149ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(la paix)
A l’avènement du Seigneur et de notre Sauveur, et en la présence de Son corps, les anges, qui conduisaient des chœurs célestes, évangélisaient les bergers en leur disant : Je vous annonce une grande joie qui sera pour tout le peuple. Empruntant la voix de ces saints anges, nous vous annonçons donc, à notre tour, une grande joie. Car aujourd’hui, l’église est en paix, et les hérétiques en furie. Aujourd’hui, le navire de l’église est au port, et la rage des hérétiques a sombré dans les flots. Aujourd’hui, mes frères, les pasteurs de l’église sont en sécurité, et les hérétiques sont en pleine turbulence. Aujourd’hui les brebis du Seigneur sont sous bonne garde, et les loups en perdent la tête. Aujourd’hui la vigne du Seigneur est abondante, et les ouvriers d’iniquité sont dans l’indigence. Aujourd’hui, mes très chers, le peuple du Christ est exalté, et les ennemis de la vérité sont bafoués. Aujourd’hui, mes très chers, le Christ est dans la joie, et le démon broie du noir. Les anges exultent aujourd’hui, et les diables sont en branle-bas de combat. Et que dire de plus ? Le Christ, qui est le roi de la paix, allant de l’avant avec l’étendard sa paix, a mis en fuite la division, a repoussé la dissension, a épouvanté la discorde; et comme le fait le soleil dans le ciel avec son flux lumineux, Il a illuminé l’église du scintillement de Sa paix.
Parce que vous est né aujourd’hui, le sauveur du monde. O comme il est désirable le nom de la paix, qui est le fondement stable de la religion chrétienne, et l’ornement céleste de l’autel du Seigneur ! Que pouvons-nous proposer qui soit digne de la paix ? La paix est le nom du Christ Lui-même, comme le dit l’Apôtre : Parce que le Christ est notre paix qui a fait de l’une et l’autre une seule chose. Ce n’était pas la foi ou des opinions différentes qui les séparaient, mais l’envie du démon. Pour la venue de l’empereur, toutes les places publiques sont astiquées, toute la cité est pavoisée de fleurs multicolores et de drapeaux, pour qu’il n’y ait rien qui blesse le regard de l’empereur. Il en est de même pour nous. A l’arrivée du Christ, Roi de la paix, que tout ce qui est triste soit banni de notre vue. Et quand la Vérité darde tous Ses rayons, que le mensonge s’enfuie, que la discorde prenne le mors aux dents, que resplendisse la concorde !
Il arrive souvent, comme nous le constatons, que là où sont exposés les tableaux des empereurs ou de leurs frères, pour donner des indices de l’harmonie qui règne entre eux, le peintre représente la Concorde en habit féminin au dos des cadres de chacun. En les embrassant de ses bras l’un et l’autre, elle indique que ceux qui semblent séparés de corps communient dans les mêmes visées et la même volonté. De la même façon, que la paix du Seigneur qui est au milieu de nous, et qui, par les palpitations de son cœur, maintient chacun de nous en lien avec les autres, nous enseigne à unir en une seule âme des corps séparés, en nous épaulant les uns les autres. Alors s’accomplira le discours prophétique : Et ils s’entendront tous les deux pour faire la paix.
