164ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« Venu apporter le feu...pas venu apporter la paix, mais la division »)
Comme une nourriture saine est toujours répulsive aux fiévreux, les paroles du Seigneur sont souvent dures à avaler pour ceux qui n’en ont pas l’habitude. Dans l’un et l’autre cas, cela provient d’une déficience, celle du corps ou celle de l’âme. Aujourd’hui le Seigneur semble trouver un malin plaisir à scandaliser bon nombre de ses auditeurs quand Il dit : Je suis venu apporter le feu sur la terre, et que veux-je sinon qu’il s’embrase ? Et plus bas : Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division. Et où a-t-il été dit : Voici l’agneau de Dieu ? Où cet autre : Il est conduit à la boucherie comme un agneau, et comme un agneau devant le tondeur, il n’ouvre pas la bouche. Et cet autre : Dites à la fille de Sion : Voici ton roi qui vient à toi en toute mansuétude. Et pourquoi cet Agneau cogne-t-Il si durement dans sa prédication ? Pourquoi joue-t-Il des cornes en parlant Celui qui, dans sa passion, S’est tu avec tant de patience, a sombré dans la mort dans une humilité totale ? En vérité, mes frères, le Christ est entré dans le monde plein de douceur et de mansuétude pour tous, en naissant de notre descendance, en se tenant au chaud dans un berceau, plus gentil que la gentillesse-même; en se faisant tout petit pour être contenu par un sein humain, en se pendant au cou de Sa mère, en l’embrassant et en l’étreignant avec tout son amour. Et pour nourrir de tout son cœur complètement tous les êtres humains pendant tout le temps qu’on le nourrit, Il va de l’enfance à l’adolescence et de l’adolescence à l’âge adulte. Il se comporte toujours comme un pauvre, marche en solitaire, car le pauvre est toujours ce qu’il y a de plus commun. Il est évident pour tous que le pauvre est toujours solitaire.
Et pourquoi répand-Il le feu avec ses paroles, pourquoi déclenche-t-Il de tels et de si grands feux, pourquoi donne-t-Il de l’expansion aux incendies en déclarant : Je suis venu mettre le feu sur la terre. Pourquoi ? Quand une longue incurie a permis à un champ de retourner à l’état sauvage, et que la terre en friche a été envahie par les mauvaises herbes, c’est toujours par un incendie qu’un cultivateur expérimenté la débroussaille et la nettoie. Le feu du cultivateur est appliqué avec un soin méticuleux, pour qu’une fois brûlés les ronces et les buissons épineux, le champ retrouve son apparence d’autrefois. Pour qu’il se présente à l’agriculteur comme une terre dégagée; pour que la charrue puisse facilement y creuser le sillon. Pour que cette terre qui a été longtemps stérile, redevienne fertile; et que celle qui s’est longtemps réjouie d’un si long repos, compense son oisiveté par une joyeuse récolte.
Donc, lorsque la terre arabe Juive, épuisée par la charrue de la loi et par l’attelage des bêtes de trait du culte, ne répondit plus à la semence ni au labour, mais produisit de l’ivraie au lieu du froment, et récompensa les efforts par des chardons, le Christ confia l’industrie de la vraie culture aux semences des Gentils. Et voulant renouveler, en la purgeant, la terre qui avait été longtemps oppressée par les ronces des Gentils, Le Grand Maître envoie d’abord le feu sur la terre. Tout ce qu’une végétation sauvage avait rendu inculte, et tout ce que la rigueur hivernale avait desséché, un incendie thérapeutique le consume et le purifie; jusqu’à ce que la terre, depuis longtemps épuisée par un long jeûne, engraissée par sa cendre, s’enrichisse; et qu’après une longue aridité, elle redevienne tendre, détrempée et molle. Comme si, devenue capable du culte évangélique, elle redevenait bonne pour la semence; et comme si, après un heureux labour, elle rendait du trente, du soixante et du cent pour un.
Mais cette culture n’est pas nouvelle pour le cultivateur ancien céleste, car pour répandre la loi et semer la grâce, il a toujours été d’usage de se servir du feu. Étant sur le point de donner la loi, Il envoie d’abord le feu dans le buisson. Le buisson portait l’incendie, mais ne l’avait pas conçu, préfigurant alors le peuple Juif, plein des épines de la malice, et ingrat à la culture de la loi. Et quand Il destina Ses apôtres aux terres labourables des Gentils, Il répandit sur eux une pluie de feu; et le feu se posa sur eux, pour qu’ils puissent assécher ce qui est humide, allumer ce qui est sec, cuire ce qui est cru, réchauffer ce qui est froid, allumer ce qui est éteint, consumer ce qui est nuisible; et par un travail différent mais par un seul et même feu, cultiver tous les déserts de la terre pour une récolte céleste. C’est le Prophète qui le dit : Leur voix s’est fait entendre sur toute la terre, et jusqu’aux confins de la terre leur parole.
