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145ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Saint Joseph songe à renvoyer Marie)
 Vous allez entendre aujourd’hui, mes frères, de quelle façon le bienheureux évangéliste a rapporté le sacrement de la génération du Christ. La génération du Christ était ainsi . Comme Marie, sa mère, était promise à Joseph, elle se trouva à être enceinte du Saint-Esprit avant qu’ils cohabitent. Joseph, son fiancé, était un homme juste. Il ne voulut pas la dénoncer, mais il avait l’intention de la renvoyer secrètement.
 Et comment était-il juste celui qui décida de ne pas discuter avec sa fiancée de cette conception ? Il ne s’enquiert pas auprès de la suspecte de la cause de sa honte ! Il ne se porte pas à la défense de la réputation de sa fiancée, mais poursuit son enquête ! Il voulait la renvoyer en secret. Cela semble convenir davantage à un juste, mais selon un jugement humain, non divin. Auprès de Dieu, il n’y a pas de pitié sans justice, ni justice sans pitié. Selon le point de vue céleste, il n’y a pas d’équité sans bonté, ni de bonté sans équité. Les vertus s’écroulent de côté et d’autre, si elles sont séparées. L’équité sans la bonté est de la dureté; la justice sans la pitié est de la cruauté. C’est à juste titre qu’on appelle Joseph juste parce qu’il est pieux; et il est pieux parce qu’il est juste. En pensant à la piété, il s’est gardé de la cruauté. En remettant à plus tard l’accusation, il a conservé la justice. En différant la punition, il a échappé au crime. En fuyant la dénonciation, il s’est éloigné de la condamnation.
 Sa sainte âme bouillonnait, transpercée par la nouveauté de la chose. Sa fiancée était là debout devant lui, enceinte mais vierge. Elle était là, grosse d’un rejeton, sans avoir sacrifié sa pureté. Elle se tenait là pleine de sollicitude pour le fœtus, mais sûre de son intégrité. Elle se tenait là vêtue d’une robe de maternité, sans avoir mis à la porte l’honneur de sa virginité. Devant ces choses, que pouvait donc faire le fiancé ? L’accuser de crime ? Mais il était lui-même témoin de son innocence. La dénoncer ? Mais il était lui-même le gardien de la pudeur. La charger du crime d’adultère ? Mais il était lui-même le garant de sa virginité. Que faire devant tout cela ? Il pensa à la renvoyer, parce qu’il ne pouvait pas faire connaître à l’extérieur ce qui s’était passé, ni le garder secret à l’intérieur. Il pensa à la renvoyer, et ne confia ce projet qu’à Dieu, car il n’avait rien qu’il puisse dire à l’homme.
 Nous aussi, mes frères, à chaque fois que quelque chose nous trouble, que l’espoir nous abandonne, que l’apparence d’une chose nous rend incapables de savoir ce qui en est vraiment, suspendons le jugement, renonçons à la vengeance, interdisons-nous de condamner, n’en parlons qu’à Dieu. De peur d’envoyer trop légèrement au supplice un innocent, et de porter contre nous une sentence de condamnation. C’est le Seigneur qui le dit : Vous serez jugés de la façon dont vous avez jugé les autres. Il est certain que si nous nous taisons, Dieu Lui-même criera, l’ange répondra, celui-là même qui a empêché Joseph d’abandonner l’innocence. Joseph, fils de David, ne crains pas d’accepter Marie comme ton épouse, car ce qui est né d’elle est du Saint-Esprit. Elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés.
 Joseph, fils de David. Vous voyez, mes frères qu’une seule personne est appelée du nom de nom de toute une lignée. Vous voyez qu’un seul porte le nom de tous ses ancêtres. Vous voyez, mes frères, qu’en Joseph est cité tout l’arbre généalogique davidique. Joseph, fils de David. Né à la vingt-huitième génération, comment peut-Il être dit fils de David ? A moins que ce ne soit parce que le mystère de cette succession de père en fils est en train d’être révélé, parce que la foi dans la promesse trouve son accomplissement, ou parce que la conception surnaturelle témoigne que la naissance virginale et céleste est déjà inscrite dans la chair. Joseph, fils de David. La promesse de Dieu le Père avait été proférée à David de cette façon : Le Seigneur a juré en toute vérité à David, et il ne le décevra pas. Du fruit de ton ventre, je placerai quelqu’un sur ton trône. De ce que cela a été fait, il se réjouit dans le cantique : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : assieds-toi à ma droite. Du fruit de ton ventre, oui, du fruit de ton ventre, en d’autres termes, de l’utérus, parce que l’Hôte céleste, l’Habitant surnaturel, descendra dans l’hospice de l’utérus, en ignorant la claustration du corps. Il est sorti de l’habitacle du ventre sans ouvrir les portes de la virginité, pour que soit accompli ce qui est chanté dans le Cantique des Cantiques : Elle est un jardin fermé ma sœur, mon épouse. Un jardin fermé, une fontaine scellée.