Hier, notre père commun a prêché sur la paix évangélique. A notre tour, aujourd’hui, nous apportons notre contribution à la paix. Il nous a entretenus de la paix, nous qui lui sommes étrangers, en nous tendant les mains à la façon d’un suppliant. Et nous aujourd’hui, c’est avec un cœur dilaté par la charité, et les bras ouverts, que nous irons à sa rencontre avec des présents de paix. Les guerres ont été détruites. La beauté de la paix l’a emporté sur tout. Le démon est maintenant dans l’affliction, et toute la tourbe des démons est aux abois. Le ciel est dans la joie, les anges exultent, eux à qui, d’une façon toute spéciale, la paix est familière. L’ont en admiration les vertus célestes elles-mêmes, auprès desquelles se trouve sa source éternelle. Les terriens aussi sont arrosés des gouttes qu’elle distille. Et c’est pourquoi même si sur cette terre la paix est louée par les saints, sa splendeur obtient son point culminant dans le ciel. Les anges du ciel la louent en disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Vous savez par l’expérience, mes frères, que les hommes terrestres aussi bien que les célestes s’envoient mutuellement des gages de paix. Les anges du ciel annoncent la paix à la terre, les saints sur la terre louangent le Christ notre Paix, qui trône dans le ciel, et chantent dans des chœurs mystiques : Hosanna dans les hauteurs.
Disons donc, nous aussi, avec les anges : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, Lui qui a rabaissé le démon et exalté son Christ. Gloire à Dieu au plus haut des dieux, qui a mis en fuite la discorde, et a stabilisé la paix. Entendez, mes frères, le chant d’exaltation de l’ange : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre
Je vous parle, pour finir, de l’adresse du démon dont vous n’ignorez pas, vous non plus, les astuces. Satan a vu la solidité et la stabilité de la foi de l’église; il l’a vue munie de la piété des dogmes; il a vu qu’elle fructifiait abondamment en bonnes œuvres. Toutes ces choses l’ont conduit à l’insanité. La fureur de la rage le consume du désir de briser l’harmonie, d’extirper la charité, de rompre la paix. Mais que la paix soit toujours avec nous !
150ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(la fuite en Egypte)
Si un sermon ne parvient pas à faire comprendre la conception virginale et l’accouchement virginal, et si la raison se sent dépassée, que dire d’un Dieu qui fuit devant un homme ? Un ange du Seigneur est apparu en songe à Joseph et lui dit : Prends l’enfant et sa mère, et sauve-toi en Égypte. Nous avons déjà dit que c’est la miséricorde qui légitime la naissance du Christ. Mais nous lisons aujourd’hui que le Christ a fui. Quelle explication en donnerons-nous ? Nous avons dit qu’Il était né pour réparer la nature humaine. Nous pouvons peut-être dire qu’Il a fui pour rappeler les fuyards ! Et, en toute vérité, s’Il erre sur les montagnes pour rappeler la brebis errante, pourquoi ne fuirait-Il pas pour ramener les peuples en fuite ?
Prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Pourquoi une action céleste est-elle présentée de façon à déconcerter le sens commun, à rebuter l’esprit, à grever l’intelligence, à hébéter l’oreille ? De façon à faire osciller la foi, vaciller l’espérance, et à faire s’écrouler la croyance elle-même ? Prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Quand David a été poursuivi par Saül, il s’est enfui en Judée, et a été accueilli par les gens du voisinage. La maison d’une seule veuve a suffi à Elie pour qu’il s’y réfugie. Mais quand le Christ fuit, Il n’a pas de lieu où aller, la province lui fait défaut, la patrie ne se porte pas à son secours. Quand Il émigre, les gens du voisinage, les régions limitrophes n’ont rien à Lui offrir. Mais c’est le triste lieu de l’Égypte qui lui procure assistance, un pays de langue et de coutumes étrangères, de mœurs barbares.
Prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Si le Refuge des êtres fuit, si le Secours de tous se cache, si la Force de tous ressent la crainte, si le Défenseur de tous est sans défense, pourquoi la désertion est-elle marquée d’infamie, l’hésitation blâmée, la peur flétrie ? Pourquoi considère-t-on comme criminels le reniement de Pierre, la crainte et la fuite de Jean, ainsi que la désertion de ses disciples, que la peur avait inspirée ? Toutes ces choses, mes frères, admettons qu’elles ont eu lieu. Mais pourquoi les confier à l’écriture, pourquoi sont-elles rapportées dans des livres, pourquoi sont-elles racontées par les siècles, pourquoi des lectures quotidiennes nous les font-elles connaître ? La lecture d’actes vertueux invite les âmes à l’héroïsme; de la même façon, le récit des faiblesses humaines déprime les âmes. Quelle est donc l’intention de l’évangéliste qui relate ces choses pour mémoire perpétuelle ? C’est le devoir d’un soldat dévoué de taire la fugue de son empereur, d’insister sur sa constance, de mettre en lumière ses vertus, de cacher ses peurs, de faire connaître ses points forts, de passer sous silence ses points faibles, d’ignorer ses défaites, et de trompeter ses victoires, afin de pouvoir briser l’audace des ennemis, et d’enflammer le courage de ses compagnons. L’évangéliste donc, en rapportant de telles choses, semble encourager l’aboiement des hérétiques, et soutirer toute défense aux fidèles. Prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. C’est la fuite qui est commandée, non le départ. Cette fuite n’est pas entreprise de plein gré, mais est imposée comme une nécessité. L’ange conseille un voyage clandestin, non une migration au su et au vu de tous. Pour que la route, qui est par elle-même éprouvante, le devienne davantage par la crainte. Il est donc temps que nous nous enquérions des raisons pour lesquelles ces choses ont été décrites.
Prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. La fuite d’un brave guerrier n’est pas inspirée par la crainte, mais par la tactique. Quand Dieu fuit l’homme, ce n’est pas l’œuvre de la peur, mais d’un sacrement. Il est toujours le Tout-Puissant, quand Il se soumet à un vermisseau. Il ne redoute pas son poursuivant, mais Il veut l’amener à l’extérieur. Car il veut vaincre au grand jour Celui qui désire remporter sur l’ennemi une victoire publique. Il ne supporte pas d’engager un conflit occulte Celui qui veut communiquer Son triomphe à tous les siècles. Une victoire secrète, un acte de bravoure occulte ne laissent aucun exemple à la postérité. Le Christ fuit donc pour céder au temps, non à Hérode. Car Il ne fuit pas la mort, Lui qui était venu pour remporter la victoire sur l’ennemi. Il ne redoute pas non plus les embûches humaines, Lui qui venait percer à jour toues les astuces de la fraude diabolique. Il n’a pas craint, alors, quand Il était enfant. En tant qu’homme, Il ne pouvait pas craindre, et en tant que Dieu, Il ne le pouvait pas non plus. Mes frères, si le Christ avait été immolé au milieu de ce troupeau de nourrissons, sa mort n’aurait pas été volontaire; elle lui serait arrivée par hasard. Elle n’aurait pas été commandée par le courage, mais par la faiblesse. Elle n’aurait pas manifesté la toute-puissance de Dieu, mais la fatalité. L’innocence aurait remporté le prix, mais la Majesté divine n’aurait pas pu en tirer aucune gloire. Alors, pourquoi Dieu aurait-il dit : Tu ne feras pas cuire l’agneau dans le lait de sa mère ?