Mais passons à ce qui suit. Je suis venu apporter le feu, et que veux-je sinon qu’il s’embrase ! Mais j’ai à être baptisé d’un baptême, et quelle angoisse en moi jusqu’à ce qu’il soit accompli ! L’eau exerce une pression sur le feu. Il faut concevoir ainsi leur rapport : une union dans la division. L’eau accable la flamme, la flamme multiplie l’eau. Mais quelle est donc cette discorde si cordiale ? Il est question ici, comme nous l’avons dit, des semences du divin Agriculteur. Car elles germent quand elles sont toutes pleines de chaleur, et sont nourries par l’humidité. C’est pourquoi Dieu, le Père des êtres, nous fait croître et nous nourrit en alternant l’eau et le feu, par l’action des quels Il brûle, réchauffe, bouillonne, et souffle. J’ai à être baptisé d’un baptême. Le Christ est baptisé dans Son sang, pour que tout ce qu’Il a assumé de notre chair soit purifié et rénové; et soit ramené dans toute la forme de Sa Majesté divine. Le Christ est baptisé par le baptême de sa passion. qui lave le péché de tout le monde, lequel ne pouvait être enlevé que par Celui qui a fait le monde.
Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais la division. Pourquoi ? Parce que l’union céleste s’opère dans cette séparation terrestre. Personne ne peut être en syntonie avec la terre et, en même temps, branché sur le Ciel. Qu’elle soit donc bienvenue et chère cette séparation terrestre, qui nous sèvre des choses d’ici-bas, et nous plonge dans les divines. A cause de cela, cinq personnes qui se trouvent dans une maison seront divisées entre elles : deux contre trois, ou trois contre deux. Le père se séparera du fils, le fils du père, la mère de la fille, la fille de la mère, la belle-mère de la bru, et la bru de la belle-mère. Il dit qu’il y en aura cinq dans une maison qui seront séparés les uns des autres, mais quand Il donne des détails, Il en énumère six : le père, le fils, la mère, la fille, la belle-mère et la bru. Les trois deviennent deux lorsque la belle-mère qui est la troisième, demeure dans la maison, mais séparée de l’épouse qui est unie à l’époux. Donc, cette Synagogue, dans laquelle l’Église est unie au Christ, qui est mère et belle-mère, demeure séparée de son mari. Deux deviennent trois, quand de ce mariage entre le Christ et l’Église, une autre Synagogue, héritière elle aussi, se sépare et s’éloigne; et quand le Christ et l’église, abandonnés par les hérétiques, demeurent dans le Saint-Esprit et sont unis par Lui. Le Père est séparé du Fils et le Fils du Père tant que le peuple Juif qui tire son nom de la lignée charnelle paternelle du Christ demeure séparé, par jalousie, du Fils Christ; tant que le Père livide tourne son affection en haine. La gloire du Fils est pour les Juifs un joug pesant et un tourment continuel. au dire de l’Apôtre : Dont les pères de qui est le Christ selon la chair, qui est au-dessus de tout Dieu béni dans les siècles. La mère se divise aussi de la fille, car la mère est la Synagogue de laquelle, par Pierre et les autres Apôtres, l’Église, sa fille est née. L’Église mérita là d’être unie en mariage au Christ Roi, et prit par ce mariage la Synagogue comme belle-mère, rivale et marâtre. La Synagogue est la mère de la fille comme une belle-mère l’est d’une bru. Car cette mère, la Synagogue, quand elle vit que sa bru l’Église venait des Gentils, fut assez cruelle pour tuer le Fils, afin de ne pas voir le mariage de sa bru. Elle a tué le Christ dans l’espoir de pouvoir éteindre ainsi, dans sa rage, l’amour que le Christ portait à sa bru. Mais quand Il revint de la mort, le Christ ressuscita toute son union avec l’Église, pour prouver que la charité n’est pas séparée par la mort, mais ne fait que croître.