 Joseph, fils de David, n’aie pas peur. L’ange l’avertit de ne pas avoir peur de prendre les intérêts de sa fiancée. Et une âme miséricordieuse tremble d’autant plus qu’elle compatit. Joseph, fils de David, n’aie pas peur. De peur que, quand ta conscience t’aura rassuré, la connaissance du sacrement ne te fasse défaillir. Joseph, fils de David, n’aie pas peur ! Ce que tu vois est une vertu, non un crime. Ce n’est pas la chute d’un être humain, mais une irruption divine. C’est une récompense, non une punition. Ceci n’a pas eu lieu au détriment du corps, mais pour un agrandissement du ciel. Il ne s’agit pas ici de la dénonciation d’une personne, mais de ce que le Juge garde secret. Le répondant remporte ici la palme; il n’a pas à déplorer la peine du supplice. Ce n’est pas le rapt d’un homme, mais le trésor de Dieu. C’est la cause de la vie, non de la mort. Ne crains donc pas, parce que celle qui a mérité de donner la vie à la Vie ne mérite pas d’être mise à mort. Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre Marie pour ton épouse. Appeler épouse une conjointe, cela vient de la loi divine. Comme elle est mère en conservant la virginité, elle est épouse en conservant la pudeur.
 Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre Marie pour ton épouse, car ce qui est né d’elle est du Saint-Esprit. Qu’ils viennent et qu’ils écoutent ceux qui demandent : Qui est Celui que Marie a engendré ? Ce qui est né d’elle est du Saint-Esprit. Qu’ils viennent, qu’ils écoutent ceux qui, avec des recours savants au grec, sont parvenus à altérer la pureté latine . Ils disent en blasphémant mère de l’homme (anthropotokos), mère du Christ  (christotokos) pour rejeter mère de Dieu  (theotokos). Ce qui est né en elle est du Saint-Esprit. Et ce qui est né du Saint-Esprit est Esprit, car Dieu est Esprit. Pourquoi demandes-tu : Qui est né du Saint-Esprit, puisque Dieu t’a déjà répondu que c’est Dieu ? Au commencement, était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu. Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire. Jean a vu sa gloire, l’infidèle ne voit qu’une indignité. Ce qui est né en elle est du Saint-Esprit. Et nous avons vu sa gloire. La gloire de qui ? De Celui qui est né du Saint-Esprit, le Verbe qui s’est fait chair et qui a habité parmi nous.
 Ce qui est né en elle est du Saint-Esprit. La vierge a conçu, mais du Saint-Esprit. La vierge a enfanté mais Celui qu’Isaïe avait prédit : Voici qu’une vierge recevra dans son sein et enfantera un fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui signifie Dieu avec nous. Dieu avec nous, eux avec l’homme. Malheur à l’homme qui place son espoir dans l’homme ! Qu’ils écoutent ceux qui demandent : Qui est né de Marie ? Tu enfanteras un fils, dit l’ange, et tu lui donneras le nom de Jésus. Pourquoi Jésus ? L’Apôtre le dit : Pour qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, de ceux qui sont au ciel, sur la terre et dans les enfers. Et toi, enquêteur plein de fourberie, tu demandes : Qui est Jésus ? Toute langue confesse déjà que le Seigneur Jésus est dans la gloire de Dieu le Père. Et tu demandes encore : Qui est Jésus ? Le Fils du Père.