Il arrivera qu’Hérode recherchera l’enfant. Hérode cherchait, mais c’était le démon qui cherchait en Hérode, parce qu’il voyait s’éloigner de lui les mages qui étaient les plus excellents parmi ceux qui adhéraient à ses erreurs. Si le Christ prisonnier de Ses langes, occupé à plein temps à sucer le sein de Sa mère, ne sachant pas encore parler, incapable d’agir, avait transformé les mages en chefs très fidèles de Ses troupes, que pourra-t-Il faire à l’âge adulte ? Le démon se le demandait déjà. En conséquence, Il ameutait les Juifs, s’acharnait sur Hérode, pour qu’il se porte au devant de l’enfance suspecte du Christ, pour qu’il s’empare d’avance de son Pouvoir futur dont il voyait les marques, et pour qu’en stratège rusé, il élimine l’étendard de la croix, victorieux au suprême degré pour nous, mais létal pour lui . Le démon pressentait que le Christ, avec sa doctrine et ses miracles, réparerait bientôt la vie, et s’emparerait de tout l’univers, Lui qui, encore vagissant, avait conquis des rois, selon ce mot du Prophète : Avant que l’enfant puisse appeler son père ou sa mère, il recevra le pouvoir de Damase et les dépouilles de Samarie. Les Juifs eux-mêmes en donnèrent la preuve en disant : Vous voyez que nous n’avançons à rien, et que tout le monde court après lui. Par la loi et les prophètes, Dieu avait promis que le Christ viendrait dans la chair, qu’Il croîtrait au fur et à mesure qu’Il avancerait en âge, qu’Il annoncerait la gloire du royaume céleste, qu’Il prêcherait la doctrine de la foi, et qu’Il mettrait en fuite les démons par le seul empire de sa parole. Il donnerait la vue aux aveugles, la course aux boiteux, la parole aux muets, l’ouïe aux sourds, le pardon aux pécheurs, la vie aux morts. Puisque toutes ces choses le Christ avait à les accomplir à l’âge adulte, l’enfant n’a pas fui la mort, mais l’a remise à plus tard. Et enfin, c’est l’évangéliste qui affirme que Sa fugue ne provenait pas de la crainte du danger, mais du mystère de la prophétie : Pour que soit accompli ce que le Seigneur a dit par son prophète : J’ai appelé mon fils de l’Égypte.
Le Christ a donc fui pour maintenir la vérité de la loi, la foi dans la prophétie, le témoignage du psalmiste, au dire de Dieu Lui-même : Il était nécessaire que s’accomplisse tout ce qui avait tété écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes, et dans les psaumes. Le Christ fuit non pour Lui, mais pour nous. Le Christ fuit pour préserver les temps de la dispensation des sacrements. Le Christ fuit pour subvenir aux vertus futures, pour enlever toute excuse aux perfides, et pour accorder largement aux futurs croyants la confiance de la foi. Car, dans une persécution, il est préférable de fuir plutôt que d’apostasier. Enfin, Pierre a renié pour avoir refusé de fuir; et Jean a fui pour ne pas renier.
151ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(la fuite en Egypte)
La lecture d’aujourd’hui perturbe le cœur, ébranle les viscères, stupéfait l’ouïe. Voici que l’ange du Seigneur est apparu à Joseph en songe et lui a dit : Lève-toi, prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Celui à la naissance duquel la virginité ne s’est pas opposé, la raison n’a pas fait d’objection, la nature n’a pas créé de difficultés, quelle puissance, quelle force, quelle crise a prévalu pour le contraindre à la fuite? Prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Il dirait avec plus de respect : Va en Égypte. Ce serait ainsi un départ, non une fuite; une décision volontaire, non une démarche imposée; une résolution, non une escapade; quelque chose d’humain du moins, à défaut d’être divin. Mais maintenant, la fuite est commandée; l’ordre vient du Ciel et est apporté par un ange, comme si le Ciel avait paniqué avant la terre. Prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Fuis en Égypte loin des tiens et chez des étrangers. Éloigne-toi des saints pour te diriger vers les sacrilèges. Quitte le temple pour aller vers les lieux consacrés aux démons. Va du pays des saints vers la patrie des idoles. Ainsi, le territoire de la Judée n’est pas assez étendu, la terre sainte est trop étroite pour le posséder, le Saint des Saints du temple ne peut le contenir. La foule obscure des prêtres ne le reçoit pas, le nombre investigable de ses parents ne le cache pas. Aucun de ceux-là n’empêche Dieu d’être conduit dans un refuge égyptien profane.