Le Seigneur blâme ceux qui étudient avec une curiosité excessive la voie lactée, la formation des nuages, les révolutions des étoiles, les galaxies, et qui ne font aucun effort, aucune recherche pour reconnaître le temps de leur salut. Hypocrites, vous savez interpréter la face du ciel et de la terre, et comment se fait-il que vous n’êtes pas capables de reconnaître ce temps ? Un œil desséché perd la lumière, parce que toute la vision de l’homme est contenue dans la pupille, Ne t’efforce pas de voir beaucoup de choses, dans l’espoir de parvenir ainsi à te voir toi-même. Ne présume pas de contempler les choses élevées; n’ambitionne pas de pénétrer les choses éloignées, parce que notre œil borné ne saisit pas grand-chose. Il ne pénètre pas les choses élevées, n’atteint pas les choses éloignées. C’est ainsi qu’il ne voit rien celui qui estime voir tout. Reconnais donc le jour du salut, le temps favorable, par le Christ Jésus Notre Seigneur, si tu veux par toi...(phrase non terminée).
165ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Consécration d’un évêque)
Je déclare hautement que je dois, à toutes les églises, une grande vénération, et la fidélité d’un serviteur. Mais à l’église de Corneille, l’amour très spécial que je porte à son nom me pousse à me dévouer. Car Corneille est célèbre par une vie mémorable et bienheureuse; il brille partout de tous les titres des vertus; il est connu dans l’univers pour la grandeur de ses œuvres; il m’a tenu lieu de père; c’est lui qui m’a engendré par l’évangile; c’est lui qui m’a nourri plus que pieusement; c’est le saint qui m’a formé dans une sainte servitude; c’est le pontife qui m’a conduit aux saints autels et m’y a consacré.
L’amour de ce nom me pousse donc à accéder bien volontiers aux désirs de l’église de Corneille, et à consacrer évêque Projectus, homme vénérable. J’ai dit « rejeté, projeté » (projectus), mais non « méprisé », (abjectus), selon ce psaume : J’ai été projeté (projectus) en toi dès le sein de ma mère. Depuis le ventre de ma mère, tu es mon Dieu. Et en toute vérité, celui-ci, dès le sein de sa mère humaine, demeure continuellement dans le sein de la mère divine. N’ayant pas connu sa maison, il persiste à habiter la maison de Dieu.
De quelle façon, mes frères, depuis le berceau, il a gravi les degrés et les charges de l’église militante, ce serait trop long pour moi de le raconter. Mais comme a dit le Seigneur, il est adulte, et il parlera pour lui-même. Par notre Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne avec le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen.
166ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(le chiffre quarante)
La simplicité de l’innocence a son charme; celle de la foi porte des fruits. Mais elle ne peut pas avoir la science pour récompense; elle ne peut pas remporter la palme des vertus. Autre chose est de vivre dans le loisir et le confort, autre chose est de supporter les veilles et les travaux pénibles pour le salut de tous. La simplicité fait un bon citoyen, mais elle ne fait pas un soldat éprouvé. Le citoyen paye les taxes; le soldat, lui, reçoit des salaires et des honneurs. Le citoyen cède ou succombe sous les adversités; le soldat tient tête aux adversités et les repousse. L’un n’a pas appris à combattre, l’autre à craindre. Nous disons ces choses pour montrer la différence qui existe entre celui qui se contente d’avoir accepté et conservé le mystère de la foi chrétienne, et celui qui met tous ses efforts pour comprendre et pénétrer consciencieusement le mystère de cette foi.
Voici le jeûne du carême, que l’église universelle, hier, a inauguré. Plusieurs pensent que ce jeûne nous a été transmis, et a été accompli pour nous par le Seigneur, uniquement pour favoriser l’abstinence; et qu’il ne contient pas de mystère d’une plus haute portée. Qu’il a été institué seulement pour mortifier le corps, déraciner les vices, et garder les esprits de tous les excès. Et pourtant, ce chiffre quarante a été tenu pour sacré par les siècles, et doté d’un sens mystique. Et cela à un point tel qu’il avait été prescrit par une loi inviolable de toujours l’utiliser pour accomplir des choses divines, et pour opérer les plus grandes interventions de Dieu. Pour mettre cette vérité dans tout son jour, faisons le tour des nombreux exemples.