 Et tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus. Car c’est lui qui sauvera son peuple. Il ne le sauvera pas d’autre chose. De quoi le sauvera-t-Il ? De leurs péchés. Voilà le Dieu qui pardonne les péchés. Si tu ne crois pas avec les chrétiens, crois, du moins, comme un infidèle, avec les Juifs qui disaient : Bien que tu sois un homme, tu te fais Dieu. Qui peut remettre les péchés en dehors de Dieu ? Ils refusaient de croire qu’Il était Dieu, eux qui ne croyaient pas qu’Il puisse remettre les péchés. Toi, tu crois qu’Il peut remettre les péchés, mais tu n’oses pas confesser qu’Il est Dieu. Le Verbe s’est fait chair, pour que la chair de l’homme soit sublimée en la gloire de Dieu, non pour que Dieu se transforme dans l’abjection de la matière, comme le dit l’Apôtre : Celui qui s’unit à Dieu est un seul esprit avec Lui. La question qui se pose c’est comment, non quand, Dieu s’est uni à l’homme, tout en demeurant un seul Dieu ?
 Les lois humaines interdisent les questions litigieuses avant l’âge de trente ans, et le Christ pendant cinq cents ans s’est prêté à toutes sortes d’accusation sur Sa naissance, a subi des disputes sur Sa nativité, a supporté des remises en question de Son statut. Hérétique, cesse de juger ton Juge, et adore-Le Dieu dans les cieux Celui que le mage a adoré comme Dieu sur la terre.


146ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Le sens mystique de l’évangile du sermon précédent)
Toutes les fois qu’au solstice d’hiver, se présente le jour de la naissance du Seigneur, et que l’éclat de l’enfantement virginal brille sur toute la terre d’un feu incandescent, c’est volontairement que nous nous taisons, non par crainte. Quel esprit se targue d’affronter la nativité du divin Roi ? Le vue humaine est hébétée quand le soleil darde ses rayons. Quand Dieu darde les Siens, comment ne seraient pas blessés en totalité les yeux de nos âmes ? Après un moment de stupeur, la nouvelle lumière a rétabli nos sens. Alors, un temps est venu où, en regardant la génération du Christ dans la chair, nous contemplons déjà les mystères de Sa divinité. La génération du Christ, dit l’évangéliste, était ainsi.
La génération du Christ était ainsi. Mes frères, si nous voulons comprendre ces paroles, ne donnons pas aux mots leur sens humain ordinaire.  . Il faut savoir mettre de côté le sens humain, là où tout est divin. Le Christ n’est pas né à la manière accoutumée, mais par miracle. Il n’est pas l’œuvre de la nature, mais de la vertu divine; non des lois biologiques, mais de la puissance divine; non de la raison humaine, car Il est un prodige céleste. Qu’est-ce que la science séculière comprend ici ? Qu’a à rechercher ici l’intelligence charnelle ? La génération du Christ, dit-il, était ainsi. Il ne dit pas s’est produite ainsi, a eu lieu ainsi, est arrivée ainsi. Non, il dit : était ainsi, parce que la génération du Christ était auprès du Père, quand sa mère L’a engendré. Ce qui était était toujours. Ce qui a été fait a été donné en retour. Il était Dieu, il s’est rendu homme. Il nous a reçus au sortir de l’utérus Celui qui nous avait façonnés avec du limon.
Comme Marie sa mère était promise à un homme. Il suffisait de dire : comme Marie était promise à un homme. Quel sens a pour nous une mère-fiancée ? Si elle mère, elle n’est pas fiancée; si elle est fiancée, elle n’est pas encore mère. Comme Marie sa mère était promise à un homme. Fiancée par la virginité, mère par la fécondité. Une mère qui ne connaît pas l’homme, mais qui a conscience d’enfanter. Pourquoi n’est-elle pas mère avant de concevoir celle qui est une mère vierge après l’enfantement ? Ou pourquoi en enfantant le Créateur des siècles, la mère n’a-t-elle pas donné le commencement aux êtres ? La nature vierge est toujours mère, et la marâtre est toujours corruption. Que la vierge régénère par Dieu ce que la vierge a généré par Dieu, c’est là une tâche typiquement virginale. Dieu et l’intégrité de la vierge forment une association céleste; la virginité unie au Christ constitue le couple de la vertu parfaite. Qu’une vierge parvienne à concevoir, c’est tout à l’honneur du Saint-Esprit ; la chair n’y est pour rien. C’est le secret de Dieu, non le fruit de l’union conjugale. Que le Christ naisse, cela provient de la Majesté divine, non de l’imbécillité humaine. La déité trouve toute sa gloire là où la chair n’éprouve aucun affront.
