmes mortelles au moment où Il lui infuse de nouveau l’esprit de vie ? Frères, la nature du corps humain a ceci de propre que l’intensité de la joie et de la souffrance produit des larmes. A chaque fois que les viscères vibrent sous le choc d’une trop grande joie ou d’une trop grande tristesse, les yeux déversent des torrents de larmes. Voilà pourquoi les larmes du Christ n’exprimaient pas la douleur de la mort, mais l’anticipation de la joie qu’Il ressentira quand par sa voix, par une seule parole, Il rappellera tous les morts à la vie perpétuelle. Il frémit en esprit, et se trouble de toutes les palpitations de son cœur, parce qu’Il ne pouvait à ce moment ressusciter que Lazare, et non tous les morts. Qui pourrait penser que le Christ a pleuré ici par faiblesse humaine, alors que le Père céleste a pleuré le fils luxurieux à son retour, non à son départ ? Le Christ pleure Lazare au moment où Il le reçoit, non au moment où Il le perd. Il n’a donc pas pleuré en voyant les autres pleurer. Mais quand Il constate par les réponses de ceux qu’Il interroge qu’il ne reste plus de foi, Il dit : Où l’avez-vous mis ? Et ils lui répondirent : Seigneur, viens et vois. Ils pensaient qu’Il ignorait où Lazare avait été placé sur la terre, Lui qui connaissait les lieux sordides où le tartare le retenait. En interrogeant ainsi, Il exigeait la foi, Il répandait la science, pour que les assistants sachent que la mort, que le tombeau, que la corruption, que la putréfaction, que la puanteur, ne provenaient pas de la sage disposition de Dieu, mais de la faute de l’homme. Car quand Il dit : Où l’avez-vous mis ? Il incrimine les femmes, Il accuse les femmes. C’est comme s’Il disait : Celui que j’ai moi-même placé dans le paradis, dans la région de la vie, où l’avez-vous placé vous-autres ? Mais les Juifs, ne comprenant rien à ce qui était demandé, répondirent tout candidement : Seigneur, viens et vois. Pourquoi ? Pour commander à la mort ? Pour quelle raison ? Croyaient-ils qu’Il commanderait aux enfers de le laisser sortir, eux qui pensaient qu’Il ne voyait pas ce qu’Il avait sous les yeux, qui se faisaient une fausse idée de ses pleurs ? Celui qui a pu ouvrir les yeux d’un aveugle-né, comment n’a-t-il pas pu faire en sorte qu’il ne meure pas ? Il pouvait empêcher qu’il ne meure, mais Il a permis qu’il meure, parce qu’Il voulait ressusciter le mort, à sa plus grande gloire. Il permit à Lazare de descendre dans les enfers, pour qu’Il apparaisse Dieu au moment où Il ramène un homme des enfers. Mais ô Juifs, vos esprits apparaissent plus cadenassés que les enfers, vos cœurs plus durs que les morts, vos yeux plus sombres que les sépulcres, car la voix qui a ouvert le tartare ne décrypte pas vos arcanes, car le commandement qui a ressuscité les esprits des morts ne réveille pas les vôtres, car la loi qui éclaire votre sépulcre n’illumine pas votre cécité. Mais que cela suffise pour le moment, pour qu’avec plus de patience, nous puissions avec le Christ voir la gloire de la résurrection de Lazare.