Quand le monde, dès le début déplorable du genre humain, s’était pollué par la crasse fétide des vices, puait de l’horreur de tous les crimes, et tendait de toutes ses forces à assombrir la luminosité du ciel, pendant quarante jours et quarante nuits, la pluie céleste s’est déversée sur la terre, pour que le monde expie. Dieu devait déjà perdre ce monde qu’Il avait fait, mais Il se réjouissait à la pensée qu’il renaitrait par un tel baptême. Et Il savait que ce n’était pas en tant qu’Auteur de la nature, mais de la grâce qu’il Se devait d’agir ainsi. Pour que la terre qui est l’origine de notre corps, goûte à l’avance la forme de notre baptême, pour que les hommes qu’elle avait auparavant fait naître pour la mort, elle les fasse renaître à la vie. Remarquez, mes frères, à quel point est grand ce chiffre quarante, qui ouvrit alors toutes grandes les écluses du ciel pour purifier la terre; et qui maintenant, par la fontaine du baptême, répand l’ondée de la régénération, pour la rénovation des Gentils. C’est avec raison que nous jeûnons pendant quarante jours, afin de parvenir à la fontaine du baptême et du salut.
Pendant quarante ans, la pluie pacifique a fait couler des sueurs froides au peuple Juif dans le désert. Ce n’est pas par son ministère accoutumé qu’elle a produit de la terre et fait croître les semences, mais c’est à partir de la terre qu’elle a irrigué le froment. Elle a enlevé tout le travail de la servitude humaine, et, gentiment, avec la rosée, elle a fourni et procuré aux affamés la récolte céleste.
L’exploration de la terre de la promesse par ceux qui avaient été envoyés divinement dura quarante jours, pour que ce chiffre sacré rappelle au peuple d’Israël les terres promises, comme le jeûne quadragésimal nous rappelle le ciel et nous y conduit. Car aujourd’hui, une inspection céleste explore et parcourt la terre de notre corps, pour qu’après avoir vaincu et expulsé les nations des vices, le peuple des vertus possède le territoire de notre cœur.
Et puisqu’il ne faut rien omettre, Moïse lui-même, pendant un jeûne de quarante jours, s’est à ce point séparé de son corps, est à ce point mort à son corps, qu’il a été changé complètement dans la gloire de la divinité, pour que, dans toute l’obscurité de notre corps, il resplendisse encore de la lumière de la divinité. Les yeux des mortels ne pouvaient pas regarder celui qui, longtemps nourri de la nourriture de Dieu, avait oublié le secours qu’apporte les aliments aux mortels. C’est là qu’il apprit que ceux qui demeurent devant Dieu et avec Dieu ne manquent pas de ce qui est nécessaire à la vie. Et en vérité, mes frères, il ne peut pas se fatiguer, il ne peut pas mourir celui pour qui Dieu est le pain et la vie. Il avait vraiment mérité de graver la loi celui qui avait renoncé en totalité à tout ce que la loi blâmait dans l’homme. Le jeûne préexistait sans doute à Moïse, mais il ne l’aurait jamais rendu tel si le chiffre sacré quarante avait été absent.
C’est le jeûne qui a élevé Elie jusqu’au ciel. Et, à un corps purifié, il a ajouté l’apport d’un char de feu, pour démontrer que le feu de la géhenne qui brûle les coupables est secourable aux innocents. Mais pour parvenir à cela, même un Elie a du parcourir, avant, la voie mystérieuse du chiffre quarante.
Ézéchiel, le plus sublime des prophètes, demeura couché sur un côté pendant quarante jours, je parle à des gens qui connaissent la loi, pour préfigurer la captivité future, pour que ce chiffre sacré s’empare des iniquités et les détruise. Il marche pour affranchir les captifs, et supporte d’être ligoté pour relâcher les prisonniers.
Voilà pourquoi le Seigneur, Auteur depuis toujours du sacrement caché dans ce chiffre, a jeûné pendant quarante jours, pour que ce qu’Il n’avait fait qu’esquisser chez Ses serviteurs, la Vérité elle-même, par Elle-même, le porte à sa perfection. Afin qu’elle affermisse ce qui était encore faible et complète ce qui n’était qu’amorcé. Il confirmerait ainsi par l’exemple ce qu’Il avait institué par des préceptes. Car il ne Lui aurait pas suffi de commander par la parole le sacrement d’un si grand chiffre, s’Il ne l’avait pas recommandé par l’exemple.