Avant qu’ils cohabitent, elle a été trouvée enceinte du Saint-Esprit. Pourquoi le mystère de l’innocence céleste a-t-il été destiné à une fiancée, et non à une femme libre de tout engagement ? Pourquoi le péril de la fiancée dépend-il de la ferveur du fiancé ? Pourquoi une telle vertu a-t-elle passé pour un crime; le salut, une condamnation ? Pourquoi parmi des innocents, la pudeur doit-elle tant peiner, la honte être si pesante ? Pourquoi la chasteté doit-elle s’épuiser, la confiance être blessée  ? Pourquoi cette mise en accusation; d’où vient l’urgence d’en finir; pourquoi est déniée toute possibilité d’expliquer ? Qui défend la fiancée que le fiancé accuse ? Quel besoin y a-t-il d’un défenseur étranger quand est présent le témoin interne du fait ? Qu’allons-nous penser, mes frères ? Dans l’évangile, il n’y a pas un point, pas une syllabe, pas une parole, par un nom, pas une personne qui soient privés d’un sens figuratif divin. C’est une fiancée que l’on recherche, pour qu’elle représente déjà l’Eglise, la fiancée du Christ, selon le Prophète Osée : Je te fiancerai à moi dans la justice et le jugement, dans la miséricorde et les miséricordes,, et je te fiancerai dans la foi Jean dit pareillement : Celui qui a la fiancée, c’est lui le fiancé. Et saint Paul : Je vous ai fiancés à un seul homme, pour que vous vous comportiez avec le Christ comme une vierge chaste. Elle est vraiment fiancée celle qui, par l’enfantement virginal, engendre de nouveau une nouvelle enfance du Christ. Le fiancé Joseph agit comme un pourvoyeur. Joseph l’administrateur était fiancé, pour que, dans l’autre Joseph, il représente la figure de la passion du Christ. Le don de prophétie de Joseph a provoqué la jalousie; les visions prophétiques du Christ lui ont attiré l’envie. Joseph a été envoyé dans l’étang de la mort; le Christ en a émergé vivant. Le Christ est donné au sépulcre de la mort, et Il en retourne vivant. Joseph a été vendu, le Christ a été estimé à prix d’argent. Joseph a été transporté en Egypte, Jésus a fui en Egypte. Joseph a procuré du pain avec abondance aux peuples affamés; le Christ rassasie avec le Pain du ciel toutes les nations demeurant sur toute la terre. Il apparaît donc que ce Joseph-là a présenté le type du fiancé céleste, en a porté l’image, a vécu en figure.
Marie est nommée mère. Et quand Marie n’est-elle pas mère ? Il appela le rassemblement des eaux mers. (maria, en latin)  N’a-t-elle pas, avec un seul utérus, conçu le peuple qui sortait de l’Égypte, pour qu’émerge une progéniture céleste, renaît en une nouvelle créature, selon ce mot de l’Apôtre : Nos pères ont tous été sous la nuée, et ils ont tous traversé la mer, et en Moïse, ils ont tous été baptisés dans la nuée et la mer. Et pour que Marie ouvre toujours la voie au salut humain, elle précède de plein droit le peuple que l’onde génératrice avait rendu à la lumière. Marie, sœur d’Aaron, prit un tambourin dans ses mains et dit : Chantons le Seigneur, car il a été glorieusement honoré. Le nom de cette prophétesse est authentique, il est salutaire aux renais, honorable à la virginité. Il est la gloire de la pudicité, la vertu de l’hospitalité, le soutien de la sainteté. C’est donc avec raison que le nom de la mère du Christ est un nom maternel.
 Nous avons expliqué pourquoi la mère est une fiancée, pourquoi Joseph était un fiancé, pourquoi le nom de Marie est un nom maternel, pour dévoiler que tout ce qui se rapporte à la naissance du Christ a un sens mystique.
Maintenant allons chercher des témoignages ailleurs pour expliquer pourquoi on avait besoin d’une fiancée pour l’enfantement du Christ. Isaïe avait prédit lui aussi qu’une vierge enfanterait le Dieu du ciel, le Roi de la terre, le Seigneur du globe, le Réparateur du monde, le Meurtrier de la mort, le Restaurateur de la vie, l’Auteur de la perpétuité. A quel point cela était triste aux mondains, terrible aux rois, redoutable aux Juifs, la naissance elle-même du Seigneur l’a démontré. Car, dès que la Judée apprit, par les renseignements des Mages, que le Christ était né, et dès qu’Hérode en fut informé, les Juifs ont décidé de L’anéantir, Hérode de Le tuer. Et parce qu’ils craignaient qu’Il prenne leur place, ils se sont efforcés de tuer le Sauveur de tous. Et finalement, parce qu’ils n’ont pas pu reconnaître en Lui le Messie, ils ont saccagé la patrie, ont mêlé le sang au lait, et, avec une fureur parricide, ils ont ameuté leurs congénères contre Lui. Ils ont mis en pièces les compagnons de l’innocence, parce qu’ils n’ont pas su trouver des complices de la faute qu’ils auraient du punir.