La chose est si urgente qu’on a pas le temps de tenir compte de la réserve de la vierge, de la fatigue de la mère, de la pudeur du sexe, de l’itinéraire à tracer par Joseph, de l’épuisement causé par une longue marche, de l’éloignement de toute maison habitable. Et, ce qui était le plus pénible de tout, l’obligation pour des Juifs d’avoir à voyager parmi des Gentils, avec lesquels ils n’avaient rien en commun, et qui avaient fait le naufrage de la transgression de la loi. Comme il est difficile de pérégriner entre citoyens et même entre frères ! Chacun découvre ce que vaut pour lui sa maison quand il fait l’expérience d’une autre. Et où est-il écrit : Seigneur, tu es devenu notre refuge. Et : Le Seigneur est notre refuge et notre force. Si le Refuge fuit, si la Force tremble, si le Secours émigre, où trouver la vie, l’espoir, la sécurité, le rempart ? Une seule veuve a suffi à Elie contre les intrigues d’un roi qui jouissait de toute sa liberté d’action. Contre les menaces du roi fantoche Hérode, toute la Judée n’a pas suffi au Christ. Elie a consumé par le feu ceux qui lui avaient été envoyés. Le Christ n’a demandé son salut qu’à la fuite. Arrêtons là les objections que, non sans quelque exagération, nous avons faites à la fuite du Christ.
La fugue du Christ est un mystère, non une dérobade. Un acte de libération de la part du Créateur, non un danger auquel Il aurait été exposé. Elle est l’œuvre de la vertu divine, non de la faiblesse humaine. Il ne fuit pas par peur de l’auteur de la mort, mais pour procurer la vie au monde. Car Celui qui était venu pour être mis à mort, pourquoi fuirait-Il la mort ? S’Il avait permis qu’on Le tue dans son enfance, le Christ aurait tué toute l’économie de notre salut. Le Christ était venu pour enseigner les commandements divins, pour corroborer son enseignement par des exemples, et pour faire Lui-même ce qu’Il avait commandé aux autres de faire. Et pour prouver qu’il était possible de voir ce qui semblait impossible à entendre. Il était venu pour implanter dans le monde la connaissance de Sa divinité, et éradiquer l’ignorance du genre humain. Il était venu pour inciter à la foi, par des miracles, les cœurs indolents des mortels. Il était venu pour l’emporter sur le démon dans un conflit public; pour être vaincu par tous, selon le commandement qu’Il avait reçu; et pour donner au genre un humain un exemple suprême. Il venait accomplir les promesses de Sa présence sur terre, pour permettre de Le voir à ceux à qui Il avait donné de connaître d’avance Sa venue. Il était venu pour que les Juifs viennent à Lui, en reconnaissant les déficiences et les imperfections de la loi. Il était venu pour ouvrir aux Gentils les portes de la foi. Il était venu pour choisir des apôtres, des docteurs de l’univers, pour les remplir des doctrines célestes, les munir de vertus, les armer du don des miracles. Afin qu’avec des prodiges, ils domptent les bêtes féroces, guérissent les malades, et enseignent les doctrines célestes à ceux qui s’y prêteraient. Et enfin, Il était venu pour assassiner la mort en mourant, pour dissoudre les enfers en y pénétrant, pour ensemencer de nouveau les sépulcres en ressuscitant, pour donner aux terriens les choses célestes en montant aux cieux. Toutes ces choses, évidemment, auraient été perdues pour nous, si le Christ n’avait pas fui quand Il portait encore la couche.