Mes frères, nous nous sommes efforcés de révéler le mystère de ce sacrement en commençant par le déluge. Mais nous n’avons pas osé faire allusion aux choses antérieures, ni rechercher ce qui est venu après. Nous nous sommes refusé de parler de que l’on tait, ou de tout ce qui depuis longtemps est présenté comme certain. Surtout parce qu’à moi il apparaît téméraire et à vous non nécessaire de scruter les origines de ces choses. C’est le propre d’une vraie dévotion, d’une très fidèle servitude, de s’enquérir de ce que le Dominateur a voulu qui arrive, non de chercher pourquoi Il l’a voulu.
Si donc le jeûne qui nous a été transmis par le Seigneur dans le sacrement d’un tel chiffre, par tant de témoignages, dure purement et simplement, en tout et pour tout, quarante jours, d’où vient ce changement, d’où vient cette nouveauté ? Pourquoi, par trop d’indulgence, en retrancher une semaine complète ? D’où vient cet usage d’un jeûne intempestif, qui afflige sans procurer le pardon, ou qui renvoie à l’ivresse ? Cela signifie être froid, être chaud dans la séparation; déterminer soi-même dans la séparation le sel et les remèdes pour son usage personnel; et négliger le Créateur pendant toute sa vie. Que ceux qui apprêtent les mets du corps apprennent à doser la nourriture de l’âme, de peur qu’un excès ou un manque de sel n’engendre la nausée. Que le jeûne soit le même pour tous, comme il nous a été transmis. Qu’il conserve la discipline de l’âme et du corps. Celui qui ne peut pas jeûner qu’il ne présume pas entreprendre des nouveautés. Mais qu’il admette que c’est sa faiblesse à lui qui lui impose un adoucissement, et qu’il rachète par des aumônes le jeûne qu’il ne peut pas faire. Car le Seigneur ne requiert pas de gémissements de celui qui a racheté les gémissements des pauvres pour lui-même.
167ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(faites pénitence)
C’est fort opportunément qu’en ce temps de jeûne nous arrive le très bienheureux docteur de la pénitence. Un docteur en paroles et en actions, un vrai maître, car ce qu’il enseigne par la parole il le démontre par l’exemple. C’est la science qui sacre le maître, mais l’autorité du maître provient de la vie; en faisant ce qu’il enseigne, il rend parfait son auditeur. L’enseignement par les faits est la seule norme de la doctrine. Dans les paroles, la doctrine n’est qu’une science; dans les faits, elle est une vertu. La véritable science est donc celle qui est mélangée à la vertu. Elle est divine cette science, non humaine, au témoignage de l’évangéliste : Qu’il a commencé à faire et à enseigner. Quand le professeur fait ce qu’il enseigne, il instruit par la parole et informe par l’exemple.
En ces jours-là, saint Jean-Baptiste vint prêcher dans le désert. de Judée et dit : Faites pénitence, car le royaume de Dieu approche. Faites pénitence ! Pourquoi pas plutôt : réjouissez-vous! Parce que succèdent aux choses humaines les divines, aux choses terrestres les célestes, aux temporelles les éternelles, aux maux les biens, aux choses incertaines les certaines, aux épreuves le bonheur, aux choses périssables celles qui durent. Faites pénitence. Qu’il se repente, oui qu’il se repente celui qui a fait passer les choses humaines avant les divines; qui a voulu être le serviteur du monde, mais qui n’a pas voulu que le Seigneur du monde ait la domination du monde. Qu’il fasse pénitence celui qui a préféré périr avec le démon plutôt que régner avec le Christ. Qu’il fasse pénitence celui qui a fui la liberté des vertus et a préféré la captivité des vices. Qu’il fasse pénitence, et rigoureusement, celui qui, pour ne pas tenir la vie, a tendu la main à la mort.
Le royaume des cieux approche. Le royaume des cieux est la récompense des justes, la condamnation des pécheurs, et la punition des impies. Béni soit donc Jean pour avoir voulu, par la pénitence, prévenir le jugement ! Il n’a pas voulu que les pécheurs soient condamnés, mais que les impies entrent dans la récompense, non dans le châtiment. En conséquence, il proclame à haute voix que le royaume des cieux est proche, à un moment où un enfant encore innocent pouvait croire avoir tout le temps devant lui pour croître et vieillir. Le règne, à la façon des anges, nous le savons proche, parce que le monde épuisé par une vieillesse extrême, perd ses forces, dépose ses membres, perd ses sens. Tourmenté par les douleurs, il ne prend plus soin de lui; il meurt à la vie, vit de maladies, clame qu’il est démoli, et atteste que la fin arrive. Or nous, plus durs que les Juifs, nous suivons le monde qui fuit, nous oublions les temps futurs, nous courons à perdre haleine après les biens présents. Nous ne voyons pas le jugement dans lequel nous sommes déjà plongés; nous n’accourons pas au Seigneur qui vient déjà. Mais nous voulons demeurer dans la mort; nous ne voulons pas de la résurrection des trépassés. Nous voulons être esclaves; nous ne voulons pas régner, pour avoir la joie de remettre ce royaume à Notre Seigneur Où a-t-il été écrit : Quand vous prierez, dites : que votre règne arrive ! Nous avons donc besoin d’une plus grande pénitence, et nous devons nous prescrire un remède capable de guérir notre blessure.