Si, à sa naissance, ils ont agi ainsi, qu’aurait fait au Christ une telle férocité quand Il a été conçu ? Voilà pourquoi il a été prévu que Joseph serait un fiancé, qu’il jouerait le rôle d’un mari, pour que s’éclipse le miracle, pour que le signe soit recouvert, pour que soit voilé l’enfantement virginal, pour qu’il ne prête pas flanc à une accusation criminelle, et pour déjouer les enquêtes insidieuses d’un fouineur éventuel. Le Christ était voué à la mort. Mais s’Il avait été tué dans l’utérus, cette mort prématurée L’aurait enlevé sans qu’Il puisse procurer notre salut.
Ce texte nous a donné aujourd’hui, pour ainsi dire, bien des choses à déguster. Que suffise, mes frères, le sacrement du Seigneur !


147ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(du sacrement de l’Incarnation)
 Qu’est-ce qui a fait, mes frères, que le Christ notre Seigneur entreprenne un échange avec notre corps, entre dans les replis de notre chair, habite la demeure d’un sein virginal ? Pour pouvoir commencer à comprendre ces choses, écoutons-les plus pleinement aujourd’hui. Vous êtes ma vie, vous êtes mon salut. Je ne souffrirai donc pas que vous ignoriez ce que Dieu m’a donné de comprendre. L’évangéliste avait compris ce qu’est Dieu quand il a dit : Personne n’a jamais vu Dieu. Il faisait donc connaître le Dieu qu’il avait connu, qu’il avait perçu avec ses sens. Parce qu’elle ne pouvait pas Le voir, la créature éprouvait une dure servitude; c’est dans la tristesse qu’elle rendait hommage à une Majesté invisible. Tous étaient obsédés par la peur. La crainte enchaînait tout l’univers. La terreur écrasait tout le monde. Au ciel, la splendeur divine prostrait les anges. Sur la terre, les coups de tonnerre et les éclairs battaient en brèche les cœurs des mortels. C’est ainsi qu’insensiblement, la crainte a évacué l’amour du Dominateur. Elle a fait fuir les anges sur la terre. Elle a affriolé les hommes vers les idoles. Elle a rempli le monde de la vanité de l’erreur. Elle vit à ce que tous fuient leur Créateur et adorent les idoles. Celui qui est dominé par la peur ne peut pas aimer. C’est ainsi que le monde a préféré périr plutôt que de craindre, car la mort elle-même est plus légère que la crainte.
 Quand Caïn commença à être tourmenté par le remords d’avoir tué son frère, il demanda la mort. Il croyait qu’il trouverait le repos en mourant. Elie lui-même, quand il se sentit complètement submergé par la peur, redemandait la mort qu’il avait fuie, estimant qu’il était préférable de succomber à la mort plutôt qu’à la peur. Et même Pierre, troublé de crainte par la puissance du Seigneur, suppliait le Christ de s’éloigner de lui. Eloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur. Il disait cela parce que la pesanteur de la peur avait éteint ce qu’il y avait d’amour et de confiance. Si donc la crainte n’est pas tempérée par l’amour, elle rend récalcitrante toute servitude pieuse.
 Voyant le monde s’écrouler à cause de la crainte, Dieu a immédiatement pourvu à le rappeler par l’amour, à l’inviter à la grâce, à le tenir par la charité, à se l’attacher par l’affection. La terre encroutée de vices, Il l’a noyée dans un déluge justicier. Mais Il appelle Noé pour en faire le père du nouveau monde; Il s’adresse à lui avec une parole affable ; Il lui donne confiance par Sa familiarité; Il lui parle avec débonnaireté de ce qu’il y a à faire maintenant, et le console en lui donnant la grâce d’espérer dans les biens futurs. Et non sous les ordres de quelqu’un, mais dans un travail communautaire, ils enfermèrent ensemble dans l’arche la naissance de tout un monde, pour que l’amour communautaire enlève la crainte de la servitude, et pour que l’amour de tous pour tous sauvegarde ce que le travail en commun avait sauvé.