Mais toi qui m’entends, tu diras : Alors qu’Il aurait pu faire autrement, pourquoi s’est-Il soumis à de si nombreuses et de si grandes vexations ? Pourquoi ? Premièrement, parce qu’Il ne pouvait pas, sans l’homme, sauver l’homme; et les injustices humaines ne pouvaient pas être amputées sans injustice humaine. Il a fait sienne la cause d’autrui, dont Il a voulu prendre soin. Celui qui ne compatit pas ne peut pas amputer les passions. Le Christ nous a pris en Lui pour Se donner à nous. Il a souffert nos passions pour les désamorcer. Le Christ a donc fui pour réguler nos fuites dans les persécutions. Quand il est écroué, le martyr doit agir avec constance. Mais s il n’a pas été arrêté, il doit fuir son poursuivant, pour accorder au persécuteur le temps de venir à résipiscence, et ne pas s’enlever à lui le temps de la supplication. C’est le Seigneur Lui-même qui le dit : Si vous êtes persécutés dans une ville, fuyez dans une autre. Celui qui provoque le persécuteur le pousse à persécuter; celui qui fuit, l’incite à s’amender.. Nous devons donc fuir. Nous ne devons pas provoquer qui que ce soit, si nous est cher le salut de nos persécuteurs, pour lesquels il nous est commandé de prier. Priez pour vos persécuteurs. Il faut prier, il faut fuir, pour que soit guéri aussi celui qui se déchaîne contre nous par ignorance. Et celui qui est torturé, que ce soit la patience qui lui procure la palme; que ce ne soit pas la témérité qui le soumette à une épreuve. Mes frères, si les martyrs n’avaient pas fui Saul, ils n’auraient pas fait de Saul un Paul et un martyr. Le Christ nous a enseigné d’agir ainsi; voilà l’exemple qu’Il nous a donné. Pour que, quand son Maître a fui, le serviteur ne juge pas indigne de fuir.
Il y a une autre raison pour laquelle le Christ a fui. L’Enfant ne devait pas anticiper le temps de la passion, puisqu’Il ne devait monter sur la croix qu’après l’âge de trente ans. Pour que Celui qui avait fait l’homme parfait pour la vie, le répare pour une vie parfaite. Et qu’Il le rende au ciel tel qu’Il l’avait créé sur la terre.
Et Sa fuite en Égypte dépend d’une autre cause. Il a fui en Égypte pour châtier la perfidie des Juifs par la foi des Gentils. Car l’Égypte a reçu avec respect Son Seigneur, que la Judée avait mis en fuite, comme l’église a accueilli Celui que la Synagogue a persécuté. Sa fugue révélait en figure que les Gentils seraient placés avant les Juifs dans la foi.
152ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(le massacre des saints innocents)
Jusqu’où peut aller la jalousie, à quels excès peut se porter l’envie, à quels déportements la rancœur peut entraîner, la férocité barbare d’Hérode nous le révèle aujourd’hui. En se faisant l’émule de ce qu’il y a de plus mesquin dans les royaumes humains, il s’efforce d’anéantir le Roi éternel à sa naissance. L’évangéliste le rapporte ainsi : Alors, Hérode voyant qu’il avait été trompé par les mages, entra dans une grande colère. Et il envoya des soldats pour qu’ils tuent tous les enfants qui étaient à Jérusalem et dans les environs.
Voyant qu’il avait été trompé par les mages. L’impiété se désole d’avoir été percée à jour, la cruauté rage d’avoir été ajournée, la ruse d’avoir été éventée, et la fraude, renvoyée à elle-même, se mord la queue. Hérode grince des dents, voyant qu’il est tombé lui-même dans le piège qu’il avait tendu. Il dégaine l’iniquité qu’il avait mise au fourreau. Sur la foi de la perfidie, il prend les armes. Il cherche avec une fureur toute terrestre Celui à la naissance céleste duquel il ne croit pas. Il dresse un camp militaire en face des seins des mères; il attaque la forteresse de la piété défendue par les mamelles des femmes; il enfonce avec l’épée les tendres tétons, répandant le lait avant le sang. Il fait connaître la mort avant la vie. Il fait descendre les ténèbres sur ceux qui s’ouvrent à la lumière.