Faisons pénitence, mes frères, oui, faisons pénitence et le plus tôt possible, car le temps suffisant nous est déjà refusé, car cette heure qui nous est encore donnée s’achève. La présence du Juge nous refuse déjà le temps de la satisfaction. Que la pénitence accoure, si elle ne veut pas être devancée par la sentence de condamnation ! Le Seigneur n’est pas encore arrivé, nous L’attendons encore, Il retarde. Mais c’est parce qu’Il désire que nous revenions à Lui, et que nous ne périssions pas, comme Il l’a toujours dit avec une grande piété : Je ne veux pas la mort du pécheur, mais que l’impie se détourne de sa voie et vive. Revenons donc à Dieu en pénitents, mes frères, et ne nous laissons pas troubler par le rétrécissement du temps, parce que l’Auteur du temps ne peut pas être rétréci. Le larron évangélique démontre cela lui qui, sur la croix et à l’heure de la mort, a ravi le pardon, a envahi la vie, est entré dans le paradis par effraction, et a pénétré dans le règne. Et nous, mes frères, qui n’avons pas recherché volontairement un mari, acquérons du moins la vertu quand nous sommes forcés de le faire. De peur que l’on juge que nous sommes nos propres juges, nous nous devons la pénitence à nous-mêmes, pour pouvoir casser notre sentence de condamnation.
Le premier des bonheurs est de jouir de l’assurance d’une innocence perpétuelle, de conserver inviolée la sainteté de l’âme et du corps, de n’avoir été pollué par aucune ordure mondaine. De n’être conscient d’aucune faute, d’ignorer la blessure du péché; de toujours posséder la grâce des vertus et de toujours vivre dans l’espoir des récompenses célestes. Mais si, par malheur, notre esprit a été atteint par le javelot du péché, si le crime a infligé à notre chair une plaie purulente, si la fragilité humaine a été corrompue par la suppuration des vices, vient alors au secours des malades, non de ceux qui sont sains, la médecine de la pénitence. Alors, s’amène le fer de la componction, le feu calcine la douleur d’avoir péché; les calmants sont appliqués aux soupirs et la fièvre d’une âme enflée s’évapore. Alors les ulcères du coupable sont ponctionnées par les larmes; les cilices expulsent les immondices du corps. Qu’il supporte, oui, qu’il supporte le traitement amer de la pénitence celui qui n’a pas voulu conserver sa santé comme il le devait. Ce traitement n’est pas pénible à celui qui chérit la vie. Qu’il ne soit pas perçu comme malencontreux le médecin qui rappelle au salut par la douleur. Celui qui conserve le crédit de l’innocence, n’a pas à payer les intérêts usuraires de la pénitence.
Le Seigneur nous fait comprendre cette vérité en disant : Le médecin n’a pas à s’occuper des gens en santé, mais des malades. Et Il parle en toute clarté de ceux qui vont mal en disant : Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. Jean les rappelle par la pénitence, Jésus les appelle par la grâce. Voilà pourquoi Jean, par le vêtement, la nourriture et le lieu, est tout imprégné de pénitence. Jean Baptiste vint dans le désert de Judée prêcher la pénitence : Faites pénitence. Jean clame la pénitence dans le désert de Judée, lequel, par sa stérilité, avec perdu le culte de la loi, l’enseignement des prophètes, la fécondité des pères, et le fruit de Dieu. C’est donc avec raison que ce sont les déserts des disciplines, non des hommes, non des lieux, qui sont appelés à la pénitence. La voix résonne là où il n’y a pas d’auditeur.