 Dieu appelle Abraham du milieu des Gentils ; Il l’agrandit en ajoutant une syllabe à son nom; Il le fait père de la foi; Il l’accompagne sur son chemin; Il le conserve au milieu des étrangers; Il l’enrichit, Il l’honore de victoires guerrières; Il lui donne des promesses en gage; l’arrache des mains des injustes; le glorifie par une naissance qu’il n’espérait plus. Pour que comblé de tant de biens, alléché par toute la douceur de la charité divine, il apprenne à aimer Dieu et non à Le craindre, à L’adorer par amour, non par crainte.
 C’est pour cela également que Dieu console dans un songe Jacob en fuite, le provoque au combat quand Il revient, et le serre de l’étreinte d’un lutteur, pour qu’il aime le Père du combat et ne Le craigne pas.
 Voilà pourquoi Dieu appelle Moïse avec une voix paternelle. Il lui parle avec une charité paternelle, et l’invite à être le libérateur de son peuple. Que dire de plus ? Il le fait, pour ainsi dire, dieu; Il l’a donné comme le dieu de Pharaon. Il fait de lui un dieu, Il le munit de miracles, Il l’arme de prodiges, Il triomphe des guerres par ses ordres. Il lui accorde de vaincre le soldat par une seule parole. Il lui concède de triompher par son ordre. Et par toutes les couronnes des vertus, Il le promeut à Son amitié, lui accorde de participer au royaume céleste, et a la complaisance de lui permettre d’être lui aussi législateur. Mais la raison pour laquelle il a tout reçu cela de Dieu, c’est pour qu’il L’aime. Et à la fin, il a été tellement embrasé de l’amour de Dieu qu’il L’a aimé avec ardeur, et qu’il a enseigné aux autres à L’aimer ainsi : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. Tout ce qu’ont le cœur, l’esprit et les forces humaines Il a voulu qu’ils soient possédés de l’amour de Dieu, pour que l’affection mondaine de l’homme n’ait rien à violer.
 La flamme de la charité divine avait donc embrasé les cœurs humains, et toute l’ébriété de l’amour divin s’était répandue dans les sens humains. Mais, comme nous l’avons déjà mentionné, l’esprit a été blessé, et les hommes ont commencé à vouloir voir Dieu avec des yeux charnels. Le Dieu que le monde ne peut contenir, comment la petitesse du regard humain pourrait-elle l’apercevoir? Le droit de l’amour n’a rien à voir avec le dû et le possible. L’amour ignore le jugement, il n’est pas raisonnable, et il est démesuré. L’impossibilité d’une chose ne console pas l’amour; la difficulté d’une chose ne guérit pas l’amour. L’amour fait mourir l’amant s’il ne parvient pas à ses désirs. Et c’est pourquoi il va où le vent le pousse, non là où il doit aller. L’amour enfante le désir, son ardeur le fait croître, et le fait tendre à ce qui ne lui est pas accordé. Que dire de plus ? L’amour ne peut pas ne pas voir ce qu’il aime. Voilà pourquoi tous les saints ont estimé peu de chose tout ce qu’ils méritaient, s’ils ne voyaient pas Dieu. Et en toute vérité, mes frères, comment quelqu’un rendrait-il hommage pour les biens reçus, s’il ne voyait pas le Donateur des bienfaits ? Ou comment peut-il croire être aimé par Dieu s’il ne mérite pas d’en voir le visage ? Voilà pourquoi l’amour qui désire voir Dieu a tout au moins le zèle de la piété, s’il manque de jugement. Voilà pourquoi Moïse ose dire : Si j’ai trouvé grâce à tes yeux, montre-moi ta face. De là vient qu’un autre a dit : Montre ta face. Et enfin, les Gentils eux-mêmes ont fabriqué des idoles pour voir de leurs yeux ce qu’ils adoraient de façon erronée. Sachant donc que les hommes étaient tourmentés du désir de Le voir, et qu’ils étaient las de ce qui est mortel, Dieu a choisi de Se rendre visible, ce qui serait une grande chose pour la terre, et une non moindre pour les cieux. Car ce qui sur la terre avait été fait par Dieu semblable à Lui ne pouvait-il pas être honoré au Ciel ? Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. La dévotion parfaite doit à l’image ce qu’elle doit au roi. Si, du haut du ciel, Il avait assumé un ange, Il n’en serait pas moins demeuré invisible. S’Il avait, de la terre, assumé un être inférieur à l’homme, une injure aurait été commise envers la Divinité, et l’homme en aurait été abaissé, non surélevé. Que personne donc ne croie, très chers, qu’il est injurieux à Dieu d’être venu vers les hommes par l’homme, et qu’Il ait assumé l’Un d’entre nous, pour que nous puissions Le voir, Lui qui vit et règne, Dieu, maintenant et par tous les siècles des siècles. Amen.


148ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(suite du précédent)
 Aujourd’hui, mes frères, nous devons revenir au sermon d’hier. Nous devons aujourd’hui revivre la joie de la nativité du Seigneur. Quand la vierge conçoit ou enfante tout en demeurant vierge, ce n’est pas la coutume qui le veut, mais le miracle; non la raison, mais la vertu; non la nature, mais Son Auteur. Ce n’est pas un évènement commun, mais unique; quelque chose de divin, non d’humain. Que le philosophe cesse donc de se pressurer le cerveau : la naissance du Christ ne s’explique pas par les lois de la nature, mais par la toute-puissance divine. Elle est honorable à Dieu, non injurieuse. Ce n’est pas au détriment de la Déité qu’elle a été le sacrement de la miséricorde. Elle a été la réparation du salut humain, mais ne fut jamais une diminution de la substance divine. Celui qui, sans naître, a fait l’homme d’un limon intact, c’est le Même qui, en naissant, a fait l’ Homme d’un corps intact. La main qui, avec bonté, prit du limon pour façonner notre corps, a pris également la chair avec bonté pour restaurer notre être. Que le Créateur soit dans sa créature, que Dieu se trouve dans la chair, c’est un honneur qui est rendu à la créature, sans porter aucun préjudice au Créateur. Celui qui voit là-dedans un outrage à la divinité, croit donc que le limon est plus précieux que la chair. Peut-être regrette-t-il que l’outrage apporté par le limon à la divinité se soit changé en un ennoblissement de la chair et en une glorification de l’homme !
 Homme, pourquoi es-tu si vil à tes yeux, toi qui es si précieux aux yeux de Dieu ? Puisque tu es si honoré par Dieu, pourquoi t’avilis-tu ainsi ? Pourquoi cherches-tu d’où tu viens, au lieu d’essayer de découvrir pourquoi tu as été fait ? Toute cette maison du monde que tu vois n’a-t-elle pas été faite pour toi ? C’est pour toi que la lumière resplendit afin de chasser les ténèbres qui t’entourent de toute part. C’est pour toi que la nuit est plus fraîche. C’est pour toi que les jours sont mesurés. C’est pour toi que le ciel brille de l’éclat du soleil, de la lune et des étoiles. C’est pour toi que la terre est remplie de fleurs, de bosquets et de fruits. C’est pour toi qu’a été crée dans l’air, dans les champs, dans les cours d’eau magnifiques une multitude admirable d’êtres vivants, pour que la solitude d’un triste monde ne déteigne pas sur la joie du nouveau monde. La raison pour laquelle Dieu t’a fait à partir de la terre, c’est pour que tu sois le maître des choses terrestres; et que tu leur sois apparenté, en partageant la même substance. Bien que tu proviennes de la terre, Il ne t’a quand même pas mis sur un pied d’égalité avec les choses terrestres, puisque, avec ton âme céleste, tu es l’égal des créatures célestes. Et pour que, avec Dieu, tu possèdes une raison en commun, et que tu aies un corps semblable à celui des animaux, Dieu t’a donné une âme qui vient du ciel, et un corps qui provient de la terre. Pour qu’en toi, une concorde soit nouée entre le Ciel et la terre.