C’est ainsi qu’a parlé le maître du mal, le pourvoyeur de la ruse, l’artisan de la colère, l’inventeur du crime, l’auteur de l’impiété, le prédateur de la piété, l’ennemi de l’innocence, l’adversaire de la nature, celui qui est mauvais pour tous et est encore pire pour les siens. Mais pour lui-même il est ce qu’il y a de pire. Le Christ l’a fui non pour s’en affranchir, mais pour ne pas le voir. Tendant vers les hauteurs, Hérode tombe de haut. Battant les murs du ciel avec le bélier, il s’enfonce dans l’abyme. Il avance vers lui-même celui qui avance vers Dieu. Mais il se tue celui qui met tout son effort à tuer la vie, parce que le salut ne peut pas être conquis par la perdition, la vie par le meurtre, l’éternité par ce qui finit. O que l’ambition est toujours aveugle ! O que la présomption est toujours ce qu’il y a de pire ! Celui qui s’empare de ce qui ne lui a pas été accordé, comme il perd même ce qui lui avait été concédé ! En assiégeant un royaume terrestre, Hérode s’en prend au royaume céleste. Aspirant aux choses terrestres, il se rue sur les divines, et c’est avec une totale impiété qu’il poursuit toute la piété.
Ayant entendu dire qu’un roi était né, il chercha à savoir à quel endroit, à quel moment, depuis combien de temps, et dans quel but. Il n’a pas poursuivi son enquête de la façon dont il l’aurait du, parce qu’il baignait dans l’amour du péché, et qu’il n’avait pas où loger l’amour de l’innocence. Fixé dans la forfaiture, prompt au sacrilège, prêt à commettre le crime, il ne cherche pas des raisons pour épargner l’innocence. Il abroge le droit, confond ce qui est permis avec ce qui ne l’est pas. Il a la méchanceté pour associée, elle à qui l’équité est odieuse, et l’iniquité toujours amie. Elle qui vit d’assassinats, vampirise ses victimes en buvant leur sang, coupe la gorge de la croyance, se maintient au pouvoir par la terreur, et ne sait que faire de l’amour. Dans son aveuglement, Hérode cherche le Christ avec des glaives, il s’enquiert de Lui en faisant couler le sang, il enquête avec la cruauté, et redoutant un successeur, il cherche noise à son Auteur. Voulant anéantir l’innocence, il extermine des innocents. Guide du peuple, gardien des mœurs, censeur de la discipline, le chercheur de la justice, le défenseur de l’équité, le conservateur de l’innocence, le bienfaiteur du peuple, lui qui est tout cela a condamné à mort des innocents pour le crime d’un innocent, a transformé en punition l’office des devins. Le lever de soleil de l’Auteur il le tourne en la mort des gens du soleil levant. La démarche de Celui qui sauve ceux qui doivent être sauvés il en fait un motif d’accusation.
Le juge convoque les témoins, questionne ceux qui font des dépositions, interpelle ceux qui nient, menace les coupables, secoue ceux qui sont nuisibles. Il emprisonne ceux qui ont été convaincus de crime, et il leur adjoint leurs complices. Il condamne ceux qui ont été pris sur le fait. Mais les bambins, qu’ont-ils à voir là-dedans ? Leur langue se tait, leurs yeux n’ont rien vu, leurs oreilles n’ont rien entendu, leur mains n’ont rien fait. De quoi peut bien être coupable celui qui n’est capable d’aucune action ? Ils ont reçu la mort ceux qui ne connaissaient pas encore la vie. Le temps n’a pas plaidé en leur faveur, leur âge ne les a pas excusés, leur silence ne les a pas protégés : leur seul crime aux yeux d’Hérode était d’être nés. Et en toute vérité, comment ne créditeraient-ils pas la nature d’avoir été punis à la place de leur Auteur ? Malheureux homme qui a tout préparé pour sa propre mise en accusation, qui n’a rien laissé qui puisse l’excuser, mais qui a tout comploté pour sa propre punition ! Qui l’excusera ? Quelle innocence ne le poursuivra pas ? Quelle enfance ne le dénoncera pas, lui que le lait accuse comme le sang. Voilà ce qu’on peut dire contre Hérode.