Il avait lui-même un vêtement en poils de chameau. Il aurait pu se le faire en poils de chèvre, mais il n’avait pas besoin de cilice. Il choisit les poils de l’animal le plus disgracié, qui n’a ni forme ni charme ni beauté; que la nature a assigné à un dur travail; qu’elle a chargé d’un lourd poids et qu’elle a livré à une servitude extrême. C’est pour une pénitence de cette nature que le maître s’est vêtu de ce vêtement. Pour que ceux qui, bien que droits, se sont détournés de la discipline, et qui sont devenus difformes en se rendant conformes aux pécheurs, se soumettent avec plus d’ardeur aux hardes de la pénitence, et y ajoutent les durs tourments de l’expiation; et pout qu’ils poussent les soupirs laborieux de la componction. Pour que, étant réduits à la taille d’une aiguille, ils entrent, par le chas étroit de la pénitence, dans le vaste espace de la rémission des péchés. Et pour que la parole du Seigneur soit accomplie : Un chameau peut-il passer par le chas d’une aiguille
Voici. A lui étaient les sauterelles, à moi le miel de la forêt. La sauterelle, qui est attribuée aux pécheurs qui se fustigent, figure à bon droit dans le menu de la pénitence. Pour que, s’exilant du lieu du péché au lieu de la pénitence, le pécheur puisse s’envoler au ciel sur les ailes du pardon. C’est précisément ce que le Prophète avait compris quand il disait : J’ai été placé en dessous comme une ombre qui décline, j’ai été secoué comme une sauterelle. Mes genoux se sont affaiblis à cause du jeûne, et ma chair a été transformée à cause de ta miséricorde. Tu entends de quelle façon il a sauté du péché à la pénitence comme une sauterelle, et comment il a incurvé ses genoux pour porter sur ses épaules le poids de la pénitence. Et le miel est ajouté à son régime, pour qu’il tempère l’amertume de la pénitence par la douceur de la miséricorde.
168ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(les cent brebis)
S’aventurer en pleine mer, et gravir des sentiers glissants et impraticables exige un voyageur expérimenté. De la même façon, comprendre quelque chose aux paroles de Dieu, et en pénétrer le sens jusqu’à la moelle, c’est la loi divine qui le donne et l’enseigne. Détachons donc le bateau de notre esprit du rivage de notre chair, et engageons-nous dans la haute mer du sermon évangélique, croyant qu’ayant le vent du Saint-Esprit en poupe, nous arriverons au port de l’intelligence céleste.
Notre Seigneur, aujourd’hui, incite les pécheurs à espérer le pardon; et réprime par un exemple les murmures des orgueilleux. Il y avait des publicains et des pécheurs qui s’approchaient de Jésus pour l’écouter. Et les pharisiens et les scribes murmuraient en disant : Cet homme fréquente les pécheurs et mange avec eux. C’est ainsi que voit l’envieux, c’est ainsi que réagit le superbe. C’est ainsi que l’avare comprend, c’est ainsi qu’interprète le méchant. Il reçoit les pécheurs. Ils ne disent pas : Il les prend en charge. Et qu’ont-ils à objecter s’Il reçoit ce qu’Il a perdu ? Il pardonne les fautes, change Sa colère en joie, Sa douleur en action de grâce, Celui qui trouve ce qu’il a perdu. Dieu accueille les pécheurs. Dieu accueille les pécheurs, mais les pécheurs qu’Il reçoit, Il ne leur permet pas de le demeurer. Le pécheur ne vicie pas Dieu en L’approchant; c’est Dieu qui sanctifie le pécheur en S’approchant de lui. Pharisien, le Christ n’accueille pas les péchés, quand Il reçoit le pécheur; car ce n’est pas le crime que Dieu accueille, mais l’homme. Le Pharisien aurait donc dû voir comment étaient les pécheurs quand ils retournaient, plutôt que quand ils entraient. En tout cas, il est certain que le Paul qu’ils avaient envoyé persécuteur, ils ne l’ont pas vu sortir prédicateur. Mais écoutons la parabole que Dieu a composée pour nous faire comprendre la joie qu’Il ressent du retour du pécheur.