 Se demandant ce qu’Il pouvait bien encore ajouter pour te faire honneur, ton Créateur à inventer ceci : Il a incrusté en toi Son image, pour que le Créateur invisible soit rendu présent sur la terre par Son image visible. Et Il t’a donné à toi Son pouvoir sur les choses terrestres, pour que le vicaire du Seigneur ne soit pas frustré de la possession du monde dans toute son étendue. Et s’il en est bien ainsi, pourquoi penses-tu que Dieu subit une avanie quand Il tire avec clémence de Lui-même ce qu’Il fait en toi par Lui-même; et quand Il a voulu, en toute vérité, être vu dans l’homme, dans lequel Il avait voulu auparavant qu’on voit Son image ? A celui qui avait autrefois reçu d’être la similitude divine, Dieu lui donne d’être lui-même Celui que représente l’image. La vierge a conçu, la vierge a enfanté. Que cette conception ne te bouleverse pas; que cette naissance ne te déboussole pas, puisque la pudeur virginale rachète tout ce qu’il y a d’humain. Où se trouve la lésion de la pudeur, là où la Déité s’est associé l’intégrité qui lui est toujours amie; là où l’entremetteur est un ange; où le chaperon est la fidélité, où le mariage est la chasteté, où l’engagement réciproque est la vertu, où le juge est la conscience, ou la cause est celle de Dieu, où la conception se fait dans le respect de l’intégrité, l’enfantement dans la virginité, où la mère est en même temps vierge ?
 Que personne donc ne juge à l’humaine ce qui s’accomplit par un sacrement divin ! Que personne ne discute un mystère céleste avec sa raison raisonnante ! Que personne ne cherche des exemples anciens pour rendre compte de la nouveauté du secret divin ! Que personne ne juge l’exception par la règle générale ! Que personne ne tourne la miséricorde divine en affront à la nature divine ! Que le salut n’entraîne la perte de personne ! Il est certain que celui qui désire connaître en profondeur recourt à la loi. C’est par la loi qu’il acquiert la science juridique. C’est l’autorité ou la crédibilité d’un auteur qui fera qu’on admet un fait rapporté par cet auteur. Or c’est est la loi qui rapporte que Dieu a créé l’homme à une vie qui lui est propre; que c’est pour l’homme qu’Il a ordonné à la terre de produire des fruits dans une servitude volontaire. Que les bêtes sauvages et les animaux domestiques Il a voulu les soumettre au pouvoir de l’homme, non à son industrie, pour qu’en ignorant le travail pénible, et ne connaissant pas la souffrance, il possède dans une joie paradisiaque, tout ce qu’il y a de délicieux.
 Mais pour que l’homme n’aie pas toute ces choses, l’ange, qui était parmi les tout premiers, éprouva de l’envie, et préféra dégénérer en démon plutôt que de voir l’homme dans tout l’éclat de sa gloire. Enflammé de jalousie, il assaille ensuite la femme avec les armes de la ruse, et incite la vierge à déguster le fruit défendu. La vierge tentée tente la vierge et bientôt son mari, et elle rejette le statut de la vie en administrant la nourriture de la mort, l’aliment du péché. Et elle fut la cause de la ruine du genre humain celle qui avait été faite, d’une façon toute particulière, pour en être sa consolation. C’est de là que vient le premier péché, l’origine de la mort, le travail à la sueur de son front, la douleur, les gémissements. C’est à partir d’ici que s’est propagée l’amère condition de notre servitude. Car l’homme qui auparavant était le seigneur de l’univers, a été dégradé à n’être plus que le serviteur de tous. Et il a peur de tous celui qui était craint par tous. Et c’est à peine si, avec toute son industrie, il arrive à faire ce qu’il avait le pouvoir de faire sans effort.
 Voilà pourquoi, mes frères, le mode de naissance du Christ est tel. Le diable était venu à une vierge; l’ange vient à Marie, pour que ce que le mauvais ange avait abattu, le bon ange le relève. Le mauvais ange a persuadé Ève d’être infidèle à son Dieu; le bon ange encouragea Marie à croire en Lui. Ève crut au tentateur, Marie à son Auteur. Le Christ naît pour régénérer, en naissant, la nature corrompue. Il a accueilli l’enfance, Il s’est soumis à la nécessité de manger, Il a vieilli d’un an à chaque année, pour pouvoir instaurer l’âge parfait permanent, que Lui-même avait fait. Il porte l’homme pour que l’homme ne puisse pas tomber. Il rend céleste celui qu’Il avait créé terrestre. Celui qui était animé par un esprit humain, Il le vivifie dans un esprit divin. Et Il le projette ainsi au complet en Dieu, pour qu’il ne reste rien en lui qui ait trait au péché, à la douleur et à la terre. C’est notre Seigneur Jésus-Christ qui accorde tout cela, Lui qui vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, Dieu maintenant et toujours, et pendant les siècles immortels des siècles. Amen.

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