Mais le Christ qui connaissant d’avance l’avenir, qui pénétrait tous les secrets, qui était le Juge des pensées, le Scrutateur des esprits, pourquoi a-t-Il abandonné à leur sort ceux qu’Il savait que l’on recherchait à cause de Lui, sachant très bien qu’ils seraient tués pour Lui ? A sa naissance, pourquoi un roi, Le Roi céleste, néglige-t-Il les soldats de son innocence; pourquoi méprise-t-il une armée du même âge que Lui ? Pourquoi-t-Il renvoie-t-il les sentinelles qui veillent sur les berceaux, pour que l’ennemi qui ne cherchait que le Roi extermine tous les soldats ?
Mes frères, le Christ n’a pas dédaigné ses propres soldats, mais Il les a envoyés en première ligne, ceux à qui Il a donné de triompher avant de vivre, et de remporter la victoire avant de combattre; ceux à qui Il a donné des couronnes avant de leur donner des membres. Il a voulu qu’en eux les vertus fassent leur apparition avant les vices. Ils ont possédé le ciel avant la terre, et ils se sont introduits dans les choses divines avant de s’insérer dans les choses terrestres. Le Christ a donc envoyé ses soldats en éclaireurs, Il ne les a pas perdus. Il ne les a pas abandonnés, mais il les a accueillis.
Bienheureux sont ceux que le martyre a fait naître sous nos yeux, non le monde. Bienheureux ceux qui ont échangé le labeur pour le repos, les souffrances pour le rafraîchissement, les douleurs pour la joie. Ils vivent, oui, ils vivent ceux qui vivent vraiment, ceux qui ont obtenu d’être mis à mort pour le Christ. Bienheureux les ventres qui ont porté de tels enfants ! Bienheureuses les mamelles qui ont allaité de tels nourrissons ! Bienheureuses les larmes qui, répandues pour de tels bébés, ont apporté à celles qui pleuraient la grâce baptismale ! Car, de façon différente, mais dans un don unique, les mères sont baptisées dans leurs larmes, et leurs fils dans leur sang. Ce sont les mères qui ont souffert dans le martyre de leurs fils. Car le glaive qui transperçait les membres des fils se rendait jusqu’au cœur des mères; et il est nécessaire qu’elles aient part à la récompense celles qui ont pris part à la passion. Le poupon souriait au meurtrier, le bébé prenait le glaive pour un jouet, le nourrisson qui croyait attendre le lait de la nourrisse, attendait en réalité le coup de poignard horrible de l’assassin. Sur le point de mourir, l’enfant qui n’avait pas encore ouvert les yeux à la lumière, se réjouissait, car l’enfant considère tout homme comme son parent, non son ennemi. Les mères éprouvèrent tout ce qu’il y a eu en fait d’angoisse et de douleur, et c’est pour cela que la joie du martyre ne fit pas défaut à celles qui avaient versé les larmes du martyre.
Que l’auditeur ici soit très attentif ! Qu’il écoute avec la plus grande attention, pour pouvoir comprendre que le martyre ne provient pas du mérite, mais de la grâce. Dans les nourrissons, où est la volonté, où est le libre arbitre ? La nature elle-même y est encore captive. Pour tout ce qui se rapporte au martyre, nous devons tout à Dieu et rien à nous-mêmes. Vaincre le démon, livrer son corps à la torture, mépriser son corps, épuiser les tourments, lasser les tortionnaires, se glorifier des injures, demander la vie à la mort, non, cela ne vient pas de la vertu stoïcienne, c’est un don de Dieu. Celui qui court au martyre par sa propre vertu, ne parvient pas à la couronne par le Christ. Mais Il nous conduit au pâturage céleste Celui qui a daigné dormir dans notre étable, Jésus-Christ le Nazaréen, notre Seigneur qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.