Et Il leur dit cette parabole : Quel est l’homme parmi vous qui, ayant cent brebis, perd l’une d’entre elles, n’abandonne pas les quatre-vingt dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui était perdue jusqu’à ce qu’il la trouve ? Et quand il l’a trouvée, il la met, tout joyeux, sur ses épaules. Et de retour à la maison, il convoque ses amis et ses voisins, et leur dit : Fêtez avec moi, parce que j’ai trouvé ma brebis qui était perdue. Ainsi, je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt dix-neuf autres qui n’ont pas besoin de pénitence. A chaque fois que nous retrouvons quelque chose que nous avons perdu, nous éprouvons des sentiments d’exaltation et de joie; et il nous est plus agréable d’avoir trouvé ce que nous avons perdu, que de ne pas avoir perdu ce que nous avons conservé. Mais cette parabole nous parle plus du Cœur divin que du comportement humain, et elle en exprime toute la vérité. Abandonner ce qu’il y a de plus grand, choisir ce qu’il y a de plus petit, c’est le propre de la puissance divine, non de la cupidité humaine. Parce que Dieu fait exister ce qui n’est pas, et Il part à la recherche de ce qui est perdu, tout en gardant ce qu’Il abandonne. Et Il retrouve ce qu’Il a perdu sans perdre ce qu’Il conservait. Ce Pasteur n’est donc pas un pasteur de cette terre, mais du ciel; et cette parabole ne décrit pas les soucis humains, mais dépeint confusément les mystères divins.
Comme le choix du chiffre cent nous le fait comprendre. Quel homme parmi vous ayant cent brebis, perd l’une d’entre elles. Pourquoi pas cinquante, pourquoi pas deux cent, mais cent ? Pourquoi pas quatre, pourquoi pas cinq, pourquoi pas une ? Pour faire comprendre que c’était le chiffre plutôt que le dommage causé qui expliquait le surplus de souffrance. Car la perte de l’une porterait atteinte à la totalité du chiffre cent; et le tout, de la droite, dégénèrerait vers la gauche. Avec la perte de l’une, la gauche mettrait tout sous clef, et la droite n’aurait rien. Le chiffre quatre-vingt dix-neuf est enfermé à l’état latent dans la gauche. Il y est à l’étroit, il y est enchaîné. Mais dès qu’il perçoit l’augmentation d’un chiffre et en réalise l’importance, il passe à la palme de la droite, et parvient à la couronne du chiffre cent. Et si ne pas avoir le chiffre cent est un motif de douleur, quelle douleur ne doit pas être celle de l’avoir perdu ? Vous voyez que, par la perte d’une seule brebis, ce Berger déplorait que tout son troupeau ait quitté la droite et en ait été retranché, pour passer à la gauche. Voilà pourquoi Il quitte les quatre-vingt dix-neuf, voilà pourquoi Il part à la recherche d’une seule, voilà pourquoi Il ne s’enquière que d’une seule, pour trouver toutes ses brebis en une seule, pour réintégrer l’ensemble du troupeau en en réintégrant une seule.
Mais il est temps de révéler le secret de la parabole. L’homme qui a cent brebis est le Christ, le bon Pasteur, le Pasteur miséricordieux, qui avait placé tout le troupeau du genre humain dans une seule brebis, Adam. Il l’avait logée dans les lieux enchanteurs du paradis, dans une région aux pâturages vivifiants. Mais cette brebis a oublié la voix de son Berger, a prêté foi aux hurlements du loup, a perdu les tiges des plantes salutaires, et a été meurtrie de plaies mortelles. Venant la chercher dans le monde, le Christ la trouve donc dans la région de l’utérus de la vierge. Il vient dans la chair de Sa nativité, et la réconfortant avec Sa croix, Il la place sur les épaules de Sa passion. Et Se réjouissant de toute la joie de Sa résurrection, Il l’apporte au ciel par Son ascension, et l’a fait entrer dans Sa demeure.
Et il appela les amis et les voisins. C’est-à-dire, les anges. Et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, parce que j’ai trouvé la brebis qui était perdue. Les anges se félicitent et se réjouissent avec le Christ du retour de la brebis du Seigneur. Ils ne s’indignent pas qu’Il siège au-dessus d’eux sur le trône de la Majesté, car la jalousie a été expulsée du paradis avec le démon. Le péché d’envie ne pouvait pas entrer de nouveau dans le ciel par l’Agneau qui a enlevé le péché du monde. Mes frères, Il est venu, Lui, nous chercher sur la terre; cherchons-Le, nous, au ciel. Il nous a portés, Lui, pour la gloire de Sa divinité; portons-Le, nous, dans notre corps, par la sainteté la plus grande possible. Glorifiez et portez Dieu dans votre corps. Il porte Dieu dans son corps celui qui ne porte aucun péché provenant de sa chair.